À la mort d’André Glucksmann, le Guardian s’est contenté de reproduire une dépêche AFP. Sorte de punition infligée à ce philosophe de gauche accusé d’avoir trahi son camp en soutenant Sarkozy et l’intervention américaine en Irak. Et une répétition de l’histoire. Comme l’explique l’essayiste américain Paul Berman, qui a bien connu le Français et lui voue une fidèle admiration : « Depuis des décennies, chaque fois qu’en France je rends visite à certains amis, ils me disent que Glucksmann a été jusque tout récemment un penseur admirable, mais qu’il a viré réactionnaire et n’est plus une référence. » Berman, un Juif de gauche qui a publié de nombreux essais sur les intellectuels, ne mange pas de ce pain-là : « J’ai fini par me rendre compte qu’il était simplement en avance sur son public. Les gens avaient besoin de quelques années pour digérer ce qu’il avait à dire. »
Pour Berman, « personne n’a joué un rôle plus décisif en martelant les arguments contre les totalitarismes de tout acabit, personne en tout cas en dehors des dissidents de l’ancien bloc soviétique ». Et, même pour ces derniers, les interventions de Glucksmann ont joué un rôle important, ajoute-t-il. Adam Michnik, qui vient de rédiger un hommage posthume dans Gazeta Wyborcza, qu’il dirige, a confié à Berman que dans les temps difficiles de la Pologne communiste les dissidents se passaient les écrits de Glucksmann sous le manteau. En Tchécoslovaquie, Václav Havel était son ami. Berman a aussi constaté sur place que le philosophe continue d’être révéré en Ukraine et en Géorgie. Pas aux États-Unis. Alors même, souligne Berman, qu’il a été « le plus vigoureux défenseur de l’Amérique parmi les intellectuels français », il a été rarement invité à donner des conférences dans les universités, « et personne ne s’est soucié de traduire ses principaux ouvrages. Dans leur engouement pour les philosophes français, les universités américaines se sont toujours trompées dans leurs choix ».
L’une des choses qui a le plus gêné les intellectuels de gauche en France et aux États-Unis, constate Berman, est le refus de Glucksmann de souscrire à un pacifisme naïf. Il a fait scandale en se déclarant favorable, sous Reagan, au déploiement de missiles américains en Europe. Berman, qui partageait alors les réticences de ses collègues américains, a changé d’avis en lisant La Force du vertige (1983), « un tour de force de critique moqueuse, d’érudition, de mélancolie et d’énergie » et en rencontrant Glucksmann à Paris. « Il avait l’art de reformuler ses arguments sophistiqués dans un langage simple, celui de la conversation, sans aucune vanité. »
Comme le rappelle par ailleurs William Grimes dans le New York Times, le philosophe, qui avait pris part aux événements de Mai 68 et s’était engagé dans la Gauche prolétarienne, avait été l’élève de Raymond Aron, auprès duquel il avait rédigé sa thèse de doctorat. Le Discours de la guerre, publié en 1967, témoigne indirectement de cet héritage. Et en 1979, rappelle Robert Zaretsky sur le site Forward, c’est lui qui a réuni Aron et Sartre, les deux frères ennemis, pour convaincre le gouvernement Giscard d’accueillir en France plus de 120 000 réfugiés vietnamiens, cambodgiens et laotiens.
Jusqu’au bout, note Paul Berman, Glucksmann s’est battu pour les malmenés de la planète et, en France, de la société. Au risque de paraître à contre-courant. Il a plaidé en faveur de la construction de mosquées. Son dernier livre, Voltaire contre-attaque, contient une vibrante défense des Roms.
Glucksmann avait une autre qualité rare, souligne Berman, celle de reconnaître ses erreurs. En soutenant la candidature de Sarkozy, il a fait accepter par ce dernier l’idée de faire de Kouchner son ministre des Affaires étrangères. Il reconnut deux ans plus tard s’être fait manipuler. S’il a soutenu l’intervention américaine en Irak, c’est qu’il connaissait par le menu les horreurs perpétrées par Saddam Hussein. Il a admis s’être fourvoyé.
Dans un entretien donné au Chicago Tribune en 1991, il déclara : « Je pense que penser est l’action d’un individu, non celle d’un parti. D’abord vous pensez. Si cela rejoint les idées de la gauche, alors vous êtes de gauche. Si cela rejoint les idées de la droite, alors vous êtes de droite. Mais l’idée d’une pensée de gauche ou de droite est un péché contre l’esprit et une illusion. »