Retour à Salem

Cela commença parmi les enfants. Dans la maison du pasteur du village, deux fillettes se mirent à ramper sous les meubles, à faire de drôles de bruits, à ouvrir leurs bras comme des ailes pour tenter de s’envoler. Le plus étrange – pour quiconque a passé plus de dix minutes dans la cour de récréation d’une école primaire – c’est qu’on ait pu voir là quoi que ce soit d’étrange. Mais les critères de bonne conduite des jeunes filles étaient plus exigeants dans la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle. Les sources de l’époque trahissent une certaine perplexité. Betty Parris, la fille du pasteur, âgée de 9 ans, et sa cousine Abigail Williams, 11 ans, avaient toujours été des petites filles modèles, « bien élevées et d’une conduite parfaite », lit-on dans une chronique. Bientôt, la rumeur commença à se répandre dans Salem : les fillettes avaient été ensorcelées. Des religieux débarquèrent, suivis par la police.

C’était en janvier et février 1692. À l’automne, tout cela s’était transformé en une sérieuse affaire d’adultes : déjà vingt hommes et femmes âgés de 20 à 80 ans avaient été exécutés avec l’accord des plus hautes autorités du Massachusetts. (Contrairement à la légende, personne ne fut brûlé vif : dix-neuf personnes furent pendues, et un homme à qui l’on essayait en vain d’arracher une confession mourut écrasé sous de grosses pierres.) Cent soixante-cinq autres personnes, réparties dans plus de vingt villages et villes, furent publiquement accusées de sorcellerie. Parmi eux se trouvait un esclave indien ainsi qu’un des plus riches marchands de la colonie.

Et puis soudain, quand 1692 céda la place à 1693, les exécutions prirent fin, les accusateurs se turent, les prisons se vidèrent. Les placides épouses de fermiers cessèrent de délirer et d’être prises de convulsions. Le ciel de la Nouvelle-Angleterre ne fut plus troublé chaque nuit par le ballet aérien des sorcières et des démons. Et, pendant les quelque trois cents ans qui suivirent, on ne cessa de se demander ce qui s’était passé.

Si, dans les récits qui en ont été faits au XVIIe siècle, les événements de Salem paraissent biscornus, contradictoires, enfouis sous les obsessions de l’époque, c’est tout autant le cas dans les nombreux récits ultérieurs. On a eu droit, sans surprise, à des interprétations féministes, marxistes ou freudiennes. Dans l’introduction à sa pièce Les Sorcières de Salem (1953), Arthur Miller présente la terreur des sorcières comme une sorte de spasme politique réactionnaire face aux changements que traversait l’Amérique d’autrefois, « une manifestation perverse de la panique qui s’est emparée de toutes les classes de la société quand la balance a commencé à pencher vers plus de liberté individuelle (1) ». Dans les années 1970, un psychologue comportementaliste a suggéré que les divagations et vitupérations des villageois de Salem avaient été causées par des champignons hallucinogènes s’étant développés sur du pain de seigle avarié – et que le Massachusetts de l’époque coloniale avait seulement été victime d’un très mauvais trip.

Alors c’est sans doute un effet de notre présente singularité culturelle que d’appréhender désormais, et de façon très convaincante – notamment dans le nouveau livre de la journaliste Stacy Schiff –, la vieille saga de Salem comme un roman jeunesse en version réaliste. Des sorciers minuscules, des chats qui parlent, des marques de morsure ensanglantées, des batailles surnaturelles entre factions rivales de préados – cela semble tout droit sorti des pages de J. K. Rowling ou de la saga Twilight.

Les enfants tiennent rarement la vedette dans les récits historiques. D’ailleurs, plusieurs générations de chroniqueurs ont minimisé cet aspect de l’affaire. Arthur Miller fait ainsi passer Abigail Williams de 11 à 17 ans. Pourtant, sa pièce dépeint des scènes comme celle de la salle d’assemblée de Salem, le 11 avril 1692, où deux matrones d’un certain âge, Sarah Cloyce et Élisabeth Procter, se retrouvent face à un chœur de jeunes accusatrices. Abigail raconte avoir vu Sarah Cloyce remplir la fonction de diacre lors d’un sabbat satanique au cours duquel quarante sorcières ont communié en buvant du sang. Quand c’est au tour d’Elizabeth Procter d’aller à la barre, Abigail s’élance pour lui donner un coup de poing au visage, mais son poing s’ouvre magiquement en plein élan, et, quand elle effleure de ses doigts la coiffe de la vieille femme, elle hurle de douleur comme si elle s’était brûlée.

En fait, l’essentiel des preuves produites au tribunal de Salem, ce jour-là comme bien d’autres, n’étaient pas verbales mais visuelles. Les villageois abasourdis et les ecclésiastiques horrifiés ont pu voir les sorcières en action – ou plutôt voir les terribles effets que produisait apparemment leur magie noire sur Abigail et sur Ann Putnam, âgée de 12 ans : une hallucinante chorégraphie de contorsions et de grimaces. « Regardez-la ! Elle va avoir une crise ! » s’écrie une des filles, désignant la seconde, qui est aussitôt prise de convulsions. À d’autres moments, raconte Stacy Schiff, « elles avertissent : “Nous allons toutes tomber”, et aussitôt sept ou huit filles s’écroulent en vociférant. C’est ce pouvoir de prédiction qui a valu aux deux fillettes de 11 et 12 ans d’être appelées les “petites voyantes” ». Celui qui présidait le cirque judiciaire ce jour-là était Thomas Danforth. Ce personnage grave et incongru, député-gouverneur en exercice du Massachusetts, était depuis longtemps le trésorier de Harvard, l’une des nombreuses hautes autorités coloniales appelées à prendre rapidement le pas sur les magistrats locaux.

Quiconque (ou presque) ayant eu 11 ans sait ce que signifie habiter un monde où le plus banal des jeux peut soudain basculer dans le sadisme, où l’on bâtit de véritables empires imaginaires au sein même du quotidien, où les coins sombres des maisons grouillent de fantômes – et où le gros lot c’est d’amener une pièce remplie d’adultes à vous prêter attention. Une préadolescente n’est guère en mesure d’évaluer les conséquences de ses actes pour elle-même, encore moins pour autrui, sans parler de tout un village ou d’une province. Ce qu’elle possède, en revanche, c’est une perception très aiguë des conflits de pouvoir, doublée bien souvent d’un savoir-faire abouti dans la manipulation des détenteurs d’autorité.

L’époque de Cotton Mather (2) avait bien plus de points communs avec celle d’Harry Potter et consorts qu’on le penserait de prime abord. « Si l’on devait chercher un temps où le niveau d’angoisse parentale était comparable à celui que nous connaissons à l’orée du XXIe siècle », écrit l’historien anglais Hugh Cunningham, « c’est peut-être chez les puritains des XVIe et XVIIe siècles (3) ». Pour les disciples de Calvin, même la plus petite âme enfantine était un lieu d’affrontement entre la lumière et les ténèbres. C’est depuis les imprimeries puritaines d’Angleterre qu’ont déferlé les tout premiers flots de littérature enfantine. La J.K. Rowling de l’époque était un certain James Janeway, qui obtint un énorme succès de librairie avec « Un témoignage pour les enfants – Le récit exact de la conversion, de la vie pieuse et exemplaire et de la mort joyeuse de plusieurs jeunes enfants » (1671). Un ouvrage de lecture aussi légère que le suggère son titre. Voulant résumer ce que tout bon parent doit inculquer à ses petits, un des premiers puritains écrivait plus succinctement : « Apprenez-leur à mourir ».

Les enfants de la « frontière » américaine, plus encore que leurs cousins anglais, grandissaient avec comme toile de fond la mort sous toutes ses couleurs. « Tout le monde connaissait une histoire d’écartèlement ou d’enlèvement, écrit Stacy Schiff, et tout particulièrement les fillettes hystériques de Salem, dont au moins la moitié avaient fui les attaques, ou perdu leurs parents, dans les “dernières guerres indiennes” ». Pas étonnant qu’elles aient cru qu’il y avait des démons ou que l’enfer les attendait peut-être derrière la porte du salon.

Pourtant, sans les adultes, la sorcellerie à Salem aurait peut-être été contenue dans les limites d’une seule paroisse. À un moment, des enfants jouent en se racontant des histoires ; l’instant d’après, on torture à mort leurs grands-parents en public. Le chaînon crucial reliant ces deux événements n’était autre que l’honorable M. Danforth et sa clique de juges, qui observaient attentivement les jeux des écolières.

Voilà le véritable mystère : comment ces enfants en plein délire de fabulation ont-ils pu si facilement attirer des milliers d’adultes sobres dans leur armoire magique (4) pour les faire ressortir de l’autre côté ? C’est sur ce point que le livre de Stacy Schiff est le plus éclairant. Nombre de récits populaires des procès de Salem écrits aux XIXe et XXe siècles insistent sur l’ignorance superstitieuse des juges, comme si l’hystérie de 1692 ne constituait qu’une survivance de l’obscurantisme médiéval en plein essor des Lumières. Après tout, la Lettre sur la tolérance de John Locke était parue trois ans avant la chronique que Cotton Mather fit de l’affaire, « Les merveilles du monde invisible ».

Mais Stacy Schiff souligne que Mather, Danforth et leurs semblables étaient en réalité trop éclairés, du moins d’après les critères de l’époque : « Ils étaient moins dépassés que submergés d’informations. » Toute l’infrastructure intellectuelle du XVIIe siècle – les livres, les universités, les sociétés savantes – avait contribué à répandre des textes sur la sorcellerie et ses dangers jusqu’aux frontières du monde chrétien. Les juges du Massachusetts, et probablement aussi certains des accusateurs, avaient été profondément influencés par le récit d’une épidémie de sorcellerie dans la lointaine Suède quelques années auparavant. La sorcellerie était une science, et vice versa ; Locke y croyait, tout comme les physiciens Robert Boyle et Isaac Newton.

Même après que le tumulte de Salem se fut tu, rares étaient les habitants de la Nouvelle-Angleterre à rejeter l’existence de la sorcellerie, et ce quel qu’ait été leur milieu social. Nombre d’entre eux soutenaient que les acolytes de Satan avaient bel et bien été à l’œuvre dans le Massachusetts – mais pas chez les accusés, chez leurs accusateurs. Ils n’avaient peut-être pas tort. Le diable en personne n’aurait pas pu mieux organiser les choses, surtout vu le nombre croissant d’adultes ayant rejoint les rangs des plaignants. « Qui donc n’a pas sa petite querelle avec un voisin ? écrit Stacy Schiff. Il y avait tout autant de raisons d’accuser quelqu’un de sorcellerie en 1692 que de dénoncer pendant l’Occupation en France : envie, insécurité, divergences politiques, déception amoureuse… ».

Sans doute la sorcellerie faisait-elle aussi l’affaire des leaders coloniaux tels que Mather et Danforth, du moins au début. Les évolutions politiques en cours des deux côtés de l’Atlantique érodaient l’autorité, spirituelle comme temporelle, des Pères puritains. Un brin de magie noire ne pouvait pas mieux tomber. Pour le lecteur moderne, la terreur des sorcières semble une soudaine et déconcertante irruption du surnaturel dans le quotidien. C’était probablement aussi le sentiment de beaucoup des gens de Salem, mais en même temps, c’était une composante du quotidien des puritains, un rappel des omniprésents tours et détours du prince des ténèbres.

Et les élites de la Nouvelle-Angleterre, les gens qui présidaient aux procès et aux offices religieux, n’étaient pas seules à se servir des manœuvres de Satan pour leur propre intérêt. Les accusateurs de Salem, une fois leur crédibilité établie, avaient beau jeu de pointer du doigt aussi bien un riche qu’un pauvre. L’une des scènes de tribunal les plus mémorables des Sorcières d’Arthur Miller est celle où les filles ensorcelées « mordant et vociférant » encerclent John Alden, le fils aîné d’un des passagers du Mayflower et fondateur de la colonie de Plymouth, l’accusant de tout et n’importe quoi – de pratiquer la sorcellerie comme de coucher avec des Indiennes. (Les motifs des fillettes ne sont pas très clairs, mais ces enfants ont clairement prêté l’oreille aux ragots de leurs aînés.) Quand le robuste capitaine et marchand – les mains liées, son épée confisquée – se retrouve à la merci de petites villageoises qu’il n’a jamais vues de sa vie, on a l’impression d’assister à une sorte de scène révolutionnaire américaine. D’ailleurs, ce qui a probablement mis un terme aux accusations de sorcellerie, c’est la crainte croissante que n’importe qui vienne à se retrouver sur la liste.

Stacy Schiff fait preuve d’une sensibilité aussi éloignée de celle des Pères pèlerins qu’on puisse le concevoir, toute de modération, d’ironie, d’empathie, de sens aigu de l’humour et de la nuance. Il n’y a pas de vrais démons dans son récit, du moins pas sous forme humaine. Même les juges ne sont que des hommes peu sûrs d’eux, tâtonnant au milieu des angoisses de l’époque. Son récit nous entraîne dans les intrigues politiciennes des élites du Massachusetts, qui s’efforcent de reprendre pied après qu’en Angleterre de nouveaux régimes ont révoqué puis remplacé la charte fondatrice de la colonie – et, entre autres outrages, imposé un certain degré de pluralisme religieux à la théocratie puritaine.

« La sorcellerie avait en effet réveillé et mobilisé une génération molle et impie, mais pas de la façon prévue par les autorités religieuses, écrit Stacy Schiff. Quand le sortilège s’est rompu, le torrent des récriminations a emporté avec lui une bonne partie de la foi. » Peu après, on a brûlé des lettres, des sermons ; on a arraché des pages entières des registres de procès-verbaux des villages. Les documents officiels des jugements ont probablement été piétinés lors du chaos du Stamp Act en 1765, quand une foule de Bostoniens a saccagé la maison du dernier gouverneur royal du Massachusetts.

Mais les puritains – en enquêteurs forcenés et rédacteurs assidus qu’ils étaient – ont quand même laissé une mine de détails dûment enregistrés. Lorsque la sorcellerie était à l’œuvre, pas le moindre bout de preuve, pas la plus petite bribe de conversation n’étaient indignes d’être consignés. Grâce à cela, et grâce au don narratif de Stacy Schiff, le lecteur d’aujourd’hui peut voleter par-dessus les cheminées fumantes et les toits de chaume de la Nouvelle-Angleterre, se glisser dans les bureaux clos des magistrats et des hommes d’Église, prêter l’oreille aux jalousies et aux rivalités des comploteurs de village, et même pénétrer brièvement les pensées intimes de petites écolières mortes depuis plus de trois siècles. C’est une forme de sorcellerie – dans un éclair de soufre, voilà un monde tout entier qui apparaît par magie.

 

Cet article est paru dans The Atlantic en novembre 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Hitler, insondable énigme

Expliquer Hitler ? Auteur phare du journalisme littéraire américain, Ron Rosenbaum a choisi d’aborder le problème en questionnant la question elle-même. Que veut dire « expliquer » Hitler ? L’hitlérisme représente-t-il une « irruption du démoniaque dans l’histoire », un phénomène quasi théologique posant, comme jamais encore, le problème du mal ? Ou bien Hitler est-il un humain « explicable », dont les actes terribles s’inscrivent dans un « continuum historique » ?

Pour les « explicationnistes », la clé de l’Holocauste est à chercher dans les replis de la psyché du dictateur, et du côté du sexe bien sûr : « Une explication sexuelle nous libérerait des ténèbres de l’inexplicable », soupire Ron Rosenbaum. « Sur sept femmes avec lesquelles il aurait eu, de façon à peu près certaine, des relations intimes, six se sont suicidées ou ont sérieusement tenté de le faire », explique le « psycho-historien » Robert Waite (la septième est Leni Riefenstahl). Mais Hitler était-il asexué, impuissant ou franchement pervers ? Avec ses conquêtes, en général plutôt jeunes (aux confins de l’âge légal, voire de l’inceste, comme sa nièce Geli Raubal), il se montrait jaloux, dominateur, possessif ; et il leur imposait (peut-être) des « pratiques insupportables et dégradantes ». Est-ce pour cela que Geli Raubal aurait « été suicidée » à Munich, en 1931, alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre à Vienne un amant, juif qui plus est ?

Sur l’origine même de la « pathologie sexuelle », le débat fait toujours rage entre tenants d’un « traumatisme psychologique » (père brutal ? mère abusive ?) et ceux d’une « blessure sexuelle » – peut être congénitale (un monorchisme tour à tour nié et confirmé), peut-être accidentelle : l’amputation partielle du pénis par suite d’un stupide pari de collégien impliquant un bouc, ou une syphilis inoculée par une prostituée… juive. Quoi qu’il en soit, Hitler avait un problème avec à la fois les femmes et les Juifs. Le psychanalyste Norbert Bromberg évoque un « déplacement de sa crainte des femmes vers la crainte des Juifs ».

Mais quel est donc le Juif qui a cristallisé la rancœur de Hitler ? Ce Juif caricatural évoqué dans Mein Kampf, dont la rencontre aurait chez le jeune Adolf provoqué un déclic ? Le docteur Bloch, responsable de l’affreuse agonie de Mme Hitler mère ? La prostituée de Vienne ? Ou le musicien juif des œuvres duquel serait (peut-être) né son propre père Aloïs, indubitablement illégitime ? En tout cas, Hitler semblait bel et bien avoir un douloureux secret. Celui de « ses origines suspectes » ? De fait, peu après l’Anschluss, il fit entièrement raser son village d’enfance, Döllisheim. Une honteuse « paraphilie » sexuelle, comme le suggère le meurtre (présumé) de Geli Raubal (suivi de celui du journaliste Gerlich, qui s’apprêtait à en publier les preuves) ?

La question du rôle d’Hitler dans l’Holocauste fait apparaître un autre clivage, cette fois entre les tenants de l’« exceptionnalisme », qui font du Führer le responsable unique ou majeur de la solution finale, et les « abstractionnistes », qui ne voient dans le nazisme que le fruit d’une inéluctable « fatalité historique », laquelle aurait pu prendre corps ailleurs – en France notamment, selon le critique George Steiner. Entre les deux pôles viennent s’inscrire les « fonctionnalistes », pour qui Hitler n’était que l’inspirateur de l’Holocauste. La solution finale aurait été mise en œuvre par ses comparses Himmler, Heydrich, Eichmann, et le mouvement se serait ensuite nourri de lui-même, réaction en chaîne impliquant la population allemande tout entière. Certains vont jusqu’à ne faire d’Hitler qu’un charlatan cynique, aux confins du ridicule. À ceux-là, l’historien Alan Bullock oppose ce document unique, un rapport d’Eichmann à Himmler sur la solution finale, qu’Himmler lui a retourné avec la mention : « Vu par le Führer – À détruire immédiatement. »

Rosenbaum se range pour sa part derrière les « exceptionnalistes ». Comme Milton Himmelfarb, auteur d’un essai intitulé No Hitler, no Holocaust, pour qui « Hitler n’a pas exterminé les Juifs parce qu’il le devait mais parce qu’il le voulait ». Mais alors, quand a-t-il donc pris sa décision fatale ? Lors d’un épisode hallucinatoire au sanatorium de Pasenwalk, où il soignait les séquelles traumatiques de la guerre, comme il l’explique dans Mein Kampf ? Ou plus tard, pour séduire les Allemands traumatisés par la honte de 1918, l’insurrection bolchevique et la débâcle économique – trois calamités qu’ils imputaient aux Juifs ? Témoin ses tergiversations avant la mise en œuvre de la solution finale, le fait qu’il n’ait laissé aucune trace écrite de son implication, qu’il ne se soit jamais approché d’un camp de concentration. À moins qu’Hitler ne se soit sincèrement, et quasiment depuis toujours, comme le suggère Lucy Dawidowicz, voué à l’extermination des Juifs, et ne se soit emparé du pouvoir qu’à cette fin. À l’appui de cette thèse, que défend aussi Hugh Trevor-Roper, l’idée qu’« Hitler était convaincu de sa propre rectitude », qu’il se voyait comme un docteur investi de la mission sacramentelle « d’éradiquer le germe juif », la « tuberculose raciale ». En 1944, quand le front de l’Est était enfoncé, Hitler a préféré utiliser les trains pour évacuer les camps menacés et perpétuer le génocide plutôt que de tenter une contre-offensive ; et dans son « testament », son dernier écrit, il appelle à poursuivre l’extermination à tout prix.

Aux yeux du docteur Louis Micheels, rescapé d’Auschwitz, Hitler est « juste un humain ordinaire, qui marchait, qui parlait, qui avait très mauvaise haleine et des dents presque toutes fausses ». L’hitlérisme ne représente qu’un saut quantitatif, un « nouveau degré dans la déficience humaine ». Non seulement Hitler est comparable, mais il est aussi potentiellement réplicable – peut-être même en pire, pourquoi pas ?

 

Pays-Bas – Mon père, ce lâche

« Ma fille, ou ce que je nomme ainsi, est un être parfaitement ridicule, une espèce de point virgule, un vampire de trois kilos », « un monstre ». Voilà ce qu’écrivait le poète et Prix Nobel chilien Pablo Neruda peu après la naissance de son unique fille, Malva, née de son union avec la Néerlando-Indonésienne María Antonia Hagenaar. Neruda n’a jamais voulu reconnaître sa fille parce qu’elle était hydrocéphale. Deux ans après sa naissance en 1934, il l’a abandonnée, tout comme sa mère. Malva est morte à l’âge de huit ans, aux Pays-Bas, dans la famille chrétienne qui accepta de la recueillir pour l’accompagner jusqu’à la fin.

L’enfant ne pouvait ni marcher ni parler. Pourtant, lit-on dans le journal Trouw, c’est à elle que la poétesse néerlandaise Hagar Peeters a donné la voix dans Malva, son premier roman, « flamboyant et imagé ». Une voix « venimeuse », à travers laquelle Malva exprime sa colère en de longues phrases méandreuses, depuis cette espèce d’au-delà des enfants mal-aimés dans lequel elle séjourne aux côtés d’un certain Daniel Miller, le fils trisomique d’Arthur Miller. Pour l’hebdomadaire belge Humo, « Malva est sans doute le roman le plus surprenant de la rentrée littéraire flamande ».

Cixi réhabilitée

Le « bateau de marbre » est l’une des splendeurs du palais d’Été, à Pékin. Lorsque les guides le présentent aux touristes, ils ne manquent pas de rappeler que l’impératrice Cixi le fit construire en détournant l’argent qui aurait dû servir à moderniser la marine chinoise. Une malversation qui eut des conséquences catastrophiques : à cause de ses forces navales défaillantes, la Chine est écrasée par le Japon en 1895 et doit lui céder Taïwan et la Corée. De fait, le très long règne de Cixi correspond aux décennies les plus humiliantes de son histoire. Le déclin, amorcé depuis plus d’un siècle, ne peut plus être dissimulé : le retard sur l’Occident éclate brutalement. L’empire du Milieu, secoué par les guerres de l’Opium, la révolte des Taiping puis celle des Boxers, se retrouve à plusieurs reprises au bord de la désintégration.

L’histoire, longtemps écrite par des hommes, n’a jamais été tendre avec les femmes, surtout quand elles occupent une position d’autorité. La coupable de la décadence chinoise était donc toute trouvée : cette concubine de second ordre, même pas très belle (dotée tout de même de mains délicates et d’une peau fort douce) et avide de pouvoir, qui, parce qu’elle était la seule à avoir donné un fils à l’empereur, réussit à gouverner la Chine pendant près d’un demi-siècle.

Dans son dernier livre, la Sino-Britannique Jung Chang entend réhabiliter Cixi. Pour elle, celle qui fut surnommée le Vieux Bouddha, loin d’être la nymphomane meurtrière, corrompue et réactionnaire qu’on a décrite, a tout simplement fait entrer la Chine dans la modernité : sous son règne, ce pays encore féodal et illettré à 99 % découvre l’électricité, le télégraphe, les bateaux à vapeur, l’éducation pour les filles, la presse (presque) libre, la liberté religieuse. Hostile aux chemins de fer, dont elle craint qu’ils ne dérangent les esprits des ancêtres, l’impératrice finit par s’y rallier. Son mérite est d’autant plus grand qu’elle n’exerça jamais le pouvoir de manière officielle, mais toujours (littéralement) derrière des paravents, au nom de son fils, puis de son neveu. Il est vrai qu’elle sut habilement écarter ceux qui se mettaient sur sa route, depuis le conseil de régence instauré par son époux jusqu’à ce neveu, Guangxu, trop indépendant à son goût (elle le fit emprisonner, puis, la veille de sa propre mort, en 1908, empoisonner à l’arsenic). Ces cruautés, Chang les relativise : on ne peut lui attribuer qu’une douzaine de morts en tout et pour tout, et la plupart d’entre elles relèvent de la légitime défense : Guangxu, par exemple, projetait de la faire assassiner.

Elle commit pourtant des erreurs. La plus grande fut, comme le note Isabel Hilton dans le Guardian, « d’encourager la rébellion des Boxers », qui aboutit à de nouvelles humiliations pour la Chine. On peut douter aussi, à l’instar de Pamela Crossley, dans la London Review of Books, que toutes les réalisations attribuées par Chang à Cixi, sur la foi d’archives impériales inédites, aient réellement été de son fait : beaucoup furent dues surtout à l’inévitable influence étrangère ou, dans un État chancelant et de plus en plus décentralisé, à des initiatives privées.

De la plume au clavier

« Je n’ai plus jamais besoin d’un stylo, sauf pour ma carte de crédit… Dans la longue histoire des technologies de l’écriture, l’écriture manuelle n’est qu’une anomalie historique. Qu’elle aille rejoindre, au dépotoir des signes, les tablettes d’argile et les signaux de fumée », assène dans un blog une enseignante américaine. Elle en veut aux instituteurs, et à leur passion « inégalitaire » voire « antidémocratique » pour l’écriture manuelle : son fils, parce qu’il écrit comme un cochon, est victime à l’école d’une discrimination injustifiée.

Scandale ! Indignation ! La blogueuse est vilipendée. Par les nostalgiques de la belle écriture. Par ceux pour qui l’écriture exprime l’individualité. Par les humanistes, pour qui, comme pour Érasme, la copie manuelle est le premier niveau de la création intellectuelle. Par les sensuels qui jouissent du glissement soyeux d’une plume bien épaisse sur du papier glacé. Par les philosophes, qui, comme Goethe, perçoivent l’écriture en geste fondamental, à la fois scriptural et pictural. Ou enfin par les spécialistes de l’éducation, préoccupés par ces études montrant que les enfants maîtrisant mal l’écriture manuelle ont ensuite du mal à rédiger.

« On aura du mal à me convaincre que faire bouger un bâton de graphite d’une certaine façon augmente notre développement intellectuel », persiste néanmoins l’irréductible enseignante. Elle n’a sans doute pas tort. Apprendre à écrire : oui, bien sûr ; en faire un art majeur, pivot du système éducatif : non ! Les adeptes des claviers (ou leurs vendeurs) ont beau jeu d’alléguer qu’une belle écriture n’est pas forcément l’indice d’une belle âme, et que la graphologie est une science controversée, incapable par exemple de déterminer à partir d’un spécimen d’écriture la profession de son auteur, voire son sexe.

Les adorateurs de l’écriture manuelle oublient en effet que leurs ancêtres se sont eux aussi déchirés sur chacune des innombrables évolutions technologiques de l’écriture. À Rome, les lettres gravées, majuscules, solennelles, tenaient le haut du pavé. Puis Charlemagne a donné, pour des raisons d’efficacité administrative, la prééminence à la cursive minuscule, facile à tracer. Bientôt la plume métallique mettra tout le monde d’accord (sauf Goethe, qui juge son bruyant gratouillis incompatible avec l’écriture poétique). Puis c’est la machine à écrire qui prendra le relais, suscitant aussitôt l’enthousiasme chez Nietzsche ou Henry James, ou chez les femmes devant qui s’ouvre la profession présumée libératoire de dactylo. La Remington déclenchera même un vrai saut qualitatif : la possibilité, avec l’invention du papier carbone, d’archiver automatiquement pensées et sentiments (Kafka s’en servait pour ses lettres d’amour).

Mais Henry James, après son engouement initial, abandonnera la machine à écrire au profit de la dictée. Le monopole de la main, d’abord battu en brèche par les doigts du dactylographe, puis par les pouces des jeunes texteurs, est désormais menacé par la reconnaissance vocale – en attendant mieux. L’essentiel, étant, d’après l’écrivain Richard Powers, de minimiser « l’écart entre la conception d’une idée et sa transposition sur la page ». Les nostalgiques vont devoir changer de nostalgie.

Donner un prix à la nature

Le précédent livre de Dieter Helm n’était pas à proprement parler consensuel : plaidoyer pour une taxe carbone mondiale, « Le crash du charbon » recommandait de remplacer massivement les centrales à charbon très polluantes par des centrales à gaz (y compris de schiste), réputées un peu moins polluantes. Ne reculant devant aucun sujet épineux, l’économiste d’Oxford s’attaque aujourd’hui à un problème au regard duquel la lutte contre le réchauffement pourrait presque passer pour une promenade de santé. « Le capital naturel », voilà ce qui préoccupe Helm et qui donne son titre au nouvel ouvrage.

Comme l’explique l’auteur, la règle d’or de tout ministre de l’Économie, son objectif premier, avant même la lutte contre les déficits, devrait être de maintenir un niveau de ressources naturelles au moins égal, en valeur, à ce que lui ont transmis ses prédécesseurs. Ce qu’il appelle le « niveau agrégé de capital naturel » ne devrait jamais diminuer. C’est à cette condition, et à cette condition seulement, que la croissance pourra être qualifiée de « durable ».

Réduire la nature à une valeur monétaire ? Dieter Helm écarte toute objection faite à ce principe : « Ce que l’on mesure est ce qui tend à avoir de l’importance », écrit-il. Autrement dit, il faudra bien en passer par des calculs économiques si l’on veut avoir une chance de sauver notre planète. Helm reconnaît, en revanche, que les modalités de prise en compte de la nature dans la comptabilité nationale s’annoncent malaisées (c’est un euphémisme). « Si fixer le juste prix du charbon est déjà difficile, souligne l’économiste Frances Cairncross dans le mensuel Prospect, l’opération est infiniment plus ardue et controversée pour l’Arctique immaculé ou la survie du léopard. » Comment évalue-t-on le degré d’importance d’une espèce, d’un paysage ou d’un écosystème ? Et comment détermine-t-on lesquels, parmi eux, pourraient éventuellement être sacrifiés et ceux qui doivent au contraire être sanctuarisés ?

Car, pour Dieter Helm, préserver le niveau du capital naturel ne signifie pas nécessairement le laisser intact. Une économie peut très bien dégrader ses ressources, du moment qu’elle prévoit des mécanismes pour les compenser. « Une politique de ce type impliquerait par exemple qu’un pays qui épuise ses réserves de pétrole réinvestisse une partie des revenus qu’il tire de cette activité dans la promotion d’alternatives renouvelables », développe Nick Hanley dans la revue Nature.

L’exemple n’est pas choisi au hasard. En effet, comme le rapporte David Runciman dans la London Review of Books, « les sources d’énergie non renouvelables comme les combustibles fossiles ont tendance à être substituables ».

On peut imaginer que la technologie offre de plus en plus d’alternatives crédibles au charbon, au gaz et au pétrole. Mais le problème reste entier concernant la plupart des ressources renouvelables, celles qui – tout comme les espèces, les paysages et les écosystèmes cités plus haut – se régénérèrent normalement de façon naturelle. Parce que ces « biens » sont aujourd’hui les plus menacés, il importe, selon Helm, d’en dresser au plus vite un audit détaillé.

Mais vient alors la question du contrôle. Quand bien même les économistes parviendraient à mettre au point les outils d’une comptabilité fiable de la nature, qui déciderait de sa gestion ? Dieter Helm plaide pour la création de nouvelles institutions ad hoc, aux moyens importants, afin de s’assurer en toute indépendance de l’évaluation et de la compensation des ressources naturelles sur le marché. Comme il le formule, « les prix sont peut-être imparfaits, mais ils sont en général nettement supérieurs aux solutions alternatives ». Pour Runciman, un tel mécanisme reviendrait à favoriser le pouvoir des experts et des bureaucrates au détriment de la participation démocratique. Or, « l’expérience de la décennie écoulée suggère que se reposer sur un mélange de marchés et de régulateurs est extrêmement dangereux ».

Dévorée par la langue

Elle aimait à s’identifier au jeune Spartiate qui se laisse dévorer le cœur par un renardeau pour ne pas avouer son larcin. « Elle était dévorée par la langue », écrit Georges Nivat dans sa préface à la nouvelle traduction de l’œuvre lyrique de Tsvetaeva, parue aux éditions des Syrtes. « Son univers est original et unique, tout comme le fut son destin tragique, souligne de son côté Olga Chtcherbinina dans la revue russe Neva. Son talent poétique, éclatant et insolite, s’est révélé dans une époque marquée par les recherches dans le domaine du langage. » Après une enfance heureuse dans le milieu intellectuel moscovite, Tsvetaeva traversera des privations et des épreuves terribles : la révolution de 1917 et la famine qui emporte sa fille cadette, un exil de dix-sept ans en Europe, dont quatorze passés en France où elle subsiste misérablement avec sa famille, et enfin, en 1939, le retour tragique en URSS, où son mari, Sergueï Efron, et sa fille Alia sont arrêtés pour espionnage. Seule et sans aucun soutien, Tsvetaeva met fin à ses jours en août 1941. Le poète et Prix Nobel de littérature Joseph Brodsky a dit d’elle : « Il n’a pas retenti de voix plus passionnée que la sienne. »

Peut-on critiquer Bill Gates ?

N’est-il pas problématique qu’une entité privée donne chaque année davantage pour la santé dans le monde qu’un pays comme l’Allemagne et qu’elle contribue au budget de l’Organisation mondiale de la santé à hauteur de 10 % ? La question est au cœur d’« Il n’y a pas de don gratuit », l’essai que la sociologue Linsey McGoey consacre à la fondation Gates. Si la sincérité de l’entreprise n’est pas en cause (Bill et sa femme Melinda « font un bien considérable », admet l’auteure), celle-ci ne serait pas sans effets pervers. « La fondation favorise d’ambitieux programmes de vaccination et d’éradication des maladies, écrit par exemple Andy Beckett dans le Guardian. Mais un panel convaincant de professionnels cités par McGoey affirme que ces programmes en évincent d’autres, moins coûteux et plus rapides. » D’une façon générale, la chercheuse s’inquiète de ce que Bill Gates et d’autres « philantrocapitalistes » – comme elle appelle ces poids lourds de la charité – en viennent à déterminer l’agenda et les objectifs de la lutte contre la pauvreté : selon elle, les institutions et les gouvernements craignent tellement de perdre leurs précieux financements qu’aucun d’eux ne prend le risque de les critiquer.

Allemagne -Le testament de Grass

Dans l’un des textes de son dernier livre, Günter Grass raconte comment sa femme et lui ont passé commande de cercueils, en pin pour elle, en bouleau pour lui. Et comment ils se sont allongés à l’intérieur pour les essayer. Günter Grass est décédé le 13 avril dernier. Jusqu’à ses tout derniers jours, il a travaillé à ce patchwork de textes en prose, de poèmes et de dessins (ils occupent près de la moitié de l’ouvrage). Un livre-testament, paru de manière posthume en Allemagne, où il rencontre un franc succès. « L’auteur avait compris que ce n’étaient plus des années, mais des mois qui le séparaient de la mort et que toutes les jolies choses du quotidien et des saisons il les voyait peut-être pour la dernière fois », lit-on dans le Süddeutsche Zeitung. Il a donc fait ses adieux, rapporte le Zeit, « aux nuages », à la dernière dent qui lui restait encore, « aux femmes, à leur poitrine, à leur bouche et à leurs cheveux », et enfin « à ses propres livres, dont le nombre, après ce dernier, restera fixe à jamais ». Malgré quelques « coups de gueule » (contre les ventes d’armes, les marchés financiers, les drones), Grass « ne se pose plus en instance morale », note le Süddeutsche Zeitung, et c’est là « le trait le plus surprenant et sympathique de son livre ».

Vitruve réédité

« La renommée de Vitruve tient au fait qu’il est l’auteur du seul texte de l’Antiquité sur l’architecture à avoir survécu », rappelle Vaughan Hart dans le Times Literary Supplement. C’est par lui uniquement que des termes comme « chapiteau », « plinthe », « volute » ou « abaque » nous sont connus, que nous pouvons reconnaître une colonne de style corinthien. Jugé irremplaçable pendant tout le Moyen Âge et jusqu’au XVIIIe siècle, ce texte est depuis tombé dans l’oubli. Cette nouvelle édition bilingue des Belles Lettres entend le rendre accessible au grand public et le replacer dans son contexte – un moyen de relativiser l’un des grands reproches qui lui ont été faits : le décalage entre ses préceptes et la rareté de leur application.