17 faits et idées à glaner dans le numéro 75

Un Polonais se cherche

Avant l’arrivée des Allemands à Varsovie en 1939, le héros de Morphine savait parfaitement qui il était : un bon vivant, un peu canaille, amateur de costumes, de belles chaussures et de voitures clinquantes. Mais, maintenant que les nazis lui ont volé sa ville, Konstanty Willemann n’est plus sûr de rien. À part qu’il n’est « pas n’importe qui » – ou bien le serait-il devenu ? Et qu’il n’aime pas « les chevaux, les uniformes et les bons à rien ». Pour le reste, Konstanty est parfois « je », parfois « il » : « Il se réveille. Je me réveille. Je suis réveillé. » La mystérieuse narratrice, qui connaît le passé de son héros, son avenir et le suit sans relâche dans les rues de Varsovie, peine à se décider.

Il est aussi à moitié allemand, ça c’est sûr, il parle même avec l’accent des aristocrates viennois. Son autre moitié est polonaise : sa mère lui a bien appris à rouler les « r » afin que jamais il ne risque de passer pour un Allemand. Alors se sent-il allemand ou polonais ? Avec Konstanty, tout le reste aussi se compte en moitiés : il se dit « moitié d’homme, moitié de veau ». Il est un demi-artiste (il gribouille), un demi-père (il passe plus de temps avec sa maîtresse qu’avec son fils), et un demi-mari (il préfère s’injecter de la morphine que jouer au parfait patriote polonais dont rêve son épouse). Et s’il finit par devenir un héros, c’est bien malgré lui : car, contrairement à Konstanty, les femmes qui le manipulent n’ont jamais perdu de vue ce qu’elles voulaient qu’il soit.

« Morphine séduit le lecteur à plusieurs niveaux, résume la Gazeta Wyborcza. Déjà avec le mystère autour de la narratrice. Est-ce sa mère, la Pologne, une déesse noire, la mort ? » Ensuite il y a les descriptions du Varsovie de 1939, saluées aussi par Polityka, qui voit en Twardoch « un maître du détail ». « Mais attention, reprend la Gazeta Wyborcza, Morphine n’est pas un livre sur la guerre, il ne s’agit pas de démystifier l’histoire de la Pologne. La guerre n’est que le décor de la quête d’identité du héros. »

La quête d’identité, certes, ont reconnu les journaux allemands à la sortie du livre outre-Rhin. Mais de là à minimiser la portée historique du roman ! Et d’applaudir le renouveau de la littérature polonaise, enfin moins politiquement correcte, au ton volontiers immoral, portée sur le plaisir des sens et l’hérésie patriotique. « L’image du héros polonais qui se bat courageusement aussi bien contre les Allemands que contre les Russes est foulée aux pieds », affirme ainsi le Zeit. Quant au Tagesspiegel, il s’appuie sur une citation de Twardoch lui-même : « La Pologne n’a pas d’histoire, mais une mythologie. L’Allemagne a dû faire l’expérience profonde de se construire une nouvelle identité après la Seconde Guerre mondiale. Les Polonais n’ont rien fait de tel. D’après moi, la plupart d’entre eux ont besoin d’une psychothérapie pour affronter leur passé. »

Aux origines du roman

Le roman est né « un mardi après-midi de juillet », au Ier siècle de notre ère. Ce fut, à l’instar de l’alphabet mille et quelques années plus tôt, une invention unique, due à un homme bien précis. Chariton d’Aphrodisias en l’occurrence. Sauf que, bien entendu, elle eut peut-être lieu un mercredi et que Chariton – si c’était bien son nom et s’il ne fut pas précédé par d’autres écrivains dont les œuvres ont disparu – préférait peut-être écrire le matin… La thèse d’un « premier roman délibérément entrepris et rédigé par un seul auteur » remonte aux années 1960. On la doit à l’universitaire américain Ben E. Perry, qui, de toute évidence, avait le sens de la formule. Au-delà de son caractère provocateur, elle illustre, comme les polémiques qu’elle n’a cessé de susciter depuis, la difficulté d’aborder les origines d’un genre littéraire, aujourd’hui archidominant, mais qui pendant des siècles dut se passer de nom. Le roman n’a pas eu son Aristote. Bien que fils de l’Antiquité, il était irréductible à ses catégories littéraires. « Écrits par des auteurs souvent mystérieux, lus par un public qui n’en a laissé aucun commentaire, les “romans” se sont développés en marge du paysage littéraire ancien », notent Romain Brethes et Jean-Philippe Guez dans leur introduction générale au remarquable recueil de « romans grecs et latins » qui vient de paraître aux Belles Lettres – le premier du genre depuis un demi-siècle, et le plus complet.

Très peu de ces textes ont survécu au grand naufrage de la littérature gréco-latine. Les 1 200 pages du recueil des Belles Lettres les rassemblent à peu près tous (ont été exclus les fragments et des œuvres comme le Roman d’Alexandre ou les Histoires vraies de Lucien, « remarquables », mais « relevant d’autres traditions »). Au total, cinq « romans grecs » et deux « romans latins » – désignation qui ne manque pas de sel puisque le terme de « roman », né au Moyen Âge, servait alors à distinguer les œuvres écrites en langue vulgaire (« romane ») de celles qui l’étaient en latin. C’est peu, et notre regard sur le genre subit de ce fait un biais inévitable. Nous pourrions en déduire par exemple que le roman constitue le seul domaine où les Romains ont joui d’une réelle supériorité intellectuelle sur les Grecs. Le Satyricon de Pétrone et Les Métamorphoses d’Apulée sont deux incontestables chefs-d’œuvre, pleins de verve, d’invention, de variété, de drôlerie, d’une saveur unique (Flaubert confiera dans une lettre à Louise Colet, à propos du second : « Ça sent l’encens et l’urine, la bestialité s’y marie au mysticisme. » Ce qui, sous sa plume, était un grand compliment). On ne saurait en dire autant des Éphésiaques de Xénophon d’Éphèse – texte franchement indigent. Même le délicat Daphnis et Chloé de Longus, même les flamboyants Éthiopiques d’Héliodore souffrent de leur intrigue et de leurs personnages souvent mièvres et stéréotypés.

Tous les romans grecs qui nous sont parvenus suivent un même modèle, posé une bonne fois pour toutes par le premier d’entre eux, Callirhoé de Chariton : deux jeunes gens doués d’à peu près toutes les qualités, riches et bien nés, mais surtout d’une incomparable beauté, tombent amoureux l’un de l’autre. La jalousie d’un tiers, un malentendu, leur naïveté ou tout simplement la malchance les séparent, leur font vivre une série d’aventures rocambolesques, subir diverses épreuves, avant qu’enfin ils se retrouvent et puissent jouir sereinement de leur amour. Les pirates, les bandits, les prédateurs sexuels (hommes comme femmes) sont des figures attendues, les naufrages et les fausses morts, des passages obligés. Ainsi, l’héroïne éponyme du roman de Chariton est enterrée vivante par son mari Chairéas (qui croit l’avoir tuée par accident), sauvée par des pilleurs de tombes qui vont la vendre à l’autre bout de la Méditerranée, contrainte par les circonstances d’épouser un autre homme, et bientôt conduite à Babylone, où le Roi des rois s’éprend d’elle (comme à peu près tous les hommes du roman, à vrai dire). Son Chairéas (revenu de sa méprise) devra endurer toutes sortes d’avanies, dont l’esclavage, et finalement prendre la tête d’une rébellion armée contre le puissant monarque perse avant de la recouvrer. Tout cela peut sembler extravagant. Par rapport aux romans postérieurs, c’est un long fleuve tranquille.

Après Chariton prévaut en effet une logique de la surenchère : sur un canevas très proche, ses émules ajoutent encore des péripéties, amplifient ou modifient subtilement celles qu’ils reprennent. Ce n’est pas une règle absolue, bien sûr : Les Éphésiaques, dont l’auteur, un certain Xénophon d’Éphèse, semble bien avoir lu Callirhoé, n’en proposent qu’une imitation affadie et rachitique. On a d’ailleurs longtemps cru que ce texte était le résumé d’un roman plus développé. Un Achille Tatius, en revanche, dont le Leucippé et Clitophon date du IIe siècle, joue magistralement avec les attentes du lecteur. Le début du livre III de son roman constitue sans doute la plus prodigieuse scène de tempête de la littérature antique – un morceau de bravoure s’étendant sur trois pages entières, qui éclipse toutes les séquences équivalentes écrites par ses prédécesseurs. Mais ce n’est qu’une mise en bouche. Peu après, l’héroïne est éventrée et ses entrailles sont dévorées par une bande de brigands sous les yeux du héros et narrateur. Problème : nous ne sommes qu’au tiers de l’ouvrage. La voilà donc qui ressuscite quelques pages plus loin : l’épée qui l’avait frappée était une épée de théâtre, le sang et les viscères ceux d’animaux, dissimulés sous sa robe… Répit de courte durée : à la moitié du roman, capturée de nouveau (par des pirates cette fois), elle est décapitée. Le héros, derechef témoin impuissant de la scène et qui a récupéré le corps, ne peut plus douter de sa mort. Nous laissons deviner au lecteur qui, quelques paragraphes plus loin, reparaîtra malgré tout, réduite en esclavage, le crâne tondu, mais bien vivante et presque aussi belle qu’auparavant…

Dans le Times Literary Supplement, Nick Loxe estime que ces techniques narratives furent favorisées par la diffusion à la même époque d’un outil qui révolutionna la lecture : le codex, qui, contrairement aux rouleaux, permettait de « revenir en arrière » facilement. Le lecteur avait donc tout loisir d’aller vérifier qu’il n’avait pas mal lu et constater qu’« une partie de l’astuce réside dans le choix des mots du narrateur et dans ce qu’il ne dit pas, parce qu’il ne le voit pas ».

Bien que les cinq romans grecs à nous être parvenus ne constituent qu’une infime partie de tous ceux qu’a produits l’Antiquité, ils suffisent à laisser discerner un progrès réel au fil des siècles. Lire à la suite Chariton, Xénophon d’Éphèse, Achille Tatius, Longus et Héliodore, c’est voir un art singulier prendre peu à peu forme, se doter d’outils narratifs inédits, acquérir bon an mal an une complexité croissante. Daphnis et Chloé peut sembler plus sage que les ouvrages qui le précèdent : pas de grandes traversées à travers la Méditerranée, toute l’intrigue est circonscrite à l’île de Lesbos. Mais c’est que les péripéties y comptent moins que le cheminement psychologique des héros, les tout premiers personnages romanesques à bénéficier d’une véritable intériorité. La dimension réflexive de l’ouvrage atteint un degré de sophistication inégalé, et Goethe y verra à juste titre « un sommet d’intelligence, d’art et de bon goût ».

Après Daphnis et Chloé, en raison des aléas de la conservation des manuscrits et des papyrus, le roman disparaît pour plusieurs siècles. Quand il resurgit, avec Les Éthiopiques, à l’issue de cette longue éclipse, il est transfiguré : fini la linéarité qui prévalait jusqu’alors. Héliodore maîtrise avec brio une série de procédés qu’Achille Tatius n’avait fait qu’esquisser : le jeu sur les points de vue et la focalisation, en particulier. C’est l’apothéose de l’art romanesque hellénique. « Contrairement aux autres romans grecs conservés, qui présentent les protagonistes dès les premières pages, les Éthiopiques s’ouvrent sur une scène mystérieuse qui plonge le lecteur au cœur de l’action et crée une tension immédiate », note Dimitri Kasprzyk dans sa présentation. Imaginez donc : une bande de brigands du delta du Nil découvre un navire « vidé de son équipage, mais rempli de sa cargaison ». Tout autour, le rivage est « jonché de corps, des gens récemment massacrés, les uns bel et bien morts, d’autres à moitié en vie ». Parmi eux, au milieu des restes d’un festin qui de toute évidence a mal tourné, parmi les « tables encore chargées de mets », la plus belle jeune fille qu’on puisse imaginer, un carquois à l’épaule, un arc sous le bras, contemplant un jeune homme tout aussi beau, mais blessé, gisant devant elle… On ne découvrira que peu à peu de qui il s’agit et comment ils sont arrivés là.

Une telle ouverture frappe par sa virtuosité, mais aussi par son audace toute moderne. Et la suite est à l’avenant : Les Éthiopiques est le premier roman à faire mourir bien avant le dénouement l’un de ses personnages les plus importants et attachants. Comme le remarque Kasprzyk, « c’est un peu comme si Jean Valjean mourait avant d’avoir sauvé Cosette ». Rien d’étonnant à ce que cet ouvrage ait séduit l’Europe quand il y fut redécouvert à la Renaissance. Il eut la chance d’être mis en français (moyennant quelques passages censurés) par le plus grand traducteur du XVIe siècle, Jacques Amyot. Il inspira à Cervantès son ultime chef-d’œuvre, Les Travaux de Persille et Sigismonde. Par la suite, le jeune Racine qui, lui, le lisait en grec, s’en éprit au point de s’attirer l’ire de ses maîtres jansénistes : ils le lui confisquèrent et le jetèrent au feu. Il le racheta. Nouvelle confiscation, nouvel achat. Mais cette fois, le futur auteur de Bajazet (dont l’intrigue ressemble fort à l’un des épisodes des Éthiopiques) prit soin de l’apprendre par cœur.

Tous ces romans grecs finissent bien et ces happy ends, où les bons triomphent et les méchants sont punis ou se repentent, furent sans doute l’une des conditions de leur survie. Beaucoup nous ont été transmis via Byzance, où leur dimension morale était appréciée. Et qui voulait y voir un message allégorique préfigurant les valeurs du christianisme. On imagina d’ailleurs que certains de leurs auteurs (dont Héliodore) s’étaient convertis à la religion nouvelle – et étaient même devenus évêques ! Une appropriation moins absurde qu’il y paraît. Les romans grecs se font l’écho d’un basculement idéologique majeur de l’Antiquité tardive. S’y reflète l’émergence de valeurs nouvelles que l’on a eu tendance à attribuer au christianisme, mais qui, comme l’a montré notamment Paul Veyne, lui sont antérieures : le culte de la chasteté, en premier lieu.

Entre Chariton et Héliodore, l’évolution est spectaculaire. L’héroïne du premier se retrouve à un moment donné mariée à deux hommes en même temps. Une situation inimaginable par la suite. Dès Achille Tatius et Longus, les deux héros ne sont pas mariés au départ et tentent de rester chastes l’un pour l’autre durant tout le roman. On notera que la femme y réussit mieux que l’homme. Mais, dans Les Éthiopiques, ce n’est plus le cas : la chasteté est devenue réciproque et surtout revendiquée avec une force sans précédent.

A contrario, s’il ne reste du Satyricon que des fragments plus ou moins longs, c’est peut-être en raison de son immoralité, qui tranche avec cet idéalisme du roman grec et l’a transformé en une victime toute désignée de la censure médiévale. Nous ne disposons que d’une minuscule portion de ce qui, selon Erich Segal dans le Times Literary Supplement, « pourrait avoir représenté la moitié de Guerre et Paix ». Ces lambeaux suffisent néanmoins à faire du Satyricon une œuvre irremplaçable : « De toute la littérature latine qui nous est parvenue, Pétrone est le seul auteur à mettre en scène d’une façon qui ne soit pas superficielle des personnages issus d’un milieu social jamais représenté en dehors de la comédie ou de la satire, et à les faire parler longuement dans leur propre langage familier, voire fautif », résume Liza Méry dans la présentation qui précède sa traduction, la première à faire vraiment justice à la langue truculente de Pétrone.

Longtemps, ce statut d’exception littéraire a rehaussé le prestige d’une littérature latine qui, dans l’ensemble, faisait pâle figure par rapport à sa grande sœur grecque. Le Satyricon, sa variété unique et son mauvais goût élevé au rang de grand art, sa façon de tordre le cou aux grands principes du roman grec (la fidélité hétérosexuelle en particulier) et de ne reculer devant aucun tabou étaient considérés comme une prouesse typiquement latine. Pas de chance : la découverte d’un ensemble de papyrus et leur déchiffrement, dans les années 1970, révélèrent que Pétrone avait eu des prédécesseurs grecs. Reste qu’il a sans doute porté à son sommet le genre dont il a hérité.

L’identité de cet auteur de génie a donné lieu à d’infinis débats. Beaucoup ont voulu voir en lui l’un des proches de Néron. Certains ont imaginé, en se fondant sur un passage des Annales de Tacite, qu’il avait dicté son chef-d’œuvre tout en se vidant tranquillement de son sang après que l’empereur lui eut demandé de se suicider. Hypothèse peu vraisemblable, mais qui souligne en creux la terrible pénurie d’informations concernant tous ces romanciers anciens. À ce titre, Apulée est une heureuse exception. Il fut l’un des hommes les plus célèbres de son temps. On érigea des statues en son honneur et deux portraits de lui nous sont parvenus. Originaire d’Afrique du Nord, philosophe touche-à-tout, rhéteur, il fit à travers l’Empire des tournées de conférences qui attiraient les foules. Un procès pour magie lui fut intenté (une affaire sérieuse : il encourait la peine de mort), mais notre « Cagliostro de l’ère antonine » (selon Danielle Van Mal-Maeder dans sa présentation) fut acquitté.

Ses Métamorphoses – dans lesquelles un jeune Grec trop curieux est transformé en âne et devra endurer bien des épreuves (dont l’accouplement avec une zoophile lubrique) avant de recouvrer forme humaine – sont l’unique roman latin à nous être parvenu en intégralité. Il donnait « des vertiges et des éblouissements » à Flaubert, qui appréciait la manière dont les registres y étaient mélangés : au sein d’un récit foisonnant, diverses histoires s’imbriquent et le scabreux côtoie le sublime. Des sorcières peuvent uriner sur le visage d’un personnage, tandis qu’un peu plus loin on nous raconte le conte d’Amour et de Psyché, qui a inspiré les peintres les plus délicats.

Au début des Métamorphoses, Apulée met en garde son lecteur : « Attention, tu vas bien t’amuser. » Cet avertissement, comme le notent Romain Brethes et Jean-Philippe Guez, pourrait tout à fait s’appliquer à l’ensemble de leur épatant recueil de romans grecs et latins.

 

— Cet article a été écrit pour Books.

 

Mein Kampf, une œuvre strictement personnelle

S’il avait pu imaginer qu’il deviendrait un jour chancelier, a parfois prétendu Hitler, il n’aurait jamais écrit Mein Kampf. C’était une coquetterie. Le président du NSDAP était, à l’évidence, fier de son œuvre. Il l’offrait volontiers avec une dédicace personnelle. Non seulement ce livre fit de lui un homme riche, mais il l’aida à affirmer son leadership au sein de l’extrême droite nationaliste et à se mettre en scène : des politiciens comme lui, à la fois hommes d’action et théoriciens, n’apparaissent que très rarement dans l’histoire, expliquait-il pompeusement.

Mais dans quelle mesure Mein Kampf est-il l’œuvre d’Hitler ? Se pourrait-il que d’autres l’aient écrit avec lui ou aient eu au moins une influence sur le manuscrit ? Notre démagogue de brasserie ne s’étant jamais distingué auparavant comme auteur (bien qu’il se présentât comme tel depuis longtemps), ce genre de soupçon se conçoit aisément. La genèse embrouillée de l’ouvrage y contribua.

Le public apprit début juillet 1924, par un communiqué de presse, que le putschiste incarcéré à Landsberg depuis novembre 1923 travaillait à un livre. Hitler y priait ses partisans, qui s’étaient rendus par centaines en pèlerinage à sa prison au cours des mois précédents, de renoncer à leurs visites : il désirait se consacrer entièrement à son manuscrit.

Les travaux préparatoires remontaient au tout début de sa détention. Dès son premier interrogatoire devant le procureur à la mi-décembre 1923, il avait annoncé vouloir rédiger un important mémoire, dans lequel il « arracherai[t] le masque » de ses adversaires. Ce mémoire ne nous est pas parvenu, mais on peut déduire son contenu des discours que tint l’intarissable l’accusé lors de son procès devant le tribunal du peuple de Munich, de fin février à début avril 1924 – utilisant la salle d’audience comme une scène. À l’origine, Hitler songeait d’abord à régler ses comptes avec ceux qui, en Bavière, avaient commencé par le soutenir pour ensuite, après la tentative de putsch du 8 novembre 1923, le laisser tomber comme une vieille chaussette. Il en est résulté un règlement de comptes d’une tout autre ampleur.

Début juin 1924, Eher-Verlag, les éditions du parti nazi, annoncèrent dans une brochure publicitaire la parution du livre pour juillet sous le titre « Quatre ans et demi de combat contre les mensonges, la bêtise et la lâcheté. Adolf Hitler règle ses comptes ». Mais la publication se fit attendre parce que l’auteur avait décidé d’étoffer le livre pour en faire une combinaison d’autobiographie et de programme politique. Cela lui offrait l’occasion de transformer ses années peu glorieuses de peintre occasionnel avant 1914, sur lesquelles couraient toutes sortes de rumeurs, en récit d’une mission historique que lui, le génie artistique endurci par la vie, devait désormais accomplir en tant que Führer du mouvement.

L’une des légendes les plus tenaces sur la genèse de Mein Kampf veut qu’Hitler ait dicté le texte à son compagnon de prison Rudolf Hess, son dauphin après 1933. Cette version vient des souvenirs d’un ancien gardien et a été reprise sans vérification par de nombreux biographes. En réalité, Hitler tapa lui-même son manuscrit à la machine. Comme lorsqu’il préparait nombre de ses discours, il avait noté des mots clés au préalable. Hess ne fit fonction ni de secrétaire ni, comme on le suppose parfois, de coauteur. Dans ses lettres de prison, il a décrit son rôle avec précision : lorsque Hitler avait terminé un chapitre, il venait le voir et le lui lisait à voix haute.

 

Hitler ne cherchait donc pas conseils auprès de Hess mais des encouragements, et son zélote de disciple les lui dispensait en abondance. La conception du livre est due, elle aussi, au seul Hitler. Dans sa confortable prison, cet autodidacte s’était constitué une imposante bibliothèque. Il est difficile toutefois de reconstituer ce qu’il a exactement lu et utilisé comme source d’inspiration, parce qu’il a délibérément gardé le silence sur ce point.

À sa libération, le 20 décembre 1924, neuf mois seulement après le procès, une grande partie du manuscrit était achevée. Mais la parution fut une nouvelle fois retardée – pour des raisons politiques : Hitler ne voulait pas compromettre ses efforts pour faire lever l’interdiction du NSDAP et refonder son parti. Cela explique non seulement la simplification du titre (à partir de février 1925, ce n’est plus que Mein Kampf), mais aussi le passage de un à deux volumes.

Le leader nazi se résolut à conclure le premier sur la proclamation du programme du parti le 24 février 1920 et à réserver plusieurs chapitres déjà terminés pour le second volume. Celui-ci devait aller jusqu’à l’explosive année 1923, mais faire l’impasse sur le putsch de novembre.

La littérature consacrée à Hitler mentionne d’innombrables noms de collaborateurs qui auraient donné un coup de main lors de la rédaction finale et réécrit des passages entiers. Les seules interventions avérées sont celles de Josef Stolzing-Cerny, critique musical au Völkische Beobachter, et d’Ilse Pröhl, amie et future épouse de Rudolf Hess. Leur contribution se limita pour l’essentiel à des corrections stylistiques.

 

Le premier volume de Mein Kampf sortit le 18 juin 1925. Hitler était alors absorbé par la reconstruction du parti et les querelles internes sur la voie à suivre. Il fallut attendre l’automne 1926 pour qu’il trouve le temps de dicter, dans sa résidence de l’Obersalzberg, les dernières parties du second volume. Rudolf Hess se chargea du travail de correction. Le livre fut livré le 11 décembre 1926.

Mein Kampf est donc entièrement l’œuvre d’Hitler. Il y résume ce qu’il avait assimilé de ses lectures et annoncé dans ses discours – mais cette fois avec l’ambition d’en tirer une « vision du monde » cohérente. Après la publication, « une vague d’étonnement, de rage et d’admiration va déferler sur les pays allemands », prophétisa Rudolf Hess. On ne peut pas vraiment dire que ce fut le cas au départ. Tiré à 10 000 exemplaires, le livre ne s’écoula que lentement. Il fallut attendre 1929-1930, et la percée électorale du NSDAP, pour qu’il se transforme en best-seller – avant de devenir en 1933 la bible des Allemands.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 3 décembre 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Delacroix, moderne antimoderne

L’autre jour, au Louvre, j’ai remarqué que La Liberté guidant le peuple attirait en permanence une petite foule de gens. Ils prenaient force photos, parfois des selfies devant le tableau. Aucun des chefs-d’œuvre de la peinture française accrochés à proximité, dont plusieurs Delacroix, ne suscitait une telle attention. Ce tableau de 1830, avec sa séduisante incarnation de la liberté, les seins nus et brandissant le drapeau tricolore, suivie par d’héroïques ouvriers et bourgeois, est devenu aux yeux du monde entier une image condensée de la France.

Qu’il s’agisse ou non d’un bon symbole du pays, on aurait tort de le prendre pour guide pour comprendre les sentiments de Delacroix à l’égard de sa patrie, de ses traditions révolutionnaires et du monde moderne qu’il voyait se développer autour de lui à Paris. Le peintre a sans doute approuvé la liberté, mais nettement moins la fraternité et l’égalité. On trouve probablement un témoignage plus sûr de ses opinions dans le décor qu’il peignit sur le plafond en demi-coupole de la bibliothèque de la Chambre des députés : Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les Arts.

Une exposition à la National Gallery de Londres [que l’on peut voir jusqu’au 22 mai 2016] le présente comme un apôtre du modernisme, et à juste titre. Les impressionnistes et les postimpressionnistes vénéraient en lui un précurseur. Deux heures avant ma visite au Louvre, j’avais pu escalader l’échafaudage installé à Saint-Sulpice, où ses peintures sont en cours de restauration. À moins d’un mètre, les couleurs vives, vibrantes et les hardis coups de pinceaux évoquent étonnamment Van Gogh et Gauguin.

Mais il est paradoxal de voir en Delacroix l’annonciateur de l’avant-garde des années 1880 ou 1890. C’était un pessimiste romantique, enclin à penser que toute civilisation est appelée à décliner pour laisser place à la barbarie. S’il serait exagéré de penser que Delacroix avait de la sympathie pour Attila, soutenait le grand critique d’art Kenneth Clark, le peintre a donné au chef des Huns, foulant aux pieds les restes de l’antique civilisation romaine, « la même irrésistible énergie » qu’aux lions et aux tigres qu’il aimait peindre.

Né en 1798 et mort en 1863, Eugène Delacroix était, comme bien des grands créateurs, un écheveau de contradictions. Il aimait ardemment les grands fauves, et ses peintures de tigres, disait Clark, étaient des autoportraits plus ressemblants que tout autre représentation de ses propres traits. Cependant, dans la vie quotidienne, Delacroix était un dandy anglophile – l’un des premiers Parisiens à porter des vêtements coupés dans le style anglais – qui affectait un self-control glacial. « Le masque est tout », note-t-il en 1823 dans son journal.

 

Le contraste entre un maintien extérieur soigneusement composé et le bouillonnement de ses émotions a été résumé par son ami et admirateur Charles Baudelaire dans une métaphore célèbre : « Un cratère de volcan artistement caché par des bouquets de fleurs. »

Il voulait, écrit Baudelaire ,« dissimuler les colères de son cœur » sous une façade glaciale ; dissimuler aussi « sa vulnérabilité et sa timidité », ajoute l’historien de l’art Lee Johnson.

Delacroix a souffert toute sa vie d’une mauvaise santé, due peut-être à une tuberculose. Il était aussi embarrassé par une mauvaise digestion, peut-être liée à une grande tension nerveuse. Au travail, soigneusement emmitouflé dans une vieille veste boutonnée jusqu’au menton, en pantoufles et une écharpe autour du cou, il ne ressemblait ni à un tigre ni à un dandy.

C’était un enfant de la Révolution, mais probablement illégitime. Son père officiel, Charles-François Delacroix, a été ministre des Affaires étrangères sous le Directoire. Il avait souffert d’impuissance pendant de nombreuses années, en raison d’une énorme grosseur sur l’un de ses testicules. Celle-ci lui fut enlevée grâce à une opération – bien entendu sans anesthésie – à la mi-septembre 1797. Eugène est né sept mois et demi plus tard. Une rumeur insistante veut que son père véritable ait été Talleyrand, qui succéda à Charles-François au ministère.

 

Ce dernier mourut en 1805, criblé de dettes. Le peintre a atteint l’âge adulte sous la Restauration, régime qu’il déplorait (d’où le soutien qu’il apporta aux révolutionnaires de 1830, qui renversèrent Charles X). Mais, comme les héros de son ami Stendhal, il ne déplorait pas seulement le caractère étouffant et la corruption du Paris des années 1820, mais aussi la modernité elle-même, avec ses nouveaux riches et sa culture de masse. « Je n’ai jamais aimé la foule, écrit-il en 1823, ni tout ce dont la foule se nourrit. »

Avec le temps, son ire se concentra sur la bourgeoisie, souvent la bête noire des intellectuels et des artistes, en France comme ailleurs. « De tous ces hommes qui avaient un mépris profond, indéracinable pour les bourgeois, seul Flaubert allait plus loin que Delacroix, notera l’un de ses familiers. Ses manières parfaites dissimulaient mal son aversion pour les petits bourgeois, qui représentaient à ses yeux “une barbarie entièrement nouvelle”. » En d’autres termes, c’était un snob, socialement et intellectuellement.

À ses yeux, le goût du commerce et l’amour du plaisir avaient fait main basse sur « l’âme humaine ». Quand on mentionnait devant lui l’idée de progrès, « la grande chimère des temps modernes », il demandait où étaient les équivalents contemporains d’un Raphaël ou d’un Phidias.

Delacroix a pourtant connu bon nombre de génies. Frédéric Chopin, Stendhal, Charles Baudelaire et George Sand faisaient partie de son cercle (il connaissait Balzac mais ne l’aimait guère). Il vivait à cet égard un autre paradoxe : un initié qui regardait de l’extérieur. Il voyait dans les journalistes l’une des plaies de l’ère moderne ; en particulier les critiques d’art, lesquels étaient, il faut l’admettre, absurdement sévères pour son travail. Delacroix suscitait l’hostilité de tout le milieu artistique. Il ne fut élu à l’Académie des beaux-arts que vers la fin de sa vie et après sept tentatives. Il recevait cependant des commandes généreuses par l’intermédiaire d’amis comme l’homme politique et écrivain Adolphe Thiers.

 

Cela explique que certaines de ses œuvres les plus majestueuses soient aujourd’hui cachées dans des monuments publics. Au palais Bourbon, la peinture représentant Attila n’est que l’extrémité de tout un cycle, au début duquel on voit Orphée enseignant aux Grecs « encore sauvages » les arts de la civilisation. Il y a aussi au plafond de la bibliothèque du palais du Luxembourg, siège du Sénat, une représentation d’une scène de l’Enfer de Dante.

Autre paradoxe : Delacroix est à bien des égards le dernier artiste à peindre des œuvres monumentales destinées au public dans la lignée des Raphaël ou des Michel-Ange. Ses réalisations tardives à Saint-Sulpice sont les dernières œuvres murales religieuses de la tradition européenne, mais elles ont été peintes par un agnostique désespéré. « Après la mort, on ne trouve que la nuit », dit-il à George Sand. Il se disait d’accord avec Voltaire, pour qui « l’homme est né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude ou dans la léthargie de l’ennui ». En ce sens aussi, peut-être, il anticipait la condition de l’âge moderne.

 

Cet article est paru dans The Spectator le 23 janvier 2016. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Les influences d’Atatürk

Comment Mustafa Kemal a-t-il pu transformer de fond en comble et en moins de vingt ans (de 1922 à 1938) les institutions, la religion, le droit, les mœurs, la langue et même l’histoire du peuple turc ? Sükrü Hanioglu, professeur à Princeton, cherche la réponse en proposant une « biographie intellectuelle » du personnage. Il en ressort que Kemal n’a pas fait table rase du passé. Sa trajectoire idéologique s’inscrit dans un continuum, qui va des Lumières au nationalisme Jeune-Turc en passant par les réformes ottomanes du XIXe siècle (« Tanzimat »), quand l’empire aux abois cherche dans l’Europe un modèle. « Le fétichisme scientiste des premières années de la république est un héritage direct de courants d’idées ottomans », souligne William Armstrong dans Hürriyet Daily News.

Originaire de Salonique, la ville la plus cosmopolite et la plus moderne de l’empire, Mustapha Kemal est exposé très tôt aux idées occidentales. Sa formation dans des écoles militaires à l’européenne fera le reste. Il s’y imprègne de l’idéologie nationaliste et anti-islamique des officiers Jeunes-Turcs. Rien ne l’influencera davantage, dans ce domaine, que le concept de « nation en armes » guidée par une élite militaire, cher à l’Allemand Colmar von der Goltz, en charge de la réorganisation des écoles militaires ottomanes.

Sur ce fond éclectique, Kemal se construit une idéologie simple et percutante : 1) « Pas d’autre guide que la Science » ; 2) l’islam traditionnel, entièrement issu du cerveau de Mahomet (Coran compris), n’est que le véhicule de la domination arabe ; 3) il faut adopter les préceptes de la pensée occidentale mais obliger les Occidentaux à rester chez eux.

Dans la foulée de ses victoires militaires (les Dardanelles, la guerre gréco-turque), il conquiert le pouvoir et instaure une république laïque qui pulvérise les deux piliers du système ottoman – le pouvoir temporel (le sultanat) et le pouvoir spirituel sunnite (le califat). Pour légitimer la nouvelle nation, il construit presque de toutes pièces un récit national « touranien » faisant de la Turquie (mot apparu en 1924) le berceau d’une civilisation mono-ethnique de brachycéphales blonds, à l’origine des civilisations occidentales et même des langues indo-européennes. Enfin, pour assurer la solidité de cet édifice d’une rare violence culturelle, il se dote du statut quasi divin de « Turc père » (Atatürk), avec miracles, reliques et statuaire omniprésente. Car, au nom de la modernisation, il élimine les confréries soufies, l’alphabet arabopersan, le fez, le calendrier ottoman, la musique monophonique, la charia, la polygamie et expurge la langue turque de ses termes arabes et persans… Un radicalisme qui ne doit pas faire oublier le pragmatisme dont a fait preuve Atatürk en toute circonstance : il ira notamment jusqu’à se réclamer d’un « communisme musulman » pour contrer les visées russes sur l’Anatolie.

Le Talmud, nouvelle bible des Sud-Coréens

La scène se passe à une heure de voiture environ au nord de Séoul, dans les monts Gwangju : une cinquantaine d’enfants sont penchés sur un livre pour le moins improbable ici, puisqu’il s’agit du Talmud, recueil de lois juives vieux de 1 500 ans. Ces élèves ne sont pas juifs, pas plus que leurs professeurs, et ils n’envisagent pas non plus de se convertir. La plupart n’ont d’ailleurs jamais rencontré le moindre juif. Selon le fondateur de l’école où nous sommes, ils sont simplement désireux de compléter leur éducation coréenne par une « éducation juive ».

Les élèves, âgés de 4 à 19 ans, sont assis en tailleur à même le sol dans une petite salle au toit en forme de tente. Devant le tableau, leur professeur, Park Hyunjun, explique que les juifs portent durant la prière de petites boîtes noires, les tefillin (ou phylactères), qui leur rappellent la parole de Dieu. Il emploie les mots hébreux shel rosh (« sur la tête ») et shel yad (« sur le bras ») pour indiquer où s’accrochent ces boîtes. Après quoi il explique qu’elles contiennent un parchemin où figurent certains versets de l’une des prières les plus sacrées, le Shema, que les juifs récitent chaque jour. Tandis que la pièce s’emplit du murmure du Shema en coréen, le principal de l’école se penche vers moi pour me confier que les étudiants récitent, eux aussi, la prière chaque jour – « afin de la mémoriser ».

Park Hyunjun a fondé en 2013 cette école qu’il dirige maintenant avec son fils, le principal. Tous deux ont été formés au Shema Education Institute, créé par un révérend coréen. L’institut emmène régulièrement des étudiants chrétiens de Corée du Sud à Los Angeles, pour leur permettre d’observer par eux-mêmes la manière dont prient, étudient et vivent les juifs. Le révérend l’assure : la réussite que connaissent ceux-ci de longue date tient à certaines pratiques éducatives et culturelles dont les chrétiens pourraient eux aussi tirer avantage s’ils les inculquaient à leurs enfants.

Pendant le trajet vers l’école, le principal reconnaît être inquiet de ce que je vais penser des cours : « À vrai dire, je ne sais pas toujours exactement en quoi consiste l’éducation juive. »

Dans la salle de classe, je découvre les élèves réunis deux par deux pour le « débat talmudique ». Le sujet ? Un vers transposé du Deutéronome : « L’argent improprement gagné ne doit pas être donné à l’Église. » Un brouhaha de discussions passionnées et de gesticulations envahit la salle, puis deux étudiants sont désignés pour débattre devant la classe. Sanguk Bae, 17 ans, une main par terre, l’autre brandissant une bible, affirme que la Loi est la Loi et que la Bible n’est pas sujette à interprétation. Min

Kwon, 16 ans, rétorque que Dieu aime tout le monde et pardonne facilement. La classe se termine sur la récitation d’un psaume.
Dehors, devant un barbecue coréen, Park Hyunjun me précise les objectifs du cursus : « J’aimerais faire de nos élèves des hommes de Dieu capables de charité comme le peuple juif. » Avant que je ne reparte, il se saisit d’une caisse contenant les manuels de Talmud en coréen utilisés dans l’école. Certains comptent une quarantaine de pages, et davantage de dessins que de textes ; d’autres en font 250, avec le plan des leçons et des questions récapitulatives. Il admet n’être pas certain que ces livres présentent « la même version du Talmud » que celle des juifs. « Notre Talmud, dit-il, raconte une sorte d’histoire sur notre vie. »

 

L’ambassadeur de Corée du Sud à Tel-Aviv, Young-sam Ma, avait stupéfié tout le monde lors d’une émission diffusée par la télévision publique israélienne, en 2011. S’écartant brièvement du sujet du jour – un film coréen alors en salles –, il avait déclaré : « Je voudrais vous montrer ceci. » Et de présenter un livre broché blanc, portant sur la couverture le titre « Talmud », écrit en coréen et en anglais, et le dessin d’un personnage biblique en tunique, avec un bâton. « Chaque famille coréenne possède au moins un exemplaire du Talmud, a-t-il expliqué. Les mères veulent savoir comment tant de juifs sont devenus des génies. » Levant les yeux vers l’animateur interloqué, il ajouta : « 23 % des Prix Nobel sont juifs. Les femmes coréennes veulent connaître le secret. Et elles l’ont trouvé dans ce livre. »

Ces propos furent massivement relayés sur Internet. « Des informations circulent depuis plusieurs années sur le caractère incontournable du Talmud en Corée du Sud, proclama le journal en ligne Arutz Sheva. C’est maintenant officiel. » Ynet, l’un des sites d’information les plus populaires d’Israël, rapporta les propos de l’ambassadeur dans un article selon lequel il se trouve en Corée du Sud « davantage de gens qui lisent le Talmud, ou du moins en ont un exemplaire chez eux, qu’il n’y en a en Israël ». D’autres médias, à l’audience plus faible, exprimèrent leur scepticisme. Le site Jewish Magazine jugeait « exagérément gonflée l’histoire des Coréens étudiant le Talmud ». Et Mostly Kosher, le blog d’un avocat israélien, se demanda si le Talmud en coréen était bien le même que le livre juif, cette compilation touffue de lois orales, assorties de commentaires rabbiniques, qui comporte environ 2,5 millions de mots.

Selon la tradition, Dieu a récité le Talmud (la loi orale) à Moïse sur le mont Sinaï, tout en lui donnant la Torah (la loi écrite). De nombreux juifs considèrent que l’on ne peut pas étudier le Talmud sans posséder un solide bagage sur la Torah. Même pour les bons connaisseurs de la loi écrite, le Talmud est d’une lecture difficile. Un étudiant rabbinique m’a ainsi expliqué que des parties significatives du livre devaient être comprises de façon allégorique et non littérale ; et que des sections entières décrivaient en détail des pratiques « révolues » telles que les sacrifices, la « magie noire », les « conseils sexuels » ou l’« interprétation des rêves ». J’ai moi-même étudié le Talmud en cinquième dans une école juive d’Atlanta. En un semestre, ma classe n’avait couvert que deux chapitres représentant moins de 0,25 % du livre. L’un d’eux traitait des objets perdus, et j’avais été frappé par la précision des situations envisagées. A-t-on le droit de garder un gâteau trouvé avec un éclat de poterie à l’intérieur ? Faut-il signaler la découverte d’un tas de fruits ? Que faire si l’on découvre un objet caché dans le mur de sa propre maison ? Difficile d’imaginer comment, à l’autre bout du monde, des Sud-Coréens peuvent tirer le moindre profit d’un texte comme celui-là sans l’aide d’un guide tel que le rabbin de mon école juive.

Mais il se trouve qu’ils ont bel et bien un guide, en la personne de Marvin Tokayer, un rabbin de 78 ans qui vit sur Long Island. J’ai découvert son nom dans une librairie du quartier coréen de Manhattan. Parmi les quelque 5 000 volumes du magasin figuraient huit livres différents intitulés « Talmud », dont plusieurs avaient précisément pour auteur ce rabbin, avec sa photo à l’intérieur. L’une des versions était précédée d’un « message personnel » en anglais, dans lequel Tokayer exprimait cette conviction : « Le peuple coréen et le peuple juif ont énormément en commun et partagent bon nombre de valeurs. » La lettre portait la signature du rabbin et son adresse.

Je suis allé voir le rabbin Tokayer un peu plus tard chez lui, dans une rue tranquille d’un quartier juif de Long Island, où les mezouzas s’alignent à perte de vue (1). Le rabbin portait une chemise à col ouvert avec un chandail noir au-dessus d’un pantalon de costume noir également, et une kippa surmontait son épaisse chevelure blanche. Le salon était décoré d’art asiatique : le tapis venait de Chine, les vases et les gravures sur bois du Japon, le coffre à riz de Corée. Tokayer m’a raconté qu’il ne s’imaginait pas, de prime abord, devenir rabbin. Lui voulait être comédien, et il avait même donné dans sa jeunesse quelques spectacles en humoriste amateur.

 

Sa première visite en Corée du Sud et au Japon remontait à 1962, comme aumônier de l’US Air Force. À cette époque, l’Asie « c’était la Lune », confia-t-il. Il avait évité le service militaire et suivait une voie détournée pour devenir médecin : université, école rabbinique et enfin école de médecine : « Je ne voulais pas devenir un expert des 400 muscles de la mâchoire sans envisager la personne dans son ensemble. » Mais, après avoir obtenu son diplôme de rabbin, il intégra l’aviation, où il eut le choix entre devenir deuxième classe et être aumônier.

Après son service militaire, Tokayer s’installa comme rabbin dans le Queens et se fiança. Sur l’insistance d’un ami, il invita à son mariage le célèbre rebbe Menachem Schneerson, le leader du mouvement ultraorthodoxe Loubavitch. Tokayer n’était pas loubavitch, mais il avait rencontré le rebbe et l’admirait. Schneerson déclina l’invitation mais pria les jeunes époux de venir le voir pour une bénédiction. C’est pendant cette visite que le rebbe mit Tokayer « au pied du mur », comme il le dit, avec cette injonction : « Tu pars au Japon. » « J’ai répondu : “Qu’est-ce que vous racontez ? Je suis simplement venu vous saluer.” » Mais le rebbe avait détecté chez ce rabbin rompu aux usages du monde et sorti de l’université l’homme idoine pour s’occuper de la petite communauté en plein essor de cadres supérieurs juifs américains partis s’installer à Tokyo à la faveur du boom économique. En 1968, Tokayer et son épouse s’envolèrent pour l’archipel.

L’idée d’écrire un livre sur le Talmud à l’intention des Japonais ne fut pas davantage la sienne. Le rabbin en attribue le mérite à Hideaki Kase, un auteur rencontré à Tokyo. Un jour qu’ils discutaient dans le bureau de Tokayer, ils furent sans cesse interrompus par le téléphone : tel couple juif avait besoin d’un conseil conjugal, deux hommes d’affaires juifs voulaient régler un litige, un universitaire en Chine s’interrogeait sur l’antisémitisme… Interloqué, Kase demanda au jeune rabbin comment il avait appris à traiter de sujets aussi complexes. Réponse : « En étudiant le Talmud. » Curieux d’en savoir plus sur ce livre et persuadé que d’autres Japonais le seraient aussi, Kase proposa de présenter Tokayer à un éditeur.

 

L’ouvrage fut rédigé en trois jours. Désireux d’écrire un résumé accessible et « non confessionnel » de la sagesse du texte, Tokayer avait pris des notes sur « des biographies de rabbins talmudiques, des proverbes, des énigmes, des paraboles, des fables à la manière d’Ésope, des questions juridiques et des principes de morale juive ». Non sans jeter sur le papier une ou deux anecdotes personnelles susceptibles de donner des éléments de contexte. Il lut ensuite ses notes à un éditeur et un sténographe, Kase faisant office de traducteur. Si quelqu’un n’aimait pas tel ou tel élément, se souvient aujourd’hui Tokayer, « il allait à la poubelle, immédiatement censuré ». L’équipe réagit plus favorablement à certaines choses qu’à d’autres. Par exemple, les Japonais apprécièrent particulièrement les préceptes talmudiques qui voient d’un bon œil, dans l’interprétation de Tokayer, les rêves érotiques sur la femme d’un autre, car un rêve n’est qu’un souhait, et celui qui couche avec la femme d’un autre n’en rêve pas (Tokayer se souvient les avoir entendus dire : « Ça, c’est intéressant ! Ajoutons-le »). Il n’en était encore qu’au début de sa lecture quand ils l’arrêtèrent, déclarant qu’ils avaient assez de matière pour un livre.

Selon Tokayer, l’ouvrage, intitulé «  Cinq mille ans de sagesse juive : les secrets des écritures talmudiques », reçut un accueil critique enthousiaste à sa sortie, en 1971. Et, réimprimé 70 fois, il s’est vendu à 500 000 exemplaires dans l’archipel. Fort de ce succès, Tokayer a poursuivi en publiant en japonais plus de 20 livres sur le judaïsme, traitant de sujets comme la Torah, l’éducation juive ou l’humour juif. Kase, qui a traduit la plupart d’entre eux, est aujourd’hui le président de la Société pour la dissémination de la vérité historique, qui nie l’existence des crimes de guerre japonais comme le massacre de Nankin ou l’enlèvement des « femmes de réconfort » coréennes par les soldats nippons. Dans leur livre paru en 1995, « Les juifs dans l’imaginaire japonais », David Goodman, professeur de littérature nipponne, et Masanori Mizawaya, professeur d’histoire japonais, soulignent les risques de cette dépendance envers Kase : « Tokayer ne peut pas lire ses propres ouvrages et ne sait pas toujours ce qu’ils contiennent. » (2) Kase « parlant à travers lui », affirment-ils, certains de ses ouvrages « ont accrédité les mythes les plus étranges et les stéréotypes les plus tenaces à propos des juifs au Japon ».

Tokayer s’inscrit en faux contre ce jugement. Quand il a rencontré Kase, explique-t-il, celui-ci n’était pas encore révisionniste, et il avait « une excellente réputation de traducteur ». Il est possible que Kase ait « ajouté un peu de sensationnel » à certains aspects de ses livres « afin de mieux les vendre », confie-t-il, reconnaissant qu’un titre comme « Il n’y a pas d’éducation au Japon : le secret juif pour former des génies » peut accréditer à tort l’idée que ses livres « renforcent les mythes sur les juifs ». Mais le rabbin n’a jamais entendu parler d’une seule critique japonaise allant en ce sens, et il soutient que la plupart de ses ouvrages, surtout les premiers, ne sont que des introductions apolitiques aux textes et à la culture juifs. Les rapports qu’il a eus avec des lecteurs japonais ont toujours été positifs et constructifs.

Il est difficile de savoir exactement comment « Cinq mille ans de sagesse juive » a migré hors du Japon. La première édition sud-coréenne connue a été imprimée en 1974 par Tae Zang, une maison d’édition disparue au début des années 1990. « Autrefois, de nombreux imprimeurs clandestins publiaient des livres sans le consentement de l’auteur », m’explique un éditeur à Séoul. À la fin des années 1970, donc, des amis de Tokayer revinrent d’un séjour en Corée avec des livres aux couvertures étrangement semblables aux siennes. Et puis, il y a environ quinze ans, dans une librairie chinoise, Tokayer a été abasourdi de trouver des versions illustrées de ses histoires du Talmud dans une collection de livres pour la jeunesse mise en avant à la caisse. L’une des histoires concernait le rabbin Tokayer et son frère quand ils étaient enfants. « Une histoire personnelle sur moi ! » s’étonne-t-il encore.

 

Entre 2007 et 2009, le révérend Yong-soo Hyun, le fondateur du Shema Education Institute, a publié sa propre version officielle, en six volumes, du Talmud en coréen. Désireux de nettoyer (« casheriser », dit Tokayer) les ouvrages piratés en corrigeant les inexactitudes, il avait sollicité l’aide du rabbin sur certains points. Pour attester l’autorité de sa version, il y inclut une photo de lui-même avec Tokayer ainsi qu’une lettre de celui-ci.

Quand j’ai demandé à ce dernier une traduction anglaise de son livre, il m’a répondu qu’il n’en existait aucune, si bien que j’ai acheté un Talmud en coréen et l’ai fait traduire. J’avais le choix entre plusieurs versions, mais j’ai opté pour l’édition 2006, « très populaire », si j’en crois le vendeur d’une librairie de Séoul. Le titre en est tout simplement « Talmud », et Marvin Tokayer apparaît comme auteur. En le lisant, j’ai eu l’impression d’être en bout de chaîne dans une partie de téléphone arabe. Le livre est organisé en sept chapitres thématiques ; il se compose essentiellement de paraboles, mais contient aussi des récits à la première personne, des questions au lecteur (« Si vous étiez le roi de cette histoire, lequel de ces personnages choisiriez-vous comme successeur ? »), et des aphorismes (« Ne pas développer son savoir, c’est le réduire »). Les sujets couvrent toute la gamme possible, depuis l’éthique des affaires jusqu’au conseil sexuel.

La plupart des histoires du livre trouvent leur origine dans le Talmud. D’autres sont issues de commentaires annexes, absorbés depuis dans le canon. Les anecdotes que Tokayer m’a décrites, comme celle sur les rêves sexuels adultérins, y figurent toutes. Quoique reprises pour l’essentiel de son premier ouvrage sur le Talmud, les histoires forment une sorte de best of de plusieurs de ses livres, m’a-t-il expliqué avant d’ajouter : « Celui qui a piraté les ouvrages a bien choisi. »

Tokayer n’arrive pas à croire qu’un livre écrit par lui voilà quarante-cinq ans au Japon ait connu un énorme succès en Corée du Sud, et que ce soit celui-là même que l’ambassadeur ait mentionné à la télévision israélienne. Mais chaque nouvelle conversation et chaque nouvelle visite de librairie dans ce pays confirment clairement que Tokayer a, sans le savoir, contribué à lancer un mouvement culturel à des milliers de kilomètres.

 

Jung Wan Kim, un conseiller en communication et professeur de Talmud, a aujourd’hui rendez-vous avec Chul-wan Sung, qui dirige le département édition du groupe Maekyung Media Group, l’un des principaux groupes de presse de Corée, et je l’accompagne. Le bureau de Sung se trouve en plein centre-ville de Séoul. Kim arbore une kippa mauve (« Question de stratégie commerciale, explique-t-il, il faut faire savoir que je suis un spécialiste du Talmud »). Il est l’auteur, avec un collègue, de deux ouvrages sur l’apprentissage par les pairs chez les juifs, publiés chez Maekyung, et il vient présenter un nouveau projet : une traduction en coréen du « Talmud pour les nuls ». Sung hésite. Il reconnaît que les livres d’apprentissage juifs se vendent très bien – à plus de 50 000 exemplaires, me révélera plus tard le coauteur de Jung Wan Kim –, mais il craint que le marché ne soit complètement saturé. « Plus de 80 % de la population », estime-t-il, a lu l’essentiel du Talmud de Tokayer sous une forme ou une autre.

De fait, le livre est partout à Séoul. Chaque librairie où je mets les pieds, y compris un petit kiosque à l’aéroport, propose au minimum une version du Talmud. Rabbi Litzman, le rabbin loubavitch de Séoul, précise qu’on en trouve des exemplaires dans les supérettes et dans certains kiosques de gare. Selon la Jewish Chronicle of London, l’ouvrage est même disponible dans les distributeurs automatiques. Et la plupart des Sud-Coréens que j’ai rencontrés ont au minimum entendu parler du Talmud, même s’ils ne l’ont pas lu. Aviya Asmir, une étudiante en master qui fait des recherches sur les traductions du Talmud et sa popularité au Japon et en Corée, m’explique que personne, au Japon « n’a la moindre idée de ce qu’est le Talmud ». Il en va tout autrement en Corée, où les passants qu’elle interroge au hasard en leur disant qu’elle fait des recherches sur le sujet répondent : « Ah, le Talmud ! »

Lee Kyou-Hyuk, célèbre champion de patinage de vitesse et porteur du drapeau coréen aux jeux Olympiques de 2014, recommande le Talmud à ses fans. « Je le lis chaque fois que je traverse une mauvaise passe, a-t-il confié à des journalistes, cela m’apaise. » Kyobo, la plus grande librairie du pays, tient la liste des 2 000 premiers « long-sellers », les livres qui se vendent bien pendant plusieurs années. Six versions différentes du Talmud y figurent. Jeongso Jeon, un professeur de pédagogie à l’université Bucheon, près de Séoul, affirme que, si l’on agrège toutes les versions, le livre est le deuxième best-seller du pays après la Bible. (Un autre universitaire prétend que c’est exagéré.) Quoi qu’il en soit, quand on tape « Talmud » dans le moteur de recherche du catalogue en ligne de la Bibliothèque nationale de Corée et de la Bibliothèque nationale pour enfants et jeunes adultes, on trouve 800 livres différents publiés par 300 éditeurs, dont plus de 169 ont pour auteur le rabbin Tokayer. Et même quand d’autres auteurs sont mentionnés, les histoires paraissent le plus souvent lui avoir été empruntées.

En 1984, Tae Zang a publié la septième édition du Talmud de Tokayer, avec une lettre de l’éditeur. En dix ans à peine, Tae Zang disait avoir battu les records en vendant plus de 2 millions d’exemplaires : « Comment un pays comme la Corée, pas spécialement connu pour l’abondance de ses lecteurs, a-t-il pu vendre autant de talmuds ? Comment un livre écrit par des juifs qui vivent à l’autre bout du monde et n’ont pratiquement rien en commun avec les Coréens a-t-il pu avoir un tel impact ? » Selon l’éditeur, le mérite en revenait pour partie à la capacité du rabbin Tokayer de toucher les lecteurs asiatiques, mais la véritable raison, c’était le « réservoir infini de sagesse » que constitue le Talmud.

De fait, mes interlocuteurs coréens n’ont cessé d’évoquer la sagesse inhérente au Talmud. « Bien sûr que c’est un livre à succès. C’est un livre de sagesse », m’explique Geum Sun Kim, une quinquagénaire joviale qui a fondé la Talmud Wisdom Education School, un centre d’enseignement du Talmud dans l’opulent quartier de Gangnam, à Séoul. Une trentaine d’élèves y étudient les histoires du Talmud avec Kim une fois par semaine. Le jour de ma visite, elle travaille en compagnie du professeur de pédagogie Jeongso Jeon, qui est un ami. Je lui demande pourquoi elle n’enseigne pas d’autres textes de sagesse – les livres confucéens, par exemple –, et Jeon s’empresse de me répondre : « Il y a tellement de Prix Nobel juifs que les Coréens prennent les juifs pour un modèle ; et nous, nous essayons de suivre leurs méthodes éducatives. » Il ajoute que « comme il n’y a pas beaucoup de juifs en Corée, il existe beaucoup de fantasmes sur ce qu’ils sont et ce qu’ils ont réalisé ».

 

Dans une enquête mondiale publiée en 2014 par la Ligue antidiffamation (ADL) (3), plus de la moitié des Sud-Coréens interrogés se sont dits d’accord avec ces assertions : « Les juifs ont trop de pouvoir dans le monde des affaires », ou « Les juifs exercent trop de contrôle sur les médias mondiaux », ou « Les juifs exercent trop de contrôle sur la marche du monde ». L’ADL a classé ces réponses dans la catégorie « antisémites ». Mais Dave Hazzan, qui habite en Corée du Sud, a affirmé dans un article pour Tablet que ces sentiments reflétaient, au contraire, le philosémitisme de la population. Contrôler les affaires et la marche du monde, voilà précisément ce à quoi aspirent les Coréens, écrit-il, ajoutant qu’il existe un désir chez nombre d’entre eux d’« imiter les juifs » pour réussir mieux que tout le monde « sur la scène mondiale ».

« Les Coréens sont obsédés par l’éducation, et nous avons cette conception stéréotypée des juifs comme représentant le summum de l’excellence universitaire », m’explique Hahm Chaibong, le président de l’Asan Institute, un think tank de Séoul. Le Talmud est l’expression de ce stéréotype, et il est désormais perçu comme un outil cognitif dans un pays où la pression en faveur de la réussite scolaire est énorme. « Bien des Coréens pensent que le Talmud améliore le QI », explique l’ambassadeur Young-sam Ma. Les Sud-Coréens l’enseignent très tôt à leurs enfants et le vénèrent bien davantage que les autres livres pour la jeunesse. « Les fables d’Ésope, c’est l’alimentation de base, confie Young-sam Ma. Le Talmud, c’est le régime survitaminé. » Bien plus de la moitié des talmuds dans la base de données de la Bibliothèque numérique sont d’ailleurs des livres pour enfants ; selon Geum Sun Kim, il figure également sur de nombreuses listes de lectures recommandées dans les écoles élémentaires. Et les femmes enceintes désireuses de stimuler le développement cérébral in utero prisent tout particulièrement ce sous-genre éditorial qu’est le « Talmud prénatal ».

Kim a enseigné pendant trente ans dans une école coréenne traditionnelle, et elle juge le système éducatif en faillite, avec son insistance sur l’apprentissage par cœur au détriment de toute pensée analytique. En utilisant le Talmud pour encourager ses élèves à réfléchir par eux-mêmes et à s’exprimer avec assurance, voire avec culot, elle pense pouvoir former des étudiants plus intelligents dignes des meilleures universités. Peut-être même un Prix Nobel.

 

En 2010, pour le lancement des talmuds « casherisés » du révérend Yong-soo Hyun, le rabbin Tokayer a été invité à Séoul pour une conférence de presse. C’était la première fois qu’il retournait en Corée du Sud depuis quarante-six ans. Il était accompagné de son petit-fils de 18 ans, Jonathan Rozenberg, qui étudiait alors dans une yeshiva. Ils ont passé plusieurs heures à répondre aux questions des journalistes à propos du livre, de l’enseignement juif et du judaïsme en général. Quand Jonathan est retourné dans sa yeshiva du New Jersey, racontant tout cela à ses camarades de classe ultraorthodoxes et aux membres de sa famille, il a essuyé une avalanche de reproches. Le Talmud – le vrai – interdit explicitement l’enseignement de son contenu aux non-juifs. Jonathan résume ainsi les critiques qu’on lui a adressées : « L’étude du Talmud est un travail de la neshama (l’âme juive). Elle parle à ta neshama. Les Coréens n’ont pas de neshama. En présentant le Talmud aux non-juifs, tu le profanes. »
Quand, ensuite, j’ai relaté ce que j’avais appris en Corée du Sud au rabbin qui m’avait enseigné le Talmud, il s’en est inquiété : à ses yeux, les histoires de Tokayer propagent une vision « simpliste » et « déformée » du judaïsme auprès des Sud-Coréens. « Le Talmud est très profond et très sage. Se contenter d’en apprendre les histoires, c’est comme apprendre l’histoire complète du monde en cinq minutes. » Le rabbin se préoccupait de ce que, selon les termes de Jung Wan Kim, « la plupart des Coréens » ignorent qu’il existe un « véritable Talmud » au-delà de la version coréenne.

D’autres interlocuteurs craignent que le Talmud de Tokayer ne contribue à populariser les stéréotypes sur les juifs dans le pays. Même les stéréotypes positifs, selon certains, peuvent se révéler dangereux. Dan Sneider, du Walter Shorenstein Asia-Pacific Research Center de Stanford et ancien membre de la congrégation de la synagogue de Tokayer au Japon, est de ceux-là : « La frontière est mince entre “Les juifs, ils sont vraiment formidables !” et “Les juifs, est-ce qu’ils ne seraient pas quelque peu dangereux et néfastes ?” – tout particulièrement dans des pays comme la Corée du Sud et le Japon, où la communauté est si peu nombreuse que les juifs sont fondamentalement une abstraction. »

Tokayer voit les choses différemment. « La diffusion de la connaissance et de la sagesse à partir des sources juives, est, à mes yeux, un phénomène positif, déclare-t-il. Il y a beaucoup à apprendre de la sagesse juive, du fait que nous ayons survécu, et de nos conceptions. Notre existence est un livre ouvert. » En décembre 2014, Tokayer a rencontré le révérend Yong-soo Hyun pour discuter de la traduction du livre en chinois et en hindi. « Il faudrait le publier dans toutes les langues, me dit-il, les yeux écarquillés. Son sens est universel. »
Cet article est paru dans le New Yorker le 23 juin 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Les Maldives : république islamique et autocratie tropicale 

En fait de paradis, les Maldives sont un micro-État gangster, où la corruption atteint des niveaux à peine imaginables, où l’extrémisme religieux gagne chaque jour du terrain, où la consommation de drogue est rampante. Nous devons ce portrait peu enjôleur au journaliste australien J. J. Robinson, qui consacre un livre à cet archipel de 350 000 habitants situé dans l’Océan Indien. La chose est rare, et l’ouvrage offre un éclairage « bienvenu » selon The Economist, qui rappelle à cette occasion toutes les raisons que nous avons de nous intéresser à ce confetti : « Le pays est situé sur des routes maritimes d’une grande importance stratégique, et la Chine, qui y envoie des touristes en masse, s’y intéresse de très près ». Ajoutez à cela que 200 Maldiviens environ auraient rejoint les rangs de Daech et que le pays est l’un des plus menacés par le changement climatique, et vous avez un étonnant concentré de certains des principaux enjeux internationaux. Or, après un bref interlude démocratique entre 2008 et 2012, ce pays – le plus riche d’Asie du Sud par habitant – est de nouveau aux mains d’un pouvoir autoritaire associé à un petit groupe d’une cinquantaine d’oligarques qui possèdent les 109 complexes hôteliers de luxe du pays. C’est à eux que reviennent, pour l’essentiel, les 2,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires que génère chaque année l’industrie touristique.

Matahara

« J’étais en retard. La réunion battait son plein. Monsieur Abe, notre acquéreur japonais, expliquait à nos cadres, dans son français irréprochable :

– Il faut bien comprendre une chose, messieurs. Votre Mata Hari menaçait la sûreté de l’État aussi sûrement que le matahara garantit la prospérité de l’entreprise.

– Qu’est-ce qu’il dit ? demandai-je à Hélène.

– Rien. Il dit juste aux messieurs qu’il faut fusiller les femmes enceintes et les jeunes accouchées.  »

D. P.

 

Matahara, nom japonais désignant le harcèlement moral qui frappe les jeunes femmes enceintes et les jeunes mères sur le marché du travail.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :

Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner une réunion au sommet spécialement organisée pour dégager un consensus sur une question difficile ?

 

Écrivez à

Résilience du magazine

George Washington aimait bien les magazines, ces « véhicules de connaissance… aptes à préserver la liberté, stimuler l’industrie et élever les mœurs d’un peuple libre ». Le magazine vient en effet de loin, mais ira-t-il encore bien loin ? Son modèle économique est incertain, et depuis longtemps : la célèbre revue littéraire britannique Granta se targuait jadis de n’avoir pas gagné un penny depuis sa création… en 1889 !

Pour en savoir plus sur l’avenir du magazine, on peut se tourner vers les États-Unis. Le marché américain de la presse est une sorte de marc de café, un marc très opaque. Si beaucoup de magazines ferment boutique, il s’en lance malgré tout plus de 400 par an. Et si l’on scrute le fond de la tasse de café, on discerne quelques lignes de force. Premièrement, le papier résiste: il existe toujours plus de 20 000 publications aux États-Unis, dont 600 titres dits littéraires avec une parution au moins annuelle. Deuxièmement, le magazine en ligne se développe fort bien, avec un doublement de la base d’abonnés entre 2012 et 2013. Mais, troisièmement, la publicité pose un vrai problème : elle déserte le papier, pourtant réputé plus efficace, au profit du numérique, qui rapporte beaucoup, beaucoup moins.

Que faire ? Une publication numérique est évidemment bien moins coûteux à fabriquer. Il se lit sur plusieurs supports et s’archive facilement. Mais les lecteurs n’aiment pas devoir le payer. Et l’idée qu’en échange d’une quasi-gratuité leurs choix de lecture puissent être connus de n’importe qui les indispose. Pour couronner le tout, les systèmes de blocage d’annonces comme Adblock viennent affaiblir ce fragile dispositif économique. Le magazine papier est plus cher et moins facile d’achat, voire de consultation. Mais il offre d’autres contreparties : de jolies photos, la possibilité de le collectionner, de le laisser traîner orgueilleusement dans un salon et de le lire dans son bain. Dans l’immédiat, ces supports ne sont pas interchangeables, quoique un jour prochain l’avènement d’un papier électronique à image permanente, mince, flexible et en couleurs puisse modifier la donne (1). D’ici là, le bon vieux papier résiste : la part de marché du livre électronique aux États-Unis, après être montée en flèche, stagnerait autour de 30 % ; et certains se demandent tout bonnement si les magazines purement digitaux ne pourraient pas finir comme les podcasts, relégués dans les marges (2).

Pour l’heure, les éditeurs tâtonnent. Ils s’efforcent de générer des revenus numériques, parfois avec succès, comme Time ou The Economist. D’autres oscillent entre le papier et le Web, voire la vidéo. Mais la vraie question n’est pas celle du support – c’est celle du contenu. Et là, une tendance très claire se confirme outre-Atlantique : le lecteur cherche à lire des textes plus longs, plus fouillés, mieux écrits. Cocasse, alors que l’attention contemporaine, sollicitée de toutes parts, est réputée incapable de se fixer plus de quelques secondes. Le magazine continue pourtant d’éclairer l’actualité à distance, comme une lampe un peu éloignée donne une lumière qui à la fois englobe et fait ressortir les détails. Pour cela il faut du texte, beaucoup de texte, et surtout du meilleur. Washington l’avait déjà bien compris.