Toute la beauté du monde

Une « méditation sur l’idée de beauté comme principe d’organisation de la nature », doublée d’un « panégyrique sur l’importance de la beauté comme source d’inspiration pour les scientifiques ». Tel est, résumé par Andrea Wulf dans le Financial Times, le propos d’un livre complexe et fascinant que signe le Prix Nobel de physique Frank Wilczek. L’auteur d’« Une belle question » part du principe que la beauté peut être objectivement définie. En tout cas, nous sommes capables d’identifier, grâce à l’histoire de l’art et à la philosophie, un certain nombre de caractéristiques que « les gens ont toujours objectivement trouvées belles ». Au premier rang desquelles la symétrie. Toutes les forces de la nature, de l’électromagnétisme à la gravité, auraient, « inscrites en leur cœur, un principe commun : la symétrie locale », explique Amy Wang sur le site Slate. « C’est cette symétrie qui nous attire, poursuit la journaliste. Lorsque que nous affirmons trouver esthétiquement plaisant une certaine combinaison de couleurs, nous admirons en réalité son ordre impeccable. Notre amour des lacs et des fleuves est une façon de rendre hommage au parfait ordonnancement des vagues, à la danse synchronisée de l’air et du vent. »

D’un point de vue scientifique, Wilczek décrit la symétrie comme « un changement sans changement ». Si l’on inverse ses termes, l’équation X = Y se lit Y = X. La forme change, mais pas le contenu. Les scientifiques se sont tellement habitués à trouver de la symétrie encapsulée dans les lois de la nature que certains en ont fait un postulat. « Les physiciens modernes travaillent de la symétrie vers la vérité : ils proposent des équations qui l’incluent, avant de vérifier si la nature les emploie », explique Wulf. Cette approche préside en physique à la théorie dite « SuSy » (pour supersymmetry), dont le but est de résoudre l’apparente dualité entre les deux familles de particules élémentaires que sont les bosons et les fermions. Si SuSy venait, comme le pense Wilczek, à être vérifiée, le monde connu présenterait selon son expression « un niveau inédit d’unité et de cohérence ».

L’Italie au miroir du portrait

C’est un « petit classique » qui, d’après L’Indice, reparaît en Italie. Signé Enrico Castelnuovo (un prolifique historien de l’art, disparu à l’été 2014), le texte analyse comment les grandes évolutions sociales de la péninsule se sont reflétées dans l’art du portrait. Il s’intéresse en particulier au glissement, lors du Quattrocento, d’un type de portrait « naturaliste » à un autre plus « humaniste », dans lequel l’auteur voit une volonté de révéler la psychologie des sujets. Les deux siècles suivants privilégieront le « portrait d’État », déplaçant l’attention « de l’homme lui-même vers son rôle social » : affirmer son rang était devenu une nécessité plus marquée dans les sociétés de cour qui émergeaient alors en Italie.

La fraternité perdue des juifs et des musulmans français

En août 1961, deux juifs algériens, Simon Zouaghi et Martin Benisti, débarquaient à Marseille. Les deux hommes – l’un boucher, l’autre cuisinier – s’étaient déracinés avec leurs proches pour fuir le chaos sanglant de la guerre d’Algérie, dans l’intention de s’installer en France. Avec leur famille nombreuse et leurs maigres ressources, il était naturel qu’ils s’adressent à l’administration chargée de leur fournir assistance et conseil.

Ce qui paraît beaucoup moins naturel, c’est qu’il se soit agi du Service des affaires musulmanes. Mais pourquoi cela allait-il de soi il y a cinquante ans ? L’historien Ethan Katz, qui raconte cette histoire, étudie la question dans son impressionnant ouvrage, « Les Fardeaux de la fraternité ». Benisti et Zouaghi ne s’étaient pas égarés et n’avaient pas perdu la tête : près de 1 000 autres juifs algériens rendirent visite à ce service dans les derniers mois du conflit. Ces deux hommes ne sont qu’une goutte d’eau dans la vague des quelque 130 000 pieds-noirs qui partirent pour la France après que l’Algérie eut obtenu son indépendance en 1962, mais ils sont la plus riche et la plus révélatrice des gouttes. S’y reflète une histoire d’une complexité stupéfiante, qui bouscule nombre de nos certitudes sur les relations entre juifs et musulmans.

Katz ne revisite pas le prétendu « âge d’or » des relations entre juifs et musulmans – qui couvre une grande partie du Moyen Âge et s’étend de Bagdad à Cordoue –, sur la nature duquel les historiens se querellent depuis longtemps. Il préfère ouvrir un nouveau front dans la guerre historiographique, un front qui se limite à la France de la fin du XIXe et du XXe siècle. Au cours des cent cinquante dernières années, affirme Katz, l’histoire partagée des musulmans, des juifs et des Français a profondément façonné les trois communautés qui participent à cette relation triangulaire bien particulière, souvent en leur laissant des cicatrices. Mais comme il le révèle, c’est une histoire qui aurait pu tourner tout autrement.

La logique même du ménage à trois est que l’un des trois est en général laissé pour compte. Depuis que l’Afrique du Nord est tombée sous le contrôle de la France, cela a été le sort réservé aux musulmans. En 1870, après avoir intégralement absorbé l’Algérie, la France accorda la nationalité française aux quelque 40 000 juifs qui habitaient ce pays depuis des siècles. Quand les tranchées allant de la Manche à la Suisse eurent été creusées, dressant le décor de la Première Guerre mondiale, la communauté juive algérienne avait quasiment triplé, et les hommes étaient désireux de prouver leur attachement à la patrie.

 

Il n’en allait pas de même des musulmans. Qui pourrait le leur reprocher ? Exclus en 1870, on leur claqua même la porte au nez quand fut voté, en 1881, le Code de l’indigénat. Ensemble de lois instituant des châtiments visant spécialement les Arabes et les Berbères, ce code permettait aussi à l’État d’exproprier et de distribuer les terres parmi les colons européens. Grand héros républicain et défenseur d’Alfred Dreyfus, Georges Clemenceau dénonça ce code comme une forme de légalisation de l’esclavage, du vol et de la torture au nom de la civilisation. « Ce n’est pas le droit, c’en est la négation ! », tonna-t-il à la Chambre des députés.

Pourtant, malgré ces distinctions juridiques et civiques entre juifs et musulmans algériens, leurs relations de complicité survécurent à la guerre. De nombreux juifs, surtout dans les milieux modestes – artisans, boutiquiers et employés – avaient plus en commun avec leurs voisins musulmans qu’avec l’élite juive d’Alger, d’Oran et de Constantine, de plus en plus francisée. Les rapprochaient non seulement le syle vestimentaire, la cuisine et la musique – il n’était pas rare que des chanteurs juifs soient à la tête de groupes arabes –, mais aussi la langue : nombre de juifs algériens parlaient un dialecte arabe. De plus, pendant la Première Guerre mondiale, les juifs et les musulmans se battirent et, souvent, moururent ensemble dans les mêmes bataillons (dans les cimetières militaires français, on peut voir côte à côte l’étoile de David d’une tombe juive et le croissant d’une tombe musulmane).

Pendant l’entre-deux-guerres, les juifs et les musulmans d’Algérie continuèrent à se définir de manière situationnelle plutôt que définitionnelle [en fonction de leur groupe social plutôt que de leur identité religieuse], pour reprendre la terminologie de Katz. Autrement dit, l’identité individuelle et collective ne s’était pas encore figée en un type unique, mais restait fluide. Dans un contexte donné, juifs et musulmans algériens pouvaient invoquer un abondant fonds commun de références et rites culturels, qui donnait un sens au monde et à eux-mêmes. Ils habitaient souvent les mêmes quartiers, non seulement en Algérie, mais aussi à Paris et Marseille, se côtoyant dans les cafés, les épiceries et même dans leurs foyers.

Dans les années 1930, le juif algérien René Gharbi ouvrit dans le Marais un café baptisé le Petit Marseillais. La spécialité de la maison était le couscous, et la clientèle était musulmane autant que juive. Le petit-fils de Gharbi se souvient : « Nous étions en bons termes. Les voisins musulmans venaient dans notre café, nous allions dans le leur ».

Dans cette relation, pourtant, l’un des deux partenaires était nettement plus égal que l’autre. Les puissants lobbies coloniaux et pieds-noirs étouffèrent toute velléité d’intégrer un plus grand nombre de musulmans algériens et de leur accorder le droit de vote, notamment en faisant avorter le projet Blum-Viollette, proposé en 1936 par le gouvernement du Front populaire. Fait crucial, durant l’entre-deux-guerres, les juifs ashkénazes furent parmi les avocats les plus éloquents et les plus déterminés des droits des musulmans. Citant les sacrifices consentis par ceux-ci pendant la Première Guerre mondiale, le célèbre dreyfusard Joseph Reinach déclara : « Qui a versé avec nous son sang a droit à notre liberté et à toute la justice. » Selon la Ligue internationale des droits de l’homme, créée pendant l’affaire Dreyfus et qui comptait bon nombre de membres juifs, les musulmans devaient se voir accorder le statut de citoyens à part entière. En 1940, pourtant, le vent se mit à souffler en sens inverse. Avec l’arrivée du régime antisémite de Vichy, les juifs français se retrouvèrent dans une position juridique, civile et existentielle bien pire que ce qu’avaient connu les musulmans. En même temps, grâce aux catégories raciales de Vichy, ceux-ci purent jouir du même statut juridique que les « Aryens ». En septembre 1940, quand l’ineffable Philippe Pétain déclara : « Je ne fais pas de différence entre les Français, catholiques, protestants et musulmans, ce sont mes enfants », il devint clair que l’heure était venue pour les juifs d’être mis au ban.

 

Dans un monde qui semble avoir été imaginé par Lewis Carroll et Édouard Drumont réunis, de nombreux juifs sépharades, prêts à tout pour survivre, tentaient parfois de se faire passer pour musulmans. Les uns parlaient en arabe aux officiels de Vichy, tandis que les autres plantaient leur arbre généalogique dans le sol du Levant, revendiquant des racines musulmanes. Certains furent aidés par des voisins musulmans, et, dans le cas controversé de la Grande Mosquée de Paris, son recteur, Si Kaddour Benghabrit, cacha plusieurs juifs poursuivis par Vichy et les nazis. D’autres pourtant se virent refuser toute aide, ce qui révèle les calculs politiques de Benghabrit et sa volonté de louvoyer entre résistance et collaboration. À l’autre extrême, des musulmans comme Mohamed el-Mahdi, arguant du fait que les Arabes musulmans et les Allemands partageaient les mêmes objectifs idéologiques et politiques, militaient pour une collaboration active avec Hitler.

En fin de compte, les musulmans n’étaient pas si différents du reste de la population française : de petits groupes de résistants et de collabos aux deux extrémités du spectre politique, la grande majorité oscillant entre les deux. Pour les musulmans de France, la guerre et l’occupation révélèrent une vérité plus éloquente encore : l’empire français, au sein duquel ils avaient été systématiquement privés de droits civils et juridiques, était bien plus vulnérable qu’ils ne l’imaginaient jusque-là. Quant aux juifs de France, ils reçurent une leçon tout aussi puissante : la nation qui avait offert aux juifs les droits civils à l’époque de la Révolution était capable, cent cinquante ans après, de les dépouiller de ces mêmes droits. Les révolutions naissent de ce genre de prise de conscience : tandis que les musulmans algériens se tournèrent de plus en plus vers le nationalisme dans la France de l’après-guerre, les juifs français devinrent également de plus en plus sensibles au sionisme. Alors que juifs et musulmans continuaient à partager les mêmes espaces physiques et culturels, les mouvements politiques et idéologiques commencèrent à remodeler et à séparer leurs univers. Un nombre significatif de juifs français de gauche rejoignirent le Front de libération nationale algérien, tandis qu’une poignée de modérés du FLN comme Ferhat Abbas soutenaient qu’Israël et une Algérie indépendante partageaient les mêmes buts géopolitiques. À mesure que la guerre se faisait toujours plus sale et sanglante, l’Union des étudiants juifs de France se mit à organiser des manifestations contre la répression brutale dont étaient victimes les manifestants musulmans à Paris.

Au cours des quatre décennies qui vont de l’indépendance algérienne à la deuxième intifada, les identités juives et musulmanes en France, jadis situationnelles, se figèrent lentement dans un état par trop définitionnel. Les 130 000 juifs algériens qui quittèrent leur pays en 1962, ainsi que les dizaines de milliers qui durent fuir la Tunisie et le Maroc, s’installèrent en métropole, éloignant la communauté juive française de ses racines libérales et progressistes. Quant aux centaines de milliers de musulmans algériens qui avaient émigré vers la France de l’après-guerre, leurs enfants restent pris entre deux feux.

 

En fin de compte, tout comme beaucoup de beurs s’identifient désormais à la cause palestinienne, un petit nombre croissant de juifs français se détournent de la France pour s’orienter vers Israël. Les massacres de juifs perpétrés ces trois dernières années par des islamistes fanatiques, depuis les écoliers de Toulouse jusqu’aux clients d’un supermarché kasher à Paris, n’ont fait que renforcer les frontières communautaires et religieuses séparant juifs et musulmans. L’époque où ils se côtoyaient et coexistaient de manière si fructueuse ne remonte qu’à quelques générations, mais elle semble désormais imaginaire. À la fin de son livre, Katz souligne à juste titre le rôle central du hasard dans l’histoire des relations entre juifs et musulmans de France. Ce n’est peut-être pas le passé qui détermine le présent, mais le présent qui détermine le passé. Nous sommes coupables de ce que la philosophie de l’histoire appelle l’erreur téléologique : la certitude que le déroulement des événements passés était inévitable parce qu’ils se sont déroulés ainsi. Bien sûr, c’est une erreur. Le livre de Katz offre non seulement un puissant contre-récit à notre vision des relations entre juifs et musulmans de France, mais aussi une raison d’espérer que d’autres récits sont encore possibles.

 

Ce texte est paru dans l’hebdomadaire juif américain The Forward le 31 décembre 2015. Il a été traduit par Laurent Bury.

Naissance d’un père

Karl Ove Knausgaard a écrit ces mots pour l’une de ses filles à naître : « Il est curieux qu’il y ait une première fois où l’on voit le ciel, une première fois où l’on sent l’air sur sa peau. Il est curieux qu’il y ait une première fois où l’on voit un visage, un arbre, une lampe, un pyjama, une chaussure. Dans ma vie, il n’y a presque plus de premières fois. Mais bientôt, cela se produira. Dans quelques mois, je vais te voir pour la première fois .» Deuxième volet d’un cycle prévu pour couvrir les quatre saisons, « En hiver » rassemble plusieurs textes à l’avenant, qui sont pour le Verdens Gang autant de « parfaites petites nouvelles ». Le quotidien norvégien note que les lecteurs retrouveront certains des lieux et des personnages décrits dans Mon Combat, l’autobiographie à succès de Knausgaard. Mais cette nouvelle série (en particulier le premier tome, « En automne ») s’intéresse davantage aux choses, s’attardant sur des objets, des détails minuscules de la nature, des sensations qui, mis bout à bout, forment comme une encyclopédie du monde où rien ne serait trop insignifiant pour être abordé.

Pourquoi rééditer Mein Kampf

Hitler s’est suicidé il y a plus de sept décennies, mais rien n’y fait : Mein Kampf, l’unique texte qu’il ait publié de son vivant, reste l’ouvrage tabou par excellence. On peut, sans trop choquer ses voisins, lire ouvertement le journal intime d’un Goebbels dans le métro. Avec Mein Kampf, c’est inenvisageable. Ce livre sent le soufre. Il passe pour une boîte de Pandore, le mal fait texte. Quand, lors d’un séjour en Sardaigne, le germaniste Helmuth Kiesel a voulu enfin juger le « monstre » par lui-même, il a bien pris soin de le dissimuler dans un magazine. C’était en 2014. Depuis, « le livre le plus dangereux du monde » est tombé dans le domaine public – le 1er janvier 2016 – et il vient de faire l’objet d’une édition savante. C’est à cette édition, réalisée par l’Institut d’histoire contemporaine de Munich et fruit de plusieurs années de travail, que ce dossier est consacré. Sa publication a suscité des remous outre-Rhin. Pourtant, jamais le brûlot d’Hitler n’avait été commenté de façon aussi riche et précise, jamais les innombrables inexactitudes et mensonges qu’il contient n’avaient été ainsi traqués et réfutés. Plus que tout autre ouvrage, Mein Kampf a nourri des légendes : Hitler ne l’aurait pas écrit seul, personne ne l’aurait lu puisqu’il s’agissait d’un livre illisible… Il était temps, plus que temps, de le démystifier.

 

— Dossier réalisé par Baptiste Touverey.

 

Dans ce dossier :

 

 

L’Obama canadien

Wab Kinew, 34 ans, est un journaliste et présentateur de plus en plus populaire au Canada. C’est aussi un Amérindien, fils de Tobasonakwut, grand chef des Anishinaabe et représentant des Premières Nations. Kinew est un orateur « charismatique », un incroyable « passeur de la culture anishinaabe et de la vie des peuples amérindiens auprès du grand public », écrit Carleigh Baker dans le Globe and Mail.

Dans « Pourquoi nous marchons », best-seller depuis sa parution à l’automne dernier, l’auteur aborde, à travers ses Mémoires et le récit de la vie de son père, le sort infligé par le gouvernement canadien aux populations des réserves indiennes. Ce faisant, il prend à bras-le-corps « l’un des sujets les plus pressants du débat national actuel, celui de la réconciliation ».

Dès les premiers chapitres, Wab Kinew décrit la jeunesse de son père, passée dans le pensionnat de St. Mary, dans le nord de l’Ontario, l’une des institutions fondées au XIXe siècle par le département des Affaires indiennes pour scolariser, évangéliser et assimiler les enfants amérindiens. « Tobasonakwut a souffert là de harcèlement moral, de violence physique et de sévices sexuels, tout cela sous couvert d’une politique gouvernementale qui enjoignait de “tuer l’Indien en chaque enfant” », raconte Ibi Kaslik dans la Literary Review of Canada. Et le récit qu’en fait Kinew est parfois très cru : « Il fut appelé dans la chambre d’une nonne, qui le viola. “C’est tout ce à quoi votre peuple est bon”, lui lança-t-elle alors qu’elle le chevauchait. »

« L’un des plus grands talents de Wab Kinew, poursuit Carleigh Baker, c’est sa capacité à tempérer les vérités les plus terribles par son humilité, prévenant tout rejet de la part des lecteurs non aborigènes, souvent sur la défensive en la matière. Le choix d’ouvrir l’ouvrage par l’enfance de son père vise ainsi à faire comprendre aux lecteurs que la question des aborigènes canadiens doit être considérée comme un problème transgénérationnel. »

D’autres ont décelé dans cet ouvrage une ambition cachée. « Kinew ne préparerait-il pas son entrée en politique ? Comme Obama (qu’il admire) avait écrit, avant de se lancer dans la présidentielle, un livre sur son père absent », lit-on dans Ottawa Citizen. L’intéressé ne dément pas : « J’aimerais faire quelque chose pour ma communauté. Et pourquoi pas, dans l’avenir, m’impliquer en politique. ».

Quand on lui demande quelle serait la meilleure façon d’avancer vers la réconciliation, la réponse est claire : élire un Premier ministre aborigène. « Un Indien assis dans la chaise de l’édifice Langevin [le siège du gouvernement], vous imaginez ? Moi, je crois que c’est possible ».

Mein Kampf : qui l’a lu ?

Mein Kampf joua pour la dernière fois un rôle politique et juridique important lors du procès de Nuremberg, en 1945-1946. Des passages choisis furent produits comme preuves : il y avait eu chez les accusés « une connaissance préalable suffisante des objectifs illégaux du commandement nazi », avança le substitut du procureur britannique Elwyn Jones le 8 janvier 1946. Mais même de fervents soutiens du régime comme Julius Streicher, le directeur du journal antisémite à scandale Der Stürmer, prétendaient n’avoir lu que des passages du livre. Idem pour Albert Speer, qui retourna l’argument contre ses accusateurs. Lorsque le substitut du procureur russe M. Y. Raginsky lui fit grief de ce que les projets belliqueux d’Hitler, « particulièrement en ce qui concerne l’Union soviétique », avaient été « exposés de façon très claire » dans Mein Kampf, il lui répondit : « Vos diplomates ont eux aussi nécessairement lu Mein Kampf et vous avez malgré tout conclu le pacte de non-agression » – ce à quoi Raginsky répliqua : « Ce n’est pas le moment d’essayer de savoir qui a lu le livre et qui ne l’a pas lu. »

Mais cette question taraudait les esprits. Si l’ouvrage avait été lu davantage, disait-on, bien des choses auraient tourné autrement. C’était méconnaître la réalité. La seule liste des lecteurs identifiés est longue – même si leurs motivations sont très variées. On y trouve bien sûr l’élite nazie – Rudolf Hess, Joseph Goebbels, Heinrich Himmler ou Alfred Rosenberg. Mais aussi des écrivains et des journalistes comme Gerhart Hauptmann, Mechtilde Lichnowsky, Theodor Wolff, Arnold Zweig et Klaus Mann, ainsi que des savants comme Albert Einstein ou des politiciens et des diplomates, de Theodor Heuss à Ernst von Weizsäcker. Ernst Jünger se vit offrir le livre par Hitler ; Carl Zuckmayer, autre écrivain célèbre à l’époque, le cite dès 1931. Partisans comme opposants du régime lui avaient assuré une large réception.

À sa sortie, en 1925, le premier volume fit l’objet de plus de 50 recensions. Le Frankfurter Zeitung, la Wiener Presse et le Neue Zürcher Zeitung en parlèrent, tout comme les journaux locaux et les publications nationalistes. Les réactions allaient de l’enthousiasme débordant au dédain moqueur. Au sein du parti nazi, le livre ne tarda pas à être utilisé pour l’endoctrinement interne et la propagande. Après des résultats électoraux décevant début 1927, le Gauleiter Artur Dinter imposa au NSDAP de Thuringe « une soirée de discussion », consacrée « avant tout au second volume du chef-d’œuvre de notre Führer Adolf Hitler, Mein Kampf ». À compter de 1928 au plus tard, l’organisation de telles lectures devint routinière lors des réunions locales du parti.

 

En 1932, le ministère prussien de l’Intérieur, tenu par le SPD, produisit une étude de plus de 300 pages sur l’idéologie nazie, dans une grande mesure inspirée par l’analyse de Mein Kampf. Un large débat public s’était développé en parallèle sur ce « mouvement » en plein essor. De nombreux articles et essais analysèrent le livre en détail. On discuta des idées de politique étrangère défendues par Hitler, et son racisme radical fit lui aussi l’objet d’une considérable attention. En revanche, on ne discuta que marginalement les mesures antisémites qu’il envisageait.

Dès cette époque se dessinait le problème souligné par Albert Speer à Nuremberg : fallait-il prendre Mein Kampf au sérieux ?

Les réponses divergeaient, évidemment. Car, autant les positions idéologiques d’Hitler étaient clairement exposées, autant ses propositions politiques concrètes restaient floues. Les avis de l’époque nous en apprennent du coup souvent davantage sur ceux qui les formulaient que sur Mein Kampf lui-même, car ils jugeaient le livre en fonction de la vision qu’ils avaient d’Hitler et non l’inverse. Il arriva que des interprètes consciencieux se trompent lourdement, comme le montre un article de Ludwig Kaempfer dans les Abwehr-Blätter de l’Association de défense contre l’antisémitisme de l’automne 1925, qui se concluait sur ces mots : « On repose le livre d’Hitler avec un sentiment de soulagement : tant que le mouvement nationaliste ne placera pas à sa tête un autre dirigeant, beaucoup d’eau pourra couler sous les ponts » avant qu’il puisse triompher.

De telles erreurs de jugement permirent d’occulter rapidement, après 1945, l’énorme succès du livre – y compris chez les opposants au nazisme. Les éditions Eher, achetées par le parti nazi en 1920, avaient préparé dès fin 1929 une édition populaire bon marché en un volume. Elle arriva sur le marché en mai 1930. La demande fut telle qu’après quelques semaines à peine, l’éditeur dut s’excuser des difficultés de livraison qu’il rencontrait. Le grand succès électoral du parti nazi en septembre 1930 s’inscrit dans le sillage de cet engouement. L’édition populaire redéfinissait le livre : avec l’index qui lui avait été ajouté, il n’était plus seulement censé être lu comme l’histoire d’Hitler et du NSDAP, mais pouvait aussi être utilisé comme un ouvrage de référence.

Les chiffres élevés d’emprunts dans les bibliothèques publiques à cette époque ne sont pas moins éloquents. Les éditions Eher en tirèrent profit pour lancer une campagne publicitaire le lendemain de l’arrivée au pouvoir d’Hitler : « Le livre du jour : Mein Kampf d’Adolf Hitler. Que va faire Hitler ?, se demandent des millions d’Allemands pleins d’espoir ! À cette question peuvent répondre tous ceux qui connaissent son œuvre et, donc, ses souhaits et ses objectifs. Ami ou ennemi, plus personne ne peut se désintéresser de l’œuvre d’Hitler. »

Il a souvent été rappelé qu’à partir de 1935, l’éditeur, c’est-à-dire le parti nazi, s’efforça de faire du livre un cadeau obligé entre fonctionnaires à l’occasion d’événements tels que mariages, naissances, etc. Mais ce phénomène reste secondaire, comparé aux ventes spontanées qui, à compter de 1938-1939, repartirent à la hausse. L’intérêt pour le livre augmenta y compris dans les bibliothèques. En mai 1939, le SPD en exil constate, dans un compte rendu, qu’en Allemagne on « parle des buts d’Hitler avec un sang-froid effrayant. […]. On dit que Mein Kampf parle bien assez clairement de ces buts pour qu’on ne se perde pas en suppositions. »

 

De fait, le livre, qui assure à Hitler des revenus de millionnaire, est omniprésent à partir de 1933. Dans les écoles, il côtoie les œuvres de Schiller et de Goethe. Il fait partie du matériel de formation des SS, est cité dans les journaux et d’innombrables publications plus ou moins savantes. La direction du parti nazi réagit de façon partagée : d’un côté, elle encourage sa lecture ; de l’autre, elle déplore qu’on fasse un usage abusif des « paroles du Führer » en les déformant, ce qui mènera finalement à un contrôle strict et à une interdiction de toute interprétation du texte.

Après 1945, on refusa d’admettre l’inadmissible. Exemple : Martin Heidegger. Fin 1931, le philosophe avait recommandé Mein Kampf comme le livre d’un homme « à l’instinct politique inhabituel et sûr », et voilà qu’il prétendait ne l’avoir lu qu’à contrecœur et très partiellement. Les nazis de haut rang jugés à Nuremberg ne furent pas les seuls à adopter cette stratégie de défense. Une grande partie de la population allemande se chercha des excuses. À la fin des années 1940, l’administration militaire américaine voulut en avoir le cœur net. En se fondant sur des sondages, elle estima qu’à peu près 12 millions d’Allemands – un sur cinq, donc – non seulement possédaient le livre sur leur étagère, mais l’avaient ouvert. En réalité, c’était sans doute bien davantage.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 3 décembre 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Madame Churchill sort de l’ombre

 

« Derrière toute grande carrière masculine, il y a une épouse épuisée », affirme un dicton anglais qui semble avoir été conçu pour les Churchill : lui avec la carrière que l’on sait, elle avec un mérite et un degré d’épuisement insoupçonnés (elle traversa plusieurs épisodes de profonde dépression). De Clementine Hozier, épouse Churchill, tout ou presque est méconnu. Et ce n’est pas son mari qui aura contribué à la mettre en avant : le grand homme ne lui consacra, selon Amanda Vaill dans le New York Times, « qu’une seule mention dans tous ses Mémoires de la Seconde Guerre ».

« Cette femme dont on ne savait rien savait tout », écrit pourtant Deborah Cohen dans le Wall Street Journal. Elle était « la confidente et la conseillère indispensable », précise Vaill. Celle qui « corrigeait les discours de Churchill, rattrapait ses faux pas, gérait ses électeurs ». La capacité de Mme Churchill à tempérer son époux fut pour beaucoup dans l’accession de celui-ci aux plus hautes fonctions, selon la journaliste Sonia Purnell, qui lui consacre une biographie (1). C’est elle qui, après le désastre des Dardanelles, lui conseille d’aller redorer son blason dans les tranchées pour préparer son avenir politique.

Au fondement de cette association très efficace, une relation conjugale « d’une loyauté absolue », lit-on dans le Times. « Les deux époux étaient dévoués l’un envers l’autre – ou plutôt envers Winston », ironise Vaill. Lequel « était d’une dévotion totale envers la dévotion de Clementine », complète Cohen. Les Churchill avaient aussi bien des points communs. À commencer par une enfance chahutée et des mères scandaleuses (celle de Clémentine se vantait d’avoir eu jusqu’à dix amants en même temps, celle de Winston en aurait collectionné plus de deux cents). L’un et l’autre sont arrivés vierges au mariage – elle à 23 ans, lui à 33 – avant de découvrir ensemble « que le sexe était une occupation sérieuse et très plaisante », comme Winston l’expliqua… à sa belle-mère. Mais la pérennité de cette union de soixante ans s’expliquerait aussi par le fait que mari et femme étaient souvent éloignés pendant de longues périodes, précise The Independent. « Le secret du bonheur conjugal, c’est champagne, cigares et lits séparés », avait d’ailleurs confié M. Churchill.

Un Américain dans la guerre d’Algérie

Nouvelle perspective, peu banale, sur la guerre d’Algérie : celle de Ted Morgan (un pseudo), jeune Franco-Américain de bonne famille, que l’armée française rattrape au début de 1956 alors qu’il est journaliste dans le Massachusetts. Par fidélité à la mémoire de son père, mort au combat, Ted obéit à l’appel sous les drapeaux ; mais, pour éviter l’Algérie, il choisit de devenir officier. En même temps, il écrit des notes, qui expriment sa stupéfaction de jeune Américain devant la France, sa lointaine patrie, embourbée dans la IVe République et le marasme algérien. « Le passé est imprévisible », avait bien raison de dire Françoise Sagan. Il se révèle ici consternant, à tous les points de vue.

Première étape : l’école des sous-officiers, « d’une bouffonnerie insondable », puis celle des officiers, où tous cravachent dur pour sortir avec un classement leur permettant d’éviter une affectation algérienne. Pas Ted Morgan, qui se retrouve au printemps 1956 à Champlain, dans les collines au sud d’Alger, à la tête d’une section de Sénégalais qu’il doit, conformément au règlement, conduire chaque semaine au bordel militaire de la ville voisine, en se faisant tirer dessus à l’aller comme au retour. Puis les choses se détériorent : il assiste à quelques dérapages, et lui-même tue un suspect à coups de poing durant un interrogatoire « poussé » (« Une dégradation intérieure avec laquelle je devrai vivre toute ma vie ») ; il réalise aussi un petit fait d’armes qui lui vaut une citation, échangée contre une permission à Alger.

Là, il rend visite au consul américain, un ami de sa famille. Il rencontre chez lui Massu, lequel le récupère presto fin 1956 pour l’employer au lancement d’une feuille de chou propagandiste, Les Réalités, censée présenter la France « sous un jour bienveillant ». Ce sera désormais en civil, et coiffé de la casquette de journaliste officiel, que Ted Morgan arpentera le bourbier algérois, où il multipliera les rencontres. Sa propriétaire pied-noir, dont il devient l’amant. Une jeune secrétaire arabe du gouvernorat (et correspondante du FLN !) dont il devient aussi (presque) l’amant. Un colon grand producteur – et consommateur – de rosé, dont il recueille la dialectique (« J’ai compris que les arguments des colons n’étaient rationnels que jusqu’à un certain point »). Un peintre de Bab el-Oued, Sauveur Galliero, ex-meilleur ami de Camus et modèle de Meursault. Un de ses anciens camarades de l’école d’officiers, qui a déserté après avoir été obligé, pour avoir refusé de massacrer tout un village, de manger de la cervelle de fellagha. Jacques Vergès, qui défend les terroristes ayant la chance de se retrouver devant la justice civile et qui, à force de faire passer son ambition avant le sort de ses clients, récolte le surnom de « Maître Guillotine »…

Alger en guerre est une ville stupéfiante, où l’on se repère dans le temps et dans l’espace à partir des attentats (« C’est le magasin à côté du bar qui a explosé rue Michelet », « C’était juste après la bombe du Casino ») mais où l’on continue à faire la fête et à déguster au soleil des sardines frites dans de l’huile d’olive vierge (« la seule vierge d’Alger »). La bataille conduite à contrecœur mais avec maestria par Salan, Massu, Bigeard et quelques autres, se déroule pendant quelques mois en 1957, et se termine par l’arrestation des derniers chefs du FLN, Ali-la-Pointe (maquereau illettré devenu combattant de choc), Yacef Saadi (qui se rend sans combattre et passe aux aveux, puis servira de conseiller à Gillo Pontecorvo pour La Bataille d’Alger) et les jeunes porteuses de bombes. « Mais à force de gagner des batailles, la guerre d’Algérie, elle, était déjà perdue », commente froidement l’auteur.

Le nez en l’air, curieux de tout, et doté d’une « furieuse aversion pour toutes les causes mêmes les plus nobles », Ted Morgan se retrouve vite sur toutes les lignes de faille qui sillonnent le paysage algérois, « et son récit oscille entre les horreurs de la guerre et les turpitudes de la politique française », note Anthony Swofford dans le Washington Post. Il voit les ministres de la IVe République se faire huer à tour de rôle avant de repartir en métropole toute honte bue. Il voit les Américains ménager la chèvre et le chou, avec en ligne de mire le pétrole tout juste découvert au Sahara. Il voit des fonctionnaires civils comme Paul Teitgen tenter de défendre un légalisme bien mal en point. Il voit des femmes comme Germaine Tillion œuvrer pour un accord : « La fin des bombes dans le centre-ville contre la fin des exécutions à la guillotine. » Accord qui sera validé à Paris et torpillé à Alger. Il voit le FLN s’imposer avec une brutalité effroyable. Il voit surtout les militaires, presque tous de retour d’Indochine où ils ont été « trahis par les politiques » et malmenés dans les camps viêtminh, mener avec réticence une prétendue « opération de police » avec des méthodes détestables que tout le monde feint d’ignorer, au bénéfice de colons qu’ils méprisent.

Car le grand clivage de la guerre d’Algérie, c’est celui que suscite la torture, à propos de laquelle Ted Morgan fait dans sa préface ce constat désabusé : « C’est grâce à la torture que la bataille d’Alger a été gagnée par les six mille paras du général Massu… La thèse dominante aujourd’hui, c’est que la torture n’est pas efficace… Mais à Alger, elle l’a été. » (Lire à ce sujet « Pourquoi les démocraties torturent », Books, mai 2009.) L’usage de la torture commence par diviser les commandants entre eux : ceux qui profitent de la « carte blanche » qui leur a été donnée pour obtenir une victoire qui redore le blason de l’armée française ; ceux qui, comme le général Pâris de Bollardière, jugent au contraire que l’armée y perd son âme et son honneur. La torture vient ensuite diviser la société française tout entière, les intellectuels et les communistes prenant fait et cause pour l’abandon de méthodes dont ils sont parfois eux-mêmes victimes. Elle divise aussi l’armée entre les unités plutôt disciplinées comme les bérets rouges de Massu et celles, bérets verts en tête, qui se comportent en voyous et pillent leurs victimes au passage. La torture divise également l’Église catholique, l’évêque d’Alger, Mgr « Mohamed Ben Duval », s’élevant fortement contre elle, tandis que l’aumônier des paras, le père Delarue, la défend au nom de « la lâcheté du terrorisme ». La pratique des interrogatoires spéciaux dresse même les époux Massu l’un contre l’autre : madame parviendra à prendre sous son aile la poseuse de bombes Djamila Bouhired, qui, au lieu d’être torturée, fera l’objet d’une manœuvre de séduction exécutée par un jeune capitaine des renseignements, et finira, selon l’auteur, par donner son réseau (défendue par Vergès, elle deviendra sa maîtresse puis son épouse une fois qu’il se sera converti à l’islam pour pouvoir être polygame). Incidemment, la torture met la France au ban des nations civilisées, États-Unis en tête – à l’heureuse époque où l’on ne parlait pas encore de Guantánamo.

L’affaire algérienne prendra en effet une dimension internationale avec le discours du jeune sénateur Kennedy le 2 juillet 1957. Le futur président proteste contre le fait que les hélicoptères vendus à la France dans le cadre de l’OTAN servent à bombarder des villages arabes ; il explique que le problème algérien n’est plus un problème franco-français, mais une véritable bombe à retardement ; il cite même Turgot (« Les colonies sont comme des fruits qui tombent de l’arbre quand ils sont mûrs »). Indignation côté français, où l’on n’a pas oublié la trahison des Américains lors de l’opération de Suez. Même le placide président Coty s’insurge : « Ne comptez pas sur nous pour sacrifier une nouvelle Alsace-Lorraine de l’autre côté de la Méditerranée. » Ted Morgan, qui continue à fricoter avec les Américains et va même jusqu’à organiser une visite de la Casbah pour le Représentant du Massachusetts, se retrouve imprudemment dans l’œil du cyclone : arrêté par la DST, il subit à son tour un interrogatoire, sinon très poussé, du moins très prolongé, au terme duquel il sera renvoyé en France.

Son livre jette une lumière crue sur un autre phénomène : « Le terrorisme urbain tel qu’on le connaît aujourd’hui est né à Alger en 1957 », explique-t-il. Au début, le FLN ne s’en prenait qu’aux informateurs arabes et aux collabos. Mais Yacef Saadi a vite compris « qu’une bombe rue Michelet valait cinq batailles dans le bled ». C’est à coups de bombes que le FLN a pulvérisé le « fantasme » qui « légitimait » l’intervention française : celui selon lequel « les masses arabes étaient pour la France, pas pour le FLN ». C’est à coup de bombes qu’il a provoqué le clivage nécessaire et obligé chaque individu à choisir son camp (l’OAS utilisera la même tactique). Comme le rappelle la citation d’Hérodote placée en exergue du livre, « chaque guerre nous dit quelque chose sur la façon dont la suivante sera livrée ». De l’Algérie, il faut retenir que le terrorisme semble ne pouvoir être vaincu qu’au prix de la destruction de la société ; et qu’en plus, comme le rappelle la Kirkus Review, « ni les chocs électriques ni la guillotine n’apportent jamais de solution durable ».

 

La vie sexuelle des animaux

Dans sa théorie de l’évolution, Darwin s’est peu intéressé à l’anatomie des organes sexuels. Il « les reléguait à un rôle purement mécanique », peut-on lire sur le site Kirkus Reviews. Le biologiste néerlandais Menno Schilthuizen a entrepris de combler cette lacune. Comme il l’explique dans son dernier ouvrage, l’appareil génital est l’organe où l’on constate le plus de différences entre les espèces. Comprendre les pressions évolutionnaires qui ont conduit à cette diversité permet de saisir la logique qui préside à la reproduction non seulement animale mais humaine. Schilthuizen montre, en particulier, comment mâles et femelles ont développé des outils précieux. Ils permettent aux premiers d’imposer leur semence aux dépens de celle des rivaux : le pénis de la libellule mâle est ainsi doté d’un appendice en forme de cuillère pour ôter le sperme déposé par les précédents partenaires de la femelle. Et ils permettent aux secondes de sélectionner la semence de tel ou tel : le vagin hélicoïdal de la femelle colvert n’a pas d’autre fonction. L’orgasme des mammifères non plus, d’ailleurs : il est une manière pour la femelle de favoriser (ou non) la fécondation.