Cela commença parmi les enfants. Dans la maison du pasteur du village, deux fillettes se mirent à ramper sous les meubles, à faire de drôles de bruits, à ouvrir leurs bras comme des ailes pour tenter de s’envoler. Le plus étrange – pour quiconque a passé plus de dix minutes dans la cour de récréation d’une école primaire – c’est qu’on ait pu voir là quoi que ce soit d’étrange. Mais les critères de bonne conduite des jeunes filles étaient plus exigeants dans la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle. Les sources de l’époque trahissent une certaine perplexité. Betty Parris, la fille du pasteur, âgée de 9 ans, et sa cousine Abigail Williams, 11 ans, avaient toujours été des petites filles modèles, « bien élevées et d’une conduite parfaite », lit-on dans une chronique. Bientôt, la rumeur commença à se répandre dans Salem : les fillettes avaient été ensorcelées. Des religieux débarquèrent, suivis par la police.
C’était en janvier et février 1692. À l’automne, tout cela s’était transformé en une sérieuse affaire d’adultes : déjà vingt hommes et femmes âgés de 20 à 80 ans avaient été exécutés avec l’accord des plus hautes autorités du Massachusetts. (Contrairement à la légende, personne ne fut brûlé vif : dix-neuf personnes furent pendues, et un homme à qui l’on essayait en vain d’arracher une confession mourut écrasé sous de grosses pierres.) Cent soixante-cinq autres personnes, réparties dans plus de vingt villages et villes, furent publiquement accusées de sorcellerie. Parmi eux se trouvait un esclave indien ainsi qu’un des plus riches marchands de la colonie.
Et puis soudain, quand 1692 céda la place à 1693, les exécutions prirent fin, les accusateurs se turent, les prisons se vidèrent. Les placides épouses de fermiers cessèrent de délirer et d’être prises de convulsions. Le ciel de la Nouvelle-Angleterre ne fut plus troublé chaque nuit par le ballet aérien des sorcières et des démons. Et, pendant les quelque trois cents ans qui suivirent, on ne cessa de se demander ce qui s’était passé.
Si, dans les récits qui en ont été faits au XVIIe siècle, les événements de Salem paraissent biscornus, contradictoires, enfouis sous les obsessions de l’époque, c’est tout autant le cas dans les nombreux récits ultérieurs. On a eu droit, sans surprise, à des interprétations féministes, marxistes ou freudiennes. Dans l’introduction à sa pièce Les Sorcières de Salem (1953), Arthur Miller présente la terreur des sorcières comme une sorte de spasme politique réactionnaire face aux changements que traversait l’Amérique d’autrefois, « une manifestation perverse de la panique qui s’est emparée de toutes les classes de la société quand la balance a commencé à pencher vers plus de liberté individuelle (1) ». Dans les années 1970, un psychologue comportementaliste a suggéré que les divagations et vitupérations des villageois de Salem avaient été causées par des champignons hallucinogènes s’étant développés sur du pain de seigle avarié – et que le Massachusetts de l’époque coloniale avait seulement été victime d’un très mauvais trip.
Alors c’est sans doute un effet de notre présente singularité culturelle que d’appréhender désormais, et de façon très convaincante – notamment dans le nouveau livre de la journaliste Stacy Schiff –, la vieille saga de Salem comme un roman jeunesse en version réaliste. Des sorciers minuscules, des chats qui parlent, des marques de morsure ensanglantées, des batailles surnaturelles entre factions rivales de préados – cela semble tout droit sorti des pages de J. K. Rowling ou de la saga Twilight.
Les enfants tiennent rarement la vedette dans les récits historiques. D’ailleurs, plusieurs générations de chroniqueurs ont minimisé cet aspect de l’affaire. Arthur Miller fait ainsi passer Abigail Williams de 11 à 17 ans. Pourtant, sa pièce dépeint des scènes comme celle de la salle d’assemblée de Salem, le 11 avril 1692, où deux matrones d’un certain âge, Sarah Cloyce et Élisabeth Procter, se retrouvent face à un chœur de jeunes accusatrices. Abigail raconte avoir vu Sarah Cloyce remplir la fonction de diacre lors d’un sabbat satanique au cours duquel quarante sorcières ont communié en buvant du sang. Quand c’est au tour d’Elizabeth Procter d’aller à la barre, Abigail s’élance pour lui donner un coup de poing au visage, mais son poing s’ouvre magiquement en plein élan, et, quand elle effleure de ses doigts la coiffe de la vieille femme, elle hurle de douleur comme si elle s’était brûlée.
En fait, l’essentiel des preuves produites au tribunal de Salem, ce jour-là comme bien d’autres, n’étaient pas verbales mais visuelles. Les villageois abasourdis et les ecclésiastiques horrifiés ont pu voir les sorcières en action – ou plutôt voir les terribles effets que produisait apparemment leur magie noire sur Abigail et sur Ann Putnam, âgée de 12 ans : une hallucinante chorégraphie de contorsions et de grimaces. « Regardez-la ! Elle va avoir une crise ! » s’écrie une des filles, désignant la seconde, qui est aussitôt prise de convulsions. À d’autres moments, raconte Stacy Schiff, « elles avertissent : “Nous allons toutes tomber”, et aussitôt sept ou huit filles s’écroulent en vociférant. C’est ce pouvoir de prédiction qui a valu aux deux fillettes de 11 et 12 ans d’être appelées les “petites voyantes” ». Celui qui présidait le cirque judiciaire ce jour-là était Thomas Danforth. Ce personnage grave et incongru, député-gouverneur en exercice du Massachusetts, était depuis longtemps le trésorier de Harvard, l’une des nombreuses hautes autorités coloniales appelées à prendre rapidement le pas sur les magistrats locaux.
Quiconque (ou presque) ayant eu 11 ans sait ce que signifie habiter un monde où le plus banal des jeux peut soudain basculer dans le sadisme, où l’on bâtit de véritables empires imaginaires au sein même du quotidien, où les coins sombres des maisons grouillent de fantômes – et où le gros lot c’est d’amener une pièce remplie d’adultes à vous prêter attention. Une préadolescente n’est guère en mesure d’évaluer les conséquences de ses actes pour elle-même, encore moins pour autrui, sans parler de tout un village ou d’une province. Ce qu’elle possède, en revanche, c’est une perception très aiguë des conflits de pouvoir, doublée bien souvent d’un savoir-faire abouti dans la manipulation des détenteurs d’autorité.
L’époque de Cotton Mather (2) avait bien plus de points communs avec celle d’Harry Potter et consorts qu’on le penserait de prime abord. « Si l’on devait chercher un temps où le niveau d’angoisse parentale était comparable à celui que nous connaissons à l’orée du XXIe siècle », écrit l’historien anglais Hugh Cunningham, « c’est peut-être chez les puritains des XVIe et XVIIe siècles (3) ». Pour les disciples de Calvin, même la plus petite âme enfantine était un lieu d’affrontement entre la lumière et les ténèbres. C’est depuis les imprimeries puritaines d’Angleterre qu’ont déferlé les tout premiers flots de littérature enfantine. La J.K. Rowling de l’époque était un certain James Janeway, qui obtint un énorme succès de librairie avec « Un témoignage pour les enfants – Le récit exact de la conversion, de la vie pieuse et exemplaire et de la mort joyeuse de plusieurs jeunes enfants » (1671). Un ouvrage de lecture aussi légère que le suggère son titre. Voulant résumer ce que tout bon parent doit inculquer à ses petits, un des premiers puritains écrivait plus succinctement : « Apprenez-leur à mourir ».
Les enfants de la « frontière » américaine, plus encore que leurs cousins anglais, grandissaient avec comme toile de fond la mort sous toutes ses couleurs. « Tout le monde connaissait une histoire d’écartèlement ou d’enlèvement, écrit Stacy Schiff, et tout particulièrement les fillettes hystériques de Salem, dont au moins la moitié avaient fui les attaques, ou perdu leurs parents, dans les “dernières guerres indiennes” ». Pas étonnant qu’elles aient cru qu’il y avait des démons ou que l’enfer les attendait peut-être derrière la porte du salon.
Pourtant, sans les adultes, la sorcellerie à Salem aurait peut-être été contenue dans les limites d’une seule paroisse. À un moment, des enfants jouent en se racontant des histoires ; l’instant d’après, on torture à mort leurs grands-parents en public. Le chaînon crucial reliant ces deux événements n’était autre que l’honorable M. Danforth et sa clique de juges, qui observaient attentivement les jeux des écolières.
Voilà le véritable mystère : comment ces enfants en plein délire de fabulation ont-ils pu si facilement attirer des milliers d’adultes sobres dans leur armoire magique (4) pour les faire ressortir de l’autre côté ? C’est sur ce point que le livre de Stacy Schiff est le plus éclairant. Nombre de récits populaires des procès de Salem écrits aux XIXe et XXe siècles insistent sur l’ignorance superstitieuse des juges, comme si l’hystérie de 1692 ne constituait qu’une survivance de l’obscurantisme médiéval en plein essor des Lumières. Après tout, la Lettre sur la tolérance de John Locke était parue trois ans avant la chronique que Cotton Mather fit de l’affaire, « Les merveilles du monde invisible ».
Mais Stacy Schiff souligne que Mather, Danforth et leurs semblables étaient en réalité trop éclairés, du moins d’après les critères de l’époque : « Ils étaient moins dépassés que submergés d’informations. » Toute l’infrastructure intellectuelle du XVIIe siècle – les livres, les universités, les sociétés savantes – avait contribué à répandre des textes sur la sorcellerie et ses dangers jusqu’aux frontières du monde chrétien. Les juges du Massachusetts, et probablement aussi certains des accusateurs, avaient été profondément influencés par le récit d’une épidémie de sorcellerie dans la lointaine Suède quelques années auparavant. La sorcellerie était une science, et vice versa ; Locke y croyait, tout comme les physiciens Robert Boyle et Isaac Newton.
Même après que le tumulte de Salem se fut tu, rares étaient les habitants de la Nouvelle-Angleterre à rejeter l’existence de la sorcellerie, et ce quel qu’ait été leur milieu social. Nombre d’entre eux soutenaient que les acolytes de Satan avaient bel et bien été à l’œuvre dans le Massachusetts – mais pas chez les accusés, chez leurs accusateurs. Ils n’avaient peut-être pas tort. Le diable en personne n’aurait pas pu mieux organiser les choses, surtout vu le nombre croissant d’adultes ayant rejoint les rangs des plaignants. « Qui donc n’a pas sa petite querelle avec un voisin ? écrit Stacy Schiff. Il y avait tout autant de raisons d’accuser quelqu’un de sorcellerie en 1692 que de dénoncer pendant l’Occupation en France : envie, insécurité, divergences politiques, déception amoureuse… ».
Sans doute la sorcellerie faisait-elle aussi l’affaire des leaders coloniaux tels que Mather et Danforth, du moins au début. Les évolutions politiques en cours des deux côtés de l’Atlantique érodaient l’autorité, spirituelle comme temporelle, des Pères puritains. Un brin de magie noire ne pouvait pas mieux tomber. Pour le lecteur moderne, la terreur des sorcières semble une soudaine et déconcertante irruption du surnaturel dans le quotidien. C’était probablement aussi le sentiment de beaucoup des gens de Salem, mais en même temps, c’était une composante du quotidien des puritains, un rappel des omniprésents tours et détours du prince des ténèbres.
Et les élites de la Nouvelle-Angleterre, les gens qui présidaient aux procès et aux offices religieux, n’étaient pas seules à se servir des manœuvres de Satan pour leur propre intérêt. Les accusateurs de Salem, une fois leur crédibilité établie, avaient beau jeu de pointer du doigt aussi bien un riche qu’un pauvre. L’une des scènes de tribunal les plus mémorables des Sorcières d’Arthur Miller est celle où les filles ensorcelées « mordant et vociférant » encerclent John Alden, le fils aîné d’un des passagers du Mayflower et fondateur de la colonie de Plymouth, l’accusant de tout et n’importe quoi – de pratiquer la sorcellerie comme de coucher avec des Indiennes. (Les motifs des fillettes ne sont pas très clairs, mais ces enfants ont clairement prêté l’oreille aux ragots de leurs aînés.) Quand le robuste capitaine et marchand – les mains liées, son épée confisquée – se retrouve à la merci de petites villageoises qu’il n’a jamais vues de sa vie, on a l’impression d’assister à une sorte de scène révolutionnaire américaine. D’ailleurs, ce qui a probablement mis un terme aux accusations de sorcellerie, c’est la crainte croissante que n’importe qui vienne à se retrouver sur la liste.
Stacy Schiff fait preuve d’une sensibilité aussi éloignée de celle des Pères pèlerins qu’on puisse le concevoir, toute de modération, d’ironie, d’empathie, de sens aigu de l’humour et de la nuance. Il n’y a pas de vrais démons dans son récit, du moins pas sous forme humaine. Même les juges ne sont que des hommes peu sûrs d’eux, tâtonnant au milieu des angoisses de l’époque. Son récit nous entraîne dans les intrigues politiciennes des élites du Massachusetts, qui s’efforcent de reprendre pied après qu’en Angleterre de nouveaux régimes ont révoqué puis remplacé la charte fondatrice de la colonie – et, entre autres outrages, imposé un certain degré de pluralisme religieux à la théocratie puritaine.
« La sorcellerie avait en effet réveillé et mobilisé une génération molle et impie, mais pas de la façon prévue par les autorités religieuses, écrit Stacy Schiff. Quand le sortilège s’est rompu, le torrent des récriminations a emporté avec lui une bonne partie de la foi. » Peu après, on a brûlé des lettres, des sermons ; on a arraché des pages entières des registres de procès-verbaux des villages. Les documents officiels des jugements ont probablement été piétinés lors du chaos du Stamp Act en 1765, quand une foule de Bostoniens a saccagé la maison du dernier gouverneur royal du Massachusetts.
Mais les puritains – en enquêteurs forcenés et rédacteurs assidus qu’ils étaient – ont quand même laissé une mine de détails dûment enregistrés. Lorsque la sorcellerie était à l’œuvre, pas le moindre bout de preuve, pas la plus petite bribe de conversation n’étaient indignes d’être consignés. Grâce à cela, et grâce au don narratif de Stacy Schiff, le lecteur d’aujourd’hui peut voleter par-dessus les cheminées fumantes et les toits de chaume de la Nouvelle-Angleterre, se glisser dans les bureaux clos des magistrats et des hommes d’Église, prêter l’oreille aux jalousies et aux rivalités des comploteurs de village, et même pénétrer brièvement les pensées intimes de petites écolières mortes depuis plus de trois siècles. C’est une forme de sorcellerie – dans un éclair de soufre, voilà un monde tout entier qui apparaît par magie.
Cet article est paru dans The Atlantic en novembre 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.