L’alcool a fait l’Amérique

Les passagers du Mayflower ont-ils accosté au cap Cod, au lieu de la Virginie, comme prévu, parce qu’ils étaient à court de bière ? Est-ce parce qu’ils avaient trop bu que les révoltés de la Tea Party ont déversé des tonnes de thé dans le port de Boston ? À ces questions, Susan Cheever (la fille de l’écrivain John Cheever) répond par l’affirmative. L’essayiste a relu toute l’histoire américaine à travers le prisme de l’alcool. Verdict : « La boisson et les tavernes furent, dès l’origine, aussi indissociables de la vie américaine que les églises et les pasteurs », rapporte la Los Angeles Review of Books. Sans elle, les Pères pèlerins n’auraient probablement jamais vu l’Amérique, car l’eau à bord du Mayflower n’était pas potable. Les puritains auraient été privés de l’un de leurs thèmes de prédilection (les vices de l’alcool). Et les révolutionnaires n’auraient sans doute pas été aussi exaltés. Même la démocratie n’aurait pas eu le même visage : lors de sa première campagne pour l’assemblée de Virginie, le jeune George Washington refusa de payer des tournées pour convaincre les électeurs. Il perdit. Deux ans plus tard, il distribuait 500 litres d’alcool pendant sa campagne. Et remportait l’élection.

Caïn et Abel au Nigeria

Une parabole, un roman d’apprentissage, une tragédie moderne, une métaphore de la faillite du Nigeria et de sa classe politique : le premier roman de Chigozie Obioma est un peu tout cela. Présent dans la dernière sélection du Booker Prize 2015, « Les Pêcheurs » a valu à son jeune auteur les louanges de la presse anglo-saxonne. Les protagonistes, quatre frères, sont issus de l’embryon de classe moyenne qui a vu le jour au Nigeria au début des années 1990. Leur père, un fonctionnaire, nourrit pour eux les plus grandes ambitions. Il veut les voir devenir médecin, pilote de ligne, avocat. Un jour qu’ils pêchent en secret au bord d’une rivière polluée, les quatre garçons surprennent Abulu, un vagabond puant et fou, qui leur fait cette prédiction : Ikenna, l’aîné, sera tué par l’un de ses frères. Dès lors, la tragédie se déroule inexorablement. La suspicion s’installe et la famille part à la dérive après que le père est forcé d’aller vivre loin des siens. Comme le résume le Guardian, « “Les pêcheurs” est une élégie à une promesse non tenue, à un âge d’or gaspillé, qui pourtant garde espoir dans le potentiel rédempteur de la nouvelle génération ».

Lettre morte ?

Régulièrement enterrée (par le télégraphe, le téléphone, le fax…), la lettre va-t-elle succomber au numérique ? Avec l’e-mail, elle se heurte à forte partie. À moins que l’e-mail ne soit que sa prolongation. Comme certains insectes qui se transforment pour survivre, elle serait devenue ce papillon digital, l’e-mail. En témoignerait la touchante déférence des « messageries » envers la symbolique épistolaire (boîtes aux lettres, enveloppes, trombones, etc.). Mais certains nostalgiques, tel Simon Garfield, déplorent « tout ce qui est perdu avec la substitution de l’e-mail à la lettre » (1). À savoir : la « caresse » que représente une missive et surtout la matérialité de la lettre, garantie de son « intégrité intrinsèque ». Car la lettre papier peut  se palper, se triturer, se décortiquer ; on la hume et parfois on la baise, avant de la mettre dans un carton. La main qui l’a écrite est là, face au destinataire. On sait d’où elle a été postée, on peut suivre en esprit son long cheminement postal. L’e-mail, lui, explose soudain à l’écran pour en disparaître aussitôt, aspiré dans les entrailles digitales.

Faut-il se désespérer ? Certes, le timbre, le papier à lettres, l’enveloppe, le facteur, sont menacés, et avec eux les affects ou les symboles qui leur sont attachés. La façon dont le timbre est collé (tête en bas : « Je vous aime »). La qualité du papier. La couleur de l’encre. Le positionnement de la signature (plus elle est petite et rencognée, plus grande la déférence envers le destinataire)… Et correspondre est effet une activité sociale fondamentale, qui a suscité dès l’Antiquité une multitude de traités d’étiquette épistolaire. Les grands esprits, depuis Sénèque et Cicéron, ont souvent utilisé la forme de la lettre pour véhiculer leurs vues sur la vie (des missives évidemment destinées à être recopiées ou lues à haute voix, voire, comme chez Pétrarque, adressées « à la Postérité »). Abélard et Héloïse ont vécu leur correspondance comme un substitut érotique. L’amour a lourdement contribué à l’essor du « roman par lettres », genre littéraire bien commode pour retracer sur une longue durée les étapes du processus amoureux. Et l’e-mail consignerait tout cela à la poubelle ?

D’abord il n’entraîne pas toutes les déperditions dont on l’accuse (les lettres, par exemple, n’étaient pas forcément manuscrites, ni de la main de leur auteur). Et l’e-mail a acquis peu à peu toutes les prérogatives épistolaires : il possède son propre formalisme (manuels d’étiquette à l’appui) et sa propre symbolique ; on peut l’archiver ad aeternam (en principe), le rédiger d’une écriture (presque) manuscrite et même – mais oui – le parfumer ! Quant à ce que Barbey d’Aurevilly appelait l’« art épistolaire », on ne voit pas pourquoi l’e-mail ne pourrait, lui aussi, servir de support à des correspondances dignes de la Marquise ou à des romans épistolaires, nouvelles Nouvelle Héloïse électroniques.

En revanche, c’est vrai, le rapport au temps qu’implique l’e-mail n’est guère compatible avec la patience que suppose une lettre longuement mûrie, lentement calligraphiée et encore plus lentement remise. Érasme disait avoir passé la moitié de sa vie à correspondre. L’aurait-il fait à envoyer des e-mails ?

Ni faim ni guerre

Dans son Mishne Tora, Maimonide croyait pouvoir annoncer un temps où il n’y aurait « ni faim ni guerre, ni jalousie ni dissension ». Ayant fui Cordoue investie par les Berbères almohades, qui entendaient imposer la loi islamique, il gagna le sud de l’Espagne, puis vécut à Fès, séjourna en Palestine et s’installa pour finir en Égypte, où il fut médecin à la cour de Saladin, monarque musulman. Grande figure de la communauté juive du Caire, il y mourut paisiblement en 1204.

Ces dernières décennies, la faim a reculé, mais la FAO compte encore près de 800 millions de personnes souffrant de malnutrition, soit le double de la population mondiale à l’époque de Maimonide. À en croire Steven Pinker, la mortalité due aux guerres a elle aussi tendance à reculer sur le long terme, mais la guerre entre l’Iran et l’Irak, il n’y a pas si longtemps, a fait 1 million de morts, celle qui se poursuit en Syrie en a déjà fait environ 300 000, à peu près autant que les guerres afghanes, et il faut y ajouter les victimes des conflits actuels au Yémen, en Libye, en Irak et ailleurs.

Sur l’échelle de la nécrométrie, discipline méconnue, la guerre occupe une position médiane. Du moins si l’on en croit les chiffres avancés par divers spécialistes et institutions, à prendre avec des pincettes. Ainsi lisait-on récemment dans Nature que « plus de 3,2 millions de décès par an peuvent être attribués aux particules PM2,5, des particules de moins de 2,5 microns de diamètre capables de pénétrer en profondeur dans les poumons ». C’est la pollution aérienne, qui crée des ravages notamment en Chine et dans les pays pauvres urbanisés. L’OMS, qui ne fait pas dans la dentelle, évalue à 7 millions par an le total des morts prématurées dues à la pollution atmosphérique. Plus que le tabac (6 millions). Mais un seul tremblement de terre peut faire plus de 200 000 morts, comme à Haïti en 2010 ou à Sumatra en 2015. Dans un autre genre, les accidents de la route sont la principale cause de mort chez les 15-29 ans à l’échelle de la planète et font plus de 1,2 million de morts par an selon l’OMS.

Et demain ? Et après-demain ? Là intervient une autre discipline, rarement nommée : la risquologie. Peut-on établir une hiérarchie des risques ? Selon quels critères ? À quelle échéance ? Grâce aux joies de la modélisation, cette discipline bat son plein, rémunérant des milliers de chercheurs. Comme le montre le néomalthusien David Rieff dans son dernier livre, elle est profondément marquée par les choix idéologiques des spécialistes. Il entend surtout démasquer l’idéologie optimiste des tenants de la croissance et du progrès technique. De braves fonctionnaires de la Banque mondiale ont récemment avancé que « nous nous rapprochons de l’objectif historique d’en finir avec la pauvreté en 2030 ». L’expérience montre que les spécialistes ont intérêt à se fixer des objectifs plus lointains, quand ils seront eux-mêmes morts, ou à la retraite. Paul Ehrlich l’a illustré à ses dépens, ayant annoncé en 1968 que « dans les années 1970 et 1980 des centaines de millions de personnes mourront de faim en dépit de tous les programmes engagés ». Ehrlich, qui sévit toujours, apparaît rétrospectivement comme le héraut de la moderne risquologie pessimiste, beaucoup plus pratiquée que sa rivale optimiste. Sauf que ses nouveaux adeptes fixent plus sagement l’horizon de leurs modèles à la fin du siècle, voire davantage. « Si rien n’est fait [pour contrer le réchauffement climatique], 600 millions de personnes supplémentaires souffriront de la faim d’ici à 2080 », annonçait sans sourciller un quotidien français en mai dernier. Dans le genre, la palme revient peut-être à un article paru en 2014 dans une revue scientifique à comité de lecture, le Journal of Environmental Economics and Management : « Entre 2010 et 2099, le changement climatique entraînera aux États-Unis un supplément de 22 000 meurtres, 180 000 viols, 1,2 million d’agressions physiques aggravées, 2,3 millions d’agressions physiques simples, 2,2 millions de vols et 580 000 vols de voiture ». De toutes les causes de mort prématurée, le ridicule est la moins documentée.

 

Tous des citoyens romains !

Mary Beard est bien connue outre-Manche. « À tel point qu’en 2013, lorsque le magazine The Oldie l’a élue pin-up de l’année, personne ne demanda de qui on parlait », rappelle Dwight Garner dans les colonnes du New York Times. Professeur d’histoire romaine à l’université de Cambridge, auteure d’une bonne quinzaine d’ouvrages, de séries très populaires sur l’histoire de l’Antiquité classique à la radio et à la télévision britannique et d’un blog aussi combatif qu’intelligent sur le site du Times Literary Supplement, Mary Beard est une vulgarisatrice hors pair, qui a l’art de transmettre son enthousiasme pour l’histoire romaine et d’amener les lecteurs à percer le mystère des textes anciens tout en détricotant au passage les idées reçues.

Son dernier ouvrage, qui remporte un étonnant succès aux États-Unis, ne fait pas exception. Intitulé SPQR, en référence à l’acronyme de la devise romaine Senatus populusque romanus (« le Sénat et le peuple romain »), il s’agit d’une imposante histoire de Rome, depuis sa fondation légendaire par Romulus jusqu’à l’édit de Caracalla, qui étendit, en 212, la citoyenneté à tous les habitants de l’empire.

« Toute histoire de Rome doit affronter la question de savoir comment les Romains – un peuple vivant dans des cabanes de bois sur les bords d’un fleuve boueux d’Italie, entourés de groupes rivaux au moins aussi prospères et cultivés – ont pu bâtir l’un des plus vastes empires de l’Antiquité, et parmi les plus longs de toute l’histoire mondiale, écrit l’historienne américaine Emily Wilson dans The Atlantic. La plupart des récits, y compris ceux des Romains eux-mêmes, ont mis l’accent sur les divisions internes qui ont mené l’empire au déclin et à la ruine, à l’instar du grand historien anglais du XVIIIe siècle Edward Gibbon. Mary Beard, elle, est bien plus intéressée par ce qui a fait la réussite de Rome. »

Bien sûr, sa prospérité reposait sur les butins, tributs et taxes prélevés sur les villes et peuples conquis, ainsi que sur la main-d’œuvre fournie par les esclaves non romains (au IIe siècle avant Jésus-Christ, on amenait dans la cité plus de 8 000 nouveaux esclaves chaque année). Mais les Romains n’étaient pas plus belliqueux que la plupart des autres civilisations de la Méditerranée antique. En revanche, « cette tribu italienne a ceci d’exceptionnel, selon Beard, qu’elle a su conjuguer à l’excellence militaire une conception radicalement ouverte de ce que c’était qu’être romain – allant jusqu’à étendre la romanitas à l’ensemble du monde méditerranéen. Pour elle, poursuit Wilson, l’idée qu’avaient les Romains d’eux-mêmes comme société métissée transparaît dans les légendes fondatrices qu’ils ont forgées ».

L’Énéide de Virgile célèbre le héros troyen qui fonda la cité – un étranger qui, même s’il tua quelques habitants du cru, unifia aussi les tribus en guerre. Et, sans minimiser la violence et l’horreur des histoires de Romulus et Rémus ou de l’enlèvement des Sabines, Mary Beard montre comment le viol de masse fut narré par les Romains eux-mêmes non seulement comme la preuve de la virtus et de l’agressivité romaines, mais aussi comme une façon de créer une société mélangée ». Les Romains furent ainsi les pionniers d’une conception révolutionnaire de la citoyenneté. « L’idée selon laquelle une personne pouvait être un citoyen, même partiel, d’un lieu où il n’avait jamais mis les pieds, était sans précédent », explique encore Emily Wilson. Tout comme celle d’avoir une double identité : romaine et sicilienne, romaine et grecque, romaine et hispanique, romaine et gauloise, romaine et anglaise, etc.

Fille d’elle-même

« J´étais son enfant à lui et son enfant à elle, pas leur enfant à eux. » Longtemps, la fille du cinéaste Ingmar Bergman et de l’actrice Liv Ullmann a rechigné à évoquer son enfance. Linn Ullmann voulait d’abord exister par et pour elle-même, comme écrivain. A-t-elle fini par se sentir plus sûre d’elle et de sa place ? Toujours est-il que « Les inquiets », son septième livre, eut pour point de départ des entretiens enregistrés avec Ingmar Bergman. Père et fille avaient le projet d’écrire un roman à quatre mains. Lui est mort. Elle a décidé de poursuivre. Entre Mémoires et autofiction, elle raconte les étés sur l’île de Fårö, la famille impossible, les voyages de Liv, l’angoisse de la petite fille quand la mère n’appelait pas à l’heure convenue, les crises de nerfs, les calmants. « La voix de Bergman résonne », note le quotidien norvégien Verdens Gang. Mais c’est surtout Ullmann, « sa langue, sa capacité à tout faire vibrer », qui impressionne.

L’isolationnisme meurtrier de l’Amérique

Qui a gagné la guerre de 1914-1918 ? Les États-Unis, et eux seuls, répond sans ambages l’historien britannique Adam Tooze. Une victoire paradoxale, que l’Amérique n’a d’abord pas souhaitée et dont elle n’assumera pas les conséquences politiques. « Ce que voulait Wilson, c’était une hégémonie globale. Une domination qui passait par l’instauration d’un nouvel ordre capitaliste – à même de garantir à la fois la paix et la prééminence économique américaine », écrit A. Shucker dans le Wall Street Journal.

En 1914, l’Amérique est une « non-entité » sur le plan international. Son gouvernement, isolationniste, est tiraillé entre l’influence britannique et celle de la puissante immigration allemande. Mais la population soutient les Alliés.

Tout bascule en 1916. « C’est le moment crucial où les Alliés n’ont plus d’argent », explique A. Shucker, et où l’Allemagne lance « ses sous-marins dans une campagne suicidaire contre le commerce transatlantique, obligeant Wilson à sortir de sa neutralité désapprobatrice ». 1916 est aussi l’année symbolique où « la production américaine dépasse pour la première fois celle de l’Empire britannique ». Wilson décide d’intervenir, mais pas comme les Alliés le souhaitent : tandis qu’ils exigent (stupidement, selon Tooze) une victoire complète sur l’Allemagne, Wilson ne vise que la paix. Et l’Amérique prépare un après-guerre à sa façon : « Le “meilleur des mondes” commencerait par la soumission de toutes les puissances européennes agenouillées aux pieds des États-Unis érigés triomphalement au rang d’arbitre neutre », écrit l’auteur, paraphrasant l’homme d’État.

Comme on le sait, le « nouvel ordre international » envisagé fera long feu. Pourtant, « ce projet aurait pu aboutir », dit le Financial Times. En 1925, les tensions se sont apaisées en Europe, et même l’Union soviétique réintègre le concert des nations, orchestré par la SDN nouvellement créée. Ce système volera en éclats en moins de vingt ans. Parce que, selon Tooze, les États-Unis ont torpillé le système embryonnaire de résolution des conflits qu’ils avaient eux-mêmes encouragé en se tenant à l’écart de la SDN, et laissé l’Europe, pressée par eux de rembourser sa dette à Wall Street, acculer l’Allemagne. Dans la London Review of Books, Margaret MacMillan qualifie la thèse d’Adam Tooze d’« originale mais provocatrice, à la limite du tendancieux ». Mais elle ajoute : « On ne peut s’empêcher cependant de se demander ce qui se serait passé si les États-Unis, la France et le Royaume-Uni avaient fait front commun d’abord contre Mussolini, puis contre Hitler ».

Balle de match à la Renaissance

En 1451, l’évêque d’Exeter, Edmund Lacy, rédigeait un texte pour menacer d’excommunication tous ceux qui s’aventureraient à jouer au « tenys ». « L’interdiction de Lacy faisait suite à une partie jouée entre des novices et les jeunes d’un village de l’évêché, qui ne s’était pas très bien terminée », rapporte Carles Geli dans El País. Le « tenys » d’alors se jouait en effet sans filet et avec violence.

C’est en faisant des recherches sur l’origine de ce sport que l’écrivain mexicain Álvaro Enrigue eut l’idée d’un roman aussi original que virtuose, Mort subite, lauréat du prestigieux prix Herralde lors de sa sortie en espagnol en 2013. La scène inaugurale a de quoi surprendre : le 4 octobre 1599, à midi tapant, sur les courts de tennis de la Piazza Navona, à Rome, deux hommes s’apprêtent à défendre leur honneur à coups de raquette. Le premier est un poète espagnol dont les vers traverseront les siècles, voyou et criminel à ses heures. Le second est le plus prisé et le plus canaille des peintres italiens, joueur de tennis confirmé (qui tua son adversaire, un certain Ranuccio Tomassoni, lors d’une partie-duel comme celle-ci en 1606). Les trois sets de ce match imaginaire entre Quevedo et le Caravage, et le mystère qui entoure les raisons de leur affrontement, forment le cœur de ce prodigieux récit, où il est aussi question des destins de Cortés et de l’Empire aztèque, des errements matrimoniaux d’Henri VIII et des intrigues de la papauté romaine pour mieux explorer ce moment charnière de l’histoire que fut la Renaissance.

Car à travers Quevedo et le Caravage, ce sont « deux versions de la modernité qui s’affrontent », au moment même où celle-ci fait son irruption sur le théâtre du monde. « D’un côté, le Caravage, avec une idée de l’art plus proche d’Andy Warhol que de Michel-Ange, homosexuel déclaré, condamné à mort par le pape et représentant d’une Contre-Réforme qui veut en finir avec le maniérisme, écrit Geli dans El País. De l’autre, Francisco de Quevedo, plus strict, marqué par la rigidité et le poids de l’Empire espagnol. »

Le match reflète deux postures, deux manières d’affronter un monde changeant et fou, « où un mercenaire français peut voler les tresses de la tête décapitée d’Anne Boleyn, où le pape Pie IV (père de famille et grand amateur de tennis) peut dresser des bûchers à travers l’Europe, où un évêque du Michoacán peut prendre L’Utopie de Thomas More au pied de la lettre et où Caravage lui-même peut soudain multiplier par dix le prix de ses œuvres, comme s’il s’agissait d’une star du rock de l’époque ».

Riad Sattouf, l’enfant des désillusions arabes

Au moment où les forces politiques les plus ambitieuses du Moyen-Orient semblent se transformer chaque jour davantage en groupes messianiques et apocalyptiques, à qui (ou à quoi) ressemblera « l’Arabe du futur » ? Le dessinateur français Riad Sattouf laisse la question en suspens à la fin de sa BD autobiographique, qui a un faux air de Maus. Le petit garçon blond au cœur du récit est, comme la plupart des mouvements politiques et culturels qui façonnent sa destinée, profondément perturbé. On le découvre tout d’abord émerveillé, puis troublé et enfin mis en danger par l’enthousiasme aveugle de son père pour les dictatures pseudolaïques et cryptosocialistes de Kadhafi en Libye et d’Hafez al-Assad en Syrie.

Premier volume d’une trilogie, L’Arabe du futur, sous-titré Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984) est paru en France en mai 2014 (1). Traduit dans une quinzaine de langues, l’ouvrage vient de l’être en anglais. Quand l’histoire commence, Sattouf a 2 ans et vit à Paris avec sa mère, une Bretonne, et son père, un Syrien de Homs. En France, dans la rue, de parfaits inconnus tombent sous le charme du petit garçon et de ses adorables boucles blondes. Puis, quand la famille part s’installer en Libye, les enfants du quartier traitent Riad en extraterrestre, bizarre mais inoffensif. Mais quand les Sattouf déménagent à nouveau pour aller vivre en Syrie, la fascination passive cède la place à l’hostilité ouverte : ses propres cousins tentent de tabasser Riad dès qu’ils en ont l’occasion.

Pendant que le garçon apprend progressivement à maîtriser l’art violent de l’injure en arabe, le lecteur s’avise que ses cousins le couvrent d’insultes des plus grossières : « Sale Juif », « J’nique le père de la mère à ta mère », « Nique ton Dieu », « Dégage, rentre en Israël ! » Ces bordées sont surtout déclenchées par sa chevelure blonde, sans oublier l’insondable ignorance de ces gamins et leur propension à la violence. Le tome 1 s’achève au moment où le père de Riad insiste pour que son fils soit inscrit à l’école en Syrie – avec une inconscience qui tient moins à une forme de vanité personnelle ou d’égarement idéologique qu’à une foi étonnamment aveugle en un système éducatif devenu l’une des grandes plaies de notre monde. « L’Arabe du futur, il va à l’école ! » explique-t-il. Son fils, lui, tremble de peur, persuadé que ses cousins le tueront dès qu’il entrera en classe. L’Arabe du futur est condamné.

 

Pendant dix ans, jusqu’en 2014, l’auteur a signé chaque semaine dans Charlie Hebdo une BD intitulée La Vie secrète des jeunes, où se mêlaient rencontres de hasard, conversations volées et anecdotes insolites tirées de la vie quotidienne. Mais L’Arabe du futur ne présage en aucune manière du massacre du 7 janvier 2015. Au contraire, le projet de Sattouf apparaît d’autant plus important et séduisant que l’enfance vagabonde de l’auteur est relativement terre à terre et certainement pas prophétique. Par sa relecture tendre du passé récent, l’album offre une préhistoire du moment présent – le début de l’ère de l’État islamique ? – qui glace le sang. Cette première partie de la trilogie s’achève trente ans avant qu’Abou Bakr al-Baghdadi n’entreprenne de restaurer le califat sous forme de secte meurtrière. Mais elle montre à quel point les despotes militaires de la région, en particulier Kadhafi et les Assad, se sont rendus complices de l’essor de ces groupes extrémistes.

Riad Sattouf évoque de manière touchante l’admiration d’un fils pour son père et la manière dont elle commence à s’effriter. En Libye, à la vue d’un dessin de son père représentant une Mercedes aux roues carrées, le petit garçon prend conscience qu’il dessine bien mieux que papa. (Ses dons artistiques seront repérés plus tard en France, ce qui inquiète sa grand-mère : « Surdoué ? J’espère pas… Ils sont malheureux les surdoués… Au début ça va, puis ils finissent débiles… »)

 

L’enfant commence aussi à remarquer le fossé croissant entre le rêve nationaliste arabe auquel son père croit tant et la réalité de paysages et de pays entiers gémissant sous le poids des bâtiments bancals et inachevés. Vue à travers les yeux d’un enfant, la Libye de Kadhafi est une société étrange et rétrograde. Sattouf note l’omniprésence du Livre vert, l’évangile politique du Guide, et les discours-fleuves qu’il prononce à la télévision, en grand uniforme. Il évoque, en parallèle, le chaos ambiant : les ruines romaines à l’abandon, les chantiers à l’arrêt, les queues interminables devant les coopératives alimentaires (où les bananes sont la seule denrée disponible pendant des semaines), les logements gratuits qui ne ferment pas à clé, les familles errantes de squatteurs potentiels. La Syrie d’Assad, à côté, est une horreur – une zone crépusculaire où règnent la corruption, la paranoïa des services de sécurité, les trahisons familiales et tribales, les réservoirs pollués et les raffineries qui crachent la fumée. Sur cette toile de fond, le petit Riad voit les enfants faire leurs besoins dans la rue, un garçon pisser contre le bec d’une fontaine publique ; et, partout, les hommes qui se battent, le désespoir qui monte.

Les parents de Riad se sont rencontrés à Paris, pendant leurs études. Son père était venu là pour échapper au service militaire syrien et se préparer à une carrière universitaire. Il courtise la jeune Française avec un mélange d’entêtement et d’inconscience (parlant mal la langue, il ne comprend pas quand elle lui demande encore et encore de la laisser tranquille). Elle finit donc par succomber, dans une large mesure par politesse. Mais, une fois mariés et parents de deux enfants, ils forment une famille épanouie. Quand le père de Riad rejette une offre d’Oxford pour prendre un poste de professeur associé à Tripoli, son épouse accepte de faire ses malles avec leur premier enfant. Et les voici tous trois partis pour l’aventure.

Ils ont vite l’occasion de comprendre que leur vie en Libye sera étrange. Les Sattouf rentrent un soir chez eux après une journée de balade pour découvrir qu’une autre famille s’est installée dans leur appartement. « Mais, mon frère, je suis chez moi ! proteste le nouvel occupant. La maison était vide… Le Guide a donné le droit à tous les citoyens d’habiter les maisons inoccupées, tu sais bien. » Le père de Riad menace bien d’appeler la police, mais l’homme est policier… Il ne lui reste plus qu’à prendre avec lui sa femme, son fils et leurs affaires pour se mettre en quête d’un autre appartement vide. La petite famille finit par le dénicher dans un immeuble presque abandonné d’un ghetto pour expatriés. Là, dans les couloirs, sur les paliers, dans les halls d’entrée, le garçon se fait quelques amis, apprend des chansons patriotiques et joue avec un pistolet en plastique. Malgré le style dépouillé de ses dessins, Sattouf y glisse quantité d’éléments contextuels. Et nous voilà briefés en un tournemain sur l’essor et le déclin du nationalisme arabe, le coup d’État non violent de Kadhafi contre le roi Idris, l’ancien monarque libyen, les guerres israélo-arabes de 1967 et 1973 et la manière dont elles ont affecté la psyché arabe.

En 1985, la révolution de Kadhafi commence à dérailler : les Libyens reçoivent l’ordre d’échanger leurs professions, les enseignants devant prendre la place des employés, les employés celle des ouvriers, etc. C’est le moment où le père de Riad, un dilettante s’agissant des dures réalités de la politique, décide qu’il est temps de partir. (Sa femme a déjà perdu son emploi de journaliste à la radio pour avoir eu un fou rire en essayant de lire à l’antenne un compte rendu surréaliste des nouvelles du jour.) Parfait exemple de la manière dont le Guide libyen dilapidait les ressources du pays, enrichissant jusqu’aux plus petits fonctionnaires par un système de fuite des capitaux, un salaire coquet est versé à l’intention du père de Riad sur un compte offshore au Royaume-Uni, somme qu’il récupère un peu plus tard, à l’occasion d’un séjour prolongé en France.

À son retour de Libye, la famille s’accorde quelques vacances sur la côte bretonne et loge dans une vieille maison de pêcheurs, chez la grand-mère maternelle de l’auteur. Mais son père part un peu à la dérive : il se laisse pousser la moustache, offre un pistolet en plastique à son fils et se convainc peu à peu que des fantômes hantent la maison. Pendant ce temps, sa mère tombe enceinte d’un petit frère.

Peu après la naissance de Yahya, les Sattouf repartent, cette fois vers la Syrie. Où le quatuor arrive en plein drame familial : l’oncle paternel de Riad a vendu des terres qui appartenaient à son frère, provoquant un conflit entre les deux hommes et leurs fils. (Bien sûr, nul ne demande l’avis des femmes : dans le monde que décrit le dessinateur, elles se contentent de manger les restes et de se taire.) Sattouf, toujours blond, toujours délicat, parlant français avec un accent distingué, suscite la réaction amusée d’un soldat à l’air sévère à l’aéroport de Damas. Mais son allure et ses manières affectées lui valent aussi d’être agressé à coups de bâton par des voyous de son âge.
Le paysage est plat, jonché d’ordures, implacable. Une balade dans les rues de Homs est l’occasion d’assister à une succession de scènes atroces : des marchands de volailles jettent en tas des poussins morts à même le sol ; les restaurants dégagent une odeur âcre ; les gens marchent le regard fixe, personne ne sourit. Les portraits d’Hafez al-Assad sont omniprésents.

Mais, dans l’ensemble, l’enfance de Riad Sattouf est plutôt enchantée. Ses parents se disputent rarement et sa mère ne le gronde que lorsque sa patience est réellement mise à l’épreuve. Et le petit garçon entretient avec sa grand-mère paternelle une relation qui donne au livre certains de ses moments les plus touchants et inattendus, comme lorsqu’elle se penche vers l’enfant et utilise sa langue pour ôter une poussière de son œil. Chaque spectacle cruel auquel le petit Riad est confronté (tel ce jeune garçon lançant joyeusement des pierres contre le flanc d’un âne) a pour pendant des moments d’authentique tendresse. De la fenêtre de chez ses parents, il observe ainsi une mère en train d’étendre le linge sous une pluie battante, pendant que son bébé joue à ses pieds. Elle le soulève ensuite par une jambe et le couvre de baisers.

L’Arabe du futur partage la douceur (mais pas le cryptoféminisme, ni la sensibilité punk) de l’autobiographie dessinée de Marjane Satrapi, Persépolis, qui retraçait les aventures d’une fille grandissant dans l’Iran postrévolutionnaire. Mais, alors qu’un lien rattachait clairement l’héroïne de Satrapi (une version dessinée de l’auteure jeune) aux protagonistes de la révolution verte de Téhéran en 2009, l’histoire que raconte Sattouf est beaucoup plus triste. Personne, dans L’Arabe du futur, pas même le garçon, ne semble sur le point d’incarner l’une ou l’autre des forces démocratiques aux origines du Printemps arabe. Les gouapes à la solde du régime sont en revanche bien présentes, tout comme les extrémistes religieux, les voleurs, les mercenaires et j’en passe. Pour Riad et son père, l’exil semble la seule voie pour réussir sa vie, de préférence dans un pays aussi lointain que possible. Les deux volumes suivants démentiront peut-être cette impression, mais pour l’instant, tel que Sattouf le dépeint, l’avenir du monde arabe paraît bien lugubre.

 

Cet article est paru dans Bookforum en septembre 2015. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

French prostitution

En voyant la rétrospective du musée d’Orsay sur la prostitution, l’automne dernier, l’écrivain anglais Julian Barnes s’est demandé ce qu’aurait pu donner une exposition à Londres fondée sur le même principe : montrer et interpréter les représentations de la prostitution de 1850 à 1910. « Peut-être deux salles », où l’on verrait le tableau très sage du préraphaélite Holman Hunt L’Éveil de la conscience, montrant un homme assis devant un piano avec sa maîtresse sur les genoux, les deux bourgeoisement habillés ; Trouvée noyée de George Watt, montrant le cadavre d’une femme également tout habillée échoué près du pont Waterloo (suicidée pour échapper à la honte) ; Passé et présent, d’Augustus Egg, un triptyque illustrant la déchéance de la femme adultère – toutes des œuvres des années 1850. Puis, sautant un demi-siècle, des toiles plus réalistes de Walter Sickert, montrant une femme nue sur un lit en désordre (deux étaient à Orsay). Ce serait une « exposition passablement monotone : choquée, moraliste, pieuse et réservant sa sympathie au thème du sauvetage de la femme déchue », écrit Barnes dans la London Review of Books. Au contraire, « les tableaux français traduisent une grande diversité d’inspiration : réalistes, empathiques, tendres, festifs, farceurs, satiriques, glamour, érotiques, voyeuristes, masturbatoires, rarement moralistes ou dissuasifs ». L’exposition britannique, imagine Barnes, aurait été organisée « sur l’idée de la chute : celle de la virginité (conduisant peut-être à un enfant illégitime) ou du mariage ; la chute dans la prostitution, et la chute dans la rivière. Tandis que l’armature thématique de l’exposition française est l’ascension […]. Aujourd’hui les filles rêvent de devenir top models […]. À l’époque, ici, elles rêvaient d’être de grandes horizontales [en français dans le texte] ».

Barnes a été fasciné par le portrait que fit Amaury-Duval de Mme de Loynes, une demi-mondaine née Jeanne Detourbay, représentée jeune, « habillée comme si elle posait pour Ingres », avec « un visage d’une grande beauté, respirant la détermination. Flaubert, son ami de longue date, écrit qu’elle avait la grâce d’une panthère. Elle en avait aussi la férocité. Il y a quelque chose de presque carnivore dans la manière dont elle vous regarde. Voilà une femme qui sait exactement ce qu’elle veut et comment l’obtenir ». Quant à l’Olympia de Manet, Julian Barnes la revoyait pour la énième fois, mais jamais elle ne lui avait fait un tel effet : « À commencer par sa taille. […] On comprend à quel point il était audacieux de sa part de peindre sa courtisane si grande et si nue. Et puis – en raison du contexte, qui nous faisait tous, certes à distance, des clients de la prostitution – je ne me suis jamais senti à ce point inspecté par Olympia : par la courtisane elle-même, par sa servante noire, par le chat noir dans le coin en bas à droite. Nous savons pourquoi tu es là, semblent-ils tous dire : tu ne peux nous abuser. » L’incarnation de cette forme d’ascension sociale, rappelle-t-il, c’était la Païva, « probablement la courtisane ayant connu la plus belle réussite financière du siècle. Née de parents polonais dans un ghetto à Moscou, elle est devenue la femme d’un marquis portugais puis d’un comte prussien qui lui a offert un hôtel particulier sur les Champs-Élysées. Évoquant son escalier, le dramaturge François Ponsard écrivit : “Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés.” Invités à ses réceptions, Renan, Taine, Gambetta, Gautier et les frères Goncourt ont monté les marches de cet escalier ».

Barnes cite ce passage d’une lettre envoyée par Flaubert à son amante Louise Colet en 1853 : « C’est peut-être un goût pervers, mais j’aime la prostitution et pour elle-même, indépendamment de ce qu’il y a en dessous. Je n’ai jamais pu voir passer aux feux du gaz une de ces femmes décolletées, sous la pluie, sans un battement de cœur […]. Il se trouve, en cette idée de la prostitution, un point d’intersection si complexe, luxure, amertume, néant des rapports humains, frénésie du muscle et sonnement d’or, qu’en y regardant au fond le vertige vient, et on apprend là tant de choses ! Et on est si triste ! Et on rêve si bien d’amour ! »