Les meilleures ventes en Turquie – Le refuge de l’amour

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L’amour a toujours fait vendre en Turquie. Mais c’est plus vrai que jamais, au moment où la situation politique du pays se détériore chaque jour davantage. La Madone au manteau de fourrure, de Sabahattin Ali, roman paru en 2006, est ainsi redevenu un best-seller depuis plusieurs mois. Quant à Ahmet Batman, il s’est imposé en trois ans comme l’un des nouveaux grands de l’intrigue sentimentale. Son dernier ouvrage, « N’aie pas peur mon cœur », figure à la troisième place du palmarès, avec l’histoire d’un jeune libraire stambouliote qui vit une relation compliquée. Aux côtés de ces poids lourds de la littérature à l’eau de rose, le chroniqueur radio Kahraman Tazeoğlu rencontre le succès avec « Reste amoureux », qui met en scène Derya, une jeune apnéiste voulant devenir championne de plongée mais dont la vie est soudain bouleversée par une série d’événements, plus ou moins heureux.

Toujours pour fuir un quotidien plutôt sombre, les Turcs plébiscitent aussi « Les secrets de vie du papillon », de la chanteuse Nil Karaibrahimgil. À grand renfort de bons sentiments, l’ouvrage se veut un guide « philosophique » rempli de conseils pratiques pour mener une vie épanouie : « Vous vous laisserez aller confortablement, sans vous forcer, sans vous fatiguer, avec ces écrits rédigés dans une langue vraie, simple et claire », commente le quotidien Vatan.

Le dernier roman d’Ahmet Ümit est le seul à se démarquer du lot. Auteur à succès, le roi du polar turc se lance ici dans le roman historique. « Adieu ma belle patrie », son vingt-quatrième roman, s’est déjà vendu à plus de 300 000 exemplaires. L’intrigue se déroule au début du XXe siècle, au crépuscule de l’Empire ottoman. Il raconte l’histoire de Şehsuvar Sami, un garçon originaire de la ville de Selânik et amoureux d’Esther, une jeune femme juive. Ils projettent de partir vivre en France, mais Şehsuvar se laisse happer par la révolution et rejoint le Comité Union et Progrès, parti d’opposition dans la mouvance des Jeunes-Turcs, qui lutte contre le régime autoritaire du sultan. L’amour est bien présent, mais, à travers les lettres de Şehsuvar à Esther, le roman retrace surtout l’agonie de l’empire, jusqu’en 1924.

« C’est un livre qui parle des changements de mode de vie, de la crise et des évolutions culturelles que connaît alors la société », résume le site Bianet. Certains y voient le miroir de la situation actuelle. « Les questions les plus controversées étaient alors celles de la liberté, des droits politiques et du texte constitutionnel. C’était peut-être il y a un siècle, mais ce que nous vivons aujourd’hui est très similaire », peut-on lire dans le quotidien Milliyet.

Démons suédois

Les amateurs du genre connaissent John Ajvide Lindqvist pour ses romans de zombies et de vampires (deux ont été traduits en français : Laisse-moi entrer et Le Retour des morts, aux éditions Télémaque). Mais, son dernier opus paru à Stockholm l’atteste, Lindqvist est aussi un observateur sagace de la société suédoise. Point ici de monstres ni d’hémoglobine. « Le mouvement » suit le quotidien d’un jeune homme (un certain John Lindqvist) qui loue un appartement à deux pas du lieu où sera assassiné le Premier ministre Olof Palme, le 28 février 1986. Une atmosphère angoissante s’insinue au fil des pages. Les héros ont l’impression qu’une présence invisible hante les lieux, sans qu’il soit possible de la définir… Le critique Daniel Suhonen voit dans ce livre une métaphore de la crise de l’État-providence. Comme il l’écrit dans l’Expressen, Lindqvist dresse ici le portrait d’une époque « crépusculaire » (le milieu des années 1980) dont l’individualisme annonce « le consumérisme, le racisme et le sentiment de vide que nous connaissons aujourd’hui ».

Autopsie d’un suicide

Était-ce son père qui l’avait abandonnée ? Était-ce son petit ami infidèle ? Était-ce l’arrivée du printemps ? Ces questions hantent l’éditrice et poétesse américaine Jill Bialosky depuis que, un soir de 1990, sa demi-sœur de 21 ans (elle-même en avait 31) s’est asphyxiée au gaz d’échappement. L’événement a transformé la manière qu’avait Jill de voir le monde, de songer à « l’intimité, la maternité, l’amitié et notre responsabilité envers autrui », comme elle l’écrit dans ces Mémoires. Car, pour conjurer la douleur d’avoir ce « fantôme toujours près de moi », pour apaiser son sentiment de culpabilité, Bialosky a couché sur le papier ses nuits sans sommeil. Elle raconte son inspection de la garde-robe de Kim après sa mort, la lecture de son journal intime, le vain refuge de la littérature (ni Virginia Woolf, ni Sylvia Plath ne lui offrent la clé attendue). Le résultat est une « tentative courageuse et éloquente de saisir la vie intérieure de sa sœur », écrit Nora Krug dans le Washington Post.

Richard Tol : « Le changement climatique n’est pas un problème important pour le XXIe siècle »

 

L’économiste néerlandais Richard Tol est professeur à l’université du Sussex et enseigne l’économie du changement climatique à l’université Vrije d’Amsterdam. Il est l’un des « auteurs coordinateurs » du dernier rapport du Groupe d’experts internationaux sur l’évolution du climat (Giec).

 

Dans votre livre et un récent article (1), vous écrivez qu’à « court terme » le changement climatique pourrait bien être bénéfique, et qu’il faudra attendre le « long terme » pour que ses effets négatifs l’emportent. Comment êtes-vous parvenu à cette conclusion ?

Les effets supposés du changement climatique sont très divers. Quand on parcourt la littérature scientifique, on lit à la fois que : des cultures seront affectées par l’aggravation des sécheresses, tandis que d’autres pousseront plus vite en raison de la fertilisation apportée par le CO2 ; les formes de stress dues à la plus forte chaleur augmenteront, tandis que diminueront les formes de stress liées au froid ; la demande d’énergie pour compenser le réchauffement s’accroîtra ; les maladies infectieuses seront plus répandues ; des espèces disparaîtront. Il est difficile de donner du sens à tout cela. Nous avons donc besoin d’indicateurs agrégés pour savoir si le changement climatique est, au total, une bonne ou une mauvaise chose. On n’a publié à l’heure actuelle que vingt-sept estimations de l’impact économique global du phénomène, dont les méthodes diffèrent. Onze d’entre elles mesurent l’impact qu’aurait un réchauffement de 2,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Huit de celles-ci concluent à un effet négatif, trois à un impact positif. Et si l’on prend en compte les vingt-sept estimations, l’effet net du réchauffement initial pour les deux prochaines décennies est positif, l’effet étant ensuite négatif.

 

L’objectif officiel est de limiter le réchauffement à 2 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Or, selon les onze études publiées sur une hausse de 2,5 °C, l’impact négatif à court terme resterait modeste. Dans quelle mesure le problème est-il sérieux ?

La moyenne des résultats de ces onze études montre qu’un réchauffement global de 2,5°C ferait perdre en moyenne à un individu 1,3 % de son revenu. Ce n’est pas beaucoup. Les Grecs ont perdu un tiers de leur richesse en cinq ans, les Syriens davantage encore, et plus rapidement. Contrairement à ce qu’affirment certains, le changement climatique n’est pas le problème le plus grave qu’ait à affronter l’humanité. Si l’on considère la moyenne des vingt-sept estimations, l’impact du phénomène ne change pas fondamentalement jusqu’à 3,5 °C de réchauffement. Cela dit, il faut prendre en compte le fait que les mauvaises surprises négatives sont jugées plus probables que les bonnes surprises de même ampleur. Personne ne suggère que le phénomène nous promette un avenir radieux. Au vu des incertitudes, la conclusion serait donc plutôt qu’un siècle de changement climatique ne sera pas pire que de perdre une décennie de croissance. Ce n’est donc pas un problème important pour le XXIe siècle.

 

La plupart des études que vous analysez montrent que les pays pauvres sont plus vulnérables que les pays riches. Pourquoi ?

La fertilisation engendrée par le CO2 bénéficie davantage aux pays pauvres qu’aux pays riches. Mais les premiers sont plus vulnérables pour trois raisons principales. D’abord, ils se situent pour la plupart dans des régions plus chaudes. Il leur sera donc plus difficile de s’adapter. Si le climat de la Grande-Bretagne se met à ressembler à celui de l’Espagne actuelle, les Britanniques adopteront certaines des habitudes des Espagnols. Si les zones les plus chaudes de la planète se réchauffent encore, les habitants n’auront aucun modèle dont s’inspirer. Ensuite, les pays pauvres sont davantage exposés à la météo et au climat, parce que l’agriculture pèse davantage sur leur économie, alors que la richesse des pays riches dépend bien plus de l’industrie et des services, mieux protégés contre les intempéries et donc contre le changement climatique. Enfin, les pays pauvres, souvent mal organisés, ne sont pas en mesure de mettre en œuvre les interventions publiques (en matière de santé, d’aménagement côtier, d’irrigation à grande échelle) susceptibles de réduire l’impact du phénomène. La hausse du niveau de la mer représente un problème considérable quand on ne maîtrise pas la science des digues ou que l’argent pour les construire manque. En outre, l’élite de ces pays peut choisir d’ignorer les conséquences potentielles si elle pense qu’elles vont toucher essentiellement des populations marginalisées politiquement et économiquement.

 

Pourquoi êtes-vous favorable à une taxe carbone, tout en privilégiant dans votre livre les mesures d’adaptation ?

Je suis favorable à un mélange de mesures d’adaptation et de réduction des émissions. La raison en est simple : les solutions radicales sont rarement optimales, et sur cette question elles ne le sont certainement pas. L’adaptation atténue le besoin de réduire les émissions ; à l’inverse, réduire les émissions minimise la nécessité de s’adapter. Qui plus est, la stratégie d’adaptation a cet avantage énorme de ne pas dépendre de la coopération internationale. Elle est locale et, si l’on excepte la protection des côtes et l’affectation des ressources en eau, l’essentiel peut être fait à titre privé.
Cela dit, concernant les pays en développement, il existe deux façons de lutter contre un impact excessif du changement climatique : atténuer le réchauffement et réduire la pauvreté. Il est tout de même curieux de se dire préoccupé par le sort des pauvres dans le domaine du climat, mais pas dans d’autres. Le Bangladesh est l’un des pays les plus corrompus et les plus mal gouvernés au monde. Les inondations affectent principalement les plus démunis, qui vivent sur les basses plaines le long des fleuves et des côtes, où la terre est bon marché. La motivation politique pour les protéger est inexistante. Après tout, les inondations sont perçues comme le fait d’Allah plutôt que la conséquence de l’action ou de l’inaction de responsables politiques incompétents et indifférents. Tant qu’il en sera ainsi, le Bangladesh sera vulnérable au changement climatique.
En Afrique, les petits agriculteurs ne tirent souvent de leur terre pas plus d’un dixième de ce qu’obtiennent les exploitations modernes installées sur le même type de sol avec le même climat. Réduire ce hiatus ferait plus de bien et plus vite que le changement climatique ne ferait de mal plus tard. Si l’on veut vraiment dépenser de l’argent pour aider les paysans en Afrique, mieux vaut investir dans la modernisation des structures agricoles que dans l’énergie solaire.

 

De nombreuses études nous disent que le réchauffement va propager les maladies infectieuses. Qu’en pensez-vous ?

Là encore, il faut y réfléchir à deux fois. Le paludisme a été endémique dans de grandes parties de l’Europe et de l’Amérique du Nord. La maladie s’est même répandue jusqu’à Mourmansk. Mais dans ces régions, la diminution des zones infestées, le contrôle des moustiques et la médecine sont venus à bout du fléau. Si bien que le paludisme est devenu une maladie tropicale. Le changement climatique risque de la répandre parce que le parasite est plus vigoureux dans un climat ensoleillé et que les moustiques se multiplient dans les lieux plus chauds et humides. Il n’empêche, le paludisme est avant tout une maladie de la pauvreté. Une partie des sommes destinées à la réduction des émissions pourrait être consacrée aux insecticides et aux moustiquaires, ce qui réduirait le risque aujourd’hui ; ou investies dans la mise au point d’un vaccin, qui pourrait augurer d’un monde sans paludisme, réchauffement ou non. Tout cela montre que développement et changement climatique sont étroitement liés. Ralentir la croissance pour atténuer ce dernier peut faire plus de mal que de bien.

 

Certaines décisions prises au nom du changement climatique risquent-elles vraiment d’avoir des effets très néfastes ?

Non, parce qu’une politique climatique peut toujours être arrêtée si elle se révèle nocive. Songez aux biocarburants. Ils exigent de la terre. Les plantations de palmiers à huile en Asie du Sud-Est remplacent la forêt vierge. Les plantations de canne à sucre en Amérique latine viennent mordre sur les pâturages, et ceux-ci sur la forêt. Une politique climatique peut donc accélérer la déforestation. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’on peut revenir sur ce genre d’orientation.
Néanmoins, je m’inquiète de l’impact de la politique climatique pour les pays en développement. Les États-Unis, le Royaume-Uni et la Banque mondiale ont par exemple décidé de ne plus financer l’électricité produite par les centrales au charbon dans les pays les plus pauvres. Cela signifie une électricité plus chère et moins sûre, ce qui nuit à la croissance. Le charbon est de loin le moyen le moins cher de produire de l’électricité.

 

Dans votre livre, vous vous fiez au consensus du Giec exposé dans son rapport 2007. On a appris depuis que les modèles se trompaient sur l’évolution de la température globale et sur celles avoisinant le pôle Sud (2). Comment concilier la fragilité de la science climatique avec les modèles économiques sur les impacts du réchauffement ?

Nos projections sur les impacts reposent sur celles du changement climatique lui-même. Nous avons toujours su que la pluviosité était plus importante pour l’évaluation de l’impact que la température, et il existe des modèles sur l’avenir de la pluviosité partout dans le monde. Nous avons appris récemment que les modèles climatiques ne sont pas aussi solides que nous le pensions et que les données climatiques ne sont pas aussi fiables qu’on nous l’a fait croire. Notre confiance dans les estimations de l’impact du phénomène a donc encore diminué – elle n’était déjà pas très grande au départ. Mais cela peut engendrer deux types de réaction. Si vous en concluez que la sensibilité du climat aux émissions de gaz à effet de serre est plus faible que ce qu’on pensait, alors les conséquences du réchauffement devraient moins vous inquiéter. Mais si vous en concluez que la variabilité naturelle est plus forte et que notre savoir est moindre, il y a de quoi s’inquiéter davantage.

 

Vous avez publié un commentaire sévère à propos d’une étude concluant que 97 % de la littérature scientifique avalise la thèse du changement climatique dû à l’homme (3). Pourquoi avez-vous pris cette initiative ?

J’ai très peu de raisons de douter que le consensus soit fondé. Mais les auteurs de l’étude en question ne sont pas parvenus à le démontrer. Leur article est biaisé, l’échantillon n’est pas représentatif, des données sont cachées. Cela accrédite l’idée qu’une partie de la recherche sur le climat souffre de la piètre qualité de l’évaluation par les pairs, d’analyses statistiques de qualité douteuse et d’une réticence à partager les données.
De plus, un consensus ou un quasi-consensus n’est pas un argument scientifique. L’affirmation d’un consensus sert un objectif politique, non un objectif scientifique. Comme le sait, les héros de l’histoire des sciences sont ceux qui ont remis en cause le consensus dominant.

 

Vous étiez l’un des auteurs coordinateurs du dernier rapport du Giec sur les impacts du changement climatique (4). Or vous avez demandé que votre nom soit retiré du document final. Pourquoi ?

J’ai retiré mon nom du résumé pour les décideurs (SPM), mais je reste un auteur coordinateur du chapitre 10. La première version du SPM formulait une conclusion nouvelle pour le Giec, et qui avait du punch : que les impacts les plus sérieux du changement climatique sont en réalité des symptômes du sous-développement et d’une mauvaise gestion. Les versions suivantes ont transformé le message pour revenir aux vieilles rengaines apocalyptiques sur le thème « Nous allons tous mourir ».
J’ai deux objections à la version finale. D’abord, elle n’est pas confirmée par la littérature scientifique. Ensuite, le message est le même que dans les quatre premiers rapports du Giec. Il a fait les grands titres de l’actualité mais n’a pas servi à réduire les émissions.

 

Vous terminez votre livre en énumérant quelques « complications » qui rendent le débat climatique difficile à déchiffrer. Et écrivez : « La politique climatique sert les intérêts d’acteurs en quête d’une rente. » Pouvez-vous préciser ?

Ces vingt dernières années, la politique climatique en Europe a rendu la plupart des gens un peu plus pauvres et quelques personnes beaucoup plus riches, alors que les émissions n’ont pour l’essentiel pas été affectées. Mais les mesures génèrent des rentes, sous la forme de subventions, de permis d’émission garantis, de marchés protégés et de déductions fiscales. Donc elle sert les intérêts des chercheurs de rentes, et ceux des décideurs qui utilisent cette technique pour récompenser leurs alliés.
De plus, les politiques climatiques permettent de créer de nouvelles bureaucraties. Un grand nombre de fonctionnaires et un nombre plus grand encore de consultants et de bonnes âmes se sont employés à créer la fiction bureaucratique qu’il se passe quelque chose.
Et bien sûr, c’est un sujet parfait pour les hommes politiques. Le changement climatique est un problème dont la portée s’étend sur plusieurs siècles. Une réduction substantielle des émissions exige des décennies et une coopération à l’échelle mondiale. Un responsable peut donc faire de grandes promesses sur le thème « sauver le monde », mais laisser à son successeur le soin d’agir (et de malmener les électeurs), tout en accusant quelque étranger d’être responsable de l’inaction présente.

 

— Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Un cri de Syrie

En 2011, l’artiste Hamid Sulaiman a quitté la Syrie après avoir été plusieurs fois arrêté par la police de Bachar al-Assad pour sa participation aux premières manifestations pacifiques qui, dans le sillage du Printemps arabe, contestaient le régime baasiste au pouvoir. Depuis, « la répression brutale menée contre les opposants est au cœur de son travail artistique », écrit David Batty dans les colonnes du Guardian.

Sur son compte Facebook, l’artiste a intitulé l’un de ses albums photo Syria Bleeds (« La Syrie saigne ») : on peut y découvrir neuf de ses créations. Des dessins à l’encre noire de la série « Stop Torture », acquis depuis par le British Museum ; et une toile, Day after Night (« Après la nuit, le jour »), où l’on voit plusieurs corps couleur chair recroquevillés, les mains enchaînées et les yeux bandés, le long d’un couloir, dans les sous-sols du quartier général de la police à Damas, où Hamid Sulaiman a été emprisonné. « Le maigre rayon de lumière qui éclaire la scène symbolise l’infime espoir auquel les prisonniers se raccrochent pourtant comme des forcenés, confie l’artiste au Guardian. L’espoir qu’au bout de ces ténèbres surgisse un jour la lumière est la seule chose qui vous maintienne en vie et vous empêche de sombrer dans la folie. Je n’ai pas été torturé, mais j’ai vu des gens qu’on menait à la torture, et j’ai entendu leurs cris. J’ai perdu beaucoup de mes proches, morts sous la torture, dont mon meilleur ami. Et je pouvais encore sentir leur espoir dans leurs cris, et jusqu’à l’instant de leur mort. »

Dans Freedom Hospital, sa première bande dessinée, Hamid Sulaiman pousse lui aussi un cri, comme un écho rageur à celui de tous ses amis disparus dans le conflit. L’ouvrage retrace les premières saisons de la révolution syrienne, en 2011 et 2012, à travers l’histoire d’un hôpital clandestin créé par une militante pacifiste et où cohabitent soignants et victimes, tous rebelles et opposants au régime. La construction de ce récit multiple, qui évolue entre une multitude de personnages (un Kurde, un alaouite, une journaliste franco-syrienne, un islamiste radical et des membres de l’Armée syrienne libre), reprend le schéma classique de la littérature arabe moderne et l’exacerbe par un dessin violemment expressionniste, jouant sur les contrastes d’ombre et de lumière, de bruit et de silence, d’amour et de fureur, d’espoirs et de ténèbres. L’horreur de la guerre, l’évolution des événements, l’entrée en scène de Daech entraîneront trahisons et retournements d’alliance au sein du petit groupe d’individus qui vivent au Freedom Hospital, pantins désarticulés d’une histoire dont la violence a fait irruption dans leurs vies sans prévenir, les condamnant brutalement au chaos et au non-sens.

À l’instar de Khalil Younes, Sulafa Hijazi, Yasmeen Fanari, Walid el Masri et tant d’autres de ses jeunes compatriotes, Hamid Sulaiman appartient à cette nouvelle génération d’artistes syriens qui a émergé depuis le début du conflit. Car « c’est à une révolution alternative qu’on assiste, menée parallèlement à la guerre enragée que se livrent les rebelles, Daech et les forces de Bachar al-Assad, explique Malu Halasa, spécialiste de l’art syrien, dans les pages du magazine Prospect. Cette révolution-là n’a pas la violence sectaire pour recours, ses armes ne sont pas chimiques ; elle tire à coups de peinture, de pinceaux, d’encre, de stylos, d’appareils photographiques et d’illustrations numériques. Aujourd’hui, pour les artistes, les réalisateurs et les écrivains syriens, la meilleure défense contre la violence et la tyrannie, c’est la créativité. »

— Books

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Le triomphe de l’islamophobie

Houellebecq est-il un intellectuel médiatique engagé ? Il n’est pas d’écrivain, en apparence, à qui une telle définition puisse moins s’appliquer. Rien de plus abominable, depuis toujours, à ses yeux, en effet, que la notion d’engagement et la génération d’écrivains porteurs de ce terme. Ainsi, par exemple, dans « Sortir du XXe siècle », court texte théorique datant de 2000, il affirme, péremptoire :

« Quand on se remémore l’ignorance scientifique crasse d’un Sartre et d’une Beauvoir, pourtant supposés s’inscrire dans le champ de la philosophie, quand on considère le fait presque incroyable que Malraux a pu – ne fût-ce que très brièvement – être considéré comme un grand écrivain, on mesure le degré d’abrutissement auquel nous aura menés la notion d’engagement politique, et on s’étonne de ce que l’on puisse, encore aujourd’hui, prendre un intellectuel au sérieux ; on s’étonne, par exemple, de ce qu’un Bourdieu ou un Baudrillard aient trouvé jusqu’au bout des journaux disposés à publier leurs niaiseries. » (1)

Houellebecq ne soutient visiblement aucune cause et ne s’identifie à rien. Il s’oppose à, et déteste, presque tout. Telle est sa pose pseudo-nihiliste face à un monde dégénéré. Cependant, il ne se tait pas, car, comme tout intellectuel français, il sait bien que le silence constitue aussi une prise de position. L’authentique et singulière souffrance de ce curieux créateur original s’expose publiquement et se fond bien dans l’esprit du temps : ses angoisses particulières, quand elles ne sont pas trop perverses, rejoignent, pour une part, celles de tout le monde. Et si (comme d’autres néoconservateurs) il a en horreur les gauchistes de la génération 68, si (comme d’autres contempteurs de l’hypocrisie et de l’idéologie du progrès) les humanistes lui répugnent, et si (comme d’autres misogynes) il a peur des féministes, sa plus grande crainte (à l’instar de pas mal de Français) porte sur les ultimes étrangers de la fin du XXe siècle et du début du xxie : les musulmans qui peuplent les villes d’Europe sont le véritable ennemi menaçant l’identité traditionnelle et friable d’un romancier, Français de souche ayant eu la malchance de naître d’une mère « pied-noir » dans un département d’outre-mer. Cette angoisse vis-à-vis de l’islam a suscité chez lui un engagement littéraire unique en son genre.

Si l’on en croit le témoignage de la mère de Houellebecq, c’est en 1991, juste après la guerre du Golfe, alors qu’il n’était pas encore un écrivain, qu’il a exprimé sa répugnance obsessionnelle envers les Arabes et les musulmans (2). Au début, cette haine n’apparaît quasiment pas dans ses livres, si ce n’est l’évocation, non fortuite, des attentats terroristes arabes sur les Champs-Élysées, dans son premier roman, en 1994. Dix ans plus tard, dix ans de montée en puissance de l’islamophobie, qui a acquis une légitimation médiatique de plus en plus large, il se sent plus à l’aise pour exprimer publiquement son hostilité.

Dans son roman Plateforme, paru en 2001, il fait dire à l’un des personnages (un Égyptien) : « L’islam ne pouvait naître que dans un désert stupide, au milieu de Bédouins crasseux qui n’avaient rien d’autre à faire, pardonnez-moi, que d’enculer leurs chameaux. » (3) Dans ce roman, le héros narrateur déclare : « Chaque fois que j’apprenais qu’un terroriste palestinien, ou un enfant palestinien ou une femme enceinte palestinienne, avait été abattu par balles dans la bande de Gaza, j’éprouvais un tressaillement d’enthousiasme à la pensée qu’il y avait un musulman de moins ».

Il s’agit là, bien évidemment, de paroles prononcées par des personnages fictifs dans un roman, et qui, apparemment, n’engagent pas l’auteur (une répartition des rôles derrière laquelle Houellebecq ne cesse de se dissimuler). Cependant, lorsque l’on demande à Michel l’écrivain pourquoi il met des mots si durs dans la bouche de Michel, son héros, il répond : « Mais dans la situation où il se trouve, il est normal que Michel ait envie qu’on tue le plus de musulmans possible (…). Oui… Oui, ça existe, la vengeance. L’islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition. » (4)

Lorsque, dans le même entretien, on l’interroge : « Pour l’islam, ce n’est plus du mépris que vous exprimez, mais de la haine ? », l’écrivain répond en toute franchise : « Oui, oui, on peut parler de haine. » Et de poursuivre, sur le même ton, sans retenue : « Et la religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré… effondré ! » La veille, dans Le Figaro, il avait déjà fait étalage de sa connaissance approfondie du livre saint des musulmans : « La lecture du Coran est une chose dégoûtante. Dès que l’islam naît, il se signale par sa volonté de soumettre le monde. Sa nature, c’est de soumettre (…). C’est une religion belliqueuse, intolérante, qui rend les gens malheureux. »

Ces phrases et d’autres valurent à Houellebecq d’être assigné au tribunal où il bénéficia d’un non-lieu, avec l’aide, notamment, de tenants de la liberté d’expression, en tête desquels figurait Philippe Sollers, qui prirent sa défense. Il est bien connu qu’à Paris, on prend encore garde à ne pas sanctionner les intellectuels célèbres. Bien que sa peur et sa haine n’aient pas disparu, Houellebecq, ayant retenu la leçon, se mit à faire plus attention à son langage public. C’est ainsi que, dans son roman La Possibilité d’une île, paru en 2005, il ne fait qu’effleurer le sujet : « S’appuyant sur une immigration massive et incessante, la religion musulmane se renforça dans les pays occidentaux (…) s’adressant en priorité aux populations venues du Maghreb et d’Afrique noire, elle n’en connaissait pas moins un succès croissant auprès des Européens de “souche”, succès uniquement imputable à son machisme. »

Ces propos ne sont évidemment pas ceux d’un prédicateur d’avenir ou d’un prophète. Quelques mois avant la publication du livre, la propagande médiatique amorcée depuis 1989, avec l’affaire des trois jeunes filles de Creil (5) atteignait son paroxysme, et, à la grande joie de tous les « laïcs », la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques était enfin votée en 2004. À compter de cette date historique, il était interdit aux jeunes filles musulmanes coiffées d’un foulard de pénétrer dans les écoles publiques. Bien qu’à ce moment leur nombre réel ait semblé en diminution, la République française, tout comme une partie des parents, se souciait davantage de ce qui couvrait la tête des élèves que de ce qui y pénétrait, dans le cadre de l’enseignement laïc (6). Quelques centimètres de tissu apparaissaient tout simplement plus importants qu’une première rencontre avec Voltaire et Rousseau, qu’une prise de connaissance enrichissante avec la théorie de l’évolution, avec l’affaire Dreyfus, et d’autres sujets laïcs, visiblement moins importants aux yeux du législateur que le fait de porter un foulard. À cette fin, la République était prête à ne pas accueillir des jeunes filles, ainsi renvoyées vers des écoles privées religieuses, et le fait qu’en signe de protestation davantage de jeunes filles commencèrent à se voiler, à la sortie des cours, ne la préoccupait pas particulièrement (7).

Le rapport de la République laïque française au voile musulman a commencé à rappeler, en miroir inversé, celui de la République islamique d’Iran. Cette marque aiguë de la faiblesse et du manque d’assurance idéologique de l’identité nationale laïque a notablement contribué à sa surprenante expression agressive. Houellebecq a parfaitement senti cette dialectique de la crainte et de la radicalisation réciproque.

En 2011, visitant Israël, pays qu’il admire, notamment pour ce qu’il fait aux musulmans palestiniens, il a exprimé un soutien chaleureux à ses hôtes, et n’a pu s’empêcher d’ajouter, à propos de la France : « Il y a quand même un surcroît revendicatif de la part des musulmans depuis quelques années, on ne peut pas le nier (…). La mentalité de collaboration avec une puissance dangereuse, en l’occurrence le fondamentalisme islamique, la tendance à la collaboration, elle est dominante en France, c’est quelque chose qui se retrouve dans beaucoup de milieux. » Et Houellebecq de s’en prendre aux écologistes français qui se comportent vis-à-vis de l’islam comme « des gens de nature collaborationniste ». L’écrivain était déjà, probablement, pleinement embarqué dans la rédaction de son nouveau roman : Soumission.

On ne sait pas si ce sont ses avocats, des collaborateurs ou ses amis qui lui ont, cette fois-ci, conseillé de ne pas présenter l’islam comme « la religion la plus con ». Houellebecq qui, à la différence de Jacques Prévert, n’est pas « un con », et se révèle même un vendeur de livres très ingénieux, a adopté cette tactique efficace (8). De ce fait, Soumission est épuré de la vulgarité houellebecquienne, caractéristique de ses précédentes publications. On n’y trouve pas d’invectives ; il s’abstient de blasphémer, et donne même, par moments, l’impression que le Coran est une œuvre « convaincante ». Mais, ne nous y trompons pas ! L’écrivain engagé a bien pris la mesure de l’esprit du temps, ou encore, du rythme de montée en puissance de l’électorat de Marine Le Pen, directement corrélé à celui de la croissance du chômage. Soumission est un des ouvrages les plus manifestement islamophobes édités en France au début du XXIe siècle : par sa dimension d’épouvante, il n’est pas sans rappeler les romans dystopiques xénophobes : L’Invasion noire et L’Invasion jaune d’Émile Driant, publiés il y a un peu plus d’un siècle, sous le pseudonyme de Danrit (9). Ceci explique l’invitation de Houellebecq au journal télévisé de 20 heures (10), qui a permis à ce livre médiocre, dont la seconde partie est franchement ennuyeuse, de devenir un best-seller en France, mais aussi en Italie, en Allemagne, et, bien évidemment, en Israël.

Le récit se focalise intégralement sur des clercs parisiens typiques. Le personnage principal, qui est le récitant, est un professeur de littérature à l’Université Paris III-La Sorbonne. Il s’éprend de Myriam, une « juive », qui n’est pas la mère de Jésus, et ne ressemble pas, non plus, à Myriam, la juive richissime de Gilles, le roman de Drieu La Rochelle ; c’est, au contraire, une jeune femme sexy, à la chevelure noire, aux yeux foncés, correspondant, à peu près, au stéréotype de la juive exotique défini dans les fantasmes antisémites allemands d’un passé pas très lointain. Le personnage du roman apprécie également, en spécialiste, Joris-Karl Huysmans, écrivain de la décadence de la fin du XIXe siècle. En tant qu’admirateur de Huysmans, Houellebecq n’éprouve pas le besoin de faire savoir à ses lecteurs que celui-ci, lecteur fidèle de La Libre Parole, était aussi judéophobe […]

Dans les universités parisiennes, la pression de cellules d’étudiants musulmans, en plein développement, se fait toujours plus sentir. Selon la rumeur, un accord passé avec elles interdit l’accès des campus aux organisations juives, qui en disparaissent rapidement. Dans le même temps, a lieu l’élection présidentielle : un parti musulman modéré, dirigé par Mohammed Ben Abbes, au passé « antisémite », mais qui s’est amendé, arrive à la seconde place, derrière le mouvement de Marine Le Pen […].

Les socialistes soumis, et même l’UMP, décident de collaborer et appellent à voter pour le rusé et ingénieux Ben Abbes, qui est élu président de la République.

À ce moment, Houellebecq dupe ses lecteurs en donnant l’impression d’être le premier des islamophiles. En apparence, tout rentre dans l’ordre de la meilleure façon. Le calme et l’ordre règnent dans le nouveau royaume démocratique, et notamment dans ses quartiers pauvres. La criminalité décroît de façon drastique, une baisse significative du chômage est enregistrée (du fait, notamment, du retour de nombre de femmes au foyer), et la France devient bientôt un État hégémonique dans la conduite de l’élargissement de l’Union européenne vers le Sud. Tous les pays arabes sur les rives de la Méditerranée deviennent partie intégrante d’une grande puissance prospère, qui ressemble à l’antique Empire romain. (11) […]

Et, c’est peut-être le point le plus séduisant pour Houellebecq et le personnage du roman : le nouveau régime se fait doucement convaincant pour proposer la polygamie. Les hommes peuvent épouser deux femmes, voire plus. Les femmes sont éduquées, conformément à l’islam, pour être dévouées et soumises, de sorte que tout devient très agréable pour les mâles dominants, et particulièrement, parmi eux, pour les intellectuels.

Le personnage du roman commence par manifester une réticence face à la religion conquérante. La Sorbonne, tout comme d’autres établissements, étant devenue une université musulmane, il est acheté par l’argent arabe provenant du Moyen-Orient et quitte Paris pour rejoindre un village portant le nom de Martel (avec Houellebecq, les clins d’œil sont toujours lourdauds). Il succombe, finalement, à l’attrait de la rémunération, de la spiritualité « envoûtante » du Coran, de la multiplicité des épouses, et il regagne la capitale, se convertit et redevient un maître de conférences respectable. Sa soumission à l’islam est pleine et entière. Ainsi s’achève, en « happy end », le récit, apparemment utopique, d’une nouvelle vie sensuelle, dans une France grande et forte.

Le symbole de l’intellectuel collaborateur et soumis […] est un autre brillant professeur engagé, répondant au nom de Roger Rediger. Celui-ci, parmi les tout premiers à se convertir à l’islam, est devenu président de la Sorbonne, puis ministre des Universités, et le bras droit du nouveau président. Il a, très tôt, amorcé son processus de conversion « pétainiste » et son ascension opportuniste en se faisant connaître comme pro-palestinien appelant au boycott d’Israël, et comme rédacteur de la Revue d’études palestiniennes. Sous sa direction, les bureaux de l’université sont désormais ornés de panneaux où sont inscrits des versets du Coran. Toutes les secrétaires, mais aussi les étudiantes, portent le voile. Le nombre d’étudiantes ira, d’ailleurs, en diminuant, car les jeunes filles seront orientées vers une éducation domestique et les mariages précoces. Tous les programmes d’étude dans les universités et même dans les écoles seront adaptés à l’enseignement du Coran. Les femmes non seulement porteront la burqa dans les rues de la capitale, mais elles cesseront aussi de travailler et deviendront des femmes d’intérieur.

Les juifs français sont contraints d’émigrer en Israël de peur des persécutions, car « il est bien connu » qu’ils n’ont jamais vécu paisiblement sous l’islam oppresseur (Houellebecq ne dit pas un mot à ses lecteurs de la judéophobie beaucoup plus écrasante sous la chrétienté médiévale, qu’il admire tant). Myriam l’aimée, la juive aux cheveux noirs, aux yeux foncés et au postérieur frémissant, émigre avec ses parents dans son pays refuge « naturel » où elle se sent mieux malgré les fous kamikazes qui, chaque jour, se font exploser. Le personnage du roman doit désormais prendre son plaisir auprès de musulmanes simples et soumises : au début, elles étaient des prostituées ; elles deviendront, par la suite, ses épouses légitimes.

Le récit n’est guère amusant, si ce n’est pour un détail : si l’islam pénètre dans chaque cellule de la vie, privée et publique, des autochtones français, il s’arrête, selon Houellebecq, à la frontière du vin. Les personnages du roman continuent, sans problème, à consommer de l’alcool. L’auteur savait que l’interdiction du vin serait perçue par ses lecteurs français comme une impossible fantaisie, dépourvue de toute crédibilité.

Au vu de tout cela, il n’y a pas lieu de s’étonner de la si belle réception du livre. David Pujadas ne fut pas le seul à se précipiter avec enthousiasme sur l’ouvrage, avant même sa sortie en librairie. D’autres compagnons de route de Houellebecq se sont aussitôt mobilisés pour lui faire écho, le plus possible, dans les médias audiovisuels et écrits. Dans le dernier numéro de Charlie Hebdo avant le massacre, Bernard Maris en avait donné un compte rendu dithyrambique (12). Alain Finkielkraut, le « philosophe » qui venait tout juste d’être reçu à l’Académie française, salua immédiatement l’auteur, qu’il qualifia de « grand romancier du possible ». Un autre « philosophe » connu, Bernard-Henri Lévy, s’empressa d’écrire sur son blog : « Soumission, autrement dit, est une fable. C’est un conte cruel et grinçant. C’est une satire dont la démesure et la mauvaise foi n’ont d’égale que la manière dont vient la rattraper tel ou tel épisode de la plus brûlante actualité. »

Dans Le Monde, l’écrivain Emmanuel Carrère a comparé Houellebecq à George Orwell et Aldous Huxley, avant d’ajouter, avec un très immodeste orgueil français : « C’est un romancier plus puissant qu’eux. » Au cours d’une interview à la télévision suisse RTS, Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, a proposé d’y accueillir Houellebecq, grâce à ce livre important (13). Et l’historienne chevronnée d’ajouter : « Ce qu’il décrit, on se dit : il n’a pas tort… » (14)

Peu après, un autre vénérable historien, Jacques Julliard, a affirmé qu’il ne s’agit nullement d’un livre sur le danger que constituerait l’islam, et certainement pas d’islamophobie, mais d’une critique sur le penchant collaborateur latent parmi les intellectuels français face à chaque totalitarisme d’importation (nazi, stalinien…). Et de conclure avec une certaine admiration : « Le roman de Houellebecq est un puissant discriminant : il se pourrait que, dans le futur immédiat, il contribue à remodeler la géographie des passions intellectuelles dans la société française. Les réactions de chacun à la lecture de ce livre en disent long sur sa sensibilité propre : il y a désormais, en matière politique, un test Houellebecq. »

Julliard a peut-être exagéré, mais il ne s’est pas trompé : il existe bien un test Houellebecq, qui peut nous aider à mieux comprendre les tendances à la fois islamophobes et conformistes d’une partie significative de l’intelligentsia française, en ce début de XXIe siècle.

En fin de compte, et contrairement à l’opinion de ses admirateurs, il n’y a pas une once d’utopie dans le roman de Houellebecq, qui apparaît bien comme une pure dystopie. Ce roman est un nuage noir goudronneux, enrobé dans du coton parfumé afin de donner de la consistance à l’identité friable d’un nationalisme en crise. Le bon sens montre que la théorie de la France devenant un État musulman en 2022 ne peut être rien d’autre qu’un épouvantail menaçant. La description d’une minorité musulmane, aujourd’hui plutôt située au bas de l’échelle sociale, qui exercerait une domination toute-puissante sur une majorité absolue de Français soumis, vise explicitement à exploiter des sentiments de peur au sein d’une culture ayant, quelque part, perdu la confiance en soi. Citer, comme le fait Houellebecq avec insistance, l’ayatollah Khomeyni selon qui « si l’islam n’est pas politique, il n’est rien », dans un État où vivent peut-être cinq millions de musulmans, mais où il n’y a pas un seul député de foi coranique vise aussi, notamment, à doper la vente de livres (15).

On peut donc dire, sous forme de paraphrase, que si Soumission n’est pas un livre politique (antimusulman), il n’est rien. Et si l’on remplaçait les musulmans par les juifs, l’on pourrait qualifier le message du livre de « belle haine », selon le qualificatif appliqué à la judéophobie, il y a près de cent vingt ans.

Je me suis demandé si un romancier français connu aurait osé écrire, en 2015, un livre sur la France qui serait devenue un État juif. Une imagination de type houellebecquienne pourrait-elle, par exemple, évoquer un président de la République nommé Pascal Strauss-Lévy, juif rusé mais politicien modéré, lié à des groupements financiers internationaux, et qui, avec l’aide du CRIF, du club Le Siècle, du Parti socialiste, du Parti des Républicains, d’Israël et du lobby pro-sioniste à Washington a réussi à se faire élire à la présidence.

Strauss-Lévy nomme immédiatement le philosophe Alain Gluckskraut comme ministre de l’Éducation nationale. Les intellectuels commencent à se convaincre de la supériorité de la morale juive antique, et plusieurs gens de médias exigent que la dépouille mortelle d’Emmanuel Levinas soit transférée au Panthéon. À la tête de cette campagne se trouve le journal satirique Beni Hebdo, dont le rédacteur en chef est nommé à la direction de France Inter […]. La vie quotidienne connaît aussi des changements. Un complet silence s’instaure le vendredi soir et le samedi (jour du shabbat) […]. « Grâce à Dieu » (et peu importe lequel) personne ne pourrait publier aujourd’hui, ni en France ni en Europe, une telle fiction politique démoniaque, et être invité, avec tous les honneurs, au journal télévisé de 20 heures, à la veille de sa parution en librairie (16). Il n’y a qu’Alain Soral, avec son obstination perverse, pour publier sur son site internet La France juive, le pamphlet efficace et venimeux d’Édouard Drumont, diffusé, notamment, en direction des jeunes frustrés et désemparés, dans certains quartiers. Ce livre qui, en 1886, en 1938 et en 1943 était considéré comme légitime, « normal », et intéressant, au point d’être devenu un best-seller affolant, est, aujourd’hui et à juste titre, perçu comme inadmissible. Le prix à payer pour ce changement de mentalité politique envers les juifs a été, comme l’on sait, très élevé. Personne n’est encore à même de prédire ce que nous risquons d’avoir à payer pour la fabrication de la peur des musulmans dans l’Europe actuelle.

 

— Ce texte est extrait de La Fin de l’intellectuel français ?, de Shlomo Sand. Sauf mention contraire, les notes sont de l’auteur.

Une sacrée papesse

Vous n’avez jamais entendu parler du pape Jean VIII ? Normal, car ce pape du IXe siècle n’a guère laissé de traces, sur le plan dogmatique ou politique. En fait, il a même disparu de la liste officielle des successeurs de Pierre comme des archives de l’Église. Il faut dire que c’était… une femme. Plus précisément une bénédictine allemande, dont Emmanuel Roïdis, un écrivain grec de la seconde moitié du xixe, a retracé l’histoire (ou la légende) avec érudition, verve et des tombereaux d’ironie. Ce récit a stimulé par ricochet la verve de Laurence Durrell et d’Alfred Jarry, qui l’ont traduit dans leurs langues respectives.

Jean/Jeanne était non seulement moine mais fille de moine (chose légale avant le Xe siècle), et son père évangélisait la Westphalie. Non sans mérite : « Son corps devint peu à peu méconnaissable : les Frisons lui arrachèrent l’œil droit, les Lombards lui coupèrent les oreilles, les Thuringiens le nez, et les habitants sauvages de la forêt d’Hercynie, voulant exterminer la race des moines, lui coupèrent… tout espoir de paternité. » Heureusement, si l’on peut dire, l’épouse du malheureux moine fut violée par une compagnie de Saxons, et donna naissance en 818 à une petite fille qui manifesta d’emblée la piété la plus vive : elle refusait de téter le vendredi et les jours maigres. Éduquée par son père (non biologique) dans toutes les subtilités de la théologie, de la dogmatique, de la scolastique, la fillette fut promenée d’évêché en évêché comme un ours savant. Un rêve l’avertit de sa destinée et orienta ses ambitions vers la carrière ecclésiastique. Devenue orpheline, échappant de justesse à un viol collectif par un groupe de moines porteurs de reliques (elle se défendit avec l’aide du tibia de saint Marcellin, et une barbe miraculeuse lui poussa, éloignant les moines libidineux), elle se réfugia dans un couvent (mixte), où elle copia les soixante-sept livres de la bibliothèque. Là, elle frôla la sainteté. Mais un jeune bénédictin parvint à la divertir, et même, à force d’arguties théologiques, à la subvertir. L’époque était aux idées larges : « D’après le sage Archigène, la tempérance est la plus violente des drogues aphrodisiaques ; les Francs faisaient donc bien d’exclure de telles drogues de leurs cloîtres. »

Jeanne et Fromentin (le moinillon) connurent moult aventures, en Germanie, puis en France, puis en Grèce, puis en Italie. Ils rencontrèrent beaucoup de voyous, mais aussi de saints hommes, comme le prieur de l’abbaye de Fulda (inventeur d’un instrument pour baptiser les bébés in utero). Ils circulaient dans un monde resté simple : « À cette époque les prêtres d’Occident, occupés exclusivement à se livrer à la débauche et à amasser de l’argent, n’étaient pas encore possédés par cette manie de juger et de brûler les hommes. »

En Orient, Jeanne apprit de prélats qu’il fallait « préférer l’œuf d’aujourd’hui à la poule de demain ». Comme « elle était intelligente et réfléchie », elle se forgea « une sorte de christianisme sans Christ, de même que les cuisiniers habiles arrivent aussi à fabriquer une aillade sans ail ». Elle laissa Fromentin sur le rivage grec et monta à Rome, où elle se fit élire pape par des électeurs moins sensibles « à la physiologie de la Sainte Trinité » et aux subtilités théologiques qu’aux fastes et aux plaisirs garantis par le Vatican. Mais, papesse, elle s’ennuya à nouveau, et « l’ennui amollit les âmes des femmes ». Elle tomba amoureuse de son jeune camérier, et l’irréparable survint : en pleine procession pour l’excommunication des sauterelles qui ravageaient les récoltes chrétiennes, elle s’évanouit et accoucha ; et la foule indignée jeta dans le Tibre « et papesse et papelet ».

Dans cette histoire, les sauterelles ne sont pas les seules à être excommuniées. Le saint synode de l’Église grecque orthodoxe fera connaître à l’auteur, Emmanuel Roïdis (dont le nom grec veut dire « grenade »), le même sort à la parution de son livre, en 1866. Il ne l’avait pas volé. Non seulement l’ouvrage fourmille d’allusions salaces ou anticléricales, mais surtout, pas une occasion n’est perdue d’y célébrer – outrage insupportable – la supériorité de l’Église catholique. Ainsi, écrit l’auteur, l’orthodoxie perpétue-t-elle l’étrange habitude des moines de « chanter, même éveillés, du nez… ce qui rend chaque jour plus désertes les églises, la piété plus froide, et plus légères les aumônes des orthodoxes… qui ne vont plus qu’une fois par an à l’église, en se bouchant les oreilles ».

Le paradoxe de cet ouvrage sulfureux, c’est qu’il fut consacré par le public grec comme un classique moderne, et même plus : comme l’ostensoir de la littérature grecque moderne en langue classique – la katharevoussa, la langue pure.

 

extrait papesse

Une vraie performance d’écrivain

Avant l’arrivée au pouvoir des nazis en janvier 1933, 241 000 exemplaires de Mein Kampf avaient trouvé preneur. Après, les ventes atteignirent des sommets : pendant la seule année 1933, près de 1 million d’exemplaires ont été vendus. En 1939, plus de 5 millions de volumes au total avaient été ou commercialisés ou distribués à l’occasion de remises de prix dans les écoles, de mariages, d’adhésions au parti et autres événements du même acabit. En 1944, le chiffre flirtait avec les 12 millions.

Mais quid de la réception réelle ? Le livre fut-il également lu à grande échelle ? Pas du tout, lit-on couramment. Mein Kampf passe pour le best-seller le moins lu de l’histoire allemande. Pour comprendre comment cette opinion s’est installée, il faut prendre connaissance de l’enquête de plus de 600 pages qu’un ancien collaborateur de l’Institut d’histoire contemporaine de Munich, Othmar Plöckinger, a publié en 2006 (1) . Selon lui, ce sont les rivaux nazis d’Hitler et ses opposants qui ont très tôt répandu l’idée que même les membres les plus éminents du parti n’avaient pas eu la patience de lire un ouvrage aussi aberrant et mal écrit. Après 1945, cela devint un élément essentiel du discours de justification : on ne l’a pas lu parce qu’il était tout simplement illisible – indigeste sur la forme, confus sur le fond et d’une monotonie insupportable.

Les critiques publiées à l’époque et l’historiographie postérieure donnèrent de la crédibilité à cette thèse. De nombreux articles parus au cours des années qui ont suivi la sortie de Mein Kampf se plaisent à dresser la liste de ses naïvetés stylistiques et conceptuelles ou de ses pesanteurs et les fustigent avec dédain, exprimant un rejet total.
Dans son roman à clé Erfolg (1930), Lion Feuchtwanger a dressé le portrait d’un Hitler (alias Rupert Kutzner dans le roman) en bonimenteur dépourvu de tout projet à long terme. Il était prêt à concéder que la défense d’Hitler lors du procès consécutif à sa tentative de putsch avait été « grandiose ». Mais il jugeait le style de Mein Kampf inacceptable. Les « 164 000 mots » que comptait le livre équivalaient, selon lui, à « 164 000 atteintes à la grammaire ou à la stylistique allemande ».

Ce type de jugement continue d’émailler l’historiographie après 1945 et prévaut encore aujourd’hui. Il ne se trouve aucun historien, ou presque, qui ne rejette le style de Mein Kampf. Car on ne saurait admettre l’inadmissible : qu’Hitler ait pu produire un livre efficace, qu’il ait accompli une vraie performance d’écrivain. Nous aimons à croire qu’il n’en était pas capable. Cette conviction amène bien évidemment à se demander si ses écrits étaient étrangers à la fascination qu’a exercée Hitler. Ne l’ont-ils en rien étayée ?

Les réponses des historiens m’ont semblé si peu convaincantes que je me suis senti tenu d’en faire l’expérience par moi-même. Et un congrès consacré à Hitler au centre germano-italien de la Villa Vigoni, en 2009, a achevé de m’y inciter. Aux livres qui devaient m’accompagner dans mon voyage en Sardaigne s’est ajouté un exemplaire de Mein Kampf que mes beaux-parents avaient reçu à l’occasion de leur mariage, le 20 mars 1942, et avaient conservé pour sa valeur de document historique (non sans avoir arraché la page avec la dédicace). J’avoue que je me sentais mal à l’aise et je continue d’y voir aujourd’hui une sorte de péché contre le savoir-vivre.

Ce livre suinte la haine et la méchanceté. Des crimes sans pareil en sont issus ; une honte incommensurable y est attachée. On ne saurait s’afficher avec lui et encore moins dans le parc d’un hôtel, au milieu d’hôtes qui sont là pour passer des jours insouciants. Pour éviter tout scandale, je l’ai dissimulé dans le papier scintillant noir et or d’un magazine consacré aux montres de luxe, je me suis assis sous un olivier à l’écart et, à l’abri de son ombre clairsemée, un crayon Faber-Castell vert mousse à la main, je me suis abandonné à la lecture pendant quelques jours. Ce fut une expérience stupéfiante.

La présomption qui se déploie dans Mein Kampf laisse pantois. À travers l’auteur – veut faire croire celui-ci à ses lecteurs –, c’est un tribunal universel qui s’exprime. Certes, il vient d’un milieu modeste et prétend avoir eu une jeunesse difficile. Mais si le destin lui a fait emprunter cette voie, laisse-t-il entendre, c’est pour qu’il comprenne plus vite et mieux que tout autre le moteur de l’histoire du monde.

Comme le suggère le titre du deuxième chapitre, inspiré de Goethe, « Années de souffrance et d’apprentissage à Vienne » (2), il aurait survécu tant bien que mal dans la « ville des Phéaciens », luttant contre la faim tout en lisant « infiniment » et en se rendant souvent à l’Opéra et au Parlement. Vienne, ce « foyer de nationalités disparates », était l’endroit qu’il lui fallait pour, grâce à la « génialité de la jeunesse », tout « repenser de façon approfondie » et se créer cette « vision du monde » simple, destinée à devenir le « fondement granitique » de son évolution ultérieure et de son action présente. Cela continue ainsi et, pour peu qu’on s’intéresse à l’histoire, ce n’est pas ennuyeux, mais de plus en plus effarant : on voit un individu se dilater sur presque 800 pages jusqu’à devenir un être omniscient et omnipotent.

 

Que ne prétend-il pas avoir compris ? Que l’empire des Habsbourg n’est plus qu’une « momie » et un fil à la patte de l’Allemagne ; que l’héritier du trône François-Ferdinand, assassiné en 1914, a procédé à une ignominieuse « slavisation » de l’Autriche ; que la politique d’alliance allemande a échoué parce que la monarchie austro-hongroise était condamnée à disparaître et qu’on ne pouvait pas compter sur l’Italie ; que le mouvement pangermaniste n’est pas à même de régénérer la nation parce qu’il reste « bourgeois, élitiste, sourdement radical » et répugne à recruter « des partisans issus de la masse » ; qu’on ne trouve au Parlement que des représentants de la moyenne des gens, mais pas de vrai chef ; que la masse est « semblable à la femme » et qu’elle aime la plupart du temps « la force et la brutalité impitoyables » d’un chef qui sait ce qu’il veut ; que « le combat de la social-démocratie contre l’économie nationale » ne sert qu’à préparer « le terrain pour une domination du capital financier et boursier international » ; que la doctrine marxiste n’a été inventée et diffusée que pour rendre possible la « domination d’être inférieurs » ; que les juifs sont le fléau de l’Univers. Mais aussi qu’il se trouve quelques hommes politiques « de génie » dont l’exemple est instructif, comme l’a montré Karl Lueger, le « maire authentiquement génial » de Vienne, « le maire allemand le plus impressionnant de tous les temps », qui savait à quoi s’en tenir avec ses juifs (3).

Et à partir de ces « années d’apprentissage et de souffrance » aussi éclairantes que difficiles, que n’a-t-il accompli ? Le voilà brillant « officier instructeur » ; le voilà fondateur et idéologue non seulement d’un nouveau parti, mais d’un « mouvement » qui lui empruntera bientôt son nom ; le voilà propagandiste en chef de ce mouvement, il vole aux communistes la couleur rouge et invente les étendards marqués d’une croix gammée ; le voilà l’orateur le plus célèbre d’Allemagne, capable de remplir les plus grandes salles ; il traite avec les généraux et les ministres à propos du cap à suivre en Bavière ; après qu’on a laissé échouer, par traîtrise, son putsch du 8 novembre 1923, il met tous les dirigeants bavarois dans l’embarras grâce à ses discours grandioses devant le tribunal et gagne le respect de la presse internationale.

L’historien américain Thomas Weber a qualifié à juste titre Mein Kampf de « roman d’apprentissage d’Hitler ». Celui-ci décrit sa vie d’après le modèle des autobiographies et des romans d’apprentissage classiques : commençant par le lieu de naissance et la maison parentale, il passe en revue et évalue tous les facteurs et toutes les circonstances qui ont eu une influence sur son évolution. Mais Mein Kampf se distingue de la plupart des autobiographies et romans d’apprentissage en ce que son héros ne connaît pas de crises sérieuses, qu’il ne s’écarte jamais du droit chemin. Des difficultés et des obstacles, oui, bien sûr, mais il les surmonte, s’y opposant à chaque fois « avec toute la résolution de [s]on être » et « une volonté inébranlable dans [s]on cœur », devenant très tôt un rebelle et même un « révolutionnaire » : contre son père qui veut en faire un fonctionnaire ; contre l’Académie qui ne veut pas reconnaître son talent de peintre et d’architecte ; contre l’inconcevable fatalité qui fait que « tous les Allemands n’ont pas le bonheur d’appartenir au Reich de Bismarck ».

Tandis qu’Hitler récapitule comment il est venu à bout de toutes ces difficultés, son livre devient une épopée dont on ne pourrait s’empêcher d’admirer le héros si l’on ne connaissait la réalité, si l’on ne savait à quel point les débuts d’Hitler furent minables, ses exploits de soldat douteux, les prémices de sa carrière politique équivoques et ses menées avant sa tentative de putsch hasardeuses.

Mein Kampf se veut une somme politique qui ne doit rien aux élucubrations des « théoriciens à lunettes » mais repose uniquement sur les expériences d’un réaliste « sans concession » et d’un analyste « de génie ». La conscience qu’a Hitler de sa propre valeur est tellement incroyable, le caractère suggestif de sa logorrhée, l’accumulation de vérités et de fantasmes sont si puissants que plus on le lit, plus on est porté à croire que ce livre n’a pas seulement provoqué la dérision et le rejet, comme ses critiques nous l’assurent, mais qu’il a aussi pu susciter admiration et ralliements.

 

Lire Mein Kampf ? L’historien allemand Joachim Fest, sans doute celui qui a le mieux caractérisé l’ouvrage, juge sa lecture « fatigante » et repoussante, avec ses « circonlocutions contournées et alambiquées, dans lesquelles s’unissent lourdement l’envie d’afficher sa culture bourgeoise et la boursouflure de la langue administrative autrichienne ». Il ne manque pas de citer la phrase qui, depuis l’essai de l’auteur satirique Walter Mehring Mein Kampf gegen die deutsche Sprache (« Mon combat contre la langue allemande »), paru en 1935, passe pour l’exemple par excellence des déficiences intellectuelles et stylistiques d’Hitler : « Celui qui ne s’est pas lui-même trouvé dans les pinces de cette couleuvre constrictrice n’apprendra jamais à connaître ses dents venimeuses. » Le journaliste Rudolf Olden la commenta aussi en 1935 : « En l’espace de quelques mots, il y a tant d’erreurs qu’un essai entier suffirait à peine à en rendre compte. Une couleuvre n’a pas de pinces et un serpent qui peut étreindre quelqu’un n’a pas de dents venimeuses. Quand une personne est étranglée par un serpent, cela ne lui apprend donc jamais à connaître ses dents. » (4)

C’est vrai, mais c’est méconnaître l’efficacité de la phrase. Ce qui importe ici n’est pas l’exactitude biologique. Les « savants », comme Hitler les appelait avec mépris, peuvent bien s’indigner. L’important, c’est de faire sentir à un lecteur réceptif ce qu’est la détresse matérielle durable : un destin non seulement oppressant mais qui expose aussi l’intéressé à une morsure mortelle. Du reste, on ne trouve pas tant de catachrèses de ce genre dans Mein Kampf, sans quoi on ne serait pas contraint de prendre toujours cette phrase comme exemple.

Dans sa préface, Hitler écrit qu’il ne s’adresse « pas à des étrangers, mais aux partisans du mouvement, qui y adhèrent de tout leur cœur et dont l’esprit aspire désormais à être éclairé de l’intérieur » sur leur Führer, ses motivations et ses objectifs. Or si, en effet, on essaie de lire Mein Kampf avec les yeux d’un adepte, réel ou potentiel, tout paraît différent, les catachrèses se métamorphosent en de puissantes images, les phrases interminables en proclamations dont il convient de faire l’exégèse avec dévotion. Vaut ici ce que le grammairien Terentianus Maurus a résumé dans une formule frappante : Pro captu lectoris habent sua fata libelli (« C’est la disposition du lecteur qui détermine le destin d’un livre »).

Il n’est pas même nécessaire de consulter l’ouvrage avec les yeux d’un sympathisant pour y voir un produit efficace. Même contournées, les phrases ne sont pas incorrectes grammaticalement. Même alambiquées, elles ne sont pas incompréhensibles. Elles présentent des difficultés mais procurent au lecteur persévérant le sentiment gratifiant d’être parvenu à rassembler avec précision les pièces du puzzle. L’écriture tortueuse n’est pas le signe d’une défaillance ou d’une négligence, elle résulte d’un parti pris stylistique. Celui-ci se traduit d’abord, pour l’essentiel, par une complexité de principe – conférant au propos un vernis de réflexion profonde qui paraît refléter des contraintes objectives –, et ensuite par ce recours aux images qui a pour but de rendre parlantes des idées abstraites.

À cela s’ajoutent un tas de termes explétifs, dont la fonction est de renforcer, intensifier, dramatiser, ainsi que l’emploi de superlatifs absolus, où le référent de la comparaison n’est pas exprimé et par lesquels on veut montrer que l’on a affaire à un indépassable – pardon, au plus indépassable, au « plus mortel ennemi de la germanité », par exemple, contre lequel il faut recourir aux « derniers moyens », aux « plus brutaux ». Tout cela, du reste, n’est pas propre à Hitler mais se retrouve dans tous les écrits de propagande des autres groupes extrémistes et dans une bonne partie des œuvres de l’époque proposant une vision globale du monde. Bref, partout où les affirmations à l’emporte-pièce, les injonctions pressantes et même décomplexantes sont de rigueur.

 

Ce qui distingue le style d’Hitler, c’est son goût des conclusions simplificatrices, exposées en sentences frappantes, comme lorsque à la fin d’une série de passages sur le combat pour l’espace vital on lit : « C’est par le combat perpétuel que l’humanité a acquis sa grandeur – c’est par la paix perpétuelle qu’elle court à sa perte. » Relève aussi du style typiquement hitlérien le recours aux injures quand il s’agit de discréditer des principes politiques comme des « fumisteries caritatives » ou de rabaisser leurs représentants en les traitant de « bandits », de « crapules », de « lavettes », de « nullards mentalement dépendants » ou de « trafiquants parlementaires ».

La lisibilité, l’intérêt, la force de conviction (pour peu qu’on ne s’interdise pas a priori d’y être sensible) et l’effet de suggestion sont étayés par la structure rhétorique et la disposition typographique. On en trouve un bon exemple dans le chapitre viennois : Hitler commence par y évoquer en quelques phrases l’époque prétendument si dure où il était ouvrier pour, à partir de cette expérience, expliquer un problème social général, à savoir la prolétarisation de beaucoup de jeunes gens qui affluaient alors de leur village dans la métropole. Il décrit donc comment un « gars de la campagne » émigre à la grande ville, y trouve difficilement du travail, perd peu à peu confiance en lui, sombre dans la dépression et devient la victime sans défense d’exploiteurs.

La page et demi sur laquelle s’étend cette description est suivie d’un paragraphe distinct composé de deux phrases censées certifier ce qui précède et lui donner du relief : « Ce processus, j’ai pu le suivre mille fois de mes propres yeux. Plus je voyais ce petit jeu, plus grandissait mon aversion contre les grosses villes qui commencent par attirer avidement les gens pour ensuite les broyer si cruellement. » Suivent de nouveau deux phrases isolées typographiquement qui, dans un parallélisme grammatical rendant l’antithèse frappante, tirent la triste conclusion et désignent le vrai scandale de ce processus d’aliénation et de paupérisation : « Quand ils sont arrivés, ils faisaient encore partie intégrante de leur peuple ; en restant, ils ont été perdus pour lui. »

 

Les phrases isolées qui mettent en relief ce qui a été présenté ou suggéré précédemment, qui tirent des conclusions, marquent les coupures ou les résolutions et visent à tenir le lecteur en haleine forment un principe structurant essentiel reflétant la conception dramatique de la vie qu’avait Hitler et son décisionnisme (5) : « Là, on y ajouta la dernière touche. » « Je restai plus d’une fois, là, paralysé. » « De chétif citoyen du monde, je m’étais transformé en antisémite fanatique. » « Ainsi arrivai-je à l’hôpital de Pasewalk, en Poméranie, et là il me fallut vivre la Révolution. » « Mais je décidai de devenir un homme politique. »

On pourrait encore citer d’autres procédés : le vocabulaire archaïsant ; la terminologie néodarwinienne (« le droit des seigneurs », « le droit du plus fort ») ; à l’occasion un mot étranger raffiné ; des mots composés fielleux comme « Babylone des races » (« Rassenbabylon ») pour Vienne et « honte de novembre » (« Novemberschande ») pour la révolution allemande ; les anaphores ; les inversions emphatiques ; les antithèses frappantes (« sang »-« race », « peuple »-« dynastie ») ; le travail sur les assonances. Cette liste non exhaustive prouve assez qu’Hitler avait à sa disposition un large registre d’outils rhétoriques et stylistiques. Malgré quelques bévues, ce n’était pas un branquignol mais un auteur conscient de ses moyens, parfaitement à même de produire un livre d’une certaine envergure rhétorique et stylistique et d’une efficacité considérable.

Quelle conclusion en tirer ? D’abord ceci : on ne devrait pas prendre pour argent comptant l’avis des contempteurs esthètes de Mein Kampf, pour qui l’ouvrage était une catastrophe stylistique totale et ne pouvait donc trouver un grand écho. L’affirmation de Feuchtwanger selon laquelle les « 164 000 mots » de Mein Kampf – ailleurs il parle de 140 000, mais en fait il y en a 230 590 – équivaudraient à autant d’atteintes à la langue, Brecht y a déjà répliqué de façon sarcastique dans son Roman des Tuis (6) : « Les Tuis se moquent de l’ignare Hu-ih. Son parcours. Les 53 000 fautes de langue que contient son livre Comment j’y suis arrivé. En attendant, celui-ci triomphe au-dehors. » La princesse Mechthilde Lichnowsky, une amie tardive du critique Karl Kraus, a épluché chaque page du premier volume de Mein Kampf, rempli deux cahiers de son journal de commentaires critiques et, dans l’essai (inédit) qui les condense, est parvenue à la conclusion que la langue d’Hitler était « l’allemand d’un commis mégalomane. L’allemand des réclames. Un allemand pour lequel une seule désignation semble appropriée : du verbiage juif ! »

Cela, avec tout le respect dû à Son Altesse, Hitler aurait pu lui-même le dire et de la même façon embrouillée. Les rejets radicaux et les dénonciations passent à côté de l’essentiel. Si l’on veut faire avancer la connaissance historique, il convient de porter un jugement nuancé, même dans le cas d’Hitler. Joachim Fest a pu remarquer qu’on trouve dans Mein Kampf, « au milieu de son pompeux désordre conceptuel, des réflexions pertinentes qui, certes, sont le produit direct d’une profonde irrationalité, mais souvent aussi prennent la forme de formulations percutantes ou d’images saisissantes. »

Que conclure de ces observations pour le débat actuel sur l’édition savante ? D’abord, ceci : la force du livre ne doit pas être sous-estimée. D’après mon expérience de lecteur, elle réside moins dans ses thèmes et ses arguments que dans l’art avec lequel l’auteur a su se mettre en scène.

Hormis l’antisémitisme et les diatribes contre le « capital financier international », les thèmes abordés – l’agonie des Habsbourg et la politique d’alliances de l’Allemagne avant 1914, les colonies, le peuple à qui manque un espace vital – sont aujourd’hui dépassés. Les arguments qu’il utilise pour justifier son antisémitisme et déprécier le marxisme restent rudimentaires et ne sauraient convaincre qu’un lecteur prenant tout ce que raconte Hitler pour argent comptant et voyant en lui un prophète inspiré.
Ensuite, la force de Mein Kampf ne saurait être désamorcée par le simple déni, mais par un travail d’éclaircissement et de déminage. Aux mensonges que nous sert Hitler, qui visent à le faire passer pour un héros et à magnétiser le lecteur, les commentaires doivent servir à opposer les vérités biographiques de sa jeunesse chaotique. Il faut aussi, par une exégèse critique, démolir l’insupportable conglomérat de demi-vérités historiques et de projections fantasmatiques qu’il présente comme des faits avérés.
Cet article est paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung le 8 août 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Le quasi-État kurde de Syrie

Pour qui cherche le moindre rayon de lumière dans la nuit syrienne, le mieux à faire est de se rendre dans le nord-est du pays. Là, quelque 2,2 millions de Kurdes ont créé un quasi-État étonnamment sûr – et étrangement peu connu à l’étranger. L’aviation de Bachar al-Assad ne lâche pas ses bombes-barils sur la région. Le port du niqab n’y est pas imposé par les exécuteurs des basses œuvres de Daech. Aucune frappe aérienne turque ne fait fuir les civils comme le font les attaques de l’armée d’Ankara contre les bases des milices kurdes à la frontière avec l’Irak.

La sécurité est bien sûr un concept relatif. Les voitures piégées et les attentats-suicides commis par les assassins de l’État islamique ôtent régulièrement des vies dans cette région syrienne de 400 kilomètres de large qui s’étend entre le Tigre et l’Euphrate. Mais, au regard des normes en vigueur dans le reste du pays, la région paraît tranquille.

Les 2,2 millions de Kurdes représentent 10 % de la population syrienne. Au printemps 2011, comme leurs compatriotes arabes des autres villes du pays, ils ont manifesté publiquement en faveur de la réforme à Kamechliyé, la principale métropole de la région. Mais Bachar al-Assad s’est montré plus clément avec eux qu’avec les contestataires du reste de la Syrie. En avril 2011, il a accordé la citoyenneté à 300 000 Kurdes jusqu’alors apatrides (1) ; et, en juillet 2012, il a même retiré ses troupes de la zone, au motif qu’il en avait un besoin plus urgent au cœur de la Syrie, à Alep, à Damas et dans toutes les villes situées entre les deux.

Les milices kurdes, les Unités de protection du peuple (YPG), se sont rapidement assuré le soutien de la plupart des adultes de moins de 30 ans et ont pris le contrôle de la région, qu’elles divisent en trois « cantons » et appellent Rojava (tiré du mot kurde roj, soleil, cela signifie l’Ouest, le Kurdistan occidental). Les autres zones de peuplement kurde se trouvent en Turquie, en Iran et en Irak.

Au cours des trois années suivantes, les YPG ont entraîné et mis sur pied des troupes disciplinées, même si elles restent mal armées, et créé un système efficace de gouvernement local. L’interdiction de la langue kurde, levée en 1991 en Turquie, a duré vingt ans de plus en Syrie. Voilà qui donne la mesure de la répression exercée par le régime d’Assad et explique pourquoi la plupart des adultes du Rojava parlent mieux l’arabe que le kurmandji. Désormais responsables de leur propre mini-État, les dirigeants rétablissent l’usage de cette langue dans les écoles, à la télévision et à la radio.

Le kurmanji appartient à la famille indo-européenne et est apparenté au farsi. Comme les Iraniens, les Kurdes fêtent le Nouvel An, Newroz, le premier jour du printemps. Ce peuple montagnard à l’origine est apparu près du lac de Van, dans l’est de la Turquie. Son plus célèbre guerrier, Saladin, celui-là même qui reprit Jérusalem aux croisés, battait la campagne avec ses régiments le long de la Méditerranée au XIIe siècle. Aujourd’hui, de nombreux Kurdes vivent à Damas et à Alep.

Les Ottomans respectaient l’identité de cette population, et les Kurdes ont naturellement nourri l’espoir de créer un État indépendant au moment de la chute de l’empire, à la fin de la Première Guerre mondiale. Les Britanniques et les autres puissances occidentales le leur avaient promis par le traité de Sèvres de 1920 (2), mais Atatürk, le fondateur de la Turquie, a refusé d’appliquer le traité et les Européens ont revu leur position. Les Kurdes seront dès lors marginalisés en Turquie. Et, après plusieurs rébellions avortées dans les années 1920, des milliers d’entre eux fuient vers la Syrie, où le colonisateur français leur réserve un sort privilégié par rapport à la majorité arabe, notamment en leur attribuant la plupart des postes dans l’armée et la police.

Mais après l’indépendance du pays, en 1946, les nouveaux dirigeants répriment toute expression publique de la culture kurde, même si le pouvoir reconnaît les minorités arménienne, assyrienne et druze. Les Kurdes syriens sont arabisés et influencés par l’idéologie modernisatrice des villes. Aujourd’hui, rien ou presque ne témoigne plus de leurs origines montagnardes ou de leurs affiliations tribales. Alors que les vieillards, dans le Kurdistan irakien, portent souvent le sarouel – un pantalon bouffant maintenu par une ceinture –, ce costume traditionnel est rare dans le Rojava.

 

carte syrie region haut tension

 

Leur rêve d’État ne s’est pourtant jamais dissipé. Forts d’environ 32 millions de personnes à travers le monde, les Kurdes forment le principal groupe ethnique sans État. La rémanence de cette aspiration a contribué plus que tout autre facteur à la ténacité et à l’autosuffisance dont ils ont fait preuve durant les décennies de répression qu’ils ont subies dans les quatre pays où ils sont présents en nombre. Les Kurdes de Syrie ont dû attendre 2011 pour voir apparaître la première vraie opportunité de changement, alors que ceux d’Irak jouissent depuis 1991 d’une autonomie dans le nord du pays et que le PKK se bat depuis 1984 en Turquie pour l’autodétermination. À tous les niveaux de la société kurde syrienne, il existe à présent un puissant désir de lutter contre les pressions assimilationnistes du dernier demi-siècle et de faire revivre l’héritage culturel, à commencer par la langue et la littérature kurdes, ainsi que la célébration de Newroz par de la musique et des danses kurdes. En outre, cette population accorde plus d’importance à l’identité nationale qu’à la religion organisée. La plupart des religieux appartiennent au courant soufi, issu de la branche sunnite de l’islam, et aucun des dix partis politiques kurdes de Syrie n’est islamiste.

Malgré l’attention considérable prêtée à la guerre en Syrie par les médias du monde entier, aucun diplomate ni homme d’affaires étranger ne s’est rendu dans le Rojava, et seule une poignée de reporters l’a fait. La première – et brève – vague d’intérêt s’est produite en septembre 2014. Les combattants de Daech avaient foncé vers le nord depuis Raqqa, le siège de leur califat nouvellement proclamé, pour lancer une attaque-surprise contre le canton kurde de Kobané. Ils avaient pris des dizaines de villages, exécuté des dizaines de personnes n’ayant pas eu le temps de fuir et gagné la grande ville de Kobané, située sur la frontière avec la Turquie.

Les troupes kurdes ont résisté du mieux qu’elles pouvaient avec l’aide de guérilleros chevronnés du PKK. Après des appels au secours désespérés de l’YPG comme des responsables du Kurdistan d’Irak, alliés de Washington, les États-Unis ont commencé à bombarder les positions de Daech aux alentours de Kobané. Et plusieurs dizaines de peshmergas irakiens se sont également joints aux combats. Malgré les frappes américaines, la progression de l’EI s’est poursuivie et, en octobre, ses militants sont entrés dans Kobané, grâce à des renforts venus de Raqqa.

Il s’agissait du premier combat durable entre l’aviation américaine et l’État islamique, et des journalistes venus du monde entier, stationnés juste à l’intérieur de la Turquie, ont filmé les frappes d’artillerie de Daech et les impressionnants panaches de fumée provoqués par les bombes et les missiles américains. En montrant la population civile de Kobané en fuite vers la Turquie, les caméras ont alors aussi diffusé les premières images de flots de réfugiés kurdes syriens, un présage de la masse à venir un an plus tard. Pendant ce temps, les tanks et les véhicules blindés de transport de troupes turcs patrouillaient la frontière à quelques centaines de mètres des combats, sans lever le petit doigt.

 

Mais peu à peu, les combattants kurdes ont pris le dessus et, en janvier 2015, Daech s’est retiré, même s’il fallut encore trois mois pour chasser les djihadistes des villages situés au sud de Kobané. On estime que 1 000 hommes de Daech sont morts dans la bataille, un nombre considérable. L’YPG avait prouvé aux États-Unis qu’il était le groupe armé le plus aguerri avec lequel ils puissent s’allier en Syrie, et une coopération ouverte existe depuis. Une autre leçon cruciale a été tirée de l’épisode : l’usage de la force aérienne n’a guère de sens sans l’appui de troupes au sol, de préférence des gens du cru, capables de mettre à profit les bombardements. En juillet 2015, l’YPG, une nouvelle fois avec l’aide de l’aviation américaine, chassait Daech de Tall Abyad, ville également située sur la frontière turque (3). L’EI avait dès lors perdu deux des trois points de passage qui lui permettaient d’acheminer, via la Turquie, des volontaires étrangers, des fonds et de l’armement.

Lors de ma visite dans la région à l’automne, Idriss Nassan, le porte-parole kurde du canton de Kobané, me confiait que l’YPG projetait de libérer dans la foulée le dernier point de passage de Daech, à Djarabulus (4). En y parvenant, les Kurdes porteraient un coup stratégique à l’EI, limitant sérieusement sa puissance. Ils mécontenteraient aussi la Turquie, qui craint tout renforcement du mini-État que les Kurdes ont édifié sur plus de la moitié de la frontière turco-syrienne. Or le contrôle de la zone située entre Djarabulus et Azaz leur permettrait de relier les cantons de Djézireh et de Kobané avec la troisième partie du Rojava, l’enclave d’Afrin, et de créer une zone kurde presque tout le long de la frontière nord de la Syrie. Ayant durci leur position envers le PKK sur leur propre territoire depuis l’échec des négociations de paix à l’été 2015, les Turcs veulent à tout prix éviter l’émergence en Syrie d’une puissante entité kurde. Ankara a ainsi défendu l’idée d’une zone d’exclusion aérienne, contrôlée par les aviations américaine et turque dans la zone même, de Djarabulus à Azaz. Les responsables du pays prétendent que ce projet clouerait au sol l’aviation syrienne et créerait un refuge pour les civils fuyant les bombardements d’Assad. Mais les Kurdes y voient un dispositif qui permettrait aux Turcs de bombarder tout combattant de l’YPG pénétrant dans la zone.

Les États-Unis semblent avoir percé à jour cette ruse d’Ankara et refusent de soutenir l’idée de zone d’exclusion aérienne. Alors que je lui demandais si les États-Unis avaient donné le feu vert à l’YPG pour avancer sur Djarabulus, Nassan s’était montré confiant : « Sipan Hamo, le commandant de l’YPG, a dit que nous allions libérer Djarabulus et, quand il dit cela, c’est en coordination avec les États-Unis parce que nous faisons partie de la coalition internationale. »

À la mi-octobre, un avion américain larguait des munitions et des armes pour les Kurdes et leurs alliés des tribus arabes et turkmènes locales, une escalade substantielle dans l’aide militaire apportée par Washington. Quelques jours plus tard, le Premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu, annonçait que la Turquie avait frappé à deux reprises l’YPG, sans plus de précision. Il s’agissait en fait de tirs de mitrailleuses par-dessus la frontière. L’opération, qui n’a pas fait de victimes, semblait avoir pour but d’envoyer un message politique. Et Davutoğlu déclarait dans la foulée que la Turquie avait informé la Russie qu’elle ne permettrait pas aux États-Unis et aux troupes de l’YPG de franchir l’Euphrate. Ce à quoi John Kerry répliquait publiquement le 28 octobre, à Washington, par cette déclaration qui ressemblait à une semonce adressée au Premier ministre turc : « Nous sommes en train de renforcer notre campagne aérienne afin de contribuer à chasser Daech de la dernière bande de territoire de 110 kilomètres que l’organisation contrôle le long de la frontière syro-turque. » Deux jours plus tard, Barack Obama annonçait l’envoi de 50 soldats des forces spéciales dans le Rojava pour aider l’YPG et ses alliés à combattre l’EI.

Le bureau de Nassan se trouve à l’ouest de Kobané, dans l’un des rares bâtiments administratifs encore intacts. Ailleurs, les rues sont émaillées de ruines qui ressemblent à des crêpes de béton, écrasées par les bombes et les missiles américains. La bataille a fait un minimum de victimes civiles car la plupart des habitants avaient fui dès l’arrivée de l’EI.

 

Avant la guerre, Kobané ainsi que les 380 villages alentour étaient peuplés de 300 000 personnes ; mais au moment de l’attaque de Daech, la zone en comptait 500 000, en raison du flot d’Arabes, d’Arméniens, de Turkmènes et de Kurdes ayant fui d’autres villes syriennes. Quelque 150 000 habitants sont déjà revenus, selon Nassan, chiffre impossible à vérifier. Mais le bazar de la ville grouille d’activité et les rues sont pleines de femmes et d’enfants. Les familles réapparaissent.

Parmi les réfugiés de Kobané fuyant l’EI figurait le petit Alan Kurdi. Peu d’articles ont pourtant mentionné que le garçonnet de 3 ans, dont le corps retrouvé sans vie sur une plage turque avait provoqué à l’été 2015 une vague mondiale de compassion pour les réfugiés syriens, était kurde. Et certaines sources de l’opposition à Damas ont utilisé le drame pour affirmer, de manière trompeuse, que ses parents voulaient l’emmener, lui et son frère aîné, loin des bombes-barils d’Assad, pas de l’EI. Les dépouilles de l’enfant, de son frère et de sa mère sont enterrées sous des plaques de marbre gris dans le cimetière de Kobané, à côté de petits arbres à feuilles persistantes plantés dans de vieilles boîtes en fer-blanc qui contenaient autrefois de l’huile. Son père, Abdullah, a obtenu des autorités turques une autorisation spéciale pour faire franchir la frontière aux corps des siens, mais cette permission n’a pas été donnée aux dizaines de journalistes étrangers qui l’avaient escorté depuis Bodrum. La Turquie n’autorise pas non plus les travailleurs humanitaires à entrer dans Kobané pour reconstruire et déminer. Afin de contourner cet embargo cruel, il leur faut emprunter la seule voie possible, en franchissant le Tigre depuis le Kurdistan irakien sur un bateau à fond plat ou un étroit pont flottant, après quoi les attend encore une longue journée de voiture sur des routes constellées de nids-de-poule.

Depuis son retrait de Kobané, l’EI a changé de tactique. L’organisation utilise les attentats-suicides et les attaques-éclairs, moins susceptibles d’être la cible de frappes aériennes américaines que d’importants groupes de combattants et de véhicules blindés. Peu avant l’aube, en juin 2015, des hommes de Daech se sont ainsi glissés dans Kobané, vêtus d’uniformes de l’YPG pour éviter de se faire repérer. Ils ont tiré sur des civils et en ont tué près de 200, avant de trouver refuge dans une école du centre-ville. Il a fallu plusieurs jours pour les en extirper.

Les responsables des milices kurdes syriennes s’enorgueillissent de diriger non seulement une guérilla laïque, dépourvue de toute idéologie religieuse, mais aussi une armée où règne l’égalité entre les sexes, où des femmes combattent en première ligne. Fidan Zinar, qui a pris le commandement de l’YPJ (Unités de protection des femmes) à Kobané une semaine avant le raid de l’EI en juin, me confie qu’elle était une simple femme au foyer d’une petite ville de Syrie il y a trois ans encore. Elle a rejoint l’YPJ, « d’abord pour me défendre, ensuite pour défendre ma culture, ma langue, mon peuple et notre patrie ». Ayant participé à plusieurs affrontements contre Daech, elle explique : « Dans certaines opérations, nous agissons en tant qu’unité féminine distincte ; dans d’autres, nous nous mêlons aux unités masculines. Nous ne pouvons pas être sûrs que l’EI ne reviendra pas. L’organisation a encore des agents et des cellules dormantes ici, et il existe des failles dans notre système de défense. Mais les djihadistes peuvent seulement pénétrer en petits groupes ou utiliser des voitures piégées, et non plus mener une attaque d’envergure. »

À l’hôpital militaire de Kobané, je rencontre Asmin Siterk. La jeune femme, le bras gauche dans un bandage, a été blessée fin juillet, au cours d’une bataille pour chasser les combattants de Daech de Sarrin, une ville sur l’Euphrate à 80 kilomètres au sud de Kobané. « Nous faisions partie d’un groupe mixte de soldats, explique-t-elle. Plusieurs hommes ont été blessés comme moi. Nous avons eu six martyrs dans notre groupe, deux femmes et quatre hommes. »

Sur la route du retour vers l’est, je découvre d’autres preuves de l’engagement militaire des femmes. En treillis, elles participent au contrôle des papiers des chauffeurs aux nombreux check-points. Elles apparaissent aussi sur les photos de « martyrs » exposées à chaque poste militaire. À Kamechliyé, Amina Ossi, numéro 2 du ministère des Affaires étrangères du canton de Djézireh, estime à 50 000 le nombre de combattants et à 3 000 le nombre de martyrs tombés au cours des trois dernières années. La moitié, dans chaque catégorie, sont des femmes.

 

C’est en me rendant au bureau d’Amina que je suis tombé sur un spectacle à première vue déconcertant. Une statue d’Hafez al-Assad, l’ancien président syrien et le fondateur de la dynastie Assad, se tenait là, intacte, sur un rond-point du centre-ville. Non loin, deux photos de son fils, Bachar, étaient exposées dans la vitrine de Syrianair. Alors que les Kurdes font flotter leur propre drapeau rouge-vert-jaune dans toute la région, le drapeau national syrien était hissé au-dessus d’une allée de blocs de béton conduisant à l’entrée d’une petite garnison.

C’est l’une des complexités de la guerre syrienne. Le régime conserve le contrôle d’environ un dixième de Kamechliyé, de l’aéroport local et de la route qui y mène, ainsi que de la partie arabe d’Hassetché, ville située à environ 80 kilomètres au sud. Cette présence symbolique lui permet de prétendre tenir encore les capitales de toutes les provinces syriennes sauf Raqqa – qui est aux mains de l’EI – et Idlib – tenue par d’autres extrémistes, dont le Front al-Nosra et le mouvement Ahrar al-Sham. En échange, les Kurdes profitent du fait que Damas continue à payer les enseignants, les médecins hospitaliers et les autres fonctionnaires de la région. Un avion civil du régime fait toujours régulièrement la liaison entre Kamechliyé, Damas et Lattaquié. Pour les jeunes qui étudient dans ces villes et pour les hommes d’affaires, c’est un lien précieux, le voyage par route étant devenu trop dangereux.

Le Rojava abrite une partie des terres les plus fertiles de Syrie, où l’on cultive le blé, le coton et des légumes. Il possède aussi du pétrole, même si les « ânes opinants » – les pompes qui extraient l’or noir du sous-sol – sont à présent oisifs, faute d’investissements et de maintenance. Mais la plupart des produits de base et les médicaments disponibles dans les pharmacies de la région viennent de Damas dans des camions qui traversent le territoire de l’EI. Voilà encore l’une des complexités de la situation syrienne. Les dirigeants de Daech préfèrent taxer les chauffeurs que les bloquer et assiéger la région kurde, au risque de provoquer une recrudescence du conflit armé avec l’YPG. Selon certains militants anti-Assad, la présence du régime à Kamechliyé prouve que les Kurdes sont des collaborateurs. Un argument vigoureusement rejeté par les responsables de la zone, qui disent avoir deux ennemis, Daech et la Turquie, menaces plus immédiates à leurs yeux que celle qu’incarne Assad. Les djihadistes continuent de les attaquer partout où ils le peuvent. La Turquie est une présence menaçante qui a les moyens de faire franchir la frontière à ses troupes ou son aviation à n’importe quel moment. « La guerre est affaire de stratégie et de tactique. On ne peut pas combattre sur trop de fronts à la fois, m’explique Lawand Rojava, un commandant de l’YPG basé à Hassetché. Le régime d’Assad possède des avions et utilise des bombes-barils. Pourquoi risquer la vie de notre peuple en attaquant la base du régime ici, simplement pour prouver au monde que nous ne sommes pas les alliés d’Assad ? Nous devons penser d’abord aux intérêts de la population. Le régime réfléchit lui aussi stratégiquement. Nous avons eu de nombreux affrontements avec le pouvoir, mais il ne nous attaque pas en ce moment. »

 

En juin 2015 encore, Hassetché a subi une attaque de l’État islamique. Ses combattants ont infiltré la partie arabe de la ville et agressé les forces du régime. L’aviation syrienne a riposté, mais l’YPG est resté en retrait. C’est seulement quand les djihadistes ont investi les quartiers kurdes qu’ils ont demandé des frappes américaines. Sous le poids combiné des troupes au sol de l’YPG et de la puissance aérienne des États-Unis, Daech a fini par être repoussé, mais les Kurdes ont perdu 50 combattants, selon Lawand Rojava. Le commandant tient des propos peu flatteurs pour la performance de l’armée syrienne. « Différentes milices se battent aux côtés du régime. Certaines sont baasistes. D’autres sont issues des tribus arabes locales. Il y a aussi les Forces de défense nationales » – une milice volontaire qu’Assad a créée il y a deux ans pour compenser la baisse du nombre de conscrits. « Quand Daech est entré à Hassetché, de nombreuses unités du régime ont basculé du côté djihadiste. Il y a aussi de nombreux espions de l’EI à l’intérieur du régime. »

Comme à Kobané, où Daech avait pu mener une contre-attaque après son retrait de la ville, l’organisation djihadiste a montré à Hassetché qu’elle avait encore la mobilité nécessaire pour faire des victimes et terroriser la population. Une semaine avant ma visite de l’automne 2015, une équipe de l’EI s’était fait sauter, dans une voiture bourrée d’explosifs, à un check-point situé à l’entrée du quartier général de Lawand Rojava, tuant 3 soldats. Deux jours plus tôt, un kamikaze avait tué 20 civils à un autre check point, et un autre avait assassiné 43 civils dans une rue commerçante animée. Les journalistes kurdes à Kamechliyé n’étaient pas au courant de ces atrocités, signe flagrant que les autorités essaient d’éviter la diffusion des mauvaises nouvelles.

À Remelan, une petite ville syrienne proche de la frontière avec l’Irak et avec la Turquie, j’ai rendu visite à Salih Muslim, le coprésident du Parti de l’union démocratique (PYD), le principal parti politique kurde de Syrie, et dirigeant de fait de la région. Les milices YPG sont le bras armé du PYD. Comme Michael Gunter le rappelle dans Out of Nowhere, le PYD a été créé en 2003 en tant que branche syrienne du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan. En 1978, Hafez al-Assad avait offert au leader du PKK Abdullah Ocalan un sanctuaire en Syrie. Il s’agissait notamment pour lui d’avoir un atout dans sa manche pour négocier avec la Turquie. Mais il s’agissait aussi, écrit Gunter, « d’un échange de bons procédés : Assad autorisait les Kurdes de Syrie à rejoindre le PKK au lieu de servir dans l’armée syrienne, à condition que la guérilla d’Ocalan muselle les revendications des frères syriens. »

Ce modus vivendi a duré jusqu’en 1998, date où la Turquie a menacé d’entrer en guerre si la Syrie n’expulsait pas le PKK. Assad a cédé et envoyé Ocalan et ses combattants sous d’autres cieux. La plupart ont gagné le nord de l’Irak. Ocalan lui-même a cherché refuge dans différents pays, finissant par atterrir au Kenya, où il fut arrêté en 1999 au cours d’une opération turco-américaine. Il séjourne dans une prison turque depuis.

Salih Muslim, né à Kobané, a passé un moment dans une geôle syrienne en raison de ses activités militantes après que le PYD eut pris part à des manifestations contre le régime à Kamechliyé en 2004. À sa libération, il a rejoint un camp du PKK dans la zone montagneuse de Qandil, au Kurdistan irakien. Il n’est rentré en Syrie qu’en avril 2011, juste au moment du Printemps arabe.

 

Les États-Unis et l’Union européenne classent le PKK parmi les groupes terroristes, mais ils ont pris soin de ne pas faire de même avec le PYD. Salih Muslim est régulièrement en contact avec des diplomates américains et a été invité à rencontrer les dirigeants turcs à Istanbul en juillet 2013. Il les a alors assurés que le PYD ne demandait pas l’indépendance du Rojava.

Le ton posé et le comportement modeste de Salih Muslim dissimulent la volonté de fer qui l’a aidé à faire du PYD une force politique et militaire étonnamment puissante. Il ne fait aucun doute à ses yeux que la menace immédiate émane de l’EI, et que les États étrangers doivent considérer la lutte contre Daech comme leur objectif numéro 1 en Syrie ; même s’il soutient le remplacement d’Assad par un gouvernement d’union nationale. Quand je lui ai demandé si le régime d’Assad était près d’être renversé par l’EI, il m’a répondu : « S’il s’effondre à cause des salafistes, ce sera un désastre pour tout le monde. S’il s’effondre grâce à un accord négocié entre les autres acteurs, ce sera très bien. »

Favorable à des discussions de paix entre le régime et les forces non islamistes comme les Kurdes, aucun camp n’étant capable d’éliminer l’autre, Salih Muslim estime, en revanche, qu’aucune négociation n’est possible avec l’EI puisque l’organisation ne croit pas au compromis. « On ne peut imaginer aucune autre manière que la force pour en finir avec Daech et ceux qui partagent sa mentalité. Nous ne nous sentirons pas en sécurité dans nos foyers tant qu’il reste un seul djihadiste en vie. Ce sont des ennemis de l’humanité. » Muslim me parlait au moment même où le régime se livrait à Lattaquié à une démonstration de force militaire, mais c’était avant que ne commencent les frappes aériennes russes et qu’Assad ne rencontre Vladimir Poutine à Moscou. Le leader kurde a des contacts réguliers avec les diplomates russes (comme il en a avec les Américains) et déclare que de hauts responsables du pays lui ont donné l’assurance en septembre à Moscou que la Russie n’engagerait pas de troupes au sol en Syrie (5). « Nous et nos alliés arabes avons dit à plusieurs reprises que nous ne voulions pas d’armées étrangères en Syrie, ni d’invasion de qui que ce soit. Si les Russes transgressent cela, c’est une sorte d’invasion et notre peuple ne l’acceptera pas. »

Salih Muslim privilégie la coordination entre les aviations américaine et russe. Et du moment que ce n’est pas conçu uniquement comme une forme de soutien au régime Assad, il ne voit pas de raison pour que les États-Unis ne s’accordent pas avec l’armée syrienne et ne lui fournisse pas une couverture aérienne en cas d’offensive au sol contre l’EI. Puisque vaincre Daech est, selon lui, plus urgent que renverser le régime.

Le leader kurde anticipe déjà le jour où les milices de l’YPG fermeront le dernier point de passage de Daech à Jarablus. Le groupe armé pourrait alors foncer sur la capitale de l’EI à Raqqa, « avec l’aide d’autres ».

La relation du PYD avec les autres partis kurdes de la région est compliquée. La formation nie avoir un lien organique avec le PKK de Turquie. Même s’il vénère son leader emprisonné, Abdullah Ocalan, surnommé affectueusement Apo (« oncle ») et dont la photo figure bien en évidence dans les administrations et aux check-points, parfois même sur les épaulettes des soldats.

 

Les rapports avec les partis au pouvoir au Kurdistan irakien sont polis mais froids. Cela tient notamment à des raisons idéologiques, le parti syrien étant de gauche alors que les formations irakiennes sont de centre-droit ; mais cela tient surtout à la volonté du PYD d’être seul maître chez lui. Une récente rencontre entre Salih Muslim et le président du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, organisée et chaperonnée par Brett McGurk, l’envoyé spécial américain auprès de la coalition anti-Daech, s’est soldée par un échec : elle visait à faire accepter par Muslim le renfort de quelques milliers de peshmergas formés par les Américains en Irak, des hommes qui ont prêté allégeance à de plus petits partis kurdes syriens. Muslim a insisté pour qu’ils soient placés sous le commandement de l’YPG, sans succès.

Le PYD n’est pas à l’abri des critiques, même de la part de ses soutiens. La fatigue de la guerre est réelle, tout comme l’inquiétude que suscitent les longues périodes de service militaire pour les jeunes hommes et femmes. J’ai aussi entendu des gens râler à propos d’un nouveau décret plaçant sous contrôle gouvernemental les propriétés laissées vides par les réfugiés. Les autorités soulignent qu’il ne s’agit pas d’expropriation mais de pouvoir évaluer le nombre de bâtiments vacants et reloger ceux qui ont abandonné les villages vulnérables pour la relative sécurité des villes. Si les propriétaires reviennent, leurs maisons leur seront restituées.

Dans son livre, Gunter souligne que les Assad ont entretenu une « ceinture arabe » artificielle (al-Hizam al-Arabi) le long de la frontière turque en installant des populations arabes dans des villages créés là dans ce but, afin de séparer les Kurdes de Syrie des Kurdes du sud de la Turquie. Or les réfugiés turkmènes et arabes, qui ont aujourd’hui passé la frontière, affirment que le PYD procède à un nettoyage ethnique, à la déportation forcée et à la démolition des maisons. Certaines de ces accusations ont été reprises par Amnesty International. Les responsables du parti nient vouloir détruire la ceinture arabe. Ils expliquent que certains villages ont dû être abandonnés par des raisons de sécurité parce que leurs habitants avaient sympathisé avec les combattants de l’EI venus les infiltrer ; lorsque Daech est parti, les Arabes et les Turkmènes ont fui volontairement de crainte d’être soupçonnés d’avoir aidé les djihadistes et d’abriter des « cellules dormantes ».

Quel est l’avenir du Rojava ? Militairement, il semble relativement sûr. Au cours l’année 2015, l’YPG a infligé de lourdes pertes à Daech, qui n’a sans doute aucune envie de recommencer à l’affronter, même si l’EI se battra pour garder Djarabulus. En outre, l’ambition à long terme de Daech ne porte pas essentiellement sur les zones kurdes mais sur les régions arabes, que ce soit en Syrie, en Irak ou, au-delà, en Jordanie et en Arabie saoudite.

 

La Turquie complique la donne. Les négociations de paix entre Ankara et le PKK ont capoté à l’été 2015, et le pays a repris ses frappes aériennes contre les bases de la rébellion. J’ai demandé à Salih Muslim s’il craignait une intervention militaire turque, à un moment ou à un autre. Après tout, le Rojava est une longue et mince portion de territoire sur la frontière turque, qui n’est qu’imparfaitement défendue par les 50 000 hommes des milices kurdes. « Il y a deux ans, j’avais très peur d’une intervention turque, mais la Turquie n’est pas si libre que ça à présent », m’a-t-il répondu, apparemment confiant dans le fait que l’alliance de Washington avec l’YPG dans la lutte contre Daech limite les options d’Ankara.

Comme la plupart des Kurdes du Rojava – et j’ai entendu la même chose de la part de responsables kurdes irakiens à Irbil –, Salih Muslim croit que les récentes attaques du président turc Recep Tayyip Erdoğan contre le PKK visaient à attirer un soutien nationaliste à son parti lors des élections législatives du 1er novembre. Si telle était en effet la stratégie d’Erdoğan, alors force est de constater que la manœuvre a parfaitement fonctionné. Le Parti d’action nationaliste (MHP), de l’opposition, a perdu 40 de ses 80 sièges ; et le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdoğan a obtenu une nette majorité au Parlement après s’être présenté pendant la campagne comme le seul homme capable d’apporter sécurité et stabilité au pays. La question est aujourd’hui de savoir si Erdoğan va continuer ses attaques contre le PKK et, par extension, les Kurdes syriens, ou renouer le processus de paix avec le PKK (6).

Quoi qu’il décide, il semble n’y avoir aucune chance pour que le Rojava revienne sous contrôle arabe comme il l’était avant 2011. Avant les négociations de Genève en 2014, les Kurdes syriens avaient insisté pour être représentés dans une délégation séparée et refusé de se joindre à la coalition de l’opposition quand on l’avait exigé d’eux (7). Au terme de presque cinq années de guerre, la Syrie est fragmentée, et il est douteux que Damas redevienne jamais le siège puissant de l’État central. Le mieux que l’on puisse attendre est un système fédéral, soit par un changement constitutionnel formel, soit de fait. Le pouvoir de Damas pourrait être remplacé par des dirigeants ou des seigneurs de la guerre rivaux dans les différentes villes du pays. Islamiste ou laïc, aucun groupe de gouvernants arabes ne sera facilement accepté par les Kurdes de Syrie. Leur langue renaît. Ils gèrent leur propre système éducatif et de véritables médias locaux. Ils ont goûté aux bienfaits de l’autonomie et résisteront à toute tentative de la leur reprendre.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 3 décembre 2015. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Les maîtres du temps

Reprenant le titre du traité de Cicéron, De natura deorum, le dernier roman d’António Lobo Antunes (le vingt-sixième depuis 1979) mène ses lecteurs à travers les méandres ténébreux du pouvoir. Dans une vaste demeure face à la mer, entre Cascais et le Guincho, au nord de Lisbonne, une femme, « Madame », reçoit régulièrement la visite de Fátima, une libraire qui lui apporte des paquets de livres qu’elle n’ouvre pas. Fátima, qui a 36 ans, un fils de 6 et plus de mari, entre dans le secret d’une histoire de famille centrée sur la figure de « Monsieur », le père de « Madame », un despote, usurier, qui demanda la main de sa femme en ces termes : « J’efface votre dette si vous me donnez votre fille. » Il ne recula devant rien pour faire prospérer son empire industriel et financier, et passa sa vie à mépriser sa fille, sa femme et ses petits-enfants.

Comme dans tous les romans d’António Lobo Antunes, les voix narratives sont multiples, s’opposent, s’entrechoquent, se mêlent, chaque personnage racontant sa version des faits. Elles sont « autant d’échos de périodes historiques distinctes. Elles se meuvent dans le temps comme dans une toile unique, tissée de multiples fils », commente Norberto do Vale Cardoso dans le Jornal de letras. Le passé proprement dit n’existe pas : il s’agit plutôt d’un présent dans lequel « tout continue toujours d’arriver », autrement dit, d’un « présent qui agrège tous les passés, et toutes les versions qu’on peut en donner ».

Néanmoins, chacun des personnages sent que quelque chose d’infiniment précieux lui a été volé : le temps. « La vieillesse, ce n’est pas de nous être fait voler notre futur, c’est de nous être fait voler notre passé, ils ont emporté jusqu’à la voix de mes parents, la maison où je suis née a disparu, aucun objet ne m’est resté en mémoire », peut-on lire vers la fin du roman.

« La sensation de perte est irréparable, et rien, aucun gain quel qu’il soit, ne peut la combler », poursuit Vale Cardoso. Selon ce professeur de littérature, De la nature des dieux est une métaphore du Portugal d’aujourd’hui : « Pour Lobo Antunes, les Portugais ont été amputés de leur passé. Le passage de la dictature à la démocratie n’a été qu’une escroquerie de plus dans un pays où le pouvoir politique s’est totalement discrédité, soumis qu’il est au seul pouvoir économique, à ces “Messieurs” des banques et des entreprises, ces “clowns” parmi les “clowns”, qui décident de tout et sont les seuls maîtres du pays. »