Canada – La BD qui se rit de nos gloires passées

Kate Beaton est une enfant prodige de la bande dessinée. À 32 ans, cette Canadienne venue d’un village de l’île du Cap-Breton, dans l’est du pays, s’est fait un nom dans le ­milieu en publiant ses histoires sur son blog, « Hark ! A vagrant » (« Diantre ! Un ­manant »).

Diplômée d’histoire et d’anthropologie, elle revisite les grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, démystifie leurs auteurs et tourne en déri­sion les grands moments de l’histoire du monde occidental, de l’avènement des Tudors à la ­Révolution française en passant par la conquête de l’Amérique.

Son humour érudit ne tarde pas à séduire le New Yorker, qui publie certains de ses dessins. En 2013, elle fait paraître un ouvrage qui a pour titre le nom de son blog, Diantre ! Un manant, et traduit en français par les éditions Cambourakis. Lequel intègre rapidement les listes de meilleures ventes du New York Times. Time Magazine en fait même l’un des dix meilleurs ouvrages de fiction de l’année 2013, « le plus intelligent » aussi.

Avec Step aside, Pops, la jeune dessinatrice récidive. Les saynètes qu’elle imagine dans ce nouvel ouvrage « prennent parfois pour point de départ de vieilles illustrations des siècles passés, mais l’artiste se montre aussi capable de détourner un extrait de clip ou une chanson pop », écrit ­Tobias Carroll dans le magazine en ligne Paste. La raillerie reste au cœur de son rapport au monde. L’histoire qui donne son nom à l’ouvrage retrace ainsi les querelles ­déclenchées par les femmes qui, au XIXe siècle, ont plaidé la cause de l’émancipation et révolu­tionné les codes vestimentaires en enfourchant des bicyclettes.

Beaton est très douée pour se moquer des réactions indignées de la société à travers une iconographie féministe aussi combative que férocement drôle. Dans sa version toute personnelle de Cendrillon, la belle et son prince se lient d’amour grâce à leur passion commune pour le bodybuilding. Et dans sa reprise du poème roman­tique de Tennyson, La Dame de Shalott, le beau Lancelot est devenu un simplet qui défèque en pleine rue. « Les improvisations historiques de Beaton donnent tout autant dans l’absurde, précise Sean Rogers dans The Globe and Mail. La vie médiévale y apparaît dans toute son âpreté (chevalerie, pillages, dysenterie…), et aucun grand homme, depuis un Liszt aux allures de dandy jusqu’à un Achille assoiffé de sang, n’échappe au ridicule ».

Du gaz moutarde contre l’Éthiopie

« Remettre en cause, une fois pour toutes, le mythe des “Italiens, braves gens” ». Le quotidien Avvenire résume par ces mots le projet de Simone Belladonna. Dans un essai intitulé « Gaz en Éthiopie », ce jeune politologue s’attaque à l’idée toujours vivace selon laquelle la colonisation par le « Bel Paese » aurait été plus « humaine » que celle qu’ont menée ses voisins. ­Selon une lecture qui a longtemps dominé l’historiographie nationale, les conquêtes de Mussolini en Afrique de l’Est étaient dictées par la seule volonté de ­rivaliser avec les puissances européennes. Ni l’armée ni les colons n’ont commis d’exactions comparables à celles qui ont été perpétrées ailleurs en Afrique ou en Asie. Cette thèse a été démentie par l’ouverture, en 1995, des archives relatives à la campagne d’Éthiopie. Preuve fut apportée que les Italiens avaient fait usage de gaz de combat inter­dits par le droit international et que ces gaz avaient tué des soldats, mais aussi des civils. Les chiffres sont « déconcertants », selon Avvenire: entre octobre 1935 et mai 1936, plus de 1 000 bombes C500T au gaz moutarde ont été larguées sur le front nord, tandis que le front sud (l’actuelle Somalie) recevait une centaine d’engins du même type et environ 300 bombes au phosgène. Comme le souligne le Corriere della Sera, « la campagne d’Éthiopie fut pour l’Italie la guerre du colonialisme le plus grossier » – l’expression d’une idéologie qui exaltait le « surhomme » fasciste et reléguait les Africains au rang de race inférieure. « À la vue de ces indigènes est né en nous un orgueil jusqu’alors inconnu : ­celui d’être blancs », peut-on lire dans les Mémoires de l’une des « chemises noires » citées par Belladonna.

Petites querelles entre monstres politiques

« Deux bons gars, deux Hanséates, l’un originaire de Lübeck, l’autre de Hambourg. L’un a fait la guerre sur le front de l’Est, l’autre a connu le destin des réfugiés en exil. Tous deux ont atteint le sommet du pouvoir et collaboré pendant des décennies, avec des hauts et des bas. Deux caractères on ne peut plus différents », résume Alexander Cammann dans le Zeit. Les deux « bons gars » dont il s’agit s’appellent Willy Brandt et Helmut Schmidt, lesquels ont dirigé successivement la RFA entre 1969 et 1982 (Schmidt remplaçant Brandt au poste de chancelier à partir de 1974). Le livre « Partenaires et rivaux », qui rassemble l’intégralité de leur correspondance entre 1958 et 1992, est paru quelques semaines avant la mort, en novembre 2015, d’Helmut Schmidt. « Un événement, estime Cammann. Car jamais l’on n’a pu jeter un regard ­aussi intime sur les échanges entre deux hommes de pouvoir. » La rivalité est d’emblée palpable. L’admiration et le respect, ­aussi. Les deux poids lourds de la social-­démocratie allemande sont de la même génération, mais Schmidt est longtemps resté cantonné au rôle de brillant second. Quand il accède à la chancellerie, il commet ce qu’il jugera, rétrospectivement, l’une des plus grandes ­erreurs de sa vie politique : garder Brandt à la tête du SPD. Celui-ci n’entend pas jouer les figurants. Les frères ennemis se brouillent. La réunification les ­réconciliera, et lorsque, en 1992, Brandt est sur le point de mourir, son successeur se rend à son chevet afin de s’assurer qu’ils se quittent amis.

Le prince de la paresse

Dans une villa décrépite du delta du Nil, une famille passe ses journées à dormir, ne se levant qu’à l’heure des repas. Le cadavérique Galal, l’aîné de trois frères, grand-prêtre de la somnolence, entre en titubant dans la salle à manger, vêtu d’une chemise de nuit crasseuse. Certains disent que c’est un artiste. « Pourquoi êtes-vous réveillés ? » s’écrie-t-il, horrifié. Son oncle et ses frères sont attablés autour d’une marmite de lentilles. Le plus jeune, Serag, les yeux mi-clos, rêve en secret de se libérer de l’inertie familiale et d’accomplir l’impensable – trouver du travail – peut-être à l’usine qu’on construit près de là. Mais au cours de ses promenades d’exploration (il ne peut s’empêcher de s’endormir en chemin), il découvre la carcasse rouillée laissée inachevée. Leur père, le vieil Hafez, ne descend plus de sa chambre, mais caresse le projet controversé de prendre dans son grand âge une nouvelle épouse. Rafik, le cadet, doit veiller pendant la sieste afin de tuer la marieuse qui complote pour introduire dans leur tanière cette ennemie du sommeil. Obligé de ne pas s’endormir, Rafik lutte contre le courant dans un fleuve dangereux. « De temps en temps, dans un effort suprême, il parvenait à se dégager ; il relevait la tête et respirait profondément. Puis, de nouveau, il se trouvait plongé dans les abîmes d’une douceur annihilante. Les flots d’un sommeil immense et corrupteur le ­recouvraient entièrement. »

Albert Cossery est né le 3 novembre 1913, dans le quartier de Fagalla, au Caire, dans un riche foyer grec orthodoxe d’origine libano-syrienne. « Je dois vous dire que ce cadre, cette maison, c’était ma famille, déclara-t-il dans un entretien. Certainement, c’est romancé. Mais mon père ne travaillait pas, et donc il dormait jusqu’à midi. Mes frères ne travaillaient pas non plus, personne ne travaillait. […] En vérité, on dormait. Si on entendait du bruit dans la maison […] personne ne bougeait pour aller voir, même s’il y avait un voleur. » La paresse était, selon Cossery, la seule chose que son père Salim lui eût ­apprise. Né à la fin du xixe siècle dans un village proche de Homs, en Syrie, Salim émigra en Égypte, où il acquit des fermes et des propriétés dans les terres fertiles du Delta. Pendant que le coton, les dattes et les pastèques poussaient dans les champs, Salim lisait le journal et faisait la sieste. Albert grandit sous l’aile de son grand-père, qui vivait avec eux à Fagalla. Un jour, l’aïeul décréta qu’il ne quitterait plus sa chambre, non parce qu’il n’en était pas capable, mais parce qu’il n’en avait pas envie. Quand Albert lui apportait à manger, il le trouvait avec un bandeau noir sur les yeux, pour obtenir l’obscurité parfaite. Parfois, son grand-père oubliait qu’il le portait.

 

Albert, le benjamin, se réveillait seul à sept heures du matin pour l’école, d’abord le collège jésuite des Frères de La Salle, puis le Lycée français. Il se mit à écrire son premier roman en français à l’âge de 10 ans. À 17, il publiait un recueil de poèmes intitulé Les Morsures, qui devait énormément à son dieu, Baudelaire. « Je suis seul comme un cadavre joli, écrivait-il dans une ode à la nuit. Le premier jour du tombeau. »

Cossery fut envoyé poursuivre ses études à Paris dans les années 1930, mais il se vantait de n’avoir rien étudié du tout. Il découvrit pourtant qu’être écrivain offrait un alibi respectable à sa paresse héréditaire. À son retour au Caire, en 1938, il se lia avec les surréalistes égyptiens : Georges Henein, ­Edmond Jabès, Anwar Kâmil et le peintre Ramsès Younane, entre autres. Cossery rejoignit leur groupe, Art et Liberté, et rédigea des nouvelles pour leur revue Al-Tatawwur (« Évolution »). En 1938, observant l’hostilité croissante des régimes totalitaires européens envers l’esprit artistique, les surréalistes égyptiens rédigèrent un manifeste : « Vive l’art dégénéré ! » Dans une lettre à Henein, André Breton notait : « Le lutin du pervers, comme il daigne m’apparaître, semble avoir une aile ici, l’autre en Égypte. »

À 27 ans, Cossery publia un recueil de nouvelles, Les Hommes oubliés de Dieu, qui esquissait les thèmes sur lesquels il reviendrait sans cesse au cours des soixante années suivantes : le malheur des pauvres, l’absurdité des tout-puissants, la volonté de rire – et de dormir – pour surmonter tout cela. Dans « Le facteur se venge », un quartier déclare la guerre à ceux qui prétendent déranger son sommeil. Pour protéger le ­repos matinal de ses compatriotes, Radwan Aly, l’homme le plus misérable du monde, commet un acte fatal : il jette par la ­fenêtre de son galetas son unique meuble, un pot de chambre en terre cuite, sur le marchand de légumes qui faisait bruyamment son commerce dans la rue. Même la police est stupéfaite devant ce sacrifice. Dans la rue, un repasseur dort dans son échoppe à l’abandon, sans la moindre trace d’activité en vue. Sa tête bascule dans une cuvette de sommeil, lourde comme une pierre glissant au fond d’un étang. Puis, « comme un plongeur qui sort de l’onde, [le repasseur] reparut à nouveau à la surface de la vie ». Il remonte ses rêves à la surface, comme autant de créatures marines.

 

Pendant la guerre, Cossery entra dans la marine marchande et travailla comme chef steward à bord du paquebot El Nil, qui transportait des passagers (beaucoup fuyaient les nazis) de Port-Saïd à New York. Cet emploi ne lui ressemblait guère, mais il dirait par la suite que cela avait un peu élargi son univers. Très élégant dans son uniforme, il séduisait les plus jolies passagères, indifférent aux autres. Selon un récit apocryphe, c’est lors d’une traversée de l’Atlantique que Cossery rencontra Lawrence Durrell. À l’arrivée à New York, tous deux furent arrêtés pour espionnage ; Durrell protesta que c’était impossible, puisque Cossery passait tout son temps au lit. Même si, en réalité, Durrell ne se rendit pour la première fois aux États-Unis qu’en 1968, c’est grâce à lui que la première traduction des nouvelles de Cossery trouva un lectorat américain. Envoyé d’Alexandrie par Durrell, Les Hommes oubliés de Dieu fut publié à Berkeley en 1946 par George Leite pour les éditions Circle. C’est aussi par l’intermédiaire de Durrell que Cossery rencontra Henry Miller, qui serait toute sa vie son défenseur. Miller admirait beaucoup le recueil de nouvelles de Cossery, qu’il qualifiait de « bréviaire terrible » : comme la traduction ne se vendait pas, il racheta une grande partie du stock (plusieurs centaines d’exemplaires) et se chargea lui-même de les écouler pendant des décennies. Au Caire, en 1944, Cossery publia son premier roman, La Maison de la mort certaine, racontant la vie des habitants d’un taudis sur le point de s’écrouler. Henry Miller voyait en lui l’« annonciateur d’une aube nouvelle, une aube puissante venant du Proche-, Moyen- et Extrême-Orient ». Avec une modestie caractéristique, Cossery commentait : « Peut-être est-ce exagéré. »

 

Dès que la guerre prit fin, Albert Cossery quitta Le Caire pour Paris, où il resterait trente ans sans regagner l’Égypte. Avec ses manières raffinées et ses penchants anarchistes, il flottait au-dessus de la mêlée parmi une foule d’amis et admirateurs illustres, comme Alberto Giacometti, Jean Genet, Tristan Tzara, Jean-Paul Sartre et Raymond Queneau. La nuit, il allait danser avec Albert Camus, qui lui présenta son éditeur français, Edmond Charlot. Cossery habitait un appartement à Montparnasse, mais se lassa bientôt des allers-retours incessants entre son logement et l’hôtel de Saint-Germain-des-Prés où il amenait des filles (même s’il avait toujours affirmé que les femmes l’épuisaient, Cossery octogénaire revendiquait plus de trois mille conquêtes). En 1951, il s’installa de manière définitive à La Louisiane, « un vieil hôtel rébarbatif, connu des mauvais garçons de la rue de Buci », écrit Miller dans Tropique du Cancer.

Un soir, en 1951, autour d’une coupelle de cacahuètes, il rencontra l’actrice Monique Chaumette ; Cossery lui demanda de lui mettre quelques arachides dans la bouche, elle refusa. Il lui offrit son dernier roman, Les Fainéants dans la vallée fertile, et elle lui téléphona pour lui dire à quel point elle avait trouvé ce livre beau. Flatté, Cossery accepta un rendez-vous au Café de Flore, qu’il fréquentait régulièrement. Ce fut un choc pour tout le monde lorsqu’ils se marièrent, en avril 1953. Mais Cossery n’était pas fait pour la vie conjugale. Monique se réveillait trop tôt. Elle l’énervait en l’interrogeant constamment sur ce qu’il allait écrire ensuite. Et il refusa de quitter son austère chambre d’hôtel. Dans l’une des nouvelles des Hommes oubliés de Dieu, Cossery avait décrit un certain Mahmoud, paresseux, consommateur de haschisch, qui ne peut se débarrasser de l’affection de l’aimante Faiza. « Il avait voulu lui apprendre à dormir, à respecter le sommeil, ce frère de la mort qu’il affectionnait, lui, tellement, mais hélas ! elle ne comprenait rien. » ­Faiza demande à Mahmoud comment il peut vivre ainsi. « Comment je vis ? Et qu’est-ce que ça peut te faire ? Oui, je rêve tout le temps. » Sept ans plus tard, Cossery divorçait.

Tous les après-midi, après sa grasse matinée, Cossery quittait l’hôtel, impeccablement vêtu d’un blazer avec pochette colorée, parfois pour prendre le soleil et regarder les filles au jardin du Luxembourg. Il passait des heures au Flore, à ne rien faire. Aux serveurs qui lui demandaient s’il ne s’ennuyait pas, il répondait : « Je ne m’ennuie jamais quand je suis avec Albert Cossery. » Il n’écrivait que lorsqu’il n’avait absolument rien de mieux à faire, produisant un nouveau roman tous les dix ans environ. Exercer son droit à la paresse n’allait pourtant pas sans quelques avanies. Toujours sans le sou, il comptait sur ses droits d’auteur et sur le revenu des traductions pour survivre. À la fin des années 1940, New Directions publia une version anglaise de La Maison de la mort certaine et demanda au romancier William Goyen de traduire Les Fainéants. Les lettres de Cossery à son éditeur américain, James Laughlin, révèlent l’envers de sa vie d’oisiveté élégante : « Mon état de finance est totalement désespéré. » « Pour ma chance le dollar a beaucoup baissé, il est actuellement à 270 francs. » « Je suis toujours dans un pétrin épouvantable. » « Je suis vraiment dans l’obligation de faire appel à votre aide. » « Je pense que vous m’avez complètement oublié. » « Je vous conjure de m’envoyer un chèque le plus vite possible. » « Je suis toujours dans une extrême misère. » Laughlin répondait par des instructions détaillées sur la façon de changer de l’argent au marché noir pour obtenir un meilleur taux. Lors d’une entrevue dans un café parisien à la fin des années 1950, Cossery se plaignit si amèrement des mauvaises ventes de ses livres aux États-Unis que Laughlin lui remit quelques billets tirés de son portefeuille.

S’il comptait peu de lecteurs en Amérique, Cossery en avait encore moins en Égypte. Durant l’un de ses rares ­séjours au Caire dans les années 1990, son traducteur opiniâtre, Mahmoud Qassim, qui publia en arabe quatre des romans de l’écrivain franco­phone, insista pour que se produise la « rencontre de deux monuments ». Il traîna l’auteur chez Naguib Mahfouz. Le Prix Nobel ignorait qui était son visiteur. Même si Cossery affirmait avoir toujours porté l’Égypte en lui, les Égyptiens – ceux qui le connaissaient en tout cas – pensaient qu’il l’avait abandonnée. « Ils ne lui pardonnent pas d’avoir ­renoncé à l’arabe, déclara Qassim dans une interview, et d’avoir émigré vers une autre langue. » Pire, cette autre langue était le français, apanage d’une élite marginalisée. Tel un ­rêveur dans une grotte, Cossery était passé à côté de la révolution de 1952, qui avait ostracisé le français, jadis langue des aspirations bourgeoises, comme aristocratique et élitiste. De plus, Cossery avouait qu’après des années à Paris il avait en grande partie oublié l’arabe. Par-delà la barrière linguistique, son éloge de la paresse et son idéalisation des miséreux égyptiens n’avaient guère d’écho chez un lectorat qui s’efforçait activement de vivre dans le pays et de le faire progresser, tout en étant souvent en bisbille avec l’État. Alors que d’autres écrivains comme Ahmed Fouad Negm et Abdel Hakim Qassem étaient jetés en prison, ou contraints à l’exil comme Jabès et Henein, Cossery se prélassait au Flore.

 

— Cet article est paru dans Bookforum en décembre 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

Le dragon chinois a avalé le Bordeaux

En 1996, quand le principal importateur de grands vins de Bordeaux en Chine organise le premier événement promotionnel à ­Pékin, les tire-bouchons manquent à l’appel : sur place, on ne trouve encore que des décapsuleurs. Vingt ans plus tard, les conquistadors bordelais partis à l’assaut de l’empire du Milieu subissent toute la force de sa contre-­attaque. Les viticulteurs et les élégants riverains de la Garonne doivent aujourd’hui se plier aux façons musclées du commerce à la chinoise, si éloignées des leurs, codifiées de longue date.

Le marché du bordeaux ­repose traditionnellement sur un ­savant équilibre de tensions entre grands châteaux, courtiers et négociants, avec en bout de chaîne les acheteurs, heureux récipiendaires du divin breuvage. Les grands domaines – essentiellement les 61 crus du Médoc figurant au « classement » établi en 1855 – gèrent, par un méca­nisme d’allocations, la rareté de leurs vins prodigieusement coûteux, que les courtiers fournissent aux négociants, qui les revendent de par le monde (certains châteaux hors ­Médoc, ­notamment les 444 crus bourgeois, se raccrochent à ces branches si fructifères en se prévalant de classements spécifiques). Quant aux 8 000 petits domaines non classés, parfois ­situés à un jet de pierre des grands crus dont ils partagent le terroir mais pas les prix de vente, ils tirent le diable par la queue. Telle était encore la situation – idyllique pour certains, moins pour d’autres – avant que les gosiers chinois ne s’en mêlent, après un toast porté par Li Peng, le numéro 2 du PC chinois, lors du symposium du Parti en 1996. Li tenait dans son verre non pas du baiju, le vigoureux alcool de riz local, passablement toxique, mais du vin. Qui plus est, il en préconisait désormais l’usage dans les banquets. « Deng avait ouvert la Chine à l’Occident, Li l’ouvrait au vin », écrit Suzanne Mustacich, ­l’auteure de ce fascinant essai fondé sur une connaissance du terrain et un travail de recherche impressionnants.

Les Chinois commencent par se porter acheteurs de grands crus, dont ils poussent les prix jusqu’à des altitudes stratosphériques. Ils ne sont pas mus par le goût de ces vins – qu’ils mélangent parfois avec du Fanta – mais par celui de la spéculation. Car, en un rien de temps, ces bouteilles mirifiques deviennent le véhicule privilégié du gei mianzi, l’art d’honorer quelqu’un, et du liu mianzi, l’art de le faire sans commettre d’impair. Or, grâce au « classement », chacun dans les hautes sphères chinoises peut en toute confiance échanger des ­faveurs contre des grands crus dont la valeur, symbolique comme monétaire, est publiquement constatée. Au sommet trône le château-lafite, objet d’une véri­table obsession, dont les prix ont été multipliés par 900 en dix ans pour atteindre… 500 dollars la bouteille en 1998. La Chine ­devient la terre promise des négo­ciants de Gironde, au ­moment précis où le marché américain, horrifié par l’indécence des prix du bordeaux, se replie sur sa propre production désormais tout à fait estimable. La Chine est envahie de Bordelais, et le Bordelais de Chinois – ou plutôt de Chinoises, que Suzanne Mustacich appelle la « brigade des minijupes », de jeunes et jolies commerciales asiatiques que tout château digne de ce nom se doit d’inclure dans son organigramme. Certes, exporter du vin en Chine n’est pas de tout repos, entre les taxes erratiques, les vols, les pressions, les coups bas et, oui, les pots-de-vin. La spéculation explose : lors d’enchères à Hongkong en 2010, tous les records sont battus, y compris celui de la bouteille la plus chère du monde : 233 865 dollars pour un bordeaux 1869 – du lafite évidemment. Pontes du PCC ou néomilliardaires se constituent des caves valant des dizaines de millions d’euros, que d’inventifs négociants s’activent à monétiser en revendant leur contenu à d’autres Chinois. Évidemment, la bulle finira par exploser, sous le double effet de la crise financière mondiale, à Hongkong, et surtout de l’arrivée au pouvoir à Pékin de Xi Jinping, en 2013. Celui-ci prend en effet immédiatement pour cible la corruption, donc le faste des bureaucrates, donc leurs banquets (en moyenne dix-huit par semaine !) – et donc le vin.

En parallèle, depuis les années 1980, quelques entrepreneurs chinois ont commencé à planter de la vigne, des variétés locales (œil-de-dragon) ou occidentales, notamment le cépage carménère, que les missionnaires avaient introduit au xixe siècle pour lutter contre le mal du pays. Des zones propices à la vigne, entre le 30e et le 50e parallèle (là où, dans les deux hémisphères, se produit du vin), ont été identifiées : la région autonome (et musulmane !) du Ningxia, près de la Mongolie-­Intérieure et du désert de Gobi, celle de Tianjin, sur le golfe du Bohai, les flancs du Tian Shan, en pays ouïgour, la péninsule du Shandong ou le district judicieusement nommé Shangri-La, aux confins du Tibet. Mais dans le Ningxia, par exemple, les ­vagues de froid obligent à enterrer les pieds de vigne chaque hiver. Qu’importe : la main-d’œuvre locale n’est pas chère. Et les auto­rités encouragent la plantation de la vigne, qui, dans les régions menacées par la désertification, a le mérite de fixer les sols. Ceux qui se voient attribuer des baux à long terme (la terre demeure propriété de l’État) sont également incités à bâtir des hébergements touristiques de prestige, « tous styles architecturaux bienvenus ». Le vin chinois – Dynasty, Great Wall, Fier Dragon, etc. – prend rapidement bonne tournure, battant certains bordeaux dans des dégustations à l’aveugle, et la production augmente, tout en restant infime par rapport à la soif du pays. Des Français se lancent dans l’aventure – et y trouvent bien sûr leur compte de mésaventures, comme Rémy Martin, qui s’avisera que le raisin qu’on lui fournit a été récolté par les prisonniers du laogai voisin, ou comme Pernod Ricard, que son statut d’associé minoritaire finira par lasser.

De leur côté, certains Chinois commencent à mettre sur le marché des liquides improbables sous des étiquettes qui le sont encore plus. D’autres, un peu plus scrupuleux, utilisent des étiquettes frauduleuses mais s’approvisionnent effectivement à Bordeaux, auprès de petits viticulteurs ravis de ce ballon d’oxygène. D’autres encore, plus respectueux des lois, profitent du régime chinois de propriété ­industrielle, fondé sur le principe du « premier déposant », pour déposer allègrement les noms commerciaux de presque tous les grands crus français, d’où procès en cascade, chantages, négociations, transactions… Ils usent sans vergogne des incertitudes de la traduction chinoise des noms français, qui permet de multiplier variantes et décli­naisons : Lafite devient ainsi Lafitte, et Castel, premier producteur de vin en France et grand investisseur en Chine, se retrouve face aux produits de la marque Ka-si-te.

Au fil des années, la bouillonnante bourgeoisie chinoise prend peu à peu goût au vin pour lui-même. Ce qui conduit les investisseurs du pays, et même le gouvernement par l’intermédiaire de la Cofco, son bras armé, à revenir aux sources en achetant des propriétés bordelaises (1). Ils s’emparent de petits domaines, dont ils sont à même de valoriser décemment la production en Chine. Le château Laulan Ducos, un « petit » Saint-­Estèphe, devient ainsi la propriété d’un diamantaire qui entend vendre 240 dollars l’unité, sur le marché chinois, des bouteilles qui en valaient tout juste 10 précédemment, en court-circuitant le négoce bordelais. Pour compléter le dispositif, certains Chinois ­deviennent eux-mêmes négociants. Ce sont désormais souvent des tycoons aux pratiques parfois hautes en couleur qui ­financent les événements de prestige comme la conférence Wine Future Hongkong, en 2011. Les deux mondes au départ si opposés – l’aristocratique Bordelais, arc-bouté sur ses traditions, et les aventuriers chinois – ont bel et bien convergé. « Les Bordelais, tout comme les Chinois, sont prêts à abandonner culture et traditions dès qu’il s’agit du compte d’exploitation », assène Nick ­Cavell dans The New Republic. « Ils sont en effet également implacables, d’abord dans leur quête de partenariats pour réaliser des profits quand le marché décolle, puis dans leurs efforts pour tirer leur épingle du jeu quand il s’effondre », confirme Jane Anson dans Decanter.

 

Les Mystères de Paris, le plus grand best-seller français

Le 19 juin 1842, les abonnés au placide Journal des débats ­découvrent la première livraison du feuilleton Les Mystères de Paris, d’Eugène Sue, en « rez-de-chaussée » (le bas de la page) de la une du quotidien. L’histoire se déploiera au fil des mois en 150 épisodes palpitants, pour ne se clore que le 15 octobre 1843. Il s’agira clairement du best-seller le plus phénoménal du XIXe siècle en France, et peut-être même du plus grand best-seller de tous les temps.

Difficile d’estimer le nombre de lecteurs des Mystères de Paris, puisque chaque épisode était lu à haute voix, dans les cafés des villages de tout le pays, dans les ateliers, dans les bureaux. Les diplomates arrivaient en retard aux réunions et les comtesses au bal parce qu’il leur fallait être au fait du dernier épisode. Le phénomène, d’ampleur ­véritablement nationale, exerça la même fascination que le font aujourd’hui les grands procès, mais une fascination savamment entretenue d’une livraison à l’autre, à la manière de nos séries t­élé­visées. Le roman aura un tel succès qu’il sauvera le Journal des débats, respectable mais un tantinet ringard, d’une faillite annoncée. De fait, ces fictions populaires publiées en première page ont permis l’émergence du quotidien à grand tirage : c’est en réduisant le prix des abonnements (la vente au numéro n’existait pas), en introduisant la publicité payante et en touchant un lectorat plus large grâce au roman-feuilleton que la presse est entrée dans la modernité.

Dès les premières lignes, le lecteur des Mystères de Paris est plongé dans les bas-fonds du Paris by night en pénétrant dans un « tapis-franc », taverne sinistre et pouilleuse, de l’île de la Cité – alors l’épicentre du crime, de la prostitution, de la pauvreté et de l’exploitation (1). D’entrée de jeu, il a droit à une violente altercation entre le Chourineur (qui occit ou blesse à coups de couteau), un ancien apprenti boucher devenu tueur, et la Goualeuse (chanteuse des rues), prostituée au cœur pur ; scène suivie de l’irruption providentielle de Rodolphe, un aristocrate déguisé qui évolue avec une parfaite aisance dans ces bas-fonds. Lequel est venu sauver la Goualeuse, alias Fleur-de-Marie, qui a été torturée par la Chouette (sa gardienne borgne), emprisonnée et vendue par l’Ogresse (la tenancière du tapis-franc). Puis la Chouette, le Chourineur, la Goualeuse et Rodolphe pénètrent dans la taverne pour échanger des récits (tout le monde dans ce roman a une histoire à raconter). Ils sont servis par l’Ogresse et espionnés par un odieux individu d’une brutalité terrifiante, le Maître d’école. Et c’est parti pour seize mois de lecture macabre et palpitante.

 

Bien sûr, l’ouvrage suscitera d’innombrables imitations et reprises, romans ou mélodrames, parmi lesquels les « Mystères de Londres », les « Mystères de Naples », les « Mystères de ­Lisbonne », et les « Mystères et ­misères de New York ». Une fois sa ­parution en feuilleton achevée, le roman sera publié en dix volumes, dont les éditions seront épuisées les unes après les autres. Les Mystères de Paris feront de leur auteur, Eugène Sue, bien davantage qu’une ­célébrité : un héros de la classe ouvrière française et de ses leaders politiques. Il sera élu à l’Assemblée nationale en 1850, après que la révolution de 1848 aura débouché sur une république éphémère. Mais quand Napoléon III s’emparera du pouvoir en 1851 et réduira l’opposition au silence, il connaîtra les affres de la censure – son dernier roman, Les Mystères du peuple, est interdit et mis au pilon – et de l’exil.

Avant Les Mystères de Paris, ­Eugène Sue n’avait écrit que des romans ­maritimes et d’amour au succès ­modeste. Quand il s’attaque aux Mystères, il n’a qu’une très vague idée de l’intrigue (tout lecteur avisé devinera cependant qu’un lien profond et ­mystérieux unit ­Rodolphe et Fleur-de-Marie et les pousse l’un vers l’autre) et se laisse conduire d’épisode en épisode, avec pour seul impératif de clore chaque livraison sur un moment de suspense, suivi du sacramentel « La suite à ­demain ». Et, comme les abonnements sont renouvelés tous les trois mois, il lui faut ­introduire une péripétie particulièrement dramatique à la fin de chaque trimestre.

Quand Eugène Sue entreprend son exploration des bas-fonds parisiens, il est d’abord mû par la quête du sensationnalisme. Comme Balzac, son confrère et rival qui avait publié dans La Presse, en 1836, le premier roman-­feuilleton, La Vieille Fille, il a compris que la pègre est un milieu complexe et haut en couleur, peuplé de personnages fabuleusement intéressants, qui s’expriment dans un argot où fourmillent les métaphores. Balzac exploitera le même matériau dans Splendeurs et misères des courtisanes, un roman en partie écrit pour rivaliser avec le succès d’Eugène Sue. Mais il ne parviendra jamais à se plier avec autant d’aisance aux contraintes du roman-feuilleton : il est trop prolixe, trop occupé à décrire les subtilités psychologiques de ses personnages. ­Balzac va beaucoup plus profond que Sue : son bagnard à lui, Vautrin, alias Jacques ­Collin, alias le révérend Carlos Herrera, est le prétexte d’une étude fouillée sur la fourberie en tout genre, la sexualité et ce qu’on pourrait appeler la philosophie de la pègre.
Comme son héros Rodolphe, Eugène Sue s’encanaille, mais pour des motifs moins philanthropiques. À mesure qu’il progresse dans le roman, cependant, à partir du moment où il introduit ­Rigolette – une couturière enjouée et vertueuse que ses gains suffisent à peine à préserver de la pauvreté la plus abjecte et de la chute dans la prostitution –, ­ainsi que le malheureux ouvrier lapidaire Morel – dont la famille subit une succession de désastres –, Sue en vient à prendre en compte les réalités sociales de son temps.

 

Cette inflexion du roman, ce sont les lecteurs eux-mêmes qui la provoquent. Ils écrivent en masse à l’auteur pour lui faire part de leurs réactions virulentes. Toutes ces lettres (Eugène Sue les a gardées, on peut encore les lire aujourd’hui) modifieront les thèmes et le propos des Mystères de Paris. Leur très bourgeois auteur (son père était un médecin renommé) découvre la dimension authentiquement mélodramatique de l’existence précaire du prolétariat. Le romancier peut donner à la fois dans le sensationnel et le sérieux.

De nombreux lecteurs voient dans les héros d’Eugène Sue des personnages réels. Certains lui demandent s’il pourrait inciter Rodolphe à les ­aider ; d’autres veulent voler au secours de ­Morel. Mais, dans leurs lettres, ils racontent aussi des histoires qui ressemblent à celles de Morel, de Rigolette ou de Fleur-de-Marie, et ils se reconnaissent dans les situations épouvantables que l’auteur a imaginées pour ses personnages. Les réformateurs socialistes entreprennent à leur tour de bombarder ­Eugène Sue d’idées et de brochures, parmi lesquelles de très sérieuses études sociologiques sur la condition ouvrière – c’est l’époque où l’on engage de remarquables ­enquêtes protosociologiques sur la misère économique et sociale en France, sur la prostitution – ses causes et sa gestion – et sur l’envers du décor de l’expansion capitaliste.

Eugène Sue répond à ses lecteurs par le biais de son roman, en avançant des propositions sociales telles que la création d’un mont-de-piété à l’échelle nationale pour prêter aux pauvres, ­l’instauration d’avocats commis d’office ou encore la fondation d’un hospice pour ­enfants de bagnards. Un dialogue s’engage entre l’écrivain et les ­réformateurs, et, au ­moment où le roman tire à sa fin, Sue n’est pas loin de se déclarer socialiste. Marx et ­Engels ironiseront, dans La Sainte ­Famille (1845), sur la forme de socialisme non scientifique et utopique promu par ­Eugène Sue, ceux qu’il a inspirés et qui l’ont inspiré en retour ; mais, pour beaucoup, Les Mystères de Paris sont d’abord un évangile d’amour envers l’humanité.

Le grand-duc Rodolphe de Gerol­stein (son identité est en principe ­cachée quand il va sur le terrain) parcourt les bas-fonds de Paris à la recherche ­d’occasions de bienfaisance. Il pratique la « promotion de la vertu » pour ­encourager ceux qui méritent mieux que leur condition – une forme paternaliste de charité. Rodolphe a un alter ego féminin en la personne de ­Clémence d’Harville, une dame de la bonne ­société qui secourt les prisonnières de Saint-Lazare, geôle où l’on enferme les voleuses et les prostituées. On peut bien sûr ne voir là que du paternalisme, mais un critique de l’époque a bien ­saisi l’enjeu : « Jusqu’à présent le roman, presque exclusivement aristocratique, se cantonnait orgueilleusement dans les hautes sphères, sans daigner regarder en bas… C’est la première fois qu’un roman pénètre si avant dans la misère du peuple ; c’est la première fois qu’il remue si profondément la boue ­sociale, et qu’il descend dans ces sombres abîmes où la souffrance humaine semble écartée à ­jamais de la pitié humaine et de la justice divine. Rarement un roman aura eu un tel impact. »

 

Eugène Sue met en scène une ­fabuleuse troupe de personnages, du plus vil au plus vertueux, dont il ­orchestre habilement les entrées et sorties, entremêlant cinq ou six intrigues différentes afin de soutenir le suspense et de maintenir constamment son lecteur sous tension. Ses personnages donnent à voir les mouvements de leur âme avec toute l’emphase verbale et physique propre au mélodrame. Et comme il écrit en France, il peut se permettre une dose d’érotisme interdite aux romanciers ­anglais comme Dickens, Wilkie Collins ou Mary Elizabeth Braddon.

Rodolphe met ainsi à contribution Cécile, une mulâtresse prodigieusement sexy, pour contrecarrer les méfaits du notaire Jacques Ferrand, avide et diabolique, qu’elle excite et frustre à l’en faire – littéralement – mourir pour cause de désir inassouvi. Dans la fiction, la justice peut bien emprunter des formes aussi scabreuses et plaisantes que celles-là ! Le destin de la Louve, la louve-garou ­farouche mais loyale dont Fleur-de-Marie devient l’amie à la ­prison de Saint-Lazare, et qui se rangera pour épouser un braconnier repenti devenu garde-chasse, offre à l’écrivain l’occasion d’un discours sur la sexua­lité féminine, sujet que n’abordaient pas les romanciers plus convenables. D’un autre côté, le délicat problème de la ­façon dont ­Rodolphe pourrait ­redonner sa virginité à Fleur-de-Marie révèle toute l’ambivalence de la compréhension masculine des femmes et de leur corps. L’aristocrate propose que Fleur-de-Marie, désormais réhabilitée, épouse le prince Henri, son neveu. Mais elle s’estime si profondément souillée qu’elle ne pourra jamais être blanchie ; elle préfère prendre le voile, pour ­ensuite avoir le tact de mourir d’une incurable douleur morale.

Eugène Sue peut se permettre de peindre la réalité avec autant de pathos parce qu’il révèle aussi des émotions et des questions généralement occultées dans la vie réelle comme dans les romans bridés par l’autocensure. Son message est d’autant plus audible que, politiquement, le Journal des débats est modéré et progouvernemental. C’est un message quasi socialiste, à une époque où la monarchie bourgeoise du roi Louis-Philippe préside au développement capitaliste et à l’émergence d’une nouvelle classe immensément riche – ainsi qu’à l’apparition du prolétariat ­moderne (préparant de ce fait la ­révolution de 1848). Eugène Sue diffuse des vérités confusément perçues mais non reconnues. Bien avant que Victor Hugo n’exprime ses préoccupations sociales dans Les Misérables en 1862, il demande au lecteur de tendre l’oreille. Il l’entraîne dans son univers avec tant de force que son public bourgeois est contraint de regarder en face ce qui lui demeurait auparavant caché. « La tâche que je m’efforce de remplir n’est autre, par le pouvoir de l’écriture, que de vous donner à entendre et de vous donner à sentir – mais elle est au premier chef de vous donner à voir », avance Joseph Conrad dans une formule célèbre (2). C’est bien ce que fait Eugène Sue, en l’assortissant d’un captivant plaisir de lecture.

 

— Cet article, paru dans la New York Review of Books le 3 décembre 2015, est une version adaptée de la préface écrite pour une traduction américaine des Mystères de Paris publiée fin 2015 dans les Penguin Classics. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Une famille en guerre

En temps normal, l’historien Luuc Kooijmans écrit sur l’Âge d’or néerlandais. Mais c’est une autre histoire, intime celle-là, qui a nourri « Le secret de la rue Valerius ». Son personnage principal est le grand-père de l’auteur : un nazi convaincu qui adhéra au NSB, le Parti national-socialiste des Pays-Bas. Mais, chez les Kooijmans, « toutes les attitudes possibles face à la guerre étaient représentées, du bienfaiteur au collabo en passant par la zone grise de l’entre-deux », résume le NRC Handelsblad. Alors que le plus jeune fils est contraint de porter la culotte noire des fascistes, les trois aînés, eux, ne cachent pas leur hostilité envers l’occupant. L’un d’eux, Wim, s’engage dans la Résistance. Il est exécuté en 1943, victime de l’idéologie défendue par son père. « La façon dont la famille affronte cette vérité atroce constitue le nœud du livre », poursuit le NRC, qui relate cette scène ahurissante : lorsqu’en 1950 Wim est décoré à titre posthume, ses frères doivent dissuader leur père d’aller recevoir la médaille à sa place. Ce dernier ne voyait pas en quoi le geste eût été « inapproprié ».

Aux origines de Murakami

Les débuts de l’écrivain mondialement célèbre Haruki Murakami sont devenus légendaires : à près de 30 ans, il n’a jamais rien écrit quand, un après-midi d’avril 1978, il va voir un match de base-ball. Un joueur réussit un joli coup et le bruit de sa batte frappant la balle est comme une révélation : pourquoi n’écrirait-il pas un roman ? C’est ainsi que débuta la plus belle carrière littéraire de l’après-guerre au Japon. À l’époque, Murakami tient un club de jazz en compagnie de sa femme. Il se met à écrire la nuit sur sa table de cuisine…

L’histoire est belle. Mais les premiers fruits de cette épiphanie étaient jusqu’à présent restés inédits en français. Il s’agit de deux courts romans, qui constituent les premiers volets de la trilogie dite du Rat, du nom d’un de ses personnages récurrents. « Lus en regard de La Course au mouton sauvage (le troisième volet), ils font pâle figure », reconnaît Arifa Akbar dans l’Independent. Mais, tempère Ian Sansom dans le Guardian, « Murakami a atteint le stade où il est inattaquable, où ses œuvres de jeunesse sont lues à la lumière irradiante de ses ouvrages postérieurs, qui jettent sur elles un éclat favorable. »

Un roman d’amour féroce

«“Je t’ai attrapé”, lui ­disait Michel quand il serrait sa bite avec force, une fois qu’il l’avait ­dedans. » Et lui, le narrateur de « Paris-Austerlitz », fulminait en repensant, des années après, à ces paroles lancées au beau milieu des ébats. Elles sonnaient à présent comme une sinistre prémonition. « Les taches qu’il redoutait tant » ­recouvraient désormais sa peau ; « le mal », « la plaie », le sida suçait ce qui restait en lui de la sève de la vie.

Paru à Madrid en début d’année, « Paris-Austerlitz » est le roman-testament de l’écrivain Rafael Chirbes (1). Décédé en août d’un cancer fulgurant, l’auteur a laissé un ouvrage cru, d’une saisissante force ­expressive. Ce n’est que quelques semaines avant sa mort que Chirbes est par­venu à mettre un point final à ce livre qui le hantait depuis plus de vingt ans, et auquel il revenait sans cesse, sans ­jamais réussir à l’achever – ou à ­l’assumer, peut-être.

« L’enfer et le paradis de l’amour, les restes de son naufrage, les illusions du début, le désenchantement qui vient. Une passion homosexuelle entre un adolescent espagnol et un ouvrier français, narrée avec autant de violence que de lyrisme, sans escamoter ­l’ardeur des désirs, l’urgence du sexe, la férocité des rapports de classe » : tel est, d’après El Mundo, ce que dépeint ­« Paris-­Austerlitz ».

On est loin, avec cet opus, de Crémation (Rivages, 2009) ou de Sur le rivage (2015), ­ouvrages dans lesquels ce grand témoin de l’Espagne en crise dénonçait pêle-mêle l’illusion démocratique, la trahison des idéaux de gauche, la financiarisation des années 1980, la spéculation immobilière, la corruption, les inégalités, la paupérisation.
« Jamais, jusqu’ici, Chirbes ne s’était aventuré dans la jungle de la passion amoureuse », poursuit El Mundo. Mais le ­réalisme social n’est jamais loin. Car « la violence des rapports entre les deux hommes est aussi le symbole de la violence et de la désolation du Paris de l’après-guerre, celui encore de la misère d’une Espagne soumise à la dictature franquiste, des menaces familiales face à des penchants sexuels inconcevables pour des parents de la haute bourgeoisie, des ressentiments d’un père autoritaire contre un adolescent désemparé, étouffant sous le poids de la culpabilité. »

Gogologie

Si les mots phishing for phools vous paraissent bizarres, rien de bien étonnant. Ce sont des néologismes forgés par deux Prix Nobel d’économie pour désigner l’impact des manipulations commerciales et politiques sur le grand public. L’anglophone saisit sans peine la ­déformation de fishing for fools, que l’on pourrait traduire par « la pêche aux gogos ». C’est une version moderne de Hidden persuaders (« La persuasion clandestine »), de Vance Packard, paru aux États-Unis et en France en 1957. Avec une différence importante : alors que le livre de Packard faisait le procès des mani­pulateurs, nos deux économistes interrogent en profondeur la relation entre les manipulateurs et le public, dont ils soulignent la crédulité. Leur analyse porte ­autant sur les phools, les gogos, que sur leurs exploiteurs.

C’est qu’entre-temps s’est cons­truit tout le corpus de l’économie comportementale, dans le ­sillage de Daniel Kahneman et de ses émules. Books a exploré le sujet dès son premier numéro, à propos de la crise finan­cière de 2008, en présentant les thèses de Kahneman et en commentant un livre précédent de Shiller, L’Exubérance irrationnelle (paru en français en 2010). Nous avons aussi évoqué les travaux d’Akerlof à propos de la procrastination (Books, février 2011) et un premier livre écrit à quatre mains par Akerlof et ­Shiller, Les Esprits animaux, traduit en français en 2013 (Books, janvier-février 2010).

En décrivant les biais cognitifs des acteurs économiques, l’école de Kahneman a mis à mal la théo­rie classique des agents ration­nels. « Les gens sont trop confiants, ­résume Cass Sunstein en chroniquant ce nouveau livre dans la New York Review of Books. Ils ­manifestent un optimisme ­irréaliste ; évaluent mal les risques ; ­négligent le long terme ; manifestent une plus grande aversion pour une perte qu’ils n’apprécient un gain de valeur équivalente. » Et ainsi de suite. Juriste et politologue, ami et conseiller d’Obama, Sunstein a aussi contribué aux travaux sur l’économie comportementale. Mais Shiller et Akerlof ne se contentent pas de reprendre à leur compte les ensei­gnements de cette discipline. Ils vont beaucoup plus loin.

À leurs yeux, ce n’est pas seulement la rationalité des acteurs qu’il faut mettre en cause, mais le dogme central de la « main invi­sible » d’Adam Smith. Il n’est pas vrai que le jeu du libre marché engendre forcément à la longue les effets correcteurs qui profitent à l’ensemble des ­acteurs. Les marchés produisent un « effet néfaste systémique », dû au fait que la crédulité des consommateurs (et des électeurs) entraîne nécessairement les comportements manipulateurs des entreprises et des dirigeants politiques. Ce n’est pas une question de morale, mais de logique. « Ceux qui ne parviennent pas à exploiter les gens sont forcément perdants par rapport à ceux qui y parviennent. » On ne saurait exiger des laboratoires pharmaceutiques, par exemple, qu’ils moralisent leur politique commerciale. Ils trichent parce que, s’ils ne trichaient pas, ils péricliteraient.
Il en va de même dans tous les secteurs de l’économie et toutes les joutes pour le pouvoir politique. Du côté du consommateur, ou de l’électeur, la crédulité n’est pas seulement le fait de l’ignorance (qui joue bien sûr un rôle essentiel) ; elle est renforcée par ce que les auteurs ­appellent notre « singe sur l’épaule », un mauvais génie qui nous entraîne sur la mauvaise pente. Ils ­reprennent l’exemple classique de l’erreur de Keynes, décrite dans notre dossier sur l’oisiveté. Si Keynes s’est trompé en pensant que nous allions finir par travailler trois heures par jour, c’est parce qu’il a sous-estimé la force qui conduit les marchés « à ne pas produire simplement ce dont nous avons besoin, mais à produire ce que nous désirons pour suivre les goûts de notre singe sur l’épaule ». Notre mauvais génie nous invite à nous raconter des histoires, et cette propension est captée par les entreprises et les hommes poli­tiques.

« Un livre d’une profonde importance », conclut Sunstein, qui invite à poursuivre l’analyse en proposant de dresser une typologie plus fine des phools. Il en appelle à une sociologie des gogos. Une gogologie, en quelque sorte.