Le borgne clairvoyant

Pour ceux qui ont lu Le Casse du siècle de Michael Lewis, il y a quelque chose de jubilatoire à voir, dans le film qu’il a inspiré, son protagoniste le plus attachant et le plus génial incarné par Christian Ball. Inutile d’attendre qu’il soit désigné nommément. Les tics de l’acteur, sa façon de ne pas regarder en face ses interlocuteurs, mais de les maintenir à sa gauche, de ne jamais vraiment les écouter et d’immanquablement se les mettre à dos, tout trahit son identité. C’est Michael Burry, l’homme qui a compris avant tout le monde que les obligations hypothécaires subprime étaient une bombe à retardement.

Après le déclenchement de la crise de 2007-2008, beaucoup ont prétendu avoir tout prévu. Qu’ils aient effectivement pressenti quelque chose ou qu’ils tentent de s’attribuer le beau rôle après coup, il n’en demeure pas moins que la plupart n’ont pas agi en conséquence. Michael Burry, lui, a créé dès 2005 l’instrument qui a permis de parier contre les obligations hypothécaires. Ou plutôt il l’a fait créer. Avant qu’il n’aille démarcher de grandes banques pour qu’elles lui accordent des credit default swaps, ou CDS (des sortes de police assurance) sur les obligations en question, ces produits financiers n’existaient pas. Et pour cause : qui aurait eu l’idée de miser contre un marché qui connaissait une croissance continue depuis des décennies ?

Le Casse du siècle repose sur une idée brillante : pour nous faire comprendre les mécanismes ultra-complexes qui ont entraîné le cataclysme financier de 2007-2008, rien de tel que de raconter l’histoire de ceux qui les ont mis à jour avant tout le monde et qui, en jouant à la baisse, ont empoché des dizaines, parfois plusieurs centaines de millions de dollars. Leur point commun est d’être de petits ou moyens investisseurs souvent méprisés par les grandes banques, des personnalités souvent asociales, des caractériels, des solitaires. C’est précisément cet isolement qui les a prédisposés à éviter le panurgisme de Wall street.

Burry est neurologue de formation. À ses heures perdues, il s’était mis à tenir un blog où il recommandait des investissements boursiers, qui ont vite fait la fortune de ses lecteurs. Son secret : éplucher tous les contrats que personne ne lit (c’est comme ça qu’il découvrira que le marché immobilier américain, soi-disant si solide, reposait entièrement sur prêts accordés à des personnes insolvables). Notre financier amateur ne tarde pas à abandonner la médecine pour fonder son propre hedge fond. Il souffre du syndrome d’Asperger et le contact avec les malades n’était pas son fort. Avec ses investisseurs, il peut communiquer par mails. Sauf quand, excédés contre une stratégie qu’ils ne comprennent pas, ils débarquent dans son bureau pour le menacer de le poursuivre en justice. Burry les regarde alors, comme à son habitude, légèrement de biais. Car Burry n’est pas qu’un autiste léger, il a aussi un œil de verre. Un borgne « au pays des aveugles » : cela ne s’invente pas.

Les fantasmes de Le Corbusier

Raser le Marais, faire traverser Paris par deux autoroutes (« autodromes ») se coupant à angle droit au niveau de la place de la Concorde, construire une série de gratte-ciel en plein centre de la capitale, tel était le projet que Le Corbusier a tenté de vendre au régime de Vichy, avec lequel il entretenait d’étroites relations.

Ayant vu récemment l’exposition consacrée à l’architecte au centre Pompidou, le psychiatre et critique littéraire Anthony Daniels a publié un article au lance-flammes dans le mensuel australien The Quadrant (1). Après avoir dit sa stupéfaction de voir les visiteurs parisiens continuer de révérer ce « grand » architecte, il écrit :
« Il a maintes fois décrit la ville comme un organisme malade exigeant une excision chirurgicale. Il était l’homme de la situation, naturellement. On pouvait voir dans une récente exposition à Londres un film (non présenté à Paris) où il officiait devant un plan de la ville, lourd crayon noir à la main, gribouillant comme un dément pour éliminer tout un quartier de Paris, tel un précurseur maniaque de Bomber Harris [le maréchal britannique qui a ordonnancé le bombardement des villes allemandes]. Le Marais, par exemple, serait rasé pour laisser la place à une autoroute et à des tours. Il n’est jamais venu à l’idée de Le Corbusier, ne serait-ce un instant, qu’on pourrait restaurer ce vieux quartier pour lui donner une nouvelle jeunesse. Il n’y voyait que du désordre – ou plutôt un manque d’uniformité, parce que l’harmonie dans la différence était une notion beaucoup trop complexe, difficile et menaçante pour qu’il puisse l’envisager – et ne pouvait donc penser qu’en termes de destruction massive. Quant aux insectes et aux tubes digestifs (“l’homme est un tube digestif”, a-t-il écrit) habitant le Marais et les autres quartiers qu’il entendait démolir, ses égards pour eux étaient des plus limités. Dans Destin de Paris, écrit en 1941 au moment où il était proche, à plus d’un titre, du maréchal Pétain, il écrit : « Paris se composera d’un, deux ou trois millions d’habitants. La qualité de ces habitants réclame examen. Paris doit se débarrasser des foules inertes, de ceux qui n’ont véritablement rien à faire à Paris et dont la place est à la terre ou à des industries à transplanter. »

Le titre de cet opuscule, Destin de Paris, est significatif car il implique pour la ville un destin qui ne dépend pas du choix humain mais d’une force qui transcende ce genre de médiocrité au profit des lois inéluctables dont Le Corbusier n’est que l’instrument. Un peu comme un révolutionnaire marxiste mais dans le champ de l’architecture – avec la même intention, celle de créer l’Homme nouveau. »

La liberté vespérale de Kundera

Il fêtera ses 87 ans le 1er avril prochain. Ce n’est pas une plaisanterie, et ce n’est sans doute pas très plaisant. Traduit en anglais, son dernier livre, un mince roman (ou antiroman ?) d’une centaine de pages, sonne comme un adieu à la littérature et au monde, même si ce n’en est peut-être pas un. Car, si cette Fête de l’insignifiance sonne comme un testament, son interprétation reste ouverte. À en juger par ce qu’en disent les commentateurs perplexes d’outre-Manche et d’outre-Atlantique, l’ouverture de l’interprétation est aussi caractéristique du livre que sa possible insignifiance même.

Le Canadien Paul Wilson, qui a côtoyé Kundera en Tchécoslovaquie entre 1967 et 1975 (date du départ de l’écrivain pour France), évoque la « liberté vespérale », expression introduite par Kundera en 2005 dans Le Rideau pour décrire le sentiment de libération que ressentent certains artistes au soir de leur vie ; Picasso et Fellini, en particulier. Un sentiment associé à l’installation d’une « indifférence complète au jugement des autres », écrit Wilson – dont il n’est pas sûr que Kundera y ait pleinement accédé.

C’est pourtant une interprétation possible de ce livre loufoque, plein de dérision. « Les personnages sont à peine développés, les intrigues se nouent puis sont comme négligemment laissées à l’abandon. » Le livre est « vaguement construit autour d’une série de conversations » entre quatre hurluberlus. L’un est obsédé par le nombril des jeunes filles, mais aussi par son propre nombril, qui le conduit à évoquer sa mère, laquelle l’a abandonné quand il était petit, puis les anges, qui ne doivent pas en avoir puisqu’ils ne sont pas nés. Un autre personnage, un acteur raté, est obsédé par Staline et son entourage, dont l’insignifiant Kalinine, et communique avec un autre acteur raté dans un sabir sans queue ni tête qu’ils appellent le pakistanais. C’est à l’autre acteur raté qu’il revient la charge de produire la leçon philosophique magistrale du livre : « L’insignifiance […] est l’essence de l’existence. »

Wilson est dérouté au point d’écrire dans la New York Review of Books : « Si Kundera n’était pas un écrivain aussi obstinément sérieux, il serait tentant de voir dans La Fête de l’insignifiance une parodie de lui-même, une farce pour un adieu à tout ce qu’il a été ou essayé d’être en tant que romancier. »

Kundera a toujours été lui-même obsédé par Staline, rappelle le philosophe britannique Roger Scruton dans la Literary Review, et « c’est précisément l’insignifiance de Kalinine qui intéresse Kundera. Après tout, si Kalinine n’avait pas été insignifiant, est-ce que la ville rendue célèbre par Kant continuerait de porter son nom ? » (Königsberg, aujourd’hui Kaliningrad). Une remarque pleine de bon sens, et qui ajoute à l’absurde. « J’ai achevé le livre sans découvrir le sens d’aucun des personnages. Ce qui est le sens recherché, je suppose », conclut Scruton.
« Faut-il encore prêter attention à Kundera ? » demande Jonathan Rosen dans The Atlantic. Et sa réponse est oui, absolument. Car même si le titre du roman – il n’en avait pas publié depuis treize ans – peut vouloir dire « Pourquoi perdre votre temps à me lire ? », le message est profond : pour Kundera, si le roman en général est « la fleur de la culture européenne, c’est précisément en raison de son insignifiance ». D’autres critiques sont moins indulgents. « Le roman se préoccupe si peu de fournir au lecteur des raisons de poursuivre que la lecture devient un combat de haute lutte entre l’espoir et l’ennui, ce dernier l’emportant à plate couture », écrit dans le Guardian Alex Preston, pourtant grand admirateur de Kundera. « On peut rendre l’ennui intéressant, poursuit-il. Fernando Pessoa l’a fait brillamment dans Le Livre de l’intranquillité. Mais ici la fadeur du sujet se reflète dans une prose plate, dépourvue de sensibilité. Cela donne un roman qui promet peu et livre encore moins. »

Petit manuel à l’usage des écrivains en herbe

«La chance de l’écrivain inconnu » peut se discuter ad nauseam, mais il subsistera cependant un fait désagréable, c’est qu’il n’a pas la chance de l’écrivain connu. Il connaît bien le problème : entre ce dernier et lui, les chances ne sont pas égales. Tout magazine de premier ordre est submergé par une copie dont il ne peut pas utiliser la dixième partie ; et il rejettera l’œuvre d’un inconnu qui possède une valeur, disons, de deux, et pour laquelle il aurait à payer, disons, un, et il acceptera à la place l’œuvre de quelqu’un de connu ayant une valeur de un, pour laquelle il paiera un prix de dix.

Ce n’est pas une hypothèse mais une affirmation fondée sur une amère expérience de l’opportunisme pratiqué par les magazines. Il n’existe pas sur le marché de magazines utopiques ; ni d’autres conçus uniquement dans l’intérêt des écrivains. En dernière analyse, le commercialisme est la base sur laquelle ils fonctionnent tous. À l’occasion, un rédacteur en chef occupant une position éminente peut laisser son bon cœur transgresser ses principes d’homme d’affaires et il donnera un coup de main à un inconnu qui lutte dur. Mais un tel geste constitue une faute, et il n’est rendu possible que par la fonction décisive occupée par son auteur. Qu’il prenne l’habitude d’agir ainsi et son magazine ira à la faillite, il devra chercher un nouveau sanctuaire et, ce qui est pire que tout (pour la classe des écrivains), il sera privé du pouvoir de tendre à l’occasion une main secourable. Bref, le rédacteur en chef d’un magazine doit toujours penser en premier lieu aux annonceurs et au public, il doit obéir aux représentants du service commercial et rester sourd, bien souvent, aux élans de son cœur. Les affaires sont les affaires.

Mais cela n’est que justice. Tout écrivain connu a été jadis un inconnu, qui se débattait pour se faire remarquer sur des listes bourrées de noms, en besognant tôt le matin et tard le soir, et sans cesse, pour essayer de faire entendre une faible voix au milieu des clameurs et d’obtenir une audience. Et finalement, en suivant un chemin qui n’était en rien un chemin de velours et de badinage, ayant réussi à se faire un nom, il est juste qu’il bénéficie des avantages de la situation, c’est-à-dire : l’accès aux périodiques et aux maisons d’édition de premier ordre, le privilège de continuer à se faire lire par le public qu’il s’est constitué par ses efforts. Il a réuni une clientèle ; qu’il la conserve. Si d’autres concurrents (les inconnus) essaient de l’évincer, il leur faut s’attendre à rencontrer les obstacles qu’il a déjà surmontés. Aucun rédacteur en chef n’a aplani le chemin devant lui ; les rédacteurs en chef commettraient donc une injustice s’ils facilitaient les choses à leurs rivaux nouveaux venus. S’il n’était pas garanti contre eux dans la situation à laquelle il est parvenu, à quoi cela aurait-il servi de lutter ? Et de plus, de quel stimulant disposeraient alors les inconnus ? Si « avoir un nom » ne sert à rien, à quoi bon lutter ? Qu’ils laissent son public à lui tranquille et qu’ils en rassemblent un autre pour eux.

Un nom est un atout à posséder pour un écrivain ; et se faire un nom, c’est une ambition qui prime chez tout inconnu normal au seuil de sa carrière. Le mot « normal » est employé à bon escient. Qu’il soit matérialiste ou idéaliste, aucun écrivain normal n’est insensible aux avantages attachés à sa possession. À l’un, il donnera un point de vue plus large et des occasions de récolter de l’argent. À l’autre, un public plus vaste et une tribune plus prestigieuse. L’individu ne manifestant pas de désir pour les félicités de l’existence que l’or permet d’acquérir, ni l’envie de dire tout bas ou de crier d’utiles messages à un monde fatigué, est anormal. C’est un égoïste. Il chanterait ses chants à sa propre oreille, danserait nu pour son propre plaisir. Il n’y a pas de place pour lui dans le monde ; et il ne conservera pas celle qu’il occupait à sa naissance. La sélection naturelle y mettra bon ordre, ne serait-ce qu’à la troisième ou quatrième génération. De plus ce personnage anormal, inconsistant, et parfaitement absurde, encombre la poste de ses productions et cherche à être publié avec une avidité dévorante. Attitude illogique, mais reprochez-la-lui et il aura l’audace de se défendre lui-même. C’est un sophiste et un dégénéré, et, s’il persiste dans son iniquité, il périra sans postérité ou, au mieux, avec une descendance faible et maladive.

Mais considérons l’écrivain normal, le nouveau venu, l’inconnu. Comment peut-il se faire un nom ? Il existe différents moyens, mais en laissant les choses se décanter et en résumant, on en trouvera seulement deux : en écrivant un livre à succès ou populaire, ou grâce à un excellent travail pour un magazine. Que le faible et l’hésitant n’essaient pas. Mais ceux qui ont un cœur de lion, ah ! ceux-là, qu’ils avancent, qu’ils foncent, comme seuls peuvent le faire ceux qui sont de bonne race : « Childe Harold est venu à la tour sombre ! »

On peut beaucoup dire en faveur d’une tentative d’écrire un livre à succès. On peut dire beaucoup contre le fait de se l’imposer. D’abord, on doit avoir en soi les possibilités d’écrire un livre à succès. Ayant établi cette prémisse de qualité, ou croyant l’avoir établie, qu’il s’y mette. Quant à la quantité, il n’est pas nécessaire de travailler dur. Bien que beaucoup de livres soient plus courts et un petit nombre plus longs, la longueur d’un livre moderne de fiction s’échelonne entre cinquante mille et quatre-vingt mille mots — disons soixante mille pour nous en tenir à une bonne moyenne. Qu’il écrive mille mots par jour ; mais il faut que ce soient de bons mots, absolument les meilleurs qu’il puisse trouver en lui. S’il en écrit davantage, il y a beaucoup de chances pour qu’ils fassent baisser la qualité de son œuvre jusqu’au deuxième ou troisième rang des meilleurs. Mille mots par jour, c’est une vitesse remarquable — du moment que l’écrivain est satisfait de chaque millier de mots à mesure qu’il les sort. En quatre-vingt-dix jours, il aura travaillé sur soixante mille mots et fainéanté sur trente, et son volume sera achevé. C’est un succès, comme c’est facile, comme c’est éblouissant ! Son nom est devenu un Sésame ouvre-toi ; en un instant, il a émergé du troupeau suffocant. Ah ! quel éblouissement ! Il a distancé tous ceux qui essayaient d’écrire seulement soixante mille mots avant même qu’ils aient commencé. Ceux-là ont peut-être des possibilités, mais d’une façon ou d’une autre ils ne parviennent pas à les réaliser. Ils voudront écrire un classique ou le grand roman américain alors qu’ils devraient piocher dans les pages jaunies de leur rhétorique, pour cultiver l’art de la sélection ou polir l’art tout proche de l’expression. Voilà la recette du succès, retenir la substance et transformer le potentiel en cinétique. C’est tout. Quand le truc est trouvé, le nom est assuré.

Cependant notre novice, qui possède un potentiel et un cœur de lion, n’a pas réussi à opérer cette transformation. Qu’il déclare une trêve de trente jours, qu’il emploie ce temps à récupérer, à étudier, à incuber, à dresser un plan, à méditer sur ses propres faiblesses, à se mesurer avec ceux qui portent la marque de l’approbation du monde. Puis il s’y remet, soixante jours de travail et trente de flânerie (ces derniers intercalés avec les premiers si le cœur lui en dit), et voici un second volume prêt pour le test. Un échec ? Bon. Il a un cœur de lion ; il a du potentiel ; il a seulement besoin d’être effleuré par Midas pour obtenir sa transmutation. Une autre trêve de trente jours ; un autre effort de création de quatre-vingt-dix jours ; un troisième volume ; et il peut alors se reposer un mois, et après avoir accompli tout cela, il a dépensé seulement un an de sa vie. Ce n’est pas un dur travail. Un poseur de briques aura travaillé des heures plus longues et plus dures tandis que lui… eh bien, pendant ce temps il s’est élevé trois fois pour avoir un siège avec les immortels.

Et si la défaite était son lot ! Qu’il travaille deux ans, trois ans — après tout, il devrait travailler pendant cinq ans pour apprendre un métier manuel, et en cinq ans il peut prendre quinze envolées vers le renom et l’immortalité. Avoir un nom, cela signifie avoir une situation, la liberté, la vie ! Quant à l’immortalité, qui peut la mesurer ?

Un excellent travail de magazine, comme moyen d’atteindre un but élevé, c’est plus lent, plus décourageant, peut-être, et plus dur. Mais c’est une école de formation, et c’est plus sûr. Chaque effort accompli est un exercice écrit destiné au rédacteur en chef qui incarne le professeur. Chaque texte accepté est un témoignage de satisfaction et ils s’additionnent les uns aux autres jusqu’à ce que la somme atteinte représente un diplôme de fin d’études. Ce diplôme est le nom qui vous donne la possibilité d’avoir l’oreille de l’éditeur et du public et à votre disposition, leur bourse. Mais le chemin est creusé de précipices et, ce qui rend le voyage plus hasardeux, c’est qu’on ne peut pas toujours les éviter. Lorsque le génie plane, il meurt de faim. Pour satisfaire aux besoins alimentaires, l’aspirant doit souvent tourner sa plume vers des travaux moins reluisants. Si son âme est ferme et son esprit clair, cela ne lui fera pas nécessairement du mal. Qu’il revête son ambition d’un cilice et tout ira bien pour lui. Mais si, tandis qu’il est toujours tourné vers un autre travail, il s’aperçoit que son ambition a cessé de lui faire mal, qu’il se lève au milieu de la nuit et qu’il fuie la destruction qui le menace. Qu’il fasse aussi les frais d’un cilice neuf aux crins plus durs, qui ne lui laisse pas un instant de répit. L’ivrogne invétéré n’offre pas un spectacle agréable ; mais le folliculaire confirmé donne le spectacle le plus mélancolique — le spectre balbutiant de celui qui fut jadis un homme robuste ; tandis que la médiocrité lucrative donne l’image en ces temps présents de ce qu’étaient dans l’Antiquité ces pourceaux vautrés dans la fange qui avaient été les braves compagnons d’Ulysse.

Sachant distinguer le bien du mal, nous devons supposer que notre jeune homme au cœur de lion peut sortir sain et sauf de ces dangers divers. Une œuvre excellente, c’est tout ce qui se dresse entre lui et le nom, mais ô combien excellente elle doit être ! Les journaux agricoles ou de la maison, les magazines de deuxième et troisième catégories, et toutes sortes de périodiques intermittents recevront son travail de deuxième et troisième catégories ; mais c’est vers les magazines de premier ordre que son ambition doit l’attirer pour trouver un vrai public ; et il s’aperçoit que c’est une tâche presque sans espoir et à décourager tout autre cœur que le sien, qui est solide. De telles publications sont riches. Elles peuvent s’offrir ce qu’il y a de mieux — en jugeant d’un point de vue commercial — et les chefs du département commercial demandent qu’on achète ce qu’il y a de mieux. Le système des « stars » de la scène ou de l’écran connaît une vogue égale chez les responsables des publications. Là se trouvent les chevaliers, vrais et éprouvés, qui ont depuis longtemps reçu l’accolade du monde. L’inconnu doit entrer en compétition avec eux, mais sur le plan de la plus parfaite inégalité. Que se passera-t-il s’il fait aussi bien qu’eux ? Le département commercial dira non.

Un nom recouvre une certaine valeur intrinsèque. Mais à son œuvre, quel nom peuvent-ils accrocher ? Fi donc ! Stupidité ! Voyons, il y a une armée de sans nom capables de faire aussi bien que celui qui en a un. Ce n’est pas ce qu’on demande. Ils veulent davantage, un travail dépassant celui que fournissent les gens qui ont un nom.

Absolument invraisemblable ! Absolument impossible ! Ah ! mais voilà le problème. Notre inconnu doit accomplir l’impossible ; c’est seulement ainsi qu’il deviendra connu. L’impossible ? Précisément. Il n’est pas de grand homme qui ne puisse accomplir l’impossible. Tel est le secret de la grandeur. Voilà ce que doit faire l’inconnu, et il le fera. Notez bien cela — il le fera. Sinon il est un faible et un hésitant, déguisé en homme au cœur de lion, et nous avons accordé notre confiance à une ombre.

Non seulement il doit accomplir l’impossible, mais il doit continuer de le faire. Ayant choisi d’imposer son nom par cette filière plutôt que par le coup d’éclat d’un livre à succès, il doit continuer dans cette voie. Sa première réalisation impossible risque fort de tomber à plat. Le plus probable est qu’on n’y fera guère attention. Les critiques, se déplaçant sur leurs glissières bien graissées, le remarqueront à peine. Bien des gens ne sont capables de faire l’impossible qu’une fois. Les critiques le savent. Ils garderont le silence ; mais gardez cela présent à l’esprit, ils se souviendront de lui. Qu’il continue à réaliser l’impossible et ils prendront confiance en lui — et aussi ces arbitres du succès, les rédacteurs en chef. Ils sont toujours à l’affût des génies naissants. Ils ont été trompés trop souvent. Ils ne se presseront pas, mais ils garderont un œil sur lui, et soudain, un jour, comme l’éclair illuminant un ciel serein, ils fondront sur lui et l’emporteront sur l’Olympe. Alors il aura un nom, du prestige, il sera Quelqu’un. Le piédestal sur lequel il est juché aura été construit, brique par brique, lentement, fastidieusement, et au prix d’un grand travail ; mais la fondation sera profonde et sûre, la maçonnerie honnête. Il peut se précipiter au bas de sa perche, mais il ne s’écrasera jamais en dessous. La perche subsistera bien qu’il soit, lui, oublié.

Ainsi donc, deux chemins mènent au succès : en écrivant un livre à succès ou populaire, ou grâce à un excellent travail de magazine. L’un est plus brillant ; l’autre plus sûr. Certains sont plus doués pour le premier, d’autres pour le second. Une minorité de favorisés est capable de réussir l’un aussi bien que l’autre. Mais il n’est permis à personne de se classer avant d’avoir essayé. Oui, avant d’avoir essayé, essayé, un grand nombre de fois. Il ne suffit pas de le demander pour être couronné de lauriers et la terre n’est un héritage pour personne sauf pour les fils du labeur.

 

— Ce texte de Jack London est initialement paru dans Writer en décembre 1900 sous le titre « The Question of a Name » . — Il a été traduit par Francis Lacassin et Jacques Parsons.

L’argent de Franco

« Le franquisme fut une dictature. » Dans un contexte où historiens et politiques s’attachent à réexaminer la nature du régime, la conclusion de l’historien Ángel Viñas est loin d’être triviale. Son livre a pour objectif de combattre ce qu’il considère comme une vaste entreprise de réhabilitation. Il est dirigé en particulier contre une biographie parue en 2014 sous la plume de Stanley Payne et Jesús Palacios (Franco, una biografía personal y política, « Franco, une biographie personnelle et politique »). Viñas conteste l’idée que le régime aurait évolué au fil des années « de l’autocratie vers l’empire de la loi ». Et fait des révélations fracassantes sur l’origine de la fortune du dictateur.

« Franco est entré en guerre sans grande fortune. Il devait disposer des économies d’une famille de la classe moyenne, mais certainement pas de millions, déclare Viñas en entretien à El Mundo. Pourtant, en 1940, il détenait 32 millions de pesetas sur ses comptes. Il est impossible qu’il ait pu accumuler en quatre ans cette fortune avec sa seule solde de capitaine ou son salaire de chef de l’État (50 000 pesetas). » L’historien a découvert dans des sources jusqu’alors inexploitées la preuve que le Caudillo a détourné 7,5 millions de pesetas (85,6 millions d’euros) en écoulant pour son compte plusieurs tonnes de café dont le dictateur brésilien Getúlio Vargas avait fait cadeau au peuple espagnol en guerre. « Le café brésilien a été distribué à ses généraux pour qu’ils se chargent de le vendre au prix fixé par l’Administration (12,48 pesetas le kilo). Or, les 7,5 millions de pesetas tirées de cette opération commerciale sont allées directement sur le compte personnel du dictateur », rapporte Tereixa Constenla dans El País.

Corrompu et corrupteur, le Généralissime a également offert quelque 10 000 paquets de cigarettes américaines à ses généraux pendant la guerre : « Cela peut paraître anecdotique, mais, à l’époque, les gens pouvaient se damner pour des cigarettes », précise Viñas. À quoi s’ajoutent la « donation mensuelle » de 10 000 pesetas de la part de la compagnie Telefónica Nacional et le transfert sur ses comptes personnels des dons envoyés par ses sympathisants au Fonds de donation nationale pour construire des collèges ou ériger des statues.

À contre-courant de la légende selon laquelle Franco fut un homme désintéressé, qui dédaignait l’argent, Ángel Viñas démontre que le Caudillo travailla discrètement à l’accumulation d’un patrimoine personnel tout sauf négligeable.

Relire Hofmannsthal

En France, Hugo von Hofmannsthal reste méconnu. Pourtant, au sein de cette génération d’écrivains nés dans les années 1870 et 1880 et qui, dans le premier tiers du XXe siècle, furent à l’origine de l’âge d’or des lettres autrichiennes, il fut l’un des plus brillants. Dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig évoque le jeune poète prodige, encore lycéen et déjà publié dans les plus prestigieuses revues. Il abandonna vite la poésie pour s’essayer à tout ou presque : le roman, le théâtre, le conte, les livrets d’opéra… Surtout, comme le note Lorenz Jäger dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, « aucun auteur n’a laissé une telle quantité de fragments ». Le Livre des amis est son plus célèbre recueil. La jeune maison d’édition La Coopérative nous propose de le redécouvrir dans une nouvelle traduction de Jean-Yves Masson, le grand spécialiste français d’Hofmannsthal.

Dans sa postface, Masson montre l’importance de ces fragments, « subtile synthèse de la tradition française et de la tradition allemande ». Ce genre, qu’il ne faut pas confondre avec celui de la maxime, « n’est pas clos sur lui-même » mais renvoie à une « totalité absente ». Il « se veut provisoire » et se mémorise difficilement. Alors que la maxime est un genre social par excellence, lié à l’art de la conversation, le fragment « est le fruit de l’activité essentiellement solitaire d’un esprit qui se parle à lui-même et ne s’adresse au lecteur que comme à une autre solitude ». Dans le Livre des amis, Hofmannsthal mêle ses propres réflexions à celles qu’il emprunte à d’autres (Goethe, le plus cité de tous, mais aussi Pascal) – une façon de manifester « sa conviction fondamentale que le travail créateur ne saurait faire ‘‘table rase’’ de tout ce qui précède ».

Ma bibliothèque, ce chaos bienveillant

Devenu presque aveugle, Borges avait pris l’habitude de demander à des jeunes gens de venir lui faire la lecture. Parmi eux se trouvait Alberto Manguel. La rencontre des deux hommes semble aujourd’hui prédestinée du fait de l’évidente filiation littéraire qui les unit. Comme le grand écrivain argentin, Manguel incarne la passion de la lecture dans ce qu’elle peut avoir de plus dévorant. En témoigne l’étendue de sa bibliothèque personnelle, qui compte plus de 30 000 livres, et les nombreux ouvrages qu’il a consacrés à son activité favorite (La Bibliothèque de Robinson, Journal d’un lecteur, Le Voyageur et la Tour).

Réputé pour la vivacité de son style, l’auteur canadien n’aime rien tant que jeter des ponts entre les écrivains et les époques, mêler réalité et fiction, et guider son lecteur dans un labyrinthe érudit regorgeant de surprises et d’anecdotes. De la curiosité, son dernier ouvrage, n’échappe pas à la règle. En dépit de son titre, le livre « ne propose ni une histoire ni une étude philosophique du thème de la curiosité », avertit Robert Pogue Harrison dans la New York Review of Books, « mais plutôt une sorte de cartographie de l’imagination de l’auteur, au moment où il vagabonde dans sa bibliothèque, évoquant un grand nombre des voix qui y résonnent ».

Éloge de la curiosité sous toutes ses formes, l’essai de Manguel imite l’inconstance de son objet : il ne cesse de passer d’un sujet à l’autre sans trop se soucier de défendre une thèse ou de mener ses analyses à une conclusion. Il y a tout de même un fil conducteur : La Divine Comédie, de Dante, récit initiatique où Manguel croit déceler une allégorie des pérégrinations de l’esprit humain. Mais les tableaux curieux de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis fournissent surtout à l’auteur l’occasion de multiplier les excursus. « Dans chaque chapitre, il commence par une anecdote autobiographique, examine ensuite un passage de La Divine Comédie, puis saisit au vol l’opportunité d’une digression avec l’avidité d’un écolier qui joue au lieu de faire ses devoirs », écrit, amusé, Robert Minto sur le site Open Letters Monthly. L’essai prend ainsi rapidement la forme d’un joyeux fouillis où surgissent à tout bout de champ les auteurs chers au cœur de Manguel : Montaigne, Lewis Carroll, Borges, Kafka, saint Augustin, Aristote, Platon… On nous parle du Talmud, des rovers qui explorent le relief martien, des sophistes grecs, de Zoroastre, de Pinocchio – « et, occasionnellement, de Dante et du thème de la curiosité », poursuit Minto. Parlant de sa vaste bibliothèque, Manguel explique que « malgré son classement thématique et alphabétique, il s’agit moins d’un espace ordonné que d’un chaos bienveillant ». L’expression, note Harrison, convient parfaitement à De la curiosité.

Le bas-ventre de Paris

La Sainte-Chapelle, le Louvre, etc. – magnifique, explique le journaliste belgo-américain Luc Sante, mais ça ne fait pas une ville, « tout juste un parc d’attractions ». Une ville n’est pas seulement « du pavé, de la pierre et du mortier – c’est une réunion de fantômes, et sa matière première est la sédimentation du temps », complète Arthur Goldhammer dans Bookforum.

C’est cette ville-là – le Paris révolu du XIXe siècle, pauvre, populaire, décati, insolent, alcoolisé, décadent – que Luc Sante entend restituer. Un Paris qui, à la différence de celui des beaux quartiers, n’existe plus dans la pierre, ou si peu ; il ne se survit que dans les textes, les chansons, les photos, les souvenirs. Un matériau suffisamment riche, toutefois, pour que Luc Sante puisse « explorer le bas-ventre de Paris », là où, écrit Molly Haskell dans le New York Times, « le sordide et l’ignoble sont la règle ». Quelques exemples : les réjouissances autour des exécutions (1) ; l’omniprésence des estaminets (jusqu’à huit par bloc de maisons) ; le recyclage universel (des restes dans les gargotes, des croûtons chez les « boulangers de vieux », des habits usés chez les fripiers, et même des cadavres d’animaux – pour élever des vers de pêche) ; les clochards et leur sorte d’ ONU interzones place de la Contrescarpe ; les maquereaux et leurs règles strictes, parmi lesquelles l’interdiction de la cocaïne (alors légale), accusée de tuer les gagneuses et de débiliter leurs clients ; les chiffonniers et leur société ultra-organisée, qui règnent sur les détritus parisiens jusqu’aux initiatives du préfet Poubelle, contre lesquelles ils seront 50 000 à manifester ; La zone, entre le mur des Fermiers-Généraux et les fortifs, une « toundra » peuplée de Gitans, de brigands, de soldats sans solde, de chiffonniers, de prostituées, ponctuée de petites guinguettes servant du vin non taxé, une gigantesque « zone de non-droit » comme on ne disait pas encore…

De ce méli-mélo savoureux, le lecteur pourra cependant dégager au moins cette idée forte : Paris, « la capitale du XIXe siècle », est surtout celle du désordre – de tous les désordres. C’est l’héritage de son histoire tumultueuse et de sa curieuse géographie, à la fois compacte et segmentée. La ville, qui n’a guère changé du Moyen Âge au xixe, n’est en effet qu’une « congrégation de villages » s’ignorant les uns les autres, des entités bien distinctes, autosuffisantes, chacune ou presque avec sa zone chic, sa zone chaude, sa zone pieuse, son théâtre et sa cour des miracles (ainsi nommée parce que, chaque soir, les mendiants aveugles ou estropiés y recouvrent soudain la vue et l’agilité) (2). « À l’époque où la ville était un monde, chaque quartier était une nation », écrit Luc Sante (Léon-Paul Fargue préfère, lui, parler de Belleville comme d’un « royaume »). Les quartiers ne sont même pas égaux devant le nuage de pollution, « la sueur de la ville », qui épargne l’Ouest parisien, ni devant l’odeur, particulièrement atroce près des tanneries de la Bièvre, des abattoirs ou de la monstrueuse fosse à animaux de Montfaucon. En plus, Paris, prisonnier de sa double enceinte fiscale et militaire, ne peut s’étendre – juste se densifier. Alors que la campagne n’est qu’à 500 mètres, les Parisiens s’entassent en effet dans des maisons dont chacune reconstitue verticalement l’organisation sociale (les plus riches en bas, les miséreux tout en haut ou au sous-sol), condensées en îlots d’insalubrité. D’où les épidémies de choléra récurrentes (1832, 1849, 1865, 1873, 1884, 1892) et la tuberculose endémique dans les arrondissements centraux (3).

Cette marmite bouillonnante emplie de germes et de fracas, Haussmann (alias Attila pour les gens du peuple) tentera bien d’y réduire la pression, en démolissant ou reconditionnant 60 % des immeubles de Paris et en traversant la cité de « percements ». Les ultrapauvres, expulsés par la force centrifuge de la croissance de la cité, seront relégués en périphérie, « abandonnant aux riches leurs seules richesses : leurs quartiers, leur mode de vie, leurs styles de loisirs, leur économie “circulaire”, leur maîtrise indiscutée de la rue ». Mais Haussmann a beau avoir non seulement « le culte de l’axe » mais aussi celui de l’hygiène et du bon ordre, il ne parviendra pas à désencanailler Paris.

Les Parisiens semblent en effet avoir depuis toujours partie liée avec la sédition, cause et effet du désordre urbain. Cette population « dont le fond “nordique” s’est dilué au fil des arrivages d’Europe du Sud puis d’Afrique du Nord » est très pauvre (en 1870, 40 000 Parisiens ne mangeaient pas tous les jours), très grégaire et très alcoolisée. Et le mur de l’octroi (qui ne sert pas à grand-chose, car comme à Gaza les marchandises entrent par des tunnels) suscite une contrebande généralisée qui « encourage le prolétariat dans un comportement de défiance envers les forces de l’ordre » (4). De fait, ce mélange explosif ne cesse de détoner tout au long du XIXe siècle : « La révolution qui a débuté en 1789 n’a jamais véritablement pris fin », commente Luc Sante, renonçant à tenir le compte exact des insurrections qui soulèvent la rue parisienne et son pavé. Après l’échec de la Commune, les Parisiens, qui ont « historiquement fait preuve d’une grande aptitude à lutter dans la rue contre l’autorité », maintiendront vigoureusement une tradition séculaire qui leur est propre : celle des barricades, dont les dimensions et autres caractéristiques seront même codifiées par Blanqui.

L’irrédentisme parisien s’exprime aussi via l’anarchisme, qui prospère jusqu’à la Première Guerre, et dans lequel on peut voir (avec sa doctrine confuse, ses attentats et ses retranchements attaqués par le Raid de l’époque) un triste prélude aux événements actuels. Paris est bel et bien « tout sauf un musée vivant, mais une ville qui a survécu à bien des formes différentes de violence », résume The Economist. Une ville néanmoins si belle, selon Guy Debord, « que beaucoup de gens préféraient y vivre dans la pauvreté qu’ailleurs dans la richesse ».

Super-sourde

À l’âge de quatre ans, Cece Bell fut atteinte d’une méningite. Elle survécut mais perdit l’ouïe. Dans sa BD Super-Sourde, elle raconte comment son enfance a été bouleversée par ce handicap. Une bulle de silence l’isole des autres. Tous les personnages sont représentés avec des oreilles de lapin. « Une métaphore visuelle pleine d’esprit illustrant le rôle démesuré que jouent les oreilles dans la vie de quelqu’un qui n’entend plus », note Katherine Bouton dans le New York Times. Le salut arrive sous la forme d’un énorme appareil auditif (nous sommes dans les années 1970…) qui relie directement la petite fille à un micro porté par sa maîtresse. Cece découvre qu’elle peut l’entendre partout : non seulement en cours, mais dans les couloirs ou… aux toilettes. Des « super-pouvoirs » qu’elle va utiliser au plus grand profit de ses camarades.

Gelukszoeker

« Soirée passée (chez les X) à chercher le juste mot pour désigner les réfugiés du moment.

Gelukszoeker, propose Peter. Littéralement, en hollandais, cela signifie « chercheurs de bonheur ».

– Ils cherchent moins le bonheur qu’ils ne fuient le malheur, fait observer sa voisine de droite.

– Les Irlandais ou les Italiens du Sud s’embarquant pour l’Amérique au début du XXe siècle, oui, étaient, eux, des gelukszoeker, renchérit son voisin de gauche.

– Et puis, quel bonheur peut-on raisonnablement espérer trouver chez nous ? conclut la maîtresse de maison en sonnant pour le dessert.

Une soirée française en somme. Heureuse… »

D. P.

 

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Il n’existe pas de féminin pour « imposteur » en français. Et dans une autre langue ?

 

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