La Parisienne s’exporte bien

La France exaspère, mais la Française fascine. Comment fait-elle pour être si chic et si naturelle à la fois, épouse sexy, femme active et mère tout en même temps ? Outre-Atlantique, elle est devenue un genre littéraire à elle seule : depuis quelques années, les livres tentant de percer son secret se multiplient. « Alors que la culture populaire est de plus en plus dominée par la beauté plastique standardisée et les célébrités vulgaires, l’idée de la Française, cette emmerdeuse distante, chimérique et raffinée, est plus importante que jamais, non seulement pour le monde extérieur mais pour les Français eux-mêmes, écrit Lisa Armstrong dans le Daily Telegraph. À une époque d’excès, la Française incarne une sorte d’abstinence – mais aussi un noble refus du compromis sur la qualité, ainsi que la résistance à la vulgarité. Le point commun de tous ces livres, c’est que leurs auteurs ne se feraient jamais prendre à porter des jeans embellis de manière clinquante, trop de maquillage ou à falsifier quoi que ce soit. »

L’un des derniers ouvrages en date recentre le problème sur la quintessence de la Française, à savoir la Parisienne. How to Be a Parisian Wherever You Are a la particularité d’avoir été écrit par des Françaises, mais de ne pas être paru en France. Il a été rédigé en français, traduit en anglais, publié par Random House et a connu un immense succès aux États-Unis avant d’essaimer dans d’autres pays anglo-saxons, mais aussi au Japon, en Russie, et surtout en Allemagne où, comme le rapporte Susanne Mayer, du Zeit, « en quelques jours, il s’est hissé à la troisième place de la liste des meilleures ventes ». On y apprend que la French manucure est l’exact opposé du French chic ; que lorsqu’on veut évoquer La Recherche du temps perdu de Proust, mieux vaut parler tout simplement de « La Recherche » ; que l’astuce pour se poser en bonne cuisinière sans passer sa vie aux fourneaux est de « maîtriser parfaitement deux recettes ».

Susanne Mayer a été sensible au petit chapitre consacré à la mère française, qui « devrait faire l’objet d’une publication à part qu’on distribuerait dans les salles d’accouchement » d’outre-Rhin. Dans un pays où la plupart des femmes renoncent à travailler pour s’occuper de leur progéniture ou à avoir des enfants pour continuer à travailler (voir « Tout sur la mère », Books, été 2011), le modèle français de la mère active a bien du charme. La Française « réussit le tour de force d’être à la fois une maman aimable et égoïste. Elle ne renonce pas à son style de vie branché, elle ne renonce en fait à rien. »

Le singe paternel

C’est l’une des scènes les plus bouleversantes de l’Iliade : Hector, avant de repartir au combat, rend visite à sa femme. Son casque, surmonté d’un impressionnant cimier, effraie son fils. Le héros le retire pour prendre l’enfant dans ces bras. Ce geste résume, à en croire Luigi Zoja, l’ambivalence de la figure du père dans la culture occidentale : à la fois mâle guerrier et protecteur bienveillant.

Dans son étude qui a fait date mais restait inédite en français, le psychanalyste italien montre que ce statut particulier du père est le propre de l’humanité. « La nature a doté le mâle de la seule capacité de féconder la femelle, non de celle de veiller sur sa progéniture », explique-t-il dans un entretien à la revue en ligne Le parole e le cose. Autant le lien de l’enfant avec sa mère est dicté par des impératifs biologiques, autant celui qui l’unit au père est une réalité avant tout culturelle. « La paternité est fondamentalement une adoption », affirme Luigi Zoja, qui, dans son ouvrage, retrace l’évolution de l’image de la figure paternelle à travers l’histoire.

Au cœur de l’État islamique

Depuis quelques mois, les ouvrages sur Daech se multiplient sur les tables des libraires. Plusieurs d’entre eux se concentrent sur le versant européen du problème et s’efforcent d’expliquer l’attrait qu’exerce l’organisation sur de nombreux jeunes Occidentaux. D’autres retracent l’histoire complexe du groupe. L’essai du journaliste Michael Weiss et du chercheur Hassan Hassan relève de la seconde catégorie. Les auteurs ont interrogé « des responsables militaires américains et locaux, des agents du renseignement, d’anciens espions syriens ayant fait défection et, ce qui est le plus fascinant, des Syriens ayant rejoint l’EI », souligne Robin Yassin-Kassab dans le Guardian.

Si la raison immédiate de la montée en puissance de Daech est bien connue (en particulier le rôle d’Assad, qui a permis délibérément aux groupes extrémistes sunnites de traverser la Syrie pour aller déstabiliser l’Irak sous occupation américaine), des zones d’ombre continuent d’entourer la manière dont l’organisation exerce concrètement son pouvoir. D’où l’intérêt des analyses de Weiss et d’Hassan sur l’adaptation progressive de l’EI au jeu complexe de la politique tribale. Daech, résume Steve Negus dans le New York Times, « a tiré les leçons des revers subis face aux tribus irakiennes. L’hostilité du groupe envers un système économique fondé sur des relations patron-client avait été source de conflits. Pour éviter cet écueil, la branche syrienne accorde depuis le début une certaine autonomie aux tribus, leur permettant de pratiquer la contrebande et d’autres activités économiques ». En contrepartie, celles-ci laissent volontiers aux djihadistes le soin de faire la police et d’arbitrer les conflits en dernier recours : « Elles apprécient, écrit Negus, sa capacité à maintenir l’ordre et à contenir le banditisme. D’ailleurs, la passion du groupe terroriste pour les exécutions capitales s’étend à ses propres membres quand ceux-ci sont convaincus de corruption. »

« Enquête pointue et agréable à lire », selon Yassin-Kassab, l’ouvrage de Weiss et Hassan présuppose toutefois chez son lecteur une connaissance approfondie des questions traitées. Conséquence, le récit « saute régulièrement d’un point à un autre et s’autorise parfois des généralisations sur la foi d’un seul avis d’expert », commente pour sa part Steve Negus.

La dernière vraie rue de Paris

Grâce à la France, le genre littéraire anglo-saxon du récit de voyage a engendré un fructueux sous-genre : la description, par des résidents de fraîche date, des incongruités de la vie quotidienne dans l’Hexagone. Elaine Sciolino s’essaie à l’exercice. Cette ancienne correspondante à Paris du New York Times, qui a déjà remporté un certain succès avec La Séduction (des Français et des Françaises), prend cette fois pour terrain d’étude la rue des Martyrs, dans le 9e arrondissement – « la seule rue de Paris », plaide-t-elle.

Pourquoi celle-là, parmi les 6 200 que compte la capitale ? De l’aveu même de l’auteure, la rue des Martyrs n’est ni la plus spectaculaire, ni la plus belle, ni la plus longue de Paris. Mais c’en est « la dernière vraie rue ». Miraculeusement préservée des « transpercements » du baron Haussmann, la rue des Martyrs est en effet restée dans son jus, « petit village qui résiste encore à la globalisation qui aplanit Paris aussi sûrement qu’un bulldozer dont les freins auraient lâché ». Ce qui veut dire, en termes de matière première littéraire, que c’est une mine de rencontres, de personnages caractéristiques, d’anecdotes significatives. « Là où les gens voient une rue, moi je vois des histoires. »

La rue des Martyrs n’est pourtant pas démunie d’atouts historiques. Qui sont en effet ces martyrs éponymes ? Saint Denis, premier évêque de Paris au IIIe siècle, décapité en compagnie de ses acolytes, Rustique et Éleuthère, et qui s’en serait allé, sa tête sous le bras, jusqu’à sa tombe ? Ou bien les victimes de la Terreur qui empruntaient elles aussi cette voie pour aller à la guillotine ? Ou encore les communards descendant de Montmartre pour leur dernier combat ? À moins qu’il ne s’agisse de martyres riveraines plus récentes – en l’occurrence, les jeunes élèves juives de l’école Edgar-Quinet, disparues lors de la rafle de juillet 1942 ?

Mais en dépit de son nom, la rue des Martyrs n’est pas condamnée à la tragédie. Thomas Jefferson venait y rejoindre une maîtresse, tout comme Théodore Géricault, victime à cette occasion sur les pavés de la rue pentue d’une chute de cheval qui lui sera fatale. Paul Léautaud a connu là les premiers émois de sa sexualité complexe, la Nana d’Émile Zola ceux du lesbianisme, et Allan Kardec ses premiers élans spirites. Une foule d’artistes désargentés ont vécu ou se sont nourris – et surtout abreuvés – dans les gargotes de la rue, notamment la Brasserie des Martyrs, qui fut le QG de la bohème parisienne avant que celle-ci ne déménage vers Montparnasse.

Pour Elaine Sciolino, ce qui distingue cette rue, ce n’est pas son histoire mortifère mais ses commerces bien vivants, tous « les petits marchands et artisans traditionnels à la ténacité desquels l’endroit doit d’avoir préservé tout son caractère ». Forte de sa légitimité de petite-fille d’épicier sicilien, Sciolino parvient à pénétrer les secrets des commerçants – culinaires (morue fraîche plus pistou, le mariage parfait, selon le poissonnier) comme sentimentaux (le boucher rêve lui aussi du mariage parfait, mais avec ses horaires… ).

Sa lignée épicière n’est pas la seule légitimité dont l’auteure puisse se prévaloir. Comme journaliste et comme étrangère, elle s’autorise à poser un regard neuf sur un spectacle familier pour les autochtones. Les Parisiens de toujours trouveront néanmoins dans ces pages de réjouissants détails inédits. Ils pourront surtout revisiter les clichés les concernant – mais attention, seulement les plus positifs, ou presque, car Elaine Sciolino est bienveillante, authentiquement francophile et francophone. Une infructueuse chasse à la souris dans son appartement provoque ainsi ce constat amène : « J’aurais dû savoir que, depuis La Fontaine, les Français aiment les rongeurs ! » L’intérêt des riverains pour leur rue lui suggère cette autre réflexion, moins bienveillante : « Les Français sont obsédés par l’histoire, en partie par authentique affinité avec le passé, en partie par désir de raviver leur grandeur perdue. » Un antiquaire juif fait-il un peu le mystérieux ? « Les Français sont plein de révérence pour la laïcité républicaine, ce qui les incite à garder pour eux-mêmes leurs sentiments religieux. » Et enfin, oui, on trouve bien sûr chez les Parisiens – en l’occurrence, parmi les membres d’un cercle de lecture au café du coin – des « maîtres ès séduction verbale, qui combinent passion et politesse pour commencer une conversation dont le terme demeure imprévisible ». Ces vingt chapitres plutôt amusants permettent au lecteur français (anglophone en attendant une traduction) de procéder à l’état des lieux des idées reçues le concernant. Pas inintéressant, à l’heure où l’on prétend que la mondialisation aplatit non seulement les vieux quartiers de Paris mais aussi les spécificités nationales.

Citizen Trump

Pas une semaine ne passe sans que la « conjoncture Donald Trump », comme l’appellent parfois des républicains angoissés et des journalistes perplexes, ne génère un peu plus d’angoisse et de perplexité. Lors du premier débat télévisé de la campagne, retransmis le 6 août dernier par Fox News, sa performance n’a pas été jugée particulièrement exceptionnelle (1). Alors quand le lendemain, sur CNN, il a fait référence au cycle menstruel de Megyn Kelly (l’animatrice du débat), tout le monde s’est imaginé que ce dérapage allait l’achever : c’était la quatrième dose de poison qu’il s’inoculait ainsi. (2) Mais, comme Raspoutine, Trump a survécu à chacune d’elles. (3) Et il a conservé sa confortable avance sur ses rivaux.

Après quoi le milliardaire a tenu, le 11 août, sa première vraie conférence de presse de campagne, dans une petite ville du Michigan. Il y a fait, comme toujours, la part belle à l’autoglorification. Mais il a aussi apporté la démonstration qu’il était capable de débattre des grands enjeux et des questions de politique générale à peu près aussi bien que la plupart des candidats républicains. La barre n’est pas bien haute, sans doute. Il n’empêche : Donald Trump n’a eu aucun mal à la franchir.

Dix jours plus tard, le 21 août, il organisait un grand rassemblement dans un stade de football universitaire à Mobile, dans l’Alabama. Une localité qui, pour ce natif du Queens vivant au cœur de Manhattan, était probablement terra incognita. Il a rempli moins de 30 000 places sur 40 000, mais preuve était faite qu’il pouvait réussir à mobiliser, jusque dans les tréfonds de la « Bible Belt » (4), une foule qu’aucun autre candidat républicain ne pourrait espérer séduire. Et à présent que commencent les scrutins, la réalité est la suivante : il n’existe qu’une réponse crédible à la question de savoir qui mène la course à l’investiture républicaine.

D’un côté, il faut le reconnaître : il semblait jusqu’ici impossible de croire que les leaders politiques et les journalistes devraient un jour prendre au sérieux l’hypothèse Trump. Pendant des semaines, après l’annonce de sa candidature le 16 juin 2015, tous les experts ont estimé avec une belle unanimité que la baudruche se dégonflerait assurément un jour ou l’autre. Lesdits experts épluchaient les sondages et en extirpaient des chiffres semblant annoncer la mort politique imminente du milliardaire. Au demeurant, certains cadres inquiets du parti continuent de se consoler grâce aux enquêtes montrant qu’une majorité de sympathisants républicains doutent qu’il soit investi.
D’un autre côté, force est de se le demander : Trump n’est-il pas l’aboutissement logique de l’évolution imprimée au Parti républicain, évolution qui remonte aux présidences Clinton et Bush mais est devenue plus visible encore sous l’administration Obama ? Deux forces animent, plus que toute autre, le conservatisme actuel. D’abord, un ressentiment culturel et racial répandu dans la population majoritairement blanche et vieillissante que le Grand Old Party (GOP) [surnom du Parti républicain] tend de plus en plus à représenter : ressentiment contre une Amérique qui change et aux mœurs sexuelles plus libres, contre les immigrés à la peau basanée, contre les locataires de la Maison-Blanche, contre les homosexuels, contre le politiquement correct, contre les « assistés », et j’en passe. Ensuite, il y a ce qu’on pourrait appeler le spectacle : la montée en puissance inexorable d’une rhétorique toujours plus belliqueuse, toujours plus outrée (et outrancière). D’abord promue par des animateurs de radio tels que Rush Limbaugh (5), elle essaime à présent sur d’innombrables sites Internet, podcasts et autres Twitter. Un courant irrépressible, perfectionné depuis des années par Fox News, conduit à traiter et à analyser l’actualité politique comme s’il s’agissait à la fois d’une guerre, d’un sport et d’un divertissement.

Il se trouve que Trump est le ressentiment et le spectacle conservateurs faits chair. Depuis quatre ans qu’il s’est transformé en machine à éructations, ne cessant d’enrager, entre autres, à propos du certificat de naissance d’Obama (6), il est passé maître dans l’art d’attiser la rancœur conservatrice. Il a certes fait évoluer son discours et défend un certain nombre de positions hétérodoxes, dont certaines sont étonnamment progressistes. Mais c’est bel et bien le ressentiment (en particulier ses propos de juin 2015 visant le Mexique, accusé de nous « envoyer » ses violeurs et ses criminels) qui l’a propulsé en tête des sondages. Et Trump a continué d’afficher des positions d’extrême droite au sujet de l’immigration, appelant à l’expulsion d’environ 11 millions de clandestins, ainsi qu’à l’abolition du droit de tout enfant né sur le territoire américain d’acquérir la citoyenneté, pourtant garanti par le 14e amendement de la Constitution depuis 1868 (7).

Quant au spectacle, Trump est, qu’on le veuille ou non, l’un des plus grands bateleurs de notre époque. Depuis le début, la mégalomanie et l’ostentation, assorties d’un soupçon de vulgarité, sont ses marques de fabrique. Le « début » en question étant la transformation par ses soins, en 1980, du Commodore Hotel, bâtiment ancien et vétuste voisin de Grand Central, en Grand Hyatt, tout en marbre, miroirs, chrome et verre. « La classe », à n’en pas douter, mais façon Marbella.

 

Quand j’ai commencé à couvrir l’actualité politique new-yorkaise, à cette époque-là, Trump attirait régulièrement le maire Ed Koch dans des algarades qui étaient, déjà, un mélange de guerre, de sport et de divertissement. Sa méthode n’a pas changé, qu’il s’agisse de démolir (alors) Bonwit Teller pour construire la Trump Tower (8) ou de traiter (aujourd’hui) ses détracteurs d’« aigris » et de « pauvres types ». Le journaliste d’investigation Wayne Barrett, auteur d’une biographie de l’homme d’affaires, raconte que ce dernier, durant la construction de la Trump Tower, a un jour menacé un membre du cabinet d’Ed Koch qui lui avait refusé une réduction d’impôts cruciale pour l’achèvement du projet : « Je ne sais pas s’il vous est encore possible de revenir sur votre décision. Mais sachez que je suis un homme très riche et très puissant dans cette ville, et qu’il y a une raison à cela. Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait. » (9) Comme nous le savons, la tour a été construite. Et, en 1986, le responsable en question quittait le cabinet de Koch pour rejoindre la Trump Organization.

Cette anecdote est révélatrice : ce que Donald veut, Donald, généralement, l’obtient. Il est très difficile de l’imaginer vraiment en président. Mais, même si l’aventure s’achevait brusquement dans quelques jours, Trump y aurait déjà beaucoup gagné. Il a transformé en profondeur le jeu politique républicain. Certains postulats relatifs à ce que peut se permettre de faire, ou pas, un représentant du parti, a priori partagés par l’ensemble de la classe politique (par exemple, qu’on ne peut pas s’attaquer à un héros de guerre ou oser entrer en conflit avec la Fox), ont été pulvérisés. Chaque fois que Trump s’exprime, les médias écoutent. Et ils lui continueront de lui accorder une attention à la mesure de l’audimat qu’il leur assure.

Le personnage inspire visiblement une peur bleue au président du Parti républicain, Reince Priebus. Même le patron de Fox News, Roger Ailes (coprésident de fait du parti depuis un certain temps), se montre prudent à son égard. Karl Rove (10) veut éperdument que les caciques du parti lui barrent la route. Tous espèrent qu’il se retirera, même s’ils ont forcément conscience de leur responsabilité dans le développement du phénomène, eux qui ont passé des années à forger une opinion ne rêvant que d’un homme comme lui.

Tels sont les coupables, sur le long terme, de l’essor du « trumpisme ». Sur le plus court terme, son succès s’explique par trois raisons assez simples. La première est la célébrité du milliardaire. Trump a été l’animateur de « The Celebrity Apprentice », émission diffusée en prime time sur NBC qui en est à sa quatorzième saison. Cela représente beaucoup de temps passé à la télévision aux heures de grande écoute. Par comparaison, Seinfeld, l’une des séries les plus populaires de l’histoire, n’a duré que neuf saisons. L’audience de « The Celebrity Apprentice » a fluctué. Durant la quatorzième saison, l’émission réunissait en moyenne environ 6 millions de téléspectateurs ; un chiffre qui n’a rien d’exceptionnel pour les grandes chaînes ABC, NBC ou CBS mais représente à peu près le double des meilleures audiences sur le câble. Bien que NBC ait reconduit l’émission in extremis pour une quinzième saison, le programme continuera avec Arnold Schwarzenegger : la chaîne a rompu tout lien avec Trump après ses propos sur les immigrés mexicains. Quoi qu’il en soit, cette émission, où il jugeait la compétence de candidats à l’embauche et les virait impitoyablement tandis qu’ils devaient régler les problèmes en une heure, l’a fait accéder à une renommée qui explique en partie ses impressionnantes performances dans les sondages. (11)

 

La deuxième raison, c’est la surprenante atonie de la concurrence au sein du camp républicain. La faiblesse de Jeb Bush représentant ici la principale énigme, puisqu’il est le favori désigné par les dirigeants du Parti (12). Tous les quatre ans, un candidat du GOP se voit attribuer ce rôle de poulain de l’appareil : Bob Dole, George W. Bush, John McCain, Mitt Romney. Il a pour mission d’attirer les grands donateurs, de s’assurer des soutiens clés et de se construire une aura de candidat naturel, à qui revient l’investiture sauf si quelque chose déraille vraiment. Jeb Bush a levé les fonds et accumulé les soutiens, mais il est clair qu’il n’a pas l’aura du candidat qui s’impose. Il donne même l’impression que, sans un nom aussi connu, il n’aurait même pas été retenu pour participer au premier débat télévisé. Il souffre en partie d’un problème idéologique. Sur le terrain de l’immigration, et sur quelques autres, il tente de mener une campagne un peu plus modérée que ses concurrents, conscient que Romney avait eu le plus grand mal à se recentrer en 2012 après avoir défendu des positions très conservatrices pour engranger des voix durant la primaire. Résultat, la frange la plus dure des militants républicains se méfie de lui au plus haut point.

L’autre handicap de Bush tient à son attitude. Il a souvent l’air de ne pas s’intéresser le moins du monde à ce qui lui arrive et d’avoir diablement envie d’être ailleurs. Sa prestation lors du débat du 6 août a été jugée terne, mais elle apparaît rétrospectivement bien nerveuse comparée à certaines conférences de presse et interventions publiques ultérieures, tout simplement assommantes. Trump, avec la brutalité qu’on lui connaît, a récemment mis le doigt là où ça fait mal en déclarant : « Jeb Bush est un homme à faible consommation d’énergie. »

Bon nombre d’observateurs continuent de croire que Bush survivra à tous les autres grâce à l’argent – le 31 juillet dernier, il avait déjà recueilli 120 millions de dollars, contre 68 pour Hillary Clinton. Le deuxième candidat républicain le mieux doté était Ted Cruz, sénateur du Texas, avec 52 millions. Mais le milliardaire Trump peut compter sur des ressources financières quasiment illimitées sans avoir à réclamer le moindre centime à quiconque.

 

Tous les autres prétendants républicains ont leurs problèmes. Scott Walker s’est propulsé sur le devant de la scène il y a quelques mois en prononçant un discours enflammé dans l’Iowa. Il y attaquait notamment Jeb Bush. Depuis, il a fait siennes toutes les positions conservatrices, mais sans vraiment réussir à nouer un lien viscéral avec les électeurs (13). Marco Rubio s’est imposé comme l’un des vainqueurs du débat du 6 août, mais il fait partie de ces candidats qui apparaissent d’une certaine manière sensiblement meilleurs sur le papier (jeune, latino, originaire de Floride) qu’en chair et en os. Cruz et le neurochirurgien noir américain Ben Carson ont été les deux grands bénéficiaires du débat, mais ils sont bien trop conservateurs pour espérer remporter une élection nationale. Les autres ne parviennent tout simplement pas à se détacher, à l’exception peut-être du gouverneur de l’Ohio, John Kasich, qui a le potentiel d’un candidat fort au niveau national mais aura sans doute bien du mal à se hisser jusque-là. (Il a voté en faveur d’une augmentation du budget fédéral de Medicaid dans le cadre de l’Obamacare – une décision sur laquelle la base lui demandera des comptes.) Au total, le manque général de charisme des républicains a ouvert un boulevard à un homme à la personnalité et à l’ego démesurés.

La dernière raison de l’ascension de Trump est l’extrême attention que lui ont accordée les journalistes politiques. L’obsession de l’audimat des trois principales chaînes d’information câblées offre au milliardaire une couverture médiatique permanente. Chaque matin, les directeurs de ces chaînes peuvent voir quelles tranches ont su le mieux capter le public crucial des 25-54 ans. Et le plus souvent, ce sont les séquences consacrées à Trump. Pour les sites d’information, du New York Times au moindre blog, l’homme d’affaires est synonyme de flux.

 

histoire fortune

 

Le débat républicain du 6 août avait d’ailleurs attiré 24 millions de téléspectateurs, chiffre stupéfiant. Fox News, qui diffusait l’émission, a fièrement annoncé que le programme avait été le plus regardé de l’histoire des chaînes câblées, les rencontres sportives mises à part. Trump ne s’est pas privé de s’en attribuer le mérite, et c’est bien dans son style. Il a probablement raison quand il dit que les chiffres d’audience s’expliquent par sa présence, mais il exagère toujours certaines choses pendant qu’il en minimise d’autres. Il a expliqué que, sans lui, le débat aurait attiré deux millions de téléspectateurs. Or même la confrontation de début de soirée entre les sept candidats non qualifiés pour le débat principal avait attiré six millions d’Américains. Il ne peut pas s’empêcher de dénigrer tout projet dont il n’est pas le pivot.

La question de savoir ce que Trump pense réellement et ce qu’il ferait une fois au pouvoir n’a commencé à susciter l’intérêt que depuis peu. Son passé est loin d’attester une allégeance au conservatisme. « Sur bien des sujets, il serait plus juste de me classer parmi les démocrates, confiait-il à Wolf Blitzer, de CNN, en 2004. Il semble simplement que l’économie se porte mieux quand les démocrates sont aux affaires que lorsque c’est le tour des républicains. » Récemment, il a aussi soutenu que Bill Clinton était le meilleur des quatre derniers présidents américains. Lors du débat, il a martelé que lui seul, parmi les personnes présentes sur le plateau, s’était opposé à la guerre en Irak. Il a aussi pris récemment la défense des activités du Planning familial non liées à l’avortement, ce qu’aucun autre candidat républicain n’oserait faire. Et si l’on remonte plus loin dans le passé, jusqu’à un livre publié par le milliardaire en 2000, on découvre qu’il s’est prononcé en faveur d’une couverture santé universelle financée par l’État.

Les autres concurrents, les normaux, seraient cloués au pilori pour pareilles hérésies. Trump, lui, en sort indemne (pour l’instant du moins) car ces manifestations épisodiques d’hétérodoxie continuent de le faire apparaître comme un candidat ni corrompu ni soumis (14), capable de défier l’establishment républicain tout en promettant d’ériger une grande muraille le long de la frontière mexicaine et de « rendre notre armée si forte […] que personne n’osera nous chercher noise ». Son engagement de ne pas déchirer immédiatement l’accord nucléaire avec l’Iran en cas de ratification était accrocheur même s’il a poursuivi en qualifiant le texte d’« épouvantable » et en affirmant qu’il serait « si intraitable dans l’application de ce contrat qu’ils [les Iraniens] n’auraient aucune chance de le trahir ». Dans un discours prononcé en Alabama, il a renouvelé ses attaques contre l’accord. Signe, peut-être, qu’il a prêté attention aux sondages montrant que plus de 80 % des sympathisants républicains y sont hostiles.

 

Et voilà maintenant que reparaît, avec un sens du timing digne de l’homme du spectacle qu’est Donald Trump, Time to Get Tough. Le milliardaire a publié ce livre en 2011, en vue d’une candidature à l’élection présidentielle de 2012 qui ne s’est jamais concrétisée. Ouvrage d’autopromotion assez conforme aux standards du livre de campagne, il occupe sur le plan idéologique un territoire qui devrait plaire aux conservateurs.

Mais le livre a ceci de différent – et distinguant Trump du candidat lambda – qu’il présente la politique fondamentalement comme un art de la négociation. Étant le plus grand négociateur de ce monde, puisqu’il est devenu très riche grâce à ce talent même, il remettra de l’ordre par sa seule détermination. Et « cela commence par la Chine et l’Opep. Il faut en finir avec ces centaines de milliards de dollars qu’ils nous volent chaque année. Nous avons besoin d’un président doté d’une volonté de fer, capable de faire face à ces as du racket et d’exiger qu’ils cessent immédiatement de plonger leurs mains rapaces dans nos poches. »

 

trump le pen

 

Il propose de poursuivre l’Opep pour violation de la loi antitrust. L’idée n’est pas nouvelle. Elle est même fort ancienne. Dès que le cartel a décidé d’augmenter ses prix dans les années 1970, des responsables politiques et des experts en droit international se sont penchés sur la question de savoir si une organisation internationale étrangère pouvait être poursuivie devant la justice américaine. Les opinions sont très partagées, sans compter que l’Opep pourrait tout simplement se moquer du verdict.
Concernant la Chine, Trump entend imposer un droit de douane de 25 % sur tous les produits fabriqués là-bas et vendus ici. Cela sera fait, écrit-il, « point final. Vous pensez que les Chinois ne réagiront pas bien ? Je ne connais aucun homme d’affaires qui soit prêt à se passer du marché américain – et les Chinois ne feront pas exception ». Peut-être, mais Pékin riposterait certainement en taxant à son tour les produits américains. Ce genre de chose se produit d’ailleurs régulièrement.

L’administration Obama a imposé des taxes très élevées sur les pneus et les panneaux solaires chinois, ce à quoi Pékin a réagi en imposant des droits de douane substantiels sur les voitures et les camions américains.

Dans le monde réel, compliqué, résoudre un problème amène souvent à en créer un autre. Mais l’univers moral de Trump n’admet pas un tel désordre. Il suffit de détermination, l’élément clé étant une nouvelle fois la « volonté de fer » : « Je conclus des marchés (de gros marchés) sans arrêt. Je connais personnellement et collabore avec les acteurs les plus coriaces du monde de la haute finance. Ces gens sont d’abominables tueurs en col blanc, brutaux, le genre de personnes qui laissent du sang partout sur la table du conseil d’administration et se battent jusqu’au bout pour maximiser leurs gains. Et devinez quoi ? Voilà exactement le genre de négociateurs dont les États-Unis ont besoin ; à la place de ces mauviettes de “diplomates” qu’Obama envoie dans le monde entier faire mumuse avec les gouvernements étrangers. Non, nous avons besoin de gens intelligents ayant une volonté de fer et un gros cerveau, et qui aiment assez l’Amérique pour défendre d’arrache-pied ses intérêts. »

Voilà la pensée de Trump, réduite à l’essentiel. Ses partisans semblent croire qu’il peut faire ce qu’il dit. Ou alors, même s’ils n’y croient pas tout à fait, ils ont très envie d’un homme qui puisse le faire – capable de dompter l’Opep, la Chine et l’Iran comme si les relations internationales pouvaient être gérées à la manière d’une émission de télé-réalité. C’est une aspiration que l’on peut comprendre dans une certaine mesure, à une époque où la capacité des États-Unis à faire la loi à l’échelle mondiale n’est plus du tout ce qu’elle était il y a cinquante ans. Mais ce désir d’homme fort remettant tout d’équerre a un côté plus sinistre. Et, après huit ans de présidence Obama, certains partisans de Trump considèrent certainement qu’un homme blanc tyrannique est exactement ce qu’il faut pour remettre les choses à leur place. Ce sont ces traits qui donnent au « trumpisme » son caractère légèrement oppressant.

Sur les questions intérieures, le livre de Trump est plutôt ennuyeux. Tous les chapitres (sur les impôts, les droits sociaux, la couverture maladie, la protection sociale) commencent par l’énoncé de quelques griefs généraux contre Obama, incompétent, faible ou trop à gauche, c’est selon. L’auteur avance ensuite des propositions formulées depuis des années par le camp conservateur. Sous une présidence Trump, il n’existerait que quatre taux marginaux d’imposition, le plus élevé (15 % seulement) s’appliquant uniquement aux dollars perçus au-delà du million. Le candidat promet en outre de supprimer l’impôt sur les sociétés. Cela viderait les caisses de l’État. Mais pas d’inquiétude : les Américains qui travaillent seront en mesure de garder une plus grande part de leur argent durement acquis, et ils pourront passer plus de temps à le gagner, puisque l’homme d’affaires propose de reculer l’âge du départ à la retraite (15).

 

je donne tout

 

À ce stade, il serait absurde de continuer à prédire l’effondrement imminent de Trump. Il sera probablement encore là au moment du décompte des voix dans l’Iowa et le New Hampshire, et on verra bien comment il s’en tirera. Les sympathisants républicains interrogés par les sondeurs sont de plus en plus séduits et il dépasse ses rivaux chez les conservateurs comme chez les modérés, quel que soit le sexe ou la tranche d’âge. [Selon la moyenne des sondages en décembre 2015, il était à 5,4 points d’Hillary Clinton].

S’il est encore dans la course en mars prochain, Trump pourrait bénéficier d’une réforme introduite par le Parti républicain sur l’attribution des délégués aux candidats. Dans les primaires et les caucus (16) précédant le 15 mars, le nombre de délégués alloués à chaque candidat sera proportionnel au total des suffrages obtenus ; mais, à compter du 15 mars, les États auront la possibilité d’allouer la totalité des délégués à celui qui arrive en tête, conformément au principe « Le gagnant rafle la mise ». L’idée est d’éviter une bataille interminable comme celle qui s’était produite en 2012 entre Mitt Romney et Rick Santorum, et d’accélérer la nomination du candidat.

 

Sur le papier, cette réforme était censée bénéficier à un favori tel que Jeb Bush. Mais que se passera-t-il si Trump est toujours en lice le 15 mars ? Il ne sera certainement pas à court d’argent. (17) Et s’il remportait les primaires dans plusieurs grands États où le gagnant rafle la mise ? (18)

Cela étant, la vraie frayeur que le milliardaire inspire à l’establishment républicain tient surtout à la menace de maintenir sa candidature s’il n’était pas investi par le Parti. L’opération n’irait pas sans difficultés, car chaque État possède ses propres règles en matière de dépôt des candidatures. Mais un milliardaire peut payer tous les avocats qu’il faut pour être présent sur les bulletins dans les cinquante États du pays. Trump se qualifierait probablement pour participer aux débats télévisés de l’automne 2016. Et, s’il n’obtenait que 4 ou 5 % des voix dans une poignée d’États clés (la Floride, l’Ohio, la Virginie), il assurerait la victoire du candidat démocrate.

Priebus, le président du parti, sait manifestement cela, raison pour laquelle on ne l’entend jamais dire du mal de Trump. Lequel s’amuse à maintenir cette épée de Damoclès suspendue au-dessus du camp républicain, comme il l’a fait lors du débat du 6 août. Au cours de sa conférence de presse du 11 août, il a expliqué qu’il souhaitait recevoir du parti un traitement « équitable » : « Quand je dis équitable, cela veut dire équitable. Je voudrais que l’establishment… Écoutez, j’ai fait partie de l’establishment.

Laissez-moi vous expliquer. Il y a deux mois, j’étais l’establishment. J’étais son enfant chéri. J’étais un donateur, un gros donateur. Dès que j’ai décidé de me présenter, soudain, je suis devenu à moitié anti-establishment. Maintenant que je suis en tête des sondages, ils me traitent avec beaucoup d’égards. Enfin, je veux dire, on me traite très bien. Reince Priebus a été super. Ses collaborateurs aussi. Ils communiquent avec les miens. Ils parlent avec Corey [Lewandowski, son directeur de campagne]. Nous nous entendons très bien. Je veux être candidat sous la bannière des républicains. Du moment que je suis traité équitablement, ce sera le cas. Et puis, l’équité, c’est un instinct. Un instinct. Je sais ce que ça veut dire, “équitable”. Vous aussi, vous le savez bien. »

 

D’ici le printemps prochain, les électeurs républicains devraient savoir assez clairement lequel de leurs candidats est en meilleure position pour affronter Hillary Clinton. Si ce n’est pas Trump, il disparaîtra. Mais s’il est encore populaire ? Après des années passées à se reporter sur le candidat consacré (McCain, Romney), les électeurs à la primaire républicaine suivront peut-être leur pulsion collective pour choisir le ressentiment et le spectacle. C’est en tout cas ce vers quoi ils se dirigent depuis déjà un certain temps.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 24 septembre 2015. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

L’axe Pékin-Islamabad

En Inde comme au Pakistan, la bourgeoisie cultivée montre un vif intérêt pour le livre d’Andrew Small, « L’axe Chine-Pakistan ». L’auteur « explique très lucidement la relation inégale entre Chine et Pakistan au cours des dernières décennies », explique Jacob Steiner dans le quotidien pakistanais Dawn, qui consacre sa une à l’ouvrage. Entre les investissements chinois massifs (notamment la construction du port de Gadwar) et la fourniture d’armes, on voit bien ce que le Pakistan attend de son voisin. Mais qu’en attend la Chine ? Andrew Small offre une réponse : les autorités de Pékin préfèrent avoir affaire à « une Inde qui regarde nerveusement par-dessus son épaule en direction de son voisin de l’Ouest ». Mais la Chine aimerait aussi pouvoir s’assurer qu’Islamabad lutte efficacement contre l’extrémisme islamiste, qui préoccupe Pékin depuis les émeutes de 2009 dans la province ouïgoure du Xinjiang. Question autrement épineuse, sur laquelle les représentants pakistanais « se montrent mal à l’aise », confie un diplomate chinois, et qui ne manque pas de compliquer les relations bilatérales.

Elon Musk, le Martien de la Silicon Valley

En 1989, un Sud-Africain de 18 ans qui faisait ses études au Canada aborda une fille au cours d’une soirée. Voici en quels termes : « Je réfléchis beaucoup aux voitures électriques. Et toi, tu penses aux voitures électriques ? » Cette anecdote, l’une des innombrables petites histoires qu’Ashlee Vance a rassemblées dans sa biographie bavarde d’Elon Musk, est révélatrice. Le futur entrepreneur – aujourd’hui âgé de 44 ans – voyait déjà loin, anticipant un monde où science et science-fiction se mêleraient ; un monde réel que lui, le héros de l’histoire, ferait advenir. C’était bien avant qu’il ne transforme les 165 millions de dollars tirés de la vente de ses parts dans PayPal en ce pactole de plus de 11 milliards qui forme aujourd’hui l’assise de Musk Industries.

Au cours des décennies qui se sont écoulées depuis, l’entrepreneur a créé la première entreprise mondiale de véhicules électriques, Tesla Motors, battant au passage Detroit à son propre jeu : en novembre 2012, la Tesla modèle S, une berline sept places vendue 100 000 dollars, a été élue voiture de l’année par le magazine Motor Trend. Parallèlement, Musk a fondé, financé et dirigé la firme aéronautique SpaceX ; il a également conçu SolarCity, la « première entreprise de services solaires du pays », dont il préside le conseil d’administration.

Bien qu’il s’agisse de sociétés distinctes, les trois firmes sont liées à tous les niveaux. Les voitures Tesla sont vendues avec la garantie d’un carburant gratuit grâce à l’énergie solaire des bornes de recharge alimentées par des panneaux SolarCity. Et la batterie lithium-ion, qui permet aux véhicules Tesla de passer de 0 à 100 km/h en moins de cinq secondes et de parcourir près de 800 kilomètres avec une seule charge, a beaucoup contribué à lever l’un des principaux obstacles au développement de l’énergie solaire : son manque de fiabilité compte tenu des temps d’obscurité nocturne, des journées nuageuses ou des latitudes peu ensoleillées. Au printemps dernier, Telsa a présenté au public une batterie domestique élégante, compacte et abordable, le Powerwall, qui emmagasine l’énergie et se met en marche quand les panneaux solaires ne produisent pas d’électricité. « Notre but est de bouleverser de fond en comble la façon dont la planète utilise l’énergie, a déclaré Musk. L’objectif est la transformation complète de l’infrastructure énergétique de la planète. »

 

Mais un lien plus significatif encore unit ces entreprises : tout en s’efforçant de nous affranchir des combustibles fossiles, faisant le pari que le passage aux véhicules électriques et à l’énergie solaire endiguera les pires effets du changement climatique, Musk couvre ce pari par un autre, plus chimérique encore. Au cas où ces solutions terrestres ne suffiraient pas et où la civilisation serait en péril, Musk met SpaceX en position de fonder une colonie humaine sur Mars. Comme l’explique son site Internet, « SpaceX a été créé avec la conviction qu’il est infiniment plus enthousiasmant d’imaginer un avenir où l’humanité explore l’espace. Aujourd’hui, SpaceX développe activement les technologies qui permettront de mener à bien ce projet, l’objectif ultime étant de rendre possible la vie humaine sur Mars. »

« L’essentiel, à mes yeux, est de nous doter de technologies permettant d’acheminer sur Mars un fret important et de nombreux passagers, confiait Musk au Guardian en 2013. Il n’y a pas urgence : l’humanité n’est pas condamnée à disparaître dans les jours qui viennent. Je ne pense pas que la fin soit proche. Mais je pense bel et bien que le risque d’assister à des événements catastrophiques existe, même s’il est faible. C’est comme lorsque vous assurez votre voiture ou souscrivez une assurance-vie. Vous ne le faites pas parce que vous pensez que vous allez mourir demain, mais parce que ce risque existe. » Pour être clair, il ne s’agit pas d’implanter sur la planète rouge une base de quelques centaines de personnes, mais une colonie de la taille d’Hawthorne, la ville industrielle de plus de 80 000 habitants où SpaceX a élu domicile, près de Los Angeles.

Avant qu’Elon Musk et son milliard de dollars ne débarquent dans le paysage, au début des années 2000, les programmes spatiaux américains étaient à peu près au point mort. L’entrepreneur se souvient d’avoir consulté le site de la Nasa pour connaître la date à laquelle l’agence spatiale prévoyait une mission sur Mars. Aucune n’étant annoncée, il crut simplement qu’il ne cherchait pas l’information au bon endroit. Quand il comprit qu’il ne s’était pas trompé, et qu’il était peu probable que le gouvernement finance un tel projet, il décida de s’en charger. Voici ce qu’il déclarait une décennie plus tard, en 2012, au journaliste de Wired Chris Anderson : « J’ai commencé par lancer une idée délirante pour stimuler la volonté nationale. C’est ce que j’ai appelé les “missions Mars Oasis”. Le projet était d’envoyer une petite serre sur Mars, remplie d’un gel nutritif déshydraté qui aurait été réhydraté après l’atterrissage. À l’arrivée, cela aurait donné une photo formidable de plantes vertes sur fond rouge : la première forme de vie sur Mars, pour autant que l’on sache. Jamais la vie n’aurait voyagé aussi loin. Une image saisissante ! Nous aurions par ailleurs fait une riche moisson de données techniques sur les conditions requises pour entretenir une petite serre et maintenir des plantes en vie sur cette planète. Puisque j’en avais les moyens, je me disais que ce serait une bonne façon de dépenser mon argent, sans attendre de retour sur investissement. »

Musk n’avait alors aucune expérience en matière de construction de lanceurs. Tout ce qu’il savait de l’exploration spatiale, il l’avait glané dans des livres et des manuels. Vance prend plaisir à retracer en détail l’improbable course de Musk à la conception d’une fusée digne de la Nasa à partir de zéro, ou presque. « Je suis milliardaire, je vais lancer un programme spatial », annonce-t-il à l’homme qu’il a recruté pour l’accompagner à Moscou. Il voulait à l’époque persuader les Russes de lui vendre un missile balistique intercontinental, qu’il prévoyait d’utiliser comme lanceur. Après l’échec de cette tentative – les Russes voulaient soutirer trop de millions à Musk –, l’homme d’affaires fait quelques calculs et conclut qu’il serait plus logique de construire lui-même la fusée. Il s’agirait d’un engin à bas prix, en orbite basse, conçu pour envoyer des satellites dans l’espace à un rythme régulier. L’objectif, comme il l’a expliqué aux premiers employés de sa nouvelle société, Space Exploration Technologies (SpaceX), était de devenir le « Southwest Airlines de l’espace ». (1)

SpaceX pouvait fonctionner avec une structure allégée, sans les bureaucraties hypertrophiées et les dépassements de coûts qui minent les grands constructeurs Boeing ou Lockheed Martin. L’entreprise incarnait l’« esprit start-up » propre à la Silicon Valley : apprendre en mettant les mains dans le cambouis et travailler 24 heures sur 24. Comme ces start-up, elle bénéficiait de la progression exponentielle de la puissance de calcul des ordinateurs. Les développeurs exploitaient cette puissance pour concevoir et fabriquer les systèmes électroniques des lanceurs, tandis que les modules étaient assemblés, autant que possible, à partir d’éléments achetés dans le commerce. Quand les fournisseurs se révélaient incapables de répondre assez vite aux commandes, ou quand leurs produits ne satisfaisaient pas ses exigences, Musk annonçait que SpaceX fabriquerait lui-même cette pièce plus vite, mieux et moins cher. Ensuite, parce que l’entrepreneur traquait sans relâche, avec succès, les meilleurs jeunes ingénieurs et codeurs, dont il exigeait ensuite le maximum, la pièce finissait toujours par être fabriquée. Très vite, le développement technologique en interne devint partie intégrante de la mission de SpaceX, une stratégie essentielle pour obtenir les bas coûts nécessaires à la viabilité d’un programme spatial privé.

 

En revanche, le calendrier annoncé par Musk en 2002, à la création de la firme, était tout sauf viable : le premier lancement devait avoir lieu quinze mois plus tard, et une première expédition sur Mars sept ans après. En réalité, il fallut à SpaceX plus de quatre ans pour lancer sa première fusée, en mars 2006 ; elle s’écrasa en moins de trente secondes. Pour aller jusque-là, il avait fallu concevoir, fabriquer et assembler le moteur, le fuselage et le logiciel d’avionique contrôlant toute l’opération ; et construire une rampe de lancement ainsi qu’une tour de contrôle sur Kwajalein, un atoll isolé des îles Marshall.

Après l’échec de la première fusée, l’équipe mit un an à analyser ce qui n’avait pas marché, corriger l’erreur, construire un nouvel engin spatial et le faire décoller. Celui-ci vola un peu plus longtemps, mais retomba aussi sur Terre. L’entreprise flambait l’argent de Musk ; et sa marge d’erreur allait diminuant. Mais, en 2008, six ans après que Musk eut déclaré ses intentions galactiques et quatre ans et demi après la date prévue, le Falcon 1 devint la première fusée construite par une société privée à être mise en orbite. Selon Vance, le coût humain fut au moins aussi élevé que la somme sortie de la poche de Musk (estimée à 100 millions de dollars) : « Certains de ces employés avaient passé des années sur l’île, à s’adonner à l’un des exercices d’ingénierie les plus surréalistes qui soient. Ils avaient été séparés de leur famille, durement éprouvés par la chaleur et exilés sur leur minuscule base de lancement pendant des jours et des jours. Ils attendaient que s’ouvre une fenêtre de tir et géraient les annulations de lancement qui suivaient. Toutes ces souffrances seraient oubliées si le nouveau lancement était couronné de succès. »

Peut-être. Mais c’est peu probable. Le portrait d’Elon Musk qui se dégage du livre est celui d’un homme à l’intelligence visionnaire, à l’ambition farouche et à la richesse immense, mais totalement dénué de sentiments. « Bon nombre d’entre nous ont travaillé pour lui sans relâche des années durant, avant d’être jetés à la rue comme des déchets, confie un ancien employé à Ashlee Vance. Ce qui est clair, c’est que les salariés étaient à ses yeux de simples munitions : il les utilisait dans un but précis jusqu’à épuisement, après quoi il s’en débarrassait. »

Vance raconte l’histoire de Mary Beth Brown, longtemps secrétaire personnelle de Musk et l’une des plus anciennes salariées de SpaceX. Elle organisait ses rendez-vous, choisissait ses vêtements, gérait ses relations publiques, faisait barrage aux importuns et prenait des décisions majeures, alignant au besoin les journées de vingt heures. Elle a pourtant été renvoyée pour avoir demandé une augmentation. Ce jour-là, Musk lui a expliqué qu’« elle devrait s’accorder deux semaines de congé. Il prendrait à sa charge ses tâches et jugerait par lui-même de leur difficulté. Quand Brown revint, Musk lui fit savoir qu’il n’avait plus besoin d’elle… ».

 

Beaucoup des employés les plus dévoués ont subi le même sort. Leur fidélité était escomptée mais jamais récompensée. Tous vivaient dans la crainte de se faire passer publiquement un savon (ou pire) par Musk. « Les responsables du marketing qui faisaient des fautes de grammaire dans leurs e-mails étaient renvoyés, raconte Vance, ainsi que ceux qui n’avaient rien fait récemment d’“extraordinaire”. » L’auteur cite aussi le cas de ce salarié qui « rata un séminaire pour assister à la naissance de son bébé. Musk lui décocha ce courriel : “Ce n’est pas une excuse. Je suis extrêmement déçu. À vous de déterminer quelles sont vos priorités. Nous sommes en train de changer le monde et le cours de l’histoire. À vous de savoir si vous voulez en être ou pas.” »

Sur certains forums en ligne, le détachement émotionnel et la froide rationalité de Musk, tout comme sa capacité surnaturelle à maîtriser rapidement les sujets les plus complexes, ont donné naissance à une blague récurrente : ce serait un extraterrestre téléporté de l’espace (pas étonnant qu’il ait à ce point envie de coloniser Mars !). À vrai dire, cet homme a tous les traits du parfait narcissique : grandiloquence, désir de célébrité, certitude d’être plus malin que tout le monde et projet messianique pour sauver la civilisation. Tout se passe comme si un comportement inhumain était un ingrédient attendu de la mythologie high-tech. Une biographie comme celle-ci serait-elle aussi palpitante si son protagoniste n’était pas un monstrueux salaud ?

 

Cela n’enlève rien à la réussite de Musk Industries. Les Tesla ont prouvé la viabilité de voitures électriques conçues pour rouler sur de longues distances. Ajoutez-y l’expansion du réseau SolarCity, et un avenir postcarbone ne passant pas par la baisse de notre niveau de vie semble soudain à portée de main. Cette préoccupation peut paraître frivole, mais l’opération permet de réussir ce tour de passe-passe psychologique qui échappe toujours aux écologistes : rendre séduisant, et pas nécessairement effrayant, un monde sans énergie fossile.

Même si les voitures Tesla ne sont pour l’instant accessibles qu’aux riches, elles démontrent la pertinence du pari qui les sous-tend, et leur impact est bien plus grand que leur nombre. Non seulement parce que ces véhicules ont été très bien accueillis par les consommateurs et l’industrie, mais aussi parce qu’ils ont incité d’autres constructeurs à passer à l’électrique. Outre la Tesla modèle S, douze véhicules de ce type ont été lancés sur le marché en 2014 et quatorze autres en 2015, dont l’un a été conçu en Croatie. Si l’une de ces entreprises parvenait à mettre au point une voiture électrique longue distance abordable, ces véhicules pourraient assez vite s’imposer comme la nouvelle norme, reléguant aux oubliettes le moteur à combustion et ses émissions de gaz à effet de serre. Musk annonce une voiture de ce type d’ici deux ans.

Le Powerwall est une autre démonstration de la capacité de Musk à mettre en œuvre ses idées de manière réaliste. Cette batterie ne révolutionnera peut-être pas notre manière de produire de l’électricité, du moins pas dans les pays développés déjà dotés d’une infrastructure. Mais, grâce à elle, il devient plus facile de se passer d’un réseau public d’alimentation électrique. Voilà qui pourrait ouvrir aux pays en développement la perspective d’une électrification sans les coûts sanitaires et financiers liés à la construction de centrales à charbon ou de barrages géants. En ce moment même, l’immense usine que Musk construit dans le Nevada pour produire ces batteries ne parvient pas à faire face à la demande. C’est bon signe, et pas seulement pour l’entrepreneur. Quand on leur donne l’occasion de se convertir aux énergies renouvelables, les consommateurs la saisissent.

C’est ainsi que les marchés sont censés fonctionner. L’an dernier, afin d’encourager le développement des véhicules électriques, Musk a fait volte-face et rendu tous les brevets automobiles de Tesla accessibles, en open source, à toute personne désireuse d’en user « de bonne foi ». Et d’autres fabricants suivent son exemple. Peu après le lancement du Powerwall, Daimler, la société-mère de Mercedes-Benz, a annoncé la mise sur le marché de sa propre batterie domestique murale. Ce n’est pas un hasard. En 2009, cette entreprise a racheté 10 % du capital de Tesla ; et Tesla, qui avait déjà fourni des batteries à toute une écurie de Mercedes Classe A, a accepté d’en fabriquer aussi pour les Smart de Daimler.

SpaceX est la première entreprise privée à ravitailler la Station spatiale internationale et à prévoir d’y envoyer des astronautes courant 2017. Elle a incité Airbus à mettre au point son propre véhicule de lancement réutilisable, semblable au système SpaceX actuellement à l’essai (2), qui rendrait les vaisseaux spatiaux plus proches des avions. Et ce n’est pas seulement le secteur qui réagit aux initiatives de Musk. En 2004, deux ans après la création de SpaceX, l’ancien président George W. Bush présentait un ambitieux programme d’exploration habitée de l’espace, baptisé Vision for Space Exploration. Trois ans plus tard, le directeur de la Nasa, Michael Griffin, laissait entendre que l’agence pourrait envoyer une mission sur Mars dans trente ans. Toujours animé par l’esprit de compétition, Musk promet qu’il enverra des passagers sur Mars d’ici 2026. La course a démarré.

Mais comment ces colons pourront-ils communiquer avec leurs proches restés sur Terre ? Musk y travaille. Il a demandé à la Federal Communications Commission la permission de tester un service Internet par satellite qui, selon lui, « consiste à rebâtir Internet dans l’espace ». Le système se composerait de 4 000 petits satellites en orbite basse. Même si l’Internet par satellite a déjà été essayé, Musk pense que son système, relativement peu coûteux, peut marcher. Google et le fonds d’investissement Fidelity sont apparemment du même avis. Ils viennent d’investir 1 milliard de dollars dans SpaceX, en partie pour soutenir le projet d’Internet par satellite. Mais le système imaginé par Musk présente une autre utilité. « Mars aura également besoin d’un système global de communication, aurait-il déclaré à un groupe d’ingénieurs en janvier 2015. Une grande partie de ce que nous faisons en matière de communications terrestres peut aussi être appliquée sur Mars, aussi fou que cela puisse paraître. »

Les adversaires de Musk – ils sont légion – sont prompts à souligner qu’il ne fait qu’exploiter des technologies existantes. C’est vrai, mais cela ne rend pas compte de ce que fait concrètement Elon Musk. C’est désormais un cliché que d’associer dans la même phrase les expressions « Silicon Valley » et « innovation de rupture », mais la rupture est précisément ce qui fait l’intérêt de tous les projets de Musk. Il a fait de la rupture son business plan, et ça marche. (3) Il fallait pas mal d’orgueil pour se lancer dans l’industrie aérospatiale, dans l’automobile et dans les infrastructures publiques, mais il a eu le culot de le faire, et les conséquences sont explosives. Le seront-elles assez pour le catapulter vers Mars d’ici dix ans ?

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 13 août 2015. Il a été traduit par Laurent Bury.

Toutes les histoires possibles du Mozambique

Documents, archives militaires, travaux d’historiens, recueil de témoignages… Peu de livres ont exigé de Mia Couto autant de travail préparatoire que « Femmes de cendre », premier volume des « Sables de l’empereur », une ambitieuse trilogie consacrée aux derniers jours de Ngungunyane, figure mythique de l’histoire mozambicaine. Paru simultanément au Portugal, au Brésil et au Mozambique, l’ouvrage figure depuis octobre dernier parmi les meilleures ventes de ces trois pays.

Considéré comme l’un des meilleurs écrivains africains contemporains, le Mozambicain Mia Couto « a choisi pour ce nouveau roman une figure qui est en soi un personnage littéraire », rappelle Luis Ricardo Duarte dans le Jornal de letras. Dernier empereur du royaume de Gaza, qui domina tout le sud du Mozambique dans la seconde moitié du XIXe siècle, Ngungunyane assit son pouvoir en défiant la Couronne portugaise, mais aussi en jouant des divisions entre les tribus locales. L’ayant capturé en 1895, les Portugais le déportèrent ensuite sur l’île de Terceira, aux Açores, où il mourut en 1906. « Pour les uns, ce fut un protonationaliste, pionnier d’une indépendance qui ne se produirait que des décennies plus tard. Pour les autres, ce fut le chef d’un empire bâti sur des flots de sang », poursuit Luis Ricardo Duarte.

Mais foin de l’histoire des grands hommes ! Mia Couto a choisi de centrer son récit sur un village reculé du Mozambique, non loin d’Inhambane, où les bruits de bottes des troupes coloniales et des guerriers de Ngungunyane parviennent comme en écho. « Je ne sais pas faire autrement », explique Mia Couto dans un entretien accordé au Jornal de letras. « Je serais incapable d’écrire un roman épique ou historique au sens classique du terme. Je tisse mon intrigue en dialoguant avec toutes les histoires possibles. » « Femmes de cendres » mêle donc la narration factuelle, chronologique, rationnelle qui émane des lettres d’un sergent portugais et le regard sur les mêmes faits d’Imani, jeune femme de la tribu VaChopi, que Ngungunyane combattit violemment. Son récit est plus poétique, plus attentif aux signes qu’aux événements publics et aux dates. « Ce contraste entre le regard portugais et celui des VaChopi, conclut Luis Ricardo Duarte, est aussi celui qui distingue le roman historique tel que l’entend la tradition littéraire occidentale et ce que pourrait être un roman historique plus authentiquement africain ; il sépare une histoire et une civilisation fondées sur la mémoire écrite et une vision plus métaphorique du monde, où la logique poétique est encore première. »

L’homme aliéné

« Une authentique radiographie de l’aliénation, dans un pays en proie à une profonde crise économique et sociale, prêt à basculer dans la guerre civile » : pour Hugo Acevedo, critique littéraire du magazine en ligne La Onda digital, le dernier roman de l’écrivain uruguayen Hugo Burel, Montevideo noir, replonge les lecteurs dans l’ambiance de l’Uruguay des années 1960, peu avant que le pays n’entre dans la période sombre de l’autoritarisme d’un Jorge Pacheco Areco, puis de la dictature militaire.
Ce roman policier à grand succès a pour centre de gravité la personnalité troublée d’un solitaire, un certain Keller. Ce journaliste devenu veuf est le père d’un fils unique parti pour l’Australie, comme tant d’autres de ses concitoyens. Obsédé par la lecture d’un obscur polar découvert par hasard dans sa bibliothèque, il sombre peu à peu dans la psychose maniaco-dépressive et le crime. « Hugo Burel reconstruit la trajectoire d’un homme qui perd le contrôle de ses actes et décrit le long processus d’étiolement émotionnel qui transforme une personne tout ce qu’il y a de plus conventionnelle en individu pervers et criminel », conclut l’article de La Onda digital.

Simon cherche refuge

Délaissant la librairie familiale au bord de la banqueroute, Simon se retire de plus en plus dans la cabane en forêt que lui a aussi léguée son père. Témoin du suicide d’une inconnue, il voit resurgir le souvenir d’un ami victime de harcèlement au collège et un traumatisme de l’enfance. Simon s’enfonce dans le passé, perdant peu à peu le contact avec le présent, sa femme et ses responsabilités. Le Retour de la bondrée, traduit en français aux éditions Dargaud, est le premier roman graphique de la jeune dessinatrice Aimée de Jongh, qui l’a écrit à 25 ans. Cette « enfant prodige de la bande dessinée néerlandaise a publié sa première BD à l’âge de 18 ans », rappelait Ron Rijghard dans le NRC Handelsblad lors de la parution de l’ouvrage aux Pays-Bas, en 2014.

La bande dessinée nipponne exerce une immense influence sur le style, vif et spontané, de la jeune auteure, dont le découpage emprunte souvent le rythme propre au manga. Mais Aimée de Jongh s’inspire aussi de la bande dessinée européenne, au trait plus fluide : on le voit bien dans les scènes situées en pleine forêt, peintes avec une maîtrise parfaite du noir et du blanc, une force et une énergie qui restituent avec la plus grande justesse l’exubérance de la nature. L’ouvrage témoigne aussi d’une maturité remarquable, poursuit NRC Handelsblad, alternant deux récits pour mieux aborder la délicate question du traumatisme et de la dépression.

Simon est un ornithologue amateur. L’ouvrage tire son titre d’une espèce de buse qui se nourrit surtout de guêpes, de frelons et de leurs larves, ce qui lui vaut d’être surnommée la « mangeuse de guêpes ». Les bondrées apivores ne passent en Europe que la belle saison. Une fois que leurs petits ont quitté le nid, elles partent pour l’Afrique, avec ceci de particulier que les couples se séparent pour faire la longue traversée et hivernent chacun dans une contrée différente. « Ils évitent ainsi de périr tous les deux dans une tempête de sable, par exemple », explique Simon dans l’ouvrage. Au printemps, les partenaires reviennent chacun de leur côté vers l’ancien nid. Et, si l’un des deux manque à l’appel, l’autre devra se chercher un nouveau partenaire avec qui nicher. « Parfois, il faut recommencer à zéro pour survivre. »

 

— Books

 

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