17 faits et idées à glaner dans le numéro 73

Les Romains ont inventé la double citoyenneté : romaine et grecque, romaine et gauloise…

Poutine est un inconditionnel de la série américaine House of Cards.

Toute la littérature en hébreu se fonde sur la trahison du père.

Winston Churchill pratiquait la fraude fiscale à grande échelle.

Un climat plus chaud ouvre la voie à davantage d’espèces, et non à moins.

L’Allemagne est devenue le plus important partenaire d’Israël après les États-Unis.

La traduction complète en arabe de L’Origine des espèces date de 1918.

L’eugénisme trouva des adeptes chez les socialistes égyptiens.

Elon Musk promet qu’il enverra des passagers sur Mars d’ici à 2026.

Les asiles psychiatriques permettaient de se libérer du sentiment de culpabilité et de toute obligation sociale.

La nature grouille de forces et de pouvoirs cachés potentiellement imitables.

George Washington distribua 500 litres d’alcool pour se faire réélire.

« Plutôt Hitler que Blum », disaient deux députés de Meurthe-et-Moselle.

En prison, Verlaine a lu tout Shakespeare en anglais, dictionnaire en main.

Il fut un temps où le « tenys » se jouait sans filet.

On peut désormais parfumer un e-mail.

Les accidents de la route font plus de 1,2 million de morts par an.

Altruistes de tous les pays, affrontez-vous !

On connaissait l’« altruisme efficace », ce mouvement théorisé par le philosophe Peter Singer, dont l’objectif est de faire « le plus de bien au plus grand nombre ». Or voici qu’en Russie un essayiste – le critique, libraire et militant Alexeï Tsvetkov – présente une nouvelle version de l’altruisme comme moteur du changement : dans la « société de concurrence altruiste » qu’il appelle de ses vœux, les individus ne seraient plus en compétition pour acquérir le maximum de biens, mais pour prouver « leur capacité à être utiles », explique la philosophe Marina Simakova sur le site Openleft.ru. Cofondateur de la librairie Falanster, à Moscou, Tsvetkov est un personnage à part dans la vie intellectuelle russe : ancien anarchiste, auteur d’essais philosophiques remarqués, il fut membre dans les années 1990 du Parti national bolchevique d’Édouard Limonov. Après l’avoir quitté, il affirme vouloir se consacrer à « porter auprès des masses les idéaux du marxisme » (autant dire une cause perdue, dans un pays où pratiquement plus aucun intellectuel n’ose se revendiquer de Marx). Et à populariser la pensée d’auteurs tels que Pierre Bourdieu, Alain Badiou ou Slavoj Zizek.

Telle que la conçoit Tsvetkov, la « concurrence altruiste » serait fondée sur « une lutte d’égal à égal pour attirer l’attention du public et sur une émulation visant à obtenir la reconnaissance de celui-ci », poursuit Simakova. Selon l’auteur, le narcissisme et la lutte des ego propres à nos sociétés pourraient se muer en forces positives, pour peu que l’on exalte des valeurs de solidarité au lieu du consumérisme actuellement dominant. Mais Tsvetkov apparaît peu disert sur la façon d’inverser ces valeurs. De la même façon, il « n’explique pas comment cette course à l’exemplarité personnelle éviterait de se traduire par une atomisation encore plus grande de la société », regrette Simakova.

Le mythe de la sixième extinction

Le grand public entend presque toujours parler de la préservation des espèces sur le mode : « Le [nom de l’animal bien-aimé] est menacé d’extinction. » Cela fait des titres affriolants dans les médias mais détourne des vrais enjeux. Car, en l’occurrence, le principal problème ne réside pas dans la disparition totale d’espèces mais dans le déclin parfois vertigineux de populations d’animaux sauvages, qui affecte souvent des écosystèmes entiers.

Envisager la question de la conservation uniquement sous l’angle du risque d’extinction est simpliste et généralement hors de propos. Pire, cela introduit une dimension émotionnelle qui fait paraître le problème incommensurable et écrasant alors qu’il est le plus souvent local et soluble.

Beaucoup pensent que nous sommes au beau milieu d’une « sixième extinction de masse » provoquée par l’homme, comparable à celle qui a anéanti les dinosaures il y a soixante-six millions d’années. Mais ce n’est pas le cas. Les cinq précédentes grandes extinctions ont éliminé 70 % des espèces, voire davantage, en un laps de temps relativement court. Nous ne sommes pas face à un phénomène de ce type. J’en veux pour preuve la première phrase de l’article d’introduction à un récent dossier que Nature a consacré au sujet : « Si toutes les espèces actuellement menacées disparaissaient au cours des prochains siècles et que ce rythme se maintenait, la sixième extinction de masse pourrait se produire dans quelques siècles ou dans quelques millénaires. »

 

cinq grandes extinctions

 

L’amplitude des dates évoquées reflète la profonde incertitude qui règne à propos du taux actuel d’extinction. Les estimations varient de 1 à 100 : entre 0,01 % et 1 % des espèces disparaîtraient chaque décennie. La formule « toutes les espèces actuellement menacées » utilisée par Nature émane de l’indispensable UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), qui tient la Liste rouge des animaux en danger. Son rapport le plus récent montre que, sur le million et demi d’espèces qui ont été identifiées, dont 79 837 sont étudiées par les scientifiques de l’UICN, quelque 23 250 sont jugées menacées. Donc, si toutes celles-ci disparaissaient dans les prochains siècles et si le taux d’extinction se maintenait pendant des centaines voire des milliers d’années encore, alors nous pourrions être au début d’une sixième extinction de masse provoquée par l’homme.

 

Un exemple typique d’information déformée nous a été offert en janvier 2015 par la une du New York Times Magazine : « Une vaste étude le prouve : la vie océanique est menacée d’extinction de masse. » Mais l’article, une synthèse plutôt positive signée Carl Zimmer, ne décrivait rien de tel. Certes, une bonne partie de la faune marine est éprouvée, soulignait-il, mais beaucoup moins que les animaux sauvages vivant sur les continents, et il est encore temps d’éviter les erreurs faites sur terre. Au cours des siècles écoulés depuis 1500, précisait l’auteur, 15 espèces marines seulement ont disparu (et aucune dans les cinquante dernières années), contre 514 espèces terrestres. L’article de Science auquel Zimmer se référait s’intitulait « La défaunation marine : la disparition des animaux des mers de la planète ». Il avait pour auteur principal Douglas McCauley, spécialiste de l’écologie à l’université de Santa Barbara, en Californie, et affirmait : « Bien que l’homme ait provoqué peu d’extinctions marines globales, il a affecté en profondeur la vie marine sauvage en modifiant le fonctionnement et l’équilibre écologique de chaque océan. » Il poursuivait en exposant les causes de la « prolifération de récifs coralliens vides » et d’ « estuaires vides », avec un déclin total de 38 % des poissons de mer.

La rhétorique de l’extinction n’aide pas à réfléchir aux menaces qui pèsent sur les animaux marins, parce que peu d’entre eux disparaissent. Cette faune est extrêmement mobile et habite un milieu immense et totalement connecté, où il y a presque toujours un endroit où se cacher, même de la pêche industrielle. La morue de l’Atlantique, ou cabillaud, représentait l’une des plus grandes réserves de pêche de la planète avant son effondrement en 1992, après des décennies de surexploitation. Selon Jesse Ausubel, l’un des organisateurs du récent Recensement international de la vie marine, « le nombre total de kilos de morue au large de Cape Cod ne représente probablement que 3 % de ce qu’il était en 1815 ». Mais de l’autre côté de l’Atlantique, en mer du Nord, les réserves se reconstituent grâce à une régulation efficace. Personne ne pense vraiment que l’espèce va disparaître ; pourtant, elle figure toujours sur la Liste rouge.

 

Nous devons à John C. Briggs, un biogéographe de l’université de Floride du Sud, le meilleur résumé qui soit de la situation actuelle. Dans un courrier publié par Science en novembre 2014, il explique : « La plupart des extinctions se sont produites sur des îles océaniques ; très peu ont eu lieu sur les continents ou dans les océans. Le principal problème n’est pas l’extinction des espèces, mais la situation précaire de milliers de populations, vestiges d’espèces naguère très répandues et qui se reproduisaient sans problème. »

L’argument de Briggs sur les îles océaniques mérite examen. Comparés à ceux des continents, les écosystèmes insulaires sont si simples et si confinés qu’une bonne partie de ce que nous comprenons de l’écologie et de l’évolution vient de leur étude (l’Australie est considérée comme l’une de ces îles, en dépit de sa taille, en raison de son long isolement). La découverte de Darwin sur l’origine de la spéciation a été inspirée par ses voyages dans des îles du Pacifique telles que les Galápagos (1).

Nombre d’espèces nouvelles apparaissent facilement sur les îles océaniques grâce à leur isolement, mais elles trouvent là peu d’espèces avec lesquelles évoluer et sont dès lors sans défense face aux animaux rivaux et prédateurs venus d’ailleurs. La menace peut être absolue. Une espèce endémique ainsi attaquée n’a nulle part où se réfugier. Selon le spécialiste Josh Donlan, les îles représentent 3 % de la surface de la planète mais ont été le théâtre de 95 % des extinctions d’oiseaux depuis 1600, de 90 % des extinctions de reptiles et 60 % des extinctions de mammifères. Ce sont là des chiffres terrifiants, mais ces disparitions sont extrêmement localisées. Elles n’ont aucun effet sur la biodiversité et la santé écologique des continents et des océans, qui couvrent 97 % de la surface de la Terre. Les effrayantes statistiques d’extinctions que l’on nous donne sont, pour l’essentiel, une histoire d’îles et une histoire révolue, car la plupart des espèces insulaires particulièrement vulnérables ont déjà disparu.

Ces écosystèmes ne se sont pas effondrés pour autant. La vie y est simplement différente, et elle continue. Relativement peu nocives, la plupart des espèces invasives contribuent à la biodiversité du milieu concerné. Dov Sax, de l’université Brown à Rhode Island, souligne que les plantes non indigènes ont multiplié par deux la biodiversité botanique de la Nouvelle-Zélande, où l’on recense 2 104 plantes endémiques et 2 065 plantes venues d’ailleurs.

Le cas des îles océaniques nous rappelle surtout que de nouvelles méthodes ont été récemment mises au point pour protéger les espèces endémiques vulnérables des prédateurs invasifs, ce qui réduit considérablement les risques d’extinction à l’avenir. Et les Néo-Zélandais sont les héros de cette histoire, que William Stolzenburg raconte magnifiquement dans son livre « L’Île aux rats : le paradis des prédateurs et la plus grande opération de sauvetage de la vie sauvage du monde » (2). Chaque île océanique de la planète a été affectée par des prédateurs très destructeurs introduits par l’homme – rats, souris, chèvres, cochons, ânes, serpents arboricoles (à Guam), renards (dans les Aléoutiennes) et bien d’autres. Dans les années 1980, les écologistes néo-zélandais étaient désespérés par la vulnérabilité de créatures uniques comme le kakapo, un perroquet vivant au sol. Ils ont décidé de tout faire pour éliminer jusqu’au dernier rat des petites îles où le kakapo subsistait. Ils ont mis des années, disposant partout poison et pièges, mais ce fut fait et bien fait. La kakapo peut enfin se reproduire en toute tranquillité. La technique a été mise en œuvre sur d’autres îles pour des espèces menacées par d’autres prédateurs, avec le même succès.

Plus de 800 îles ont été à ce jour débarrassées de leur pire prédateur, et ce n’est pas fini. Certains exemples sont spectaculaires. Josh Donlan a été au cœur de la bataille pour éliminer les chèvres qui détruisaient Santiago, Pinta et Isabela, dans l’archipel des Galapágos. Il a fallu des années de travail, avec des fusils à longue portée, des chiens de chasse, des hélicoptères et des « chèvres de Judas » (3) pour tuer jusqu’à la dernière des 160 000 chèvres présentes. Aujourd’hui, raconte dans le New Yorker Elizabeth Kolbert [l’auteure du livre La Sixième Extinction], les Néo-Zélandais passent à la vitesse supérieure. Une organisation baptisée « Nouvelle-Zélande sans prédateurs » coordonne une énorme entreprise destinée à éradiquer tous les rats, hermines, belettes et chats, afin de transformer le pays tout entier en refuge pour ses animaux indigènes – kiwis, tuataras (lézards), wetas (insectes géants) et autres oiseaux.

 

Bonnes nouvelles des îles, donc. Mais qu’en est-il du monde, aux prises avec le changement climatique ? Quiconque doute de la réalité du réchauffement devrait parler à un biologiste de terrain. Tous découvrent à quel point les organismes sont sensibles à de légères modifications des températures, de la durée de la saison de croissance des plantes ou du régime des pluies. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont sensibles au changement que les organismes sont menacés. Toute créature ou plante confrontée à une altération de son environnement a trois options : migrer, s’adapter ou périr.

L’évolution est bien plus rapide et omniprésente que la plupart des gens n’en ont conscience. Comme l’a déclaré récemment au New Scientist Chris Thomas, professeur de biologie à l’université de York, en Angleterre, « nous n’avons compris que récemment à quel point l’évolution progressait vite ». Nous sommes peut-être en train d’assister, en réaction au changement climatique, à une « accélération globale des rythmes de l’évolution ».

Il se trouve que l’hybridation est l’un des principaux ressorts d’une adaptation et d’une évolution accélérées. « La spéciation par hybridation sera probablement l’un des traits particuliers de l’anthropocène », écrivait Chris Thomas dans Nature en 2013. « Les gènes se baladent, a-t-il expliqué au New Scientist. La génétique moléculaire découvre que l’hybridation entre espèces est beaucoup plus courante qu’on ne le pensait. Darwin parlait d’un arbre de vie, avec des espèces formant de nouvelles branches qui se séparent. Nous réalisons que cela ressemble davantage à un réseau, les gènes passant d’une branche à l’autre à mesure que les espèces se mélangent. Cette hybridation ouvre rapidement des fenêtres d’opportunité. »

Migrer, s’adapter ou périr. Quand des organismes soumis au changement climatique réagissent en s’adaptant, l’espèce évolue. Quand des organismes réagissent en migrant, ils rencontrent souvent des cousins éloignés et se croisent avec eux, donnant parfois naissance à de nouvelles espèces. Quand des organismes périssent, ils laissent une niche vide qui permet à d’autres espèces de migrer ou de s’adapter – et un climat plus chaud prépare plutôt le terrain à davantage d’espèces, et non à moins. Dans le même article de Nature, Chris Thomas écrit : « Il existe plus d’espèces adaptées à la chaleur disponibles pour coloniser de nouveaux territoires qu’il n’y a d’espèces adaptées au froid les quittant à mesure que la température monte. »

Au cours des 3,8 milliards d’années d’évolution que la Terre a connus, une tendance inexorable a conduit au développement de la biodiversité. Il y avait beaucoup plus d’espèces vivantes après les deux dernières extinctions de masse qu’il n’y en avait avant.

 

croissance biodiversite

 

Le changement climatique ne devrait donc pas nous affoler. C’est certes le problème le plus sérieux auquel l’homme et la nature soient confrontés, et il pourrait conduire à la perte de quelques espèces auxquelles nous sommes très attachés. Mais il en fera aussi apparaître d’autres, et, à moins qu’il ne soit très brusque, il est peu vraisemblable que la biodiversité totale diminue sensiblement. Or les scénarios d’évolution brutale ont été écartés des modèles climatiques ces derniers temps. À mon avis, le changement climatique sera jugé intolérable par les humains bien avant qu’il n’accélère le processus d’extinction, et, s’il faut en passer par des mesures radicales pour l’enrayer, elles seront prises à ce moment-là.

Le danger ici et maintenant reste celui que Briggs a souligné dans sa lettre à Science : « La situation précaire de milliers de populations, vestiges d’espèces naguère très répandues et qui se reproduisaient sans problème. » Le terme émergent pour décrire le phénomène est celui de « défaunation ». Dans une étude sur les disparitions d’animaux vivant à l’état sauvage, publiée par Science en 2014, Rodolfo Dirzo, un biologiste de Stanford, rapportait que les effectifs des vertébrés terrestres « déclinent en moyenne de 25 % » et que « la tendance est pire pour les invertébrés : 67 % des populations surveillées présentent un déclin de 45 % de leurs effectifs. De telles chutes auront des effets en cascade sur le fonctionnement des écosystèmes ».

Cette inquiétude concernant le fonctionnement des écosystèmes monte chez les spécialistes. Depuis que la nouvelle science de la biologie de la conservation est devenue une discipline à part entière dans les années 1980 et 1990, les chercheurs se préoccupent davantage de la santé des écosystèmes entiers que du sort de telle ou telle espèce. Quelle est la gravité des effets en cascade entraînés par la disparition ou la raréfaction d’un grand prédateur ? Le retour des loups dans le parc de Yellowstone après un siècle d’absence a prouvé la puissance de ce concept étant donné l’éventail de changements qu’ils ont apportés à l’écosystème. Que se passe-t-il quand le nombre d’insectes pollinisateurs diminue en raison des pesticides, au point de nuire à la flore d’une région ? Quelle est l’importance du rôle des grands animaux dans la dissémination des nutriments contenus dans leurs excréments ? Quid des charognards, comme les vautours, des nettoyeurs de rivières, comme les amphibiens, des créatures qui dispersent les graines en les mangeant ou des animaux à sabots qui les plantent en foulant le sol ? Quel est le rôle des grands herbivores dans l’entretien d’une mosaïque équilibrée de forêt et de pâturages ?

La vulnérabilité d’une espèce particulière peut contribuer à attirer l’attention de l’opinion sur un écosystème malade, mais, dans la plupart des cas, c’est au mieux un symptôme indirect.

Une partie du problème vient de la manière dont nous définissons les niveaux de la menace pesant sur une espèce. Les catégories de la Liste rouge sont, dans l’ordre : éteinte ; éteinte à l’état sauvage ; en danger critique ; en danger ; vulnérable (cas de la morue de l’Atlantique) ; quasi menacée ; préoccupation mineure. « Préoccupation mineure» est une curieuse expression. Cela signifie « en bonne forme ». Et cela s’applique à la plupart des espèces étudiées par l’UICN, la plupart du million et demi d’espèces identifiées à ce jour et la plupart des 4 millions d’espèces qu’il resterait à découvrir. Pour utiliser une analogie médicale, parler de « préoccupation mineure » à propos d’un animal en bonne santé, c’est comme déclarer « pas encore mort » chaque être humain en forme. C’est vrai, mais quelle drôle de façon de penser ! L’UICN est d’ailleurs consciente du problème, et elle a le mérite d’être en train d’établir une « Liste verte » consacrée aux espèces dont la situation s’améliore. (4)

 

Concernant les millions d’espèces encore à découvrir, il est incontestable que beaucoup sont très rares et donc particulièrement vulnérables. Mais l’idée répandue que « les espèces disparaissent plus vite qu’on ne peut les découvrir » ne résiste pas à l’examen. En 2013, Science publiait un article signé Mark J. Costello, un écologiste marin de l’université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. Il estimait à plus de 18 000 le nombre de nouvelles espèces découvertes chaque année depuis 2006. Se fondant sur un rythme d’extinction réaliste de moins de 1 % des espèces par décennie et un rythme de découverte voisin de 3 %, l’article conclut : « Le rythme auquel nous identifions les espèces dépasse de loin celui de l’extinction. »

Dans l’idéal, l’identification d’une espèce s’accompagne d’informations précises sur sa situation et ses perspectives. Le travail scrupuleux mené par les volontaires de l’UICN fournit d’excellentes données sur des questions importantes comme le déclin de la population et du territoire couvert, ainsi que sa fragmentation ; mais il fournit peu d’informations sur l’écosystème. L’animal menacé est-il essentiel au bien-être des autres, de même que la loutre de mer est fondamentale pour l’entretien des forêts d’algues géantes et la vie de tout ce qui en dépend ? Est-il capable de façonner tout un environnement, à la manière dont le castor crée des mares qui servent d’habitat à quantité d’autres espèces et permettent à l’eau de s’infiltrer dans les nappes aquifères profondes ? Ou bien est-il simplement l’une des nombreuses sous-espèces qui assurent à peu près toutes la même fonction écologique ? Auquel cas son extinction pourrait être sans conséquence. On l’a constaté aux Galápagos en juin 2012, lors de la mort de la tortue géante Georges le Solitaire, pleurée dans le monde entier. Baptisée « la plus rare des créatures vivantes », c’était (probablement) le dernier spécimen de sa sous-espèce. Mais les spécialistes ont réagi par un simple haussement d’épaules. Il reste aux Galápagos dix autres sous-espèces de tortues, dont le nombre est passé de 3 000 en 1974 à plus de 19 000 aujourd’hui, grâce à l’éradication de toutes les chèvres et de la plupart des rats, ainsi qu’à l’interdiction de la chasse. L’île de Pinta, où a évolué la lignée de Georges, est aujourd’hui habitée par d’autres tortues qui se portent très bien, ont pris en charge la tâche consistant à manger l’excès de végétation et contribué à restaurer l’équilibre écologique de l’île. Elles sont d’ailleurs si efficaces à cet égard que des tortues géantes de l’atoll d’Aldabra, au large des côtes est-africaines, ont été introduites sur d’autres îles des Seychelles ainsi qu’à Madagascar, à Maurice, à Rodrigues, à la Réunion et dans un parc à Kauai, dans l’archipel d’Hawaii.

 

De telles « translocations » représentent une formidable avancée pour la conservation. Selon un article paru dans Science en 2014, signé du zoologue Philip Seddon, de l’université d’Otago, en Nouvelle-Zélande, le nombre de translocations de vertébrés est passé de 124 à 424 entre 1992 et 2005. Certaines de ces 424 espèces avaient été déclarées éteintes à l’état sauvage, comme le condor de Californie et le putois à pieds noirs, qui avaient été élevés avec succès en captivité et réintroduits dans leurs anciens territoires. D’autres, comme les loups de Yellowstone et les castors ramenés en Suède et en Écosse, sont des animaux sauvages déplacés de leur habitat actuel pour réoccuper des territoires dont ils avaient été délogés depuis longtemps. D’autres encore relèvent d’un nouveau type d’action, le « remplacement écologique ». Les tortues d’Aldabra ont été introduites à Kauai pour remplacer un canard « au bec de tortue » vivant au sol, éteint depuis longtemps.

« La reconnaissance du remplacement écologique comme outil de conservation valable, écrit Seddon, témoigne d’un changement de perspective : c’en est fini de la focalisation sur l’espèce menacée ; l’accent est désormais mis sur la restauration des processus naturels plutôt que sur le seul risque d’extinction. » Puis il salue la perspective, ouverte par les récentes percées du génie génétique, de ressusciter et réintroduire dans la nature certaines espèces disparues – un sujet sur lequel je travaille moi-même à plein temps.

Les outils biotechnologiques qui pourraient permettre quelques cas de désextinction pourraient aussi contribuer à prévenir la disparition d’espèces prises dans un goulet d’étranglement génétique ou affectées de maladies importées, comme le chytride, un champignon décimant les amphibiens, ou le paludisme aviaire, qui menace les oiseaux indigènes d’Hawaii. Parallèlement à l’avènement de la « médecine de précision » pour les êtres humains, qui permettra d’administrer des traitements adaptés à chaque génome individuel, nous pourrions assister à l’émergence de la « conservation de précision » fondée sur une intervention légère sur les réservoirs génétiques de la vie sauvage. Certains spécialistes de la conservation appellent cela « l’adaptation facilitée » et y voient une forme de « biologie évolutionnaire appliquée ».

L’une des premières success stories en la matière a pour vedette un arbre magnifique, « l’arbre parfait », comme l’appellent ses nombreux admirateurs de la Fondation américaine du châtaignier. Ses spécimens ont représenté jusqu’à un quart de la forêt à feuilles caduques de l’est des États-Unis avant qu’un champignon invasif venu d’Asie ne les tue par milliards, conduisant à l’extinction de l’espèce au début du XXe siècle. William Powell et Charles Maynard, de la State University de New York, ont procédé à une ingénieuse manipulation génétique pour introduire un gène du blé résistant au champignon, ce qui a permis de créer un châtaignier immunisé qui pourra reprendre son rôle crucial dans les forêts de l’Est, dès que les autorités américaines auront jugé sans danger cet organisme génétiquement modifié.

Comment évaluer la santé d’un écosystème ? La biodiversité – le nombre d’espèces présentes – est certes un indicateur important. Le retour des châtaigniers américains accroîtra d’une espèce la biodiversité de la forêt orientale. Mais il fera bien davantage. Il nous faut prendre en compte un autre indicateur de la richesse d’un écosystème, que l’on pourrait appeler la « bioabondance ». Contrairement au chêne, qui produit de temps à autre des glands amers, le châtaignier fournit chaque année un déluge de fruits sucrés, source inépuisable de nourriture pour les animaux sauvages (et de nombreux heureux humains). Le châtaignier rend la forêt plus foisonnante.

La bioabondance est le meilleur argument en faveur des deux projets de désextinction auxquels je collabore. Ben Novak, un jeune scientifique de la fondation The Long Now, dirige le travail visant à ressusciter et réintroduire l’icône des espèces disparues aux États-Unis, le pigeon migrateur. Ses recherches incitent à penser que son ancienne niche d’espèce forestière reste grande ouverte, et la forêt orientale qu’il habitait occupe à nouveau la surface qui était la sienne avant que le déboisement ne contribue à la disparition de l’espèce, au XIXe siècle. Leur retour en nombre – ils étaient des milliards – devrait donner un coup de fouet à la forêt, en ouvrant des clairières là où ils se perchent en masse et en fertilisant le sol de leurs fientes.

Le second projet auquel je suis associé vise au retour du mammouth laineux dans les immensités subarctiques de l’Amérique du Nord et de l’Eurasie. L’animal pourrait contribuer à restaurer la steppe fleurie qui constituait naguère la plus vaste écorégion de la planète, et l’une des plus riches. Selon le scientifique russe Serguei Zimov, qui a monté l’expérience du parc du Pléistocène en Sibérie du Nord, on comptait à l’époque 10 tonnes d’animaux par kilomètre carré de prairie. Voilà ce qui s’appelle de la bioabondance !

Certains projets, comme la protection de l’éléphant d’Afrique ou la réintroduction du condor californien, exigent des efforts colossaux, mais beaucoup d’autres sont plus simples. Les animaux sauvages sont de retour dans bien des zones d’où ils avaient disparu. Grâce à la dépollution des fleuves européens, le saumon est réapparu dans le Rhin, la Seine et la Tamise. Un peu partout en Europe, d’anciennes terres agricoles sont abandonnées à la forêt et forment, bout à bout, des corridors improvisés de vie sauvage, même sans zones formellement protégées. Les Européens saluent aussi le retour de loups, de lynx, d’ours bruns, de gloutons et autres chacals aventureux – tous de fieffés prédateurs.

Dans les océans, la meilleure nouvelle est la multiplication soudaine et rapide des zones protégées. C’est notamment le sanctuaire marin Pelagos, 87 500 km2 réservés aux mammifères marins de Méditerranée. Ou le Pacific Remote Islands Marine National Monument, dont l’extension à plus de 700 000 km2 a été annoncée par le président Obama en septembre 2014. De tels refuges permettent non seulement à la vie marine de se reconstituer, mais ils génèrent aussi un surplus qui assure la permanence des réserves de poisson avoisinantes. Il existe désormais plus de 6 500 sites de ce genre, représentant au total 3,4 % de la surface des mers. L’objectif de la Convention sur la diversité biologique est d’atteindre 10 % en 2020. Les zones terrestres protégées, qui représentaient 4 % des terres en 1985, en recouvrent aujourd’hui 15,4 %, et bientôt 17 %.

La tendance est positive. Dans les médias, les efforts de conservation sont souvent présentés comme une litanie de défaites et de reculs, mais, dès que l’on regarde un peu au-delà de la dernière crise en date, la conservation l’emporte. Stuart Pimm, de l’université Duke, en Caroline du Nord, estime que les efforts sont déjà parvenus à réduire de 75 % le taux d’extinction des espèces. On peut avec réalisme envisager de le ramener à la normale d’ici à la fin du siècle. Cependant, restaurer la bioabondance naturelle sur l’essentiel de la planète prendra plus de temps. Il faudrait pour cela ramener les populations sauvages au niveau de l’extraordinaire richesse écologique qui prévalait avant l’impact de l’homme. Cela pourrait être un objectif à envisager pour la fin du siècle suivant.

Mais un problème de perception fait obstacle. Jugez-en par des titres comme ceux-ci : « Le budget Obama est assassin pour les espèces en danger » (Huffington Post, février 2015) ; « Les mammifères australiens à la veille d’une “catastrophe de l’extinction” » (BBC). Ces manchettes ne sont pas seulement inexactes. Leur accumulation amène à percevoir notre rapport à la nature en termes d’inlassable tragédie. Or la tragédie, par essence, ne peut être enrayée. Ce catastrophisme fait le lit du désespoir et de l’inaction.

Or la nature dans son ensemble est aussi robuste qu’elle l’a toujours été – peut-être même davantage, grâce à ces hommes tout autour qui empêchent les âges glaciaires et détournent les astéroïdes meurtriers. Tirer profit de sa capacité de résistance est précisément la bonne manière de tenir les objectifs en matière de conservation.

 

Cet article est paru sur le site Aeon le 21 avril 2015. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Free speech

Même au sein des démocraties les plus éprouvées, la conception que l’on se fait de la liberté d’expression varie de façon surprenante, dans l’espace et dans le temps. C’est au nom du « freedom of speech », par exemple, que les candidats à l’élection présidentielle américaine peuvent bénéficier des largesses d’individus et d’entreprises, sans limite de montant. Il s’agit d’une jurisprudence récente de la Cour suprême, qui s’appuie sur le Premier amendement. Celui-ci interdit au Congrès de promulguer une loi limitant la liberté d’expression. Donner de l’argent à un candidat étant une manière d’exercer cette liberté, cette action ne peut être entravée. Ce point de vue est contesté par les juristes et les magistrats de gauche, mais la Cour suprême étant dominée par les conservateurs, son point de vue est exécutoire. Une attitude difficilement compréhensible dans les démocraties européennes, où les dépenses de campagne sont strictement encadrées par la loi. C’est de même au nom d’une conception très large du free speech qu’un Donald Trump peut, sans risque d’être inquiété, accuser les Mexicains qui franchissent la frontière d’être des violeurs ou certaines femmes d’être de « grosses truies ».

Le Premier amendement proscrit également toute atteinte au libre exercice d’une religion, ce qui rendrait impossible une loi comme celle votée chez nous en 2010 sur le port du voile.

Concernant la liberté d’expression, la législation française et les pratiques jurisprudentielles sont beaucoup plus restrictives, en ce qu’elles entendent pénaliser les abus de ladite liberté pour préserver l’ordre public et les droits des tiers. La diffamation, l’injure et l’incitation à la haine raciale sont ainsi sévèrement encadrées. Mais les tribunaux sont plus souvent tolérants qu’on ne l’imagine, comme en témoigne le refus de condamner Michel Houellebecq pour avoir dit que « l’islam est la religion la plus con ». Et le Conseil constitutionnel n’a pas accepté que la loi condamne pénalement la négation de la traite des esclaves ni du génocide arménien. Sa validation récente de la condamnation pénale du génocide juif est fondée sur l’existence de jugements anciens de tribunaux internationaux, qui font défaut sur l’esclavage et le génocide arménien. Aux États-Unis, la négation du génocide juif n’est pas passible de poursuites pénales. Pas plus, d’ailleurs, qu’au Royaume-Uni. Toutes ces différences sont des nuances. Au moins ne risque-t-on pas, dans ces pays, de recevoir mille coups de fouet, comme en Arabie saoudite, ou de mourir assassiné, comme en Russie.

 

Élections américaines : les milliardaires mènent le jeu

En 2012, Barack Obama et Mitt Romney ont dépensé chacun un peu plus d’un milliard de dollars pour leur campagne. Et ont reçu l’un et l’autre l’appui de plusieurs milliardaires : pour le premier, James H. Simon, Fred Eychaner et Steve Mostyn ; pour le second, Sheldon Adelson, Miriam Adelson et les frères Koch. Cette année, observe Elizabeth Drew, aucun des très nombreux candidats n’a pu se lancer dans la course sans l’appui d’au moins un milliardaire, et souvent plusieurs. Donald Trump en est un lui-même et peut se vanter de n’avoir besoin d’aucun soutien. L’argent a bien sûr toujours joué un rôle essentiel dans les campagnes présidentielles américaines, mais jamais à ce point. La raison en est simple. Plusieurs arrêts de la très conservatrice Cour suprême et un arrêt de la cour d’appel de Washington ont aboli toutes les limites imposées jusqu’alors aux dons apportés aux candidats par des individus ou des entreprises. Cela ne signifie pas que l’argent fait le résultat. Comme le remarque un observateur, au 30 décembre dernier Donald Trump n’avait ainsi rien dépensé en publicité sur les ondes, et se retrouvait largement en tête des sondages républicains, alors que Jeb Bush, qui avait déjà dépensé 30 millions, ne parvenait pas à décoller. Le seul fait d’être sans arrêt invité à la télévision avait assuré à l’homme d’affaires l’équivalent de centaines de millions de dollars de publicité gratuite. Mais le moment venu, il pourra s’acheter ce qu’il voudra. D’aucuns soutiennent que l’argent pervertit plus encore les élections législatives. Mais comme le montre aussi les sommes faramineuses amassées par le camp Clinton, l’élection de 2016 se fera sous l’emprise du dieu dollar.

 

Dans ce dossier :

Le petit théâtre de Shoji Ueda

Un petit garçon qui fait du patin à roulettes le long d’un quai ouvert sur l’infini, un téléviseur cassé que lèchent les vagues, quatre enfants absorbés dans l’observation d’un nuage… Il y a souvent, dans les images de Shoji Ueda, la mer, le ciel, la lumière, et une forme d’énigme. Une étrangeté simple dont on ne saurait dire à quoi elle tient, mais dont il émane une étonnante sérénité. Est-ce parce que « les personnages, le plus souvent sans expression, participent à un rituel du bonheur d’être ensemble et de deviner le chant de la mer », comme l’écrit le poète Gil Pressnitzer ?

Quoi qu’il en soit, les photographies de Shoji Ueda paraissent saisir une réalité décalée, dans laquelle la solitude est enchantée et qui évoque irrésistiblement les monastères bouddhistes. L’expression « force contemplative » va comme un gant à ce photographe de l’épure et de la proximité à la fois. Car la « ligne subtile » qu’on lui attribue parfois (titre d’une exposition de la Maison européenne de la photographie) n’est pas l’expression d’une beauté graphique froide et distante. C’est celle du quotidien, un quotidien où le monde de l’enfance tient une place essentielle, avec des portraits à la fois joueurs et méticuleusement composés : un garçon qui tient un pistolet en plastique ; une fille qui forme une bulle géante avec son chewing-gum.

Quand Shoji Ueda installe son studio de portraitiste dans sa ville natale de Sakaiminato, dans les années 1930, après de brèves études à l’Oriental School of Photography à Tokyo, il ne cesse pas pour autant son travail de recherche personnelle, inspiré notamment par la découverte des photos de Man Ray. Le dimanche, souvent, il embarque donc famille et amis pour des expéditions photographiques sur les dunes de Tottori. « Les dunes, c’est mon studio, disait-il. On ne peut pas trouver d’arrière-plan plus parfait, car l’horizon est étirable à l’infini. Je dirais que la dune est un paysage presque naturellement photographique. C’est la nature, mais réduite à un fond unique. » Il crée là des images à la composition surprenante, véritables mises en scène théâtrales où les personnages sont placés comme des objets sur le sable. Cette série d’images prises sur les dunes au fil des décennies, qui défie toutes les conventions visuelles, est celle qui l’a fait connaître.

Certaines de ces photos figurent dans la rétrospective que la petite maison d’édition Chose commune consacre au photographe, mais à la marge. Car les éditeurs, Cécile Poimboeuf-Koizumi et Vasantha Yogananthan, ont eu accès à 5 000 tirages originaux. Et « ils se sont laissé porter par leurs surprises », relève Christian Caujolle sur le site de L’Œil de la photographie. Ce livre, reflet d’une œuvre presque entièrement dédiée au noir et blanc, fait donc aussi découvrir l’étonnant travail d’Ueda sur la couleur : « Le photographe y pratique un flou vibrant, mystérieux, lumineux, écrit Christian Caujolle, une esthétisation pictorialiste du monde qui transforme en tableau un court de tennis ou fait trembler sous le vent des épis de blé dorés. On connaît peu d’exemples comparables d’exploration de la couleur comme matière. » Pour Sean O’Hagan, du Guardian, cet ouvrage est un bijou d’édition par la qualité de l’objet et du graphisme, et « le meilleur livre photo de l’année 2015 » : « Il retrace l’arc créatif d’une vie vécue à la périphérie, écrit-il, mais imprégnée d’une compréhension poétique instinctive des rythmes lents de la vie quotidienne ».

 

Et l’Inde s’éveillera ?

« L’éléphant assoupi », « le tigre captif », « le dragon endormi ». Au bestiaire des métaphores de l’économie indienne, le journaliste T. N. Ninan vient d’ajouter un animal : la tortue. Partie sans se hâter dans la course à la superpuissance, l’Inde paraît bien placée pour rattraper le lièvre chinois, qui donne des signes de fatigue. Le pays est la septième économie de la planète. Son marché automobile est le sixième du monde, en dépit d’un taux d’équipement encore très bas. Et il devrait devenir dans les cinq ans le troisième contributeur à la croissance mondiale, derrière la Chine et les États-Unis. Dans « Le tour de la tortue », T. N. Ninan explique néanmoins pourquoi l’Inde a toutes les chances de rester une puissance régionale, et non globale. Ce journaliste économique réputé souligne que « les réformes radicales ne se produisent en Inde qu’à la faveur de crises », lit-on dans le quotidien Mint. Étant donné le contexte actuel, il y a fort à parier que les dirigeants se contenteront dans les prochaines années de « solutions de facilité », ne s’attaquant qu’à la marge à l’inefficacité des services publics, aux rigidités du marché du travail, à la corruption, aux problèmes d’environnement et à une pauvreté toujours endémique.

Suprême dissidence

« La meilleure épreuve de vérité est le pouvoir qu’a la pensée de se faire accepter dans la compétition du marché. » En formulant ainsi, au lendemain de la Première Guerre mondiale, le principe d’un « libre marché des idées », le juge de la Cour suprême des États-Unis Oliver Wendell Holmes ne se doutait probablement pas qu’il posait les jalons d’une révolution juridique et politique. À cette époque, Holmes ne parlait que pour lui-même. Le document dans lequel il exposait sa vision du 1er amendement était une « opinion dissidente », ainsi que l’on appelle, en droit américain, la possibilité offerte à tout juge minoritaire d’exprimer son désaccord avec un arrêt de la Cour. En 1919, en pleine « peur rouge », la plupart des magistrats avaient une interprétation très restrictive de la liberté d’expression. Celle-ci n’était conçue que pour garantir les opinions « les plus inoffensives », lit-on dans un article de la Boston Review consacré au livre de l’historien du droit Melvin Urofsky, « Dissidence à la Cour suprême ».
En s’opposant à la décision d’un tribunal de condamner des militants pour diffusion de pamphlets prosoviétiques, Holmes pouvait facilement passer pour un dangereux idéologue. Mais c’est son interprétation qui s’imposa quelques décennies plus tard. Telles que les présente Urofsky, les opinions dissidentes ont au moins autant d’importance que les arrêts eux-mêmes. « Les évolutions de la doctrine constitutionnelle ont bien souvent été d’abord formulées par des solitaires », commente le Washington Post. Dès 1896, un juge – un certain John Marshall Harlan – écrivait que la loi suprême « ne connaît pas de couleurs ». Près de soixante ans plus tard, le célèbre arrêt Brown vs. Board of Education déclarait inconstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles. En 1928, le juge Louis Brandeis formulait, dans le cadre d’une affaire d’écoutes téléphoniques, un « droit à être laissé tranquille », préfigurant le futur droit au respect de la vie privée.

Reste à savoir si toutes les opinions dissidentes se valent. Rares jusqu’au début du XXe siècle, les désaccords sont aujourd’hui légion. Certains juges sont connus pour en faire un usage que d’aucuns jugent excessif. Dans une opinion dissidente s’opposant à l’arrêt de juin 2015 légalisant le mariage homosexuel, le juge Antonin Scalia déclarait vouloir « cacher sa tête dans un sac » s’il devait un jour se rallier à une telle décision. Il n’est pas dit que des propos de ce genre entrent un jour dans le « canon » des opinions dissidentes qui intéressent Urofsky.

Dror Mishani : « Le polar a longtemps été un genre indigne en Israël »

 

Âgé de 40 ans, Dror Mishani est un universitaire israélien spécialiste de l’histoire du roman policier. Son deuxième roman, La Violence en embuscade, a été le premier polar en lice pour le prix Sapir, le Goncourt israélien. Il vit à Tel-Aviv et se consacre désormais à l’écriture du cycle policier « Avraham Avraham » (du nom de son personnage principal, un inspecteur de police un peu perdu). Son premier roman, Une disparition inquiétante, a également été traduit au Seuil, en 2014.

 

Vos deux romans publiés à ce jour portent sur les relations père-fils. Est-ce pour vous une obsession ?

Disons qu’il y a tout d’abord un contexte personnel. J’ai écrit La Violence en embuscade à un moment difficile où mon père était très malade. Il est mort un mois avant la publication de ce deuxième roman. Sa maladie avait duré deux ans, et j’avais beaucoup réfléchi à notre relation ; le lien père-fils est pour moi chargé de mystère. À la naissance de mon fils aîné, Benjamin, qui a aujourd’hui 7 ans, j’avais commencé à écrire Une disparition inquiétante, une enquête sur la disparition d’un adolescent dans la banlieue de Tel-Aviv, histoire dans laquelle les parents jouent un rôle trouble. Je lui ai ensuite dédié La Violence en embuscade, qui porte sur la relation d’un père trop possessif avec ses deux jeunes fils. Ce roman m’a été inspiré par une déclaration étonnante de sa part, lorsqu’il avait 4 ans : « Avant toi j’ai eu un autre père, et il est mort. » J’ai cherché en vain une explication, alors j’ai décidé de construire par l’écriture romanesque une énigme que je pourrais résoudre.

 

Au-delà du contexte personnel, l’importance de la relation père-fils au cœur de la religion juive a-t-elle joué un rôle dans votre inspiration romanesque ?

Oui, le contexte politique juif et israélien est essentiel. Mon personnage principal s’appelle Avraham Avraham. Après avoir créé ce héros, j’ai appris que le nom d’Avraham (Abraham, en français) n’est doublé qu’une seule fois dans l’Ancien Testament. Alors que le patriarche s’apprête à obéir à Dieu en sacrifiant Isaac, Dieu dit : « Abraham, Abraham, ne sacrifie pas ton fils ! » J’avais choisi ce nom sans avoir conscience de cette unique occurrence biblique dans la scène de l’akeda (le sacrifice), mais cela n’a rien d’une coïncidence. Toute la littérature en hébreu, qui remonte aux débuts du sionisme en Europe centrale au XIXe siècle, se fonde sur la trahison – et même le meurtre symbolique – du père. Dans l’Europe du shtetl, qu’on appelle aussi Yiddishland, les pères étaient des Juifs orthodoxes, des rabbins. Les fils, des écrivains et militants sionistes comme David Vogel ou Yosef Haim Brenner, ont été élevés dans cette tradition avec laquelle ils ont rompu pour devenir, précisément, écrivains et militants. Ils ont quitté leur village ou leur ghetto et ont acquis une culture européenne cosmopolite dans des grandes villes telles que Moscou, Vienne, Odessa ; certains sont allés s’installer en Palestine, comme Brenner. Ce fut un arrachement. Et ces hommes qui avaient lu Freud ont écrit des histoires œdipiennes hantées par le rapport père-fils. On peut citer les œuvres de David Vogel traduites en français : Et ils partirent pour la guerre (Denoël, 1993) ou Romance viennoise (L’Olivier, 2014).

 

Mais cette question du lien filial a-t-elle encore un écho dans l’Israël d’aujourd’hui ?

Oui, la situation politique en Israël vient s’ajouter à cet héritage culturel, sur un autre registre. Nous envoyons nos enfants faire leur service militaire lorsqu’ils atteignent l’âge de 18 ans. J’en ferai probablement l’expérience personnelle dans onze ans. Tout le monde passe par là. C’est pourquoi il est d’usage en Israël de formuler le vœu suivant : « Espérons que la guerre sera finie avant ses 18 ans. » Cela ressemble à une version contemporaine de l’akeda biblique, dont mes livres portent la marque.
J’ajoute que ce crime-là, nous le commettons sans en avoir clairement conscience. De la même façon, dans mes romans, parallèlement au crime principal qui fait l’objet de l’enquête, je donne à voir un autre crime dont le responsable n’a même pas conscience. Menteurs, manipulateurs, paumés… Ces personnages-là visent le lien filial ; ils font du mal sans le savoir. Cela peut être vu comme une métaphore de ce qu’Israël inflige à ses enfants.

 

Votre deuxième roman, La Violence en embuscade, campe le personnage de Jenny, épouse philippine d’un petit entrepreneur de la banlieue de Tel-Aviv, mère de deux enfants israéliens aux yeux bridés. Pourquoi avez-vous eu envie d’aborder ce thème de l’immigration ?

Là encore, cela renvoie à la fois à un contexte personnel et à un contexte politique. Ma femme, Martha, est polonaise, originaire de Varsovie. Elle n’est pas juive mais catholique pratiquante. Par conséquent, mes enfants ne sont pas juifs non plus, quoique ressortissants israéliens. Leur carte d’identité porte l’inscription « Sans religion ». En Israël, si vous êtes juif, la mention « Juif » apparaît sur vos papiers. Même si vous êtes parfaitement athée, il vous sera impossible d’être enregistré comme « sans religion » auprès de l’administration. L’un de mes amis, l’écrivain Yoram Kaniuk, en a fait la demande et a défendu sa position devant la justice. Il a été débouté.
Mais des « sans religion », il s’en trouve de plus en plus ! L’immigration de goyim est un phénomène très récent en Israël. Dans les années 1980, à Holon – la banlieue populaire de Tel-Aviv où j’ai grandi et où se déroulent mes romans –, il n’y avait quasiment pas d’immigrés, à part quelques Juifs russes très pratiquants. Impossible d’y croiser des non-Juifs ! Mais, plus tard, j’ai épousé Martha dans une église catholique, à Jaffa. J’ai soudain découvert à ce moment-là, à Tel-Aviv, une communauté chrétienne dont j’ignorais l’existence. J’ai alors replacé mon expérience personnelle dans un contexte plus large. Philippins, Africains, Roumains et autres ressortissants d’Europe centrale forment une minorité invisible au sein de l’État juif. Eretz Israël, la terre biblique, est vue comme strictement juive, mais elle ne l’est pas – elle ne l’était pas non plus il y a deux mille ans. Aujourd’hui, sur 8 millions d’habitants, l’État hébreu compte plus d’un million de musulmans – les Arabes israéliens –, auxquels s’ajoutent plusieurs centaines de milliers de migrants non juifs.

 

De quand date ce phénomène d’immigration non juive ?

Cela a commencé il y a une dizaine d’années seulement, après la seconde intifada, au début des années 2000. Soumis au blocus, les Palestiniens ont cessé de venir travailler chaque jour en Israël dans les services à la personne, le bâtiment, l’agriculture… Ils ont été remplacés par des Africains et des Asiatiques, et certains quartiers du sud de Tel-Aviv, par exemple, sont aussi bigarrés que le 19e arrondissement de Paris. Cette diversité est pour nous inédite. Politiquement, il me semble important de la voir, de l’accepter et d’y adhérer.
De nombreux mariages mixtes ont été conclus dans les classes populaires israéliennes. Comme celui que fait Amos Rame, le petit autoentrepreneur de mon roman : il a épousé sa femme philippine, Jenny, à Chypre, car le mariage civil n’existe pas en Israël et le mariage juif suppose deux époux juifs. Ce hiatus a créé une nouvelle catégorie d’Israéliens – comme Shalom et Ezer, les jeunes fils métis d’Amos Rame et de Jenny dans La Violence en embuscade : l’hébreu est leur langue, mais ils ont des traits asiatiques. Ils n’ont pas l’air israéliens.

 

En quoi le polar a-t-il quelque chose à dire sur cette situation ?

Historiquement, le roman noir prend son essor dans les sociétés en mutation, désorientées, marquées par le développement urbain rapide. Voyez « L’homme des foules », d’Edgar Poe (dans Les Nouvelles histoires extraordinaires) : en 1840, à Londres, l’auteur écrit sur la fascination exercée par la grande ville, la diversité des foules, leur animation, mais aussi leur anonymat. Quand on ne connaît pas les gens autour de soi, alors on se met à décrypter des signes, des indices, pour savoir qui est qui, qui fait quoi. C’est là que le polar s’enracine. Là où n’existe ni loi ni caméras de surveillance surgit le détective qui apporte sa grille de lecture et ses solutions.
Israël change. Du fait de l’immigration notamment, le pays est méconnaissable. J’en ai fait l’expérience très concrète, car pour écrire une nouvelle, j’ai eu l’occasion de passer une nuit avec les agents de la Brigade criminelle de Tel-Aviv. Dans le centre, ils connaissaient tout le monde. Dans le sud, les quartiers d’immigration, ils étaient complètement perdus. Dans ces cas-là, les détectives et les romans policiers deviennent nécessaires. C’est un genre très pertinent pour mettre en lumière les zones invisibles de notre société qui ne font l’objet d’aucune représentation dans la fiction, pour envisager les tensions sociales sous un angle différent.

 

L’intérêt pour le polar est-il un phénomène nouveau en Israël ?

Oui, ce genre a longtemps été jugé indigne d’intérêt. Depuis la fin du XIXe siècle, la littérature en hébreu est étroitement liée au projet national. L’hébreu – je veux dire la langue que nous parlons aujourd’hui en Israël – a d’ailleurs été ressuscité par la littérature. C’est dire si cette littérature est lestée d’enjeux politiques. Dans leurs récits, Vogel et les autres s’interrogent sur l’identité juive par rapport à l’identité israélienne, sur le conflit israélo-palestinien, la tension entre religion et athéisme, souvent traitée à travers le contraste entre Jérusalem et Tel-Aviv, etc. Le roman policier, lui, ne traite pas d’identité politique ou religieuse, mais plutôt d’aliénation urbaine et de psychologie, de conflits familiaux, de heurts entre les riches et les pauvres. Rien qui se rattache au roman national ! C’est pourquoi le polar a été longtemps marginal dans l’État juif, où la plupart des classiques du genre n’étaient pas traduits. Ou alors ils étaient publiés dans des collections pour la jeunesse, comme Conan Doyle et Agatha Christie. Les romans de Simenon n’ont été traduits que récemment.
En Israël, l’évocation de la violence est omniprésente, mais il s’agit essentiellement de deux types de violence : celle, extérieure, de la guerre, de nos relations avec les Arabes ; et la violence du passé, l’Holocauste. Entre nous, officiellement, il n’y a pas de violence. Moi, ce qui m’intéresse, c’est justement cette violence cachée qui a lentement pénétré la société israélienne, qui est partout mais dont personne ne parle. Les Israéliens qui trouvent la mort dans un attentat sont plus rares que les Israéliens assassinés par un conjoint jaloux ou un associé cupide… Mais dans l’imaginaire collectif, le héros, cela reste l’agent du Mossad, pas l’inspecteur de police. J’explicite ce préjugé par le truchement d’un personnage dans Une disparition inquiétante : « Les policiers israéliens ne s’occupent que de dossiers futiles, et aucun ne mérite d’être rapporté dans un livre que de toute façon personne ne voudra lire […]. Les enquêtes importantes sont confiées aux agents du Shabak » (le service de renseignement intérieur, aussi appelé Shin Beth). Les policiers israéliens souffrent d’une mauvaise image auprès de la population, peut-être parce que nombre d’entre eux sont séfarades et qu’ils sont méprisés par les Ashkénazes.

 

Dans ces conditions, comment le polar a-t-il émergé au sein de la société israélienne ?

Le roman policier en hébreu est né dans les années 1990 sous la plume de Batya Gour, morte en 2005. Cette grande dame du polar a écrit sur une société israélienne prémoderne, celle des trois ou quatre décennies qui ont suivi la création de l’État juif. C’est un milieu très fortement communautaire qu’elle donne à voir dans Meurtre au kibboutz ou Le Meurtre du samedi matin (Folio noir, Gallimard). Ces polars jouent sur le paradoxe, bouleversent les certitudes. Car, en principe, un meurtre au sein d’une communauté soudée par une vision utopique, celle du kibboutz, ce n’est pas imaginable… Batya Gour l’a imaginé pourtant, au moment où cet idéal socialiste s’étiolait. Aujourd’hui, la littérature de genre s’épanouit en Israël. Et ce n’est pas un hasard.

 

— Propos recueillis par Ève Charrin.

Les FFI de la onzième heure

Paris, été 1944, l’allégresse est générale. Enfin, presque générale. L’effervescence patriotique laisse en effet certains Parisiens dubitatifs ou inquiets. Pas les grands fautifs de la collaboration – ceux-là ont déjà pris la poudre d’escampette – mais des gens qui, pour arranger leur quotidien ou par inclination politique, ont un peu trop franchi la ligne jaune du pétainisme. Claude Jamet est de ceux-là. C’est un normalien, professeur de khâgne au lycée Buffon, socialiste modéré et pacifiste acharné. Il a déjà produit un livre à succès, Carnets de déroute, pour dire tout le mal qu’il pensait de la guerre, la drôle et la moins drôle, et de l’année en camp de prisonniers qui s’est ensuivie. Pour nourrir ses six enfants et sa nouvelle jeune épouse, il a aussi tenu la rubrique théâtre dans Germinal, une revue intello-collaborationniste fondée en 1944. Il n’a, qui plus est, que sarcasmes pour le FFI de la onzième heure, « Fifi roi », qui sillonne Paris libéré couché sur le capot d’une Citroën, « style Chicago », et qui use et abuse de son pouvoir tout neuf (« L’oppression a changé de côté »). Claude Jamet ironise volontiers : « Comment dit-on Kommandantur en anglais ? » Mais, dans sa « naïve bonne foi », il est convaincu de ne pas risquer grand-chose.

« Papa, il y a un monsieur qui te demande ! » Claude Jamet se retrouve pourtant au commissariat, puis au dépôt. Mais ne s’inquiète pas vraiment. Il décide de tenir un journal – une excellente initiative. Pour lui, ce journal sera le meilleur antidote contre la peur et l’ennui. Pour le lecteur, cela donnera un document doublement instructif : une description de ce que Balzac appelait « l’envers de l’histoire », et aussi du quotidien d’un intellectuel en prison.

Au dépôt, donc, Claude Jamet découvre une population disparate – ministres, maquereaux, miliciens, orfèvres du marché noir, intellectuels égarés, et même un balayeur arabe qui a officié au siège du RNP fasciste (« Corborator ? Qu’est-ce qu’est que ça ? »). Tout ce monde s’entasse dans un capharnaüm aux parois poreuses qui laissent filtrer nouvelles, ragots et surtout victuailles et bonnes bouteilles du café Saint-Michel, sur l’autre rive. Claude Jamet est encore dans un bienheureux état « d’ataraxie », d’indifférence confiante. Il se fixe pour but « de faire un bon usage de la prison », qui lui donne notamment l’occasion de soumettre – sur le tard – ses principes socialistes à l’épreuve d’une fraternisation en huis clos avec le vrai peuple, dont il s’est toujours tenu un peu loin.

Mais les choses se gâtent. L’enseignant-journaliste apprend qu’on lui reproche d’avoir pris le poste de Jean Guéhenno (faux), et écrit pour Germinal un article dénonçant violemment les bombardements alliés (vrai). On l’envoie à Fresnes, en attente d’un procès désormais inéluctable. Les choses se gâtent encore plus lorsqu’un second article, sur le contenu duquel Claude Jamet reste plutôt discret, vient alourdir son dossier. Il s’installe dans sa cellule et dans la durée, se réfugie dans son carnet, où il note les détails les plus terre-à-terre (l’un de ses deux compagnons de cellule a l’habitude répugnante de se rogner les ongles de pied au couteau) comme ses réflexions les plus élevées. Il lit les livres que lui fait passer l’aumônier, un sympathisant. La nourriture est infâme mais on reçoit – et partage – des colis. Le personnel pénitentiaire est correct, voire déférent (il faut dire que la prison regorge d’anciens ministres et de sommités de l’industrie ou de la presse). Il fait froid, mais pas plus que dans Paris. On s’occupe comme on peut : chaque semaine une douche, la messe (enfermé dans une petite cabine de bois individuelle), et surtout, le jeudi, le parloir, où l’on peut suivre les avancées de son dossier et faire le compte des influences, positives ou négatives, qui s’exercent à l’extérieur.

En tant qu’ancien journaliste, Claude Jamet se retrouve responsable de « la radio de Fresnes ». Il recueille les vieux journaux et les nouvelles rumeurs, et les répercute le soir en hurlant à sa fenêtre. On parle d’une contre-offensive allemande qui enthousiasme les uns, consterne les autres. On annonce régulièrement la mort d’Hitler, mais celui-ci « va toujours mieux le lendemain et se trouve parfaitement rétabli le surlendemain ». Les journées glissent jusqu’au soir, l’heure du cafard, que le sommeil miséricordieux vient balayer jusqu’au matin.

Le cocasse, c’est que, enfermé dans sa cellule, Claude Jamet passe en fait à côté de la véritable épuration. Libéré début 1945, acquitté mais radié de l’Éducation nationale, il aura, grâce à la prison, échappé aux dangereux débordements de l’automne 1944. La violence ne l’affecte qu’indirectement, via l’exécution de Robert Brasillach, son ancien voisin de thurne à Normale. Ce qu’il décrit avec amertume, c’est en fait une instruction conduite dans les règles de l’art par des magistrats compétents, voire courtois, qui avaient tous prêté serment à Vichy ! Le lecteur d’aujourd’hui ne peut se déprendre d’une impression de fair-play juridique. Ce n’était sans doute pas l’intention première de l’auteur.

 

fifi roi