La meilleure histoire du monde

Est-ce dû à son immense empire qui couvrait un cinquième des terres de la planète et contrôlait tous les océans ? Quoi qu’il en soit, la Grande-Bretagne a été pionnière dans un genre encore relativement peu défriché en France : l’« histoire globale ». Le plus célèbre de ces ouvrages (ou plus exactement sa sixième édition actualisée) est aujourd’hui traduit. Il s’agit de la Penguin History of the Word, signée du grand spécialiste d’Oxford John M. Roberts, décédé en 2003, et d’Odd Arne Westad, qui a repris le flambeau. Elle compte trois ­volumes et propose une synthèse magistrale qui « n’est pas sans lien avec l’école des Annales et son goût des structures profondes qui traversent les époques », note ­Jonathan Jones dans le Guardian. Il présente néanmoins, poursuit-il, une différence fondamentale avec l’approche française, « son empirisme britannique, qui se traduit par une volonté de raconter l’histoire de façon claire et informative. On va pouvoir y apprendre ce qu’était au juste le Saint Empire romain germanique ou ce qu’a dit exactement Confucius ».

L’une des particularités de cette histoire est de refuser la téléo­logie, tout en mettant en valeur « les processus historiques majeurs, ceux qui ont affecté une quan­tité considérable d’êtres humains et laissé un héritage substantiel aux générations futures, comme l’écrivait Roberts dans la préface de la cinquième édition. Car elle révèle, par le jeu des comparaisons, leur véritable dimension et les relations qu’ils eurent les uns avec les autres. » Roberts et Westad remontent loin, très loin, jusqu’aux tout premiers balbutiements de l’humanité, il y a des millions d’années, pour nous faire prendre conscience de la durée ridicule de l’« histoire » à proprement parler, c’est-à-dire de ce moment à partir duquel « des choix conscients ont fait irruption dans l’héritage génétique et comportemental qui avait seul permis jusque-là (à l’huma­nité) de dominer son environnement ». Ils embrassent aussi la totalité du globe, consacrent des sections entières aux brillantes réussites indienne et chinoise. Reste que leur ouvrage (et c’est l’un des rares reproches qu’on leur a fait) est très centré sur l’Occident. « Roberts voit dans l’ascension de l’Europe l’événement décisif de l’histoire, résume Jones. Il ne partage pas la vision aujourd’hui très populaire selon laquelle le continent n’a rien inventé de spécial. Il écrit avec un enthousiasme passionné sur l’Inde, la Chine et le Japon, mais discerne à chaque fois des forces conservatrices dans leur culture. Ainsi, pourquoi la Chine, qui avait pourtant inventé la poudre, a-t-elle laissé l’Europe développer l’artillerie moderne ? »

Travailler vingt heures par semaine

Ainsi que la plupart des gens de ma génération, j’ai été élevé selon le principe que l’oisiveté est mère de tous vices. Comme j’étais un enfant pétri de vertu, je croyais tout ce qu’on me disait, et je me suis doté d’une conscience qui m’a contraint à peiner au travail toute ma vie. Cependant, si mes actions ont toujours été soumises à ma conscience, mes idées, en revanche, ont subi une révolution. En effet, j’en suis venu à penser que l’on travaille beaucoup trop de par le monde, que de voir dans le travail une vertu cause un tort immense, et qu’il importe à présent de faire valoir dans les pays industrialisés un point de vue qui diffère radicalement des préceptes traditionnels. Tout le monde connaît l’histoire du voyageur qui, à Naples, vit douze mendiants étendus au soleil (c’était avant Mussolini), et proposa une lire à celui qui se montrerait le plus paresseux. Onze d’entre eux bondirent pour venir la lui réclamer : il la donna donc au douzième. Ce voyageur était sur la bonne piste. Toutefois, dans les contrées qui ne bénéficient pas du soleil méditerranéen, l’oisiveté est chose plus difficile, et il faudra faire beaucoup de propagande auprès du public pour l’encourager à la cultiver […].

 

Et d’abord, qu’est-ce que le travail ? Il en existe deux types : le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la Terre, ou dans le sol même ; le second, à dire à quelqu’un d’autre de le faire. Le premier type de travail est désagréable et mal payé ; le second est agréable et très bien payé. Le second type de travail peut s’étendre de façon illimitée : il y a non seulement ceux qui donnent des ordres, mais aussi ceux qui donnent des conseils sur le genre d’ordres à donner. […]

Partout en Europe, mais pas en Amérique, il existe une troisième classe d’individus, plus respectée que ne l’est aucune des deux précédentes. Ce sont des gens qui, parce qu’ils possèdent des terres, sont en mesure de faire payer aux autres le privilège d’être autorisés à exister et à travailler. Ces propriétaires fonciers sont des oisifs et on pourrait donc s’attendre à ce que j’en fasse l’éloge. Malheureusement, leur oisiveté n’est rendue possible que par l’industrie des autres ; en fait, leur désir d’une oisiveté confortable est, d’un point de vue historique, la source même du dogme du travail. Que les autres suivent leur exemple est bien la dernière chose qu’ils souhaitent.

 

 

 

Depuis le début de la civilisation jusqu’à la Révolution industrielle, en règle générale, un homme ne pouvait guère produire par son labeur plus qu’il ne lui fallait, à lui et à sa famille, pour subsister, même si sa femme peinait à la tâche au moins autant que lui, et si ses enfants se joignaient à eux dès qu’ils en étaient capables. Le peu d’excédent qui restait lorsqu’on avait assuré les choses essentielles de la vie n’était pas conservé par ceux qui l’avaient produit : c’étaient les guerriers et les prêtres qui se l’appropriaient. Par temps de famine, il n’y avait pas d’excédent, mais les prêtres et les guerriers prélevaient leur dû comme si de rien n’était, en sorte que nombre de travailleurs mouraient de faim.

 

C’est le système que connut la Russie jusqu’en 1917 et qui perdure en Orient. En Angleterre, malgré la révolution industrielle, il continua à sévir tout au long des guerres napoléoniennes et jusque dans les années 1830, qui virent la montée d’une nouvelle classe de manufacturiers […].

 

Un système qui a duré aussi longtemps et qui n’a pris fin que si récemment a naturellement laissé une marque profonde dans les pensées et les opinions des gens. La plupart de nos convictions quant aux avantages du travail sont issues de ce système : étant donné leurs origines préindustrielles, il est évident que ces idées ne sont pas adaptées au monde contemporain. La technique moderne a permis au loisir, jusqu’à un certain point, de cesser d’être la prérogative des classes privilégiées minoritaires pour devenir un droit également réparti dans l’ensemble de la collectivité. La morale du travail est une morale d’esclave, et le monde d’aujourd’hui n’a nul besoin de l’esclavage.

 

De toute évidence, s’ils avaient été laissés à eux-mêmes, les paysans des collectivités primitives ne se seraient jamais dessaisis du maigre excédent qui devait être consacré à la subsistance des prêtres et des guerriers, mais auraient soit réduit leur production, soit augmenté leur consommation. Au début, c’est par la force brute qu’ils furent contraints de générer ce surplus et de s’en démunir. Peu à peu cependant, on s’aperçut qu’il était possible de faire accepter à bon nombre d’entre eux une éthique selon laquelle il était de leur devoir de travailler dur, même si une partie de leur labeur servait à entretenir d’autres individus dans l’oisiveté. De la sorte, la contrainte à exercer était moindre, et les dépenses de l’État en étaient diminuées d’autant […].

 

 

 

La notion de devoir, du point de vue historique s’entend, fut le moyen qu’ont utilisé les puissants pour amener les autres à consacrer leur vie aux intérêts de leurs maîtres plutôt qu’aux leurs. Bien entendu, ceux qui détiennent le pouvoir se masquent cette réalité à eux-mêmes en se persuadant que leurs intérêts coïncident avec ceux de l’humanité tout ­entière. C’est parfois vrai : les Athéniens qui possédaient des esclaves, par exemple, employèrent une partie de leurs loisirs à faire un apport indélébile à la civilisation, qui aurait été impossible sous un régime économique équitable. Le loisir est indispensable à la civilisation, et, jadis, celui d’un petit nombre n’était possible que grâce au labeur du grand nombre. Mais celui-ci avait de la valeur, non parce que le travail est une bonne chose, mais parce que le loisir est une bonne chose. Grâce à la technique moderne, il serait possible de répartir le loisir de façon équitable sans porter préjudice à la ­civilisation […].

 

 

 

L’idée que les pauvres puissent avoir des loisirs a toujours choqué les riches. En Angleterre, au xixe siècle, la journée de travail normale était de quinze heures pour les hommes, de douze heures pour les enfants, bien que ces derniers aient parfois travaillé quinze heures aux aussi. Quand des fâcheux, des empêcheurs de tourner en rond suggéraient que c’était peut-être trop, on leur répondait que le travail évitait aux adultes de sombrer dans l’ivrognerie et aux enfants de faire des bêtises. Dans mon enfance, peu après que les travailleurs des villes eurent acquis le droit de vote, un certain nombre de jours fériés furent établis en droit, au grand dam des classes supérieures. Je me rappelle avoir entendu une vieille duchesse qui disait : « Qu’est-ce que les pauvres vont faire avec des congés ? C’est travailler qu’il leur faut. » De nos jours, les gens sont moins francs, mais conservent les mêmes idées reçues, lesquelles sont en grande partie à l’origine de notre confusion dans le domaine économique […].

 

Si le salarié ordinaire travaillait quatre heures par jour, il y aurait assez de tout pour tout le monde, et pas de chômage (en supposant qu’on ait recours à un minimum d’organisation rationnelle). Cette idée choque les nantis parce qu’ils sont convaincus que les pauvres ne sauraient comment utiliser autant de loisir. En Amérique, les hommes font souvent de longues journées de travail même s’ils sont déjà très à l’aise ; de tels hommes sont naturellement indignés à l’idée que les salariés puissent connaître le loisir, sauf sous la forme d’une rude punition pour s’être retrouvés au chômage. En fait, ils exècrent le loisir, même pour leurs fils. Chose curieuse, s’ils veulent que leurs fils travaillent au point de n’avoir pas le temps de se civiliser, il leur indiffère que leurs femmes et leurs filles n’aient absolument rien à faire. Dans une société aristocratique, l’admiration que le snobisme voue à l’inutile s’étend aux deux sexes, alors que, dans une ploutocratie, elle se limite aux femmes, ce qui n’est d’ailleurs pas pour la rendre plus conforme au sens commun.

 

 

 

Le bon usage du loisir, il faut le recon­naître, est le produit de la civilisation et de l’éducation. Un homme qui a fait de longues journées de travail toute sa vie s’ennuiera s’il est soudain livré à l’oisiveté. Mais sans une somme considérable de loisir à sa disposition, un homme n’a pas accès à la plupart des meilleures choses de la vie. Il n’y a plus aucune raison pour que la majeure partie de la population subisse cette privation ; seul un ascétisme irréfléchi, qui s’exerce généralement par procuration, entretient notre obsession du travail excessif, à présent que le besoin ne s’en fait plus sentir. […]

 

On dira que, bien qu’il soit agréable d’avoir un peu de loisir, s’ils ne devaient travailler que quatre heures par jour, les gens ne sauraient pas comment remplir leurs journées. Si cela est vrai dans le monde actuel, notre civilisation est bien en faute ; à une époque antérieure, ce n’aurait pas été le cas. Autrefois, les gens étaient capables d’une gaieté et d’un ­esprit ludique qui ont été plus ou moins inhibés par le culte de l’effica­cité. L’homme moderne pense que toute acti­vité doit servir à autre chose, qu’aucune ne doit être une fin en soi. Les gens ­sérieux, par exemple, condamnent continuellement l’habitude d’aller au cinéma, et nous disent qu’elle pousse les jeunes au crime. En revanche, tout le travail que demande la production cinématographique est responsable, parce qu’il génère des bénéfices financiers. […]

 

 

 

Quand je suggère qu’il faudrait réduire à quatre le nombre d’heures de travail, je ne veux pas laisser entendre qu’il faille dissiper en pure frivolité tout le temps qui reste. Je veux dire qu’en travaillant quatre heures par jour, un homme devrait avoir droit aux choses qui sont essentielles pour vivre dans un minimum de confort, et qu’il devrait pouvoir disposer du reste de son temps comme bon lui semble. Dans un tel système social, il est indispensable que l’éducation soit poussée beaucoup plus loin qu’elle ne l’est actuellement pour la plupart des gens, et qu’elle vise, en partie, à développer des goûts qui puissent permettre à l’individu d’occuper ses loisirs intelligemment. Je ne pense pas principalement aux choses dites « pour intellos ». Les danses paysannes, par exemple, ont disparu, sauf au fond des campagnes, mais les impulsions qui ont mené à leur développement doivent toujours exister dans la nature humaine. Les plaisirs des populations urbaines sont devenus essentiellement passifs : aller au cinéma, assister à des matchs de football, écouter la radio, etc. Cela tient au fait que leurs énergies actives sont complètement accaparées par le travail ; si ces populations avaient davantage de loisir, elles recommenceraient à goûter des plaisirs auxquels elles prenaient jadis une part active.

 

Autrefois, il existait une classe oisive assez restreinte et une classe laborieuse plus considérable. La classe oisive bénéficiait d’avantages qui ne trouvaient aucun fondement dans la justice sociale […].

 

Mais, malgré ce handicap, c’est à elle que nous devons la quasi-totalité de ce que nous appelons la civilisation. Elle a cultivé les arts et découvert les sciences ; elle a écrit les livres, inventé les philosophies et raffiné les rapports sociaux. Même la libération des opprimés a géné­ralement reçu son impulsion d’en haut. Sans la classe oisive, l’humanité ne serait jamais sortie de la barbarie. […]

 

Dans un monde où personne n’est contraint de travailler plus de quatre heures par jour, tous ceux qu’anime la curiosité scientifique pourront lui donner libre cours, et tous les peintres pourront peindre sans pour autant vivre dans la misère en dépit de leur talent. Les jeunes auteurs ne seront pas obligés de se faire de la réclame en écrivant des livres alimentaires à sensation, en vue d’acquérir l’indépendance financière que nécessitent les œuvres monumentales qu’ils auront perdu le goût et la capacité de créer quand ils seront enfin libres de s’y consacrer. Ceux qui, dans leur vie professionnelle, se sont pris d’intérêt pour tel ou tel aspect de l’économie ou de l’art de gouverner pourront développer leurs idées sans s’astreindre au détachement de mise chez les universitaires, dont les travaux en économie paraissent souvent quelque peu déconnectés de la réalité. Les médecins auront le temps de se tenir au courant des progrès de la médecine, les enseignants ne devront pas se démener, exaspérés, pour enseigner par des méthodes routinières des choses qu’ils ont apprises dans leur jeunesse et qui, dans l’intervalle, se sont peut-être révélées fausses.

 

 

 

Surtout, le bonheur et la joie de vivre prendront la place de la fatigue nerveuse, de la lassitude et de la dyspepsie. Il y aura assez de travail à accomplir pour rendre le loisir délicieux, mais pas assez pour conduire à l’épuisement. Comme les gens ne seront pas trop fatigués dans leur temps libre, ils ne réclameront pas pour seuls amusements ceux qui sont passifs et insipides. Il y en aura bien 1 % qui consacreront leur temps libre à des activités d’intérêt public, et, comme ils ne dépendront pas de ces travaux pour gagner leur vie, leur originalité ne sera pas entravée et ils ne seront pas obligés de se conformer aux critères établis par de vieux experts. Toutefois, ce n’est pas seulement dans ces cas excep­tionnels que se manifesteront les avantages du loisir. Les hommes et les femmes ordinaires, ayant la possibilité de vivre une existence heureuse, deviendront plus ­enclins à la bienveillance qu’à la persécution et à la suspicion. Le goût pour la guerre disparaîtra, en partie pour la raison susdite, mais aussi parce que celle-ci exigera de tous un travail long et acharné. La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non d’une vie de galérien. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans ­l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment.

 

 

 

— Bertrand Russell a publié ce texte dans la Review of Reviews en 1932. Il a été traduit par le Québécois Michel Parmentier.

S’arrêter

Dans L’art difficile de ne presque rien faire, Denis Grozdanovitch évoque la « léthargie contrôlée » de la famille Oblomov mise en scène par Gontcharov. Les personnages des pièces de Tchékhov ou encore l’ineffable Albert Cossery sont des spécialistes de cet art difficile et contraire aux bonnes mœurs.

« En rien faisant on apprend à mal faire », disait Caton l’Ancien. La tradition chrétienne a figé cette condamnation. « Mère de tous les vices », dit le proverbe. L’« oiseux » est celui « qui par habitude ou par goût ne fait rien », définit Littré en 1875. Sa première citation est pour Guy Patin, médecin contemporain de Molière : « Il y a trop de larrons et de vauriens, et trop de gens oiseux qui ne cherchent qu’à faire bonne chère et à être braves aux dépens d’autrui ». Nous voilà avertis.

« Ne rien faire » peut signifier beaucoup de choses. Lire, par exemple : « La lecture des livres qui apportent seulement une vaine et oiseuse délectation aux lisans, est à bon droit réprouvée », écrivait Amyot, évêque d’Auxerre, traducteur de Plutarque et contemporain de Montaigne. Au fil des siècles, la réprobation de l’oisiveté s’installera comme l’un des grands motifs moraux de la société bourgeoise, même agnostique. Voltaire se moque des oisifs et Rousseau, dans L’Emile, les condamne avec une violence dogmatique : « Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon. » L’oisiveté nourrit à la fois une angoisse personnelle et une inquiétude sociale. On lui impute la masturbation (le « dangereux supplément »), la délinquance, les toxicomanies, aujourd’hui le succès de la pornographie en ligne.

Pour inverser le propos, il faut donc un certain courage. Celui de La Bruyère, par exemple : « Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi, et à ne rien faire. Personne presque n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fond pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s’appelât travailler. »
Il manque donc un mot pour désigner l’oisiveté positive, celle qui permet à l’esprit, dit Montaigne, de « s’entretenir lui-même, s’arrêter et se retirer en lui-même ». Sacré Montaigne. « S’arrêter ! » A l’ère du Smartphone, aurait-il dit mieux ?

Les surprises de l’inégalité

En Europe, trois pays ont vu leur niveau d’inégalité baisser au cours des deux dernières décennies : la Belgique, l’Espagne et la Suisse. En France, les écarts ont globalement diminué jusque vers le milieu des années 1990, puis sont repartis légèrement à la hausse. Légèrement, sauf si l’on considère les 3 000 familles les plus riches, dont la fortune a explosé entre 1998 et 2007. En Amérique latine aussi, le niveau d’inégalité a baissé. Il est resté stable dans trois pays d’Afrique noire au moins : le Sénégal, le Cameroun et l’Ouganda. Partout ailleurs, il s’est sensiblement accru, y compris dans les pays scandinaves. En revanche l’écart entre les pays a eu globalement tendance à se réduire, surtout en raison de l’essor de la Chine et dans une moindre mesure de l’Inde, qui représentent toutes deux près des deux tiers de la population mondiale. En outre, la proportion de personnes ­vivant dans l’extrême pauvreté – ­mesurée par un revenu inférieur à 1,25 dollar par jour au cours de 2005 ajusté en parité de pouvoir d’achat – a été divisée par deux, passant de 32 % en 1990 à 16 % en 2010. François Bourguignon a été chief economist à la Banque mondiale avant de diriger l’École d’économie de Paris. Le principal intérêt de son livre, selon Martin Wolf, du Financial Times, est de présenter une « carte du terrain » des inégalités. Il introduit le concept d’« inégalité globale », qui combine l’analyse de l’évolution des inégalités au sein de chaque ­nation et des inégalités entre pays. Une évolution dont les ­aspects positifs sont moins frappants que la ­dimension ­négative, juge Danny Dorling dans The Times Higher Education. Car les inégalités se sont beaucoup renforcées non seulement aux États-Unis et au Royaume-Uni, mais aussi en Chine et en Inde. Et, malgré la « convergence » globale, l’écart entre les quinze nations les plus riches et les quinze les plus pauvres s’accroît. Les 600 millions d’humains les plus riches le sont aujourd’hui 90 fois plus que les 600 millions les plus pauvres. La mondialisation renforce les inégalités au sein des pays qui ont la plus forte croissance et entre les pays dont les taux de croissance diffèrent le plus. Selon François Bourguignon, écrit Danny Dorling, « les politiques économiques et les réformes institutionnelles ­menées dans un pays donné, quel qu’il soit, n’ont joué qu’un rôle secondaire » eu égard aux effets de la mondialisation.

La vie risquée du bibliophile

Il est un peu tôt pour faire l’éloge funèbre du livre-objet, car celui-ci résiste encore face à son succédané numérique, l’e-book. Mais il n’est peut-être pas trop tôt pour rappeler, au cas où, tout ce que l’on peut faire avec un livre en ­papier, et – pour l’instant – avec lui seulement. À commencer par l’aimer – pas platoniquement pour sa seule âme (le texte), mais physiquement. Le bibliophile, c’est l’amoureux du contenant et du contenu à la fois, qui ne s’arrête ni à l’enveloppe charnelle du livre (l’édition), comme le bibliomane, ni au texte désincarné, mais ­savoure la conjonction des deux. Le petit Jean-Paul Sartre voit les livres se fendre devant lui « comme des huîtres » pour révéler « la nudité de leurs organes intérieurs, des feuilles blêmes et moisies, légèrement boursouflées… » (1). Pas très sensuel mais précoce. L’écrivain américain Oliver Wendell Homes, lui, évoque tout de go « son harem littéraire ». Aimer le livre est un prérequis pour écrire, et l’auteur se double souvent d’un bibliophile. Voyez Montaigne et sa tour aux 600 livres (beaucoup pour l’époque). Quant à Walter Benjamin, fétichiste du livre, c’est sans doute la perte de sa bibliothèque qui, en 1940, l’a conduit au suicide.

Car, comme toute passion, celle des livres comporte ses dangers. Pas seulement ce que Voltaire appelait ironiquement « l’horrible danger de la lecture » (« Elle tend à dissiper l’ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des États bien policés »), mais des dangers bien physiques, comme ceux qu’affrontaient Sartre en escaladant la bibliothèque familiale ou le compositeur Charles Valentin Alkan, mort écrasé sous ses rayonnages. La passion de l’accumulation des livres est d’ailleurs si dangereuse que le japonais a un mot pour cela : tsundoku, une sorte de pathologie bien sûr. Il faut aussi mentionner qu’un livre peut constituer un dangereux projectile, et qu’aux États-Unis on ne compte plus les actions intentées contre des professeurs qui en ont jeté à leurs élèves. En plus, le livre en papier est combustible, une caractéristique très prisée des dictatures.

L’action de carboniser les livres n’est pas toujours mal intentionnée : les dignitaires sikhs brûlent les leurs par respect pour le texte, lorsqu’ils sont trop abîmés par les miasmes des adorateurs. Arrive un moment, en effet, où l’amour du contenu doit prendre le pas sur l’amour de son support. À trop vouloir entremêler les deux, on fait courir des risques à sa raison. C’est sans doute ce que Woody Allen a voulu démontrer (par l’absurde) dans L’Épisode ­Kugelmass, court récit où il imagine un magicien capable d’injecter physiquement les lecteurs dans le livre de leur choix pour qu’ils y voyagent à leur guise, au propre et non pas au figuré. L’infortuné professeur ­Kugelmass choisit Madame Bovary et se retrouve à Yonville, où il parvient sans peine à séduire Emma avant la page 120 (arrivée de ­Rodolphe !). Mais que de complications : pour Kugelmass, d’abord, qui a beaucoup de mal à se débarrasser d’Emma venue à New York faire les boutiques ; pour les profs de littérature française, ensuite, incapables d’expliquer pourquoi l’héroïne de Flaubert se fait inopinément embrasser en plein récit « par un petit juif chauve » qui n’a rien à voir avec l’intrigue.

Bienvenue dans l’ère des « Instapoètes » !

Pour de nombreux lecteurs, les poèmes romantiques sont devenus l’incarnation suprême du kitsch en littérature. Pourtant, sur Instagram, ces textes connaissent depuis quelques mois un nouvel âge d’or. Le hashtag #instapoetry rencontre un ­incroyable succès. De nombreux amateurs postent leurs poèmes, s’attirant des centaines de milliers de followers. Nous vivons désormais au temps des « Instapoètes », comme les a surnommés Alexandra Alter dans un récent article du New York Times.

Ils s’appellent Tyler Knott Gregson, Rupi Kaur, Lang Leav ou Mr. Drake et diffusent leurs créations sur les réseaux sociaux. Certains comptent jusqu’à 560 000 followers sur Instagram et Tumblr, à l’instar du New-Yorkais Tyler Knott Gregson, 34 ans. La popu­larité des haïkus qu’il poste sur son compte a bien sûr retenu l’attention des agents littéraires et des éditeurs. En 2014, son premier recueil, publié par Perigee Books, est devenu un bestseller aux États-Unis, avec quelque 120 000 exemplaires vendus. En comparaison, rappelle le New York Times, Faithful and Virtuous Night, de Louise Glück, lauréate du National Book Award de poésie la même année, n’a trouvé que 20 000 acheteurs. Et le nouveau livre de Gregson, All the Words are Yours, a été tiré à 100 000 exemplaires. « La plupart des haïkus sont de brèves méditations sur le désir et l’amour, qui ont déjà suscité des milliers de commentaires en ligne, explique Alexandra ­Alter. L’un d’eux (“Je veux mes jours emplis/ et mes nuits saturées/ du bruit de toi”) a déjà engrangé près de 9 000 avis sur Tumblr. » Le recueil figure à la troisième place des meilleures ventes de poésie outre-Atlantique, devant Dante, Seamus Heaney et Khalil Gibran.

Or Gregson n’est pas le seul Instapoète de la liste. On y trouve aussi Mémoires, troisième ­recueil de Lang Leav. Née à la fin des années 1970 dans un camp de Thaïlande, où ses parents cambodgiens s’étaient réfugiés pour échapper aux Khmers rouges, la jeune femme, qui vit à présent en Nouvelle-Zélande, a autopublié un petit recueil en ligne en 2013, Love & Misadventure. Ses poèmes sur l’amour et ses déboires se sont vendus à plus de 10 000 exemplaires en un mois, ce qui lui a rapidement valu un juteux contrat avec l’éditeur américain McMeel Publishing. Aujourd’hui, elle jouit d’une popularité mondiale. Publié en octobre dernier, son recueil figure parmi les dix meilleures ventes d’Amazon.com. Les célébrités les plus influentes, telle la star de la télé-réalité Khloé Kardashian ou la fille de l’ancien président américain Sophia Bush, ont partagé certains de ses poèmes sur leur compte Instagram. Aujourd’hui, Lang Leav est une vedette en Malaisie, où son dernier livre est en tête des ventes, toutes catégories confondues.

« La première fois que j’ai lu sa poésie, j’ai eu la chair de poule », confie au quotidien The Star Ariff Jazzmi, l’un des admirateurs venus entendre Lang Leav faire une lecture dans une librairie de Petaling Jaya, une ville du centre du pays. Lang Leav compte un million de fans sur les réseaux sociaux, Facebook et Twitter compris. Au lieu de multiplier les selfies, elle prend des photos de bribes de poèmes, parfois manuscrits, parfois tapés à la machine : « Quand les mots s’assèchent/ il n’essaie guère/ pas plus que moi/ d’égal à égal/ Il est juste lui/ Je suis juste moi/ nous sommes juste nous. »

« La fulgurante ascension des Instapoètes ne bouleversera probablement pas le monde littéraire, conclut le New York Times, et leurs écrits ne sont guère prisés des critiques ni des puristes : ceux-ci raillent souvent la popularité de ces textes, si peu liée à leur qualité artistique. » Reste que cet engouement renouvelé pour un genre en voie de disparition pourrait conduire à sa renaissance. Une chaîne dédiée à la poésie et au slam n’a-t-elle pas été créée sur YouTube, Button Poetry, qui compte plus de 465 000 abonnés ?« Si l’on en juge par le succès de certains auteurs établis, ajoute Alexandra Alter, ce regain d’appétit pour la poésie sur les réseaux sociaux a bénéficié au genre tout entier. »

L’Asie, centre du monde

Avec sa « nouvelle histoire du monde », Peter Frankopan nous promène à travers deux mille ans d’histoire en un peu plus de 500 pages, et le voyage est souvent grisant. Car Frankopan renverse ici le ­récit traditionnel de l’histoire, qui gravite autour de la Grèce ­antique, de Rome et de l’irrésistible ascension de l’Europe.

Rétif au « mantra du triomphe politique, culturel et moral de l’Occident », l’auteur tourne son regard vers l’Est, vers « une ­région à mi-chemin entre Orient et Occident, qui va en gros des rives orientales de la Méditerranée jusqu’à la mer Noire et à l’Himalaya ». Selon Frankopan, ce fut pour les civilisations un incubateur exceptionnel, qui n’a sans doute pas eu d’équivalent.

Ce vaste pan de l’Asie donna naissance aux grandes religions – islam, christianisme, judaïsme, bouddhisme et hindouisme. Il vibrait non seulement au rythme du commerce de biens comme la soie, la fourrure, les épices, l’argent et les êtres humains – l’esclavage joua aussi son vilain rôle –, mais encore des échanges intellectuels et culturels. (C’est aussi là qu’est apparue la peste bubonique, qui ravagea l’Asie et l’Europe au XIVe siècle.) De grands centres d’érudition se développèrent à Constantinople, Bagdad, Damas, Ispahan, Samarcande, Kaboul et Kachgar. À la fin du XIXe siècle, un géologue allemand baptisa les voies reliant ces villes du nom de Seidenstrasse, « route de la soie ».

Passant par les Croisades et les conquêtes mongoles, le récit de Frankopan balaie une période qui va des campagnes d’Alexandre le Grand et de l’essor de l’Empire perse jusqu’aux luttes géopolitiques du XXe siècle, quand la Russie, la Grande-Bretagne et les États-Unis intriguaient dans la région pour avoir accès au territoire (et au pétrole).
Au fil de chapitres rondement menés – « Les routes de la foi », « Les routes de la fourrure », et ainsi de suite –, l’auteur s’appuie sur des études récentes publiées dans au moins une dizaine de langues pour faire revivre avec ­intensité de merveilleuses histoires.

Voilà un livre fait pour notre époque de réseaux, car la route de la soie se composait d’un ensemble d’artères destinées au transport et aux communications, reliant des régions et des cultures disparates. Entre la fin du ive siècle av. J.-C. et les premiers siècles de notre ère, Alexandre le Grand, poussant vers l’est, puis la dynastie chinoise des Han, poussant vers l’ouest à travers un terrain accidenté, ébauchèrent grossièrement les itinéraires qui devaient plus tard connecter Orient et Occident.
Frankopan est fasciné par les liaisons qu’il découvre et par l’effervescence des allers-retours entre cultures et religions. Les idées voyageaient loin, l’argent ­aussi : les tribus Kouchan de Perse orientale frappaient des monnaies inspirées par les pièces romaines. La Chine entretenait un commerce actif avec la Perse. L’encens et la myrrhe, qui venaient en fait d’Éthiopie et du Yémen, étaient baptisés possu, c’est-à-dire « marchandises persanes ».

Directeur du Centre d’études byzantines de l’université d’Oxford, Frankopan est particulièrement convaincant lorsqu’il évoque le marché populeux des croyances. Le bouddhisme se diffusa vers l’ouest sur une distance stupé­fiante, jusque dans le golfe ­Persique, et les frontières entre les religions étaient totalement poreuses. L’historien déploie tous ses efforts pour nous rappeler que le christianisme des premiers temps était profondément asiatique, s’étendant en Mésopotamie et, au nord, jusqu’aux steppes. Au milieu du vie siècle, Bassora, Mossoul et Tikrit comptaient une population chrétienne croissante et des archevêchés furent établis à Merv et à Kachgar, les portes de la Chine, bien avant de l’être à Canterbury.

Quels que soient les clivages religieux de notre époque, Frankopan souligne que l’essor de l’islam ne s’est pas fait en opposition au christianisme ou au judaïsme. Bien au contraire : « Dans les premiers temps de leur coexistence, les relations étaient plus que pacifiques. L’ambiance était à l’encouragement chaleureux. Et ce qui frappe plus encore, c’est la compatibilité de l’islam et du judaïsme. Le soutien des Juifs du Moyen-Orient fut crucial pour la propagation de la parole de Mahomet. »
Loin de minimiser les conflits et la violence, l’historien affirme que la vitalité commerciale de la route de la soie était telle que les questions de foi passaient souvent au second plan, au profit de la quête de richesses.

Par un autre renversement de perspective provocateur, Frankopan sauve les Mongols du mépris dont les accabla la postérité. Selon lui, ces illustres méchants étaient en fait des hommes d’État éclairés : ils faisaient un usage sélectif (et brutal, certes) de la violence, pour ramener leurs sujets dans le rang. Loin d’être des barbares, ils se montrèrent d’une grande sagacité, tant dans leurs relations commerciales que dans leur organisation politique. Adeptes précoces de la rigueur financière, les Mongols firent de juteuses affaires avec des marchands de Gênes et de Venise au xiiie siècle. « Politique tarifaire subtile et fiscalité modérée étaient symptomatiques du bon sens bureaucratique de l’Empire mongol, trop facilement occulté par les images de violence et de destruction gratuite. En réalité, le succès des Mongols ne résultait pas de leur brutalité aveugle mais de leur volonté de compromis et de coopération, grâce à la volonté opiniâtre de maintenir un système qui perpétuait la mainmise du pouvoir central. »

Si l’on excepte le commerce des esclaves, une certaine retenue était généralement de mise en Asie centrale concernant la quête des richesses. On ne peut certes pas en dire autant des empires européens qui se constituèrent aux xve et xvie siècles. Leurs aventures maritimes, entreprises d’abord par le Portugal et l’Espagne, puis par la Grande-Bretagne, modifièrent profondément l’équilibre des puissances mondiales.

L’argent affluant depuis le Nouveau Monde circula dans les capitales européennes à mesure que se développait une puissante bourgeoisie ayant des revenus à dépenser et à investir. Dans ce contexte, les coffres de l’Empire ottoman se remplirent des recettes du commerce. Frankopan met en lumière l’âge d’or de l’architecture ottomane et les triomphes de la dynastie safavide en Perse. Ispahan devint l’une des gloires du monde musulman, « comme un paradis, notait un observateur qui visita la ville, avec des bâtiments charmants, des parcs où le parfum des fleurs élève l’esprit, des rivières et des jardins ». Mais cette opulence culturelle avait un prix : à des milliers de kilomètres de là, les Amériques étaient dépouillées de leurs ressources naturelles, la population indigène anéantie ou réduite en esclavage. Frankopan porte un regard sombre sur le projet colonial européen et sur l’Europe en général. Pendant presque toute la première moitié de son récit, elle fait figure de zone arriérée ; ce sont les civilisations de l’Orient qui comptent. Il affirme que le développement du continent fut un phénomène troublant, parce qu’il était en proie à une violence quasi pathologique, avec des puissances constamment en guerre les unes contre les autres. À propos de Thomas Hobbes et de la philosophie politique exprimée dans son chef-d’œuvre, Le Léviathan, Frankopan remarque : « Seul un auteur européen pouvait conclure qu’il est naturel pour l’homme de vivre dans un état constant de violence ; et seul un auteur européen pouvait avoir raison. »

 

— Cet article est paru dans The National le 3 septembre 2015. Il a été traduit par Laurent Bury.

Dans le Paris d’Alexander von Humboldt

Alexander von Humboldt a découvert Paris en 1790, à l’âge de 21 ans, au terme d’un voyage effectué en Hollande et en Angleterre avec son compatriote Georg Forster, le naturaliste qui avait ­accompagné James Cook dans son ­second périple autour du Pacifique. Il y a ensuite séjourné plusieurs mois en 1798. Jeune ingénieur des Mines féru de recherches et d’expérimentations scientifiques – il en avait mené dans des ­domaines comme la physiologie des plantes, la chimie, le magnétisme et ce qu’on appelait alors l’« électricité animale » –, il rêvait de grandes explorations. Après avoir envi­sagé de participer au voyage de lord Bristol en Égypte, au second tour du monde que devait entreprendre Antoine de Bougainville et à l’expédition scientifique associée à la campagne militaire de Napoléon en Égypte, il partit avec le botaniste rochelais Aimé Bonpland pour un voyage en Espagne et aux îles Canaries et, de là, en Amérique du Sud, que les deux hommes parcoururent cinq années durant. À son retour, après un bref séjour à Berlin, Humboldt s’installa à Paris, où il resta vingt-deux ans. Rappelé à Berlin par le roi de Prusse, il obtint de pouvoir revenir de temps en temps dans la capitale française, ce qu’il fit régulièrement pour des périodes de plusieurs mois, parfois plusieurs années. Au total, il y vécut près d’un tiers de son existence.

Paris était à l’époque la capitale intel­lectuelle et scientifique du monde. Dans les grandes institutions publiques de ­recherche et d’enseignement comme l’École polytechnique ou le Jardin des Plantes, ou des cercles savants privés comme la Société d’Arcueil, Humboldt pouvait rencontrer certains des meilleurs esprits du temps : Laplace et Monge, Chaptal et Berthollet, Lamarck et ­Cuvier, Gay-Lussac et Arago. À Paris, il se sentait aussi intellectuellement chez lui. Sa pensée scientifique s’était construite, pour beaucoup, dans la fréquentation de l’œuvre des philosophes, écrivains et ­savants français du xviiie siècle, rationalistes et matérialistes : d’Alembert, Diderot, Buffon, Maupertuis, Helvétius, Condorcet, Bernoulli… Il approuvait leurs vues, moyennant certaines réserves. Car il avait aussi formé ses idées au contact de Kant, Herder, Schelling et surtout Goethe, dont il partageait la conception de la nature comme un tout vivant et organisé ; il possédait aussi la même conviction que la sensibilité et l’imagination servent à appréhender ses lois. D’où ses réserves à l’égard des savants français : « Dans toutes les sciences naturelles, ils ne voient que les méthodes d’explication mécanistes et atomistes et jamais la force et l’effet véritables. C’est pour cela qu’ils sont exempts de tout égarement spiritualiste, mais qu’ils ne vont jamais au fond des choses et n’en ont nulle part la vision naturelle globale. » Dans son esprit, leur approche devait donc être complétée par celle, globale et synthétique, des penseurs allemands.

 

Humboldt est ainsi clairement l’enfant de deux cultures. Il est aussi, simultanément, l’homme de trois époques : l’âge des Lumières, le romantisme et le xixe siècle scientifique et technique. Cette double singularité explique la coexistence, chez lui, de traits apparemment contradictoires : d’un côté, par exemple, l’obsession de la mesure à l’aide d’instruments sophistiqués, du calcul des courbes et des moyennes pour l’établissement de cartes ; de l’autre la conviction que la compréhension d’un paysage requiert la pleine conscience de l’impression qu’il fait sur les sens et l’attention aux émotions qu’il suscite. Comme le résume l’historien des sciences Malcolm Nicholson, « Humboldt combinait sans effort un engagement envers l’empirisme et l’élucidation expérimentale des lois de la nature avec un engagement tout aussi fort envers le holisme et une vision de la nature conçue pour être esthétiquement et spirituellement satisfaisante ».

L’amour de Humboldt pour Paris et la France tenait aussi à son attachement aux idéaux de la Révolution française, qu’il révérait au point de se montrer ­indulgent envers certains de ses excès. À bien des égards, il était l’un des esprits les plus progressistes de son temps. Son engagement dans la lutte contre l’esclavage, dont il avait observé les ravages à Cuba, a été constant et sans compromission, tout comme sa dénonciation de la brutalité de la politique coloniale : « Lorsqu’on dit que le sauvage, comme l’enfant, ne peut être gouverné que par la force, on établit de fausses analogies. Les Indiens de l’Orénoque ne sont pas de grands enfants ; ils le sont aussi peu que les pauvres laboureurs de l’est de l’Europe, que la barbarie de nos institutions féodales a maintenus dans le plus grand abrutissement. »

Avec l’instauration de l’Empire, Humboldt s’est assurément senti un peu moins à l’aise en France. « Napoléon me hait », n’hésitait-il pas à affirmer, non sans raison. Lorsqu’ils rencontrèrent après le retour de Humboldt en Europe, ­l’Empereur se contenta de lui lâcher d’un ton méprisant : « Vous vous intéressez donc à la botanique ? Ma femme aussi s’occupe de plantes. » Le scientifique était la personne la plus célèbre de son temps après Napoléon, et ce dernier était jaloux de lui. Son livre sur l’Amérique du Sud en trente volumes, qu’il composait seul et publiait à ses propres frais, rivalisait sans peine avec la Description de l’Égypte financée par l’État et réalisée par une armée de savants. Humboldt était prussien, de surcroît, et la Prusse était l’ennemie de la France. Le soupçonnant d’être un espion, Napoléon le fit surveiller par sa police ­secrète, ­ordonna qu’on ouvrît son courrier et voulut l’expulser du pays. Chaptal parvint à l’en dissuader, et Humboldt put rester à Paris.

Une autre raison de l’attirance de Humboldt pour la capitale française était l’atmosphère de liberté intellectuelle qui y régnait (1). Au tournant des xviiie et xixe siècles, souligne Andrea Wulf dans la biographie captivante qu’elle vient de publier, « il n’existait pas d’autre endroit en Europe où la pensée pouvait être aussi libre et libérale. Avec la Révolution française, le rôle de l’Église catholique s’était atténué, et les savants n’étaient plus ­tenus par les dogmes religieux ». Ouvertement hostile aux religions établies et très vraisemblablement athée, Humboldt se sentait certainement mieux, de ce point de vue, en France que dans une Prusse sous l’emprise du protestantisme. Dans une belle analyse de la correspondance de Humboldt avec Mme de Duras, Marc Fumaroli avance l’hypothèse que la plus grande tolérance française en matière de mœurs aurait également joué un rôle (2). Humboldt n’était pas un intellectuel froid et cérébral. Il avait une vie sentimentale tourmentée, d’une extrême intensité. Son frère aîné Wilhelm, le fondateur de l’université moderne, disait de lui : « Il ne sera jamais vraiment heureux, jamais en paix, car je ne pense pas qu’il fonde jamais un attachement réel. » Avec finesse, la femme de Wilhelm, Caroline, qui aimait beaucoup son beau-frère et disait de lui qu’il était « un mélange […] incroyable de charme, de vanité, de douceur, de froideur et de chaleur », observait aussi : « Rien de ce qui n’est pas transmis par des hommes n’inspirera jamais Alexander. » De fait, s’il eut un certain nombre d’amies, il ne recherchait guère la compagnie féminine. Séduisant, cet homme de très belle allure qui exerçait sur les femmes un puissant attrait ne s’est jamais marié. Il soutenait que tout son amour allait à la science.

Sa vie a cependant été jalonnée de ferventes amitiés masculines et de coups de cœur pour des jeunes gens généralement d’une grande beauté. Aux hommes dont il recherchait la société, Humboldt ­exprimait ses sentiments dans des termes passionnés, remarquables même au ­regard des usages de l’époque. Un étudiant, ­Wilhelm Wegener, et un jeune officier, Reinhard von Haeften, lui inspirèrent dans sa jeunesse des sentiments d’une singulière ardeur, tout comme l’un de ses compagnons de voyage en Amérique du Sud, le jeune Carlos Montúfar. À Paris, des liens d’amitié profonds l’ont successivement uni au peintre Carl von Steuben, à Louis Joseph Gay-Lussac – avec lequel il a partagé un domicile durant plusieurs années et fait un voyage en Italie – et, plus encore, au physicien François Arago. De l’avis général, si démonstratives qu’elles aient été, toutes ces relations furent platoniques. Peut-être aurait-il été malgré tout plus difficile à Humboldt de vivre de semblables amitiés à Berlin.

Alexander pouvait également profiter à Paris de cette vie de société qu’il a assidûment pratiquée toute sa vie. « À Londres, écrivait-il à Mme de Duras après un ­séjour dans la capitale anglaise, j’ai trouvé […] l’accueil le plus honorable et le plus flatteur […] Cependant, lorsqu’on a vécu dix ans en France, on trouve peu de satisfaction dans cette vie de la grande société en Angleterre. On n’y rencontre rien qui ressemble de loin à ces réunions dans lesquelles vous savez répandre à la fois le charme d’une conversation spirituelle et l’intérêt qui s’attache à tout ce qui est beau dans la littérature, les arts et le monde moral. »

 

À Paris, à l’issue d’une longue journée de travail dans les laboratoires et les bibliothèques, après avoir dîné chez des amis comme Chateaubriand et avant de retourner chez lui pour s’atte­ler à la rédaction de ses livres et de son abondante correspondance jusqu’au milieu de la nuit, Humboldt passait donc la soirée dans le monde, traversant comme un météore quatre ou cinq salons. On le rencontrait chez Mme de Staël et Mme Récamier ; c’était un hôte recherché et les Parisiens se bousculaient pour l’apercevoir. Brillant causeur, il éblouissait son auditoire par ses connaissances encyclopédiques (« Cet homme est une académie à lui tout seul », a un jour déclaré le chimiste Louis Berthollet). Son esprit vif et son sens de la repartie étaient également très appréciés. Mais ces qualités n’allaient pas sans inconvénients. Sautant d’un sujet à l’autre, pensant à voix haute sans se préoccuper de ses interlocuteurs, Humboldt pouvait être fatigant à écouter. Il parlait sans arrêt, ce dont son frère se plaignait. Sa propension à ne jamais s’interrompre a même été moquée par Balzac dans un sketch comique sur « un certain savant prussien connu pour la fluidité inaltérable de sa conversation ». Si sa verve s’exerçait parfois à ses propres dépens, elle le faisait aussi à celui des autres, et ses bons mots étaient souvent sarcastiques et cruels.

Last but not least, il y avait la langue française. Outre l’allemand, Alexander lisait, parlait et écrivait couramment le français, l’anglais et l’espagnol. Il aimait tout particulièrement recourir au français, dont il appréciait « la capacité […] à conjoindre la clarté et la vivacité à la précision et l’exactitude » (Marc Fumaroli). Accordant une grande importance à l’exposé des résultats de ses découvertes, il était en effet extraordinairement attentif à la qualité littéraire de ses livres, comme d’ailleurs à celle de leur traduction, dont il surveillait étroitement la réalisation.

Il expliquait de manière lumineuse des phénomènes complexes, ce dont ­témoignent Relation historique du voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent et Cosmos, tiré d’une série de conférences données devant des salles combles à Berlin. Ce talent éclate dans Tableaux de la nature, l’un de ses ouvrages les plus populaires et son préféré, avec lequel, dit très bien Andrea Wulf, Humboldt « créait un genre complètement nouveau – un livre qui combinait l’observation scientifique et une riche description des paysages dans une prose vivante ». Tableaux de la nature a d’abord été écrit en allemand, mais la maîtrise de la langue et l’élégance dans l’expression qui font leur charme caractérisent tout autant ses très nombreux ouvrages rédigés en français.

 

Inspiré notamment par celui de Buffon, proche dans ses meilleurs moments de celui de Chateaubriand, son style est souvent superbe, comme en témoigne ce passage de la Relation historique : « Après avoir franchi, sur les flancs escarpés de la montagne, les nombreuses ondulations du sol, nous atteignîmes enfin le point culminant de l’alto de Guangamaraca ; alors la voûte du ciel, si longtemps voilée à nos regards, se rasséréna subitement ; le vent, qui soufflait avec force du sud-ouest, dissipa les brouillards, et l’azur profond du ciel nous apparut à travers l’atmosphère transparente des montagnes, entre la ligne extrême des nuages effilés. Tout le versant occidental des Cordillères, qui s’étend de Chorillos à Cascas, se développa devant nos regards, avec ses immenses blocs de quartz longs de quatre à cinq mètres. » (3)

Baptisé « le second découvreur de l’Amérique », Alexander von Humboldt a joué un rôle décisif dans l’essor de plusieurs disciplines comme la géomorphologie (l’étude de la formation des reliefs), qu’il a contribué à créer, et la géographie des plantes, qu’il a quasiment inventée. Il a été le premier à comprendre que le climat était le produit d’un jeu complexe d’interactions entre l’atmosphère, les océans et les masses continentales, entre les vents, les courants, le relief et la densité de la couverture végétale terrestre.

Humboldt a introduit dans la pensée et le vocabulaire scientifiques de nouveaux mots et concepts tels que la ligne isotherme (qui relie des lieux ayant la même température moyenne) ou l’orage magnétique. Il a perçu (sans en fournir l’explication) le phénomène de l’évolution des ­espèces vivantes et entrevu celui de la dérive des continents. Cent ans avant Ferdinand de Lesseps, il envisageait le percement d’un canal reliant les océans Atlantique et Pacifique à travers l’isthme de Panamá (4). À Berlin, il a fondé une association nationale de naturalistes et de physiciens qui a servi de modèle à de nombreuses organisations similaires en Europe et en Amérique.

Son héritage est donc immense. Et, comme l’écrit Nathaniel Rich dans sa belle recension de The Invention of ­Nature, « Humboldt est partout ­autour de nous » (5). Plusieurs centaines de plantes, d’animaux, de sites, de formations géologiques ou de phénomènes naturels portent son nom, dont le courant de Humboldt, les manchots de Humboldt ou encore le glacier de Humboldt, au Groenland.

 

Andrea Wulf consacre de nombreuses pages de son livre à l’influence du savant dans le monde anglo-saxon : l’impact de la lecture de la Relation historique sur Darwin, dont Humboldt fut le héros, le rôle de ses idées dans la formation de celles de Charles Lyell, père avec James Hutton de la géologie moderne, des écrivains et penseurs transcendantalistes américains Henry David Thoreau et Ralph Waldo Emerson et du naturaliste John Muir, pionnier des mouvements de défense de l’environnement aux États-Unis.

En France, son influence a curieusement été moins prononcée et plus indirecte. Les pères fondateurs de la géographie française, Paul Vidal de La Blache et Élisée Reclus, ont été profondément marqués par les travaux de la prestigieuse école de géographie allemande. Mais leur inspiration première est venue de Carl Ritter, contemporain de Humboldt, légèrement plus jeune que lui, auquel le géographe Emmanuel de Martonne prêtait, au début du xxe siècle, le mérite d’avoir « nettement formulé les principes que Humboldt avait appliqués plutôt qu’énoncés dogmatiquement ». La figure d’Alexander von Humboldt est ­cependant célébrée aujourd’hui encore dans deux institutions françaises auxquelles il est resté lié toute sa vie : la Société de géographie, dont il a été l’un des cofondateurs, et le Muséum d’histoire naturelle, auquel il a fait don des 6 000 échantillons de plantes rapportés d’Amérique du Sud. Et Andrea Wulf rappelle la façon dont Jules Verne a ­exploité les descriptions de la Relation historique du voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent dans Les Enfants du capitaine Grant. Dans la bibliothèque du capitaine Nemo, à bord du Nautilus, les œuvres complètes de Humboldt figuraient d’ailleurs en bonne place.

« Inquiet, agité et ne jouissant jamais de ce que j’ai achevé, disait-il de lui-même, je ne suis heureux qu’en entreprenant du nouveau et en faisant trois choses à la fois. C’est dans cet esprit d’inquiétude ­morale, suite d’une vie nomade, que l’on doit chercher la cause principale de la grande imperfection de mes ouvrages. » Il y a davantage dans cette affirmation qu’une expression de fausse modestie : Humboldt était très conscient du lien profond entre son caractère et la façon dont il ­accomplissait son travail scientifique.

De tous les commentateurs de son œuvre, c’est sans doute Omar Ette qui a le mieux saisi cette cohérence entre la vie personnelle et la vie intellectuelle de Humboldt : « Alexander von Humboldt entendait […] mettre en place un maximum […] de passerelles et d’ouvertures entre des disciplines toujours plus spécialisées, mais aussi entre les langues et les cultures […]. Se sentir comme un étranger, nulle part chez lui, ce fut pour lui, tout au long de sa vie, comme tendre et aspirer à être, à se sentir partout chez lui, en tant que nomade. […] La mobilité est au cœur du style intellectuel et scientifique de Humboldt comme elle est au cœur de son style de vie. » (6).

Cette analyse contient beaucoup de vrai, même s’il faut la nuancer sur un point. Il n’est pas exact que Humboldt ne se soit senti nulle part chez lui. À tout le moins, il y avait un endroit au monde où il se sentait particulièrement heureux, au moins autant qu’au cœur de la forêt équatoriale : Paris. À plusieurs reprises, lorsqu’il s’y trouvait, il lui a été proposé d’accepter de prestigieuses responsabilités à Berlin : président de l’Académie des sciences, ministre de l’Éducation, directeur d’un grand musée. Il a décliné ces offres avec dédain. Et, lorsqu’il était obligé de revenir dans la capitale prussienne, dans les ­moments où la vie dans cette ville lui pesait, la pensée de Paris ne manquait jamais de le ­réjouir. Dans une lettre à Aimé Bonpland, il écrit : « J’aime la France comme une seconde patrie. »

 

— Cet article a été écrit pour Books.

Les meilleures ventes au Québec – La belle province s’évade

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Pris entre une tradition qu’il semble vouloir quitter et des influences qu’il apprécie, le roman québécois contemporain s’affirme. En témoigne la liste des meilleures ventes établies par la BTLF (la Banque de titres de langue française, créée par l’Association des libraires du Québec) pour l’année 2015 : la littérature cana­dienne francophone paraît à la recherche d’un « mouvement », ou d’un « ailleurs ». Ainsi, Larry Tremblay, l’écrivain de Chicou­timi à la réputation déjà bien établie, publie avec L’Orangeraie un livre ouvert sur les cultures étrangères. Nourri de ses voyages, ce récit empreint de lyrisme se ­situe au Moyen-Orient et retrace le parcours de deux frères, Aziz et Ahmed. De son côté, Dany Laferrière, qui a quitté Haïti pour Montréal en 1976, raconte, dans L’Énigme du retour, lauréat du prix Médicis, son séjour sur l’île natale après la mort de son père. Né d’une volonté de s’affranchir des lieux communs pour étudier l’individu dans son environnement, le roman se distingue par son onirisme.

Claudine Bourbonnais, elle, ouvre d’autres horizons. La présentatrice de télévision signe avec Métis Beach son premier roman. L’ouvrage retrace l’ascension sociale d’un personnage venu de la péninsule de Gaspésie (dans le centre-est du Québec) et parti s’installer aux États-Unis pour y vivre de ses talents de scénariste. Roman d’apprentissage, le livre fait le portrait d’une génération en mouvement, immergée dans la mondialisation, libérée du « terroir » et des petits villages de la province québécoise.

D’autres œuvres abordent le thème du départ de façon plus existentielle ou métaphorique. C’est le cas de Ru, de Kim Thuy. Arrivée comme boat people au Québec quand elle avait 10 ans, la romancière fait voyager ses lecteurs dans le maelström des souvenirs d’une Canadienne d’origine vietnamienne.

Geneviève Pettersen se penche quant à elle sur les tourments de l’adolescence dans La Déesse des mouches à feu. Elle dresse le portrait cru de jeunes gens de 14 ans, qui se découvrent en jouant avec le feu au fin fond du Québec, et se droguent plusieurs fois par jour au LSD ou à la mescaline, entre rires et jeux sexuels douteux. Mais le personnage principal de ce roman ultracontemporain, c’est sans doute la langue vernaculaire de l’est du Québec, celle des gens du Saguenay, que Pettersen met admirablement en scène à travers ses expressions imagées, ses néologismes et ses constructions de phrase fantaisistes. Comme un défi à l’uniformité d’un français international.

Quand, en 1968, le grand écrivain Michel Tremblay affirma l’existence d’un peuple québécois en introduisant le joual – le parler populaire de la province francophone – dans sa pièce de théâtre Les Belles-sœurs, il ouvrit une voie. Les auteurs contemporains s’y sont engouffrés, qui expriment l’identité propre du Québec, mais d’un Québec regar­dant désormais vers l’horizon lointain.

18 faits et idées à glaner dans le numéro 74