Innovez ! Innovez !

Les chimpanzés n’ont pas besoin de lire les journaux. Ni de se brancher sur Internet. Comme les autres animaux, ils vivent dans un univers où l’information est le plus efficace possible. Cela reste à peu près vrai dans les sociétés traditionnelles étudiées naguère par les ethnologues, du temps où existaient encore des peuples dépourvus de contacts avec le monde industrialisé. Les systèmes de mythes vécus par ces sociétés comportaient certes quantité d’informations fausses, figées par la tradition, mais celles-ci avaient une fonction aussi positive que le savoir et les savoir-faire servant à l’alimentation et à la vie quotidienne. L’information fausse peut constituer un ciment social efficace, comme on l’a vu encore au XXe siècle sous le communisme et comme on le voit de nos jours chez l’une de ses héritières, la Russie de Poutine.

Dans les sociétés ouvertes, l’information circule à peu près librement mais le contrôle qualité n’existe que dans certains domaines : les contraintes de la vie quotidienne, le résultat des élections… Dès que le sujet prête à opinion, la mauvaise information a tendance à chasser la bonne. Mauvaise parce que fausse ou gonflée, le superficiel chassant le pertinent. Faussée ou gonflée par le lobbying, la démagogie ou simplement l’idéologie. Les médias ont une responsabilité écrasante, parce qu’ils jouent trop souvent le rôle de caisse de résonance. Le constat n’est pas neuf. « Il faut avoir le courage d’être bête », disait Moïse Millaud, le cynique patron du Petit Journal, lancé en 1863. Mais la bêtise se passe volontiers de courage.

L’omniprésence d’Internet a aggravé les choses, en promouvant deux illusions. La Toile donne le sentiment inexact que la bonne information est là, disponible et gratuite. Cela complique singulièrement la tâche des médias qui doivent payer des enquêteurs et des analystes. Ensuite, Internet renforce les effets d’entonnoir créés par les médias plus anciens. La plupart des internautes vont chercher sur la Toile non les idées ou les données qui seraient susceptibles de bousculer ce qu’ils croient, mais au contraire celles qui viennent confirmer leurs opinions. Le sentiment de mieux s’informer cautionne une dynamique d’enfermement. Les médias qui plaident au contraire pour l’ouverture d’esprit et le repérage des idées reçues se trouvent en porte-à-faux.

Pour ceux qui aspirent à produire de la bonne information et à la faire payer à son juste prix, les temps sont durs. Innovez ! nous dit-on, innovez ! Si vous avez des idées, dites-le-nous. Un grand merci à ceux qui ont répondu à notre appel aux dons.

Italie – Berlusconi de A à Z

En Italie, tout ce qui concerne Silvio Berlusconi prend des proportions médiatiques incroyables. Il est donc peu surprenant de voir sa première biographie autorisée se placer en tête des ventes. Parue simultanément dans vingt pays, dont la France, elle est due à l’Américain Alan Friedman, ancien correspondant du Financial Times en Italie. Les critiques suivent les fractures politiques de la péninsule : la droite admire l’objectivité, la gauche, à l’instar de La Repubblica, souligne qu’on y retrouve peu de détails embarrassants. De son côté, Il Fatto quotidiano, fer de lance de l’opposition à Berlusconi, s’indigne : « Dans son introduction, Friedman avoue son admiration pour la série d’entretiens qu’avait réalisée le journaliste David Frost avec l’ancien président Richard Nixon, l’obligeant à faire acte de contrition au sujet du scandale du Watergate. » Mais Friedman, notre « Américain à Rome », ironise Il Fatto quotidiano, a seulement « battu le record d’adjectifs laudateurs en 390 pages : Berlusconi est tour à tour “inspiré”, “électrisant”, ou “légendaire” ». Friedman, lui, assume : pour le biographe, il s’agissait de raconter une « histoire extraordinaire, pour le meilleur et pour le pire ».

Les rouages de la scientologie

Une religion, la scientologie ? Aux États-Unis, le fisc, autorité spirituelle de dernier ressort, a en 1993 répondu oui. Mais, se prévalant d’évolutions et d’informations nouvelles, Lawrence Wright rouvre le dossier : dans une enquête appelée sans doute à devenir une référence de la long form non fiction américaine, il donne assez d’éléments pour que le lecteur se forme une opinion – pas franchement positive.

Car la scientologie, issue tout droit du cerveau aussi fertile qu’obnubilé par la science-fiction de Ronald Lafayette Hubbard (« RLF »), possède bien tous les attributs d’une secte, et d’une secte dangereuse. Polygraphe (au moins 60 livres à son actif), polygame et polyvalent, RLF se revendiquait explorateur, physicien nucléaire, philosophe, héros militaire et navigateur interstellaire aux vies passées tout aussi exubérantes que sa dernière ici-bas, entre 1911 et 1986. Des sectes, la scientologie possède le modèle d’organisation quasi militaire, le goût des punitions extrêmes (laver les toilettes avec sa langue), une paranoïa aiguë, l’attrait pour les refuges distants (la pleine mer ou le désert), un esprit de lucre très prononcé et un zeste de pédophilie.

Mais la scientologie cumule également presque tous les ingrédients d’une religion : une « ontologie (construite à partir de zéro avec l’aide de l’Encyclopædia britannica », écrit Diane Johnson dans la New York Review of Books), une petite dose de magie (noire) ; des rites ; un clergé (les quelque 6 000 membres de la « Sea Org », qui s’engagent à vie – ou plutôt à vies – avec des contrats pour un milliard d’années minimum) ; un dieu enfin, quoique plutôt subalterne. Au final, comme le rappelle Evan Wright dans la Los Angeles Review of Books, « l’Évangile scientologique n’est pas spécialement absurde. On y trouve des êtres immortels circulant dans l’Univers à bord de vaisseaux spatiaux. Mais d’autres font marcher les gens sur l’eau… » Quant aux initiés, les « Clairs », ils affirment que les « auditions » scientologiques les soulagent bel et bien, car elles leur permettent d’extirper par la parole leurs traumatismes originels – tout comme la psychanalyse exécrée, sauf qu’ici on remonte bien plus en amont : jusqu’« à l’état spermatique », voire aux vies antérieures.

RLF et son culte promeuvent quelques lubies curieuses : la phobie des psychiatres, donc, mais aussi des psychotropes, des parfums et des déodorants ; et la passion de l’argent, de ses emblèmes (belles autos, belles motos, Rolex), et des stars de Hollywood (une passion intéressée : l’Église les aide en début de carrière, et s’appuie ensuite sur leur notoriété, comme avec John Travolta et Tom Cruise). Mais la grande caractéristique de la scientologie, c’est sa virtuosité dans le harcèlement juridique (et extra-juridique). Avec elle, nul besoin de stars du barreau : elle ne cherche qu’à étouffer les contradicteurs sous les procès (et infiltrations, vols de documents, menaces diverses). Est-ce pour cette raison que le fisc américain s’est laissé « convaincre » ?

Russie – Une histoire de famille

« En 2011, j’ai ouvert un carton assez volumineux que je gardais chez moi depuis la mort de ma grand-mère, il y a longtemps. J’y ai découvert sa correspondance avec mon grand-père, qu’ils ont commencée en 1911 et entretenue ensuite durant de nombreuses années. Mon grand-père avait été plusieurs fois prisonnier, mais ils continuaient à s’écrire. Leurs lettres ont été pour moi une révélation », déclarait en novembre dernier Ludmila Oulitskaïa au journal RBC pour expliquer la genèse de son nouveau livre.
Véritable roman-monde de plus de 700 pages, « L’échelle de Jacob » a été plébiscité aussi bien par les lecteurs que par les critiques russes. « Après la parution du Chapiteau vert en 2011, Ludmila Oulitskaïa avait annoncé qu’elle n’écrirait plus de romans. Heureusement, elle n’a pas tenu parole », se réjouit ainsi Natalia Kotchetkova sur le site d’information lenta.ru. « C’est à la fois un roman épistolaire, inspiré par la correspondance des grands-parents de l’écrivain, une saga familiale et une parabole sur la vie et le renouvellement des générations », commente-t-elle.

Plusieurs histoires s’entrelacent dans « L’échelle de Jacob ». Celle de Nora, scénographe dans un théâtre, qui vit une histoire d’amour impossible avec Tenguiz, un metteur en scène géorgien déjà marié. Celle aussi de Jacob Ossetski, le grand-père de Nora, économiste de formation, musicien et poète par vocation, qui passera plusieurs années de sa vie derrière les barreaux. Il y a encore Guenrikh, fils de Jacob et père de Nora, celui qui a dénoncé son propre père. En tout, six générations sont décrites : de Jacob le grand-père à Jacob le petit-fils, en passant par Nora et tous les autres membres de la famille, ascendants ou descendants, qui ont influencé leur vie.
« L’échelle biblique évoquée dans le titre devient ainsi le principal élément de composition, l’axe qui sous-tend la narration », souligne Tatiana Sokhareva dans le journal Novaïa gazeta.

L’histoire familiale traverse l’histoire de la Russie tout entière, « des pogroms contre les Juifs au début du XXe siècle au mouvement dissident soviétique, du goulag à la “révolution sexuelle” vite avortée du temps de l’URSS », note pour sa part Galina Iouzefovitch sur le site Meduza.

Quant à savoir quelle est la part de réel et d’imaginaire dans ce livre, la romancière répond dans une interview à lenta.ru : « J’ai tout mis dans la chaudière, même ma propre vie. Toute mon expérience et mes réflexions, tout ce que j’ai lu ou imaginé, le document et le rêve. […] Si vous voulez savoir si j’ai eu une histoire avec un metteur en scène géorgien, je vous réponds non. Ai-je mis beaucoup de mes propres pensées et découvertes dans Nora ? Oui, beaucoup. »

Employé modèle et bon vivant

Début août 1914. À Berlin, Vienne, Saint-Pétersbourg, Paris, partout règnent le tumulte et l’excitation. L’enthousiasme, même, pour cette grande aventure que l’on appelle la guerre. En l’espace de quelques jours, les puissances européennes se la sont toutes déclarée : l’Autriche-Hongrie aux Serbes, l’Allemagne aux Russes et aux Français. Le Luxembourg, la Belgique et la Grande-Bretagne se sont également laissé entraîner.

À Prague aussi, la capitale de la Bohême, qui appartient à l’Empire austro-hongrois, on fête les soldats qui traversent la ville, tandis qu’au 10 de la Bilekgasse un écrivain inconnu rédige cette phrase : « On avait dû calomnier Joseph K., car sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin. »

C’est, dans une graphie bien lisible, l’un des incipit les plus célèbres de la littérature universelle, celui du roman de Franz Kafka Le Procès, paru en 1925, un an après la mort de l’auteur. Une phrase apparemment anodine, dans laquelle se trouve déjà presque tout ce qui fait de Kafka l’un des plus grands écrivains du XXe siècle : les angoisses et la paranoïa de l’homme moderne qui perd le contrôle de sa propre vie, dans un monde totalitaire où tout est sous surveillance. Des mots écrits il y a un siècle.

Kafka : plus qu’un simple nom, c’est un concept, une catégorie à part, une exigence, un sommet, un incontournable pour tous ceux qui lisent ou écrivent de la littérature. Même celui qui n’a jamais lu une ligne de lui a déjà rencontré l’adjectif aujourd’hui un peu passé de mode « kafkaïen », a entendu parler du Procès, du Château ou de la Lettre au père, et peut sans doute attribuer à cet auteur l’un ou l’autre de ces titres de nouvelle : Devant la loi, Dans la galerie, La Colonie pénitentiaire, Le Verdict, La Métamorphose.

En 1941, le poète W. H. Auden a su résumer l’importance de l’écrivain : « Si l’on devait donner le nom d’un artiste qui entretient avec notre époque un rapport similaire à celui de Dante, Shakespeare et Goethe avec la leur, le premier à venir à l’esprit serait sans doute celui de Kafka. »

 

Lorsqu’il rédigea la phrase célèbre qui ouvre son roman, il avait 31 ans. Pour la première fois, il vivait seul. Jusqu’alors, il avait habité chez ses parents – ce qui, à cette époque, n’avait rien d’inhabituel. Cela ne favorisait pas ses velléités d’écriture, d’autant que sa chambre était un lieu de passage pour la famille.

Cette chambre était désormais occupée par sa sœur, Elli, dont l’époux avait été appelé sous les drapeaux, et leurs enfants. Le frère avait donc déménagé dans la Bilekgasse toute proche. Et voilà que soudain se produisit la percée décisive pour cet écrivain qui n’avait publié jusque-là que deux petits volumes en prose et qui, l’année précédente, avait provisoirement abandonné son premier roman, Le Disparu (L’Amérique).

En août 1914, Kafka était comme délivré. Quelques semaines plus tôt, depuis Berlin, sa fiancée Felice Bauer avait rompu avec lui. Certes, ce ne devait pas être le dernier mot dans cette affaire, mais, pour un temps du moins, on en avait échangé suffisamment…(1) Avant que le travail sur Le Procès ne démarre, un autre processus d’écriture était provisoirement arrivé à son terme, un excès d’écriture plutôt : depuis 1912, Kafka avait fait parvenir à peu près 350 lettres, cartes et télégrammes, souvent plusieurs par jour, à Felice Bauer, sa future épouse – du moins le croyait-il. Ces Lettres à Felice comptent aujourd’hui parmi ses écrits les plus célèbres. Un document éclairant plus que toute autre œuvre de l’écrivain son penchant pour l’autosuggestion.

Leur auteur ne vécut pas du tout la guerre en témoin indifférent, comme on le déduit souvent un peu vite d’une entrée abondamment citée de son journal : « L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Après-midi, cours de natation », est-il écrit de façon lapidaire le 2 août 1914. Même le critique Marcel Reich-Ranicki s’est laissé abuser en considérant que l’égocentrisme était au cœur de la personnalité de Kafka et en croyant qu’« une seule personne l’intéressait vraiment sur cette Terre, lui-même ».

 

Tout cela est absolument faux : l’écrivain, alors qu’il était un élève de 14 ans au lycée allemand du centre-ville de Prague, avait fait l’expérience traumatisante d’une émeute. En décembre 1897, la population tchèque avait brisé les vitrines et pillé les commerces. Colère dirigée contre les Allemands, mais aussi contre les Juifs de langue allemande ou tchèque. Dans la vieille ville, les chaises et les tables d’un café qui passait pour juif avaient été brûlées.

Avant cela, les étudiants de l’université allemande avaient parcouru Prague en braillant des chants nationalistes allemands, ce qui avait été perçu comme une provocation. Les étudiants tchèques avaient voulu riposter mais en avaient été empêchés par la police montée. Une foule déchaînée avait alors envahi les rues, jeté des pavés et allumé des incendies tandis que les commerçants tentaient de protéger leurs magasins avec des planches.

À Prague, Allemands et Juifs étaient minoritaires, mais ils dominaient néanmoins l’administration et la vie commerçante. Ce n’était pas la première fois qu’éclatait la colère des Tchèques. Mais cela faisait des décennies qu’elle ne s’était pas manifestée de façon aussi dévastatrice. Le lycée de Kafka resta fermé pendant des jours. Ni la police ni l’armée ne réussirent à maîtriser la situation, même en chargeant la foule à la baïonnette. Il y eut des morts et des blessés. Seule la loi martiale, décrétée le cinquième jour, mit fin à la révolte.

Lorsqu’en août 1914 Kafka écrivit les premières lignes du Procès, il était employé depuis six ans à l’Institution d’assurance pour les accidents des travailleurs du royaume de Bohême, un organisme semi-public perçu à juste titre comme une conquête sociale (2). Jusqu’au déclenchement de la guerre, l’institution avait surtout eu à traiter des accidents du travail. Elle avait œuvré en faveur des indemnisations et, plus généralement, d’une meilleure protection des travailleurs. Mais elle ne tarda pas à devoir s’occuper aussi des mutilés de guerre, et Kafka, qui avait entre-temps gravi les échelons, fut témoin des dommages physiques et mentaux que provoquaient les armes et les méthodes de combat modernes.

 

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Ses supérieurs le considéraient comme irremplaçable. Sans en faire part à Kafka, ils s’arrangèrent pour qu’il ne fût pas mobilisé. Peu revinrent sains et saufs du régiment qui lui avait été assigné.

Prague, 2014. À l’hôtel Century Old Town, on n’échappe pas aux informations concernant Kafka. À gauche de la porte de l’ascenseur, sur une plaque, on lit, en tchèque, en anglais, en français et en allemand : « Vous vous trouvez dans l’immeuble de l’ancienne Institution d’assurance pour les accidents des travailleurs, où Franz Kafka a travaillé de 1908 à 1922. » Il y a l’inévitable indication du bureau où il travaillait à la fin : la pièce 214. Le restaurant s’appelle le Felice. Mais, surtout, le grand escalier, qui s’élance vers les étages en décrivant des arcs arrondis et qui attire presque comme par magie le regard du spectateur vers le haut, a été conservé dans toute sa splendeur.

« Kafka arrivait presque tous les matins en retard au travail, nous confie son biographe Reiner Stach debout au pied de l’escalier. Il courait depuis son appartement et était tout simplement incapable d’être à l’heure. L’ascenseur était trop lent pour lui et il montait les marches quatre à quatre. »

Parcourir Prague en compagnie de Stach est un plaisir qui n’a d’égal que celui que procure la lecture de sa biographie, longue de 2 000 pages, dont le troisième et dernier volume vient de paraître. Elle lui a demandé vingt ans de travail – d’écriture, mais aussi de voyages et de recherches, sans même parler du travail préparatoire que constitue sa thèse de 1985, intitulée « Le mythe érotique de Kafka ».

Stach, qui fut pendant plusieurs années lecteur pour les éditions S. Fischer, à Francfort, et qui habite aujourd’hui Berlin, s’est plu à passer presque deux décennies en compagnie de son héros. Soit plus de la moitié de la durée de vie qui fut accordée à Kafka, mort dans un sanatorium d’une tuberculose mal soignée, en juin 1924, un mois avant son quarante et unième anniversaire.

Avoir pu réaliser cela en ne comptant que sur soi-même, sans collaborateur, sans dactylo, révèle une passion. Au départ, quand le biographe parlait de l’ampleur de la tâche dans laquelle il s’était lancé, il s’entendait souvent dire : « Mais c’est le travail de toute une vie ! » Il répliquait : « Qu’avez-vous contre le travail de toute une vie ? Beaucoup seraient ravis d’avoir ça. »

Cela ne l’empêche pas d’admettre avoir connu d’innombrables nuits d’insomnie et de vraies angoisses existentielles. Pendant des années, son travail a été financé par les éditions S. Fischer (qui publient la biographie) et appuyé par une fondation. À la fin, le mécène Jan Philipp Reemtsma lui est venu en aide.

Tandis que nous arpentons les couloirs de l’hôtel avec un photographe, à la recherche du bon angle, le soulagement du biographe, qui a enfin mis un point final à son œuvre, devient de plus en plus évident.

Il ne comprend pas qu’on ne cesse de répéter que Kafka n’a rien vécu pendant la guerre. « Une erreur monumentale ! Il a vu comment des gens sont morts de faim. Il a eu, assis devant son bureau, des blessés graves, des malades de la tuberculose et du choléra, des soldats traumatisés, ceux qu’on appelait les trembleurs. Il devait décider si un tel ou un tel était encore apte à faire la guerre. »

 

C’est ici, dans ce bâtiment, que Franz Kafka a passé des années de sa vie. Qu’il les a gaspillées. Il a lui-même fortement encouragé cette interprétation, notamment dans ses lettres à Felice Bauer, en déplorant que ce « terrible bureau » lui dérobe du temps pour son véritable travail. Mais son emploi ne fut-il vraiment pour lui qu’une « mine » obscure, où il était contraint de rester assis, un « entrepôt de détresse », un « effroi » ? N’y a-t-il pas glané des expériences et des idées qui ont profité à son œuvre ?

Même Stach en est surpris : « Il est tout à fait remarquable que Kafka n’ait eu presque aucune conscience du rapport qui pouvait exister entre son métier et son écriture. Il était contraint de maintenir une cloison étanche entre ces deux mondes pour rester productif. » Mais Stach ne croit pas pour autant que ce rapport ait complètement échappé à l’écrivain. Après tout, son univers professionnel apparaît de manière tout à fait directe dans son œuvre.

Dans son premier roman, Le Disparu (L’Amérique), par exemple, il y a un accident sur un chantier, décrit en détail. Or Kafka s’occupait précisément de ce genre d’accidents. Stach est convaincu qu’« il a eu lieu exactement comme il le décrit ».

La plupart des lettres professionnelles de l’employé Kafka sont réputées perdues. Et celles qu’on est parvenu à exhumer n’ont été jugées dignes d’être publiées que tardivement. Une sélection assez importante d’« écrits professionnels » est parue en 1984 en RDA, précisément dans cette Europe de l’Est où l’écrivain était si mal vu. Il passait pour un révisionniste, et le chef du parti communiste est-allemand, Walter Ulbricht, avait conseillé en personne aux auteurs de son pays de ne pas porter Kafka aux nues et de ne pas l’utiliser « comme bélier » contre l’idéal du réalisme socialiste.

Difficile pourtant d’imaginer meilleur réaliste. Comme l’explique Stach, « il a été l’un des premiers à décrire avec toutes ses conséquences une certaine forme d’oppression bureaucratique. Il ne l’envisageait pas explicitement comme une critique de la société, mais il a compris qu’un changement social tout à fait essentiel était en cours, aboutissant à l’exercice anonyme du pouvoir, en sorte que plus personne ne sait au juste qui décide ».

Il n’est pas difficile de voir que la considération dont il jouissait à son bureau et les tâches qu’il y accomplissait ont contribué à le stabiliser psychologiquement. Kafka ne prenait pas son travail par-dessus la jambe. Ses lettres aux entrepreneurs qui ne voulaient pas payer les primes d’assurance, minimisaient la dangerosité des processus de fabrication et refusaient de prendre des mesures de protection sont concises et brillantes. Il se déplaçait beaucoup, faisait des propositions pour améliorer les choses, tenait des discours devant un public nombreux.

« Il est arrivé à Kafka d’effectuer des déplacements professionnels de plusieurs semaines et il a vu comment cela se passait dans les carrières et les usines », raconte Stach sur le chemin du restaurant Felice, où se succèdent des vitrines décorées de fournitures de bureau remontant à l’époque de l’écrivain. « Il savait ce que signifiait le travail à la pièce. Les victimes d’accident qui deviennent des statistiques : il a très vite compris qu’il y avait là un processus très inquiétant. »

Les plaintes fréquentes de Kafka à propos de son bureau et sa manière de se présenter comme un écrivain raté ne sont pas, du reste, dénuées d’une certaine exagération comique. Ainsi, au début de l’année 1913, il se désespère d’avoir de nouveau si peu avancé dans son roman « et ce peu avec des facultés qui pourraient éventuellement suffire pour couper du bois, et encore même pas, tout au plus pour jouer aux cartes ». Après une nuit agitée, il raconte avoir été si triste qu’il aurait voulu « non pas me jeter par la fenêtre de tristesse (cela aurait été encore trop joyeux pour ma tristesse), mais me désintégrer complètement ». Ou quand il dit que sa « misérable nature » n’est bonne qu’à trois choses : « s’enfuir, s’effondrer et dépérir ».

Qui d’autre que lui aurait su exprimer tant de désespoir avec une vivacité si désinvolte ? Thomas Mann fut l’un des premiers à le percevoir : « Comme ce martyr peut être drôle ! Je lui dois beaucoup. »

La phrase d’ouverture du Procès, déjà mentionnée, était différente à l’origine : « On avait dû calomnier Joseph K., car sans avoir rien fait de mal, il se retrouva prisonnier un matin. » Voilà ce que l’on lit sur le manuscrit qui se trouve aujourd’hui dans les Archives littéraires de Marbach et qui vaut plusieurs millions d’euros.

Deux ratures et ajouts plus tard, Kafka avait donné à cette phrase sa forme définitive, « il fut arrêté un matin ». Il est possible qu’ait joué le fait que la première tournure évoquait trop la captivité et créait une allusion involontaire à la guerre qui venait d’être déclarée. Mais surtout, si dès la première phrase K. est « prisonnier », l’atmosphère de claustrophobie ne peut plus se développer peu à peu à mesure que l’action avance.

L’étranger qui pénètre un matin dans sa chambre sans faire le moindre effort pour légitimer sa démarche ou respecter la sphère privée, qui se comporte comme s’il était chez lui, n’est pas seulement inquiétant, il éveille aussi la curiosité : on se demande quelle va être la réaction de Joseph K., quelle attitude il va adopter.

Le nom du héros, qui nous est aujourd’hui si familier, n’était, du reste, pas fixé d’emblée. Dans son journal, Kafka en avait d’abord noté un autre : Hans Gorre. Mais ce n’est qu’après s’être décidé une bonne fois pour toutes en faveur de Joseph K. qu’il put se lancer dans l’écriture du roman proprement dit. L’initiale si manifestement autobiographique fait du protagoniste bien plus qu’un personnage de roman lambda.

Le choix du nom est encore plus riche d’allusions qu’on ne le devine à première vue. Les parents de Kafka l’avaient sans doute prénommé Franz en hommage à l’empereur austro-hongrois. Or celui-ci s’appelait Franz Josef (François Joseph). Pour compléter ce jeu autoréférentiel, le gardien qui apparaît en premier a pour prénom Franz.

Prague, 2014, café Louvre. À quelques détails près, l’intérieur correspond à ce que Kafka et ses amis avaient sous les yeux : un gigantesque miroir accroché au mur, des tables en rang d’oignons, un vaste espace pour jouer au billard juste à côté. L’établissement date de 1902 et est vite devenu le rendez-vous privilégié des artistes et des intellectuels – jusqu’à ce que les communistes arrivent, jettent le mobilier dans la rue et ferment le café en 1948. Après une minutieuse restauration, le Louvre a rouvert ses portes en 1992.

 

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Là non plus, on n’a pas manqué de signaler quel célèbre écrivain a jadis fréquenté les lieux. Deux piles de dépliants sont à disposition : en tchèque et en anglais.

« On ne sait pas vraiment ce que Kafka commandait ici », m’apprend Stach. À l’époque, on pouvait rester longtemps dans le café, qui s’étendait sur deux étages, sans que le personnel s’impatiente. « On pouvait même héler le serveur pour lui demander de vous rapporter tel ou tel volume de l’encyclopédie qui se trouvait derrière le comptoir. On disposait aussi d’un indicateur des chemins de fer et d’un coin pour téléphoner. Tout cela était vraiment très luxueux. »

 

Stach, qui aurait sans doute aimé être lui-même un habitué des lieux, raconte qu’il n’était pas rare que, dans leur jeunesse, Kafka et son ami Max Brod y restent jusque tard dans la nuit – avant de se rendre dans un Weinstube (bar à vins) : « Là, l’ambiance était plus décontractée. Il y avait du champagne et certaines serveuses étaient vénales, en tout cas peu farouches quand quelqu’un leur plaisait. Kafka eut une liaison amoureuse avec au moins deux d’entre elles. Il lui arrivait de ne rentrer chez lui qu’à l’aube, de changer de vêtements et d’aller ensuite directement au bureau, où il lui fallait travailler six heures. »

Contrairement à ce que voudrait nous faire croire une image surannée, Kafka, n’était pas quelqu’un de lugubre. Même à l’école, il était aimé et n’avait rien d’un marginal, bien que ses professeurs l’aient classé parmi les « excellents élèves ». Plus tard, il fit des voyages avec des amis. Max Brod, avec qui il s’était rendu entre autres à Milan et deux fois à Paris, en décrit l’atmosphère: « Nous étions des enfants très joyeux, nous faisions les blagues les plus bizarres et mignonnes qu’on puisse imaginer – c’était un grand bonheur que de vivre aux côtés de Kafka. »

Il était tout sauf pantouflard. Il faut se le figurer comme quelqu’un de sportif. Il adorait nager et nageait longtemps, que ce soit à la piscine ou dans un lac. Il ramait, pratiquait l’équitation et faisait de longues randonnées qui pouvaient durer huit heures. « Je rame, fais de l’équitation, nage, m’étends au soleil », écrit-il, non sans une certaine complaisance, dans son journal. Mais voilà qu’aussitôt s’enclenche à nouveau l’une de ses spirales dépréciatives qui ressemblent fort à des exercices rhétoriques : « C’est pourquoi mes mollets sont bien, mes cuisses pas mal, mon ventre passable, mais ma poitrine fait pitié et quand j’ai un torticolis… » – là, il préfère s’interrompre.

Ce n’est plus un secret aujourd’hui qu’il plaisait aux femmes, au point de devoir parfois les fuir. Il lui arrivait de se sentir attiré par « le corps d’une fille sur deux », comme il l’écrit à Brod avec qui il se rendit dans les bordels de Prague et de Paris. Il eut beaucoup d’expériences sexuelles et ce ne furent pas toujours des amours tarifées. Il a lui-même décrit les circonstances d’une nuit passée avec une vendeuse. Il avait une vingtaine d’années et la jeune femme, qu’il désigne comme une « fille de boutique », ne devait être guère plus âgée. Mais elle était manifestement plus expérimentée que lui.

Elle lui dit quelque chose qui le déconcerta, qu’il ressentit comme une « petite saleté », et elle fit quelque chose qu’il qualifia de « minuscule abomination ». Quoi que cela ait pu être, c’était à l’évidence trop pour lui d’un seul coup. Mais cela ne l’empêcha pas de passer un peu plus tard une seconde nuit avec elle. « La saleté et l’abomination », comme il le reconnut, avaient fini par exercer une « puissante emprise » sur lui.

 

La sexualité concrète, avec ses forces difficilement contrôlables et les conflits intérieurs qu’elle suscitait, lui donnait manifestement du fil à retordre, mais cette ambivalence n’avait rien d’extraordinaire pour une personne sensible, et ne présentait aucun trait pathologique.

On voit bien une fois de plus ici le danger qu’il y a à vouloir expliquer des œuvres littéraires en se référant gauchement à des éléments biographiques. On trouve dans les livres de Kafka une « multitude de figures féminines dérangeantes, menaçantes, bestiales même parfois », ainsi que le constate Stach dans sa biographie. Cela ne signifie en aucun cas – précisément parce que Kafka n’utilisait pas sa propre vie comme une source directe d’inspiration – qu’il ait personnellement vécu les choses ainsi. Simplement il a passé sous silence ses expériences d’amour heureux.

Le biographe n’a pas réponse à tout. Ainsi, comme d’autres avant lui, Stach a-t-il tenté en vain de découvrir qui était la femme que Kafka, de son propre aveu, a tant aimée « que cela [l]’a ébranlé au plus profond de [lui]-même ».

Bien entendu, un chercheur aussi scrupuleux que Stach s’est demandé quelles étaient ses propres motivations et ce qui justifiait qu’il « pénètre aussi profondément dans la vie d’autrui ». Il m’en parle tout à fait spontanément : « Est-ce pur voyeurisme ? Est-ce que je fais appel au voyeurisme du lecteur ? » Sa réponse – et sa conviction : « Si un auteur peut le justifier, c’est bien Kafka, qui a poussé les possibilités du langage jusqu’à ses limites. C’est l’un des écrivains les plus importants de l’histoire ! » Et d’ajouter : « Si ma contribution a pu permettre de mieux comprendre comment une personne comme lui a pu devenir aussi productive, peut-être pourra-t-on aussi mieux comprendre le potentiel humain et donc nous-mêmes. »

Kafka fut par excellence l’auteur du XXe siècle, mais il ne va pas disparaître au xxie. Tous, depuis George Orwell jusqu’à Dave Eggers, peuvent bien, avec leurs sombres pronostics, leurs dystopies, être en avance sur leur temps, Kafka est toujours déjà là. C’est vraiment comme si la force de pénétration du visionnaire avait attendu jusqu’à aujourd’hui pour se déployer complètement et prendre toute sa valeur. Les puissances anonymes auxquelles les héros du Procès et du Château, nommés tous deux K., se retrouvent livrés, qui s’imposent pour ainsi dire à eux, sont d’une certaine façon d’une actualité si oppressante que leur représentation apparaît comme une préfiguration de ce qui ne s’est développé que longtemps après la mort de Kafka.

On doit au romancier américain Philip Roth cette remarque : « L’ironie prophétique de Kafka n’est peut-être pas la
caractéristique la plus significative de son œuvre, mais elle stupéfie toujours. »

 

De fait, ce que Kafka a réussi, en capturant les vibrations de son temps et en leur donnant une expression littéraire, dépasse le simple pressentiment. De toute évidence, il était capable de flairer le potentiel des innovations techniques, sociales et bureaucratiques, d’en saisir la dynamique immanente et d’en deviner les développements ultérieurs – vision et évaluation en même temps.

Il existe une belle formule de lui, qu’il n’a fait que prononcer, il est vrai. Une jeune connaissance, le futur auteur et compositeur Gustav Janouch, avait l’habitude de l’accompagner dans beaucoup de ses balades à Prague et d’en faire des comptes rendus, à la manière d’Eckermann pour Goethe. Un jour, la discussion porta sur Picasso, et Kafka aurait dit à propos de ce peintre qui agaçait ses contemporains : « Il ne fait que noter les défigurations qui ne sont pas encore parvenues à notre conscience. L’art est un miroir qui a de l’avance, comme une montre, parfois. » (3)

Il arrivait aussi que l’une de ses idées lui vienne, comme en passant, dans une lettre. Ainsi écrit-il en 1922 à la journaliste Milena Jesenská, qui le fascinait : « Comment en vient-on à penser que les hommes peuvent échanger entre eux au moyen de lettres ! » Puis : « Les baisers que l’on écrit n’arrivent pas à destination, mais sont vidés de leur substance en chemin par des fantômes. » Cette phrase taquine, à connotation érotique, est suivie d’une question : quels moyens de transport, quels outils peuvent utiliser deux personnes qui vivent séparées l’une de l’autre, pour surmonter l’éloignement ? Et lesquels non ?

 

Dans son petit jeu, Kafka range parmi les points positifs certaines conquêtes de la modernité comme le chemin de fer, l’automobile et l’« aéroplane ». Mais, sur sa liste des points négatifs, on trouve ces « fantômes » qu’il mentionnait un peu plus haut et qui, après avoir pris la forme de la « poste », ont pris celles du « téléphone » et de la « transmission radio ». Tout cela, selon lui, ne rapproche pas les gens. Au contraire : « Les esprits ne mourront pas de faim, mais nous, nous disparaîtrons. »

Bien entendu, Kafka ne pouvait pas deviner les possibilités de communication électronique dont les hommes disposeraient un jour – ni les fantômes qui apparaîtraient pour « vider de leur substance » les informations qui leur semblent importantes. Mais il est frappant de voir comment, depuis un contexte historique complètement différent, il a compris l’essence de la proximité illusoire née des nouvelles technologies et la menace que celles-ci font peser sur l’intimité.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que son nom soit évoqué jusque dans les discussions actuelles sur la prévention de la terreur, la surveillance généralisée et l’utilisation des données. À l’été 2013, par exemple, lors de l’affaire Snowden, l’avocat américain John W. Whitehead a fait référence au Procès quand il a brocardé une bureaucratie échappant à tout contrôle et qui ne doit plus rendre de comptes qu’à elle-même. Qu’on se retrouve sur une liste de passagers interdits de vol, que son téléphone ou son ordinateur soient surveillés, il est impossible d’apprendre pourquoi on est visé : « Nous vivons aujourd’hui dans une société où chacun peut se voir accusé d’un crime sans qu’il sache ce qu’il a commis exactement. » La conclusion de Whitehead : « Les cauchemars de Kafka sont peu à peu devenus une réalité aux États-Unis. »

Stach a récemment consacré un essai à l’actualité de Kafka (4). Il y indique que la collecte de données joue « un rôle central » dans ses romans, en particulier dans Le Château, « où il est constamment question de dossiers ». Cela a bien moins à voir avec des capacités de voyant, estime l’auteur, qu’avec son expérience professionnelle à l’Institution d’assurance pour les accidents : « Il a compris très vite que l’approche statistique, typique de cette branche, était quelque chose de fondamentalement nouveau et angoissant. Dans le bureau de Kafka, les vies devenaient des dossiers et les catastrophes individuelles du matériau mathématique. »

Dans Le Procès, les manifestations secrètes et anonymes des puissances bureaucratiques se font particulièrement menaçantes. Jusqu’à la fin, Joseph K. ne peut identifier la personne – s’il y en a bien une – qui se cache derrière les gardiens, les juges et les employés du tribunal. La disparition de la sphère privée est un motif central. D’autres sont, à l’évidence, très bien informés sur K. et pas seulement au tribunal. Mais il n’est pas mis en prison, et la procédure ne prend jamais une allure normale. Il peut toujours se déplacer librement et même aller au travail. « Et pourtant, K. se sent comme un gibier traqué », souligne Stach. Kafka a si bien réussi à renforcer le climat d’angoisse « que le lecteur aussi n’arrive plus à distinguer la menace réelle de la paranoïa ». Et d’ajouter : « Nous sommes aujourd’hui beaucoup plus sensibilisés à ce genre de persécution que les précédentes générations de lecteurs. » Joseph K. n’a aucune chance parce qu’il ne peut identifier son adversaire. Il tente d’éclaircir les règles du procès. Mais plus il pose de questions, plus ce qui lui arrive devient confus. Et même lui, qui finit par accepter avec fatalisme son exécution, reste impénétrable au lecteur. Kafka avait compris les ressorts du pouvoir. Il était évident pour lui qu’il s’exerce d’autant plus facilement qu’on a préparé le terrain pour qu’il soit accepté. Et il est parvenu à transcrire avec des mots le sentiment d’impuissance comme personne avant lui.

L’écrivain américain John Updike écrivait en 1983 dans le New Yorker : « Lui, si singulier, parlait au nom de millions de personnes de leur nouveau malaise ; un siècle après sa naissance, il est comme le dernier écrivain sacré et le plus grand conteur du désarroi cosmique de l’homme moderne. »

Prague, 2014, Palais de l’industrie. Le bâtiment accueille aujourd’hui des congrès et des foires. En 2008, cet édifice imposant a failli être rasé après un incendie. Mais, en cette chaude journée d’août, sa façade Art nouveau richement décorée scintille au soleil : large de 240 mètres, elle est surmontée d’une tour-horloge ornée de motifs. Ce bâtiment de pierre, de métal et de verre a été édifié spécialement pour la grande exposition générale de 1891, à laquelle Kafka s’était rendu enfant, sans doute plus d’une fois. Le terrain est désert à présent, les portes du hall d’exposition sont barricadées. Reiner Stach énumère les nouveautés qu’on pouvait y admirer du temps de Kafka, depuis le phonographe d’Edison, qui enregistrait la voix humaine, jusqu’aux jets d’eau illuminés dans différentes couleurs, et il raconte que l’empereur fit deux fois le déplacement depuis Vienne pour voir ces merveilles techniques – « au grand mécontentement des Allemands de Prague, qui ne voulaient pas prendre part à toute cette manifestation parce qu’elle avait été organisée par les Tchèques ».

 

Les bouleversements sociaux et techniques ont marqué l’enfance et la jeunesse de Kafka. Même plus tard, il lui arrivait de s’enthousiasmer pour les inventions : pour le cinéma, le gramophone, les dictaphones et les avions. Il prenait plaisir à imaginer lui-même des innovations : de meilleures mesures de protections des travailleurs aussi bien que de nouvelles technologies de l’information. Sa correspondante Felice Bauer était employée dans une entreprise où elle s’occupait du nouveau « parlographe » (5). En 1913, il lui proposa, en vain il est vrai, d’associer cet ancêtre du dictaphone à un téléphone – rien de moins, en fait, que de créer ce qui deviendrait le répondeur téléphonique. Bien plus : Kafka envisageait sérieusement que les différents appareils puissent communiquer entre eux. Ce serait une jolie idée, écrivit-il, « qu’un parlographe aille au téléphone à Berlin et un gramophone à Prague et que ces deux-là aient une petite conversation entre eux. » L’exemple le plus marquant de cette richesse imaginative de Kafka, c’est sans doute l’appareil dont un officier de La Colonie pénitentiaire vante les mérites et qu’il utilise voluptueusement, une machine de mort qui torture individuellement et à la fin élimine le cadavre (6). Elle grave dans la chair de sa victime l’interdit qu’elle a transgressé, c’est donc une sorte de machine à écrire de la plus cruelle espèce, ce qui rend cette construction fictive encore plus polysémique et dérangeante.

Tandis que nous déambulons à côté du Palais de l’industrie, Stach me confie : « On a longtemps considéré Kafka comme une personne empêtrée dans ses chimères qui ne vivait que dans son monde. Mais il n’était pas comme ça. »

À force d’obstination, Stach a recueilli des faits et des indices qui jettent une lumière nouvelle même sur ce qui était déjà connu. Le rapport de Kafka au judaïsme, aux femmes, au monde du travail : aucun domaine de son existence, ou presque, qui n’en ressorte transfiguré. Jamais auparavant on n’avait montré de façon si insistante l’importance des émeutes de décembre 1897 pour le jeune Kafka – les débordements antisémites ont dû l’impressionner durablement –, même s’il n’y a jamais fait de référence explicite.

Ces expériences de jeunesse n’ont pas laissé de traces évidentes dans son œuvre, ce qui pour notre biographe n’a rien de surprenant. Malgré l’ambition de son entreprise, Stach ne prétend pas proposer de clé. Il ne le souhaite même pas. Certes, il connaît si bien l’univers de Kafka qu’aucune des « miettes autobiographiques » dont l’écrivain a généreusement parsemé son œuvre ne lui échappe. Mais il sait que cela ne l’avance guère, face au miracle et à l’énigme que constitue cette prose.

Maintenant qu’il l’a achevé, Stach réfléchit de nouveau au travail colossal qu’il a accompli pour cette biographie.
Est-ce qu’au bout du compte cela valait le coup ? « Même si cela peut sembler mégalomane, je voulais exercer une influence sur l’image de Kafka. » Et maintenant que ces dix-huit années d’écriture sont derrière lui ? Stach va s’essayer à un autre rôle : une entreprise suisse de voyages linguistiques, la Reisehochschule de Zurich, lui a demandé de faire visiter aux personnes intéressées le Prague de Kafka.
On lit dans le journal de Kafka, au moment où il commence à écrire Le Procès, au début du mois d’août 1914 : « Hier et aujourd’hui, quatre pages d’écrites, des bagatelles difficilement améliorables. » Les doutes de Kafka ne cessaient jamais. L’angoisse, surtout d’échouer, l’a hanté toute sa vie et il aborde sans cesse ce sujet dans ses lettres et son journal. À l’école déjà, où il était pourtant excellent élève, il avait constamment peur : des examens, des autorités menaçantes, de son père. La graphie de Kafka est si claire et décidée, comme si ses phrases ne pouvaient prendre une autre tournure. Peu de corrections pour contrecarrer cette impression de fluidité, de facilité. Les ratures sont rares. Et pourtant, dans les faits, il s’interrompait souvent, délaissait son manuscrit, et pour des périodes assez longues, s’y remettait difficilement. C’est pourquoi l’essentiel de ce qu’il a écrit est resté à l’état de fragments et, à quelques exceptions près, n’a pas été publié de son vivant.

Kafka ne rassemblait pas ses textes, au contraire : il les éparpillait, il a envoyé des milliers de pages de prose magnifique sous forme de lettres et a laissé à Max Brod ses manuscrits inachevés, dont celui du Procès – un fragment composé de parties en désordre, si bien que même l’ordre des chapitres tel que nous le connaissons n’est pas certain. John Updike voyait dans cet inachèvement « une qualité de son œuvre, une facette de sa sincérité. »

Qu’est-ce qui a rendu Kafka capable d’écrire une telle œuvre ? Comment le jeune Pragois aux oreilles légèrement décollées, au joli visage et au regard intense est-il devenu le grand Franz Kafka ? Le mystère demeure. L’énigme ne se laissera jamais complètement percer. Pourquoi devrait-il en être autrement ?

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 29 septembre 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Peut-on échapper à la bureaucratie ?

David Graeber, professeur et pilier du mouvement Occupy Wall Street, s’est fait connaître du grand public en publiant un article consacré aux « bullshit jobs » (« jobs à la con »), catégorie dans laquelle Graeber jetait, pêle-mêle, les chargés de communication, les responsables des ressources humaines, les lobbyistes, les consultants, bref, tous les emplois qui, de son point de vue, ont pour seule justification d’occuper le temps de leurs titulaires en leur donnant l’illusion d’être productifs.

Cette idée d’emplois inutiles, David Graeber la reprend dans son nouveau livre, où il affirme que nous vivons à l’ère de la « bureaucratisation totale ». Comme il le rappelle, capitalisme et bureaucratie sont liés : d’un côté, le marché exige pour bien fonctionner un environnement juridique et administratif stable – et donc, des fonctionnaires. De l’autre, la grande entreprise privée a toujours généré en son sein des pratiques bureaucratiques.

Mais, selon Graeber, les deux phénomènes se sont fortement accentués depuis trente ans : à l’intérieur des entreprises, l’alliance de l’élite managériale avec les détenteurs de capitaux aurait donné naissance à une nouvelle culture bureaucratique – un ensemble de pratiques destinées à masquer l’accaparement du profit par les actionnaires. Pour l’auteur, la rationalité bureaucratique est devenue, dans le secteur privé, un but en soi. « Parler d’efficacité rationnelle est, écrit-il, un moyen d’éviter de parler de ce à quoi sert cette efficacité rationnelle. » D’où la multiplication des procédures de reporting, de contrôle et d’évaluation qui remplissent une partie de ces emplois jugés inutiles.

Cette nouvelle culture bureaucratique ne s’est, semble-t-il, pas cantonnée aux entreprises. Elle aurait aussi – et c’est là le grand paradoxe pointé par le livre – contaminé l’État. En voulant instiller aux administrations un esprit de marché, les gouvernements de droite comme de gauche n’ont fait qu’importer de nouvelles procédures et renforcer les phénomènes bureaucratiques pervers qu’ils souhaitaient éliminer.

Les commentateurs n’ont pas manqué de relever l’ironie suivante : pour un auteur qui entend déplacer la critique de la bureaucratie de la droite vers la gauche, Graeber rejoint étrangement les arguments de ses adversaires. En mettant sur le même plan bureaucratie privée et publique, et en ne soulignant pas certains bienfaits de l’État, l’intellectuel finit par « donner la main aux néolibéraux qu’il méprise », selon le Guardian.

 

— Chronique « Les idées du monde » de Delphine Veaudor dans La grande table (France culture, 22/05/2015)

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L’éditeur qui radicalise les hindous

Rendre les textes sacrés accessibles à tous, même aux plus pauvres : le projet de Gita Press semblait a priori salutaire. Fondée en 1923 à Gorakhpur, dans l’Uttar Pradesh, la maison d’édition a vendu 70 millions d’exemplaires de la Bhagavad-Gita et du Ramayana, exerçant sur la société indienne une « influence culturelle sans égale », souligne Pratap Bhanu Mehta dans l’Indian Express. Ce politologue réputé salue l’ouvrage « documenté et pénétrant » que consacre à Gita Press le journaliste Akshaya Mukul. Comme l’écrit un critique sur le site The Wire, l’entreprise est rapidement devenue « un forum où les partisans du nationalisme hindou pouvaient élaborer des stratégies, constituer des réseaux et diffuser leurs idées à travers le cœur hindi de l’Inde du Nord ». En plus de ses livres bon marché, Gita Press est l’éditeur de Kalyan, un mensuel qui fut dans un premier temps proche des idées de Gandhi, avant de dériver vers le fondamentalisme. L’édition en hindi du magazine tire, apprend-on, à 200 000 exemplaires. Par son biais, mais aussi dans ses ouvrages de spiritualité, la maison véhicule un discours « hostile aux religions abrahamiques (juive, chrétienne, musulmane) », commente Metha. Hérauts des valeurs patriarcales, opposés à l’émancipation des femmes et des basses castes, ses responsables se sont donné pour mission de défendre l’hindouisme dans un monde supposé menaçant. Au point que Gita Press est aujourd’hui considéré comme l’instrument du Sangh Parivar, la puissante milice d’extrême droite qui promeut une identité hindoue fantasmée (l’« hindutva ») et sert de vivier au parti nationaliste (BJP), actuellement au pouvoir.

Moscou souterrain

Les stations profondes du métro de Moscou, dont la première ligne a été inaugurée en 1935, devaient servir d’abris contre les bombardements en cas de guerre nucléaire. Cette particularité avait inspiré au très jeune Dmitri Gloukhovski le sujet de Métro 2033 (L’Atalante), une dystopie à mi-chemin entre science-fiction et fantastique. Après qu’une guerre nucléaire a rendu la surface de la Terre inhabitable, quelques dizaines de milliers de personnes survivent dans les souterrains du métro moscovite, organisées en micro-sociétés. Publié en 2005 et suivi de Métro 2034 en 2009, le roman avait triomphé. En juin dernier, Dmitri Gloukhovski publiait Métro 2035, dans lequel il explique avoir renoncé à ses illusions de jeunesse. « J’étais naïf, je croyais que de jeunes pousses russes étaient en train de prendre racine dans les ruines poussiéreuses de l’Union soviétique. Aujourd’hui, j’ai pris conscience que la nouvelle Russie n’existait pas », confie-t-il au journal Moskovski Komsomolets. Pour lui, les survivants de Métro 2035 sont à l’image de la société, travaillée par les puissances conservatrices. Et le romancier de s’interroger : « Les gens sont-ils prêts à remonter à la surface, à quitter les souterrains, à renoncer aux ennemis habituels pour aller vers l’inconnu et la liberté ? »

Portrait d’Hitler en anarchiste

Le nouveau livre de l’historien de Yale Timothy Snyder est arrivé dans les librairies américaines devancé par la réputation un brin sulfureuse de l’auteur : son précédent ouvrage, Terres de sang (Gallimard), s’intéressait au sort des territoires pris en étau entre le IIIe Reich et la Russie soviétique. Snyder y proposait une argumentation très personnelle, mettant en parallèle les crimes des nazis et ceux des communistes. Certains jugèrent l’ouvrage magistral. D’autres l’accusèrent de vouloir minimiser l’importance de l’antisémitisme des Baltes, des Biélorusses, des Polonais et des Ukrainiens dans la mise en œuvre de l’Holocauste. Avec son dernier opus, Snyder revient à cette région martyre – plus particulièrement, aux terres fertiles d’Ukraine (les « terres noires » qui donnent leur titre au livre). Mais, comme l’explique Edward Delman dans The Atlantic, le voyage se déroule aussi, cette fois, « dans la tête d’Hitler ».

Se fondant notamment sur le second tome de Mein Kampf, non paru du vivant du Führer, Snyder souligne la fascination de ce dernier pour l’Amérique. « Il se voyait en train de faire en Europe de l’Est ce que les Américains avaient fait dans les Grandes Plaines : anéantir ou chasser les autochtones et s’emparer de leurs terres pour nourrir la métropole », souligne Adam Gopnik dans le New Yorker. Selon Snyder, Hitler était obsédé par ce qu’il pensait être un risque imminent de pénurie. Mais il ne faisait guère confiance à la science pour accroître les rendements agricoles. D’où la nécessité, dans son esprit, de conquérir des terres arables. C’est en ce sens qu’il faudrait comprendre le concept d’« espace vital », davantage que comme un foyer de peuplement.

Un autre aspect de l’idéologie hitlérienne aurait jusqu’à présent été mal compris : son nationalisme. Le dirigeant du IIIe Reich, explique Snyder, ne croyait « pas à l’État en tant qu’institution ». Celui-ci n’était vu que comme un moyen temporaire d’atteindre la condition prétendument naturelle de l’homme : l’affrontement de toutes les races entre elles. Dans ce contexte, si l’on en croit l’historien, les Juifs ne passaient pas tant pour une race « inférieure » que pour une « contre-race » : un groupe dont les inventions (l’État, les lois, l’éthique, l’histoire – toutes choses forgées par eux, d’après Hitler) s’opposaient à « la loi de la jungle ».

La pensée nazie confinait donc davantage à l’anarchisme, selon Snyder, qu’au nationalisme. « L’Holocauste dépendait fondamentalement, non pas de la création par Hitler d’un État allemand tout-puissant, mais de sa détermination à créer des zones sans État dans les territoires conquis, ouvrant la voie au massacre », lit-on dans le New York Times. La persistance ou non d’un État expliquerait que les Juifs de certains pays aient été presque entièrement anéantis, quand d’autres furent sauvés. En Estonie, où les Soviétiques avaient liquidé les institutions avant l’arrivée des nazis, ils ont presque tous péri. Au Danemark, où elles fonctionnaient à peu près normalement, la plupart ont survécu. (1)

Certains rétorquent que la bureaucratie a aussi facilité l’organisation de la solution finale. « Vichy a adopté des lois antijuives et s’est empressé d’envoyer ses Juifs à Drancy avant même que l’occupant ne le demande. Or, en France, les Soviétiques n’étaient qu’un épouvantail », fait remarquer Gopnik. Pour de nombreux historiens, la destruction totale des Juifs était une question de temps plus que d’institutions. Se fût-elle prolongée en Europe de l’Ouest, l’occupation aurait probablement conduit aux mêmes taux d’extermination qu’à l’Est. Surtout, Snyder laisse sceptique lorsqu’il s’aventure à mettre en garde contre des génocides qui pourraient se produire en raison du réchauffement climatique. « Ses spéculations sur de possibles guerres de conquête menées par la Chine ou par la Russie au nom des ressources sont fantaisistes à l’extrême. On peut s’en désoler, car ce livre est pour l’essentiel passionnant et convaincant. Mais lier comme il le fait des arguments historiques à des enjeux écologiques ne fonctionne pas vraiment », écrit l’historien Richard J. Evans dans le Guardian.

Renaître à Oaxaca

Une chrysalide tremblante dont s’extrait peu à peu la vie : voilà l’image sur laquelle s’ouvre le dernier roman graphique de Peter Kuper. Il suit la migration d’un monarque, le célèbre papillon noir et orange, depuis le Canada jusqu’au Mexique, où des millions d’individus viennent chaque année colorer d’orange les oyamels, ces sapins qui recouvrent les collines de l’État du Michoacán. Ce voyage périlleux et chargé de sens (on voit ainsi le papillon survoler une ferme Monsanto, se retrouver pris dans une fusillade ou encore voir une famille mexicaine tenter désespérément de traverser le Rio Grande), Ruines en fait une histoire parallèle à une autre migration, humaine celle-là, entamée par Samantha et George, un couple de New-Yorkais en pleine crise qui ont décidé de passer une année sabbatique à Oaxaca dans l’espoir de sauver leur mariage. « Elle est ethnographe, il est entomologiste », résume Brady Dale dans les colonnes de The Observer. « Il vient de perdre son emploi, elle a obtenu d’être payée pour passer une année sous le soleil du Mexique à écrire son livre ; elle veut un enfant, lui non ; il était artiste peintre avant de renoncer à la peinture, elle a vécu une histoire d’amour tragique à Oaxaca avant de le rencontrer. »

Peter Kuper alterne les deux récits, entrelace l’histoire et les mythes des civilisations aztèque et zapotèque avec la vie de ses personnages, multiplie les changements de style, rend hommage à l’art pictural mexicain, se fait l’écho des manifestations des professeurs d’Oaxaca, durement réprimées en 2006, et plonge ainsi le lecteur dans le Mexique violent du président Vicente Fox. Ruines est un livre magistral, la marque d’« un artiste confirmé, qui seul peut atteindre à ce niveau de maîtrise avec un tel sens du détail », estime le Comics Bulletin. Peter Kuper use de toutes les ressources de l’art de la bande dessinée, alternant les doubles pages panoramiques et les gros plans pour attirer l’œil du lecteur sur un détail précis, les planches aux couleurs vibrantes du Mexique et le sépia des pages d’un livre, saisissant la vie locale dans des tableaux proches des fresques de Diego Rivera, tout en laissant surgir la réalité sociale la plus crue dans des scènes proches du photoreportage. Professeur à la School of Visual Arts de New York depuis plus de vingt-cinq ans ainsi qu’à l’université d’Harvard, Kuper fait non seulement montre d’une remarquable maîtrise des codes de la bande dessinée mais aussi d’un art consommé de la narration, du «storytelling», lit-on encore dans le magazine Print, qui souligne l’écriture cinématographique mise en œuvre par l’auteur.

« En réalité, ce qui rend le livre de Kuper si puissant, poursuit l’article de Comics Bulletin, c’est sa vraisemblance. » Ruines est un ouvrage sans complaisance. Car, en dépit de ses attraits touristiques, Oaxaca, que les Américains parcourent en bikini et en claquettes, n’est pas une ville facile à vivre. Les chiens errants qui aboient toute la nuit, le fossé évident entre les expatriés américains qui vivent là et les Mexicains, la religiosité maladive des habitants de la région, la corruption des politiques, la violence des rapports sociaux : Kuper n’omet rien.

Quant à la fin de l’histoire, elle déjoue toutes les attentes du lecteur en un dénouement aussi intelligent que doux-amer.

 

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