Mein Kampf, le livre le plus dangereux du monde

Ce maudit bouquin ! Ludwig Spaenle, ministre bavarois de l’Éducation, des Cultes, des Sciences et des Arts, saisit la bouteille de Tabasco, s’en verse une bonne dose dans le verre de jus de légumes posé devant lui et en boit une longue gorgée.

Dès le départ, il a soutenu le projet d’une édition savante. Le Parlement régional a même accordé 500 000 euros à l’Institut d’histoire contemporaine de Munich. Mais ensuite il s’est rendu en Israël, en 2012, avec le ministre-président de Bavière. Après quoi les autorités de Bavière ont changé d’avis.

Ludwig Spaenle se reverse à boire. Longue gorgée. Ce qui s’est passé à Jérusalem ? Eh bien, des rencontres avec les associations de victimes, avec les ministres israéliens, de nombreuses discussions. Et là, ils s’en sont rendu compte : ça n’allait pas du tout. Une nouvelle édition de Mein Kampf avec sur la couverture les armoiries de l’État de Bavière ? Dans l’État hébreu, personne ne l’aurait compris.

Spaenle reste un instant silencieux dans son gigantesque bureau. Le ministre trône sur son canapé en bras de chemise, encadré par les tableaux sombres accrochés au mur. Il raconte comment il a résolu le problème sans perdre les faveurs de son chef, le ministre-président Horst Seehofer.

Le 11 décembre 2013, le lendemain du jour où ce dernier annonçait que l’État de Bavière se retirait du projet, Spaenle rédigea un communiqué de presse assez roublard : « Par respect » pour les victimes de l’Holocauste, lui aussi refusait « qu’une édition savante de ce texte ignoble soit imprimée à l’instigation de l’État de Bavière ». Mais il ajoutait : « La liberté qu’ont les chercheurs de s’attaquer aux sujets importants à leurs yeux n’est pas remise en cause. »

L’Institut d’histoire contemporaine (IfZ) de Munich pouvait donc continuer son travail. On n’exigea pas le remboursement de l’aide financière. On affirma simplement qu’elle n’avait pas été accordée dans un but précis.

 

Deux bonnes années plus tard, l’édition de l’IfZ est bel et bien parue. Les deux volumes, 1 948 pages en tout, ont été livrés aux librairies qui les avaient commandés (1). Il comprend le texte original intégral de Mein Kampf, auquel viennent s’ajouter plus de 3 500 notes. Ne manquent que les armoiries bavaroises sur la reliure grise. Et, pour parer à tout soupçon d’opération commerciale, le livre est publié directement par l’IfZ lui-même.

Jusqu’au bout, le projet a suscité des réserves. Le spécialiste de l’antisémitisme Wolfgang Benz ne parvenait pas à imaginer quelles connaissances nouvelles il pourrait bien apporter. Le germaniste Jeremy Adler, qui enseigne au King’s College de Londres, appelait à interrompre la publication. Comment ? « Un infâme torchon allait être élevé à la dignité que nous accordons à Homère et à Platon, à la Bible et au Talmud » ? Adler admettait néanmoins « n’avoir pas eu accès » à l’édition de l’IfZ.

Les responsables de l’Institut n’avaient jamais été confrontés à de telles manifestations d’intérêt. Les mois précédant la parution, journalistes, diplomates et hommes politiques ont pris d’assaut l’édifice en béton de la Leonrodstrasse, à Munich. Douglas Davidson, l’envoyé spécial du département d’État américain pour les questions liées à l’Holocauste, s’est rendu sur place ; tout comme Dan Shaham, le consul général israélien à Munich. Il a été question du projet partout : sur une radio coréenne, à la BBC, sur CNN, sur Al Jazeera… Le New York Times comme l’Asahi Shimbun en ont parlé. Trois chaînes de télévision allemandes ont produit des documentaires.

Fallait-il s’attendre à autre chose ? Depuis quatre-vingt-dix ans, Mein Kampf est considéré comme le livre le plus dangereux du monde : c’est en l’écrivant qu’Hitler acquit la conviction qu’il était l’élu du destin ; le livre devait annoncer la bonne nouvelle à ses partisans. Mein Kampf, estime l’historien britannique Ian Kershaw, a posé « la première pierre du mythe du Führer ».

 

Hitler y élabore l’idéologie meurtrière qui restera la sienne jusqu’à sa mort dans son bunker berlinois. Avec ce livre, écrit son biographe Peter Longerich, Hitler commençait « à lier de façon cohérente la question de l’espace vital à la question des races » – le démantèlement de l’Union soviétique à l’antisémitisme, donc. Il dévoilait « ses projets avec une franchise aussi frappante que naïve », jugent les historiens de l’IfZ. En mars 1933, lors des dernières élections législatives à peu près libres, presque 52 % des Allemands votèrent pour lui ; ils auraient pu savoir ce qu’il manigançait.

Le premier volume est paru à l’été 1925, le second en décembre 1926. Le chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels, déclara que l’ouvrage était « l’Évangile des temps nouveaux ». Pour d’autres, c’était « la Bible du national-socialisme ». Aujourd’hui, ses critiques versent tout autant dans le pathos quand ils parlent d’un « Graal du mal » ou d’une « boîte de Pandore », qu’il vaudrait mieux garder cadenassée pour toujours. Si elle devait être ouverte, avertissait en février 2015 dans le Washington Post Charlotte Knobloch, la présidente du consistoire israélite de Munich, on ne pourrait plus la refermer.

Le ministre bavarois des Cultes n’est pas le seul à être nerveux. Les ministres régionaux de la Justice et de l’Intérieur sont sur le qui-vive. Car l’IfZ n’est pas seul à avoir désormais le droit de mettre Mein Kampf à la disposition du public. Depuis le 1er janvier, n’importe qui – en théorie, du moins – peut éditer et vendre ce livre. Soixante-dix ans après la mort de son auteur, les droits que l’État de Bavière détenait depuis 1948 et qu’il n’avait cessé de défendre sont arrivés à expiration.

Mais quel danger présente réellement Mein Kampf aujourd’hui ? Les manifestants du mouvement Pegida vont-ils y trouver une matière nouvelle pour leurs campagnes haineuses ? Un xénophobe comme le membre d’Alternative pour l’Allemagne (AfD) Björn Höcke va-t-il en tirer argument pour justifier son racisme biologique ? Les antisémites latents d’Allemagne – à peu près 20 % de la population si l’on en croit les sondages – vont-ils brusquement s’y référer ?

Directeur de l’IfZ, Andreas Wirsching s’explique. La crainte « d’agir à l’encontre de la morale ou de commettre une faute politique en entrant en contact avec l’héritage d’Hitler » et la tentation de refuser d’aborder Mein Kampf ne feraient, selon lui, que renforcer son caractère tabou. Ce livre est « une source de premier ordre pour comprendre le désastre nazi ». Aucun ouvrage n’en dit davantage sur la vision du monde délirante d’Hitler. Dont les idées n’avaient rien d’unique ni même d’original.
Car c’est là l’une des principales conclusions auxquelles sont parvenus les historiens munichois. Après avoir passé en revue des centaines de pamphlets et de livres issus des courants nationalistes et conservateurs du début du XXe siècle, ils constatent que les jugements à l’emporte-pièce et la terminologie biologisante d’Hitler s’intègrent parfaitement au courant de pensée dominant chez les réactionnaires de l’époque.

Le futur Führer ne se contentait pas de mépriser les Slaves, de haïr les juifs et de pérorer sur la « sélection naturelle » ou le « droit du plus fort ». Il a puisé « dans le réservoir de connaissances populaires et pseudo-scientifiques de son époque », notamment le néodarwinisme, estime Wirsching. La manière dont il assemble ces éléments disparates est toutefois unique : Hitler « a intégré des notions essentielles de la culture politique allemande et les a radicalisés pour servir ses objectifs ».

Mein Kampf, ce « monstre » (selon l’IfZ) n’avait encore jamais été commenté – et réfuté – de façon aussi précise. Les chercheurs ont comparé 38 des 1 122 éditions du livre. Chaque correction est indiquée ; on apprend par exemple qu’en 1937 la « chère (teure) mère allemande » est devenue la « fidèle (treue) mère allemande », en 1939 de nouveau la « chère » et finalement, en 1944, la « fidèle mère ».

Mais, surtout, chaque demi-vérité, chaque mensonge est révélé : quand Hitler écrit que les critiques de théâtre juifs épargnent les pièces d’auteurs juifs, l’équipe de l’IfZ cite les articles incendiaires d’un Karl Kraus sur les œuvres de dramaturges juifs. Lorsque Hitler prétend que « les neuf dixièmes des immondices publiés » viendraient des juifs, elle démasque dans ces « prétendus neuf dixièmes » une vieille astuce des antisémites : les contre-exemples, quel que soit leur nombre, étaient automatiquement rangés dans le dixième restant.

 

L’homme de Braunau a déformé sciemment bien des choses. Dans d’autres cas, il a simplement bâclé le travail. Les erreurs objectives se comptent par centaines. Hitler écrit que l’héritier du trône des Habsbourg s’entretenait en tchèque avec son épouse. C’est faux. Lui-même aurait été le membre n° 7 du parti nazi. Faux, là encore : sa carte de membre porte le numéro 555. Après la Première Guerre mondiale, « personne », selon lui, ne se serait intéressé à la question de la responsabilité de la guerre. C’est complètement mensonger : peu de sujets ont donné lieu à autant de débats en Allemagne après 1918.

Pour de nombreux lecteurs, ces commentaires rendent certains passages du livre compréhensibles pour la première fois. L’équipe de l’IfZ, autour des historiens Christian Hartmann et Thomas Vordermayer, a décortiqué le texte original et ses presque 800 pages selon toutes les règles de l’historiographie. Chaque double page de la nouvelle édition comprend une page de Mein Kampf et jusqu’à quinze commentaires éclairants. La lecture est pénible par moments, mais enrichissante : de quoi être durablement immunisé contre le venin idéologique du livre. Comme le dit Christian Hartmann : « Nous fournissons des armes, nous désamorçons le détonateur. »

Le style d’Hitler est daté. Les perles y abondent : « J’y rencontrai des personnes qui y étaient présentes, issues pour l’essentiel des basses couches de l’existence. » Ainsi que les métaphores bizarres : « Les œufs de Colomb traînent par centaines de milliers, seuls les Christophe Colomb sont plus difficiles à trouver. »

Hitler adorait les mots étrangers, les répétitions, les superlatifs. Chez lui, les parlements ne sont pas seulement « menteurs », mais « menteurs jusqu’à la moelle » ; son parti n’est pas engagé dans un combat, mais dans un « combat titanesque ». Sans oublier les perpétuelles insultes adressées à ses ennemis, traités de « trafiquants », d’« empoisonneurs du peuple », de « tueurs sournois », de « maîtres snobs » et de « racaille ».

Ce qui frappe aussi, c’est l’emploi récurrent de concepts négatifs, comme « impitoyable » et « brutal », dans un sens positif. « De chétif citoyen du monde, je m’étais transformé en antisémite fanatique », raconte ainsi Hitler avec une évidente fierté.

D’ordinaire peu enclin à l’autocritique, il considérait curieusement que son livre, du point de vue de la langue, n’était pas particulièrement réussi. « Je ne suis pas un homme de plume et ne sais pas bien écrire », note-t-il en 1924. Une évaluation que même le dévoué Goebbels partageait : « C’est un livre sincère et courageux. Il est vrai que son style est parfois insupportable. »

 

À l’évidence, ces bizarreries linguistiques ne dérangèrent pas la plupart des lecteurs. Les critiques de la presse de droite firent l’éloge de l’ouvrage. Un pasteur remercia Dieu « pour les heures passées à étudier Mein Kampf d’Adolf Hitler ». Le diplomate Ernst von Weizsäcker, le père du futur président de la RFA, fut si impressionné que, dans une lettre, il loua la « charité [d’Hitler] envers la misère sociale ».

Le vocabulaire de l’auteur, insiste l’équipe de l’IfZ, était absolument de son temps. Bien des concepts qui aujourd’hui nous semblent typiques de la langue nazie étaient alors employés même par les démocrates ; ainsi « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft) ou « dégénérescence » (Entartung).

L’Allemagne du début des années 1920 était un nid d’idées folles et de desperados politiques. L’empire wilhelmien avait envoyé plus de 13 millions de soldats se battre, plus de 2 millions étaient tombés. La légende du « coup de poignard dans le dos », l’allégation donc selon laquelle les juifs, les sociaux-démocrates et les communistes étaient les principaux responsables de l’effondrement, apparaissait à beaucoup comme la seule explication possible du désastre. En acceptant les termes du traité de Versailles, les partis bourgeois et le SPD s’étaient discrédités aux yeux d’une grande partie de la population.

Sur ces entrefaites, la gauche révolutionnaire et les corps francs d’extrême droite amenèrent le pays au bord de la guerre civile ; la justice, hostile à la République, resta largement passive devant ces agissements meurtriers. L’antisémitisme politique, encore très marginal sous l’empire, se répandit dans tous les milieux conservateurs et nationalistes.

Et, pour finir, l’hyperinflation de 1923 appauvrit encore le pays et ses habitants. « L’année 1923 a rendu l’Allemagne mûre non pas spécifiquement pour le nazisme mais pour n’importe quelle aventure illusoire », écrira plus tard le journaliste Sebastian Haffner. C’est alors qu’apparut, selon lui, ce qui a conféré au nazisme « son caractère fou » : « La démence froide, l’aspiration aveugle et sans scrupules à l’impossible. »

Le caporal Hitler avait vécu la fin de la guerre dans un hôpital militaire de Pasewalk. Cet Autrichien enrôlé dans l’infanterie bavaroise avait provisoirement perdu la vue à la suite d’une attaque au gaz. Comme beaucoup d’autres soldats, il cherchait les responsables de la défaite. L’Allemagne était tombée aux mains d’un « ramassis de misérables criminels », écrit-il dans Mein Kampf. Il fallait les combattre par tous les moyens. Lui voulait apporter sa contribution. Suit la phrase si tristement célèbre : « Mais je décidai de devenir un homme politique. »

 

mk et extreme droite allemande

 

Que, dès novembre 1918, le vétéran blessé ait réellement envisagé une carrière dans la politique est invraisemblable. Il ne tarda toutefois pas à attirer l’attention de ses camarades par ses tirades incendiaires contre les juifs et les communistes. À l’été 1919, son supérieur, un officier d’extrême droite, affecta Hitler dans un camp militaire où il avait pour mission de faire de la propagande et de transformer les soldats spartakistes en nationalistes convaincus (2). La Bavière souffrait encore des séquelles de la République des Conseils, d’inspiration soviétique, qui avait plongé la région dans le chaos des mois durant. Et, comme certains meneurs du soulèvement étaient juifs, Hitler acquit la conviction que judaïsme et bolchévisme étaient indéfectiblement liés.

En septembre 1919, son supérieur l’envoya à Munich, pour assister au rassemblement du Parti ouvrier allemand, l’un des innombrables groupuscules nationalistes de l’après-guerre. La première intervention d’Hitler impressionna tellement le public que le chef du parti, Anton Drexler, se serait écrié : « Quel bagout ! Il pourrait bien nous être utile. »

L’ancien caporal se prit au jeu et fit de son talent oratoire un métier. Il se mit à parler de plus en plus souvent devant un public de plus en plus nombreux. Il fulminait contre le traité de Versailles et la social-démocratie, traitait les juifs de vampires et les communistes de traîtres. Bientôt, il prit la tête du parti, qui avait été rebaptisé entre-temps Parti national-socialiste des ouvriers allemands, et planifia un coup d’État. L’inflation avait alors presque atteint son paroxysme ; 1 kilo de pain coûtait 200 milliards de marks. À partir de Munich, il voulait conquérir l’Allemagne et porter l’estocade à la république de Weimar.

Du point de vue logistique, le putsch d’Hitler, mené dans la nuit du 8 au 9 novembre 1923, fut toutefois plutôt une affaire d’amateurs. Le tribun n’avait ni troupes en nombre suffisant, ni stratégie pour prendre le pouvoir à Berlin. Lors de l’échange de tirs final entre la police et ses partisans, une balle le rata de quelques centimètres et tua son voisin.

Lors du procès qui suivit, le putschiste fut condamné à cinq ans de détention, qu’il fut autorisé à purger en compagnie de ses sympathisants à Landsberg am Lech. Dans sa luxueuse prison, où il occupait une aile ressemblant à un appartement bourgeois, il consacra son temps à la rédaction d’un livre dans lequel il envisageait au départ de régler ses comptes avec tous ceux qu’il tenait pour responsables de la défaite allemande.

 

Sur la genèse de Mein Kampf, toutes sortes de mythes ont circulé. Ainsi le détenu Hitler est-il censé avoir dicté son œuvre à son compagnon de cellule Rudolf Hess. En réalité, il la tapa lui-même à la machine. Et, pour se mettre dans l’ambiance, il se transformait en acteur jouant sur scène : « J’entends sa voix qui vient de la salle à manger commune, note Rudolf Hess le 16 mai 1924 dans une lettre à sa mère. Il semble être au milieu d’une reconstitution de ce qu’il a vécu pendant la guerre, il imite les grenades et les mitrailleuses, saute partout dans la pièce, entraîné par son imagination. »

Quelques semaines plus tard, quand Hitler lit à Hess les passages sur sa première expérience du front, en 1914, les larmes lui viennent aux yeux tant il est grisé par son propre récit. Il fait partager à ses codétenus la primeur de ce qu’il est en train d’écrire. Des éditeurs lui font part de leur intérêt et lui soumettent de premières offres. Finalement, les éditions Eher, qui publient aussi le Völkische Beobachter, le journal du parti nazi, acquièrent l’ouvrage. De riches admirateurs du gratin munichois, dont l’épouse du fabricant de piano Bechstein, lui font parvenir des corbeilles remplies de provisions. Hitler peut aussi compter sur le directeur de la prison : l’homme est un fervent partisan de son illustre prisonnier.

Le règlement de comptes qu’il avait imaginé ne tarda pas à se transformer en une œuvre bizarre où se mêlent autobiographie stylisée et programme idéologique, histoire du parti et texte de propagande. Dans la préface du premier volume, il déclare avoir voulu « clarifier les objectifs de [son] mouvement » et réfuter les légendes circulant à son propos, entretenues par la presse juive. En fait, il s’agissait de distinguer le parti nazi des autres partis d’extrême droite et de prouver qu’il ne pouvait y avoir qu’un seul Führer : lui-même.

Sur bon nombre de pages, le démagogue fait l’éloge de la « puissance de la parole orale », qui seule peut « déclencher les grandes avalanches religieuses et politiques de l’histoire ». Il est rare toutefois, écrit-il, qu’un orateur exceptionnel soit aussi un bon théoricien et un bon organisateur. Seule la réunion de ces talents en une seule et même personne fait « le grand homme ». Entre les lignes, Hitler ne laisse aucun doute sur l’endroit où l’on pouvait trouver ce « grand homme » : dans la prison de Landsberg. Pour le moment.

Le livre commence de façon anodine. L’auteur parle de la maison familiale à Braunau-sur-Inn, du rejet de sa candidature pour entrer à l’Académie des beaux-arts de Vienne. Malgré tout, il déménage dans cette ville en 1908 et, à en croire Mein Kampf, débute alors « l’époque la plus triste » de sa vie, pleine « de misère et de chagrin ».
Il décrit de façon radicale l’alcoolisme de nombreux ouvriers et le dénuement qui règne dans la grande ville, où les familles pauvres consument le salaire hebdomadaire du père en trois jours. Hitler prétend avoir lui-même souffert de cette indigence : « La faim était alors ma fidèle surveillante, qui ne me quittait presque jamais. »

 

C’était très exagéré. Hitler flânait volontiers dans la capitale autrichienne, fréquentant les cafés, les bars et les salles de concerts. Au départ, comme le prouve l’équipe de l’IfZ, il n’est pas aussi pauvre qu’il le prétend. Grâce à l’héritage maternel, à une pension d’orphelin ainsi qu’au prêt d’une tante, il n’eut, par exemple, pas besoin de travailler pendant un an. Ce n’est qu’ensuite qu’il gagna sa vie, certes plutôt mal, en peignant des cartes postales.

Pure invention également, de toute évidence, l’histoire censée expliquer son aversion précoce pour la social-démocratie. D’après lui, il aurait été ouvrier occasionnel sur un chantier. Resté à l’écart de ses collègues au moment du repas (« Je bus mon verre de lait et mangeai mon morceau de pain »), des propos intolérables lui seraient néanmoins parvenus aux oreilles : la patrie, la religion et la morale, tout cela aurait été « traîné dans la boue ». Hitler affirme avoir répliqué et été menacé dès lors par les sociaux-démocrates qui s’étaient exprimés ainsi : soit il décampait, soit ils le feraient tomber de l’échafaudage. Il avait préféré partir. D’après l’IfZ, Adolf l’ouvrier n’a « vraisemblablement jamais » existé.

En évoquant de tels épisodes, Hitler voulait donner l’impression que Vienne avait été son « école de vie ». Jusque-là, rien ne l’opposait aux sociaux-démocrates, il ne nourrissait aucune hostilité envers le parlementarisme, ni contre les juifs. Seule l’expérience lui avait ouvert les yeux.

 

Il consacre quelques pages seulement au cheminement qui a fait de lui un antisémite convaincu : au début, le maire antisémite de Vienne Karl Lueger l’impressionne, puis il est choqué par les juifs d’Europe de l’Est dans les rues de la ville : « L’odeur de ces porteurs de caftan me donnait parfois la nausée. »

Peu après, il arrive à la conclusion soi-disant objective d’un effet destructeur du judaïsme : « Y avait-il une immondice, une impudence, sous quelque forme que ce soit, surtout dans la vie culturelle, à laquelle au moins un juif n’aurait pas pris part ? Aussitôt qu’on s’attaquait au scalpel à ce genre de tumeur, même avec la plus grande prudence, on y trouvait, souvent aveuglé par la lumière soudaine, tel l’asticot dans un corps en putréfaction, un youpin. »

Les passages comme celui-ci agitent le best-seller d’Hitler comme des poussées de fièvre. À intervalles irréguliers, mais avec toujours plus de véhémence, l’auteur s’emporte contre le judaïsme, source de tous les maux. Ce qui n’empêche pas le futur meurtrier de masse de minauder en affirmant que sa conversion à l’antisémitisme aurait été sa « transformation la plus difficile » et qu’elle lui aurait « coûté bien des combats intérieurs ».

Lors de ses recherches, l’équipe de l’IfZ est tombée sur la « Raciologie du peuple allemand » de l’eugéniste Hans F. K. Günther, publié en 1922 et qui a inspiré Hitler (3). Selon cette théorie, l’« homme nordique » est enclin à l’« individualisme », il est farouche, dur et impitoyable, très doué, mais néanmoins la plupart du temps mauvais élève. Cela correspond assez exactement à l’image qu’Hitler élaborait de lui-même.

Ce n’est donc pas un hasard s’il ne mentionne ni protecteurs ni amis (il en avait peu, mais il en avait). Même sa sœur Paula et les autres membres de sa famille sont laissés dans l’ombre. Les éditeurs de l’IfZ parlent de « lacunes volontaires » : en se mettant en scène comme un « individu sorti de nulle part », le leader nazi offrait à ses partisans un « potentiel d’identification particulièrement important ».

Hitler était pourtant inhibé et pétri d’angoisses. Dans des passages qui sentent leur adolescent attardé, il divague sur la prostitution, la procréation comme but du mariage, la « femme » en soi, dont la sensibilité serait dominée par la « recherche instinctive d’une force qui viendrait la combler ». On relève des fantasmes classiques de viol, comme dans l’histoire du « jeune juif aux cheveux noirs » qui guetterait les jeunes filles avec « une joie satanique ».

Au bout d’un tiers du livre à peu près, on atteint l’année 1919. La lecture devient de plus en plus pénible. Les passages incitant à la haine raciale se multiplient, le détenu de Landsberg fait se succéder les sujets de manière arbitraire, comme dans le chapitre 10 sur les « causes de l’effondrement » : il critique la prétendue suprématie de l’industrie dans le Reich wilhelmien, injurie la presse, s’indigne de la décadence de la vie culturelle, déplore le manque de monuments commémoratifs dans les villes, reproche au Reichstag son impuissance, éreinte la politique navale de Guillaume II et discute des avantages et des inconvénients de la monarchie.

Derrière ce panorama éclaté transparaît, par bribes, une vision concrète du monde qui se caractérise par le mépris du genre humain. Au début se trouve la thèse selon laquelle « tous les événements de l’histoire » sont l’« expression de l’instinct de conservation des races ». Le progrès repose sur la lutte entre les races, les plus fortes s’imposant aux autres – c’est une loi de la nature. Pour Hitler, la guerre n’est donc pas un mal, mais une forme légitime du « grand et éternel combat vital pour l’existence ».

 

Les « idées humanitaro-pacifistes » mènent au contraire à la « barbarie et [au] chaos ». La paix et l’État de droit ne sont pas des avancées mais des signes de décadence. L’équipe de chercheurs munichois estime que les causes de ce « programme contre la civilisation » sont à chercher dans les expériences mal digérées d’Hitler sur le front de l’Ouest : « Celui qui écrit ici est quelqu’un pour qui la guerre ne s’est au fond jamais terminée. »

« Celui qui veut vivre, qu’il se batte, explique Hitler, et celui qui ne veut pas en découdre, dans ce monde de lutte éternelle, ne mérite pas de vivre. » Le résultat de ce combat n’est pas difficile à deviner : les Aryens sont les « véritables fondateurs de culture sur cette Terre ». Et leurs plus nobles représentants, à savoir les Allemands, ont pour mission historique d’arrêter les juifs qui, de leur côté, en tant que « parasites au sein des autres nations », aspirent à la domination mondiale.

Hitler était – pour reprendre la terminologie de l’historien Saul Friedländer – un « antisémite de la rédemption » et faisait donc partie de ces racistes qui justifiaient la persécution en lui donnant un caractère d’acte idéaliste. Dans Mein Kampf, il affirme que l’humanité sombrerait si les juifs – ces « vampires des peuples » – l’emportaient dans la lutte titanesque qui se prépare entre la création et la destruction, le bien et le mal.

Dans l’esprit d’Hitler, les juifs travaillent, au moyen du « mélange des races », à l’affaiblissement des autres peuples, y compris des Aryens. Dès que la capacité de résistance de ces derniers serait émoussée, ils imposeraient d’abord la démocratie, puis, avec l’aide du marxisme, la « dictature du prolétariat ». Le triomphe du « judéo-bolchévisme » en Union soviétique marque, aux yeux du leader nazi, le début de la « dernière grande révolution ». Il ne restait plus beaucoup de temps, selon lui. Dans Mein Kampf, il recommande donc à ses partisans un contre-programme aussi radical que brutal : la dictature, le meurtre et la guerre.

Les historiens de l’IfZ ne se sont pas contentés d’analyser l’ouvrage, ils en ont aussi recherché les sources. Hitler n’a doté son livre ni de notes de bas de page, ni d’une bibliographie. Ce qu’on parvient à reconstituer de son matériau indique qu’il s’est servi de façon arbitraire de la littérature nationaliste et des best-sellers de son époque.
On trouve leur noyau idéologique au chapitre 11 du premier tome, intitulé « Peuple et race ». À côté de la « Raciologie du peuple allemand » de Hans F. K. Günther, l’auteur s’est surtout appuyé sur les ouvrages d’antisémites notables comme Henry Ford ou Wilhelm Marr, ainsi que sur le classique de Houston Stewart Chamberlain, La Genèse du XIXe siècle, qui affirmait déjà que le métissage menait « au déclin et à la stérilité ».

Il existe des analogies avec l’essai de Richard Wagner Le Judaïsme dans la musique, où l’inconditionnel de Wagner qu’était Hitler avait pu lire que « le juif ne [sait] qu’imiter dans ses paroles et dans son art, mais pas vraiment créer ». Quant à Alfred Rosenberg, son auteur préféré, il avait écrit dans son pamphlet Les Protocoles des Sages de Sion et la politique mondiale juive que tous les coups d’État révolutionnaires ont été fomentés par des juifs.

L’idée de s’emparer de vastes espaces à l’est était à la mode avant même la Première Guerre mondiale. Hitler la trouvait par exemple chez Heinrich Class, le chef de la Ligue pangermaniste. Class plaidait pour une colonisation des territoires slaves à l’est, selon le modèle des chevaliers teutoniques du Moyen Âge.

Roman Töppel, l’un des éditeurs de l’IfZ, a recueilli encore toute une série d’écrits et de livres, aujourd’hui inconnus, qui ont laissé des traces dans Mein Kampf, comme il le montre dans un essai intitulé « Peuple et race ». « Ce qui est frappant, estime Töppel, c’est qu’Hitler argumentait de façon beaucoup plus partiale et radicale que la plupart des auteurs qui l’ont influencé. » En d’autres termes, Hitler n’a rassemblé dans son ouvrage que les éléments qui correspondaient à sa vision et laissé de côté tout le reste. Il est affirmé à la fin du « Manuel de la question juive », écrit par l’antisémite Theodor Fritsch, que ladite « question juive » ne saurait être résolue que par « un esprit au génie exceptionnel et d’un courage sans bornes », « l’authentique tueur de dragon, le vrai Siegfried ». À l’évidence, notre détenu de Landsberg se rêvait dans le rôle de ce super-héros.

 

Mein Kampf était-il donc davantage qu’un texte haineux contre les juifs et les communistes ? Était-il une sorte de programme de gouvernement des nazis ? Les historiens de l’IfZ ont aussi creusé ces questions et identifié quantité de « liens directs avec ce qu’ont fait les nazis une fois au pouvoir ». Ainsi, Hitler écrit que :

 

Celui qui, en 1925, voulait savoir à quoi s’en tenir sur Hitler était donc bien informé en lisant Mein Kampf. Mais dans les milieux bourgeois et ceux de la gauche, personne ne prit le livre d’emblée au sérieux ; on railla ces « conneries pathétiques », on traita leur auteur de « bouffon sadique ».

Ses adversaires ne comprirent que bien trop tard l’effet explosif de ces idées politiques. « Hitler n’est pas du tout quelqu’un de sournois. Au contraire, il permet à tout un chacun de scruter son âme, note le social-démocrate Friedrich Kellner le 12 décembre 1944 dans son journal. Dans Mein Kampf, Hitler a exprimé ouvertement ses pensées les plus intimes. »

Néanmoins, de l’avis des historiens de l’IfZ, ces élucubrations ne sauraient être considérées comme l’annonce des crimes du IIIe Reich. L’Holocauste, par exemple, le plus grand de ces crimes, n’apparaît pas dans Mein Kampf. Tout au plus un passage, dans lequel Hitler attribue aux juifs la responsabilité de la défaite de 1918, semble annoncer ses projets :

« Si au début de la guerre et pendant la guerre on avait exposé au gaz toxique douze ou quinze mille de ces corrupteurs hébraïques du peuple, comme des centaines de milliers de nos tout meilleurs travailleurs allemands de toutes les couches sociales et de tous les métiers ont eu à le subir sur le champ de bataille, le sacrifice de millions de personnes au front n’aurait pas été vain. Au contraire : douze mille crapules éliminées au bon moment aurait peut-être à terme sauvé la vie d’un million de bons Allemands. »

Ce qui est envisagé ici cependant, c’est la mort au front et non une annihilation industrielle ; cette citation n’est pas l’annonce d’Auschwitz. Jusqu’en 1941, Hitler et ses partisans souhaitaient expulser les juifs des territoires sous domination allemande, pas davantage. Pour ce faire, ils ne reculaient pas devant le meurtre et la terreur, mais l’extermination systématique de millions de personnes fut une conséquence de la guerre contre l’Union soviétique.

Lorsqu’il travaillait à Mein Kampf, Hitler considérait encore qu’une telle entreprise était irréaliste. Dans une interview qu’il accorda peu avant sa tentative de putsch à Munich, paru dans un journal catalan, il s’extasiait devant les pogroms du Moyen Âge (« une chose grandiose ») mais estimait qu’ils n’étaient pas transposables à l’Allemagne : « Que voudriez-vous faire ? Tous les tuer dans la nuit ? Ce serait bien sûr la meilleure solution et, si on la mettait en œuvre, l’Allemagne serait sauvée. Mais ce n’est pas possible. Le monde nous tomberait dessus au lieu de nous remercier. »

Hitler commence par faire preuve de prudence. Après sa libération anticipée de la maison d’arrêt de Landsberg, en décembre 1924, il doit reconstruire son parti, qui est en piteux état. Les provocations et a fortiori un nouveau putsch semblent exclus. Les ventes de son livre plafonnent ; ce n’est qu’à partir de la crise ultime de la république de Weimar que les tirages se multiplient.

 

En 1945, les Alliés firent interdire le livre, qui fut également mis à l’index aux Pays-Bas et en Russie, jusqu’en 2010. En France, en Italie, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et dans de nombreux autres pays, il a continué à être imprimé et vendu. Amazon consacre les revenus qu’il en tire à des œuvres caritatives.

L’État de Bavière a lutté contre la diffusion du livre, mais les moyens que lui conféraient ses droits d’auteur étaient déjà limités. Dans le monde arabe, en Inde et au Bangladesh, l’ouvrage connaît un grand succès, tout comme en Turquie, malgré les interdictions. On s’y enthousiasme pour les personnages historiques qui se sont opposés aux juifs ou aux États-Unis – et peu importe les ravages qu’ils ont provoqués. Les librairies d’occasion avaient du reste presque partout le droit de le vendre, même en Allemagne. Dans les ventes aux enchères aux États-Unis, des exemplaires dédicacés par le Führer ont atteint des prix à cinq chiffres.

 

L’IfZ, qui avait déjà publié en 1961 le Zweites Buch (« Second livre ») d’Hitler – une présentation des objectifs de sa politique étrangère qui n’est jamais parue de son vivant –, avait souhaité se lancer dans une édition commentée de Mein Kampf dès les années 1990 (4). Mais l’État de Bavière ne le permit pas. Aujourd’hui, l’Association des professeurs allemands s’est prononcée en faveur d’une utilisation de l’ouvrage en classe – ce qui ne serait certainement pas une mauvaise idée.

On peut se demander si d’autres éditions vont paraître. En juin 2014, la conférence des ministres de la Justice des Länder avait décidé qu’une diffusion sans commentaires du Mein Kampf devait être empêchée, même après l’expiration des droits d’auteur. Les ministres s’appuient surtout sur le paragraphe 2 de l’article 130 du Code pénal : les éléments constitutifs de l’incitation à la haine raciale. Aucun tribunal allemand ne peut contester le fait que Mein Kampf comporte ce genre d’incitations. Et comme leur diffusion fait partie de ces actes dont la simple tentative est passible de sanction, les procureurs n’auront qu’à attendre le moment où un éditeur commencera à imprimer une édition non commentée. Alors, dit-on au ministère bavarois de la Justice, cela pourrait aller très vite. En tout cas, les coupables auraient ensuite tout le temps qu’il faut pour étudier les 1 948 pages que compte l’édition de l’IfZ. L’incitation à la haine raciale est passible de cinq ans de prison.

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 9 janvier 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

mk en france

Bois, danse, aime à Pyongyang

On la voit d’ici, avec ses joues toutes rondes, l’acné qui lui barre le front, et son sacro-saint lecteur MP3 qu’elle ne quitte jamais, saturé de pop music. Ce pourrait être la fille d’une amie. Song-hee est à l’âge, celui des années lycée, où l’on échafaude souvent ses rêves d’avenir. Elle songe à l’enseignement : « Je ne suis pas la meilleure de ma classe, mais j’ai une passion ». Celle des maths. Flanquée de deux frères qui n’ont jamais fait d’étincelles à l’école, la jeune fille est l’unique espoir de ses parents. Chaque sou, ils l’économisent pour financer ses études : « Si quelqu’un va à l’université dans la famille, ce sera toi », martèle son père.

Ou plutôt : martelait son père. Avant que l’existence de l’adolescente matheuse ne bifurque, il y a quelques années de cela, et que Song-hee ne fuie la ville minière où elle avait grandi.

Mi-ran est plus âgée. Son rêve d’avenir, pas bien différent somme toute, elle l’a réalisé. Cette fille de mineur est devenue avec bonheur institutrice de maternelle. Mais cela n’a pas fait d’elle un assez bon parti aux yeux de la famille plus fortunée, mieux considérée, du garçon qu’elle aime depuis ses 12 ans, Jun-sang. Les deux tourtereaux n’ont pu se fréquenter qu’en s’esquivant pour de longues promenades à la nuit tombée, protégés du regard inquisiteur et réprobateur des adultes par l’obscurité. Cela a duré treize ans.

Jusqu’à ce que la vie de la jeune enseignante bascule, elle aussi, il y a quelques années de cela, et que Mi-ran fuie la ville côtière où elle avait grandi.

 

On survole toujours la Corée du Nord de très haut. Personne ne s’arrête, ne serait-ce qu’un instant, pour songer que, dans ce pays ténébreux et désolé, l’amour existe aussi.

 

Mi-ran, Jung-san et Song-hee font partie des 25 000 transfuges qui ont réussi à quitter la Corée du Nord pour la Corée du Sud. Je les ai rencontrés sous la plume de la journaliste américaine Barbara Demick, qui a notamment tiré de leurs récits un livre saisissant, Vies ordinaires en Corée du Nord. Paru il y a six ans, c’est aujourd’hui encore notre meilleure chance de faire la connaissance de Nords-Coréens ordinaires. Et sous l’effet du puissant révélateur que sont ces témoignages, le pays montre un visage que nous ne lui connaissons pas. « Qu’on se trouve au quartier général de la CIA ou dans le département d’études est-asiatiques d’une université, écrit Barbara Demick, on analyse généralement la Corée du Nord en la survolant de très haut. Personne ne s’arrête, ne serait-ce qu’un instant, pour songer que, dans ce pays ténébreux et désolé, l’amour existe aussi ». Et comment ! En fait de « peuple de zombies » – nous devons cette remarque à l’écrivain britannique Martin Amis -, Barbara Demick nous présente des individus qui s’efforcent simplement de gagner leur vie, tentent de donner un avenir à leurs enfants, tombent amoureux et trouvent même, parfois, le moyen de prendre du bon temps. « J’ai vu beaucoup de films chinois, indiens, russes », se souvient Song-hee en racontant les soirées DVD (importation illégale, mais…) qui ponctuaient son quotidien en Corée du Nord. « Nous regardions des films d’action et parfois des pornos. Seules les productions sud-coréennes et américaines étaient impossibles à obtenir. Ces films-là pouvaient vous valoir de vrais ennuis ».

Bien des transfuges ont la même la nostalgie des fêtes monstres organisées à domicile. Et cette réalité, parmi les plus méconnues du pays, est précisément l’une de celles auxquelles sont attentifs James Pearson et Daniel Tudor dans North Korea Confidential (non encore traduit). « Les Nords-Coréens, ce sont vingt-quatre millions d’individus, aussi vertueux et vicieux que les autres », insistait Richard Lloyd Parry dans un article publié par Books. Le livre de James Pearson et Daniel Tudor « n’a sans doute pas le brio de celui de Barbara Demick », selon Jane Perlez du New York Times, mais il contribue à son tour, avec des informations plus récentes (il est sorti en 2015), à humaniser une population si souvent déshumanisée par son propre Etat, et manifestement rebelle à la lecture manichéenne qu’en donnent volontiers les médias et les gouvernements occidentaux.

 

Une transfuge affirme ne s’être jamais autant amusée à Séoul que dans les fêtes à domicile de Pyongyang. Elle et ses amis dansaient sur des tubes pop sud-coréens et occidentaux, tout en descendant force alcool maison.

 

L’eumjugamu (littéralement : « boisson, musique et danse »), donc, « est une composante importante de la vie », écrivent James Pearson et Daniel Tudor. Elle s’enracine dans la tradition chamanique et des fêtes anciennes comme Dano : « L’esprit de l’eumjugamu est si profondément ancré dans la culture coréenne que les habitants du Nord, même si le pays est coupé en deux depuis plus de soixante-dix ans, ont toujours pour lui un amour intact ». Mais, à la différence de la Corée du Sud, où l’on sort pour faire la fête, ce sont les soirées organisées chez soi qu’affectionnent les Nord-Coréens, qui n’ont pas vraiment d’autre choix. « Ceux qui y ont participé disent que la quantité d’alcool ingurgitée ferait honte à des Sud-Coréens [à la réputation de buveurs émérites pourtant bien établie], racontent James Pearson et Daniel Tudor. Une transfuge affirme ne s’être jamais autant amusée à Séoul que dans les fêtes à domicile de sa ville natale. Elle et ses amis dansaient sur des tubes pop sud-coréens et occidentaux, tout en descendant force nongtaegi [l’alcool maison, illégal, mais…] Ils connectaient un lecteur USB/DVD/MP3 à de puissants haut-parleurs et passaient des fichiers musicaux stockés sur des clés USB ». Clés USB bien sûr en vente partout ; un commerce illégal, mais…

Il faut les voir, ces petits commerçants (commerçantes, le plus souvent, puisque les femmes sont les seules à n’être pas rattachées à une unité de travail obligatoire), vendre sur les étals – illégaux, mais… – « tout sauf des cornes de chat », comme le dit un dicton populaire. Entre mille exemples sidérants, relevés au fil des pages de North Korea Confidential :

La famine, alias la « marche ardue », fut paradoxalement – atrocement – l’an I de la révolution nord-coréenne. Au milieu des années 1990, après la chute de l’URSS et l’effondrement de l’aide des « pays frères », le pays plonge dans un trou noir : faute d’approvisionnement énergétique et d’aide alimentaire, l’électricité manque, les usines s’arrêtent, les salaires ne sont plus versés, la population agonise. On estime que 600 000 à 1 million d’habitants sont alors morts de faim. Mi-ran voit ses jeunes écoliers s’anémier et s’éteindre à petit feu : « Elle s’était rendu compte de la petite taille de ses élèves en arrivant à l’école maternelle, maintenant ils semblaient carrément rajeunir. Le temps s’inversait, comme la bobine d’un film montée à l’envers (…) Leur grosse tête brinquebalait au-dessus des cous décharnés. Les côtes saillaient au-dessus des tailles de guêpe. Mi-ran pouvait en faire le tour en joignant les deux mains. Certains présentaient des ventres gonflés. » Ils disparaissent les uns après les autres. En trois ans, dans la maternelle de Mi-ran, le nombre d’enfants passe de cinquante à quinze.

 

Les marchés et les trains tiennent lieu d’embryon d’espace public, où les informations et les rumeurs se diffusent de bouche à oreille.

 

Pour survivre, les Nord-Coréens se mettent au petit commerce, sous les yeux plus ou moins grand fermés du pouvoir. Le grand mythe de l’Etat-famille est ébranlé. « Les campagnes de mobilisation de masse n’eurent plus jamais le même effet galvanisant que par le passé », écrit le journaliste Philippe Pons dans Corée du Nord, un Etat-guérilla en mutation, sans doute la meilleure somme en français sur l’histoire du pays, qui paraîtra le 22 avril chez Gallimard. Car les marchés tiennent lieu – tout comme les trains – d’embryon d’espace public, où les informations et les rumeurs se diffusent de bouche à oreille : « Dans un pays où la société est segmentée afin d’éviter des connivences incontrôlables, les marchés étaient un des rares lieux de rassemblement de personnes différentes (par leur statut, leur région d’origine). N’appartenant pas à la même association de voisinage, à la même usine ou coopérative, les badauds échappaient temporairement aux rets du système de surveillance d’une organisation de quartier ou d’une unité de production. Pour la première fois depuis des décennies, ceux qui évoluaient dans les bas échelons de la société pouvaient commencer à comparer leur situation à celle d’autres personnes alors que la propagande leur avait inlassablement seriné qu’ils n’avaient “rien à envier au reste du monde” ».

Aujourd’hui, et plus encore depuis les réformes mises en œuvre par Kim Jong-un (le troisième souverain de la « dynastie Kim ») depuis 2013, la Corée du Nord fait l’expérience d’un système économique bariolé, où initiative privée et secteur public cohabitent, se chevauchent, voire se combinent, puisque des entreprises d’Etat intègrent en leur sein des entreprises privées. La « génération jangmadang » (la « génération marché ») a appris à maîtriser l’art de l’esquive pour échapper au contrôle totalitaire de tout. Cela ne signifie pas que la majorité des Nord-Coréens soient sortis de la pauvreté et de la peur. Simplement que certains d’entre eux, de plus en plus nombreux, ont acquis une meilleure maîtrise de leur vie, qu’ils ne sont pas des robots incapables de penser par eux-mêmes et esclaves de l’Etat. Comme l’explique Hazel Smith cité par Philippe Pons, en Corée du Nord, « la vie privée a pris le pas sur le collectivisme ».

 


L’objet fétiche

 

C’est une barrette en forme de papillon sertie de diamants fantaisie, que Jung-san offrit un jour à Mi-ran. « La jeune fille n’avait jamais possédé un bijou si joli, exotique et délicat, écrit Barbara Demick. Elle ne le portait pas, car elle ne tenait pas à ce que sa mère lui posât des questions. Elle le gardait caché, enveloppé dans une culotte ».

Etudiant à Pyongyang, Jung-san avait acheté le bijou dans un magasin en devises de la capitale. Issu d’une famille de Coréens du Japon venus s’installer en Corée du Nord par amour du communisme, le jeune homme pouvait vivre, toutes proportions gardées, sur un plus grand pied que sa Dulcinée dont le père sud-Coréen était un ancien prisonnier de guerre : sa famille restée au Japon leur envoyait des yens.

En quittant la Corée du Nord, Mi-ran a laissé derrière elle sa barrette-papillon, « son bien le plus précieux ».


A lire aussi

 

Ce blog est dédié à la non-fiction, mais nous sommes convaincus à Books que la littérature est un excellent moyen de pénétrer la réalité nord-coréenne. Je veux saluer ici la performance de deux éditeurs, qui viennent de publier deux recueils de nouvelles nord-coréennes : Picquier avec La Dénonciation, de Bandi, pseudonyme d’un auteur dissident qui vit toujours en Corée du Nord ; et Actes Sud avec Le Rire de 17 personnes, une anthologie de nouvelles contemporaines. La Corée du Sud est le pays invité du Salon du Livre qui s’est ouvert aujourd’hui. L’occasion où jamais de partir à la découverte de la Péninsule à travers les livres.

La semaine prochaine, même lieu, même heure, nous avons rendez-vous avec un incroyable Congolais.

 

L’histoire de l’encre invisible

L’encre invisible ou écriture secrète (ES, comme disent les espions) fut sans doute mise au point peu après l’invention de l’écriture. Souvent considérée comme le parent pauvre de sa sœur tellement plus raffinée, la cryptographie, elle a pourtant connu son heure de gloire au XXe siècle. Peut-être le déclin récent de la communication écrite la condamne-t-il à s’effacer. Après tout, qui donc envoie encore des lettres à l’heure des textos, tweets et compagnie ? Du point de vue de l’agent secret (profession exercée par l’écrasante majorité des utilisateurs de l’ES), il est toujours rassurant de se fondre dans la masse ; appartenir au groupe toujours plus restreint des épistoliers pourrait attirer l’attention. Cela dit, comme le souligne Kristie Macrakis dans son essai historique exhaustif, l’ES est en train de se muer discrètement en technique de dissimulation d’images numériques.

L’auteure fait remonter cette pratique aux Grecs et aux Perses de l’Antiquité, sans oublier la contribution des Chinois. Au départ, cela consistait le plus souvent à camoufler un message plutôt que de cacher des mots au milieu d’autres mots. Le texte pouvait être inscrit sur une vessie de porc ou sur des feuilles, ou encore être glissé dans des boucles d’oreille, voire tracé sur le crâne rasé d’un serviteur qu’on expédiait ensuite au-delà des lignes ennemies (il ne s’agissait sans doute que de messages peu urgents, vu le temps nécessaire pour laisser repousser les cheveux du domestique). Mais les Grecs maîtrisaient aussi la technique de l’encre recouverte d’une couche de gypse et celle du livre (placer des points discrets sous certaines lettres d’un manuscrit pour composer un message). Des méthodes assez élémentaires, mais qui furent employées avec succès pendant deux mille ans.

Jusqu’au XVIe siècle, l’ES évolua lentement. L’alun, la noix de galle et le citron fournissaient des encres invisibles très appréciées. Son utilisation était intermittente et ses progrès irréguliers. Jusqu’au jour où Giambattista della Porta – savant, dramaturge, cryptographe et esprit universel typique de la Renaissance – compila dans un livre les techniques d’écriture secrète (dont une recette à base de blanc d’œuf). Le chef des services secrets d’Élisabeth Ire, Francis Walsingham, connaissait très vraisemblablement les travaux de Della Porta et possédait une maîtrise poussée de l’ES et de la cryptographie. Bien que la politique de survie des Tudors leur ait fait jouer un rôle central et durable au cœur du pouvoir, ces techniques bénéficièrent toutes deux des premiers progrès de la méthode scientifique au XVIIe siècle. La cryptographie était perçue comme un domaine plus raffiné, l’ES comme plus magique et mystérieuse. Ce qui n’empêcha pas des savants de premier plan de s’y intéresser. Nous devons notamment à Robert Boyle l’expression « encre invisible », et il se livra avec succès à des expériences sur toutes sortes de produits, dont l’urine, le sang et l’arsenic. Il préféra dissimuler l’essentiel de ses recherches, « pour le bien de l’humanité », selon ses propres mots.

L’ES atteignit son apogée avec la Première Guerre mondiale : « Il n’est pas exagéré de dire que, dans l’histoire de l’écriture secrète, il se passa plus de choses pendant la Grande Guerre qu’au cours des trois siècles précédents », écrit Macrakis. Comme toujours pour l’espionnage en temps de conflit, il était bien plus difficile de faire passer des informations à travers les lignes de front que de glaner ces mêmes renseignements. Des professeurs de chimie furent recrutés dans les deux camps, ce qui entraîna des améliorations, et quelques bizarreries. Comme les expériences du MI6 avec du sperme humain. La substance donnait de bons résultats, car elle ne pouvait être révélée par la vapeur d’iode, mais, une fois en bouteille, ça ne sentait pas la rose. L’expérience ne fut pas prise très au sérieux. « Chaque homme sera son propre stylo », disait le slogan dans le quartier général du MI6. Un peu plus sérieux, du moins pour les intéressés, fut le sort d’une poignée d’espions allemands, trahis par leurs recettes d’encre à base de citron : ils furent abattus dans le champ de tir miniature de la Tour de Londres par les Scots Guards.

L’effort de guerre se traduisit une fois de plus par une amélioration des techniques durant la Seconde Guerre mondiale. Les Allemands élaborèrent le micropoint, qui peut concentrer beaucoup d’informations dans un espace très restreint et être caché dans les textes, la ponctuation, sous un plombage dentaire, dans les habits et dans cent autres endroits. Par chance, cette méthode fut bientôt découverte grâce à des agents doubles britanniques, et les 1 200 personnes employées aux Bermudes par la censure du MI5 furent affectées à la détection de l’ES dans les lettres. Les renseignements glanés permirent, une fois transmis au FBI, d’anéantir l’espionnage industriel allemand et les opérations de sabotage en Amérique du Nord et du Sud. L’ampleur de l’action américaine de censure était impressionnante : 14 462 censeurs ouvraient chaque jour 1 million de courriers internationaux, dont environ 4 600 étaient transmis au FBI comme suspects, et, sur le nombre, environ 400 contenaient des messages importants ou utilisaient l’ES. Et cela, de la part d’un pays dont le secrétaire à la Guerre avait un jour déclaré que, par principe, un gentleman ne doit pas lire le courrier des autres.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en juin 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.

Elle et moi

«Elena Ferrante est célè­bre pour deux raisons : ses romans et le fait qu’elle n’existe pas », rappelle d’emblée Deborah Orr dans le Guardian. Elena Ferrante est en effet un nom de plume. On ne connaît aucune photo d’elle, elle n’apparaît jamais en public. Certains – des hommes en géné­ral – ont voulu voir en elle… un homme (l’écrivain et scénariste Domenico Starnone, par exemple) ; d’autres, non pas une mais plusieurs personnes. Il s’agit néanmoins sans doute d’une femme, « probablement divorcée, probablement mère et très certainement née à Naples », estime Minna Proctor dans Bookforum. Il lui arrive d’accorder des interviews, mais par la poste ou par mail. Du moins jusqu’au printemps dernier, où la Paris Review a obtenu le tout premier entretien en chair et en os (mais rien n’y filtrait de l’identité réelle de la mystérieuse auteure). Cet anonymat ne l’a pas empêchée de connaître un succès à la fois critique et public en Italie d’abord, puis dans d’autres pays, et notamment outre-Atlantique (où pourtant les traductions sont peu nombreuses). « II n’est plus rare d’entendre dire que Ferrante est le plus important écrivain italien de sa génération », remarquent Sandro et Sandra Ferri dans la Paris Review.

Les éditions Gallimard publient Le Nouveau Nom, deuxième opus de sa tétralogie romanesque L’Amie prodigieuse (qui était ­aussi le titre du premier volume), une des plus belles réussites de la littérature contemporaine à en croire la presse internationale. « C’est le roman le plus profondément féministe que j’aie jamais lu », affirme Joan Acocella dans le New Yorker. On y suit deux fillettes nées toutes deux dans un quartier déshérité de Naples, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elles se rencontrent à 8 ans et nouent une amitié fusion­nelle avant que leurs destins ne divergent. La narratrice Elena est l’une d’elles, celle qui a réussi, est devenue une auteure célèbre. Pourtant c’était l’autre, Lila, la plus brillante, la plus belle, la plus prometteuse. Simplement, à 12 ans, l’une a pu continuer à ­aller à l’école. Les ­parents de l’autre n’ont pas jugé cela nécessaire. Au début du Nouveau Nom, Lila a 16 ans et s’apprête à épouser ­Stefano Carracci, un homme qu’elle n’aime pas. Le roman, ­résume Proctor, « porte essentiellement sur l’impact que va avoir ce mariage. Comment, en devenant la signora Carracci, Lila voit son existence bouleversée et s’éloigne de son âme sœur et faire-valoir Elena. » Le « génie de Ferrante », selon Claire ­Messud, du Financial Times, consiste à mettre à jour cette « désagréable vérité : les amitiés féminines sont autant faites de haine que d’amour ».

Tout sur le temps

C’est à saint Augustin que nous devons la réflexion la plus célèbre (et l’une des plus anciennes) sur le caractère insaisissable du temps. « Qu’est-ce donc que le temps ? écrit l’évêque d’Hippone dans le livre XI de ses Confessions. Si personne ne me le demande, je le sais. Si je veux l’expliquer, parce qu’on me le demande, je ne le sais plus. » Elle apparaît dès la toute première page du dernier ouvrage du philosophe Rüdiger Safranski en compagnie d’une autre citation, moins connue et bien plus tardive, mais qui s’interroge sur le même mystère : « C’est une chose singulière, remarque la Maréchale du Cavalier à la rose, l’opéra mis en musique par Richard Strauss et écrit par Hugo von Hofmannsthal. Quand on le vit ainsi, il n’est absolument rien. Et puis tout d’un coup, on ne sent plus que lui. »

L’essai de Safranski, comme ses précédents ouvrages, connaît un gros succès outre-Rhin. C’est que l’auteur, « au cours des dernières années, et même des dernières décennies, est devenu comme notre professeur préféré. Un homme capable de transmettre un vrai bagage culturel de façon claire et souvent pertinente, qui sait écrire de manière compréhensible sur les grandes questions et sur les grandes personnalités, sans les galvauder », juge Michael Stallknecht dans le Süddeutsche Zeitung. De fait, Safranski s’était jusqu’alors ­davantage intéressé aux « grandes personnalités » de la pensée et de la littérature allemandes qu’aux grandes ­notions. Ses livres étaient consacrés à Schopenhauer, Heidegger, Schiller et Goethe. En abordant un thème aussi vaste et complexe que le temps, ne se serait-il pas un peu fourvoyé ? se demandent certains critiques allemands. « Quel bric-à-brac ! » s’exclame Angelika Brauer dans le Tagesspiegel. Safranski passe d’un penseur, d’un poète, d’une époque à l’autre, tisse habilement un réseau de concepts, mais au risque d’une certaine superficialité. Il « bavarde sur le temps », estime Patrick Bahners, du Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui lui reproche quelques imprécisions (de voir par exemple en Newton un déiste alors que « ses théories ne s’écartaient pas des dogmes de l’Église anglicane »). La presse allemande est, en ­revanche, plus réceptive au brio avec lequel Safranski démontre l’ambivalence de notre rapport au temps – à la fois contrainte, voire violence (quand il s’accélère, ne correspond plus à notre rythme biologique ou à celui de la vie démocratique) et consolation, élément structurant : perdu sur son île, Robinson Crusoé ne se fabrique-t-il pas un calendrier pour garder un lien avec ses compatriotes anglais ?

Kissinger l’idéaliste

Le nouveau livre de l’historien Niall Ferguson est à l’image de son sujet : controversé. Premier volet d’une biographie annoncée en deux parties, il couvre les années de formation de Kissinger, jusqu’à sa nomination comme conseiller de Nixon. L’ouvrage interpelle dès le sous-titre, qualifiant d’« idéaliste » un homme dont le nom est pour beaucoup synonyme de realpolitik, voire de ­cynisme. D’autant que l’auteur agit ici en biographe autorisé – en hagiographe, disent ses détracteurs. Ces derniers lui reconnaissent pourtant certains mérites. « Ferguson a eu un accès privilégié aux archives privées de Kissinger, ce qui lui permet de révéler de nouveaux documents passionnants », note David Milne dans The Nation. Parmi ceux-ci, un brouillon de discours que Kissinger rédigea pour le gouverneur Nelson Rockefeller en 1963. Le jeune conseiller y condamnait l’assassinat de l’autocrate sud-vietnamien Ngô Dinh Diêm : « Le gouvernement d’un pays allié […] a été renversé par un coup d’État militaire encouragé par notre administration […]. Je regrette de voir mon pays associé à l’idée d’un usage cynique du pouvoir. Notre force réside dans les principes, non dans la manipulation. » Venant d’un homme réputé avoir précipité la chute de Salvador Allende au Chili, le propos ne manque pas de sel.

Mais Ferguson ne va pas jusqu’à y voir la preuve de l’attachement originel de Kissinger à un idéalisme wilsonien, soucieux de l’indépendance des nations. Il considère Kissinger comme un idéaliste « au sens philosophique du terme », citant le mémoire de fin d’études dans lequel le futur secrétaire d’État analysait la pensée kantienne. On y lit que « la liberté est […] une expérience intime de la vie comme processus de décision ». Pour Kissinger, « choisir entre un grand et un moindre mal était un acte éminemment moral », assure Ferguson. Mais, « si Kissinger est vraiment un idéaliste kantien, il doit adhérer à l’idée selon laquelle le but caché de l’histoire est de conduire l’humanité vers une communauté d’États républicains soumis à des lois, rétorque avec ironie, dans le New Statesman, le politologue Alan Ryan. Comment les activités qui l’ont fait accuser par certains de crimes contre l’humanité peuvent s’insérer dans ce portrait apaisant, nous le découvrirons sans doute dans le volume 2. »

L’erreur de Keynes

Au cours de l’hiver 1928, John Maynard Keynes a rédigé un court texte de réflexion sur le long terme : « Perspectives économiques pour nos petits-­enfants » (1). L’économiste imaginait ce à quoi ressemblerait le monde à un siècle de distance. En 2028, prédisait-il, le « niveau de vie » en Europe et aux États-Unis aurait tellement progressé que personne n’aurait plus besoin de se soucier de gagner de l’argent. « Nos petits-enfants » travailleront à peu près trois heures par jour, estimait-il, et même cet emploi du temps allégé représenterait davantage de labeur que nécessaire.

Keynes a élaboré une première version de ce texte en vue d’une conférence dans un collège de garçons du Hampshire. Il était en train de le remanier, à l’automne 1929, lorsque la Bourse s’effondra. D’aucuns auraient vu là un mauvais présage ; pas lui. Il a certes rapidement compris la gravité de la situation : le krach, écrit-il début 1930, a engendré « une crise dont l’histoire se souviendra comme l’une des plus profondes que l’humanité ait jamais vécues ». Mais Keynes restait persuadé que l’épisode apparaîtrait, sur la longue durée, comme un simple coup d’arrêt ne remettant pas en cause une tendance de fond bien plus faste. Dans la version finale, publiée en 1931, l’économiste invitait le lecteur à regarder au-delà de cette « période passagère d’inadaptation » pour envisager un avenir radieux.

Selon Keynes, le XIXe siècle avait provoqué un tel déferlement d’inventions – « l’électricité, le pétrole, l’acier, le caoutchouc, l’industrie chimique, le machinisme et les méthodes de production de masse » – que la poursuite de la croissance était inévitable. La taille de l’économie mondiale serait multipliée par sept au cours du siècle et, nouveaux « perfectionnements techniques » ­aidant, tout cela déboucherait sur la semaine de quinze heures.

Mais pour Keynes, cet âge de l’abondance allait poser un nouveau problème, à certains égards plus grand. Ayant si peu besoin de travailler, il faudrait trouver quoi faire de ses dix doigts : « Pour la première fois depuis sa création, l’homme fera face à son problème véritable et permanent : comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques, comment occuper le loisir que la science et les intérêts composés lui auront accordé ». L’exemple donné par les riches oisifs de son temps offrait de son point de vue une perspective « très déprimante », puisque la plupart ont « échoué lamentablement » à trouver des passe-temps satisfaisants.

Il en voulait notamment pour preuve les « femmes des classes aisées » d’Angleterre et des États-Unis, que « la ­richesse a privées » de leurs occupations traditionnelles, comme la cuisine, et qui sont devenues « totalement incapables de trouver quoi que ce soit de plus amusant » à faire. À mesure qu’une part de plus en plus grande de la population ­serait libérée du travail, ­annonçait l’économiste, la société risquait de souffrir d’une sorte de « dépres­sion nerveuse » généralisée. Seuls les êtres capables d’apprécier « l’art de vivre en tant que tel » seront, écrivait-il, « capables de jouir de l’abondance quand elle se présentera ».

Nous avons à présent parcouru les quatre cinquièmes du siècle en question, et la vision de Keynes s’est réalisée à moitié. Depuis la publication de « Perspectives économiques pour nos petits-enfants », le PIB des États-Unis a été multiplié par seize en termes réels et la richesse par habitant a sextuplé. Et cela vaut aussi pour le reste de la planète : au cours des quatre-vingts dernières années, l’économie mondiale a progressé à un rythme comparable.

 

Mais si nous sommes devenus, dans l’ensemble, aussi riches que l’imaginait Keynes, cette prospérité n’a pas été convertie en loisirs. Du point de vue de la théorie économique, c’est déconcertant. Du point de vue de la vie quotidienne, cela suffit pour entraîner… une dépression nerveuse.

Brigid Schulte, journaliste au Washing­ton Post, est la dernière auteure en date à se saisir d’une question qu’on peut résumer ainsi : à quel niveau Keynes s’est-il trompé ?
Elle commence par essayer de mesurer son propre – ou son propre manque de – temps libre. En se faisant aider par John Robinson, un sociologue de l’université du Maryland spécialiste de l’emploi du temps. Le chercheur lui enjoint de ­tenir un journal et lui fournit un tableur Excel conçu à cette fin. Mais Brigid Schulte s’aperçoit que son temps est bien trop « indiscipliné » pour se couler dans les petits rectangles bien rangés du tableur, et elle décide de tenir le registre de ses journées dans de petits carnets noirs. Un après-midi, elle déjeune à son bureau, tenant d’une main le téléphone – elle appelle la pharmacie qui fournit les médicaments contre les allergies de son fils, et qui a mis la communication en attente – et cherchant en même temps sur le Web le moyen d’obtenir un certificat de décès pour son beau-frère, qui a trouvé la mort en Chine. Elle appelle alors Robinson pour lui demander comment classer ce genre d’activité. Il répond qu’il lui suffit de continuer à remplir son journal, et qu’il se débrouillera. Mais quand elle lui présente sa pile de petits carnets noirs, il se cabre. C’est impossible à lire, encore moins à analyser. « Qu’est-ce que c’est que ce mot ? » demande-t-il en montrant une note prise à 2 heures du matin, un 16 septembre. « Panique, dit-elle. Je me réveille en état de panique. »

Laissant en suspens la question de ses propres loisirs, Schulte décide d’aller à Paris pour la réunion annuelle de l’International Association for Time Use Research (Iatur), où un sociologue d’Oxford lui explique : « Tout le monde veut essayer de comprendre pourquoi la pression temporelle augmente. C’est aujourd’hui le sujet chaud de la recherche sur le temps. » Elle rend ensuite visite au Centre du Stress de Yale, à New ­Haven ; rencontre des mères surmenées à Portland, dans l’Oregon ; participe à un groupe de discussion à Fargo, dans le Dakota du Nord. « La vie est stressante à Fargo », explique l’organisateur. Sous prétexte de réduire son propre stress, Schulte prend des cours de trapèze et saute d’une plateforme de 6 mètres de haut. Tout en racontant cela, elle examine les différentes explications possibles de ce qu’elle appelle la « submersion », comme s’il s’agissait d’une réalité extérieure à l’être humain, à l’image de l’Arctique ou l’Amazonie.

 

Dès le début, elle prend en considération la théorie selon laquelle la surcharge d’occupations est une source de prestige social. Plus vous êtes affairé, plus vous paraissez important ; et l’on rivalise donc pour être, ou du moins ­paraître, surmenés. Schulte consulte pour cela Ann Burnett, chercheuse à l’université du Dakota du Nord, qui a recueilli des lettres de vacances écrites sur une période de cinquante ans. Or il y est de moins en moins question des bienfaits de la saison ; plus le temps passe, et plus les auteurs se désolent dans leur correspondance du surmenage de l’année écoulée. Burnett conclut de ces archives que désormais, pour être à la hauteur de ses voisins, il faut s’efforcer d’avoir plus à faire qu’eux. Dans l’un de ces courriers récents, une mère se vante de tant trimbaler ses gosses d’activité en activité qu’elle fait « 150 kilomètres par jour ». « Il existe une vraie tendance à prétendre “être plus occupé que toi” », affirme Burnett.

Brigid Schulte examine aussi la théorie selon laquelle la « submersion » est moins fonction du nombre de choses que l’on a à faire que du temps passé à y songer. Une femme médecin qui passe mentalement en revue la liste des provisions qu’elle doit acheter en rentrant n’est pas, en réalité, plus occupée qu’une autre se concentrant sur sa tâche ; mais elle peut avoir le sentiment d’être plus accaparée. Inversement, un avocat qui joue avec ses enfants vit, techniquement, un moment de loisir ; mais s’il consulte sans arrêt son téléphone pour vérifier ses messages du bureau, il peut éprouver le sentiment de ne pas avoir de temps libre. Schulte appelle cela le « phénomène de l’agitation mentale permanente ». Il pompe nos précieuses réserves d’énergie, nous prive même du droit de « décider ce à quoi nous pensons, à force d’emporter nos problèmes domestiques au bureau et nos problèmes professionnels à la maison ».

Mais aucune de ces explications ne satisfait vraiment Schulte, qui continue de chercher. Au bout d’un certain temps, elle jette son dévolu sur le coupable déjà identifié par beaucoup d’autres avant elle : les hommes. Aujourd’hui, la plupart des femmes travaillent. Aux États-Unis, plus des deux tiers des mères d’enfants d’âge scolaire ont un emploi à l’extérieur. Et elles sont nombreuses aujourd’hui à gagner davantage que leur mari ; dans les foyers où l’on vit sur deux salaires, un tiers des épouses environ sont mieux payées que leur époux. Mais, même dans ce cas, les études montrent que les femmes accomplissent la part du lion – ou de la lionne – des tâches ménagères : entre 70 % et 80 %. C’est à elles, aussi, qu’incombe pour l’essentiel la charge des enfants, quand il y en a. « Même si les hommes consacrent désormais plus de temps aux enfants et font davantage de tâches ménagères, écrit Schulte, cela ne représente toujours que la moitié des beso­gnes qu’accomplissent les femmes ». Pas étonnant si elles se plaignent plus souvent de leur « stress chronique et du sentiment d’avoir perdu le contrôle de leur vie », conclut-elle.

Schulte désigne à la vindicte deux hommes en particulier. Pat Buchanan, d’abord, le conseiller de Nixon qui a persuadé le président, au début des années 1970, de mettre son veto à un projet de loi sur la prise en charge des jeunes enfants (2). Son propre mari, ensuite, qu’elle appelle simplement Tom, mais qui, au terme d’une recherche rapide sur Google, se révèle être le journaliste Tom Bowman, de la National Public Radio. Tom ne connaît même pas l’adresse du dentiste de ses enfants. Il ne les emmène presque jamais chez le pédiatre. Il est « censé faire les courses » (les italiques ne sont pas de moi), mais il refuse d’emporter une liste et revient souvent en ayant oublié d’acheter des produits aussi utiles que le papier toilette. Un matin de Thanksgiving, tandis que Brigid s’échine à préparer un ­repas de fête pour dix-huit convives, Tom s’empare d’un pack de six bières dans le frigo et s’en va chez son ami Peter. Cette inconséquence provoque une crise, thérapeutique selon Schulte, qui conduit à une répartition des tâches plus équitable.

Quatre-vingts ans après la parution du texte de Keynes, deux économistes italiens, Lorenzo Pecchi et Gustavo Piga, ont commencé à discuter du sujet : comment « un homme de son intelligence a-t-il pu voir si juste en prédisant croissance économique et amélioration du niveau de vie » et se tromper à ce point sur l’avenir du temps libre ? Et ils ont ­décidé de poser la question à des collègues, en Europe et aux États-Unis. Peut-être certains étaient-ils des femmes ; quoi qu’il en soit, seuls des hommes ont répondu. Le résultat, « Revisiter Keynes », incite à penser que la « submersion » plonge même les Prix Nobel d’économie dans la perplexité (3).

 

Plusieurs auteurs de ce livre collectif attribuent l’erreur de Keynes à une mauvaise interprétation de la nature humaine. L’économiste partait de l’idée que nous travaillons afin de gagner assez d’argent pour acheter ce dont nous avons besoin. Or l’augmentation des revenus allait permettre de satisfaire ces besoins en travaillant moins. Et les salariés quitteraient leur poste de plus en plus tôt, jusqu’au jour où ils pourraient rentrer chez eux pour l’heure du déjeuner.

Mais les êtres humains ne sont pas ainsi faits. Au lieu de partir plus tôt, ils se créent de nouveaux besoins. Nombre des produits qu’ils convoitent aujour­d’hui n’existaient pas à l’époque de Keynes : ­ordinateurs portables, fours à micro-ondes, consoles de jeux, smartphones, montres intelligentes, réfrigérateurs connectés, sacs Prada, jeans Diesel, thermomètres de cuisson, et ces trucs qu’on met dans le congélateur puis dans son verre de bière pour la garder bien fraîche.

« La plupart des formes de consommation matérielle créent une puissante accoutumance », observent Gary Becker et Luis Rayo dans leur chapitre de « Revi­siter Keynes » (4). « Après une période d’excitation initiale, le consommateur moyen s’habitue au produit acheté et […] ­aspire rapidement à posséder le suivant. » ­Selon Becker et Rayo, cette insatiabilité appartient à notre nature profonde. Les humains ont évolué « de sorte que leurs points de référence s’ajustent à la hausse à mesure que leur situation s’améliore ».

Joseph Stiglitz, Prix Nobel 2001, adopte pour sa part une approche constructiviste. Les choix des individus, soutient-il, sont modelés par la société et s’autoalimentent au fil du temps. « Nous apprenons à consommer en consommant, écrit-il, et à jouir du temps libre en jouissant du temps libre. » Pour nous en convaincre, il oppose l’expérience des Américains à celle des Européens. Dans les années 1970, les Britanniques, les Français et les Allemands travaillaient aussi longtemps que les Américains. Mais, peu à peu, ils ont commencé à troquer du ­revenu contre du temps libre, à la manière envisagée par Keynes. L’actif américain moyen travaille aujourd’hui environ cent quarante heures de plus par an que l’Anglais moyen et trois cents heures de plus que le Français moyen (la législation française accorde aux salariés trente jours de congés payés par an, la législation britannique vingt-huit ; la l­­égislation américaine, aucun). Stiglitz prédit qu’à l’avenir les Européens réduiront ­encore davantage leurs heures de travail et devien­dront ­encore plus doués pour le temps libre, tandis que les Américains, passés maîtres dans l’art de consommer, continueront à trimer de longues heures pour acheter encore plus de produits. Un téléviseur « peut être installé dans chaque pièce et à l’avant comme à l’arrière des voitures », remarque-t-il.

Un troisième groupe d’économistes conteste le présupposé même de Keynes, qui jugeait le loisir plus épanouissant que le travail. Celui-ci ne nous rend peut-être pas libres, mais il donne du sens à nos journées. Sans lui, nous serions perdus. Aux yeux d’Edmund Phelps, Nobel 2006, une carrière permet « l’essentiel, voire la totalité, de la réalisation de soi possible dans les sociétés modernes ». ­Richard Freeman est, si possible, encore plus catégorique : « Travailler dur est le seul moyen de progresser, écrit-il. Il y a tellement à apprendre, à produire et à améliorer que nous ne ­devrions pas consacrer plus d’une miette de temps à vivre comme si nous étions au Paradis. Chers petits-enfants, continuez à bosser. »

 

Le travailleur moyen n’est bien sûr qu’une abstraction. Ce n’est pas la moyenne arithmétique qui compte, mais l’expérience des personnes réelles tentant de gagner réellement de quoi vivre tout en élevant des enfants réels. Et ces expériences sont selon toute probabilité très différentes selon que l’on est magasinier chez Casino ou manager de fonds d’investissement. Aux États-Unis, ces vingt dernières années, les revenus des 1 % les mieux rémunérés, et plus encore des 0,1 %, ont flambé. Pendant ce temps, ceux de presque tous les autres stagnaient. Se pourrait-il que les inégalités croissantes expliquent l’énigme keynésienne ? Intuitivement, cela semblerait faire sens. La nouvelle richesse est si fortement concentrée que rares sont ceux qui ont les moyens de s’arrêter pour sentir le parfum des roses, expédiées d’Équateur à grands frais.
Mais les faits résistent. Car ce sont les plus modestes qui ont aujourd’hui le plus de temps libre. Daniel Hamermesh, de l’université d’Austin, au Texas, et Jungmin Lee, de l’université Sogan, à Séoul, ont étudié le phénomène. Sans beaucoup d’indulgence, ils qualifient de « pleurnicherie de yuppie » ce que Schulte appelle la « submersion ».

Pourquoi les yuppies travaillent-ils tant pour ensuite s’en plaindre ? Ici encore, il y a plusieurs possibilités. Premièrement, le phénomène est peut-être inhérent à la condition du jeune cadre supérieur urbain. Notre économie où « le gagnant rafle la mise » incite à tout faire pour être du côté desdits gagnants, et l’une des manières d’y parvenir consiste à rester au bureau plus tard que ses collègues et rivaux. Ce n’est pas un hasard si ce que l’on appelle maintenant la « prime aux journées longues » – le surcroît de revenus que les salariés touchent pour chaque heure travaillée au-delà des quarante heures – a plus que doublé ces trente dernières années (5).

Un salaire élevé est très gratifiant, ce qui nous amène à une autre explication possible. Supposons qu’un employé de Walmart et un manager de fonds d’investissement décident de prendre leur après-midi pour aller voir leur fils disputer un match de base-ball. Le manque à ­gagner du premier sera peut-être de moins de 40 dollars. Mais cet après-midi libre peut coûter des millions au second. Cela vaut aussi pour le déjeuner d’anniversaire ou pour le séjour annuel de la famille aux sports d’hiver. Les personnes rémunérées de façon disproportionnée ont une raison disproportionnée de travailler plus longtemps.

Ou alors, les riches se sentent pressés par le temps justement parce qu’ils sont riches. En 1970, un économiste suédois, Staffan B. Linder, avait lancé cette formule, dans son livre La Ressource la plus rare : « Les stressés de la classe oisive » (6). Plus on s’enrichira, plus on aura le sentiment d’être sous pression, affirmait-il, car on se sentira obligé de consommer de plus en plus de biens par unité de temps libre. Et il annonçait que l’on en arriverait là grâce au développement de la « consommation simultanée ». Il imaginait son personnage stressé en train de « boire un café brésilien » tout en « fumant un cigare hollandais, sirotant un cognac français, lisant le New York Times, écoutant un concerto brandebourgeois et bavardant avec sa femme suédoise ». De nos jours, notre homme multitâche serait en train de savourer une bière artisanale, grignoter des sushis, lire The Economist, écouter de l’électro-pop et réserver des billets pour aller rejoindre sa petite amie à Stockholm… Bref, vous voyez l’idée.

L’un des biographes de Keynes, ­Robert Skidelsky, voit dans « Perspectives économiques pour nos petits-enfants » un condensé des « nombreuses ambivalences » de la pensée de l’auteur. Keynes était un économiste qui se moquait de l’économie, un investisseur avisé qui méprisait l’argent, un analyste brillant à la tête froide qui laissait son imagination vaga­bonder. Plus qu’aucun autre de ses écrits peut-être, « Perspectives économiques » témoigne de sa propension à l’utopie : non seulement les gens résoudraient le problème de la satisfaction de leurs besoins matériels ; mais ils résoudraient aussi le problème subséquent : comment profiter du fait de l’avoir résolu. Dans l’avenir, imaginait Keynes, les fruits du capitalisme rachèteraient le capi­talisme : « Nous serons enfin libres de rejeter toutes sortes d’usages sociaux et de pratiques économiques […] que nous maintenons aujourd’hui à tout prix malgré leur caractère intrinsèquement détestable et injuste, parce qu’ils jouent un rôle énorme dans l’accumulation du capital. »

Il est pour le moins décevant que la situation n’ait pas évolué ainsi, que l’inégalité se soit accrue, que le temps libre soit rare, que même les riches se plaignent d’être débordés. Pourtant, beaucoup de ce que nous faisons, collectivement et indi­viduellement, laisse à penser que nous croyons encore que la croissance est la solution. Reconsidérer cette croyance serait sans doute une bonne idée – enfin, si quelqu’un en avait le temps.

 

— Cet article a été publié dans le New Yorker le 26 mai 2014. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

L’économie pour les nuls

Les PUF ont rassemblé en un seul volume deux ouvrages du jour­naliste du Financial Times Tim Harford (publiés en 2006 et 2013). Leur point commun ? Un regard décapant sur l’économie. Harford « excelle à montrer comment des concepts simples s’appliquent à une économie moderne complexe, ­estime Roger Lowenstein dans le New York Times. Ce qui l’intéresse, ce sont les histoires qui se cachent derrière la myriade de petites transactions qui ont lieu chaque jour. » Par exemple, la chaîne américaine Whole Foods propose des fruits et légumes bio et non bio, mais « prend soin de ne pas les vendre côte à côte parce qu’on se rendrait tout de suite compte de la différence de prix. Whole Foods veut mettre uniquement en évidence les bénéfices pour la santé que les produits bio sont censés procurer. »

Dans Berlin en perdition

Lorsque Vers l’abîme parut en 1931, sous un titre moins prémonitoire (Fabian, d’après son héros éponyme), il avait déjà été expurgé par son éditeur des passages les plus choquants. Cela n’empêcha pas le Völkische Beobachter de n’y voir que des « descriptions d’orgies entre sous-hommes » et de traiter le livre de « saloperie imprimée ». Le Völkische Beobachter étant un journal nazi, on peut voir dans ce jugement, à l’instar de Hernan D. Caro, du Frankfurter Allgemeine Zeitung, « le plus beau des compliments ».

Dans Vers l’abîme, « il est effec­tivement question de rapports sexuels éphémères et sans lendemain, de liaisons lesbiennes, d’amour vénal, de mélancolie et de suicide, de couples qui se trompent, d’amis qui déses­pèrent, d’une époque toujours plus sombre, à Berlin, la ­Babylone moderne, de rédactions composées de journalistes opportunistes, de locaux pleins de fous, d’une ville peuplée de mendiants, de bordels, de ­désordre. Rien pour plaire aux nazis », résume Georg Diez dans le Spiegel. D’ailleurs, dès qu’ils arrivèrent au pouvoir, ils firent des autodafés du ­roman, qui n’est paru outre-Rhin dans une version non censurée qu’en 2013. Cette version est aujourd’hui traduite en français.

La famille Mann, interdite de bonheur

À vrai dire, c’était une excel­lente idée qu’eut Klaus Mann, en mai 1949, peu avant la fondation de la République fédérale. Il serait tout natu­rel, écrivait-il à sa mère et à sa grande sœur Erika depuis le sud de la France, où il venait d’achever une cure de désin­toxication, « qu’on propose à Père la présidence » du nouvel État. Et la répartition des tâches au sein de la future famille présidentielle lui semblait évidente : « Je ferai en sorte que seuls les homosexuels obtiennent de bons postes ; la morphine sera en vente libre ; Erika officiera comme éminence grise, tandis que Père boira du vin du Rhin avec l’ambassadeur russe. »

D’un aplomb frisant la mégalomanie mais prompts à l’autodérision, toxicomanes, fluctuants dans leurs opinions politiques, ayant des tendances homosexuelles et représentant leur patrie dans le monde entier –  tels étaient les Mann. Et aussi : la famille modèle de l’Allemagne antinazie, la bonne, la meilleure. C’est ainsi qu’ils se sont vus et c’est ainsi qu’ils ont été perçus par le monde entier, notamment quand ils ont quitté le pays après l’accession d’Hitler au pouvoir. « Where I am, there is Germany », avait dicté l’exilé Thomas Mann au New York Times le jour de son arrivée aux États-Unis, en février 1938. Il incarnait l’Allemagne, et sa famille avec lui. Le grand critique littéraire Marcel Reich-Ranicki a un jour qualifié les Mann de Windsor allemands, les souverains du royaume de l’esprit germanique, les souverains d’une Alle­magne qui n’avait été détruite ni par les nazis, ni par les bombes des Alliés.

Cela ne date pas d’hier. Thomas Mann est mort il y a soixante ans, Elisabeth, la benjamine, il y a treize ans. Quant à son petit-fils chéri Frido, qu’il avait décrit avec tendresse sous le nom d’Echo comme un petit ange dans Le Docteur Faustus avant de le faire mourir de manière horrible, il a aujourd’hui 75 ans. L’histoire de cette famille sombre toujours plus profondément dans les brumes du passé. Pourtant, les Mann restent si proches de nous : à travers leurs livres, leurs lettres, leurs journaux, leurs vies entières, ils nous repré­sentent nous tous, notre Allemagne, notre époque.

 

Pour écrire le livre qu’il leur consacre, Tilmann Lahme ne s’est pas contenté d’éplucher des milliers de lettres et de documents qui traînaient jusqu’alors, oubliés de tous, dans un coin des archives Thomas Mann de Zurich. Il a aussi opté pour une méthode qui distingue son ouvrage de beaucoup d’autres. Car il n’a pas un, mais huit personnages principaux. Le Prix Nobel Thomas Mann n’est que l’un d’eux. Et, parce qu’il est traité ainsi, comme un membre parmi d’autres de son foyer, son histoire prend une dimension nouvelle, devient la grande saga familiale allemande de cette époque et de la nôtre.

Tant de choses font de ces bons vieux Mann nos contemporains ou presque : leurs égarements, leur exhibitionnisme, leur besoin de tout mettre immédiatement « en ligne », leur mise en scène d’eux-mêmes ; ce sont des parents dépas­sés par l’éducation de leurs enfants, et la liberté qu’ils leur accordent aboutit à un désastre scolaire pour presque tous, à la capitulation parentale, au départ dans des internats et à la psychothérapie pour quatre des six rejetons. Le destin des Mann est celui d’une famille en exil – un exil, certes, on ne peut plus luxueux – dont les membres eurent des passeports hongrois, tchécoslovaques, britanniques, américains, mais plus de passeport allemand. À quoi s’ajoute la perpétuelle dépendance financière des enfants vis-à-vis des parents, leur ­refus de devenir adultes et responsables. Sans oublier l’attirance pour la mort, le narcissisme et un besoin irrépressible de tout, vraiment tout, mettre par écrit. Mais en taisant l’essentiel. Voilà, en bref, nos Mann.

Très tôt, ils se sont donné l’apparence d’une sorte d’entreprise familiale. La presse mondiale les célébrait. En particulier quand ils lancèrent leur combat commun contre l’Allemagne hitlérienne et gagnèrent le surnom d’« amazing family ». Les aînés surtout, Klaus et Erika, mais aussi leur Prix Nobel de père, contribuèrent, à travers leurs déclarations publiques, leurs conférences et leurs livres, à forger cette image d’une famille de lettrés harmonieuse, géniale, politiquement unie. Qu’en était-il dans la réalité ? « Quelle enfance malheureuse n’avons-nous pas eue ! » se plaint Golo, le troisième de la fratrie, dans son journal. La plupart des six enfants se sont exprimés à un moment donné en des termes à peu près semblables.

Erika, comédienne, chanteuse et ­auteure, assumera à la fin auprès de son père le rôle d’une sorte de seconde épouse.

Klaus, l’aîné, ne parvint jamais à s’affranchir du style paternel dans ses écrits et souffrit toute sa vie d’être réduit au statut de « fils de ».

Golo ne se fit un prénom comme historien qu’après la mort du père.

Monika fut victime dès son plus jeune âge de harcèlement moral de la part de sa famille. Tous, son père le premier, la trouvaient gênante, paresseuse et idiote, et le lui faisaient ouvertement sentir.

L’injustice faisait partie de la vie : c’était là l’une des convictions de l’écrivain. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ses enfants en aient fait l’expérience dès leur plus jeune âge.

 

L’avant-dernière, Elisabeth, était idolâtrée par Thomas Mann et il la célébra publiquement dans un hymne effroyablement kitsch, le « Chant du petit enfant ». Mais quand elle atteignit la puberté, l’amour de son père se refroidit et elle finit par se consacrer à la défense des océans et à l’invention de machines à écrire pour les chiens. (1)

Michael, enfin, mal aimé du père mais adoré de sa mère, n’écrivit plus tard quasiment aucune lettre à celle-ci sans lui demander de l’argent. C’était un ­altiste qui connut de vrais succès, jusqu’au jour où on l’accusa d’avoir agressé au couteau, avant une représentation, sa partenaire, la pianiste Yaltah Menuhin – sœur de Yehudi Menuhin –, ce qui mit fin à sa carrière. Il devint professeur de littérature allemande [à Berkeley], et sa première publication porta sur Le Docteur Faustus, dans lequel Thomas Mann tue, par des moyens littéraires, Frido, le fils de Michael. Que l’écrivain remercia pour cette « excellente analyse ».

 

Michael et son épouse Gret eurent tôt fait d’envoyer leurs fils Frido et Toni chez leurs grands-parents ou en internat. Ce qui ne les empêcha pas d’adopter plus tard une petite orpheline indienne. Michael Mann a expliqué un jour à Frido le principe qui avait présidé à son éducation : « La distance à laquelle nous nous sommes résolus ne devrait pas être un élément perturbateur dans ta vie. Les pères et les fils devraient s’éviter bien plus souvent que ce n’est le cas généralement. Et il me semble que nous avons plutôt bien mené notre affaire. » Si un père peut parler ainsi de soi-même, c’est déjà ça. À propos de son propre géniteur, il a écrit un jour à son frère Golo que, dans les rêves où apparaissait celui que ses enfants appelaient « le Magicien », il « lui flanquai[t] une raclée juste avant sa mort ».

Il existe un motif récurrent dans la biographie de tous les enfants Mann : la souffrance éprouvée devant la froideur, la distance et le côté absent du père. C’est Monika, la méprisée, surnommée « la Mönle » dans le cercle familial, qui a le mieux décrit cette caractéristique : « Lorsqu’il a froid, il ne fait pas “brrr !” et ne tremble pas, mais tout devient ­glacé autour de lui. » Un homme a froid et ne le montre pas ; il garde le froid profondément en lui, où il ne cesse de s’intensifier au point d’atteindre les personnes qui l’entourent, bientôt transies elles aussi. Thomas Mann était le roi des glaces.

C’est le drame de son existence. Il l’a reconnu lui-même dans plusieurs de ses romans, notamment dans son livre sur Goethe, Lotte à Weimar, et dans Le Docteur Faustus, sur l’art. Cette interdiction d’aimer, ce renoncement au bonheur dans la vie afin de devenir un véritable artiste. Ses coups de foudre eurent toujours pour objet des hommes. Plus de quarante ans après sa passion pour Paul Ehrenberg – c’était à l’époque des Buddenbrook, au tournant du dernier siècle, quelques années avant son mariage –, Thomas Mann écrivait dans son journal : « On ne saurait éprouver l’amour plus fortement. » Et : « Au bout du compte, je pourrai tout de même dire que j’ai trinqué pour tout cela. Le tour de force fut de donner à cette expérience un tour artistique. » Et même lorsque, à 75 ans, il tomba amoureux du serveur Franzl, il eut ­besoin de se rappeler à l’ordre, comme en témoigne son journal : « Retourner au travail pour remplacer le bonheur, il faut qu’il en soit ainsi. C’est la destinée (et l’origine ?) de tout génie. »

Thomas Mann avait décidé d’épouser la riche, la belle, l’intelligente Katia Pringsheim pour donner un « cadre » à sa vie. Pour refouler ses passions secrètes et mener une existence bourgeoise, entièrement consacrée à l’art. Mais ces principes, qui firent de lui un grand artiste, en firent aussi un homme et un père froid, inaccessible et méfiant vis-à-vis de toutes les formes de sentiment.

Il est étonnant de voir comment, dans cette famille où l’on gardait par ailleurs un silence obstiné sur toutes les choses essentielles, l’homosexualité du père était ouvertement évoquée. Lorsqu’en 1927 il tombe amoureux de Klaus Heuser, le fils d’un historien de l’art, l’invitant même deux semaines dans la maison familiale de la Poschingerstrasse, à Munich, il écrit avec déter­mination à ses aînés : « Je le tutoie et, au ­moment de lui dire au revoir, je l’ai serré contre mon cœur, avec son consentement expli­cite. » Aissi – c’est ainsi qu’est surnommé Klaus Mann dans la famille – est invité « à se tenir volontairement à l’écart et à ne pas jouer les trouble-fête. Je suis déjà vieux et célèbre : pourquoi devriez-vous être les seuls à pécher ? » Qu’est-ce qui est le plus surprenant dans cette lettre : la franchise avec laquelle un père parle de sa passion secrète ou le fait qu’il demande à son propre fils, ouvertement homosexuel, de ne pas lui chiper celui qu’il aime ?

Son épouse Katia trouva ce franc-­parler de son époux un peu inquiétant. Elle écrivit à Erika : « C’est un gentil garçon, mais le Magicien s’est tout de même abandonné à ses sentiments de façon trop véhémente. » Et à propos du deuxième fils, Golo, qui pendant le séjour de l’amant était lui aussi à la maison, elle dit qu’il était « rongé par la jalousie ». Jaloux du père ? De Heuser ? De ce courage, de ce déchaînement de passion, de cette franchise ?

Golo Mann est lui aussi homosexuel. Mais, contrairement à son frère Klaus, il le vit comme un « grand et décisif malheur ». Il se hait pour cela. L’internat de Salem est censé exorciser le mal. Sur le conseil du directeur, il est envoyé chez un psychologue qui doit l’aider à « dompter cette pulsion maladive ». Le père se tient à l’écart, mais prie tout de même une fois son fils de lui fournir une photo d’un de ses camarades, particulièrement beau garçon. À des fins littéraires.

 

Dans cette famille, on aime ainsi, à la fois sans retenue et tout en inhibition. Klaus a fait la paix avec sa sexualité dès la puberté. Elle fait partie de lui, il l’affiche avec assurance, fièrement, librement, de façon débridée. Sa grande sœur Erika est bisexuelle. Aux yeux des deux aînés, les conventions sont une plaisanterie qu’ils prennent avec désinvolture. Ils se sont fiancés jeunes par malice, goût de la mise en scène et pour faire de la publicité à la troupe de théâtre qu’ils avaient fondée : Klaus Mann avec Pamela Wedekind, la fille du poète Frank Wedekind, et Erika avec le futur comédien vedette Gustaf Gründgens. Dès son voyage de noces, Erika écrit à Pamela, pourtant fiancée à son frère, qu’elle n’aime évidemment qu’elle. Quant à Klaus, il écrira plus tard contre Gustaf son roman le plus remarquable, Mephisto. Longtemps l’ouvrage est resté interdit en RFA , ou non publié par lâcheté. La jalousie fut sûrement l’une des motivations qui poussèrent Klaus Mann à écrire ce texte à clés.

 

Jalousie, mais envers qui exactement ? Bref récapitulatif des amours familiales : Klaus aime surtout Erika ; son journal suggère à de nombreuses ­reprises que, s’il est incapable d’avoir une relation stable, c’est parce qu’au fond il aime sa sœur. Quant à Elisabeth, elle admire tellement Erika qu’elle poursuit de ses assiduités l’éditeur Fritz Landshoff, qui a lui-même conçu pour Erika un amour éperdu et non partagé. Au point qu’elle doit être envoyée par sa famille chez un thérapeute pour guérir de cette passion malsaine. Michael, surnommé Bibi par ses frères et sœurs, se sent si violemment attiré par Klaus que celui-ci, d’ordinaire tolérant pour toutes les formes de passion, note, irrité, dans son journal : « Bibi, qui a trop bu, vraiment collant avec moi. Quels sont ses complexes ? » Un jour, Michael ­attira Golo sur un bateau dans le but de s’ôter la vie, là, en plein milieu du lac de ­Zurich, en présence de son grand frère, au moyen de somnifères. Il en fut quitte pour une bonne nausée. À un autre moment, ­Michael avoue à Golo qu’il est toujours parti du principe que son fils Toni était en réalité de lui, le grand frère.

Il y a enfin la liaison amoureuse assez dérangeante qu’Erika, durant la dernière décennie de l’existence de Thomas Mann, a entretenue avec le chef d’orchestre Bruno Walter. C’était à l’époque où elle endossait de plus en plus le rôle d’épouse à la maison, écrivait la correspondance du père, etc. Cette liaison avec Walter fut la seule histoire d’amour de ses enfants que la mère, d’une tolérance d’ordinaire infinie, ait désapprouvée : « Je ne vois pas comment, sur la durée, quoi que ce soit de bon pourrait sortir de cette relation, qui me semble une grande erreur : c’est comme si une fille épousait son propre père. »

Seule « la Mönle » ne participait pas à ces égarements familiaux. Comment l’aurait-elle pu, méprisée de tous comme elle l’était ? Quand finalement, dans les années 1930, elle trouve un homme respectable qui l’aime et veut l’épouser, les membres de la famille ­s’envoient des lettres étonnées. Qu’est-ce à dire ? La Mönle ? Mais comment peut-on l’aimer ? Le plus tragique de cette existence tragique, c’est que ce fut précisément elle, Monika, qui perdit son mari tôt et d’une façon particulièrement effroyable. Le bateau sur lequel elle avait embarqué en septembre 1940 avec son époux, l’historien de l’art hongrois Jenö Lányi, pour se rendre d’Europe en Amérique, fut coulé par un sous-marin allemand. Monika s’accrocha pendant des heures à un morceau de bois au milieu de l’océan avant d’être secourue. Dans ses lettres, Erika raconte les ­détails du drame : « La Mönle a entendu Jenö l’appeler trois fois au milieu des vagues, “mais la troisième fois, sa voix était déjà très faible”. Elle est persuadée (et pourrait bien avoir raison) qu’il a renoncé à lutter parce qu’il la croyait perdue. »

Quand Klaus Mann lit cela, il a aussitôt l’idée d’une sorte de comédie tragique : il se pourrait que Lányi resur­gisse quelque part, « peut-être près du pôle Nord, accroché à un bout de bois à la dérive, les cheveux blanchis par l’épouvante ». Plus tard, il écrit bel et bien une pièce de théâtre inspirée du drame. Mais il ne la publie pas. Ce qui est inhabituel, très inhabituel chez eux. Car si tout n’était pas toujours ­exprimé ouvertement, tout était mis par écrit. Les Mann sont avant tout une famille d’écrivains, une famille de lettrés qui trouve la matière de ses livres directement dans la vie privée. Avec Les Buddenbrook, le roman qui le rendit ­célèbre et dans lequel il prit des membres de sa famille comme modèles, Thomas Mann a écrit le livre fondateur de cette méthode. Klaus Mann a 25 ans lorsqu’il écrit sa première autobiographie. Le premier récit de Golo Mann traite d’un élève de pension qui lui ressemble fort et souffre de son ­homosexualité. Jusqu’alors, Golo n’avait parlé quasiment à personne de son secret. Son ami Pierre Bertraux, l’un des rares à être au courant, s’interrogea, après avoir lu le texte, dans une lettre à ses parents : « Mais bon Dieu, pourquoi l’a-t-il publié ? » Et il donne lui-même la réponse. C’est une maladie familiale : « La manie de la famille Mann, ce n’est pas tant d’écrire que de publier. »

Tout doit sortir. Le premier récit de Klaus Mann, déjà, se déroulait à l’Odenwaldschule, où il avait été pensionnaire : le directeur, que l’on reconnaît aisément derrière son masque littéraire, côtoie de façon inconvenante les élèves qui lui sont confiés. Le directeur en question adressa des plaintes au père de son ancien élève et attira son attention sur la responsabilité de son jeune écrivain de fils. Et sur la différence entre la réalité, dans laquelle il ne s’était rendu coupable d’aucune agression sexuelle, et la fiction.

 

La littérature servait chez les Mann d’agrégateur de vérités. Si les enfants voulaient savoir ce que leur père pensait vraiment d’eux, rien n’était plus utile qu’un coup d’œil dans ses livres. Dans sa nouvelle Désordre, Thomas Mann fait apparaître les membres de sa famille dans leurs propres rôles. Erika, qui s’appelle ici Ingrid, décrochera son diplôme de fin d’études à grand renfort d’œillades à ses professeurs. Klaus, alias Bert, n’obtiendra aucun diplôme ; c’est un rêveur, qui déclare vouloir devenir danseur ou serveur au Caire. Klaus Mann réagit à ce récit par sa nouvelle Le Cinquième Enfant, dans laquelle il décrit son frère Golo, qu’il y appelle Fridolin, comme un jeune homme intelligent, mais petit, laid, démoniaque, servile et animé d’un orgueil étrange.

Si les Mann restent si proches de nous aujourd’hui, c’est parce qu’ils éprouvaient tous ce besoin éminemment moderne de communiquer. Comme ils étaient souvent dispersés à travers le monde, ils s’envoyaient et recevaient sans arrêt des lettres par-­delà les océans. Dans les missives que les enfants adressaient à leur mère, il est presque toujours question d’argent. Tilmann Lahme y voit une véritable « règle d’or » de la correspondance ­familiale.

Michael, en particulier, était un virtuose de ces suppliques. Lorsque, pour ses 18 ans, Katia lui verse une grosse somme afin qu’il puisse s’acheter une jolie Fiat, il jette son dévolu sur une Bugatti et la charge de régler le surcoût. Si la mère a un jour le malheur de formuler le plus léger reproche à propos de ces éternelles exigences, on lui ­réplique ­illico qu’elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même et à sa complaisance. « T’imagines-tu donc, lui écrivait-il, que tes faiblesses envers moi sont agréables au fond ? »

Cela aussi, cette façon de taxer de l’argent, est un trait que les enfants ont appris de leur père. Il suffit de voir la manière dont il plume l’épouse de millionnaire Agnes E. Meyer, qui le vénère comme un demi-dieu et est peut-être amoureuse de lui. Il lui réclame de l’argent avec toujours plus d’impudence (pour reconstruire la maison, par exemple) et des cadeaux (une bague en émeraude). Il va jusqu’à lui envoyer par courrier les souhaits de ses enfants pour Noël. Dans le même temps, on parle d’elle avec mépris dans le cercle familial. Katia se plaint ainsi de « l’insolence croissante des riches », signe à ses yeux d’une incroyable présomption.

Ils étaient pourtant nantis eux-mêmes. Thomas Mann, à vrai dire, comptait parmi les rares émigrants à pouvoir vivre extrêmement bien de ses revenus, y compris à l’étranger. C’est aussi cette fortune qui rend les photographies de sa vie d’alors si agréables à contempler aujourd’hui. La gigantesque maison moderne sous les palmiers de Californie, les splendides automobiles, conduites la plupart du temps par les femmes, bien entendu : Thomas ne conduisait jamais, Klaus s’y essaya sur le tard et les conséquences furent désas­treuses. Ainsi était-ce Katia, cette femme forte et follement fière, qui prenait en général le volant. Elle vivait avec un homme qui, lorsqu’un fournisseur sonnait et qu’il était seul à la maison, devait le renvoyer car il ne savait pas où se trouvait l’argent.

 

Katia a piloté cette entreprise familiale à travers le monde, avec son époux déconnecté des contingences du quotidien et ses enfants libérés mais immatures. La famille Mann a été diri­gée par une femme. Cette conscience de sa propre valeur, elle l’a transmise à sa fille aînée, qui annonça très tôt : « Il existe depuis peu un nouveau type d’écrivain qui, pour le moment, me semble le plus prometteur : la femme qui réalise des reportages, sous forme d’essais, de pièces de théâtre, de romans. Elle connaît le monde, ne s’en laisse pas conter, elle a de l’humour, est intelligente, et elle a la force de se taire. »

Notons que cette force, Erika, comme la plupart de ses frères et sœurs, ne l’avait pas. Encore une fois, c’est une force qui caractérise plutôt sa mère. Sa sagesse désintéressée se manifesta notamment dans sa décision d’être la seule de la maisonnée à ne pas écrire : pas d’ouvrages littéraires et surtout pas de Mémoires. Ce qui, bien entendu, n’empêcha pas d’autres membres de la famille de composer à partir de discussions et d’anecdotes ses « Mémoires non écrits » (2). On constate en les lisant à quel point elle a contribué à la grande mystification de l’« amazing family ». Elle y raconte que le gouvernement nazi aurait contraint les avions de ligne, en Allemagne, à voler suffisamment bas pour qu’on puisse reconnaître les passagers et que, lors d’un de ces vols, un homme confondu avec son mari aurait été abattu depuis le sol. Cette histoire fait partie du riche réservoir de légendes qui a rendu cette famille si exceptionnelle.

Les Mann étaient de grands racon­teurs d’histoires, des créateurs de mythes. Ils incarnaient la famille allemande adversaire d’Hitler. Les enfants et l’épouse avaient convaincu l’hésitant Thomas Mann d’entrer en lutte contre l’Allemagne nazie. Ils étaient vaniteux, narcissiques, injustes, et ils ont écrit des livres formidables. Quel dommage que le conseil de Klaus Mann ne soit pas parvenu aux oreilles des responsables de la nouvelle Allemagne et que Thomas Mann ne soit pas devenu président ! Quelques jours après avoir fait cette suggestion, Klaus s’est suicidé.

Mais, en réalité, ils sont restés notre famille présidentielle. Et nous ne cessons pas de nous reconnaître dans cette tribu disparate, dysfonctionnelle, extravagante, narcissique. Les Mann, c’est nous.

 

— Cet article est paru dans le Spiegel le 10 octobre 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.