Au moment où les forces politiques les plus ambitieuses du Moyen-Orient semblent se transformer chaque jour davantage en groupes messianiques et apocalyptiques, à qui (ou à quoi) ressemblera « l’Arabe du futur » ? Le dessinateur français Riad Sattouf laisse la question en suspens à la fin de sa BD autobiographique, qui a un faux air de Maus. Le petit garçon blond au cœur du récit est, comme la plupart des mouvements politiques et culturels qui façonnent sa destinée, profondément perturbé. On le découvre tout d’abord émerveillé, puis troublé et enfin mis en danger par l’enthousiasme aveugle de son père pour les dictatures pseudolaïques et cryptosocialistes de Kadhafi en Libye et d’Hafez al-Assad en Syrie.
Premier volume d’une trilogie, L’Arabe du futur, sous-titré Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984) est paru en France en mai 2014 (1). Traduit dans une quinzaine de langues, l’ouvrage vient de l’être en anglais. Quand l’histoire commence, Sattouf a 2 ans et vit à Paris avec sa mère, une Bretonne, et son père, un Syrien de Homs. En France, dans la rue, de parfaits inconnus tombent sous le charme du petit garçon et de ses adorables boucles blondes. Puis, quand la famille part s’installer en Libye, les enfants du quartier traitent Riad en extraterrestre, bizarre mais inoffensif. Mais quand les Sattouf déménagent à nouveau pour aller vivre en Syrie, la fascination passive cède la place à l’hostilité ouverte : ses propres cousins tentent de tabasser Riad dès qu’ils en ont l’occasion.
Pendant que le garçon apprend progressivement à maîtriser l’art violent de l’injure en arabe, le lecteur s’avise que ses cousins le couvrent d’insultes des plus grossières : « Sale Juif », « J’nique le père de la mère à ta mère », « Nique ton Dieu », « Dégage, rentre en Israël ! » Ces bordées sont surtout déclenchées par sa chevelure blonde, sans oublier l’insondable ignorance de ces gamins et leur propension à la violence. Le tome 1 s’achève au moment où le père de Riad insiste pour que son fils soit inscrit à l’école en Syrie – avec une inconscience qui tient moins à une forme de vanité personnelle ou d’égarement idéologique qu’à une foi étonnamment aveugle en un système éducatif devenu l’une des grandes plaies de notre monde. « L’Arabe du futur, il va à l’école ! » explique-t-il. Son fils, lui, tremble de peur, persuadé que ses cousins le tueront dès qu’il entrera en classe. L’Arabe du futur est condamné.
Pendant dix ans, jusqu’en 2014, l’auteur a signé chaque semaine dans Charlie Hebdo une BD intitulée La Vie secrète des jeunes, où se mêlaient rencontres de hasard, conversations volées et anecdotes insolites tirées de la vie quotidienne. Mais L’Arabe du futur ne présage en aucune manière du massacre du 7 janvier 2015. Au contraire, le projet de Sattouf apparaît d’autant plus important et séduisant que l’enfance vagabonde de l’auteur est relativement terre à terre et certainement pas prophétique. Par sa relecture tendre du passé récent, l’album offre une préhistoire du moment présent – le début de l’ère de l’État islamique ? – qui glace le sang. Cette première partie de la trilogie s’achève trente ans avant qu’Abou Bakr al-Baghdadi n’entreprenne de restaurer le califat sous forme de secte meurtrière. Mais elle montre à quel point les despotes militaires de la région, en particulier Kadhafi et les Assad, se sont rendus complices de l’essor de ces groupes extrémistes.
Riad Sattouf évoque de manière touchante l’admiration d’un fils pour son père et la manière dont elle commence à s’effriter. En Libye, à la vue d’un dessin de son père représentant une Mercedes aux roues carrées, le petit garçon prend conscience qu’il dessine bien mieux que papa. (Ses dons artistiques seront repérés plus tard en France, ce qui inquiète sa grand-mère : « Surdoué ? J’espère pas… Ils sont malheureux les surdoués… Au début ça va, puis ils finissent débiles… »)
L’enfant commence aussi à remarquer le fossé croissant entre le rêve nationaliste arabe auquel son père croit tant et la réalité de paysages et de pays entiers gémissant sous le poids des bâtiments bancals et inachevés. Vue à travers les yeux d’un enfant, la Libye de Kadhafi est une société étrange et rétrograde. Sattouf note l’omniprésence du Livre vert, l’évangile politique du Guide, et les discours-fleuves qu’il prononce à la télévision, en grand uniforme. Il évoque, en parallèle, le chaos ambiant : les ruines romaines à l’abandon, les chantiers à l’arrêt, les queues interminables devant les coopératives alimentaires (où les bananes sont la seule denrée disponible pendant des semaines), les logements gratuits qui ne ferment pas à clé, les familles errantes de squatteurs potentiels. La Syrie d’Assad, à côté, est une horreur – une zone crépusculaire où règnent la corruption, la paranoïa des services de sécurité, les trahisons familiales et tribales, les réservoirs pollués et les raffineries qui crachent la fumée. Sur cette toile de fond, le petit Riad voit les enfants faire leurs besoins dans la rue, un garçon pisser contre le bec d’une fontaine publique ; et, partout, les hommes qui se battent, le désespoir qui monte.
Les parents de Riad se sont rencontrés à Paris, pendant leurs études. Son père était venu là pour échapper au service militaire syrien et se préparer à une carrière universitaire. Il courtise la jeune Française avec un mélange d’entêtement et d’inconscience (parlant mal la langue, il ne comprend pas quand elle lui demande encore et encore de la laisser tranquille). Elle finit donc par succomber, dans une large mesure par politesse. Mais, une fois mariés et parents de deux enfants, ils forment une famille épanouie. Quand le père de Riad rejette une offre d’Oxford pour prendre un poste de professeur associé à Tripoli, son épouse accepte de faire ses malles avec leur premier enfant. Et les voici tous trois partis pour l’aventure.
Ils ont vite l’occasion de comprendre que leur vie en Libye sera étrange. Les Sattouf rentrent un soir chez eux après une journée de balade pour découvrir qu’une autre famille s’est installée dans leur appartement. « Mais, mon frère, je suis chez moi ! proteste le nouvel occupant. La maison était vide… Le Guide a donné le droit à tous les citoyens d’habiter les maisons inoccupées, tu sais bien. » Le père de Riad menace bien d’appeler la police, mais l’homme est policier… Il ne lui reste plus qu’à prendre avec lui sa femme, son fils et leurs affaires pour se mettre en quête d’un autre appartement vide. La petite famille finit par le dénicher dans un immeuble presque abandonné d’un ghetto pour expatriés. Là, dans les couloirs, sur les paliers, dans les halls d’entrée, le garçon se fait quelques amis, apprend des chansons patriotiques et joue avec un pistolet en plastique. Malgré le style dépouillé de ses dessins, Sattouf y glisse quantité d’éléments contextuels. Et nous voilà briefés en un tournemain sur l’essor et le déclin du nationalisme arabe, le coup d’État non violent de Kadhafi contre le roi Idris, l’ancien monarque libyen, les guerres israélo-arabes de 1967 et 1973 et la manière dont elles ont affecté la psyché arabe.
En 1985, la révolution de Kadhafi commence à dérailler : les Libyens reçoivent l’ordre d’échanger leurs professions, les enseignants devant prendre la place des employés, les employés celle des ouvriers, etc. C’est le moment où le père de Riad, un dilettante s’agissant des dures réalités de la politique, décide qu’il est temps de partir. (Sa femme a déjà perdu son emploi de journaliste à la radio pour avoir eu un fou rire en essayant de lire à l’antenne un compte rendu surréaliste des nouvelles du jour.) Parfait exemple de la manière dont le Guide libyen dilapidait les ressources du pays, enrichissant jusqu’aux plus petits fonctionnaires par un système de fuite des capitaux, un salaire coquet est versé à l’intention du père de Riad sur un compte offshore au Royaume-Uni, somme qu’il récupère un peu plus tard, à l’occasion d’un séjour prolongé en France.
À son retour de Libye, la famille s’accorde quelques vacances sur la côte bretonne et loge dans une vieille maison de pêcheurs, chez la grand-mère maternelle de l’auteur. Mais son père part un peu à la dérive : il se laisse pousser la moustache, offre un pistolet en plastique à son fils et se convainc peu à peu que des fantômes hantent la maison. Pendant ce temps, sa mère tombe enceinte d’un petit frère.
Peu après la naissance de Yahya, les Sattouf repartent, cette fois vers la Syrie. Où le quatuor arrive en plein drame familial : l’oncle paternel de Riad a vendu des terres qui appartenaient à son frère, provoquant un conflit entre les deux hommes et leurs fils. (Bien sûr, nul ne demande l’avis des femmes : dans le monde que décrit le dessinateur, elles se contentent de manger les restes et de se taire.) Sattouf, toujours blond, toujours délicat, parlant français avec un accent distingué, suscite la réaction amusée d’un soldat à l’air sévère à l’aéroport de Damas. Mais son allure et ses manières affectées lui valent aussi d’être agressé à coups de bâton par des voyous de son âge.
Le paysage est plat, jonché d’ordures, implacable. Une balade dans les rues de Homs est l’occasion d’assister à une succession de scènes atroces : des marchands de volailles jettent en tas des poussins morts à même le sol ; les restaurants dégagent une odeur âcre ; les gens marchent le regard fixe, personne ne sourit. Les portraits d’Hafez al-Assad sont omniprésents.
Mais, dans l’ensemble, l’enfance de Riad Sattouf est plutôt enchantée. Ses parents se disputent rarement et sa mère ne le gronde que lorsque sa patience est réellement mise à l’épreuve. Et le petit garçon entretient avec sa grand-mère paternelle une relation qui donne au livre certains de ses moments les plus touchants et inattendus, comme lorsqu’elle se penche vers l’enfant et utilise sa langue pour ôter une poussière de son œil. Chaque spectacle cruel auquel le petit Riad est confronté (tel ce jeune garçon lançant joyeusement des pierres contre le flanc d’un âne) a pour pendant des moments d’authentique tendresse. De la fenêtre de chez ses parents, il observe ainsi une mère en train d’étendre le linge sous une pluie battante, pendant que son bébé joue à ses pieds. Elle le soulève ensuite par une jambe et le couvre de baisers.
L’Arabe du futur partage la douceur (mais pas le cryptoféminisme, ni la sensibilité punk) de l’autobiographie dessinée de Marjane Satrapi, Persépolis, qui retraçait les aventures d’une fille grandissant dans l’Iran postrévolutionnaire. Mais, alors qu’un lien rattachait clairement l’héroïne de Satrapi (une version dessinée de l’auteure jeune) aux protagonistes de la révolution verte de Téhéran en 2009, l’histoire que raconte Sattouf est beaucoup plus triste. Personne, dans L’Arabe du futur, pas même le garçon, ne semble sur le point d’incarner l’une ou l’autre des forces démocratiques aux origines du Printemps arabe. Les gouapes à la solde du régime sont en revanche bien présentes, tout comme les extrémistes religieux, les voleurs, les mercenaires et j’en passe. Pour Riad et son père, l’exil semble la seule voie pour réussir sa vie, de préférence dans un pays aussi lointain que possible. Les deux volumes suivants démentiront peut-être cette impression, mais pour l’instant, tel que Sattouf le dépeint, l’avenir du monde arabe paraît bien lugubre.
Cet article est paru dans Bookforum en septembre 2015. Il a été traduit par Arnaud Gancel.