Les journaux sont-ils un bien public ?

«La seule perspective de lire Sauver les médias illuminera la journée du journaliste espagnol entre les mains duquel il tom­bera. Pourtant, il lui faudra une ­sacrée dose d’optimisme pour conserver cet enthousiasme une fois l’ouvrage refermé ! » écrit dans les ­colonnes d’El País Álex Gri­jelmo, ancien directeur de l’agence de presse Efe.
De fait, si l’ouvrage de la jeune économiste française Julia Cagé, paru en France en février 2015, analyse la crise frappant les ­journaux à travers le monde occidental et en refait l’histoire (qui remonte, selon elle, aux années 1950, quand les revenus de la publicité ont commencé à baisser pour les journaux ­papier), il parle à peine de l’Espagne, l’un des pays pourtant les plus touchés. « Ces dernières années, pas moins de 11 000 postes de journalistes ont été supprimés » dans le royaume, rappelle une ­dépêche de l’agence Efe. En comparaison, sur la même période, aux États-Unis, qui comptent un nombre d’habitants et de ­médias bien plus considérable, « ce sont 15 000 postes qui ont été supprimés ». Une réduction des effectifs qui a lourdement ­« affecté la qualité de l’information et notamment la capacité des journaux à enquêter et à ­révéler les affaires de corruption ».

Julia Cagé refuse de distinguer journaux imprimés et sites Web. « La plupart des lecteurs ne prêtent plus attention à cela. C’est un faux problème », ­affirme l’économiste dans un ­entretien accordé à El País. « Nous avons accordé un poids excessif à ­Internet car nous avons cru, à un moment donné, que cela allait révolutionner la façon de fabriquer l’information. Certes, cela permet de faire des choses différentes, comme de l’hypertexte, des vidéos, de ­l’infographie interactive, etc. Mais ce qui compte, c’est le contenu, et il faut bien admettre qu’il est très similaire sur les deux supports. »

L’autre erreur monumentale des patrons de presse, explique Julia Cagé, est d’avoir opté pour des sites gratuits et « générateurs de clics » : les grands journaux comme le New York Times commencent à se rendre compte qu’il est très difficile de monétiser ces clics auprès des agences de publicité. La tendance, à présent, est à la mise en place de paywalls et autres modèles d’abonnement numérique. « Les contenus payants sont l’avenir d’une industrie que la publicité est en train de déserter », lit-on dans Sauver les médias.

Traduit à Madrid au tout début de cette année, le livre reçoit un accueil mitigé de la part des professionnels. Si tous s’accordent à saluer « le sérieux et la solidité des connaissances », à admirer « la créativité » des propositions de la jeune professeure de Sciences-Po, certains s’arrêtent cependant devant son « idéalisme » et son « optimisme ». Car, dans la deuxième partie de son ouvrage, Julia Cagé propose un modèle économique alter­natif pour la presse, qui inviterait à « repenser la notion de pro­priété privée et la possibilité d’un dépas­sement démocratique du capitalisme » – rien de moins ! –, selon la préface signée par Thomas Piketty, dont Julia Cagé partage la vie.

« Pour résumer, conclut Álex Grijelmo dans El País, il s’agirait de considérer les journaux comme un bien public, la production d’information étant d’intérêt général pour la démo­cratie (comparable en cela aux universités, par exemple). Ils devraient donc être protégés par l’État. » L’idée : créer des entités appelées « fondactions », à mi-chemin entre les fondations et les sociétés par actions, et fondées sur une meilleure répartition du pouvoir. Elles renonceraient ainsi à la distribution de dividendes. Le capital des journaux serait « congelé ». En échange, l’État concéderait une déduction fiscale considérable aux donateurs. Journalistes et lecteurs pourraient faire partie des actionnaires à partir de seuils relativement bas. Des règles restreindraient le poids du vote des plus gros bienfaiteurs pour éviter toute hégémonie indésirable. La propriété de ces sociétés de médias se renouvellerait chaque année, rassemblant un petit groupe de puissants et une multitude d’esprits engagés, tous attirés par la perspective de peser sur la stratégie de leur média.

« Cela sonne comme un rêve, conclut Grijelmo. Un rêve qui peut avoir l’air très vraisemblable quand on est français », qu’on vit dans un pays habitué à voir la littérature, le cinéma ou la presse comme des biens culturels dignes d’être protégés, mais qui, dès que l’on passe les Pyrénées, se révèle « hautement illusoire ».

Tchèques et Slovaques au miroir de la SF

C’est un écrivain tchèque, le grand Karel Čapek, qui forgea dans une pièce de théâtre le mot « robot ». Nous étions en 1920 et Čapek, qui écrivait aussi de la science-fiction, comptait parmi les amis du président la République. C’est dire si le genre naissait sous de bons auspices. Malheureusement pour elle, la SF tchécoslovaque a suivi l’histoire mouvementée du pays : après des débuts prometteurs, le communisme lui asséna un coup. Quand ils n’étaient pas jugés subversifs, robots et vaisseaux spatiaux étaient ravalés au rang de sous-genre. « En 1985, on ne comptait que 50 titres ­parus en Tchécoslovaquie », souligne Radio Praha. Dix ans plus tard, ce chiffre aura quadruplé à la faveur d’un boom de la SF que retrace l’anthologie « Les douze immortels ». Les nouvelles qui s’y trouvent ont la particularité de contenir une bonne dose d’humour et d’ironie. Mais aussi de mêler auteurs tchèques et slovaques : le reflet, là encore, d’un moment de l’histoire.

Le ventre de Calcutta

Grâce à Jamshed, musulman pauvre originaire du Bihar, le romancier Kunal Basu met en scène la corruption et la pauvreté abjecte de la capitale du Bengale-Occidental. Stéréotype ? « Tout cela est sous nos yeux chaque jour », déplore un critique du quotidien Mint. Pas sous les yeux des nantis, rectifie son confrère de l’Indian ­Express, pour qui Basu a le mérite, en tant que fils de la bourgeoisie cultivée de Calcutta, de sortir de sa « zone de confort ». À l’en croire, Kalkatta met en lumière une ville qu’ignorent la plupart des lecteurs indiens anglophones : un lieu horrible et fascinant, où « tout conspire sans cesse à contrarier les désirs ».

Paris n’était pas une fête

L’explosion des ventes de Paris est une fête, d’Ernest Hemingway, après les ­attentats de novembre repose sur un malentendu. Pendant la ­période couverte par ces ­Mémoires, entre 1922 et 1925, Hemingway n’est pas si souvent que ça à Paris. À la première opportunité, il file avec sa jeune épouse pour de longs séjours dans les Alpes, sur la côte ou à Pampelune. Et, comme correspondant du Toronto Star en Europe, il part couvrir les conférences internationales ou faire des enquêtes de terrain. À vrai dire, il ne s’intéresse pas beaucoup à la France ni aux Français. Il baragouine tout juste la langue. Les autochtones qui ­apparaissent dans son ouvrage ne sont que des figurants. Le jeune auteur est davantage absor­bé par la communauté des expatriés anglo-saxons qui grouillent à Montparnasse. Il l’admet : « Hors de Paris, peut-être pourrais-je écrire sur ­Paris, comme à Paris j’écris sur le ­Michigan. » À part la Seine et la statue du maréchal Ney ­devant La Closerie des lilas, il n’y a guère que le climat qu’il juge digne de notations, pas très alléchantes d’ailleurs. (Le livre s’ouvre sur : « Et puis il y avait le mauvais temps… ») Les instants de grâce climatique, aux intersaisons généralement, sont rares, et les descriptions qu’il en donne pourraient aussi bien concerner Montbéliard ou Chicoutimi.

Pourquoi était-il venu s’installer à Paris à 21 ans, peu après son retour de la guerre ? « Adore manger et boire – habite en France pour cette raison et d’autres aussi », écrit-il. Comprendre : à cause du dollar, qui sur la période doublera de ­valeur, grâce à quoi les loqueteux de Montparnasse vivent comme des satrapes. Les dividendes des trusts détenus par Hadley, son épouse, permettent au couple de vivre, pour un temps du moins, d’amour et de boissons fraîches alcoolisées (avec les pigeons du Luxembourg pour protéines) dans un galetas sans électricité rue Notre-Dame-des-Champs. Il permet aussi de voyager (en laissant chez une nounou ­l’enfant trop tôt venu), de parier aux courses, de ne rater aucun grand match de boxe et même d’acheter un Miró. Le dollar fort provoque le déferlement sur ­Paris, chaque printemps, d’armées de touristes et d’aspirants artistes, « le rebut de Greenwich Village », frais ­débarqués du ­paquebot qui arrive chaque jour ou presque à Cherbourg. Exaspéré, Hemingway aime cependant beaucoup jouer les guides, et, habillé en prolo, ­entraîner les riches arrivants – ou arrivantes – à la découverte du Paris profond et sulfureux. Car, pour tous ces rescapés du puritanisme et de la prohibition, la capitale française est la ville aux taxis lents mais aux divorces rapides, aux cocktails explosifs mais bon marché, aux poitrines dénudées sur scène.

Mais la présence d’­Hemingway tient également à une raison plus profonde. Il a traversé l’Atlan­tique pour se construire un nouveau personnage : blessé de guerre (vrai), ancien combattant (faux), reporter (vrai puis faux) et surtout romancier (faux puis vrai). Dans ces Mémoires, rédi­gés des décennies après son ­séjour parisien et publiés à titre posthume, il a voulu évoquer sa propre naissance à la littérature, naissance lente, douloureuse, ­incertaine, via l’écriture travaillée sans relâche pour aboutir à une évocation en filigrane de la réalité, où le plus important est ce qu’on ne fait que suggérer, voire ce qu’on passe sous ­silence. Tous les énergumènes de la lost generation qu’Hemingway étrille à longueur de pages et avec lesquels il se brouillera (sauf Ezra Pound, qui vit en Italie) prennent alors leur place dans le dispositif.

Chez la massive Gertrude Stein, dans l’étrange demeure-musée qu’elle partage avec sa toute petite compagne, Alice Toklas, Ernest apprend la confiance en soi et le culot. Avec Joyce et T. S. Eliot, il découvre jusqu’où l’on peut pousser le ­souci de la justesse du mot et du rythme. Ezra Pound lui ­enseigne la concision (« Jamais de mots superflus. Aucun adjectif, sauf pour désigner quelque chose de précis. Pas la moindre abstraction. ») Auprès de Scott Fitzgerald, il découvre que tout le talent du monde n’est rien sans travail et discipline.

Le titre anglais du livre n’est pas Paris est une fête, mais A Movable Feast, une « fête ­mobile », comme ces fêtes religieuses qui zigzaguent à travers le calendrier. Paris est tout sauf une « fête ». Plutôt un lieu – une période – de travail intense, de vraie-fausse misère, de frustrations, de ­découragement, de dépression même (au printemps 1925). En plus, il se trouve à l’épicentre de tensions sexuelles qui le perturberont encore davantage et feront exploser sa félicité conjugale. Quelle idée saugrenue d’avoir donné à la traduction française de son livre un titre aussi trompeur !

 

Destruction de l’Irak

« Comment écrit-on sur un pays qui se désintègre ? » s’interroge Sinan Antoon dans le Guardian. Il faut croire qu’il y a réussi mieux que beaucoup. Son roman Seul le grenadier (qu’il a traduit en personne en anglais) a valu à l’écrivain l’Arab American Book Award 2014 et bien des éloges dans la presse anglo-saxonne. On y suit Jawad, un chiite de Bagdad, dont le père lave et prépare rituellement les morts. Lui veut être sculpteur. Le destin (et l’invasion américaine de 2003) en décideront autrement. « Ceux qui cherchent des leçons simples ou une édification morale seront déçus, souligne Roy Scranton dans la Kenyon Review. Seul le grenadier décrit, à la fois en détail et avec retenue, l’éviscération de la classe moyenne irakienne par le despotisme, les sanctions et trois guerres, ainsi que l’écroulement final de cette société après une décennie d’occupation brutale et mal gérée, tout cela à travers l’histoire d’une existence brisée. C’est un contrepoint indispensable aux récits américains qui se concentrent presque exclusivement sur le point de vue des soldats traumatisés. »

Espagne – Le mammouth espagnol

Pour José Antonio Marina, le système éducatif espagnol est un diplodocus qu’il est urgent de réveiller. Idéologiquement proche de la droite et du Parti populaire, le philosophe et chercheur en sciences de l’éducation propose une véritable « feuille de route », un plan quinquennal pour « révolutionner le système scolaire espagnol », lit-on dans El Confidencial. La première mesure qu’il met en avant : une augmentation substantielle du budget de l’éducation, qui passerait de 4 à 5 % du PIB. Toutefois, pour Marina, cette grande transformation doit avant tout passer par une profonde redéfinition du métier d’enseignant. Ses propositions portent ainsi pour la plupart sur la réorganisation de leur carrière. L’auteur réclame une révision du statut des professeurs, une sélection plus drastique des candidats et la mise en place de véritables possibilités d’évolution, tant dans le domaine éducatif que dans celui de la gestion. L’efficacité pédagogique des enseignants doit être mieux évaluée et leur implication doit s’accroître. Il appelle en outre de ses vœux une augmentation significative des rémunérations et l’amélioration de la reconnaissance sociale et morale de la profession, afin d’attirer les meilleurs.

Un meurtre rituel en plein Londres

En septembre 2001, le corps d’un jeune garçon noir âgé de 5 ou 6 ans était retrouvé flottant dans la Tamise : ses membres et sa tête avaient été coupés. « C’est le seul meurtre d’enfant survenu à Londres à ne pas avoir été élucidé », rappelle Ed Caesar dans le Sunday Times. La police pensait avoir affaire à un cas de muti – une pratique sud-africaine consistant à utiliser des organes humains pour fabriquer des remèdes. Mais l’expert qu’elle avait sollicité, qui donnait à l’époque un cours sur les religions africaines à l’université de Bath, jugea que divers indices plaidaient en faveur d’une origine nigériane du garçon et d’un rite sacrificiel. Les résultats de l’enquête confirmèrent ces intuitions. Cet expert, Richard Hoskins, a tiré un livre de cette expérience, qui réveilla chez lui un souvenir traumatisant : alors qu’il travaillait au Zaïre (actuelle République démocratique du Congo), à la fin des années 1980, un villageois était venu l’avertir que sa petite fille était en danger, que l’esprit de sa sœur jumelle, morte à la naissance, l’appelait et qu’il fallait procéder à une cérémonie pour la protéger. Hoskins n’avait rien voulu entendre. Quelques semaines plus tard, elle mourait subitement.

J’ai travaillé six mois à Fukushima

Le 11 mars 2011, un violent séisme, suivi d’un tsunami, dévas­tait la centrale nippone de Fukushima-Daiichi, causant le pire accident industriel depuis Tchernobyl en 1986. Des dizaines de milliers d’habitants ont été évacués dans un rayon de 20 kilomètres. Très peu sont revenus.

Les autorités japonaises estiment qu’il faudra quarante ans pour décontaminer le site et démanteler les installations. Chaque jour, des dizaines de milliers d’hommes travaillent à Ichi-Efu (« 1F », comme on appelle la centrale en japonais). Beaucoup ne sont pas des professionnels du secteur. Peu d’entre eux ont la volonté ou le droit de partager ce qu’ils vivent. Et, si plusieurs mangas sur la cata­strophe nucléaire sont parus au Japon ­depuis 2011, un seul est signé de la main d’un des travailleurs d’Ichi-Efu : Au cœur de Fukushima, paru au Japon en 2014 et que traduisent aujourd’hui en français les éditions Kana. Son auteur se fait appeler Kazuto Tatsuta. C’est un pseudonyme, assumé par le mangaka, pour pouvoir « retourner un jour sur le site ».

Recruté en juin 2012 par un petit sous-traitant de Tepco, l’exploitant de la centrale, Tatsuta passe les premiers mois loin des réacteurs. Un travail mal payé : 8 000 yens par jour (environ 60 euros). Il décroche ensuite un poste de plombier dans un bâtiment du réacteur n° 3, le plus dangereux. Là, il touche 20 000 yens (145 euros). En réalité, comme il le ­raconte dans Au cœur de Fukushima, il travaille rarement plus d’une heure par jour, en raison de la radioactivité très élevée.

Le récit de Tatsuta est celui de la bana­lité quotidienne des travailleurs de la centrale : les conditions de travail, les mesures de sécurité, les heures de transport pour se rendre sur le site, les dosimètres personnels qui sonnent chaque fois qu’un ouvrier reçoit un cinquième de la dose journalière autorisée, le temps passé à enfiler et retirer les gants en caoutchouc et en coton, les combinaisons Tyvek, les différents masques, avec filtre à charbon ou à poussière, etc. Un témoignage subjectif, partiel. Partial aussi.
Car Au cœur de Fukushima se veut avant tout rassurant. C’est le récit d’une aventure humaine, où l’on voit les ouvriers rire de bon cœur. Kazuto Tatsuta se garde bien de s’ingérer dans le débat sur l’avenir du nucléaire au Japon : « Mon propos n’était pas de faire un ouvrage à thèse sur Fukushima. Je voulais simplement rendre hommage à ces hommes anonymes qui font simplement de leur mieux ce qu’il y a à faire, loin des projecteurs », explique-t-il dans un entretien au Guardian.

Nulle mise en cause de la sécurité des travailleurs ici, pas de mention des risques sanitaires ni des conséquences sur l’environnement, la nourriture, l’eau, etc. Au ­détour des vignettes, Tatsuta accuse même la presse de mentir sur le traitement des ouvriers et de dramatiser la situa­tion. Même si l’ouvrage n’est pas une commande (l’auteur l’a réalisé pour un concours de jeunes auteurs), de nombreux lecteurs et internautes nippons le jugent sans doute trop positif pour être vrai.

De fait, conclut le correspondant du Guardian à Tokyo, les lecteurs qui chercheraient là une confirmation du fait que la décontamination de Fukushima-Daiichi, comme l’ont démontré plusieurs enquêtes parues dans la presse japonaise, est laissée aux mains d’entreprises peu scrupuleuses, en lien avec la mafia, employant des ouvriers sans formation ou presque et munis d’équipements de protection dérisoires au vu des niveaux d’exposition, seront à coup sûr très déçus. »

 

— Books

 

Umberto Eco (1932-2016)

En hommage au grand écrivain décédé le 19 février, Bernard Pivot a twitté qu’« À Umberto Eco on donnait un mot et ce mot faisait aussitôt lever dans son esprit 2 souvenirs, 3 histoires et 4 réflexions. » L’inverse est tout aussi vrai : les mots d’Eco sont un incomparable dopant intellectuel.

J’ai découvert Eco à la fin des années 1990. C’est la lecture de L’Île du jour d’avant et de L’Œuvre ouverte qui m’a tiré des torpeurs de la vie militaire. (Eh oui, j’ai fait le service national.) Parmi ses romans que je préfère, il y a Le Cimetière de Prague, que j’ai acheté juste au moment de partir en colloque dans cette ville, en me disant qu’il me servirait indirectement de guide. En fait, l’essentiel de l’action se déroule à Paris… Ça ne m’a certes pas empêché de dévorer le livre pendant le trajet, et de le finir avant même d’arriver à l’hôtel. Coïncidence : l’université où se déroulait ce colloque se trouve juste à côté du cimetière désigné par le titre, j’ai donc eu la chance de pouvoir prendre en photo ce lieu fort étrange.

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Le roman le plus fabuleux qu’Eco a écrit me semble Le Pendule de Foucault. Entre mille autres choses, il mène une réflexion sur les errements de la surinterprétation et des théories du complot. Une trouvaille est cette double maison d’édition Garamont/Manuzio. Les éditions Garamont sont sérieuses et ne publient que des œuvres qui en valent la peine, renvoyant aux éditions Manuzio, qui les jouxtent et dont chacun ignore qu’elles sont liées aux premières, les mauvais écrivains qui se croient dignes d’un éditeur prestigieux. Garamont perd de l’argent, mais grâce à Manuzio et ses contrats d’auteurs léonins obtenus en flattant les faux talents aussi bien que les naïfs découvreurs de complots, l’ensemble est une affaire qui tourne. (Signalons en passant, dans un genre voisin, l’amusant Première ligne de Jean-Marie Laclavetine, avec ses « auteurs anonymes » et sans génie qui tentent de se libérer de leur dépendance à l’écriture.)

Le Pendule de Foucault place une partie de son action au Conservatoire national des arts et métiers de Paris (CNAM). Il y a quelques années, à la réouverture du CNAM après plusieurs années de travaux de rénovation, ce roman était sur toutes les lèvres. Bien qu’ayant alors la chance de faire partie des happy few autorisés à visiter le nouveau CNAM en avant-première (envoyé par le magazine Tangente), je regrettais presque cette rénovation qui rendait obsolète la description d’Eco. La visite était splendide, mais arrivait trop tard. Le guide m’avait précisé que la description du livre était très fidèle, une petite tricherie mise à part – une ouverture imaginaire.

Le décès d’Umberto Eco aura eu le même effet sur moi que la lecture de ses romans : un besoin irrépressible d’écrire. À ce sujet, c’est encore à Eco que je dois cette perpétuelle et saine inquiétude : se demander à chaque nouveau texte si celui-ci est, au fond, digne de Garamont ou de Manuzio.

Benoît Rittaud

Léon Blum, l’Obama français

Quand Léon Blum est devenu président du Conseil des ministres le 6 juin 1936, tout un monde s’est retrouvé sens dessus dessous. C’était le premier socialiste français à occuper ce poste, et le premier homme politique juif à diriger un grand État moderne (Benjamin Disraeli s’était converti à l’anglicanisme dès l’âge de 12 ans). Beaucoup admirèrent sa façon créative de diriger le gouvernement du Front populaire de juin 1936 à juin 1937. D’autres, qui voyaient en lui l’incarnation du « péril judéo-bolchevique », le vilipendèrent de manière quasiment hystérique. Il ne laissait personne indifférent.

L’historien et sociologue Pierre Birnbaum, dont le travail fait référence sur la place des Juifs dans la vie politique et l’administration françaises – et sur la réaction antisémite à leur succès –, s’intéresse ici davantage à la judéité de Blum que les premiers grands biographes du leader du Front populaire, Joel Colton et Jean Lacouture (1). Cela n’a rien de surprenant pour un livre publié initialement dans la collection « Vies juives » des Presses universitaires de Yale. Mais, même si Blum avait souhaité minorer son identité, ses ennemis ne le lui auraient pas permis. Le jour où la Chambre des députés l’élut à la présidence du Conseil, Xavier Vallat, représentant de l’Ardèche, se leva pour le déplorer. « Ce vieux pays gallo-romain  » allait désormais être gouverné par un « talmudiste subtil ». En 1941, Vallat allait devenir le premier commissaire général aux Questions juives du régime de Vichy.

Blum affirmait fièrement son identité chaque fois qu’il sentait la judéité avilie. De manière significative et provocatrice, il se disait « juif » et non « israélite ». Ce terme, jugé plus courtois, avait pourtant la préférence de ceux qui se considéraient comme des citoyens français auxquels le hasard avait donné des origines juives (le Charles Swann de Proust, par exemple). Né à Paris dans une famille de commerçants qui avait quitté l’Alsace dans les années 1840, il fut élevé dans la pratique religieuse et exprima toujours du respect pour les traditions, même si, adulte, il cessa d’observer la plupart des rituels. Ainsi Birnbaum note-t-il que Blum ne fit pas circoncire son fils. Certes, il épousa uniquement des femmes juives – à trois reprises –, mais seul son premier mariage fut célébré dans une synagogue (le troisième fut légalisé en 1943, alors qu’il était prisonnier en Allemagne). Il exprima aussi sa gratitude à un admirateur qui lui avait envoyé un « beau jarret de jambon » durant son séjour dans les geôles de Vichy.

La judéité était pour lui moins une affirmation théologique qu’un engagement au service de la justice sociale. Blum se montrait en cela fidèle à l’héritage familial, mais aussi à un ensemble de valeurs morales en osmose avec le progressisme universaliste et rationaliste de la tradition républicaine française. C’était une façon d’associer étroitement le judaïsme au legs de la Révolution (après tout, c’est elle qui avait la première accordé la citoyenneté aux Juifs de France.)

 

Birnbaum souligne en outre que Blum soutenait le sionisme, à la différence de la plupart des Juifs français intégrés, au risque d’être potentiellement en contradiction avec l’universalisme assimilationniste. Mais il professait un « sionisme philanthropique » qui visait à aider les victimes de pogroms à travers le monde ; il ne songeait pas une seconde à la possible émigration des Juifs français. Dans un rare passage critique, Birnbaum montre que Blum considérait les tensions judéo-arabes comme un conflit de classes provisoire entre les propriétaires arabes et les colons juifs déshérités, dont la patrie serait établie « séparément des autres parties de la Palestine ». En 1943, son nom serait donné à un kibboutz par ses fondateurs américains. Et, en 1948, Blum jouerait un rôle essentiel dans la reconnaissance d’Israël par la France.

Binbaum consacre moins de pages au socialisme de Blum, sujet pourtant presque aussi complexe que sa judéité. Le jeune Léon fit ses débuts dans la vie comme critique littéraire et dandy ; il fréquentait Proust et Gide. C’est l’affaire Dreyfus qui l’amena à entrer en politique, dans l’orbite de Jean Jaurès. Diplômé de droit, Blum devint membre du Conseil d’État, la plus haute cour de justice administrative de France. Pendant la Première Guerre mondiale, il officia comme chef de cabinet de Marcel Sembat, ministre socialiste au sein du cabinet de guerre. Il y prit goût à l’art de gouverner. En 1919, élu à la Chambre des députés, il dut démissionner de son poste au Conseil d’État. Mais il conserva toujours une vision très juridique de la réforme sociale, persuadé que la résolution des problèmes économiques et sociaux passait entre autres par le développement des relations contractuelles.

Un socialiste français devait obéir à autant de règles, de rituels et de conventions – ou presque – qu’un Juif français. Officiellement, le parti restait engagé dans l’achèvement du projet révolutionnaire initié en 1789. Il se donnait pour but la révolution sociale et l’abolition du capitalisme, et continuerait de le prétendre jusqu’à François Mitterrand, bien après s’être de fait converti au réformisme. Léon Blum fut une figure majeure de la lente et hésitante transformation du PS en parti de gouvernement. Les socialistes français avaient longtemps refusé de participer à un cabinet bourgeois. Une exception, contestée, s’était produite pendant l’affaire Dreyfus, quand Alexandre Millerand était devenu ministre du Commerce en 1899. Une autre avait été consentie durant la Première Guerre mondiale. Mais ces entorses à la règle se justifiaient uniquement lorsque la République semblait en danger. C’est donc seulement en 1924, quand le Cartel des gauches – une coalition de centre-gauche – arriva au pouvoir, que le parti socialiste décida pour la première fois de soutenir un gouvernement bourgeois. Mais, même alors, ses députés continuèrent de voter contre tout crédit militaire. Quand Blum accepta en 1936 les responsabilités gouvernementales au nom de son parti, il éprouva d’ailleurs le besoin d’expliquer aux militants, avec son légalisme habituel, qu’il s’agissait là d’un « exercice du pouvoir » mais pas encore de sa « conquête ».

Le socialisme français s’était divisé en deux après le choc du bolchevisme. En 1920, au congrès de Tours, une majorité, qui craignait de rater le train de la révolution mondiale, choisit d’adhérer à la IIIe Internationale de Lénine. Blum émergea alors comme le leader des tenants de la IIe Internationale, qui rejetaient les exigences du leader soviétique : l’exclusion des réformistes pour fonder un parti centralisé et véritablement subversif. Après l’assassinat de Jaurès, en 1914, Blum assuma avec succès, jusqu’à sa mort en 1950, son rôle de dirigeant de ce socialisme parlementaire réformiste représenté par la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière). Il avait beau être officiellement marxiste, cet homme doué par ailleurs d’une grande curiosité consacra aussi peu de temps à l’exégèse de la pensée de Marx qu’aux menus détails de la loi ou de la pratique juives.

 

Birnbaum qualifie le personnage de « Juif d’État », un terme de son cru qui fait écho au « Juif de cour » des siècles précédents (2). En ce sens, Blum accomplit sa judéité par une carrière au service des causes progressistes au sein de la République française. Il ne pouvait épouser la vision marxiste de l’État comme instrument de la domination capitaliste, pour la bonne raison qu’il voyait en l’État français un agent neutre dévoué au bien public.

L’un des principaux apports de Birnbaum à la science politique est d’avoir démontré le rôle de premier plan que les Juifs français ont joué dans le monde universitaire et au service de l’État après l’avènement de la IIIe République en 1875. Voilà qui contraste singulièrement avec leur absence des principales universités américaines de l’époque, et avec leur rôle limité dans le système judiciaire et administratif des États-Unis (3). On trouvait même dans l’armée française des généraux juifs (il y en avait aussi dans l’armée américaine) en 1894, au moment précis où un stagiaire de l’état-major, le capitaine Alfred Dreyfus, fut accusé à tort d’être un espion à la solde des Allemands. La France s’abîma pendant une décennie dans un violent conflit à propos de cette injustice, avant que Dreyfus ne soit finalement disculpé. Les antisémites français réagirent alors en assaillant le régime lui-même, qualifié de « République juive » (4). Seule « l’union sacrée » formée à l’occasion de la Première Guerre mondiale atténua la vague antisémite. Mais, après avoir retrouvé un certain niveau de calme et de prospérité à la fin des années 1920, la IIIe République fut menacée dans son existence même au cours des années 1930 et soumise à trois défis.

Tout d’abord, à partir de janvier 1933, l’Allemagne commença à se réveiller et à se réarmer sous la direction d’Adolf Hitler, résolu à venger la défaite de 1918.
Puis la Grande Dépression, initiée à New York avec le krach boursier d’octobre 1929, toucha la France tardivement mais plus durablement que d’autres. Car les gouvernements successifs voulurent guérir le pays par une cure d’austérité : en 1935, cherchant désespérément à équilibrer le budget, Pierre Laval décréta une baisse de 10 % des dépenses publiques locales et nationales ainsi qu’une baisse de la rémunération de tous les fonctionnaires qui atteignit parfois également 10 %. L’effondrement économique qui s’ensuivit exacerba les conflits sociaux.

 

Enfin, ce pays qui avait traditionnellement encouragé l’immigration pour attirer les travailleurs et les soldats que sa faible natalité ne pouvait lui donner, ce pays qui s’était toujours montré accueillant envers les réfugiés, devint la destination de prédilection des Juifs fuyant le nazisme. L’Hexagone reçut dans les années 1930, proportionnellement, plus de demandeurs d’asile juifs que les États-Unis (Washington, rappelons-le, avait refusé de modifier le système des quotas nationaux adopté en 1922). De nombreux Français accusèrent alors les réfugiés de prendre leur travail, les soupçonnant aussi de ne vouloir assimiler ni leur langue ni leur culture et de pousser à la guerre contre Hitler.

Les gouvernements centristes qui s’étaient succédé jusqu’en 1936 avaient géré lamentablement ces trois problèmes. Les Allemands réoccupaient la Rhénanie, l’économie s’était effondrée et la France semblait pleine d’étrangers aussi importuns qu’ingrats.

 

C’est dans ce contexte, en promettant un changement radical, qu’une nouvelle coalition de gauche remporta les élections d’avril-mai 1936. Ce Front populaire formait un alliage disparate. Sur le flanc le plus conservateur se tenait la grande formation de centre-gauche, le Parti radical. Un nom anachronique, ses positions ayant cessé d’être « radicales » dès 1900. Il représentait les petits propriétaires fonciers et les notables des villes de province, ce qui en faisait un parti conservateur sur le plan économique ; mais il se considérait toujours de gauche, car défenseur de la République contre l’Église et autres ennemis de droite. À l’extrémité gauche du spectre se tenait le Parti communiste, que Staline, enfin conscient de la menace nazie, avait affranchi de son opposition stérile à la gauche réformiste. Les trois partis, qui avaient des objectifs économiques contradictoires, étaient principalement soudés par le désir de défendre la République française contre le fascisme. Ils n’en furent pas moins obligés de s’occuper d’abord de la crise économique.

Il incomba à Léon Blum de diriger le nouveau gouvernement, car la SFIO était devenue la principale composante de la coalition. Il dut faire face, entre autres problèmes, à la conviction de certains ouvriers français que la révolution était à portée de main. Le plus vaste mouvement de grèves de l’histoire française avant 1968 déboucha sur de nombreuses occupations d’usines et d’exploitations agricoles, occupations qui prenaient davantage l’allure de fêtes que de manifestations de colère : on dansait dans les locaux. Les patrons terrifiés, réunis en pleine nuit dans les bureaux de Blum à Matignon, acceptèrent alors des réformes essentielles qui allaient transformer à jamais la vie des Français : semaine de travail de quarante heures, deux semaines de congés payés – sauf pour les petits commerces – et droit des salariés de s’organiser pour négocier collectivement avec leurs employeurs. Parallèlement, l’Office national interprofessionnel du blé fut mis en place pour réguler le marché et lutter contre l’effondrement des revenus agricoles. Et une augmentation des salaires de 15 % visant à stimuler le pouvoir d’achat vint rompre avec les politiques de déflation et d’équilibre budgétaire des gouvernements précédents. La nomination du grand réformateur Jean Zay au ministère de l’Éducation allait pour sa part conduire le gouvernement Blum à prolonger jusqu’à 14 ans (contre 12) la scolarité obligatoire et à proposer d’élargir progressivement l’accès au secondaire. La mobilité sociale y était encore entravée par le cursus classique des prestigieux lycées.

Mais le Front populaire s’essouffla avant que ces mesures aient pu dépasser le stade exploratoire. Blum donna l’assurance qu’il gouvernerait dans le cadre du système capitaliste tout en essayant d’en atténuer la dureté. Et quand Maurice Thorez, le leader communiste, déclara qu’il fallait savoir terminer une grève, c’en fut fini de la « révolution ».

Après ces débuts historiques, le reste de l’année que Blum passa à la tête du gouvernement de Front populaire fut un échec sur presque tous les plans. Des économistes l’ont accusé d’en faire à la fois trop et trop peu. Mais les raisons de ces déboires n’incombent pas toutes au président du Conseil. Humiliés par le spectacle des ouvriers dansant dans leurs usines, les employeurs firent tout ce qui était en leur pouvoir pour recouvrer leurs privilèges. Ils appliquèrent la semaine de quarante heures de façon à limiter l’exploitation à un seul roulement ; la production chuta, le chômage persista, les déficits budgétaire et commercial se creusèrent. Et, puisque Blum ne se sentait pas libre d’imposer le contrôle des changes, les capitaux français s’évadèrent à l’étranger tandis que le marché international des devises sanctionnait le franc. L’inflation fit son retour. Violant l’une de ses promesses, Blum dévalua la monnaie en octobre 1936 ; trop peu et trop tard pour relancer les exportations et compenser la fuite des capitaux. En février 1937, il décrétait une « pause » dans la mise en œuvre de son programme économique et social.

La situation internationale était plus délétère encore. Le 18 juillet 1936, le général Franco faisait venir des troupes du Maroc espagnol dans des avions prêtés par Mussolini pour renverser le régime républicain. La guerre civile espagnole allait déchirer le Front populaire. Blum et les communistes voulaient venir en aide à la république sœur de Madrid tandis que les radicaux s’y opposaient fermement. Toujours aussi scrupuleux, le président du Conseil se contenta d’une aide clandestine et d’un embargo sur les armes inefficace. Quand six manifestants antifascistes furent tués par la police française en mars 1937, le gouvernement donna l’impression de dévorer ses propres enfants. En juin, Blum démissionnait après le refus du Sénat de lui accorder les pleins pouvoirs. La coalition du Front populaire allait gouverner encore un moment sous la direction d’autres Premiers ministres, mais l’expérience avait bel et bien pris fin.

 

Le passage de Blum aux responsabilités a laissé un legs durable. Ses réformes de la vie professionnelle ont été le fondement du contrat social de l’après-guerre, tout comme ses innovations en matière de soutien aux sports et à la culture. En 1938, quand le leader socialiste prit très brièvement la tête d’un autre gouvernement, son parti, jusque-là indifférent aux politiques économiques visant à corriger le fonctionnement du capitalisme, commença à plancher sur les théories de Keynes. Blum a aussi brisé le tabou socialiste contre l’armement, et le budget de la Défense a augmenté sous le Front populaire pour la première fois depuis le début des années 1930. Mais cette expérience a accentué la polarisation politique asphyxiante que l’extrême droite avait inauguré le 6 février 1934 en tentant de marcher sur la Chambre des députés.

Blum a été stigmatisé publiquement avec plus de violence que n’importe quel dirigeant politique français du XXe siècle. La virulence de ces insultes venues de la droite et, de fait, de l’extrême gauche ne laisse pas d’étonner le lecteur d’aujourd’hui. Avec l’incohérence propre à l’antisémitisme, Léon Blum était simultanément accusé de fomenter la révolution et de dîner dans de la vaisselle en or. On le disait né quelque part en Europe de l’Est sous son vrai nom, Karfunkelstein. Ses ennemis affirmaient qu’il haïssait la France et voulait la détruire. La célèbre phrase « Plutôt Hitler que Blum » n’est pas imaginaire : j’ai un jour trouvé dans les archives allemandes un rapport du consul du Reich au Luxembourg, datant de fin 1936, citant deux députés de Meurthe-et-Moselle qui disaient précisément cela. S’il y avait un enjeu susceptible d’unir la coalition hétéroclite de réactionnaires, de pacifistes et de technocrates modernisateurs entourant le maréchal Pétain après juin 1940, c’était le désir de prendre sa revanche sur le « Front popujuif ».

Après la victoire allemande de juin 1940, Blum se trouva physiquement en danger. En 1936, une foule d’extrême droite l’avait agressé dans la rue, et Charles Maurras avait appelé à l’assassiner dans les pages de L’Action française, ce qui lui a valu une condamnation à quatre mois de prison. Le régime de Vichy fit arrêter l’ancien président du Conseil ; mais, au cours de son procès, où il était accusé d’avoir causé la défaite de la Fance, Blum se défendit en personne avec tant de brio que les débats furent suspendus sine die.

En 1943, les Allemands le sortirent de sa prison pour l’interner dans un pavillon de chasse adjacent à Buchenwald, où il resta dans l’ignorance des conditions de vie à l’intérieur du camp. Transféré à Dachau, puis vers le sud en Autriche à mesure que les troupes alliées se rapprochaient, il ne fut libéré qu’en mai 1945.

 

Léon Blum est un sujet séduisant pour les biographes. Chaleureux, sociable, s’exprimant avec aisance, il excella dans trois carrières exigeantes. Birnbaum dit relativement peu de choses sur son travail de critique littéraire, mais il fit partie au tournant du siècle de la brillante intelligentsia juive assimilée. Si l’on examine la photo qui figure sur la couverture du livre, il est difficile de deviner dans ce jeune homme svelte le leader courageux et résolu qu’il devint trente ans plus tard. L’intellectuel raffiné semble d’ailleurs incongru dans le rôle de député des petits vignerons de la région de Narbonne, qui l’appréciaient beaucoup. Il est vrai que Blum représentait au départ un arrondissement de Paris, mais les communistes l’avaient éjecté de son siège en 1928 en maintenant leur candidat au second tour.

 

La biographie de Birnbaum est le plus concis des ouvrages de référence sur le personnage. Elle souligne aussi bien plus clairement que les autres à quel point le leader socialiste assumait son identité juive, fût-ce sous une forme rationaliste, universaliste et civique, fondamentalement laïque. La biographie de Birnbaum est également de loin la plus personnelle : c’est un portrait, comme l’affirme le titre français du livre. Le jeune homme svelte allait se révéler d’un grand courage physique (il se battit en duel en 1912) et très attiré par les femmes. En s’appuyant sur sa correspondance privée, Birnbaum révèle plus d’informations sur les mariages de Blum et ses liaisons extraconjugales que ne l’ont fait les autres biographes.

Ces lettres ont au demeurant une étonnante histoire. Les nazis les ont saisies lors du pillage de l’appartement parisien du leader socialiste sous l’Occupation. Les Russes ont ensuite trouvé ce dossier Blum à Berlin en 1945, qu’ils ont emporté à Moscou comme prise de guerre, avec d’autres archives françaises confisquées par les Allemands. Il a fallu attendre les années 1990 pour que ce trésor soit restitué à la France contre une somme que la rumeur dit considérable. La connaissance sans égale qu’a Birnbaum de la politique, du judaïsme et de l’antisémitisme français fait de cet ouvrage une introduction de qualité et très agréable à lire sur une vie particulièrement riche.

Blum a eu beau s’engager verbalement en faveur de la révolution socialiste finale, qu’il a sans doute toujours voulue pacifique et progressive, c’est le New Deal de Roosevelt (attaqué de manière similaire en tant que « Jew Deal ») qui l’a le plus directement inspiré. Le 8 novembre 1936, l’ambassadeur américain William C. Bullitt rapporta à Franklin D. Roosevelt que Blum était venu le voir en personne pour le féliciter de la réélection du président. Il y voyait un soutien à sa propre expérience, qui consistait à « faire ce que vous avez fait en Amérique ». Bullitt décrivait le Premier ministre français montant quatre à quatre les marches de l’ambassade et lançant son sacro-saint chapeau noir à large bord à un maître d’hôtel avant d’embrasser l’ambassadeur sur les deux joues… Selon le diplomate, c’était « le débordement d’enthousiasme le plus sincère dont j’aie jamais eu connaissance » (5). Mais la comparaison de Blum avec Roosevelt s’arrête là, car l’Américain avait sur le Français des avantages décisifs : il était élu pour quatre ans, bénéficiait du soutien assuré d’une majorité au Congrès, l’agitation intérieure était bien moindre et il avait la paix à sa porte, du moins au début. Enfin, le poids de l’économie américaine permettait au président de mener la politique de son choix sans avoir à craindre de fatales mesures de rétorsion internationales.

Les lecteurs d’aujourd’hui pourraient bien discerner davantage de similitudes avec un président américain plus récent : élu dans l’euphorie, il a dû ensuite se battre pied à pied pour gouverner dans un contexte de forte polarisation politique ; son nom exotique, son prétendu lieu de naissance à l’étranger et un hypothétique manque de patriotisme sont évoqués comme un leitmotiv par les médias conservateurs. Plutôt que le Roosevelt français, Blum a sans doute été l’Obama français.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 13 août 2015. Il a été traduit par Bernard Loupias.