Pourquoi la musique ?

Le titre du dernier livre de Daniel Levitin est trompeur : il porte moins sur six chansons en particulier que sur six catégories de chansons (d’amitié, de joie, de réconfort, de connaissance, de religion et d’amour), censées englober toutes les ritournelles jamais composées. Classification séduisante, mais qui « manque de rigueur » aux yeux de Susan Tomes, du Guardian, faute de savoir précisément quel principe a présidé à cette sélection. La chose est d’autant plus regrettable que l’ouvrage se révèle par ailleurs « d’une richesse stimulante ». Il faut dire que Daniel Levitin est devenu une autorité mondiale dans le domaine des neurosciences de la musique. On lui doit notamment l’essai remarquable De la note au cerveau. « C’est un guide génial quand il s’agit d’expliquer scientifiquement pourquoi les humains créent de la musique et pourquoi nous y réagissons comme nous le faisons, poursuit Tomes. Il met à jour de nouvelles preuves des sécrétions chimiques provoquées dans notre cerveau par la musique et montre comment celle-ci nous aide à travailler, à bouger et à partager des émotions. »

L’altruisme et la guerre

Contrairement à ce qu’on a longtemps cru, la guerre n’est pas le produit de la sédentarisation de l’humanité au néolithique. Elle existait déjà chez nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. En témoignent des squelettes récemment trouvés près du lac Turkana, au Kenya. Ces hommes ayant connu une mort violente vivaient à la frontière entre le pléistocène et l’holocène, vers – 10 000 (1). Cela n’a rien d’étonnant, si l’on songe aussi aux pratiques guerrières de peuples de chasseurs-cueilleurs étudiés au siècle dernier, en Amérique latine ou en Nouvelle-Guinée. Rien d’étonnant non plus, si l’on admet que la théorie de la sélection naturelle ne s’applique pas seulement aux gènes mais aux groupes. Pour le biologiste et anthropologue David Sloan Wilson, grand prêtre de cette théorie, la guerre peut même être considérée comme un produit de l’altruisme, celui qui cimente les individus au sein d’un groupe.

Darwin, qui ignorait la notion de gène, avait déjà réfléchi à l’apparente contradiction entre sa théorie de la sélection naturelle, qui fonde le succès des individus les plus aptes, et la propension à l’altruisme, qui peut conduire au sacrifice de soi (lire « Les gènes du bien et du mal », Books, mai 2010). Dans son second maître ouvrage, La Lignée humaine (souvent traduit à tort La Descendance de l’homme), il relevait qu’une bande de chasseurs-cueilleurs composée de vaillants soldats altruistes doit l’emporter sur un groupe surtout composé de lâches égoïstes, même si la meilleure des solutions pour un individu donné semble être de se comporter en lâche, en laissant à d’autres le soin de défendre le groupe.

Au cours du dernier demi-siècle, les biologistes ont cru pouvoir rendre compte de l’altruisme en montrant par des calculs mathématiques que les sacrifices individuels, ou même de castes entières, observés dans les sociétés d’insectes, par exemple, privées de la faculté de se reproduire, servent en réalité le succès des gènes dont ils sont porteurs. Soit parce qu’ils se reproduisent avant de mourir, soit parce que leurs frères ou cousins à qui le sacrifice profite sont porteurs des mêmes gènes – y compris de ceux qui codent pour les comportements altruistes.

Mais ces pratiques peuvent aussi être analysées comme le résultat d’une puissante cohésion de groupe, elle-même dictée par des gènes. Pour Wilson, et désormais la majorité des spécialistes de l’évolution, les deux analyses sont équivalentes. L’intérêt de la démarche de Wilson, longtemps ridiculisée, est de mettre l’accent sur le rôle essentiel du groupe dans l’histoire de l’évolution. Il l’illustre dans le monde animal par ce qu’on sait depuis peu des dynamiques de décision collective. Quand une colonie d’abeilles se divise pour essaimer, les éclaireuses partent à la recherche d’une cavité où installer le nouveau nid. Quand elles reviennent, elles décrivent par leur danse ce qu’elles ont trouvé, et le groupe se décide. Avant le coucher du soleil dans les plaines africaines, les femelles buffles fixent le lieu où le troupeau va paître le lendemain en pointant leur tête dans une direction. Le troupeau opte pour la direction désignée par le plus grand nombre de femelles. On observe ce genre de décision collective jusque chez les bactéries.

Chez les animaux les plus proches de l’homme, l’altruisme n’est pas forcément associé à un sacrifice. Ainsi, les troupes de plusieurs espèces de petits singes pratiquent l’élevage coopératif, dans lequel des adultes même non apparentés contribuent aux soins apportés aux petits. Selon Wilson, « l’égoïsme est plus efficace que l’altruisme au sein d’un groupe, mais les groupes où prévaut l’altruisme l’emportent sur ceux où prévaut l’égoïsme ». Cette règle est considérablement renforcée dans l’espèce humaine, dont l’évolution culturelle est inséparable de l’évolution biologique. Notre cerveau favorise les comportements empathiques et les relations de confiance. Cela n’exclut pas des résultats que l’on peut juger aberrants, si l’on songe à l’altruisme sacrificiel qui caractérise un groupe ultracoopératif comme l’État islamique.

 

Les vraies raisons du plafond de verre

Je me souviens encore de l’angoisse qui m’étreignait, la veille de mon premier déjeuner avec Tony Blair [Cathy Newman est une célèbre journaliste politique britannique], alors que je me creusais la tête pour choisir quelle serait ma première question. Quelque chose sur l’Irak ? Ou bien un sujet plus périphérique, histoire de détendre l’atmosphère ; ses enfants, par exemple, ou encore ses goûts en matière de musique pop ? En fait, j’ai débarqué au 10 Downing Street juste à temps pour demander à ses assistants le chemin des toilettes avant qu’il ne m’arrive un malheur.

Le virus de la gastro avait envahi notre maisonnée. J’avais passé la soirée précédente à consoler ma fille tout en gavant de draps la machine à laver. Mon mari s’était déclaré trop malade pour faire quoi que ce soit d’autre que rester couché en boule par terre. Au moment de partir pour mon entretien, je me sentais fatiguée mais pas nauséeuse ; j’étais nettement moins en forme à mon arrivée. J’aurais sans doute mieux fait d’appeler pour décommander. Mais j’estimais ce rendez-vous très important pour moi et il n’était pas question de déclarer forfait. Voilà le genre d’avanies que connaissent les parents qui travaillent.

Cet épisode et d’autres du même genre me sont revenus à l’esprit à la lecture du livre polémique, imparfait mais précieux, qu’Anne-Marie Slaughter consacre au sujet, « Une affaire en suspens ». En 2012, l’auteure avait publié dans The Atlantic un article qui allait devenir l’un des plus consultés de toute l’histoire du magazine, avec 2,7 millions de lecteurs. (On comprend qu’un éditeur ait eu envie de l’étoffer pour en faire un livre.)

Sous le titre « Pourquoi les femmes ne peuvent toujours pas tout avoir », l’article traitait des difficultés que rencontrent les mères qui travaillent. Dans une explosion de rage contrôlée, l’auteure expliquait pourquoi, après avoir été deux années durant la première femme à diriger la prospective du Département d’État sous Hillary Clinton, elle avait décidé de quitter Washington pour réintégrer son poste de professeure à plein temps à Princeton. Elle s’était sentie contrainte de faire ce choix car « il [lui] était impossible de cumuler un poste de haut niveau au service de l’État et les besoins de deux garçons adolescents ».

Ses amis et collègues réagirent à ce qu’ils considéraient comme une « démission » en manifestant leur déception, leur désapprobation et, pis encore, leur pitié : « On me décrivait comme quelqu’un qui n’était tout simplement pas à la hauteur, ou incapable de jongler entre carrière et vie de famille, écrit-elle, alors que j’assumais toujours une pleine charge d’enseignement, publiais régulièrement des articles sur la politique étrangère, prononçais entre trente et quarante allocutions par an et travaillais à un nouveau livre ».

Cette situation la précipita dans une profonde crise existentielle. Pendant des années, Anne-Marie Slaughter avait cru qu’elle pouvait « tout avoir », faisant même consciencieusement le tour des universités pour dispenser cette bonne nouvelle à de jeunes diplômées enthousiastes. Et voilà qu’elle s’avisait que l’écart de revenus entre les deux sexes et le tout petit nombre de femmes aux postes à responsabilité étaient imputables à cette forme tenace de sexisme qui prétend que s’occuper d’autrui (qu’il s’agisse d’enfants ou de parents âgés) est : 1) une tâche réservée aux femmes ; 2) un travail impalpable, de peu de valeur, qui ne mérite ni respect ni rémunération digne de ce nom.

Quand les femmes partent en congé maternité, leur cote baisse auprès de leur employeur, qui anticipe les futures réunions manquées et l’inévitable désinvestissement qui ne manquera pas selon lui de se produire. Slaughter cite le financier milliardaire Paul Tudor Jones, qui exprima tout haut les préjugés tacites de nombreux patrons en observant, à propos d’une ancienne associée : « Au moment où les lèvres de ce bébé ont touché les seins de cette fille, c’était terminé. » Dans les passages les plus passionnés du livre, Slaughter prône rien de moins qu’une révolution du lieu de travail et la mise en place d’une nouvelle « infrastructure de la prise en charge » [care]. Nous devrions porter le même regard sur le service rémunéré à la personne « que sur n’importe quelle autre profession, y compris la finance ».

Les rôles assignés aux deux sexes doivent être rééquilibrés pour que les tâches domestiques cessent d’être l’apanage des femmes. La flexibilité de l’organisation du travail doit bénéficier aux salariés plutôt qu’aux employeurs. L’auteure évoque notamment le cas de Jannette Navarro, mère célibataire et gérante d’un Starbucks. À cause d’un planning délirant né d’une analyse fantaisiste des données sur l’affluence des clients, il lui fallait parfois fermer boutique à 23 heures pour rouvrir le lendemain à 4 heures du matin ! « Se mettre en avant », c’est bien joli, mais les femmes « se heurtent toujours à des obstacles infranchissables créés par la combinaison des imprévus du quotidien et de la rigidité des conditions de travail », écrit Slaughter. Sans oublier l’imaginaire culturel qui « les dévalorise à la minute où elles quittent le monde du travail, ou simplement prennent du recul ».

 

Bien que son article pour The Atlantic ait été bien accueilli, globalement, Slaughter fut critiquée dans certains milieux pour son « féminisme ploutocratique » n’ayant d’yeux que pour le sort des femmes puissantes. Elle tente donc de mieux faire sur ce point dans son livre, tant et si bien que l’inventaire de ses privilèges confine au masochisme. Il est néanmoins vrai que le milieu très exclusif dans lequel elle évolue limite la pertinence de l’ouvrage pour les salariées ordinaires, en particulier en Europe. Car les États-Unis peuvent se révéler un pays où il est épineux de travailler et d’avoir des enfants. Et Washington, en particulier, possède à cet égard son microclimat. Des pathologies spécifiques affectant la relation entre travail et parentalité y incubent.

Il y a quinze ans, avant d’avoir mes enfants, j’ai passé six mois au Washington Post. J’ai été immédiatement frappée de voir à quel point les journalistes de Washington, hommes et femmes confondus, travaillaient dur. Ils étaient admirablement investis dans leurs enquêtes, obsédés par la vérification des faits et ne prenaient presque pas de vacances. Étant moi-même sans obligation familiale, j’ai trouvé cette expérience enivrante et me suis abandonnée à ce rêve. Mais si j’avais eu des enfants, ma vie personnelle ou professionnelle en aurait sans doute pâti.

Faire carrière, sur la colline du Capitole, est une tâche ardue. Il est banal de travailler de 8 heures du matin à 8 heures du soir, et la plupart des décisions clés sont prises en dehors des heures de bureau « normales ». Le problème, comme me l’a récemment expliqué un ancien assistant parlementaire, c’est que « si vous n’êtes pas physiquement présent lors de ces conversations essentielles, vous vous rendez peu visible, et d’une certaine manière moins indispensable ». Les principaux jours fériés, tels que Noël et Pâques, sont théoriquement respectés, mais aucun événement familial n’est sacré. Mon interlocuteur poursuit : « Je me rappelle qu’en 2008 le président Bush a mis son veto à une loi le jour de Noël, et nous avons dû travailler là-dessus pendant les fêtes. J’ai beaucoup d’amis qui ont raté le mariage de proches et annulé des vacances onéreuses parce que des lois arrivaient devant le Congrès et que leur présence était nécessaire. Washington est ainsi fait que des mères peuvent occuper des fonctions politiques de très haut niveau accaparant une part incroyable de leur temps, tandis que les pères exercent des professions non politiques, dans des cabinets de juristes ou des entreprises, qui leur permettent de passer moins de temps au bureau tout en gagnant davantage. On se retrouve dans cette situation ironique où le parent employé de l’État travaille plus et touche moins, alors que le père travaille moins, gagne plus et doivent prendre la relève auprès de la famille. Cela peut créer des tensions dans un couple. »

 

Qu’en est-il des époux Slaughter ? Elle répugne manifestement à appliquer ses propres conseils sur le partage des rôles au sein de la famille. Au début du livre, l’auteure explique sa décision de retourner à Princeton par des problèmes dans son foyer. Deux années durant, elle a fait des allers-retours entre Washington et la maison familiale. [Washington et Princeton sont distants de presque 300 kilomètres.] Elle passait la semaine dans la capitale, rentrant tard le vendredi soir, juste à temps pour le week-end, et repartant le lundi à 5 heures du matin. Elle décrit de manière poignante les dégâts provoqués par ce rythme. Son plus jeune fils, âgé de 10 ans au moment où elle a pris ses fonctions au Département d’État en 2009, pleurait le dimanche soir, sachant qu’elle allait repartir. L’aîné, qui avait d’abord semblé comprendre la pression à laquelle sa mère était soumise, s’est mis à dérailler dès le début de la puberté : « Il s’est fait de nouveaux amis et, au cours des dix-huit mois suivant, a cessé de faire ses devoirs, commençant à perturber les cours. Ses résultats en mathématiques s’en sont ressentis. Chaque fois qu’un adulte tentait d’avoir une discussion avec lui, il le repoussait. Il se disputait avec son père et faisait de son mieux pour m’ignorer totalement. »

En quatrième (entre 13 et 14 ans), son comportement a empiré, et Slaughter évoque un incident (dont elle ne précise jamais la nature exacte) ayant provoqué son renvoi de l’école et son interrogatoire par la police. Et c’est parvenue à ce point que l’auteure affaiblit sa propre argumentation. Même si « Andy [son mari] était là (…), faisant absolument de son mieux pour remplir son rôle de parent au sein du foyer (…), mon fils occupait constamment mes pensées. Malgré la passion que j’éprouvais pour mon travail, quand je recevais un coup de fil ou un texto au sujet du dernier incident en date, je me demandais pour quelle fichue raison j’étais à Washington alors que mon fils avait besoin de moi à Princeton. »

Je ne veux nullement laisser entendre que Slaughter n’aurait pas dû se sentir bouleversée et écartelée. L’attraction qu’exerce sur nous la famille est aussi forte que celle des marées, et, pour une femme d’une telle compétence, le désir viscéral d’intervenir devait être presque impossible à réprimer. Mais, pour répondre à la question qu’elle-même pose : vous êtes à Washington parce que vous occupez avec un immense talent un poste décisif, qui contribue à la sécurité du monde ; et que, de toute façon, votre mari est à la maison et s’occupe des enfants ! Vous faites donc partie d’une minorité de chanceuses. Mais ce que fait votre époux compte pour du beurre si vous n’avez pas assez confiance en lui pour le laisser se débrouiller.

 

Slaughter explique que la crise qu’elle a traversée avec son fils l’a « obligée à regarder en face ce qui était important pour [elle], plutôt que ce qu[’elle] étai[t] conditionnée à désirer ». Cela l’a amenée à contester le « récit féministe » avec lequel elle avait grandi. Mais, quand on lit « Une affaire en suspens », il apparaît que le problème ne prend pas sa source dans le récit féministe, mais dans le désir qu’éprouve Slaughter de mitonner amoureusement de bons petits déjeuners pour ses fils. Elle en parle comme d’une « envie impérieuse et profonde, produite par l’évolution ». C’est comme si mon mari affirmait que l’évolution l’avait doté d’une envie impérieuse et profonde de filer au pub à chaque fois que le coucher des enfants tourne à la foire d’empoigne. Le lien douteux que Slaughter imagine entre son absence et les frasques de son fils nous plonge au cœur de ce que signifie être une « bonne mère ».

« La prétendue contradiction entre le travail et la maternité est un mirage, une construction culturelle moderne », écrivait Kate Figes dans son livre de 1998 Life After Birth (« La vie après la naissance »). Cela peut sembler une généralisation abusive si l’on considère que, dans le monde du XXIe siècle, le travail vous poursuit jusque chez vous comme il ne l’avait jamais fait au siècle précédent. Mais Figes veut simplement dire, comme elle l’explique, que « les femmes d’autrefois n’avaient pas le choix : leurs rôles de mère et de travailleuse étaient interdépendants plus qu’ils ne s’excluaient ». Les riches ne travaillaient peut-être pas, mais les autres le faisaient, dans les fermes et les usines. Et ces femmes ne se flagellaient pas pour autant : il leur fallait simplement travailler, et leurs enfants trimaient aussi dès leur plus jeune âge. (Mon propos n’est pas ici de justifier le travail des enfants, mais de rappeler que le phénomène était autrefois monnaie courante.)

 

L’idéalisation de la mère au foyer a commencé à la fin du XVIIIe siècle, après la sortie en 1762 du manuel d’éducation romancé de Jean-Jacques Rousseau, l’Émile. Le livre introduisait l’idée selon laquelle la maternité devait apporter aux femmes plaisir et satisfaction ; non sans une part de culpabilité et de sacrifice. Elles ne devaient pas aller travailler à l’extérieur car, écrit Rousseau, « la véritable mère de famille, loin d’être une femme du monde, n’est guère moins recluse dans sa maison que la religieuse dans son cloître ».

Mais ce n’est pas parce que les femmes ont pris davantage conscience de leurs devoirs domestiques (préparer le casse-croûte des enfants, faire régulièrement le ménage), qu’elles doivent être les seules à s’en acquitter. Pourquoi est-ce à elles qu’il revient de faire tourner la boutique ? Pourquoi doivent-elle garder constamment à l’esprit une définition assez robuste de ce qu’est une « bonne mère » pour occulter le bruit de fond de la culpabilité et de la confusion ; alors que, pour certains hommes, être un « bon père » ne signifie rien de plus qu’aller de temps à autre jouer au ballon dans le parc ? Je dis bien « certains hommes » : bien entendu, bon nombre d’entre eux s’occupent à merveille de leurs enfants, y compris mon mari, qui peut par chance travailler depuis la maison, ce qui me permet d’avoir un travail mieux rémunéré. (Slaughter est très drôle quand elle évoque le « syndrome de l’auréole paternelle » : « Quand un père réalise une tâche dont les mères s’acquittent le plus souvent, on les félicite comme s’ils avaient fait quelque chose d’extraordinaire. »)

L’énorme non-dit, le non-dit assourdissant, auquel tout le monde pense mais dont personne ne parle, c’est l’argent. Un article involontairement hilarant, paru début 2015 dans le magazine Fortune, était ainsi intitulé : « Femmes haut placées avec famille nombreuse : trouver le bon équilibre n’est pas si difficile. » Parmi elles, l’article citait Jaime Teevan, une chercheuse qui travaille chez Microsoft et enseigne à l’université de Washington, par ailleurs mère de trois enfants de 6, 8 et 10 ans. Teevan expliquait que son mari et elle « dépensent de l’argent pour des choses qui [leur] facilitent la vie ». Et notamment pour payer un cuisinier chargé de concocter des repas, ensuite congelés pour pourvoir aux besoins de la famille en temps et en heure, si nécessaire.

Slaughter admet que ses ressources ont permis à son ménage de payer une nounou de haute volée quand les garçons étaient petits, puis une femme de ménage à plein temps. Tiens, tiens, me suis-je dit. Je m’étais justement demandé comment cette « croisée du sommeil » autoproclamée était parvenue à préserver ces nuits de sept ou huit heures qui la rendaient « plus joyeuse, plus agréable et assurément plus productive ». Il suffisait de payer quelqu’un pour faire toutes les corvées !

Un autre problème (et ce n’est pas une critique adressée à Slaughter ; elle n’a pas grand-chose à dire sur le sujet) tient à la conception que se font aujourd’hui les femmes actives de ce qu’est une enfance réussie : des gamins sans cesse baladés entre leurs cours de violon, leurs matchs de football et leurs leçons à domicile, qui doivent exceller dans tous les domaines parce que le simple fait d’être un enfant épanoui ne suffit plus.

Si j’en crois mon expérience, et au risque de renforcer le cliché, les femmes qui font des carrières prestigieuses, comme Slaughter, sont souvent perfectionnistes et animées d’une farouche ambition ; elles ont du mal à déléguer ; elles ne se satisfont pas facilement d’un deuxième choix dans tous les aspects de leur vie (et cela vaut aussi pour leurs enfants). Je peux imaginer à quel point ce genre de femme est ébranlée quand elle découvre que sa progéniture a autant besoin d’elle à 13 ou 16 ou même 19 ans qu’à 3 ans. En pareil cas, il est crucial de savoir prendre du champ et permettre aux hommes de s’impliquer davantage (pleinement, et de manière indépendante).

 

Ce qu’il nous faut maintenant, c’est un plus grand nombre de modèles masculins. J’ai applaudi, cette semaine, quand Paul Ryan, représentant du Wisconsin, a déclaré qu’il n’accepterait de présider la Chambre des représentants (le troisième plus haut poste de l’État) que s’il pouvait continuer de jouer son rôle de père auprès de ses trois enfants. Tony Blair, au contraire, avait choisi de ne pas prendre de congé après la naissance de son fils Leo en 2000. Il préféra se mettre en « mode vacances », réduisant quelque peu sa charge de travail. Mais le congé paternité n’a été introduit au Royaume-Uni qu’en 2003, et David Cameron fut le premier Premier ministre britannique à en profiter. L’homme politique de premier plan qui a toujours semblé le plus impliqué dans la vie de sa famille est Nick Clegg [dirigeant des Démocrates libéraux]. Même quand il occupait les fonctions de vice-Premier ministre, il partageait les trajets maison-école avec sa femme avocate, Miriam González Durántez, et se dépêchait de rentrer chez lui le soir pour aider au moment du bain.

Voilà qui mérite d’être salué, mais Durántez, tout aussi occupée et soumise à une extrême pression professionnelle, a piqué une colère bien légitime lorsqu’un journaliste lui demanda comment sa famille s’adaptait à la vie professionnelle de son mari. « Personne ne songerait à lui demander comment lui parvient à tout concilier », souligna-t-elle. Jusqu’à ce qu’on le fasse, force est de constater qu’en effet « l’affaire » reste « en suspens ».

 

Cet article est paru dans Prospect en décembre 2015. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Le « lent génocide » pakistanais

« En 1947, à sa naissance, le Pakistan comptait 23 % de non-musulmans. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 4 % », explique Farahnaz Ispahani au Times of India. Cette politologue pakistanaise qui vit aux États-Unis a publié en janvier dernier un ouvrage intitulé « Purifier le pays des purs : le Pakistan et ses minorités religieuses ». Et elle ne mâche pas ses mots : « L’État pakistanais se livre à un lent génocide. »

Ancienne députée du Parti du peuple pakistanais (PPP), le parti de feu Benazir Bhutto, Ispahani fut aussi la conseillère en communication du veuf de cette dernière, le président Asif Ali Zardari, qui lui succéda en 2008 après son assassinat. Son livre, cri d’alarme sur la situation des minorités religieuses au Pakistan, remonte aux racines historiques de cet ostracisme.

« “Purifier le pays des purs” dénonce le changement idéologique qui s’est produit au Pakistan et raconte comment le pays pluraliste envisagé à l’origine par le fondateur Muhammad Ali Jinnah a engendré la nation exclusivement musulmane sunnite d’aujourd’hui », écrit Nikita Saxena dans le magazine indien The Caravan.

« Depuis sa création, rappelle pour sa part Malik Siraj Akbar sur le site américain du Huffington Post, les hommes politiques et les universitaires du pays n’ont cessé de débattre de la place que devait prendre l’islam dans la définition de l’identité nationale. » Déjà très malade à la naissance du pays (il mourra en 1948), Jinnah n’a pu contrer l’influence des puristes religieux, pour qui le Pakistan était censé former un pays où les musulmans pourraient vivre selon les « vrais enseignements de l’islam ». « Souvent venus des régions restées indiennes, sans base électorale, ces hommes avaient besoin d’un argumentaire pour s’accrocher au pouvoir, rappelle Ispanahi. Ils ont eu recours à la rhétorique de l’islam en danger et à l’identification du Pakistan à l’islam. » Seul un petit groupe de progressistes, de plus en plus réduits au silence, a continué d’insister sur la vocation laïque du pays. « Les minorités ont fini par devenir les principales victimes de cette instrumentalisation flagrante de la religion à des fins politiques », souligne Malik Siraj Akbar.

Farahnaz Ispahani distingue « quatre phases dans la montée de l’intolérance ». La première est celle de la « musulmanisation » du pays : les populations hindoues et sikhes quittent massivement le territoire lors de la Partition et dans les années qui suivent, entre 1947 et 1951. La deuxième étape, qui commence en 1958, est celle de « l’Identité islamique » : le Pakistan se dote de manuels scolaires hostiles au pluralisme, qui instillent dans les esprits une idéologie nationale fondée sur l’islam sunnite. En troisième lieu, de 1974 à 1988, c’est le temps de « l’islamisation », avec l’adoption de lois contre les minorités religieuses. L’une d’elles est adoptée par le régime civil (et théoriquement progressiste) de Zulfiqar Ali Bhutto, qui fait du Pakistan le premier pays au monde – et à ce jour le seul – à exclure les Ahmadis de la communauté musulmane : cette minorité, qui se dit musulmane, croit que Mahomet est le Prophète mais qu’un certain Mirza Ghulam Ahmad est le messie de l’islam. Ses 4 millions de membres sont désormais réprimés pour des crimes tels qu’adresser le salut musulman. Un commerçant a ainsi été condamné à six mois de prison pour avoir salué de la sorte un passant. C’est le général Zia ul-Haq qui porte à son apogée, à partir de 1978, cette politique d’islamisation, notamment en faisant voter une loi sur le blasphème. Son régime est alors massivement soutenu par l’Occident, sur fond de guerre en Afghanistan. Enfin, la quatrième phase est celle de l’« hostilité militante », dans laquelle vit toujours le pays ; c’est l’âge du terrorisme et de la violence organisée à l’encontre des minorités religieuses.

Le résultat est un pays qui se prétend monolithiquement sunnite, où des citoyens sont chaque jour emprisonnés, ou tués, du seul fait de leurs croyances. Les massacres de chiites (20 % de la population) sont monnaie courante. « Les hindous et les chrétiens qui le pouvaient ont tous fui le pays, note le Business Standard. Ceux qui restent sont les plus pauvres, livrés à eux-mêmes. »

Le revenant

Pour beaucoup, reparler de Mein Kampf aujourd’hui relève d’une complaisance coupable. Ce livre odieux ne mérite que l’oubli. « À la trappe ! » aurait dit le père Ubu. Ce point de vue mérite le respect mais ne résiste pas à l’examen. À cela plusieurs raisons. La première est l’intérêt soudain que suscite à nouveau le manifeste d’Hitler dans son pays d’origine, où il fut un formidable best-seller. L’ouvrage étant tombé dans le domaine public, des historiens peu suspects de sympathie pour le nazisme s’en sont emparés pour en publier la première édition critique. Un travail majeur, dans lequel le texte du futur Führer est exposé en regard de notes qui en débusquent les contre-vérités et en analysent les tenants et aboutissants. Une édition du même type est annoncée en France. Au-delà de cette actualité européenne, il est une réalité moins connue et plus préoccupante : Mein Kampf est un best-seller mondial. Comme d’ailleurs les fameux Protocoles des Sages de Sion, ce faux antisémite qui avait inspiré Hitler, Mein Kampf se vend en pile dans les librairies de la plupart des pays arabes et musulmans, jusqu’en Indonésie et au Bangladesh, en passant par l’Iran et la Turquie. Il est aussi un best-seller en Inde, non pour son antisémitisme mais parce qu’il rencontre les aspirations du nationalisme hindou. Mein Kampf est disponible dans toutes les langues du sous-continent et la figure du Führer est tellement populaire qu’elle est la marque d’un marchand de glaces et qu’Hitler est devenu un prénom.

Le livre se retrouve sur la table de chevet de tueurs de masse. Souvent diffusé par des sites favorables à son contenu, il circule aussi abondamment sur la Toile, dans à peu près toutes les langues et sous des formes diverses, sans contrôle ni avertissement. Ces dernières années, des centaines de milliers d’exemplaires de sa version e-book ont été téléchargés.

Mein Kampf n’est donc pas seulement un objet de grand intérêt historique. C’est un livre d’actualité, un acteur du monde contemporain. L’ignorer, c’est comme ignorer les textes de propagande de Daech : se cacher la tête sous l’aile.

 

Pasteurs de père en fils

La plupart des livres consacrés aux familles de pasteurs en Allemagne s’intéressent à ceux de leurs rejetons qui ont connu des destins hors normes : Hermann Hesse, Friedrich Nietzsche, la terroriste Gudrun Ensslin, ou encore Angela Merkel. C’est oublier que, jusqu’au XXe siècle, les fils de pasteur devenaient souvent eux-mêmes pasteurs. L’historien et journaliste Cord Aschenbrenner le souligne avec sa monographie d’une lignée, les Hoerschelmann, qui a produit neuf générations d’hommes d’Église. L’ambition est double : d’un point de vue anthropologique, Aschenbrenner éclaire la place essentielle mais paradoxale qu’ont longtemps occupée les familles de pasteurs. Au centre de la communauté, elles y faisaient aussi figure d’exception. Soumis plus que tout autre aux regards des voisins, leurs membres se devaient d’être exemplaires : propres, polis, bien habillés mais sans ostentation. D’un point de vue historique, la trajectoire des Hoerschelmann recoupe en partie celle des minorités allemandes. Cette famille avait la particularité de s’être installée aux marges de l’espace de peuplement germanophone, à Tallinn, la grande ville estonienne, dès le début du XVIIIe siècle. « Pour nombre d’Allemands de Tallin, notamment les nobles, il était impensable de communier avec des Estoniens », rappelle le Neue Zürcher Zeitung. Presque tous les Hoerschelmann tentèrent de combler le fossé entre les deux peuples. Ils fondèrent notamment des écoles pour les enfants de paysans estoniens. En vain : en 1939, l’une des clauses du pacte germano-soviétique entraîna le rapatriement de tous les Allemands d’Estonie. Ministres de Dieu compris.

Les origines du New Deal français

La France de l’après-1945 a connu une métamorphose brutale, sans équivalent dans son histoire. Les blocages qui, pendant si longtemps, l’avaient empêchée d’entrer résolument dans la modernité industrielle sont levés à la faveur de cette tabula rasa engendrée par l’effondrement de la IIIe République puis l’Occupation. Après la Libération, le pays peut se reconstruire sur des bases nouvelles : les secteurs stratégiques de l’économie sont nationalisés, la Sécurité sociale, le Commissariat au plan, l’ENA sont créés, une économie mixte, dirigiste, rompant avec le laisser-faire des années 1930, est mise en place. La France entre dans les Trente Glorieuses, ces décennies de croissance économique et démographique uniques. Cette révolution est en général portée au crédit des leaders de la Résistance et, en particulier, du plus illustre d’entre eux : Charles de Gaulle.

Professeur d’histoire à Princeton, Philip Nord met à mal cette version trop simple, trop lisse, de ce qu’il appelle le « New Deal français ». « Dans son récit très nuancé, il affirme que nombre des changements clés qui ont transfomé la France trouvent leur origine dans des évolutions amorcées sous la IIIe République et qui se sont poursuivies sous Vichy, résume Jennifer Wnuk sur le site de l’European Institute.

Le fond de l’argumentation de Nord, c’est que les partis politiques partisans de réformes, comme les socialistes et les communistes, ainsi que quelques groupes catholiques et d’autres acteurs de la société civile, avaient tous des visions pour la modernisation de la France, qui ont mûri pendant les années précédant le conflit, et que ces éléments ont fusionné à la faveur de l’aventure gaulliste de l’après-guerre. Certes, la IIIe République n’a pas réussi à soutenir ou à mettre en œuvre ces idées novatrices. Mais les graines du changement avaient été plantées – une dimension des événements qui a été passablement ignorée parce que l’histoire est écrite par les vainqueurs, en l’occurrence les gaullistes. »

La France technocratique qui émerge après 1945 n’a donc pas surgi du néant. Des personnalités comme Michel Debré, le futur lieutenant de De Gaulle et le créateur de l’ENA, Roger Seydoux, qui réorganisa complètement Sciences-Po, ou Pierre Laroque, qui a organisé la Sécurité sociale, ont commencé à réfléchir aux moyens de réformer la France dès les années 1930, au sein de petits groupes, dans des revues confidentielles, puis dans les ministères (sous Daladier en particulier). La continuité inavouée entre le régime de Pétain et l’après-guerre avait déjà été analysée, par Robert Paxton notamment. Celui-ci, observe Nord, « voit Vichy comme une fenêtre d’opportunité pour une technocratie managériale, qui bénéficiera d’une seconde opportunité, plus durable, après la guerre. »

Mais l’auteur apporte des détails nouveaux, grâce à des archives peu exploitées. Et il éclaire mieux que ses prédécesseurs un aspect souvent négligé de la période : la politique culturelle. Dans ce domaine, l’héritage de Vichy est bien plus important qu’on ne l’a admis jusqu’ici, en particulier dans le secteur du cinéma. « Vichy met en place un cadre institutionnel dont la vocation est de promouvoir le cinéma de qualité. Le projet est mené à terme et l’édifice qui en résulte survivra à la guerre sans modifications majeures. »

Un passant solitaire

« Écrire un récit de voyage qui évoque les parfums, les couleurs et les goûts de l’inconnu en l’espace d’une brève chronique, tout le monde n’en est pas capable », salue le quotidien De Volkskrant au sujet du « Cosaque honnête », de l’écrivain néerlandais Tommy Wieringa, un habitué des meilleures ventes.

En dépit d’une légère tendance à la « préciosité », les critiques s’accordent à faire de Wieringa le conteur idéal. Dans ce recueil, l’essentiel ne réside pas tellement dans l’acte de voyager en soi, estime Het Parool. « Le plus souvent, Wieringa est déjà arrivé à destination quand il commence son histoire. Il observe, fait d’heureuses associations d’idées ou d’images, raconte des anecdotes, mais donne aussi de joyeuses petites leçons d’histoire. » Qu’il se trouve sur les rives du lac Tana, en Éthiopie, ou bien à Bruxelles, Wieringa « a l’œil, et le don de faire émerger la pure poésie des situations les plus triviales », poursuit le Volkskrant. La solitude, pourtant, hante tous ses textes. « Cela imprègne sa façon d’être, et de voir. Il est le passant qui ne participe pas. Même dans une mégapole surpeuplée, Tommy Wieringa erre seul. »

Les Desperate housewives du polar

Quelques histoires vraies d’universitaires hétérosexuelles : une spécialiste de philosophie politique européenne fait une balade dans l’ouest des États-Unis avec un Italien au volant de son Alfa Romeo, puis divorce de son mari ; une romancière hésite entre réduction mammaire et adoption puis opte pour la seconde solution ; une poétesse s’installe en Europe pour suivre un avocat marié, puis s’en retourne dans son foyer retrouver sa famille.

Malgré leur côté cliché, ces scénarios ne sortent pas de l’actuelle vague de thrillers qui place la terreur au cœur de la sphère familiale. Ils sont issus de la vraie vie. Mais ils fournissent un arrière-plan sociologique à un genre naissant : le roman à l’eau de rose qui part en vrille. Des récits de démence à vous faire dresser les cheveux sur la tête, voilà le saut dans l’inconnu qu’offre aux femmes la vie dans un foyer hétérosexuel à notre époque. Comment avoir un cerveau – non, comment être cérébrale – tout en étant épouse et mère alors que l’ennui de la vie de famille, même si les tâches sont partagées, peut vous rendre folle.

Car le patriarcat et la misogynie ont survécu au mouvement d’émancipation, et, malgré les nombreuses femmes qui réussissent, les contraintes du travail – productif et reproductif – continuent de les maintenir à la place qui leur est assignée. Étouffement des talents féminins sur le lieu de travail, refoulement des désirs féminins dans la famille : ce cocktail détonant alimente aujourd’hui les tendances de la fiction destinée au marché de masse.

Pendant tout l’été, j’ai lu avec zèle les best-sellers du New York Times destinés aux femmes. Des livres de poche vendus aux voyageurs dans les librairies des aéroports ; des ouvrages formatés pour les clubs de lecture, avec questions à la fin pour alimenter la discussion. Situées à Londres, Chicago, Sydney ou New York, ces histoires de secrets et de trahisons révèlent ce cœur des ténèbres qu’est le mariage. Avec des titres qui mettent la tromperie en avant (La Femme d’un homme, Le Secret du mari, « Avant notre rencontre », ou encore Avant d’aller dormir (1), ce dernier dû à S. J. Watson, l’homme qui fonda le genre en 2011), ces livres se délectent de la vanité qu’il y a à vouloir gagner sur tous les tableaux.

Les femmes de ces romans habitent des cuisines immaculées, portent des tenues élégantes et des ongles parfaits, sont parfois très bien payées, possèdent souvent un doctorat (mais pas le poste qui va avec leur qualification). Elles peuvent s’être mariées récemment, sentant tourner les aiguilles de leur horloge biologique ; ou bien elles se réveillent un beau matin en comprenant que, malgré des décennies de vie commune, elles ignorent tout de leur mari, pour une raison ou pour une autre (dont l’amnésie). Certaines ont un chien, d’autres des enfants, mais toutes sont des cuisinières accomplies et font leur jogging quotidien pour rester en forme. Elles vivent dans ce monde raffiné où l’on a plaisir à prendre un verre de vin blanc avec son mari et ses amis ; ce sont des femmes indépendantes, voire créatives (en tout cas, elles pensaient l’être autrefois) et se retrouvent à présent seules, prisonnières d’une inextricable toile d’araignée. Le mariage n’est pas une partie de plaisir.

Ces romans ne sont pas très agréables à lire, ils ne vous donnent même pas cette envie de les dévorer jusqu’à la dernière page dont parlent les quatrièmes de couverture. Avec leur intrigue qui se traîne et leur prose terne, ils se ressemblent tous, comme se confondent tous ces couples insipides. On a l’impression de parcourir un seul livre énorme, un même voisinage où les intrigues, les personnages et même les décors se mêlent. En résumé : les maris sont indignes de confiance, et tout en eux est brumeux, leur passé, leurs désirs, leur emploi, leur comportement.

En un sens, ces ouvrages abordent indirectement le problème de la violence domestique, mais pour l’inverser, puisque, dans la vraie vie, les hommes commettent près de 90 % des meurtres, dont la victime est souvent leur compagne. Ici, les hommes gagnent de l’argent et entretiennent leur épouse, mais tout cela n’est qu’un château de cartes prêt à s’effondrer d’un moment à l’autre : ces femmes autrefois indépendantes, qui ont renoncé à un bon poste pour suivre leur mari dans un autre pays ou gagnent davantage que lui mais grâce à un travail précaire – comme vendre des Tupperware – , ne se mettent pas en avant. Elles se tiennent plutôt à l’écart, sachant que leur homme est un assassin, un violeur ou un maître-chanteur. Au mieux, le sale type couche avec la fille de son meilleur ami. Jadis puissantes, devenues des coquilles vides, elles doivent apprendre les règles fondamentales du quotidien. Aujourd’hui, laver les vitres ; demain, découvrir que son conjoint a étranglé une femme. Mais le jour d’après… eh bien : « Lecteur, je l’ai tué. » (2)

Depuis début 2014, les journalistes suivent l’explosion du « chick noir », c’est-à-dire du polar écrit par et pour des femmes (3). Comme le souligne Rebecca Whitney, auteure du Pacte des menteurs (4), les lectrices et les romancières sont souvent des épouses et des mères de famille ; elles se sont mariées tard, après avoir assis leur carrière, et nagent dans la routine – une vie quotidienne souvent racontée de manière obsessionnelle sur les réseaux sociaux et qui fait l’objet d’une psychanalyse de comptoir entre copines. Les livres affirment clairement que connaître quelqu’un est impossible, même à l’ère de la traque sur Internet ; et c’est ça qui est terrifiant. Le passé est suspect au plus haut point ; nous devons vivre dans l’instant. Lucie Whitehouse (auteure de « Avant notre rencontre ») définit le « chick noir » comme « des thrillers psychologiques qui explorent les angoisses de nombreuses femmes. Ils évoquent le côté sombre des relations humaines, les dangers liés à l’intimité, l’idée que vous ne pouvez jamais vraiment savoir quel homme est votre compagnon […]. Dans ces livres, le danger dort à vos côtés ».

Malgré le succès phénoménal du roman de Gillian Flynn Les Apparences (5) (septième livre le plus vendu sur Amazon en vingt ans), qui pourrait faire croire qu’il s’agit d’un phénomène américain, le genre du chick noir a décollé en Grande-Bretagne, où l’horreur « gothique » et la vidéosurveillance sont depuis longtemps omniprésentes dans les rues et les esprits. Les critiques britanniques se sont empressés de signaler des antécédents évidents : Patricia Highsmith, Daphne du Maurier, et même Charlotte Brontë. Mais qu’en est-il d’autres influences modernes ? Qu’est-ce qui, dans la société contemporaine, engendre ces romans et leurs lecteurs avides, précisément aujourd’hui ?

J’ai quelques théories. Ces livres remettent au goût du jour l’intrigue des romans noirs domestiques d’Elisabeth Sanxay Holding (Au pied du mur, 1947, adapté au cinéma par Max Ophuls sous le titre Les Désemparés) et de Margaret Millar (Rendons le mal pour le mal, 1950) ou du livre de William Irish paru en 1948, J’ai épousé une ombre (adapté au cinéma avec Barbara Stanwyck sous le titre Chaînes du destin, puis avec Nathalie Baye sous le titre du livre), parmi beaucoup d’autres.

Autre clé du succès : l’angoisse omniprésente suscitée par les médias sociaux avec la diffusion de publi-informations sur la santé, la perte de poids et la réussite professionnelle ; à quoi s’ajoutent les sites Internet dédiés aux « super-nourrices », avec des conseils sur l’allaitement et les sièges-auto, l’achat de la Rolls des poussettes et la diffusion des images en 3D de son fœtus in utero. Un autre élément pourrait être le « syndrome de la fille parfaite » (magistralement montré dans le film Black Swan), que j’observe chez mes étudiantes, qui s’inquiètent inlassablement pour leurs notes, leurs vêtements, leur corps, leur carrière, leur « tronche de petite peste ». Nous vivons dans un monde contradictoire, implacablement centré sur l’ego mais profondément non psychanalytique, alors même qu’il existe un autodiagnostic et un traitement médicamenteux pour n’importe quelle marotte, de l’angoisse sociale (« Avant notre rencontre ») au trouble obsessionnel-compulsif (La Femme d’un homme).

Mais ce ne sont là que des intuitions. J’ai cherché des réponses auprès de celles qui semblent être la cible visée : les ex-fans du Journal de Bridget Jones et de Sex and the City, à présent parvenues à l’âge mûr, parfois mariées, et qui tentent de comprendre ce que cela signifie d’entrer dans une relation juridiquement contraignante avec un être du sexe opposé. Certaines font une carrière, d’autres ont une existence précaire, travaillant de façon intermittente comme artistes, syndicalistes, professeurs d’anglais à l’étranger. Ce qu’on appelle « chick lit » est trop optimiste pour ces lectrices d’après la crise de 2008. Mon échantillon arbitraire d’entretiens avec des femmes de 20 à 40 ans m’a inspiré toute une série de conclusions sur le mariage comme institution.

D’abord, pourquoi se marier ? Alors que la moitié des unions se terminent en divorce, alors qu’il y a désormais beaucoup plus de foyers monoparentaux dans toutes les catégories sociales, et que de plus en plus de femmes gagnent davantage que leur compagnon, pourquoi se donner cette peine ? De plus, la question de la violence sexuelle, qui a toujours été importante dans le débat féministe et au cœur de la culture populaire, a fait son retour dans la sphère publique, à l’heure où les universités découvrent que les agressions sexuelles sont monnaie courante sur les campus.

Et voilà que se multiplient ces récits édifiants de peur, de péché, de rédemption et de pardon – essentiellement des homélies chrétiennes sur les conséquences de la sexualité et l’attrait de la violence – qui traitent des dangers du quotidien. Mais cela ne s’arrête pas là, car les épouses abusées ont leur revanche, et sans culpabilité à la clé. Faute de pouvoir embaucher un tueur à gages pour éliminer l’amant avec lequel vous vivez depuis longtemps (La Femme d’un homme), vous devez assassiner vous-même votre mari (ou celui qui se fait passer pour tel) dans un acte de légitime défense, quand sa rage meurtrière se déchaîne contre vous, l’amour de sa vie auquel il ne cesse de déclarer sa passion (« Avant notre rencontre » et Avant d’aller dormir). Si vous voyez quelque chose, dites quelque chose. Sinon, mordez-vous la langue, et le secret de votre époux meurtrier mutilera (littéralement) votre famille, alors même qu’il en garantit l’unité (Le Secret du mari).

Les romans noirs de la fin des années 1940 associaient les femmes fatales de la fiction des années 1930 (celles de Raymond Chandler et Dashiell Hammett), qui peuplaient alors les films de série B, au confinement dans la sphère familiale des angoisses de la classe moyenne de l’après-guerre. Les femmes étaient peut-être rentrées au foyer, désormais grouillant de rutilants appareils ménagers et d’enfants en polo, mais la menace tacite de l’anéantissement nucléaire ou de la subversion communiste obscurcissait l’idylle, tout comme l’approche de la cinquantaine. Dans Au pied du mur (1947), une ménagère du Connecticut, qui veillait seule sur ses enfants et sur son père pendant que son mari se battait quelque part dans le Pacifique, devait lutter pour la survie de sa famille, « monter la garde devant la maison […], en protéger les habitants », et défendre sa fille, poursuivie en justice pour avoir tué un homme peu ragoûtant rencontré dans un bar.

Dans Une ombre sur le foyer (1950), de Judith Merril, après attaque atomique contre New York, une mère du comté de Westchester résistait aux avances d’un garde de la défense civile, tout en protégeant ses filles des radiations.

Dans Rendons le mal pour le mal (1950), de Margaret Millar, une femme-médecin pleine de dévouement, qui avait une liaison avec un avocat marié, se sentait coupable d’avoir refusé l’avortement illégal à une jeune femme désespérée et se retrouvait ensuite impliquée dans une série de meurtres.

Dans chacun de ces romans, le foyer se transformait en théâtre de l’épouvante : un meurtrier maître-chanteur porte les courses, un professeur de physique trotskiste se cache dans un grenier et aide à éviter les retombées radioactives, un éminent avocat sirote un scotch avec sa maîtresse pour masquer les crimes de son épouse hypocondriaque. Maternité, amour et carrière plongent les femmes dans des désastres qui rôdent dans le garage pour deux voitures.

Bien sûr, le roman gothique, qui mêlait dès le XIXe siècle sentimental et macabre, n’a rien de nouveau. Jane Eyre luttait contre les noirs secrets de Rochester. L’héroïne de La Séquestrée sentait que sa chambre sous les combles était plus un asile psychiatrique qu’une infirmerie. Et, pour remonter à des temps bien plus anciens encore, la maison des Atrides de la mythologie grecque, avec ses meurtriers à chaque génération, n’était pas non plus un refuge. La vie domestique est chose fort sanglante. Comment exprimer la rage et contenir la violence en même temps ? C’est la tâche de la société et de la famille, qui doivent s’appuyer sur tous les moyens nécessaires pour juguler la terreur domestique. Ces thrillers récents, qui se passent dans le monde parfaitement banal de la classe moyenne blanche des self-made-men – des types qui savent retaper de vieux bâtiments ou créer des start-up Internet –, avec leurs femmes jadis pugnaces, intelligentes mais sans ambition, font remonter les terreurs latentes de la vie conjugale. De toute façon, que savez-vous vraiment sur ce type avec qui vous vivez, ce type que vous aimez ?

Si Jane Eyre et Les Hauts de Hurlevent dissimulaient au sein de leurs étranges demeures à la fois les ciels lourds de suie d’une Angleterre en voie d’industrialisation et la peau sombre des sujets coloniaux de l’empire, les femmes traîtresses et les hommes condamnés qu’on rencontre dans les romans noirs des années 1930 et 1940 ont surgi de la dévastation d’un monde bouleversé par la crise de 1929 et le nazisme. Contrairement aux femmes fatales qui les ont devancées, les héroïnes du « chick noir » actuel sont de bonnes filles : elles se brossent les dents trois fois par jour et confectionnent des gâteaux pour leurs enfants. Malgré les voyages internationaux et la mondialisation des entreprises, leur univers s’est réduit aux étroites limites d’une maison parfaitement équipée mais soumise à une menace constante : non pas celle d’un ennemi étranger, mais celle de la cellule terroriste dormante et de la caméra-espion, non pas seulement la vidéosurveillance mais aussi le selfie perpétuel. Ce sont les romans de notre époque, avec la drague sur Internet et la guerre contre le terrorisme, une ère de violence aveugle et de violation organisée de la vie privée, quand chacun peut se révéler être un autre, bien moins charmant qu’on ne l’escomptait.

 

Cet article est paru dans The Chronicle of Higher Education, le 3 janvier 2016. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

Ashoka en otage

Pas facile d’imposer la discipline historique là où règne d’ordinaire le discours mythologique. Nayanjot Lahiri y parvient magistralement avec « Ashoka dans l’Inde ancienne », si l’on en croit l’historien Charles Allen dans la Literary Review britannique. En Inde, tout le monde a entendu parler d’Ashoka (304 à 232 av. J.-C.). Découvert par l’historiographie coloniale britannique, le monarque de la dynastie des Maurya a ensuite alimenté la fierté nationale : dirigeant autochtone, « ce pionnier a uni son pays, le dotant d’une loi fondée sur l’éthique. Plus de deux mille ans avant Gandhi, Ashoka a cherché à promouvoir la tolérance et la non-violence comme mode de gouvernement », souligne Allen. Au moment de l’Indépendance, le laïc Nehru fait d’ailleurs de cet empereur converti au bouddhisme une figure fondatrice de l’imaginaire national, imposant ses symboles, notamment la roue du drapeau indien, ou dharmachakra. Et maints garçons de la middle class ont été prénommés Ashok.

Revers de la médaille, la recherche a été prise en otage par l’idéologie. L’Antiquité védique fait figure d’ « âge d’or », critiquait dès 1972 l’historienne Romila Thapar, de l’université JNU, à New Delhi. Aujourd’hui, sous le gouvernement nationaliste (BJP) de Narendra Modi, « les temps sont au patriotisme xénophobe, hostile à une historiographie coloniale accusée d’avoir dénigré le glorieux passé hindou », constate Charles Allen. L’humanisme d’Ashoka n’a plus le vent en poupe, alors que s’impose « une mythologie brahmanique favorable au système des castes », véritable « ramaïfication » de l’histoire, selon le mot de l’écrivain William Dalrymple (en référence au dieu hindou Rama). Attentive aux « édits d’Ashoka rédigés en sanscrit, grec, araméen, tamoul », Nayanjot Lahiri s’oppose à ce révisionnisme du nationalisme hindou.