Le féminisme contrarié des Allemandes

L’« illusion de l’égalité » : l’expression est employée dans un ouvrage que le sociologue Walter Hollstein salue dans le Neue Zürcher Zeitung am Sonntag comme l’« une des plus importantes publications de ces dernières années dans le domaine des gender studies ». Ses auteures, les chercheuses Cornelia Koppetsch et Sarah Speck, ont mené des entretiens avec des couples allemands issus de différents milieux. Ce qui leur permet de révéler que les progrès juridiques et politiques apparents ne se reflètent pas dans la réalité vécue au sein des couples. Le hiatus serait encore plus marqué lorsque la femme a un revenu supérieur à celui de l’homme (cas de 10 % des foyers en Allemagne). Même lorsqu’elles travaillent davantage et gagnent mieux leur vie, les femmes ont tendance à ne pas se délester des tâches ménagères sur leur conjoint. Sans vraiment se l’avouer, elles se sentiraient coupables de la perte de statut subie par ce dernier. En privant l’homme de son rôle de soutien de famille, n’ont-elles pas mis en danger son identité ? Continuer d’assumer l’essentiel du travail domestique permettrait de rendre « invisible cette perte de statut, au moins dans la sphère intime », explique Cornelia Koppetsch au Spiegel. D’autres stratégies sont mises en place pour « dissimuler le rôle nouveau de la femme ». Par exemple, « l’homme prétend emprunter de l’argent à son épouse et celle-ci fait semblant d’oublier de lui demander de rembourser ».

Comble du paradoxe, les couples les plus concernés par cette illusion d’égalité appartiendraient aux milieux créatifs, intellectuels et universitaires, pourtant réputés les plus progressistes. D’après les auteures, les unions y reposent davantage qu’ailleurs sur l’idée qu’il ne faut pas « empêcher l’autre de s’épanouir ». D’où une réticence accrue des femmes à faire prendre en charge l’intendance de la maisonnée par leur compagnon.

Samozvanka

« Elle avait plagié tous les romanciers de l’époque et s’était taillé une certaine réputation, singulièrement auprès des académiciens. Belle comme tu n’imagines pas !

– Comment s’appelait-elle ?

– Mettons que j’ai oublié.

– Appelons-la la Samozvanka. »

D. P.

 

Une lectrice, Béatrice Urbain, remarquait qu’il n’y a pas, en français « de féminin pour le nom imposteur ni d’ailleurs de verbe exprimant le fait de “commettre” une imposture. » Avec Samozvanka, les russophones ont bien, eux, un équivalent d’« impostrice ».

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :

Question de Daniel Pennac : « Je cherchais ce matin le mot juste pour désigner notre hiver. Une température insipide, mi-figue mi-raisin, qui n’est pas de saison sans être d’une autre… Existe-t-il un mot pour désigner ce genre de température ? »

Écrivez à

Les meilleures ventes en Chine – La science-fiction du consensus

 

liste bs chine

 

La reprise en main de la société civile chinoise sous la direction du président Xi Jinping commence à avoir une influence sur la liste des meilleures ventes de livres en Chine. On ne trouve désormais plus que des classements par genre (littérature, non-fiction, livres pour enfants), ce qui permet de manipuler les chiffres plus facilement : la grande chaîne de librairies Chine Nouvelle peut ainsi prétendre que l’ouvrage le plus acheté à l’automne dernier était « Règles d’intégrité et d’autodiscipline du Parti communiste chinois ».

Parmi les meilleures ventes de fiction, encore dressée chaque semaine par le quotidien Xin Jing Bao, la littérature consensuelle anglo-saxonne prédomine, avec L’Histoire épatante de M. Fikry, de Gabrielle Zevin, La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry arriva le mardi…, de Rachel Joyce, et « Le passeur », de Claire McFall. Ces livres datant de quelques années, souvent classés dans les lectures pour adolescents aux États-Unis, se sont imposés récemment en Chine. Leader du palmarès, Gabrielle Zevin représente parfaitement le rêve américain des Chinois – elle est moitié asiatique et diplômée d’Harvard – et nous offre un conte de fées, celui d’un vieux libraire snob qui finit par renoncer à certains de ses préjugés littéraires et sauve sa boutique.

La littérature asiatique est également très présente, avec Les Cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseni, au sommet du classement depuis plus d’un an, ainsi que « Les miracles du magasin Namiya », de Keigo Higashino, une sorte de polar fantastique qui s’est déjà écoulé à plus de 1,6 million d’exemplaires en Chine. Le premier roman de Salman Rushdie, Les Enfants de minuit, allégorie de l’histoire des premières années de l’indépendance indienne, s’impose également.

Seuls trois auteurs chinois figurent sur la liste. Dans « Bons baisers du bouddha miséricordieux », Da Bing, présentateur de télé et chanteur, raconte les histoires pleines « d’amour, de force et d’humanité » de « sa vie de bohème ». Les trois tomes de science-fiction de Liu Cixin, « Le problème des trois corps », continuent de se vendre très bien, dopés par les prix obtenus aux États-Unis et la perspective d’un film l’an prochain. Enfin, la meilleure vente de fiction de l’histoire chinoise, Le Totem du loup, de Jiang Rong, publié en 2004, est lui aussi toujours dans le classement, ayant bénéficié en début d’année du grand succès de son adaptation cinématographique par Jean-Jacques Annaud.

Démocratie à vendre

Chaque nouvelle campagne électorale apporte son lot d’innovations dans les méthodes utilisées par les super-riches pour donner – et par les candidats pour recevoir et dépenser – des sommes de plus en plus conséquentes. Et à chaque fois qu’elle prend une décision relative au financement électoral, l’actuelle majorité conservatrice de la Cour suprême, son président John Roberts en tête, abolit de nouvelles restrictions à l’afflux d’argent dans le jeu politique. Nous en sommes arrivés au point où, concrètement, il n’existe plus aucune limite à la quantité d’argent qu’un particulier, une entreprise ou un syndicat peuvent verser à un candidat à une fonction fédérale (bien que les syndicats ne fassent guère le poids).

Aujourd’hui, un prétendant à la présidence doit s’assurer de deux ou trois choses avant de tenter l’aventure : le soutien d’au moins un milliardaire disposé à dépenser sans limite pour sa campagne ; et la création d’un « Super PAC » – un super political action committee prétendument indépendant, qui reçoit des dons importants devant être déclarés. Il dispose d’un atout supplémentaire s’il a créé un organisme qui « œuvre exclusivement à la promotion du bien-être social », pour reprendre la formulation du Code des impôts, et sera donc exempté d’un certain nombre de taxes fédérales. L’article du code en question, 501(c)4, est manifestement destiné aux ONG et autres associations caritatives plutôt qu’aux groupes de financement politique. Mais les règlements de l’administration fiscale accordent à ces derniers la même protection (1).
Les contributions versées à ces formations sont qualifiées d’« argent opaque » (dark money), dans la mesure où l’identité des donateurs a le droit de rester secrète. Les super-riches peuvent financer ces groupes en étant assurés que personne ne saura qui essaie d’acheter un candidat. Car l’idée que ces sommes sont versées sans attente de contrepartie a perdu toute crédibilité.

Au début de la campagne, chaque candidat potentiel, alors même qu’il se demande encore s’il se lancera ou non dans la course, s’emploie à mettre sur pied les organismes de collecte de fonds « indépendants » qui le soutiendront. Et ce sans prendre même la peine de contacter les simples millionnaires. Heureusement pour lui, l’extrême concentration des profits dans l’économie actuelle assure une réserve appropriée de milliardaires – des hommes qui aiment investir dans un candidat, en qui ils croient peut-être réellement, et dont la gratitude sera des plus utiles si l’impétrant venait à gagner. En attendant, le milliardaire peut se faire plaisir en se targuant de fréquenter le gotha et de participer de l’intérieur à la campagne.

Avec assez d’argent derrière lui ou elle, même un(e) candidat(e) fantaisiste peut compter dans les primaires, au moins pendant un temps. Les milliardaires semblent parfois sortir de nulle part. Presque personne n’avait entendu parler de Foster Friess quand il a surgi en 2012 pour soutenir Rick Santorum – candidat qui avait pourtant apparemment peu de chances de l’emporter étant donné ses conceptions rétrogrades sur la société et sa réputation de sénateur aussi agressif que médiocre. Investisseur de son métier et chrétien évangélique conservateur, Friess a maintenu Santorum dans la course plus longtemps que prévu. Il est devenu lui-même célèbre quand, défendant l’opposition de Santorum à la contraception, il affirma que les femmes (les gals, les « filles ») pouvaient éviter de tomber enceintes en mettant un cachet d’aspirine « entre leurs genoux ». Il soutient de nouveau Santorum dans la course pour 2016.

Newt Gingrich, un homme imprévisible mais rarement ennuyeux qui n’a jamais fait figure de candidat sérieux à la présidence, avait fini quatrième dans l’Iowa et cinquième dans le New Hampshire en 2012. Mais, avec l’aide du milliardaire Sheldon Adelson, magnat des casinos installé à Las Vegas, il avait remporté l’importante primaire républicaine de Caroline du Sud et semblait sérieusement convaincu de pouvoir remporter l’investiture.

Une seule personne exceptionnellement riche peut ainsi fausser le processus d’investiture, tout en donnant aux candidats l’illusion d’être plus populaires qu’ils ne le sont. Bien sûr, d’autres facteurs influent sur le succès du prétendant : aux yeux de bon nombre d’observateurs, Gingrich avait tiré profit de son talent de tribun.

Le rôle de premier plan joué par Adelson en 2012, ainsi que sa générosité envers les candidats aux élections législatives, ont fait de lui l’un des personnages les plus puissants du pays. Sa fortune excède selon les estimations les 35 milliards de dollars, et, avec son épouse Miriam, qui a la double nationalité américaine et israélienne, il est un fervent avocat de la politique agressive de Benyamin Netanyahou. Adelson aurait dépensé au moins 92 millions de dollars lors des élections de 2012. Étant propriétaire de casinos, on ne sera pas surpris d’apprendre qu’il préconise aussi l’interdiction des jeux en ligne. Lindsey Graham, qui s’est jeté dans la mêlée républicaine pour 2016, est le principal avocat de cette cause au Congrès. Il a récemment confié au Wall Street Journal : « Avec mes financements pro-israéliens, je pourrais former le premier cabinet entièrement juif de l’histoire des États-Unis. » (2)

 

Dès mars 2014, les futurs candidats Jeb Bush, Chris Christie, Scott Walker et John Kasich se sont rendus à Las Vegas pour comparaître devant un rassemblement de la Coalition juive républicaine – pèlerinage qui visait à solliciter les faveurs d’Adelson. Christie a dû lui présenter ses excuses pour avoir parlé de « Territoires occupés ». Walker a fait savoir à ses compagnons qu’il possédait une menora. Et, en 2015, les candidats républicains ont été encore plus nombreux à faire le voyage de Las Vegas. Adelson a vivement incité ses donataires à soutenir les positions de Netanyahou contre l’accord nucléaire avec l’Iran.

La plupart des candidats aux primaires ont leur milliardaire chouchou. Hillary Clinton en compte plusieurs. Parmi eux figurent à ce jour Alice Walton, de Walmart, et Marc Benioff, un homme d’affaires de San Francisco qui avait soutenu Barack Obama. Tous ont contribué très tôt à son Super PAC Ready for Hillary (RfH). Dans un premier temps, pour donner l’impression que sa campagne était régie par l’idée – de plus en plus courue – d’un retour à la « base », les dons versés à RfH n’ont pas dépassé 25 000 dollars. Hillary Clinton bénéficie également du soutien de certains milliardaires d’Hollywood, tels Jeffrey Katzenberg ou Haïm Saban ; cet entrepreneur du spectacle, qui pèse 3,4 milliards de dollars et se montre depuis longtemps généreux envers les Clinton, est lui aussi un défenseur de la droite israélienne. Les principales contributions en faveur d’Hillary devraient cependant aller d’une part à Priorities USA, un Super PAC qui a soutenu Obama puis s’est rallié à la candidate démocrate et dépensera de l’« argent opaque » en spots publicitaires, et d’autre part à un groupe baptisé Priorities USA Action, qui ne dissimulera pas l’identité de ses donateurs.

Le camp d’Hillary Clinton espérait décourager ses rivaux les plus sérieux dans la course à l’investiture démocrate en faisant savoir que l’ex-Première Dame prévoyait de recueillir la somme colossale de 2,5 milliards de dollars. Obama et Romney ont dépensé chacun moins de la moitié de ce montant en 2012 – Obama 1,1 milliard et Romney 1,2. La quasi-égalité de ces sommes masque pourtant une importante différence, tenant à l’origine des fonds collectés par chacun. En tant que président en exercice, Obama a pu recueillir plus d’argent pour sa propre campagne, et a dépassé Romney dans cette catégorie d’un peu plus de 250 millions de dollars. Mais Romney a bénéficié de beaucoup plus de contributions extérieures via ses Super PAC, dépassant son concurrent d’un peu plus de 287 millions de dollars dans ce domaine. Un démocrate non sortant pourrait donc être surclassé en matière de levée de fonds par un républicain. Hillary Clinton entend s’assurer que cela ne se produise pas en 2016.

 

Du côté des républicains, Scott Walker bénéficie du généreux soutien des frères Koch depuis qu’il s’est présenté pour la première fois au poste de gouverneur du Wisconsin en 2006. Ils ont englouti des millions pour l’aider à briser le syndicat des fonctionnaires de cet État, ce qui a fait de lui la coqueluche de beaucoup à l’extrême droite (3). Ils lui auraient versé 300 millions de dollars pour sa réélection en 2012. Les Koch, qui agissent via leur fondation bien nommée Americans for Prosperity, un groupe de collecte d’argent opaque également alimenté par leur réseau d’alliés super-riches, ont annoncé qu’ils comptaient consacrer à la campagne de 2016 la somme astronomique de 889 millions de dollars – magot entièrement constitué d’argent opaque, de telle sorte que le public ne connaîtra pas l’origine des fonds. Cela fait quasiment des frères Koch un parti politique à eux seuls.

Walker a aussi reçu le soutien de John Menard Jr., l’homme le plus riche du Wisconsin, propriétaire d’une chaîne de magasins de bricolage présente dans l’ensemble du Midwest, et impliqué dans plusieurs scandales environnementaux pour avoir violé les lois antipollution. N’aimant pas la publicité, Menard a versé son obole à Walker via le système de l’« argent opaque », même si une enquête a rendu publique la réalité de sa contribution, à hauteur de plus de 1,5 million de dollars. Walker a réduit le budget de fonctionnement de l’Agence de protection de l’environnement du Wisconsin, pendant que la société de Menard bénéficiait d’un crédit d’impôt de 1,8 million de dollars du même État (le cabinet de Walker nie tout lien entre les deux décisions). Le gouverneur a également demandé et versé des fonds au Club pour la croissance du Wisconsin (Wisconsin Club for Growth), qui l’a soutenu. Sa popularité dans l’État a récemment chuté, mais Menard est capable de le maintenir à flot (4).

La stature d’un candidat se mesure aujourd’hui dès le départ à la quantité d’argent qu’il est en mesure de recueillir. Ted Cruz jouit du soutien de Robert Mercer, qui dirige un fonds d’investissement à New York. Longtemps considéré comme un personnage marginal du fait de ses positions très marquées à droite, Cruz a stupéfié le monde politique en amassant la somme sans précédent de 31 millions de dollars grâce à un réseau de Super PAC sympathisants dans la première semaine de sa campagne (un montant supérieur à celui qu’Obama avait collecté au cours du premier trimestre 2007). Du jour au lendemain, il a été catapulté aux premiers rangs des candidats républicains (5).

Peu après, Marco Rubio damait le pion à Cruz quand ses bienfaiteurs ont annoncé qu’il avait obtenu en moins d’une semaine les 40 millions de dollars de promesses de dons nécessaires à sa campagne pour les primaires. Il a l’appui de Norman Braman, concessionnaire automobile de Miami, qui soutenait jusque-là Jeb Bush mais devrait injecter une dizaine de millions dans Conservative Solutions, le Super PAC de Rubio.

 

clinton

 

Le camp de Jeb Bush a fait savoir quant à lui qu’il aurait engrangé 100 millions de dollars pendant le seul premier trimestre 2015. Cette information visait à décourager Mitt Romney d’entrer en lice. Bush dispose d’un Super PAC, Right to Rise, et d’un organe de financement opaque, Right to Rise Policy Solutions. Il aurait sérieusement envisagé de confier l’organisation de sa campagne au Super PAC, dont les activités sont pourtant censées être « indépendantes », ce qui n’a pas tardé à soulever la question de la légalité du dispositif.

Mike Huckabee et Santorum, entre autres, ont aussi leur Super PAC. Ces candidats ont chacun commencé à alimenté leur tirelire avant même d’annoncer le lancement de leur campagne, en se retranchant derrière la fiction selon laquelle ils ne se coordonnaient pas avec le Super PAC en question. Même si la loi interdisant ce lien direct entre un Super PAC et un prétendant avant l’annonce de sa candidature est souvent ignorée. Au demeurant, la question de savoir quand un concurrent le devient officiellement n’a jamais été clairement tranchée. Deux associations luttant pour l’assainissement de la vie politique, le Campaign Legal Center et Democracy 21, ont porté plainte auprès de la Federal Election Commission contre Bush, Santorum, Walker et l’ancien gouverneur démocrate du Maryland Martin O’Malley, faisant valoir qu’en se déplaçant à travers tout le pays, en levant des fonds et en se comportant comme des prétendants à l’investiture, ils répondaient à la définition de ce qu’est un candidat ; à ce titre, ils enfreignaient la loi en collectant des fonds pour des Super PAC sympathisants avant d’avoir officiellement annoncé leur entrée en lice.

Les Super PAC et les groupes de financement opaque sont le produit de l’arrêt tristement célèbre rendu par la Cour suprême en 2010, Citizens United, ainsi que d’une décision prise par une cour d’appel un peu plus tard la même année. C’est l’un des arrêts les plus obtus qu’ait jamais rendus la Cour suprême. Citizens United est un organisme à but non lucratif qui réalise avec de l’argent opaque des spots publicitaires et des documentaires conservateurs. La décision a supprimé la limite imposée depuis Theodore Roosevelt, en 1907, au financement électoral par des entreprises. Par un vote de 5 voix contre 4, la Cour a affirmé pour la première fois qu’une firme pouvait verser des contributions dans le but d’influencer une campagne fédérale. Les cinq voix étaient celles des conservateurs habituels, au premier rang desquels Anthony Kennedy [nommé par Ronald Reagan en 1988].

 

citizens united

 

La majorité de la Cour a statué en se fondant sur le présupposé fallacieux selon lequel les comités soi-disant indépendants sont véritablement indépendants des campagnes. Que Kennedy, qui a rédigé l’avis de la majorité, ait fait preuve ou non de naïveté dans cette observation mal informée, ce vote a changé le visage de la vie politique américaine. L’idée que les comités « indépendants » restent absolument séparés des candidats ou de la campagne qu’ils soutiennent est risible. Les deux entités ont différentes manières de s’entendre pour que le groupe indépendant sache précisément quel type de communication publicitaire serait utile. Le président du Super PAC a de bonnes chances d’être un ancien assistant du candidat, voire, souvent, un chef de cabinet, un ami proche ou un beau-frère. Les deux entités peuvent avoir les mêmes consultants et annonceurs. Le Super PAC a le droit de vendre ses données à l’équipe de campagne. Il peut aussi connaître, simplement parce que ses équipes lisent les journaux, quels thèmes défend le candidat qu’il soutient.

Selon la réglementation fédérale, les membres de l’équipe de campagne et ceux du Super PAC sont autorisés à se parler tant que les conversations ne sont pas des « discussions substantielles ». Ce terme n’a jamais été clarifié. Et les règles sur la communication entre l’équipe de campagne et les groupes prétendument extérieurs sont très rarement appliquées. Tout en laissant intactes les limites des montants que les citoyens et les PAC à l’ancienne peuvent donner directement à chaque candidat (respectivement 2 700 et 5 000 dollars par élection), l’arrêt Citizens United les a vidées de leur sens.

 

super pac

 

Les citoyens inquiets des disparités de richesses croissantes dans ce pays peuvent en chercher la source dans le système de financement politique. De façon générale, la classe moyenne ne fait pas de dons, sauf par l’intermédiaire des syndicats, que les républicains, et notamment Scott Walker, se sont employés à priver de leurs pouvoirs. Les gouverneurs républicains ont la possibilité d’agir contre les syndicats de fonctionnaires (prodémocrates dans leur grande majorité) puisqu’ils exercent sur eux un pouvoir direct par le biais des contrats de travail dans l’administration de leur État.

On a pu mesurer le pouvoir des milliardaires au printemps dernier à la Chambre des représentants quand celle-ci, dominée par les républicains, a voté la suppression de la taxe foncière, baptisée pour l’occasion « taxe de la mort ». Si cet impôt presque centenaire était effectivement aboli [il faudrait pour cela l’accord d’Obama], ce cadeau aux milliardaires – 0,2 % de la population en bénéficierait – coûterait 269 milliards de dollars à l’État fédéral. Et cela au moment même où les républicains envisagent des coupes claires dans les programmes sociaux (dont, bien sûr, les coupons alimentaires) et une augmentation du budget de la Défense.

 

Ce même projet de loi contenait également une disposition exemptant explicitement les gros contributeurs des droits sur les donations aux groupes politiques – mesure que certains milliardaires réclamaient au Congrès depuis que l’administration fiscale avait laissé entendre qu’elle pourrait envisager d’assujettir les donations politiques à l’impôt. L’administration fiscale a fait une déclaration dans ce sens en 2011 quand elle a mis fin à une enquête sur un Super PAC républicain engagé contre la réélection d’Obama, en suggérant au Congrès de se pencher sur le sujet. Ce qu’il fit, après la prise de contrôle des deux Chambres par les Républicains en 2015 : seuls trois représentants du GOP ont voté contre la proposition. Le président a menacé d’utiliser son veto contre le projet, qui ne devrait donc pas devenir une loi. L’exercice a été pour l’essentiel une pièce de théâtre politique jouée en pleine période de recouvrement de l’impôt sur le revenu.

Ceux qui défendent cette course à l’argent avancent souvent l’argument selon lequel l’autre camp en a lui aussi beaucoup, ou pourrait en avoir. Selon Bill Allison, de la Sunlight Foundation, organisme à but non lucratif préconisant une gouvernance plus responsable et transparente, la vie politique repose désormais sur de l’« argent sale ». Reste à savoir comment remédier à cette situation.

L’éternel problème, c’est que les hommes politiques en place, ayant réussi au sein du système tel qu’il est, rechignent à le changer – et cette réticence a été jusqu’ici partagée dans les deux camps. L’adoption des premiers véritables contrôles des financements de campagne avait été approuvée sur une large base bipartisane en 1974, après le Watergate, dont le symbole était une valise bourrée de billets de banque. Le pays avait été choqué d’apprendre que des charges d’ambassadeur avaient été achetées pour 100 000 dollars. Aujourd’hui, elles sont simplement plus chères.

La loi McCain-Feingold régulant le financement des campagnes [qui prohibe notamment les contributions directes des entreprises, groupes de pression et syndicats] a été adoptée en 2002 en réaction aux scandales des années 1990, quand les deux partis, mais surtout les démocrates, qui contrôlaient la présidence, avaient été pris la main dans le sac après avoir accepté des contributions étrangères illégales.

La combinaison des égoïsmes politiques et des décisions à courte vue de la Cour suprême semble, pour l’heure, avoir rendu les vraies réformes quasi impossibles au Congrès. Cela ne signifie pas que rien ne puisse être entrepris – à court ou à moyen terme.

Certains élus ont appelé à rendre publics les dons les plus importants, que les règlements actuels de l’administration fiscale permettent de dissimuler dans les comptes de financement opaque. En filigrane, l’idée que certains au moins des bienfaiteurs ou des bénéficiaires pourraient être embarrassés au point de renoncer aux fonds. Cela me semble douteux, même si cette transparence est évidemment souhaitable. Mais la réforme des financements électoraux est plus que partisane que jamais. Maintenant qu’ils se sont montrés plus capables de collecter des fonds extérieurs que les démocrates, les républicains n’ont aucun intérêt à cette transparence.

En 2010, à la suite de l’arrêt Citizens United, la Chambre à majorité démocrate avait voté une proposition de loi obligeant les comptes de financement opaque à révéler l’identité des donateurs ; mais une manœuvre d’obstruction l’a fait rejeter au Sénat, à une voix près. Pas un seul républicain ne l’a soutenue. Depuis lors, Sheldon Whitehouse, démocrate du Rhode Island, a réintroduit une proposition de ce genre à la chambre haute, mais il est peu probable qu’elle aboutisse à quoi que ce soit durant cette législature.

 

L’aile gauche du Parti démocrate en tient pour une autre idée : modifier le 1er amendement pour venir à bout de Citizens United (6). Le principal problème avec les arrêts de la Cour suprême, c’est qu’ils sont fondés sur un mythe, clairement exprimé dans Buckley v. Valeo (1976), la première décision qui a suivi le vote de la loi sur le financement électoral de 1974 : considérer qu’argent et liberté d’expression sont une seule et même chose. Faux, bien sûr, mais commode. Pendant qu’elle disait que « dépenser de l’argent pour influencer les élections constitue une forme de liberté d’expression protégée par la Constitution », la Cour a aussi, à l’époque, maintenu les limites fixées en matière de dons aux candidats. Dans le but évident de parer à toute contestation majeure sur sa gauche lors des primaires, Hillary Clinton a dit le deuxième jour de sa campagne qu’elle ne serait pas hostile à une modification du 1er amendement pour essayer de corriger un « système politique dysfonctionnel ». Mais, on s’en doute, il est extrêmement difficile d’amender la Constitution. Ce serait une entreprise interminable, puisqu’un amendement doit être approuvé par les deux tiers de la Chambre et du Sénat, et par les trois quarts des États.Le Brennan Center for Justice a une idée plus prometteuse : il a invité le président Obama à promulguer un décret obligeant les bénéficiaires de marchés publics à révéler le montant de leurs contributions aux candidats (7). Une telle mesure concernerait de nombreuses entreprises, qui feraient très probablement pression sur les autres pour qu’elles leur emboîtent le pas. Un petit groupe de sénateurs démocrates a écrit au président pour soutenir ce projet. Barack Obama sait à quel point le système de financement électoral est faussé, et a plusieurs fois appelé de ses vœux une réforme (8).

Le Brennan Center se prépare aussi pour le moment – plus ou moins proche – où la Cour suprême sera davantage ouverte à la réforme, en examinant toutes les possibilités de changer la jurisprudence qui a tant induit en erreur la Cour, afin qu’elle puisse s’affranchir, et le pays avec elle, des décisions à courte vue qu’elle a prises.
L’infatigable Fred Wertheimer, leader de Democracy 21, organisation qui se résume à peu de chose près à sa propre personne, a proposé de dissoudre les groupes extérieurs créés pour soutenir un candidat particulier. Il suggère d’interdire toute communication entre un organe soi-disant indépendant et une équipe de campagne. La proposition de Democracy 21 a été introduite à la Chambre par deux démocrates.

 

L’idéal serait de revenir au système de financement public des campagnes qui avait été voté en 1974. C’est dans les années qui ont suivi le vote de cette loi que le système a le mieux fonctionné. Mais cette solution n’a pas été retenue par les candidats récents. On peut dire qu’Obama « doit » au pays une initiative en faveur d’une réforme du financement électoral, car il a été le premier candidat à décider de ne pas accepter d’argent public, pour ne pas être soumis à un plafond en matière de collecte d’argent (9).

 

et en france

 

Le regretté John Gardner, fondateur de l’ONG Common Cause, aimait à dire que « la réforme n’est pas pour ceux qui ont le souffle court ». Malheureusement, étant donné les inclinations différentes des démocrates et des républicains, la situation passe par une action partisane : l’élection d’un président démocrate qui nommera des juges favorables à une réforme. Il a été vain, jusqu’ici, de chercher à faire de la composition de la Cour suprême un enjeu électoral, la question semblant très éloignée des préoccupations des citoyens. Il faudrait que des candidats efficaces au Congrès, ainsi que le président, avec l’aide d’acteurs importants de la société civile, mettent en lumière les liens entre les nominations à la Cour suprême et la façon dont les décisions qu’elle prend affectent la vie des Américains. Les décisions de la Cour sont également cruciales pour définir si les parlementaires à Washington écoutent plutôt les électeurs que les gros donateurs, qui n’habitent parfois même pas dans leur État. Les trois grands défauts de notre système électoral – en matière d’inscription des électeurs, de redécoupage des circonscriptions et de financement des campagnes – se sont tous aggravés ces dernières années (10). La nation américaine s’est laissée emporter très loin de son port d’attache, un gouvernement authentiquement représentatif. Grâce aux révélations sur les immenses sommes d’argent investies dans les candidats par les super-riches au tout début de la campagne pour 2016, nous avons commencé à comprendre que quelque chose ne tourne pas rond. Ce peut être le premier pas vers la réforme ; ce qu’il nous maintenant, c’est de l’endurance et la capacité de réserver notre attention aux exigences fondamentales d’une démocratie.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 4 juin 2015. Traduit par Philippe Babo, il a été actualisé par nos soins.

Gerhard Schröder ou l’obsession du pouvoir

Cela fait des semaines que je me trimballe cette chose de 1 038 pages, aussi lourde qu’une pastèque – 2,5 kilos – selon la balance de mon épicier turc. C’est le livre le plus lourd que je possède. Même « La vie des animaux » de Brehms est plus légère que Gerhard Schröder (1). L’auteur de cette somme imposante s’appelle Gregor Schöllgen. Il est professeur d’histoire contemporaine. On lui doit des ouvrages comme « La politique étrangère allemande. Du congrès de Vienne à aujourd’hui » ou « Histoire de la politique mondiale d’Hitler à Gorbatchev » (qui ne fait que 573 pages) et une biographie de Willy Brandt qui a fait date, mais trois fois moins épaisse que celle de Gerhard Schröder (2).

Avant de commencer ses recherches, Schöllgen avait posé trois conditions à l’ancien chancelier : avoir accès à tous ses papiers, tous ses agendas, tous les témoins, tous les dossiers de la Stasi, tous ceux de la chancellerie ; il a en outre fait éplucher tous les relevés téléphoniques, les brouillons de discours, les rapports sténographiques du Landtag comme du Bundestag, toutes les notes des secrétariats, la correspondance, les coupures de presse, les archives municipales et les archives d’État, les déclarations de changement de domicile, les rapports des différentes fédérations du SPD, sans oublier les documents de la chancellerie relatifs à la politique de sécurité (avec l’aimable autorisation d’Angela Merkel).

L’ouvrage commence par un coup d’éclat. Jusqu’à présent, nous ne savions rien du père de Schröder, sinon qu’il était mort à la guerre. Et voilà que resurgissent des photos de ce père, prises dans la prison de Magdebourg. La ressemblance avec Gerhard Schröder est frappante. Après cette incarcération pour vol, Fritz Schröder, ouvrier agricole, habite chez sa mère Klara, la grand-mère de Schröder, qui a épousé en secondes noces le trayeur Paul Vosseler. C’est chez eux que Fritz rencontre Erika, la future mère de Schröder. Ils se marient. En juillet 1943, Fritz revient du front de l’Est pour une permission sans laquelle notre chancelier n’aurait jamais existé. Après la mort de son mari et la naissance de Gerhard en avril 1944 à Mossenberg, Erika Schröder met le grappin sur l’époux de sa belle-mère.

La mère de Schröder épouse donc le mari de la grand-mère de Schröder. Le beau-père de Schröder était donc auparavant son grand-père et il lui a donné, avec sa mère, des demi-frères et sœurs : Lothar, Heiderose et Ilse. Auxquels il convient d’ajouter Gunhild, que sa mère avait eu d’un premier mariage. La grand-mère de Schröder ne quitte cependant pas la maison. Elle élève Gerhard Schröder avec sa belle-fille et ne se remarie pas après son divorce. Désormais, c’est sa belle-fille que trompe son ex-mari.
On se croirait dans une communauté hippie ! En même temps, tout cet imbroglio semble préfigurer le rocambolesque congrès de la famille sociale-démocrate à Mannheim, en 1995 (3).

Ensuite, à partir des études de droit de Schröder à Göttingen, le livre fonce vers Bonn et la chancellerie, pratiquement sans aller à la ligne. Schröder adhère au mouvement des Jeunes sociaux-démocrates, épouse Eva, s’achète l’essai « Le marxisme pour les managers (4) », se contente en général d’écouter les débats, est sous-estimé de tout le monde. Mais, à la fin, c’est lui qui fait la synthèse, donne les nouvelles orientations. Et, cahin-caha, il devient chef des Jeunes sociaux-démocrates, ce qui lui vaut l’admiration d’Egon Bahr, cacique du parti. À côté de cela, il assure la défense du terroriste Horst Mahler, épouse Anneliese, attire l’attention du Spiegel et celle de Günter Grass, critique presque tout le monde au SPD et réussit le tour de force de critiquer avec véhémence l’installation de missiles américains en RFA sans jamais s’en prendre au chancelier Helmut Schmidt [favorable à ce déploiement] qui, en juin 1979, lui accorde une première audience (5). Peu après, Schröder siège au Bundestag, vit en colocation avec Peter Struck [son collègue du SPD], est candidat à la présidence du parti dans la région de Hanovre, l’emporte, épouse Hiltrud et annonce se sentir prêt à prendre la tête de liste pour les élections régionales de 1986. Photos avec Willy Brandt, prise de bec avec le haut responsable du SPD Johannes Rau (6). Le tout jeune Frank-Walter Steinmeier, actuel chef de la diplomatie allemande, apparaît lors du discours de candidature de Schröder. Dans un costume bordeaux et avec des lunettes vertes. (Le meilleur détail de ce livre, qui semble indiquer la voie que suivra Schröder, celle d’une coalition rouge-verte, entre le SPD et les Verts.)

Schröder perd cette première grande élection, et Schöllgen laisse entendre quelle obsession cela a dû être : devoir se relever, rester dans la course pour être de nouveau candidat quatre ans plus tard… Car cela fait longtemps que Schröder aspire avant tout à faire campagne pour le poste de chancelier.

« J’ai échappé aux requins/ J’ai abattu les tigres/Mais les punaises m’ont dévoré. » Ces vers de Bertolt Brecht sont accrochés au mur de sa cuisine.

Le livre est truffé de jugements proférés par ses collègues du Parti, étonnés ou consternés. La plupart d’entre eux furent au début ses adversaires, comme Wolfgang Clement, qui parle de sa « manière subtile de castagner ». Il y a aussi ce bon mot qui circule à Bonn : « Personne n’a rien demandé, Schröder répond. » Et voici un détail incroyable de la biographie de Schöllgen : le futur chancelier a fait son apprentissage dans un magasin de verre et de porcelaine. Schröder, trois ans dans un magasin de porcelaine !

En 1997, à propos de la question du transport des combustibles nucléaires, il rencontre la ministre fédérale de l’Environnement Angela Merkel, qu’il qualifie, dans une interview, d’« incompétente et franchement naïve ». Et Merkel de répliquer qu’un jour elle l’enverra elle aussi « au coin, exactement de la même façon ». « J’ai encore besoin de temps, mais j’y parviendrai. Je m’en réjouis d’avance. »

Je lis dans le train les 150 pages suivantes, jusqu’à l’accession au poste de chancelier, et elles m’évoquent une sorte de Kill Bill entre sociaux-démocrates : Scharping contre Schröder (Schröder dégommé), Lafontaine avec Schröder contre Scharping (Scharping dégommé), Lafontaine à la fois pour et contre Schröder (Lafontaine se dégomme tout seul), Schröder contre tous (7), y compris sa troisième épouse, Hiltrud, dite Hillu. Sur ces entrefaites, il se marie une nouvelle fois (avec Doris) et rend visite au pape, à Fidel Castro, au ministre-président de Bavière Edmund Stoiber (dans cet ordre). On a l’impression, en lisant Schöllgen, que Schröder a participé à tous les talk-shows imaginables. « Comment fais-tu pour être toujours à la télé ? Tu y connais quelqu’un ? » lui demande sa mère.

Et puis, le 27 septembre 1998, enfin : Kohl est battu, Schröder est chancelier !

Au wagon-restaurant, je commande une grande bière pour boire à la santé de mon chancelier : je suis de Basse-Saxe [région dont Schröder a été ministre-président de 1990 à 1998]. C’est alors que le volume me tombe des mains et atterrit sur le pied de la serveuse. Je m’excuse, elle se plaint des réformes Schröder du marché du travail, je les défends, elle m’explique que ce truc est un pavé, pas un livre. Je pense au ministre des Affaires étrangères de Schröder et m’imagine l’ancien activiste Joschka Fischer se servir de la biographie de Schöllgen comme projectile dans un combat de rue. Je ne sais pas pourquoi je remets encore sur le tapis cette histoire de poids délirant, mais, tout de même, n’aurait-on pas pu trouver un relecteur pour supprimer toutes les répétitions ? Pourtant, ce livre comporte aussi des passages brillants : l’analyse de la « graphie délicate » de Schröder, en complète contradiction avec son côté parfois « mal dégrossi ». Ou ces lignes : « Lorsque les caméras se sont éteintes, que les micros ont été débranchés et les stylos reposés, celui qui le connaît peut apercevoir l’espace d’un instant dans les traits mornes du candidat, devenant soudain informes, l’effort inhumain qu’il s’est imposé. »

Schöllgen a aussi déniché d’étonnants petits mots : le 31 août 2005, alors que ses jours comme chancelier sont comptés, Schröder tient, lors du congrès du parti à Berlin, ce qui restera peut-être comme son meilleur discours. « Fantastique ! », lui écrit sa directrice de cabinet Sigrid Krampitz sur un bout de papier quand Schröder s’asseoit, épuisé. « Chère Sigrid, lui écrit-il à son tour au verso, aurais-tu l’amabilité de m’apporter un verre à eau rempli de vin blanc, sans que ça se voie ? »

Lors de mon changement à Hanovre, j’ai envie d’arracher du livre l’ensemble des années passées à la chancellerie – la coalition rouge-verte, la taxe écologique, la guerre du Kosovo, l’Agenda 2010, l’Irak, les inondations de 2002, etc. –, mais je continue malgré tout à lire jusqu’au fameux débat télévisé qui suit la courte défaite électorale de Schröder. (8) Puis, après My Way de Sinatra, joué par la fanfare militaire de l’état-major de la Bundeswehr lors de la cérémonie d’adieu, j’arrache tout, et, avec componction et non sans une certaine nostalgie, je laisse les années à la chancellerie sur un banc du quai n° 9.

La vie de Gerhard Schröder semble avoir été tellement orientée vers un but unique, devenir chancelier, que depuis la victoire électorale du 27 septembre 1998, p. 363, je me sens las. Et on peut supposer qu’il en est allé de même pour Schröder, au début. Me revient en mémoire une phrase de Hans-Jochen Vogel [successeur de Brandt à la tête du SPD], citée par Schöllgen : « Sa volonté d’accéder au pouvoir est impressionnante, mais on se demande de plus en plus à quoi au juste il compte employer ce pouvoir pour lequel il se bat. »

Arrivé à Berlin, je me rends à la conférence de presse. Angela Merkel présente le livre en présence de Schröder et de l’auteur. C’est plein à craquer. Deux chanceliers dans une si petite salle ! Des photographes survoltés s’écharpent plus violemment que les deux responsables politiques au plus fort de leur confrontation. Je ne peux rien voir ; j’entends seulement Merkel faire l’éloge du livre, qu’elle semble avoir vraiment lu ; Schöllgen faire l’éloge de lui-même ; Schröder faire l’éloge de Mme Merkel et de sa mère, et c’est franchement émouvant de parler ainsi devant tant de journalistes de son amour pour sa mère. À un moment donné, je prends une page dans la poche de ma veste. Il s’agit d’une illustration : Merkel derrière Schröder lors d’un office religieux, il y a dix ans. Schröder a l’air d’un éminent homme d’État et Merkel, avec ses fossettes, d’une jeune fille amoureuse. C’est la plus belle page du livre ! Elle n’est pas sur le quai no 9, je vais l’accrocher, comme Schröder l’a fait pour les vers de Brecht, sur le mur de ma cuisine.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 24 septembre 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Ces messieurs du Kremlin

Dresser un portrait de la vie politique russe des quinze dernières années peut paraître une véritable gageure, tant le mystère reste entier sur ce qui se passe réellement dans les coulisses du Kremlin depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. C’est pourtant l’objectif que s’est donné Mikhaïl Zygar, ancien reporter de guerre devenu rédacteur en chef de la petite chaîne de télévision indépendante Dojd. « Nous n’avons aucune idée des tenants et des aboutissants de ce qui s’est passé ces quinze dernières années. Il existe d’énormes lacunes sur chaque sujet, explique Zygar dans une interview au site d’information Ura.ru. Mon but était donc de récolter le maximum de faits et d’explications. »

Presque toutes les personnes citées dans le livre, remarquent les critiques, ont exigé l’anonymat. « Le livre de Mikhaïl Zygar est moins un récit de faits vérifiés qu’un recueil de rumeurs, d’histoires et de mythes », souligne à ce titre le quotidien Kommersant. Mais l’anonymat permet d’évoquer les sujets les plus sensibles. « C’est la première tentative de raconter l’ère Poutine sans censure ni complotisme », s’enthousiasme Dmitri Travine sur le site de l’agence Rosbalt. Pour l’auteur lui-même, interrogé par la Novaïa Gazeta, « c’est une histoire d’intrigues dignes du Moyen Âge ».

On apprend pêle-mêle que c’est l’oligarque Vladimir Potanine, grand amateur de glisse, qui a eu l’idée d’organiser les jeux Olympiques d’hiver de 2014 ; que le chef du Kremlin est un inconditionnel de la série américaine House of Cards ; que les préparatifs en vue de l’annexion de la Crimée ont commencé un an avant, dès décembre 2013 ; ou que, selon l’entourage de Poutine, les manifestations postélectorales de 2012 ont été organisées par Dmitri Medvedev.

« Zygar montre comment les idées de Poutine ont varié ces quinze dernières années au gré de sa proximité avec telle ou telle personne du premier cercle, passant de l’amitié avec les États-Unis à l’antiaméricanisme, de la démocratie dirigée à l’autoritarisme sans fard, d’une politique de réformes modérée à la propagande outrancière. À en croire Zygar, c’est sa suite qui fait le roi », commente Dmitri Travine. Au point que le leader apparaît, dans ce livre, extrêmement influençable.

Mais s’il est certain que Poutine a beaucoup changé, conclut le journaliste de l’agence de presse Rosbalt, Mikhaïl Zygar a tort de réduire le rôle du chef du Kremlin à celui d’une marionnette. « Au final, il est toujours le grand bénéficiaire de toutes ces métamorphoses politiques. »

L’incroyable histoire de la réconciliation israélo-allemande

On a fété, en mai 2015, le cinquantenaire du début des relations diplomatiques entre Israël et la République fédérale allemande. Des deux côtés, les communiqués officiels ont expliqué à quel point les liens entre les deux pays, au départ entravés par de si lourdes réserves, s’étaient depuis formidablement développés.

Et, de fait, mis à part quelques frictions à propos du conflit israélo-palestinien ou de l’Iran, les relations entre les deux pays sont aujourd’hui très étroites. Que ce soit dans le domaine économique, scientifique ou culturel, les partenariats fleurissent et n’ont jamais été remis en cause. La récente montée de l’hostilité à Israël dans la société allemande n’y a pour l’heure rien changé. (1)

« Miracle » : la tentation est grande d’utiliser le terme pour traduire l’étonnement qu’inspire un tel accomplissement, après le plus épouvantable des crimes de l’histoire humaine. Mais ce serait refuser de voir que la présence indélébile du passé ne pèse pas seulement comme un fardeau pour la relation entre l’Allemagne et Israël ; elle représente aussi, d’une manière aussi complexe que paradoxale, un lien. Les deux pays sont enchaînés l’un à l’autre par l’histoire.

Nous n’en avons pas conscience, mais la question de savoir si la jeune République fédérale et l’État juif à peine créé devaient nouer des relations – et si oui, comment – fut au cœur du débat sur la définition que les deux nations devaient avoir d’elles-mêmes. Le premier contact entre les deux pays constitua pour l’un comme pour l’autre une décision fondatrice. Il conduisit à la négociation de l’accord dit de « réparation » (formulation malheureuse), signé en septembre 1952 au Luxembourg, fixant le versement d’indemnités par l’Allemagne.

L’historien Dan Diner, un spécialiste internationalement reconnu de l’histoire et de la culture juives, a examiné à la loupe cette scène originelle des relations officielles entre Israël et la RFA. Son enquête articule la description minutieuse des événements à une perspective plus vaste sur la dimension théologique du débat qu’ils provoquèrent en Israël. Elle montre ce qu’il en a coûté aux représentants de l’État juif d’entrer, quelques années à peine après l’Holocauste, en pourparlers avec ceux d’un peuple considéré dans son ensemble comme meurtrier.

La polémique déclenchée par cette question prenait en effet sa source au plus profond de la religion et de la tradition juives et elle fut d’une telle violence que toute entente avec l’Allemagne postnazie semblait a priori inenvisageable. Les organisations et autorités religieuses juives avaient prononcé un herem (anathème) à l’encontre de l’Allemagne. Cet avis n’avait certes pas le caractère contraignant qu’il comporte dans son acception originelle et sacrée. Mais, même dans sa variante laïque, il bannissait tout contact avec le « pays maudit » des assassins des Juifs. Ainsi le World Jewish Congress avait-il, en 1948, proclamé l’interdiction faite aux Juifs de s’installer en Allemagne, et même de simplement fouler le sol allemand. Le passeport de l’État hébreu comportait une mention indiquant que le document était valable « pour tous les pays sauf l’Allemagne ».

 

La négociation de « réparations » ayant rendu nécessaire une rencontre en chair et en os entre représentants allemands et israéliens, il fallut envisager, pour des raisons pratiques, d’abroger cette interdiction catégorique. Cela déclencha des protestations massives aussi bien dans le camp des conservateurs religieux que dans les milieux laïcs. À cette indignation venait s’ajouter le soupçon que les Allemands voulaient, en versant des indemnités, expier une faute inexpiable, non seulement en raison de sa gravité sans pareille, mais aussi dans un sens métaphysique fondamental.

Plus d’un opposant soutenait que l’Allemagne pouvait indemniser sans qu’il fût besoin de marchander le niveau et les conditions des versements avec des Allemands en chair et en os. Et, dans tous les cas, ces indemnités devaient être considérées uniquement comme un dédommagement pour les pertes matérielles infligées aux Juifs, certainement pas comme une compensation pour les vies ravagées. Le gouvernement israélien eut beau assurer qu’il n’était pas question de revenir sur ce point lors des accords, la majorité de la société israélienne refusait les fonds alloués par les ayants droit du IIIe Reich, y voyant l’« argent du sang » (Blutgeld).

Les responsables politiques de l’État hébreu purent s’imposer face à cette résistance obstinée parce que la RFA et Israël avaient besoin l’un de l’autre dans leur quête de reconnaissance internationale. Pour Israël, écrit Diner, « l’accord de réparation représentait une sorte d’acte fondateur », car « l’attribution d’une restitution collective pour un crime commis collectivement supposait la reconnaissance des Juifs comme une communauté politique ». Mais pour la RFA aussi, les accords du Luxembourg répondaient aux exigences de la raison d’État. L’engagement déterminé de Konrad Adenauer en faveur des « réparations » doit-il être avant tout attribué à une conviction morale personnelle ou à la pression américaine ? La question reste débattue. Mais pour le chancelier, qui avait été un opposant résolu au nazisme, s’excuser des crimes commis par les Allemands répondait à un besoin émotionnel profond.

Après la signature de l’accord, dit-on, ce catholique pratiquant se retira dans une chapelle, où il fondit en larmes. Quoi qu’il en soit, Adenauer et son engagement en faveur des « réparations » ont porté sur les fonts baptismaux une RFA démocratique, qui ne pourrait plus revenir en arrière. Imposer cette reconnaissance à une population allemande encore hantée par les démons du nazisme relevait de la prouesse. Les bons rapports avec Israël devinrent un baromètre pour jauger la maturité démocratique de la nouvelle république.

En ce qui concerne Israël, la « question allemande » posait des problèmes de fond : la nation juive allait-elle ou non être capable de mener une Realpolitik ? Et pourrait-elle axer sa politique étrangère sur des critères séculiers, tenant compte des rapports de force et de ses intérêts, sans renier complètement les principes théologiques et les fondements mythologiques d’une identité juive qui, pendant des siècles, s’était passée d’État ?

 

Au Luxembourg, le gouvernement israélien géra ce dilemme grâce à un numéro d’équilibrisme diplomatique : les contacts entre les deux délégations furent réduits au strict minimum. Selon Diner, il fut convenu avec les Allemands qu’« il n’y aurait ni discours, ni signes de cordialité pendant et immédiatement après la signature de l’accord. Malgré l’arrangement diplomatique conclu, il fallait afficher vis-à-vis de l’extérieur des divergences persistantes. Il convenait d’éviter toute poignée de main ; le silence devait régner ».

Cette mise en scène de la distance n’alla pas sans quelques bizarreries. Les membres de la délégation israélienne eurent pour instruction de ne communiquer avec leurs homologues allemands qu’en anglais, alors que la plupart avaient des liens plus ou moins étroits avec la culture et parlaient la langue couramment.

Du côté de la RFA, les hommes qui participèrent à la phase préparatoire jouissaient pour la plupart d’une réputation irréprochable, aux antipodes du stéréotype de l’Allemand contaminé par le nazisme. Avec le social-démocrate Jakob Altmaier, on avait même affaire à un Juif sioniste. C’est pourquoi les négociateurs israéliens ne voulaient pas qu’il prenne part aux discussions. L’antagonisme, rigidement codifié, ne devait pas être perturbé par l’émergence d’une réalité plus complexe.

Konrad Adenauer, le ministre israélien des Affaires étrangères et le président de la Jewish Claims Conference signèrent finalement le document en silence en faisant des têtes d’enterrement. Mais, derrière cette « distance rituelle » imposée pour la galerie, c’est bien le principe de la Realpolitik qui l’avait emporté. Israël avait pour ainsi dire passé l’épreuve du feu, prouvé qu’il était un État capable de séparer ses intérêts rationnels du jusqu’au-boutisme théologique.

La suite a donné raison aux efforts de 1952, non seulement en pratique mais aussi au niveau moral. Censées mettre fin à toute revendication de dédommagement, les réparations allemandes, à hauteur de 3 milliards de marks, peuvent sembler d’une mesquinerie obscène au vu de l’ampleur des crimes commis – bien que, pour la République fédérale d’alors, cela représentât une somme considérable. Mais, pour la survie de l’État d’Israël, cette restitution sous forme essentiellement de biens réels se révéla inappréciable.

Ce fut la première pierre d’une relation qui, par la suite, s’est développée au point que la République fédérale est devenue le plus important partenaire d’Israël après les États-Unis. En dépit de toutes les tentatives pour se voiler la face, ce qui était fait pour vivre ensemble a grandi ensemble (2).

 

Cet article est paru dans Die Welt le 7 mars 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Orphée moderne

Terézia Mora est née et a grandi en Hongrie avant d’émigrer à Berlin. Elle illustre l’une des particularités méconnues de la scène littéraire allemande contemporaine : sa capacité à attirer des auteurs originaires des pays de l’ancien bloc soviétique, qui non seulement se mettent à écrire dans une langue qui n’est pas la leur, mais finissent quelquefois par la maîtriser mieux que les Allemands eux-mêmes… Le dernier roman de Mora a ainsi été couronné du Deutscher Buch Preis, le Goncourt d’outre-Rhin. Elle y raconte le périple d’un veuf qui, après dix mois de prostration, part à travers l’Europe de l’Est, à la recherche de la vérité sur le suicide de sa femme. « Depuis qu’Orphée est descendu aux Enfers, la littérature a le pouvoir de transcender la frontière entre les vivants et les morts », note Hubert Spiegel dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Les 600 pages du roman sont divisées en deux parties : en haut, les aventures du veuf, en bas divers documents que celui-ci a trouvés dans l’ordinateur de sa femme et qui nous plongent dans sa spirale dépressive. « Une lecture exigeante », estime Rainer Moritz du Neue Zürcher Zeitung, mais qui « en vaut la peine ».

La vie est un sport de combat

Le troisième volume de Mon combat, le roman autobiographique de 3 600 pages du Norvégien Karl Ove Knausgaard, est publié ces jours-ci. On ne saurait exagérer l’étrangeté du succès rencontré par ce livre. Les six tomes de Mon combat racontent, avec une minutie qui en devient hypnotique, des épisodes tirés de l’existence de Knausgaard. Il n’y a pas d’intrigue à proprement parler, à moins de considérer que la vie en est une. Pourtant, en Norvège, le neuvième de la population a acheté l’ouvrage. Et, à mesure que les traductions se sont multipliées, les lecteurs du monde entier sont tombés amoureux de l’auteur. Une part non négligeable de son attrait vient de ce qu’il a laissé beaucoup de noms et de détails tels quels ; il suffit de faire une recherche Google images pour voir la plupart des personnes dont il parle. Mais on ne saurait réduire cet attrait au plaisir du commérage. Peut-être parce qu’il est si candide et ouvert, Knausgaard a fait de ses Mémoires une propriété collective. Il encourage les lecteurs à regarder en eux pour découvrir leur propre Karl Ove. Ou l’inverse : il tend un miroir à sa vie ; et celui qui regarde y voit son propre reflet.

En gros, il y a deux manières de se reconnaître dans Mon combat. La première consiste à repérer les moments où vos propres pensées et expériences coïncident avec celles de l’auteur – à s’apercevoir, comme beaucoup de lecteurs l’ont fait, qu’il a écrit le journal que vous auriez pu écrire, si vous étiez un Norvégien né en 1968. (En lisant le premier volume, j’ai été ravi de découvrir que Karl Ove et moi aimions les mêmes groupes de musique – New Order, Talk Talk, Talking Heads – et que nous avions développé la même théorie élaborée pour expliquer leur excellence.) La seconde consiste à discerner, dans le rythme et la structure du livre, le rythme et la structure de votre propre vie. Ce type de reconnaissance est le secret du succès de Mon combat. Abstraction faite des événements particuliers que Knausgaard décrit, ne ressentons-nous pas sa vie comme si c’était la nôtre ?

Les écrivains ont défini la conscience de toutes sortes de façons : comme ce que William James appelle « une alternance d’envols et de moments où l’on reste perché » (Mrs Dalloway), comme le flot d’une rivière qui charrie pensées et perceptions (Ulysse), comme la création d’une œuvre d’art intérieure et invisible (À la recherche du temps perdu). Knausgaard a trouvé sa propre manière de la comprendre : comme un combat. C’est le combat qui confère à la vie sa structure – récurrente, fascinante, immuable, identique, que vous ayez 9, 19 ou 39 ans. Comme beaucoup de luttes, celle-ci est à la fois éprouvante et gratifiante, héroïque et pathétique, dynamique et statique, prometteuse et vaine. L’essentiel, c’est que nous ne pouvons nous arrêter de combattre. Nous sommes des créatures faites pour cela. Nous sommes habités par un désir forcené de remporter chaque bataille, mais nous ne voulons surtout pas que la guerre cesse.

Au cœur du livre, un combat très concret : celui qui oppose Knausgaard à son père. « J’avais une telle peur de lui que même avec la meilleure volonté du monde je n’arrive pas à recréer les sentiments que j’éprouvais à son égard. Je n’en ai plus ressenti de semblables depuis, pas même quelque chose d’approchant », écrit Knausgaard dans le troisième volume, qui vient d’être traduit. « Ses pas dans l’escalier, est-ce qu’il venait dans ma chambre ? La rage folle dans son regard. Le rictus de sa bouche, ses lèvres qui s’écartaient de façon incontrôlée. Et puis sa voix. […] Sa colère déferlait comme une vague à travers les pièces et venait me frapper, me frapper et me frapper encore, puis elle se retirait. » Une grande partie des trois premiers volumes est consacrée à l’expérience d’être le fils de ce père-là. Lorsqu’il est enfant, Karl Ove pense sans cesse à la façon dont il peut éviter la colère de son père ou dont il peut s’en venger ; adulte, il se bat pour écrire sur elle.

Mais l’ouvrage de Knausgaard est plus abstrait que cela ; il s’agit de bien davantage que de l’expérience d’un fils. En explorant ce vécu, l’auteur a fini par les explorer tous. Si être écrivain, c’est comme être un nageur et si la vie est semblable à l’océan, alors ce livre commence par traiter des vagues mais finit par parler des marées. La colère de son père est l’une de ces vagues et Karl Ove apprend vite à la voir venir, à tenir bon, à nager par-dessus ou à plonger avant qu’elle ne l’emporte. (Quand ce n’est pas le cas – qu’elle le frappe de plein fouet et lui fait boire la tasse, il apprend l’art de la patience : « Tout passe. ») Or Knausgaard aborde tous les événements de la même manière. Il reproduit le même schéma d’avancée et de retrait récurrents, semblables aux vagues, pour chaque situation : l’amour, l’amitié, le sexe, la musique, l’écriture, l’art, la vie intellectuelle, la spiritualité. Et il fait face à la vague de la même manière à chaque fois, s’y préparant, la surmontant à la nage, parfois plongeant dessous ou en son sein, parfois emporté, noyé par elle – chaque fois se trouvant lui-même au bout du compte et attendant la vague suivante. Il est fasciné par le caractère inépuisable des passions qui sont elles-mêmes semblables à des vagues, revenant sans cesse, mues par la force d’attraction d’une lune intérieure.

Le lecteur de Mon combat est emporté dans ces rythmes ; en même temps, il s’étonne des circonstances qui les engendrent. Que les expériences importantes – la fin d’une histoire d’amour, la mort d’un père, la naissance d’un enfant, l’écriture d’un livre – puissent être appréhendées ainsi ne surprend personne. Mais on l’attend moins pour les expériences plus anodines. Knausggard, lui, discerne le même rythme partout : dans un long voyage en voiture pour aller voir ses grands-parents ; dans une leçon de natation ; quand il fait ses courses à l’épicerie ; quand il se prépare un thé ; quand il nettoie la salle de bains. Dans ce volume, intitulé, Jeune homme, il parle ainsi non seulement de ses béguins d’adolescent – on comprend combien ils peuvent être obsédants – mais de sa quête de revues pornos ; de la fois où il est allé dans un magasin s’acheter un nouvel équipement de foot ; de quand il prenait un sentier dans la forêt jusqu’à la station-service, pour s’acheter des bonbons. Ce sont des événements qu’il anticipe, redoute et savoure, et à l’occasion desquels il estime a posteriori s’être bien ou mal comporté. Il les prend au sérieux. Non que ces événements soient importants en eux-mêmes – ils ne le sont pas. Mais ils sont la vie et la vie est un combat ; vivre, c’est se faire du souci. « L’indifférence est en fin de compte le plus grand des sept péchés capitaux car il est le seul à pécher contre la vie », écrit-il à la fin du deuxième volume.

Depuis que j’ai lu le premier tome de Mon combat, il y a trois ans, je suis devenu attentif aux rythmes knausgaardiens qui scandent ma propre vie. Faire du café le matin, se dépenser en salle de sport, se raser ensuite, lire un livre, méditer, écrire un article, visiter un musée, flâner dans une librairie, nettoyer mon bureau, appeler ma mère. À chaque fois, c’est le même schéma : prévision, fantasme, projet, exécution, puis succès ou échec, jubilation ou accablement, et nécessité de survivre pour se battre le jour suivant. La vie, telle que Knausgaard la voit, est constituée d’innombrables petits actes de volonté, la plupart d’entre eux objectivement sans intérêt, mais tous subjectivement – et de façon non négociable – significatifs. (« À la fois intéressant et sans intérêt, intéressant et sans intérêt, c’est cette vague qui jalonne notre vie et lui donne sa tension fondamentale », écrit-il.) Qui sait lesquels de ces actes vont survivre dans la mémoire ? Jusqu’à présent, chacun des volumes de Mon combat, parce qu’ils traitent d’époques différentes dans la vie de Karl Ove, ont exposé différents types de luttes : celles de l’adolescence et du deuil, dans le volume 1 ; du mariage, de la famille, de la créativité et de l’honnêteté dans le volume 2 ; de l’enfance, avec sa claustrophobie et son inexpérience, dans le volume 3. La constance, c’est le combat. Il a une nature fractale : sa structure est toujours identique, quelle que soit la dimension de ce qui le nourrit.

La grande question qui plane au-dessus du livre est celle de la signification de cette lutte. Aborder la vie de cette manière a-t-il un sens ? Je n’en suis pas encore sûr – nous n’en sommes qu’au troisième volume sur six. Mais je parierais que oui. D’autres romanciers ont conçu la vie comme un combat : les écrivains naturalistes Jack London ou Edith Wharton, dont les personnages sont aux prises avec leur environnement. La bataille que livre Knausgaard est différente. Elle est intérieure et personnelle, plutôt qu’universelle et naturelle ; elle a une valeur neutre, positive même. Dans Mon combat, la lutte peut être réjouissante ; souvent Karl Ove y aspire. Il adore le sport, la compétition et l’intensité, l’athlétisme spirituel qu’entraîne la lutte lui réussit. Il est tentant de voir quelque chose de beckettien dans cette récurrence, chez Knausgaard, de tentatives sans cesse recommencées et d’échecs sans cesse renouvelés. Mais je soupçonne l’écrivain d’être en réalité l’anti-Beckett par excellence. Son point de vue n’a rien de cosmique. On trouve dans son livre une métaphore qui semble exprimer les buts artistiques de Knausgaard : c’est celle de la guitare dont on joue. Nous sommes dans le volume 1, il est adolescent :

« J’avais acheté un câble de guitare spécialement long qui me permettait de jouer devant le miroir du vestibule avec l’ampli à fond dans ma chambre, à l’étage, et là, il s’était passé quelque chose d’unique : le son s’était tordu jusqu’à la stridence et quoi que je joue, ça sonnait bien, toute la maison était remplie du son de ma guitare et il s’établit une harmonie étrange entre mes sentiments et les sons, comme si ces sons-là étaient moi, comme si c’était mon véritable moi. J’avais écrit un texte à ce sujet, au départ ce devait être une chanson mais, comme la musique ne vint jamais, j’appelai ça un poème, plus tard, lorsque je le notai dans mon journal.

Je tords le feedback de mon âme

Je joue à m’en vider le cœur

Je te regarde et je pense :

Nous sommes à l’unisson de ma solitude

Nous sommes à l’unisson de ma solitude

Toi et moi

Toi et moi, ma mie »

Je ne pense pas que Knausgaard veuille élaborer quelque grande philosophie de la vie, du moins pas consciemment. Il préfère mettre son existence sur ampli, en jouer aussi fort qu’il peut, essayer de la pénétrer – et laisser ses vibrations le pénétrer. Le combat ne signifie rien, mais il est quelque chose : non pas un air, mais une fréquence, qui lui est particulière. Peut-être avons-nous chacun la nôtre ?

Tout cela était présent dans les deux premiers volumes. Le troisième apporte un tour nouveau à l’histoire. Il est celui qui nous mène au plus près du père. À mesure que nous en apprenons davantage sur la relation entre le père et le fils, nous nous émerveillons davantage de son influence sur la vie intérieure de Knausgaard. Le combat de ce dernier est-il vraiment le sien ? N’est-il pas plutôt un écho de son enfance – une façon d’être alors apprise et qui ne l’a jamais quitté ? Dans ce qui constitue sans doute le passage le plus surprenant et le plus émouvant de Jeune homme, Knausgaard médite sur le fait qu’il a peu d’images claires de sa mère. Il sait qu’elle était là, qu’elle a pris soin de son frère et de lui : « Tout ce qu’une mère fait pour ses fils, elle le fit pour nous. S’il y avait quelqu’un au fond de ce puits qu’est l’enfance, c’était bien elle. » Pourquoi, alors, est-elle quasiment absente de ses souvenirs ? Se pourrait-il que le ton dominateur de son père – expression possible de sa propre lutte intérieure – l’ait étouffée ?

Dans un entretien à la Paris Review, Knausgaard a déclaré que son livre était « anti-idéologique, dans tous les sens du terme ». Peut-être son titre dérangeant (en norvégien, il s’appelle Min Kamp), reflète-t-il sa relation prudente avec son idée centrale de la conscience comme combat. Même s’il voit de la lutte partout, Knausgaard se demande s’il existe une manière d’être qui réussit à s’en passer. Avec ses propres enfants, poursuit-il, « la seule chose que j’ai vraiment essayé de réussir, c’est qu’ils n’aient pas peur de leur père. […] Quand j’entre dans la pièce où ils se trouvent, ils ne se recroquevillent pas, ne baissent pas les yeux, ne s’éclipsent pas dès que possible, non, s’ils me regardent, c’est pour enregistrer ma présence dans l’indifférence, et s’il existe des personnes pour qui je suis ravi d’être transparent, c’est bien eux. S’il existe des personnes pour qui je suis content d’être une évidence, c’est bien eux. Et si jamais ils m’oublient complètement quand ils auront eux-mêmes 40 ans, je m’inclinerai avec gratitude. »

Derrière l’idée de lutte, il y a autre chose : le désir qu’il soit possible de plonger sous les vagues et de rester là.

 

Cet article est paru le 28 mai 2014 dans le New Yorker. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

L’attrapeur d’Indiens

Parti de rien, Edward S. Curtis avait réussi, à la toute fin du XIXe siècle, à devenir le photographe le plus renommé de Seattle. Il immortalisait les notables de la ville. Et puis, un jour de 1896, il donne un dollar à une femme clochardisée et sans âge pour pouvoir la photographier. C’est la princesse Angeline, l’unique enfant survivant du chef indien Seattle, qui a donné son nom à la ville. Cette rencontre bouleverse sa vie. Naît un projet fou : fixer sur la pellicule, avant qu’il ne soit trop tard, les visages des tribus indiennes en voie de disparition. Dans L’Attrapeur d’ombres, Timothy Egan, retrace le destin hors normes de Curtis qui, pour financer son entreprise, s’adresse à l’homme le plus riche du monde, J. P. Morgan. Celui-ci accepte de le subventionner à hauteur de 75 000 dollars pour cinq ans. « À la fin, cela prendra vingt-quatre ans et coûtera 2,5 millions de dollars », résume le Wall Street Journal. Curtis finira ruiné, abandonné de sa femme (qui lui reproche à juste titre de disparaître des années durant). Mais il aura rassemblé 40 000 photographies, retranscrit 10 000 chansons, d’innombrables mythes et rituels, et constitué une œuvre qui reste un monument de l’ethnographie américaine.