Que reste-t-il de la COP21 ?

Dans le monde de faux-semblants qui est le nôtre, la COP21 est un cas d’école. Du bruit allant s’amplifiant au fil des mois, de grands titres à foison, des tartines de texte et de commentaires lestés de bons sentiments, et pour finir une grande représentation théâtrale, avec force discours enflammés et congratulations. Et puis pouf ! Plus rien. Le ballon a crevé. Qu’en reste-t-il ? Un texte illisible et que personne n’a lu, un accord en trompe-l’œil, sans le moindre engagement réel. Les chefs d’Etat sont retournés chez eux très contents de pouvoir annoncer un succès qui ne leur coûtera rien. Laurent Fabius peut s’enorgueillir d’avoir brillamment fait prendre une vessie pour une lanterne. Quant à François Hollande, qui avait choisi de faire coïncider le grand événement avec des élections, il ne semble guère en avoir tiré bénéfice.

A l’arrière-plan de ces gesticulations, il faut le reconnaître, le problème posé est délicat. Si l’on admet, à tort ou à raison, qu’il y a un réchauffement global dû à l’homme, comment définir la politique permettant de prendre les mesures les plus efficaces possibles ? Comme le font valoir depuis longtemps des économistes comme William Nordhaus et Nicholas Stern, la solution dépend d’abord de la valeur accordée à ce qu’on appelle le taux d’actualisation. Soit ce taux est faible, autrement dit l’argent dépensé aujourd’hui a moins de valeur que l’argent que l’on risque d’avoir à dépenser demain si l’on n’a pas pris aujourd’hui des mesures drastiques : auquel cas il faut prendre de telles mesures. Soit la tendance à l’accroissement des richesses et du niveau de vie va se poursuivre et l’argent dépensé aujourd’hui coûte beaucoup plus cher que l’argent dépensé après-demain : le taux d’actualisation est élevé, il vaut mieux ne pas prendre de mesures drastiques risquant d’entraver la croissance et se contenter de mesures de précaution favorisant l’innovation. Inutile de le préciser : les économistes ne sont pas d’accord entre eux sur ce point. Cela rappelle à certains égards une querelle qui divisa de grands esprits au XVIIIè siècle. La variole tuait chaque année près d’un Européen sur dix. Mais vacciner un enfant entraînait un risque de décès peut-être d’environ un sur cent. Pour des parents, ou un médecin, valait-il mieux prendre le risque même faible d’un décès immédiat ou préférer le risque dix fois plus élevé d’un décès plus tard dans la vie ? Comme aujourd’hui les économistes avec leurs modèles, les mathématiciens se sont emparés du problème.  Entré dans la mêlée, D’Alembert a montré que les mathématiques, si subtiles soient-elles, seraient impuissantes à convaincre les adversaires de la vaccination. Ceux-ci pourraient en effet toujours opposer des arguments parfaitement sensés du point de vue du parent ou du médecin à qui revient la décision.

Si D’Alembert avait eu à se prononcer sur la question du climat, il aurait trouvé matière à une contestation plus radicale. Car si pour la variole l’intérêt de la collectivité était clair, il n’en va pas de même ici. Même Stern, partisan d’un taux d’actualisation très faible et de mesures drastiques tout de suite, projette un revenu par tête multiplié par plus de dix d’ici deux siècles. En dépit des effets supposés délétères du changement climatique, les scénarios pour l’an 2100 présentés par le Giec prévoient une multiplication de trois à vingt des revenus moyens. Dans un article récent, l’économiste britannique Richard Tol estime qu’un réchauffement de 2,5°C entrainera pour l’individu moyen le sentiment d’un manque à gagner de 1,3%… sur un revenu qui aura par ailleurs été plusieurs fois multiplié depuis 2015. Si l’on suit ce raisonnement, mieux vaut privilégier des mesures douces et progressives et ne pas provoquer de choc majeur risquant de mettre en péril le peu de croissance qui nous reste.

A lire les arguments présentés par les uns et les autres, le choix d’un taux d’actualisation faible ou élevé apparaît finalement comme une affaire de perception. C’est un choix subjectif, donc éminemment sujet à caution. Il en va d’ailleurs de même de bien d’autres choix intellectuels concernant cette curieuse affaire du climat. Si l’on voulait vraiment vacciner la planète contre les gaz à effet de serre, par exemple, on devrait logiquement mettre la barre à fond toute sur le nucléaire. Si on ne le fait pas, c’est peut-être que les risques associés au réchauffement climatique sont ressentis de manière moins aiguë qu’on le prétend.

Olivier Postel-Vinay

Cet article est paru dans Libération le 12 janvier 2016.

 

 

Ce qui fait une bonne constitution

Les Français adorent les constitutions. Depuis l’abolition de l’Ancien Régime, nous en avons aligné quinze. Et nos très démocratiques dirigeants adorent les réviser. Celle de la Vè République a connu vingt-quatre révisions. La vingt-cinquième est sous presse. Comme divers professeurs de droit le font observer, elle ne semble guère utile. Annoncée dans l’émotion des attentats de novembre, elle est le produit… de l’émotion. Il n’est que de lire l’avis embarrassé du Conseil d’Etat pour s’en convaincre. Le seul motif de satisfaction de la haute juridiction administrative est de voir le rôle du juge administratif renforcé au détriment du pouvoir judiciaire : une satisfaction aisément imputable à l’esprit de corps. L’affaire rappelle le Patriot Act voté par le Congrès américain après les attentats du 11 septembre 2001. Plusieurs des mesures dudit Act ont été jugées inconstitutionnelles. On pourrait certes en inférer l’intérêt d’inscrire dans notre constitution les mesures actuellement envisagées (déchéance de nationalité, état d’urgence), mais ce n’est pas une garantie. Le Conseil d’Etat fait valoir que même si elles y sont finalement introduites (avec l’accord des trois cinquièmes des suffrages exprimés des deux chambres réunies), elles pourraient être contestées par la Cour européenne des droits de l’homme et la Cour de justice européenne.

Bref, avant même son adoption, ce projet paraît relever d’une forme très française d’improvisation et de gesticulation politiques.

Cela donne au moins l’occasion de réfléchir à la fonction d’une bonne constitution. « Il faut qu’une constitution soit courte et obscure », aurait dit au juriste Pierre Daunou Napoléon Bonaparte après le coup d’Etat du 18 brumaire. Daunou a rédigé la constitution de l’an VIII en onze jours. Pourquoi pas. Napoléon aurait pu faire observer qu’à ce compte, la constitution la plus courte et la plus obscure du monde est celle du Royaume-Uni : elle n’existe pas. Le pays qui a fondé la démocratie moderne se passe très bien d’un tel artifice. Citoyens et dirigeants s’accommodent d’un empilement de textes et de coutumes remontant à la Magna Carta, qui a fêté en 2015 son 800è anniversaire. Excusez du peu. En 1215 donc, cette charte royale posait : « nul homme libre ne sera arrêté ou emprisonné, ou dessaisi de ses droits ni de ses biens, ou banni ou exilé, ou privé de son statut par quelque autre moyen, et nous ne procéderons pas par force envers lui, sinon par un jugement légal de ses égaux ou par la loi du pays ». C’était un texte de circonstance, mais les mots ont porté, au-delà des siècles. Les tribunaux britanniques et américains continuent de s’y référer.

La constitution française est longue et pas toujours limpide. Archaïsmes et contradictions y abondent. « Le Président de la République […] nomme aux emplois civils et militaires de l’Etat ». Cela fait beaucoup de monde pour un seul homme. Il est « le chef des armées », mais « le Gouvernement […] dispose de la force armée ». C’est l’un ou c’est l’autre ? « Le Gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation », mais le Président de la République préside le Conseil des Ministres, dont il a nommé tous les membres. Alors, qui décide ? Un flou artistique voulu par de Gaulle, à son profit, lors de la rédaction d’un texte pris en état d’extrême urgence, dans le sillage du putsch d’Alger du 13 mai 1958. Est-ce toujours de saison ? Les démocraties ont une tête, pas deux.

Pour jouer au jeu de la révision, on peut mettre en avant d’autres intéressants archaïsmes. Ainsi les préfets sont nommés en Conseil des Ministres. Mais a-t-on vraiment besoin de préfets ? Exception française, héritée de Napoléon. Les recteurs aussi sont nommés en Conseil des Ministres. Mais a-t-on vraiment besoin de recteurs ? Autre héritage napoléonien. On pourrait concevoir que la responsabilité de l’organisation des écoles et des universités soit confiée aux nouvelles régions. Un moyen de tuer le mammouth, peut-être ?

« L’hymne national est la “Marseillaise” », lit-on dans ce qui est devenu l’article 2. Question à poser au Conseil constitutionnel : comment remplacer les deux dernières lignes du refrain, « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » ? La formule paraît moins refléter l’esprit d’un pays libéral avancé que celui des terroristes de Daech. Ceux-là mêmes à l’encontre desquels la révision de la constitution est proposée.

Olivier Postel-Vinay

Cet article est paru dans Libération le 5 janvier 2016.

Raison et déraison de l’électeur

Dans son intéressant petit livre Le pari du FN, le démographe Hervé Le Bras souligne un paradoxe : d’un côté, le pari que font les électeurs du FN en pensant que leur parti accédera un jour au pouvoir est « déraisonnable », aussi « irrationnel » que celui de jouer au Loto en espérant le gros lot ; de l’autre, « loin d’être irrationnelle […] l’attitude de l’électeur du FN est parfaitement rationnelle ». Elle est rationnelle parce qu’il « pense n’avoir plus rien à attendre du système actuel », ce qui se justifie en raison du « blocage de l’ascension sociale » et aussi de la « ségrégation spatiale », que Le Bras décrit dans son livre. L’attitude de l’électeur du FN est rationnelle « au sens où la théorie économique classique et son Homo economicus sont rationnels ».

Comme le font valoir les tenants de l’économie comportementale, Daniel Kahneman en tête, la rationalité d’Homo economicus fait débat. On s’en doute, il va de même pour celle d’Homo politicus. Dans son livre « Le mythe de l’électeur rationnel » (non traduit en français), l’économiste américain Bryan Caplan juge que les citoyens sont essentiellement animés par des préjugés, des convictions « irrationnelles » auxquelles ils sont d’autant plus attachés qu’elles ne leur coûtent rien. Un attachement tel que l’électeur vote beaucoup moins en fonction de ses intérêts que pour satisfaire ses idées fausses. Il donne un exemple classique : aux Etats-Unis les deux tiers des ouvriers étaient favorables à la suppression des droits de succession proposée par George W. Bush, alors que cette mesure ne concernait que les très riches.

L’idée que l’électeur est au contraire avant tout un animal rationnel a été développée par le politologue américain Samuel Popkin dans son livre « L’électeur de raison » (non traduit). Popkin est un tenant d’une théorie optimiste, selon laquelle le citoyen met en œuvre une « rationalité faiblement informée ». L’idée est que l’électeur sait qu’il ne peut accéder à toute l’information qui serait nécessaire pour comprendre les enjeux économiques et autres, mais du coup procède à des raccourcis efficaces, en captant des signaux lui permettant d’exercer un jugement de nature intuitive. Le résultat est une expression raisonnable de la volonté générale.

A l’arrière-plan de ces conceptions divergentes plane l’ombre du politologue américain Philip Converse, qui en 1964 avait publié un article séminal sur « la nature des systèmes de croyance dans le grand public ». Il classait les électeurs en quatre catégories : ceux qui ont un système de conviction politique (10%), ceux qui ne votent pas en fonction d’une idéologie mais de ce qu’ils perçoivent comme leur intérêt personnel (42%), ceux qui s’appuient sur leur perception positive ou négative de l’époque (25%) et ceux qui votent en fonction de facteurs indépendants tant de leur intérêt personnel que d’une problématique politique quelconque (22%). Converse a été l’un des premiers à étudier systématiquement l’ignorance de l’électeur. Il concluait qu’« une partie très substantielle de l’électorat » a des opinions dénuées de sens, sur des sujets auxquels ils n’ont jamais vraiment réfléchi. En 1992, 86% des citoyens savaient que le chien de George W. Bush s’appelait Millie, mais seuls 15% savaient que Bush et Clinton étaient tous deux favorables à la peine de mort. D’après une étude menée par deux politologues de Princeton, « 2,8 millions d’électeurs ont voté contre Al Gore en 2000 parce que leur Etat avait reçu trop ou pas assez de pluie ».

Homo politicus est rationnel en ce sens qu’on peut toujours lui trouver , pour reprendre l’expression de Raymond Boudon, de « bonnes raisons » de voter dans tel ou tel sens – ou de ne pas voter. Mais il est aussi profondément irrationnel. Pour les raisons évoquées ci-dessus et en un autre sens : c’est que chacun pense avoir raison. Le prix Nobel Daniel Kahneman et les économistes comportementalistes appellent cela le « biais de validité ». Quand nous votons ou quand nous exprimons notre préférence politique et notre rejet véhément d’un camp adverse, nous sommes tellement convaincus d’avoir raison que nous ne nous posons pas la question de savoir comment il peut se faire que tout le monde soit convaincu d’avoir raison.

Olivier Postel-Vinay

Cet article est paru dans Libération le 15 décembre 2015.

Questions kurdes

L’un de mes premiers reportages fut pour le Kurdistan d’Irak. J’étais alors au Monde. Grâce au réseau entretenu par Eric Rouleau – quel superbe journaliste -, je fus cueilli à l’aéroport de Téhéran par des Kurdes qui me conduisirent en voiture jusqu’à la frontière irakienne. De là une piste suivie de nuit, tous feux éteints, nous emmena jusqu’à atteindre une crête dominant la plaine tenue par l’armée de Saddam Hussein. Il était conseillé de se baisser derrière les rochers pour éviter les obus tirés à intervalles irréguliers. Certains des combattants kurdes que nous rencontrions étaient à cheval et je me souviens qu’un soir, après un parcours à pied aux côtés d’une colonne de mulets, une oie fut plongée dans grande bassine d’eau bouillante en mon honneur. Et mangée sans le moindre assaisonnement. Les Kurdes comprenaient mal et étaient un peu vexés que je ne sois pas venu avec un gros appareil photo. J’eus beaucoup de mal à leur expliquer que je travaillais pour un journal sans photos. Ils se demandaient s’ils ne s’étaient pas fourvoyés en me faisant venir. Ils m’ont tout de même fait rencontrer le vieux Barzani, un pacha sous sa tente, qui parlait par monosyllabes, et, plus intéressant, son fils Massoud, qui avait à peu près mon âge et était déjà considéré comme le successeur. J’ai tout de même pris des photos avec mon Instamatic. De retour à Paris, Le Monde publia mon reportage comme c’était alors l’habitude, un long texte tout gris en trois volets répartis sur trois numéros, le premier article à la une. Le titre était La longue marche des Kurdes. C’était en 1974.

Les Kurdes s’étaient vu promettre l’indépendance par le traité de Sèvres en 1920 mais la Turquie kémaliste s’y est opposée et les Occidentaux sont revenus sur leur promesse. En 1974 j’étais encore plus naïf qu’aujourd’hui et l’idée d’une réunion des quatre entités kurdes en un seul Etat créé sur des morceaux d’Irak, d’Iran, de Turquie et de Syrie me paraissait s’inscrire à l’évidence dans le sens de l’histoire. J’avais été fortement impressionné par la qualité humaine des gens que j’avais rencontrés, la fierté et l’apparente simplicité de ces montagnards musulmans. J’ai continué de suivre la « question kurde » de loin mais avec émotion et ai ressenti comme une agression intime le bombardement chimique de villages que j’avais traversés. Quand les Etats-Unis décidèrent d’intervenir militairement en Irak, j’ai applaudi des deux mains parce qu’à mes yeux la priorité absolue était de débarrasser le Moyen Orient de son Hitler. Encore la naïveté. Comme Glucksmann et d’autres, il m’a bien fallu admettre que j’avais sous-estimé les enjeux et la sottise des dirigeants américains.

Aujourd’hui les Kurdes sont l’adversaire le plus redoutable de Daech. On l’a vu à Kobané et ailleurs, ils sont les seuls à oser combattre pied à pied contre des fanatiques avides de mourir en martyrs. Ils menacent l’Etat islamique de lui ravir la dernière ville qu’il contrôle à la frontière turque.

Avec 32 millions de personnes, les Kurdes sont le plus grand groupe ethnique sans Etat. A la faveur de la décomposition de l’Irak et de la Syrie, ils ont séparément construit deux régions autonomes, au nord de l’Irak puis au nord de la Syrie. Kobané appartient à cette région et c’est son invasion sauvage par Daech qui a déclenché la contre-attaque victorieuse des Kurdes syriens, aidés par l’aviation américaine et des combattants kurdes venus de Turquie et d’Irak. Le petit garçon mort échoué dont la photo a fait le tour du monde l’été dernier était un Kurde de Kobané.

Le spécialiste américain Michael M. Gunter vient de consacrer un livre à cette région autonome de Syrie, la plus récente et la moins connue. Elle rassemble 2,2 millions de Kurdes sur une bande de terre de près de 400 kilomètres. Le journaliste du Guardian Jonathan Steele s’est rendu récemment sur le terrain. Il décrit la complexe alchimie de l’équilibre des pouvoirs et la subtile stratégie des dirigeants kurdes. Il décrit aussi la principale caractéristique de l’armée, forte de 55 000 combattants : elle est mixte. D’après les dirigeants, elle compte autant de femmes que d’hommes. Les photos des « martyrs », ceux qui ont été tués au combat, sont des deux sexes. Les combattantes kurdes forment des unités séparées, dirigées par femmes, mais se mêlent aussi aux unités masculines. Elles ne sont pas voilées, ne portent pas même de foulard sur la tête. Elles sont musulmanes, de la branche sunnite soufie.

Olivier Postel-Vinay

Cet article est paru dans Libération le 8 décembre 2015.

Thatcher en pointe sur le climat

Il paraît qu’il n’y a pas assez d’histoire de l’immigration dans les programmes du collège. Ni d’histoire des Lumières. Pourquoi pas un peu d’histoire du climat ? On y apprendrait les grands mouvements de réchauffement et de refroidissement, les très anciennes et les plus récentes, sous Homo sapiens. Au lycée, le programme pourrait se poursuivre par un zeste d’histoire politique du climat. On présenterait en encadré, par exemple, des extraits d’un rapport de la CIA, datant de 1974, mettant en garde contre les risques d’un refroidissement climatique et s’appuyant sur des climatologues américains pour annoncer un possible « passage à la prochaine ère glaciaire dans moins de 200 ans ».

La grand-messe de la COP21 invite à réveiller les mânes d’une grand-messe de même nature, le sommet de la Terre à Rio en 1992. 172 Etats présents, 108 chefs d’Etat ou de gouvernement, dont le président George W. Bush. A la sortie était signée la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques (au pluriel en français), dont la COP21 est issue. Une convention bien sûr non contraignante, mais dans laquelle chacun des Etats de la planète s’engage, avec beaucoup d’arrière-pensées, à stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre. Il y a vingt-trois ans !

L’un des aspects les moins connus du processus ayant aboutit à Rio est le rôle de Margaret Thatcher. Il est décrit en détail dans un livre indispensable à qui veut comprendre les tenants et aboutissants de la science du climat et des négociations qui s’y réfèrent (1).  Le point de départ de la prise en compte politique de la question du réchauffement climatique est le cri d’alarme lancé par le scientifique américain James Hansen dans les locaux du Sénat en juin 1988. Trois mois plus tard, la Dame de Fer s’adresse à une Royal Society sidérée, (l’académie des sciences britannique), pour sonner le tocsin. Elle évoque le risque d’une « fonte accélérée des glaces et une augmentation subséquente du niveau de la mer de plusieurs pieds au siècle prochain ». Elle avait été sensibilisée au sujet depuis trois ans par l’un de ses conseillers au Foreign Office, Sir Crispin Tickell, auteur d’un livre prémonitoire publié en 1977, Climate Change and World Affairs. Crispin Tickell avait été nommé ambassadeur auprès de l’ONU en 1987 et le soutien de Thatcher ne fut pas pour rien dans la mise sur pied très rapide du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat) fin 1988. En mars suivant elle déclare à la BBC : « Nous ne comprenons pas encore complètement les gaz à effet de serre ni comment ils vont opérer, mais nous savons qu’il est de notre devoir d’agir ». En novembre, un jour avant la chute du mur de Berlin, elle évoque à la tribune des Nations-Unies l’apparition d’un « danger insidieux, aussi menaçant que les périls[…] dont s’est accoutumée la diplomatie internationale pendant des siècles : la perspective d’un dommage irréparable à l’atmosphère, aux océans, à la Terre elle-même ». Ce discours eut un énorme retentissement aux Etats-Unis. Pendant ce temps le Giec préparait son premier rapport et la Dame de Fer se tenait informée de la progression des travaux, recevant régulièrement son président, John Houghton. Elle lisait les textes qu’il lui présentait, crayon et gomme à la main. Le jour de la publication, elle fit un discours devant les climatologues britanniques : leur tâche était de « nous aider à sauvegarder le futur de la planète ». Intervenant à nouveau lors de la conférence mondiale sur le climat à Genève en novembre 1990, elle déclara que les incertitudes scientifiques ne pouvaient constituer une excuse pour ne pas agir. « Nous devons appliquer le principe de précaution au niveau international […] et ne pas perdre du temps et de l’énergie à discuter le rapport du Giec ». Elle appelait le plus grand nombre de pays possible à signer une convention cadre sur le climat en 1992. Ce fut son dernier message politique : elle devait démissionner quelques jours plus tard. Le sommet de Rio se réunit en l’absence de son principal inspirateur politique.

Elle changea d’avis après avoir quitté le pouvoir. Dans son livre testament, Statecraft : Strategies for a Changing World, publié en 2003, elle exprime le sentiment de s’être fait rouler dans la farine par des experts plus inspirés par une idéologie catastrophiste que par le souci de chercher la vérité.

Olivier Postel-Vinay

Cet article est paru dans Libération le 1er décembre 2015.

(1) Rupert Darwall, The Age of Global Warming, A History, Quartet 2013.

Questions autour des réfugiés climatiques

« Si aucune mesure substantielle n’est prise à la conférence sur le climat [COP 21], déclarait François Hollande en septembre dernier, ce ne sont pas des centaines de milliers de réfugiés que nous aurions à traiter dans les 20-30 prochaines années, mais des millions ». La notion de « réfugié climatique » a été mise sur le devant de la scène par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), qui en 2005 avait placé sur son site une carte de points chauds dans le monde titrée : « 50 millions de réfugiés climatiques en 2010 ». Le PNUD est l’un des deux organismes de tutelle du GIEC. En 2007, dans son blockbuster Une vérité qui dérange, Al Gore montrait des images d’atolls du Pacifique et déclarait : « C’est la raison pour laquelle les citoyens ont tous dû être évacués en Nouvelle-Zélande ». Les Néo-Zélandais n’avaient vu arriver personne. En 2011, comme il ne s’était rien passé de concret, le PNUD a mis sa carte à la trappe mais conservé un article du même tonneau. Le titre était désormais : « A venir en 2020 : 50 millions de réfugiés environnementaux ». Glissement sémantique : «environnementaux » ratisse plus large que « climatiques ».

Mais la notion de réfugié climatique s’est installée, comme en témoignent les propos de Hollande. Le site Planétoscope chiffre sur sa page d’accueil le nombre de réfugiés climatiques dans le monde depuis le 1er janvier et même « depuis que vous êtes connecté ». Total depuis 2014 : 19, 3 millions. Le site Wikipedia en français explique : « De 2000 à 2050, ce sont au moins un milliard de personnes qui devraient migrer de par le monde, dont plus de la moitié pour s’adapter au réchauffement climatique ». Ce qui donne plus de 500 millions de réfugiés climatiques.

En vue de la COP21, le Parlement européen a voté une résolution demandant «  que la problématique des réfugiés climatiques et sa gravité […] soient prises au sérieux » et « déplore que le statut de réfugié climatique ne soit pas encore reconnu ».

Mais qu’est-ce donc qu’un réfugié climatique ? Si l’on considère l’histoire longue de l’humanité, peut-on rétrospectivement en identifier ? Le Déluge, s’il se référait à un événement réel, en a sans doute créé. Pour les archéologues, les premiers candidats sérieux sont peut-être les populations paléoindiennes de la culture Clovis, confrontées à une période chaude qui a entraîné voici un peu moins de 13 000 ans dans le Sud-Ouest de l’Amérique du Nord une sécheresse terrible, auprès de laquelle celle de la Californie ces dernières années fait pâle figure. Mais ces populations ont migré sur la durée, sans doute pas dans la précipitation. Plus près de nous, les derniers fermiers du Groenland qui ont dû repartir vers l’Islande et la Norvège en raison du Petit âge glaciaire, au XIVe siècle, mériteraient la qualification.

Aujourd’hui la question reste ouverte. Sur quels critères une personne ou un groupe de personnes pourraient-ils être reconnus comme tels ? La planète connaît certes de graves problèmes environnementaux, mais pour l’instant du moins, pas de stress climatique comparable par exemple à ce que fut le Petit âge glaciaire, et aucune catastrophe naturelle au sens événementiel du terme ne peut être objectivement présentée comme causée par un changement climatique. Les inondations du Bangladesh, souvent invoquées, sont sans rapport démontré avec une élévation du niveau de la mer ni avec la fonte des glaciers himalayens. L’été dernier un habitant d’un atoll du Pacifique venu chercher du travail en Nouvelle-Zélande s’est vu refuser le statut de réfugié climatique réclamé par son avocat, les juges ayant estimé en appel qu’il n’était pas en danger dans son pays. De fait, la question de savoir si les îles coralliennes sont menacées par une hausse du niveau de la mer est controversée.

Dans un article publié en 2010 dans le Journal of International Development, l’universitaire américaine Betsy Hartmann invitait à s’interroger sur les tenants et aboutissants des « récits » élaborés sur les réfugiés climatiques et pose la question dérangeante des intérêts réels souvent très concrets des narrateurs. Entre autres, ces récits nourrissent la peur de l’autre, la xénophobie et des réflexes de repli. De façon plus inattendue, Betsy Hartmann montre qu’ils font le jeu des multinationales, en quête de marchés, et même celui du département américain de la Défense, en quête d’influence sur le terrain. En agitant ce spectre, Hollande n’invente rien.

Olivier Postel-Vinay

Cet article est paru dans Libération le 24 novembre 2015.

Fanatiques d’hier et d’aujourd’hui

« Fanatique : héros qui, pour le triomphe de ses préjugés, est prêt à faire le sacrifice de votre vie ». Peu connu en France, l’humoriste québécois Albert Brie consigna cette formule définitive en 1978 dans sa chronique « Le mot du silencieux » fournie au quotidien Le Devoir. Il est mort il y a trois semaines, sans avoir assisté aux tragiques attentats de Beyrouth et Paris (n’oublions pas Beyrouth, ni Bagdad, ni le meurtre de libres penseurs au Bangladesh). En 1978, Daech n’existait pas encore, ni même les talibans. Le fanatisme auquel pensait Albert Brie était celui de la Faction armée rouge, auteur de la sanglante prise d’otages à l’ambassade d’Allemagne à Stockholm en 1975, et celui des terroristes palestiniens, contre Israël et entre factions rivales (175 morts à Beyrouth en août 1978).

« On entend aujourd’hui par fanatisme une folie religieuse, sombre et cruelle, écrivait Voltaire dans son Dictionnaire philosophique, publié en 1764 à Genève. […] Celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique […]. Le plus détestable exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélémy, leurs concitoyens qui n’allaient pas à la messe ». Nous l’avons appris depuis, l’adjectif « religieux » doit s’entendre au sens large, très large même. Voltaire écrivait avant le communisme, la foi nazie, la Révolution culturelle, Pol Pot et le Rwanda. De ce point de vue, le fanatisme islamiste est un retour aux sources.

Le mot vient du mot latin fanum, temple. Le fanaticus était le serviteur du temple. Le sens figuré semble a être apparu pour désigner, à Rome, les prêtres du culte voué à Bellone, déesse de la guerre. Ils défilaient en se tailladant bras et cuisses, recueillant le sang dans la paume de la main pour en faire des libations à la déesse. Le mot apparaît chez Rabelais (Bacchus « est de cerveau phanatique ») et à la même époque en Angleterre, avant même que n’éclatent les guerres de religion. Plus tard Bossuet décrit les Quakers, « les trembleurs, gens fanatiques qui croient que toutes leurs rêveries leur sont inspirées ».

Dans L’Encyclopédie éditée par Diderot, Alexandre Deleyre rédige le long article « Fanatisme », « zèle aveugle et passionné, qui naît des opinions superstitieuses, et fait commettre des actions ridicules, injustes et cruelles ; non seulement sans honte et sans remords, mais avec une sorte de joie et de consolation ». Ironie de l’histoire, Deleyre, devenu député de la Constituante, votera la mort de Louis XVI en l’accusant de « fanatisme » et en déclamant : « Marchons donc […], nous à la guerre et Louis à la mort » ; après quoi il soutint la Terreur.

Laquelle Terreur apporta un démenti saignant à l’une des rares professions de foi optimistes de Voltaire, qui écrivait en 1768 à Mme du Deffand : « Heureusement le fanatisme est sur son déclin d’un bout à l’autre de l’Europe ». Venait alors de paraître un livre bien oublié aujourd’hui, Le fanatisme des philosophes, du journaliste iconoclaste Simon-Nicolas Linguet. Publié à Londres en 1764, ce pamphlet s’en prend aux philosophes qui prétendent nous débarrasser du fanatisme religieux mais en véhiculent un autre, de nature intellectuelle : « Le fanatisme religieux ensanglante la Terre […]Le fanatisme philosophique, moins destructeur en apparence, est-il moins funeste ? Parce qu’il est plus tranquille, faut-il croire qu’il soit moins nuisible ? […] Il n’égorge pas les hommes au nom de Dieu, mais il les empoisonne ». Le politiquement incorrect Linguet tombera sous le couperet de la « sainte » guillotine en 1794.

Mais bien sûr les deux fanatismes se nourrissent l’un de l’autre. Pas de Saint Barthélémy sans un Calvin, pas d’Etat islamique sans un Sayyid Qutb, pas de Staline sans un Rousseau et un Marx, pas d’Hitler sans les théoriciens de la race.

Le noyau de cristallisation du fanatisme sous toutes ses formes, c’est une recherche de sens, de refuge sémantique, qui conduit, quand elle aboutit, à l’enfermement dans un univers mental clos, interdisant toute forme de mise en cause. Après s’être ouvert, le cerveau se referme, on se voue à la cause et on obéit aveuglément aux ordres de la hiérarchie, garante de la validité du sens (perinde ac cadaver, à la manière d’un cadavre). Cadavre avant, cadavre après, qu’importe, pourvu que les dieux du temple soient contents.

Olivier Postel-Vinay

Cet article est paru dans Libération le 17 novembre 2015.

L’énigme Trump

Imaginons que par un tour de passe-passe de la biologie synthétique on parvienne à hybrider Marine Le Pen et Bernard Tapie. Et que, par un tour de passe-passe du génie génétique ou de la réalité augmentée, on booste fortement leurs traits de caractère les plus saillants. On approcherait peut-être d’un être bien réel, fait de chair, d’os et de neurones : Donald Trump. Un personnage impensable dans notre douce France, et dont aucun commentateur américain, jusqu’à tout récemment, ne pensait qu’il pourrait devenir un candidat sérieux aux présidentielles de 2016. Or l’animal reste obstinément en tête des sondages dans le camp des républicains, loin devant Jeb Bush.

Les points communs avec la stratégie de Marine le Pen sont flagrants. L’un et l’autre surfent sur la désaffection, voire la fureur populaire à l’égard des politiciens traditionnels et la haute administration, sur l’angoisse devant le déclin national et celui de la race blanche, sur la désignation des mêmes boucs émissaires : les immigrés, les pays étrangers qui volent nos emplois, l’idéologie du libéralisme économique, la kleptocratie des nantis qui noyautent les rouages du pouvoir, les chantres du politiquement correct qui ont abandonné les références aux valeurs morales chrétiennes.

Trump pousse le bouchon encore plus loin que Marine Le Pen. Le Mexique nous inonde de ses criminels et de ses violeurs, il faut construire un mur étanche entre les deux pays, financé par les Mexicains. Il faut expulser les quelque onze millions de clandestins présents sur le sol américain et refuser la nationalité à leurs enfants (un droit garanti depuis 1868). Il faut interdire aux entreprises de délocaliser les emplois à l’étranger et imposer des droits de douane de 25% sur tous les produits chinois. Conformément au vade-mecum du parfait démagogue, Trump annonce aussi son intention de limiter à 15% la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu et de supprimer les passe-droits fiscaux dont bénéficient les financiers qui s’enrichissent indument.

Comme Marine Le Pen, Trump se défend d’être raciste, mais en 1989, quand cinq adolescents noirs et latinos ont été arrêtés pour le viol d’une Blanche dans Central Park, il a payé des pleines pages de publicité dans les journaux new-yorkais pour réclamer leur exécution (ils ont été innocentés).

Comme Bernard Tapie, Trump est un homme d’affaires qui a réussi (même s’il a, comme Tapie, beaucoup échoué), et c’est un bretteur, une bête des médias, avec un franc-parler aussi vulgaire qu’efficace. Mais dans le genre, il est un cran au-dessus. Sa fortune se situe quelque part entre trois et quatre milliards de dollars. C’est un escroc notoire. Et un spécialiste des shows télévisés. Il a gagné 200 millions de dollars en jouant son propre rôle sept saisons d’affilée dans une émission de télé-réalité. Lors du premier débat télévisé entre candidats républicains, en août dernier, il a fait exploser les compteurs, sans se gêner pour injurier la modératrice.

C’est une autre raison de sa popularité, y compris auprès des femmes. Il donne le sentiment de dire ce qu’il pense, quand il en a envie, même s’il a conscience de choquer. Lors de ce débat, accusé d’avoir donné de l’argent à Hillary Clinton, il a répondu « Je donne à tout le monde. Quand ils appellent, je donne. Et savez-vous quoi ? Quand je veux quelque chose d’eux, deux ou trois ans après, je les appelle, et ils répondent présents ». Mais là perce une dimension qui est rarement soulignée. Trump est un homme très intelligent, qui n’hésite pas aussi à prendre des positions aux antipodes de ce qu’on attendrait de lui. Il s’était opposé à l’intervention militaire en Irak. Il a défendu les programmes de contraception. Déclaré que Bill Clinton a été le meilleur des quatre derniers présidents. Que l’économie marche mieux quand les démocrates sont au pouvoir. Il prétend vouer aux gémonies l’Obamacare mais en 2000 avait défendu dans un livre l’idée d’un système de protection de santé universel avec tiers payant.

Il sait très bien ce qu’il fait. Dans un autre livre publié en 1987, il écrit : « Je joue avec les fantasmes des gens. J’appelle ça l’hyperbole véridique. C’est une forme innocente d’exagération – et une forme de promotion très efficace ». Ne sous-estimons pas Donald Trump.

Olivier Postel-Vinay

Cet article est paru dans Libération le 3 novembre 2015.

Le mystère de la bêtise humaine

L’ethnologue Germaine Tillion se plaisait à dire que la proportion de gens intelligents et d’idiots est la même quel que soit le milieu social. Vous prenez une population de polytechniciens et une population de chauffeurs de taxi, vous branchez le bêtisomètre et vous arrivez au même résultat. C’est une autre façon de dire que le bon sens est la chose la mieux partagée. Mais s’il y a des tonnes de littérature savante sur l’intelligence, la bêtise est un trou noir des sciences sociales : aucun universitaire au presque ne s’y risque. Quand l’un d’eux le fait, c’est sur un mode détourné, à la manière de l’économiste italien Cipolla dans son court essai Les lois fondamentales de la stupidité humaine . Le sujet n’est abordé sérieusement que dans la grande littérature : en France Flaubert, Proust, Houellebecq.

Comme le faisait remarquer Robert Musil dans une conférence qu’il prononça au zénith de la bêtise nazie, « La crainte de paraître bête comme de heurter les convenances font que nombre d’hommes qui se jugent intelligents se gardent bien de le dire. ». Il fallait être Valéry pour oser le faire (« la bêtise n’est pas mon fort », dit Monsieur Teste, le bien nommé).

La sottise et l’intelligence résistent aux sirènes du réductionnisme. Le QI est à l’intelligence ce qu’une moyenne de températures est au climat : un indicateur fragile. Louis Thurstone, pourtant l’un des pionniers des tests de QI, s’opposait vigoureusement à l’idée que l’on puisse identifier et mesurer une grandeur reflétant les différents compartiments de l’intelligence (donc de la bêtise). Il en définissait sept, pouvant varier indépendamment les uns des autres. Plus près de nous, Howard Gardner, à Harvard, a développé une théorie des « intelligences multiples » : « Connaître la force ou la faiblesse d’une forme d’intelligence chez un individu ne nous dit rien de la force ou de la faiblesse de ses autres formes d’intelligence ».

Les tests de QI n’en continuent pas moins d’être exploités en milieu scolaire. Un peu comme le niveau de ressources donne droit à certaines allocations, le niveau de QI, trop souvent pris comme indicateur central, rend éligible à telle ou elle forme d’enseignement personnalisé.

Plus curieusement, des chercheurs en psychologie publient régulièrement des mesures de l’évolution du QI d’un pays ou d’un groupe de pays, voire du QI mondial. Trois universitaires officiant respectivement en Suède, aux Pays-Bas et en Irlande ont ainsi publié un article dans une revue scientifique concluant à une baisse du QI depuis l’époque de Darwin. Ils se fondent sur un unique instrument de mesure, le temps de réaction à un stimulus visuel, jugé étroitement corrélé à l’ « intelligence générale » (facteur g). Ils pensent même en avoir identifié la raison : le caractère « dysgénique » de la fertilité, autrement dit le faut qu’en moyenne les gens au QI élevé, qui sont « plus productifs et plus créatifs », ont eu en moyenne moins d’enfants que les autres.

Cette étude est contredite par une autre publiée par des chercheurs du King’s College à Londres. Ils ont repris les analyses de QI publiées dans 48 pays depuis 1950 et concluent à une élévation régulière pour toutes les tranches d’âge, avec une hausse plus forte dans les pays en développement. Pour minimiser les biais dus au contenu culturel d’une partie des tests de QI, ils se sont concentrés sur des épreuves qui sont censées éliminer l’impact des biais culturels (mais est-ce vraiment possible ?). Cette méta-analyse confirme « l’effet Flynn », du nom du chercheur James Flynn, de l’université Otago en Nouvelle-Zélande. Celui-ci avait établi ou pensé avoir établi en 1982 que le QI avait augmenté de 3 ou 4 points par décennie depuis 1930. L’analyse du King’s College confirme aussi plusieurs études suggérant que le QI d’un individu peut s’élever ou baisser en fonction de la durée et de la qualité de la fréquentation scolaire ou universitaire. Ainsi une enquête menée sur 500 000 jeunes Danois testés entre 1959 et 2004 indique un pic de QI à la fin des années 1990 et une baisse depuis lors. Cette baisse est corrélée à une diminution du nombre de bacheliers poursuivant des études dans des universités sélectives.

Mais que le QI augmente ou baisse ne nous dit rien sur l’évolution concrète des différentes formes de l’intelligence ou de la bêtise. Ni sur la pertinence de l’observation de Germaine Tillion.

Olivier Postel-Vinay

Cet article est paru dans Libération le 27 octobre 2015.

Laid et fier de l’être

« Je suis laide et fière de l’être », proclame la comédienne Angela Barnes, une vedette outre-Manche. Elle écrivait cela dans The Guardian en 2013. L’été dernier, à 38 ans, elle a monté à Edimbourg un show sur ce thème – et plus généralement, dit-elle, sur « comme il est bien de reconnaître ses défauts », et de les accepter. « C’est mon boulot d’aider les gens à se sentir mieux dans leur vie ». Or les préjugés sur la laideur lui semblent aller s’accentuant. « Le problème c’est Twitter. Je ne voudrais pour rien au monde être une adolescente aujourd’hui, parce que vous n’êtes plus seulement exposée au regard de votre environnement immédiat, mais du monde entier. Les gens écrivent désormais sur Twitter ce qu’ils gribouillaient naguère sur les murs des toilettes. Nous sommes bombardés de ces images de perfection. Tout ce qui est moins que beau est laid, nous fait-on comprendre. »

Dans son article du Guardian, elle déclinait les avantages de ne pas être jolie : « 1. J’ai des amis qui veulent vraiment passer du temps avec moi, pas seulement comme un accessoire glamour. 2. J’ai une personnalité robuste et bien à moi et n’ai jamais dû me reposer sur mon apparence pour me faire des amis. 3. Je ne me fais pas reluquer dans la rue ni peloter dans les pubs. 4. Je ne me soucie pas de devenir moins jolie. La pression qui s’exerce pour dissimuler qu’on vieillit est ridicule. Cela doit être bien difficile d’avoir été exceptionnellement jolie, d’en avoir usé à son avantage, et de constater la diminution de ce pouvoir à chaque ride ».

Angela Merkel n’est pas jolie jolie. Elle est pourtant désignée comme la femme la plus puissante du monde. Et de tous les dirigeants occidentaux, c’est peut-être bien le plus avisé. Or elle n’est pas arrivée au pouvoir par héritage, par népotisme ou grâce à l’appui de multimillionnaires. Elle est là par la force de son esprit, de son caractère, de son habileté à exploiter les ressources de la démocratie. Bien sûr elle était plus jolie quand elle était jeune, mais pas tant que ça. Ce n’est pas Ségolène Royal, Rachida Dati ou Najat Vallaut-Belkacem. Ni même Marine Le Pen – sans parler de Marion Maréchal.

Parmi les célébrités françaises, la personne la plus laide est un homme, Michel Houellebecq. Comme disait Mme de Sévigné, il « abuse de la permission qu’ont les hommes d’être laids ». Il le sait. « Dépourvu de beauté comme de charme personnel […], je ne corresponds nullement à ce que les femmes recherchent en priorité », écrivait-il dans Extension du domaine de la lutte. Il a fait de sa laideur et de la laideur en général un thème central de son œuvre.

Une jeune Américaine couverte de diplômes, Gretchen Henderson, vient de publier une « Histoire culturelle de la laideur ». A lire le compte-rendu approbateur qu’en fait l’historienne britannique Kathryn Hughes, elle « suggère que la beauté est sans  intérêt parce qu’elle est fermée, close et toujours la même. Alors que la laideur est infinie et partout, comme Dieu ».

Cette idée remonte au moins à Victor Hugo, qui se disait fasciné par la laideur. « Le beau n’a qu’un type, le laid en a mille », écrivait-il. Mais son œuvre poétique et romanesque ne cesse de contredire cet adage. Cosette était laide, elle devient jolie. C’était d’ailleurs moins la laideur qui intéressait Hugo que la difformité : « Le laid est petit, le difforme est grand ». La beauté est-elle vraiment moins protéiforme que la laideur ? Le Père Goriot montre la beauté physique viciée par la laideur morale, et la décadence physique transfigurée par la beauté morale. Les deux forts volumes qu’Umberto Eco a consacrés à l’histoire de la beauté et à celle de la laideur témoignent d’une égale diversité – surtout si l’on   mêle   époques et cultures. Ce qui caractérise notre temps c’est l’énorme pression commerciale visant à homogénéiser les canons de la beauté physique. Elle contamine la démocratie, où le succès dépend plus que jamais de la qualité des dents et de la forme du nez. Elle génère des comportements aberrants et avive le sentiment d’injustice de ceux qui se sentent hors jeu. Mais les raisons du commerce et celle de la politique sont les mêmes ; car si la laideur fascine, le Dieu de la beauté reste le plus fort. Pour le contrecarrer, il faut être encore plus fort.

Olivier Postel-Vinay

Cet article est paru dans Libération le 20 octobre 2015.