La fin programmée du Japon

En 2024, d’après les dernières statistiques, la population du Japon a diminué de 908 574 individus. Le dernier enfant japonais naîtra en 2720, calcule Hiroshi Yoshida, professeur à l’université Tohoku. Le taux de fécondité est en dessous du seuil de reproduction depuis 1973.

Tom Feiling a enseigné au Japon au début des années 1990, au moment où l’économie du pays était à son zénith, au point que les augures européens et américains y voyaient à la fois un modèle et une menace pour l’Occident. Revenu trente ans après, il décrit un pays qui n’est plus que l’ombre de lui-même, marqué par « un vieillissement de masse et un irrésistible sentiment de solitude ». 

Après d’autres il aligne les principaux caractères de cette évolution. Une méfiance à l’égard de l’étranger, qui conduit au refus d’une immigration significative. La fréquence des mariages « sans sexe ». Le coût d’élever un enfant, dans un pays où le baby-sitting n’est pas dans les mœurs. Près des deux tiers des femmes quittent leur emploi quand elles ont un enfant. De plus, beaucoup d’hommes n’ont plus d’emploi stable et manquent de revenus suffisants pour attirer les femmes. Or celles-ci restent financièrement dépendantes de leur mari. Le Japon est à la 118e place dans le palmarès de l’écart entre les sexes établi par le World Economic Forum. Les femmes ne représentent que 1 % des cadres supérieurs.

Un livre « convaincant et bien documenté », commente le journaliste canadien Tim Hornyak, qui habite au Japon depuis 25 ans.

« Si tu enquêtes, tu ne vas pas aimer »

Les Argentins se préparent à commémorer le 50e anniversaire du coup d’État du 24 mars 1976. Les horreurs et tragédies de la dictature de Videla (tombée en 1983) continuent d’obséder des consciences, jusqu’en Espagne. Procureure à la Cour provinciale de Barcelone et professeure de droit pénal, Alexandra García Tabernero, qui a aussi travaillé à la Cour pénale internationale et au Tribunal pour l’ex-Yougoslavie, revient sur le sujet dans un livre qui est aussi un témoignage personnel. En 2013, alors âgée de 23 ans, lors d’un déjeuner familial elle apprend qu’un lointain cousin, qui porte son nom, a eu des problèmes avec la justice argentine après la fin de la dictature. « Si tu enquêtes, tu ne vas pas aimer », lui dit-on. Elle enquête. Ce parent, le colonel Reinaldo Tabernero, était sous-chef de la police de la province de Buenos Aires en 1977. « Son supérieur, le sinistre général Ramón Camps, revendiquait et justifiait, même après la dictature, la “disparition des subversifs”, l’enlèvement de leurs enfants et la torture comme un moyen rapide et légitime d’obtenir des informations sur les ennemis politiques, rappelle Daniel G. Sastre, qui a interviewé l’auteure pour le journal espagnol El Periódico. Bien qu’aucun fait précis n’ait pu lui être imputé, Reinaldo Tabernero a été emprisonné après la dictature, accusé de crimes contre l’humanité en raison de ses responsabilités dans la police. Il est mort en prison avant d’être jugé. Alexandra García Tabernero en a rêvé : « Je me voyais assise au tribunal, vêtue d’une toge, et le colonel était à la barre, vêtu de son uniforme. Le juge m’a donné la parole pour demander sa condamnation ou son acquittement, mais je suis restée bloquée et je me suis réveillée angoissée. »

Son livre prend la forme d’une lettre adressée à son parent. « Ceux qui y cherchent un jugement sur le colonel Reinaldo Tabernero ne le trouveront pas », écrit Daniel G. Sastre. Elle explique ainsi sa démarche : « Je n’ai pas eu le sentiment d’avoir hérité d’une culpabilité, mais plutôt d’une responsabilité renforcée par ma position. Je ne pouvais pas recevoir cette information et tourner la page sans rien faire. » Elle s’est rendue en Argentine, s’est plongée dans les archives et a interrogé des victimes. Elle ne manque pas de rappeler les crimes les plus effroyables, les tortures systématiques, les « vols » qui se terminaient par le jet dans la mer des « subversifs », les viols, les bébés volés et adoptés par certains chefs militaires.   

En s’adressant à son parent indigne, Alexandra García Tabernero s’adresse aussi à sa famille, pour secouer un silence complice ; elle s’adresse également à la société espagnole, pour lui rappeler que le modèle argentin de justice, avec ses procès et ses condamnations, contraste avec l’amnésie postfranquiste. 

Et maintenant l’intelligence biologique artificielle

Discipline à part entière, la biologie synthétique voit ses perspectives transformées par l’intelligence artificielle. Il est désormais possible de produire des gènes artificiels qui s’expriment dans les cellules de mammifères et de fabriquer des virus entièrement synthétiques. Cette nouvelle ingénierie est susceptible de « transformer comment la vie sur Terre se développe », écrit dans Nature Kate Adamala, biologiste synthétique à l’université du Minnesota. Son article expose avec clarté les tenants et possibles aboutissants de cette discipline, en résumant et commentant le livre d’Adrian Woolfson, cofondateur de Genyro, une entreprise biotech elle-même spécialisée dans le domaine. 

Complétons l’état de l’art. Nous savons aussi créer de nouvelles protéines, de nouvelles bactéries, modifier des gènes impliqués dans le diabète ou l’anémie falciforme. Nous saurons demain fabriquer des organismes capables d’éliminer une pollution, de synthétiser de nouveaux médicaments, de rendre inutiles l’utilisation de pesticides dans l’agriculture. Woolfson appelle « intelligence biologique artificielle » la faculté, qui en est seulement à ses débuts, de produire des modèles capables d’engendrer des génomes opérationnels entièrement inédits.

Kate Adamala liste les principaux obstacles auxquels se heurtent les chercheurs. Il est par exemple très difficile de prévoir comment l’expression d’un gène affecte l’expression d’autres gènes. Il est pour l’instant impossible de condenser des chromosomes dans le noyau d’une cellule, comme la nature sait si bien le faire. Impossible aussi de prévoir comment un organisme synthétique ou simplement modifié s’inscrira dans le contexte évolutif qui est celui des espèces naturelles. Ce qui, soit dit en passant, jette un doute sur la possibilité de faire renaître et prospérer des espèces disparues.

Woolfson se refuse à tout exercice de science-fiction, mais termine son livre par un avertissement : « nous sommes en train d’acquérir des outils assez puissants pour refaire la vie sans avoir la compréhension théorique qui serait nécessaire pour en contrôler les conséquences », écrit Kate Adamala.

Mais qu’est-ce donc que l’Espagne ?

En 1987, dans son ouvrage Ser español. Ideas y creencias en el mundo hispánico (« Être espagnol. Idées et croyances dans le monde hispanique »), le philosophe Julián Marías observait : « Dans une large mesure, nous sommes ce que nous croyons être. En conséquence, la richesse ou la pauvreté d’une réalité nationale, davantage que de ce qu’« est » cette réalité, dépend de l’intensité […] avec laquelle elle est connue, imaginée, appréhendée, projetée. » La représentation qu’un pays se fait de lui-même est parfois correcte, quelquefois erronée, presque toujours l’une et l’autre à la fois. Dans tous les cas, elle a des effets profonds. Cette vérité vaut pour les individus comme pour les événements. Les grandes figures de l’histoire d’un pays influencent celle-ci de deux manières : directement par ce qu’elles réalisent, mais aussi indirectement par leur impact sur la façon dont ce pays et ses habitants se pensent et s’imaginent.  

Lancée en 2012 par la Fondation Juan March, la collection « Éminents Espagnols » a été créée pour combler une lacune dans la bibliographie existante en proposant, à côté de nouvelles biographies de personnalités bien connues de l’histoire de l’Espagne, d’autres figures qui n’en avaient pas bénéficié jusque-là. Dans l’esprit de la remarque de Julián Marías, et dans des termes inspirés au directeur de la fondation Javier Gomá Lanzón par sa propre pensée philosophique, l’objectif était aussi de montrer ce que pourrait être une histoire de l’Espagne selon la « raison exemplaire », racontée, en d’autres mots, à partir des traces laissées par certaines personnes remarquables dans les esprits autant que dans les faits.  

Dix titres ont été publiés à ce jour et cinq autres sont en préparation. À côté de ces monographies, une collection d’une cinquantaine de courts portraits vient de paraître. La rédaction de l’ensemble a été confiée à deux historiens, Ricardo García Cárcel et Juan Pablo Fusi, vétérans, respectivement, de l’histoire moderne et de l’histoire contemporaine de l’Espagne. Chaque personnalité est approchée dans son contexte historique et saisie dans son milieu. Pour éviter de transformer le livre en une histoire politique de l’Espagne, aucun dirigeant (monarque, président de la République ou Premier ministre) n’y figure. Afin de conserver un recul suffisant, le livre s’arrête à la moitié du XXe siècle. Il était naturellement impensable d’omettre des géants comme Cervantès, Vélasquez ou Goya. Parce que la littérature sur ces artistes est immense, les chapitres qui leur sont consacrés sont courts et synthétiques. 

Deux questions liées courent en filigrane d’un portrait à l’autre, fournissant à l’ouvrage une unité implicite. D’un côté celle de l’image de l’Espagne, à laquelle différentes personnalités sont associées, en mal ou en bien ; de l’autre celle de l’identité de l’Espagne et des interrogations à son sujet. La première sous-tend les portraits subtils et nuancés, par Ricardo García Cárcel, de deux personnages emblématiques de la « légende noire » de l’Espagne. Hernán Cortés, tout d’abord, qu’il présente comme « un esprit inquiet, d’une religiosité pragmatique », sensible aux valeurs de l’humanisme, sans génie militaire mais doté d’un grand talent diplomatique et de la capacité de séduire et de manipuler ; un homme cultivé, aussi, ce que n’était pas un autre célèbre conquistador, Francisco Pizarro. Ensuite le duc d’Albe, de sinistre réputation en raison de la dureté avec laquelle il a réprimé au nom du roi Philippe II les révoltes qui avaient éclaté dans les Pays-Bas espagnols, « homme de guerre et de sang, mais en même temps cultivé et courtois », une personnalité complexe dont le comportement s’explique largement par sa fidélité totale au roi. 

Le « siècle d’or », point culminant de l’histoire espagnole, au cœur de l’image la plus positive du pays, est illustré par deux portraits croisés (un procédé récurrent dans le livre) : Lope de Vega et Calderón, puis Quevedo et Saavedra Fajardo. L’œuvre de Lope, relève Ricardo García Cárcel, livre des messages positifs au sujet de la monarchie, de la justice populaire ou encore de la capacité des femmes à subvertir l’hégémonie masculine. Calderón est plus intellectuel : « Moins de personnages, mais des analyses plus profondes, des archétypes qui opposent raison et passion, intelligence et instinct, entendement et volonté ». Bien qu’il eût de nombreux ennemis, le poète Quevedo bénéficia d’une popularité précoce. Diplomate de métier, auteur de livres sur la symbolique hispanique, l’histoire de son pays et la royauté catholique, Saavedra fut traduit en néerlandais, en anglais et en italien dès les XVIIe et XVIIIe siècles.  

Avec la période contemporaine, c’est la question de l’identité de l’Espagne et de son destin qui vient à l’avant-plan. Entre 1898 et 1936, explique Juan Pablo Fusi à la suite de Julián Marías, « la préoccupation de l’Espagne et de son histoire joue un rôle prépondérant dans la pensée espagnole ». À côté de pages sur plusieurs grands écrivains du XIXe siècle, Benito Pérez Galdós, Emilia Pardo Bazán et Mariano José de Larra, sur le promoteur de l’instruction supérieure Francisco Giner de los Ríos, le compositeur Manuel de Falla et l’illustre neurologue Santiago Ramón y Cajal, on trouve dans la seconde partie du livre un chapitre sur deux grands historiens. Fusi y compare leurs vues sur l’histoire de l’Espagne et celles de certains de leurs confrères de l’époque. La vision qu’en a Marcelino Menéndez Pelayo est ainsi résumée : « rôle […] exceptionnel de l’Espagne dans l’Histoire, catholicisme comme fondement de la nation, décadence à partir du XVIIIsiècle, sous l’action combinée des idées étrangères et laïques, puis libérales ».  

Pour Ramón Menéndez Pidal, qui est aussi philologue, l’origine de l’Espagne moderne est l’Espagne du Cid, la Castille médiévale. Claudio Sánchez Albornoz insiste, lui, sur la continuité de l’histoire du pays depuis la conquête romaine et les invasions visigothes. Plus tard, Américo Castro contestera cette thèse en défendant l’idée d’une cristallisation tardive de la conscience collective et du développement progressif d’une culture proprement espagnole par le mélange d’éléments chrétiens, juifs et arabes. Au moment où les intellectuels espagnols s’interrogeaient ainsi sur l’identité du pays, note Fusi, on pouvait également observer les premières expressions de la conscience régionale en Catalogne et au Pays basque. Plusieurs chapitres du livre sont d’ailleurs consacrés à de grandes figures catalanes, célébrées par le nationalisme catalan.  

Les interrogations sur l’identité espagnole sont au cœur des écrits des représentants de deux familles d’esprit connues sous les noms de « Génération de 1898 » et « Génération de 1914 ». Sous le choc de la perte par l’Espagne de ses dernières colonies sud-américaines (Cuba, Porto Rico et les Philippines), les représentants de la première partageaient une vision inquiète, sombre et pessimiste du pays et de son avenir, et une tendance à l’irrationalisme. L’étoile la plus brillante de cette constellation était Miguel de Unamuno. Le chapitre qui lui est consacré se concentre sur ses positions à l’égard du nationalisme basque. Bien que né à Bilbao, il y était opposé, par hostilité au « localisme » régional et en raison de son attachement à la culture castillane. 

La figure de proue de la « Génération de 1914 » est le plus grand philosophe qu’ait produit le pays, José Ortega y Gasset. Fusi présente ses idées sur la vie humaine nécessairement en situation, résumées par la célèbre formule « Je suis moi et mes circonstances ». Il explique l’apparition dans sa pensée du concept de « raison historique », élargissement à l’échelle collective de l’idée de « raison vitale » au cœur de ses premiers écrits, d’inspiration existentialiste. 

À l’exception notable d’Eugenio d’Ors, brillant intellectuel, écrivain et critique « politiquement conservateur, traditionnaliste, monarchiste sinon réactionnaire et autoritariste », la « Génération de 1914 » comprenait surtout des esprits libéraux. Un de ceux-ci était le médecin et écrivain Gregorio Marañón, auteur d’une quantité peu commune d’ouvrages de médecine (notamment en endocrinologie et théorie de la sexualité), d’histoire et de philosophie politique. Sa riche personnalité méritait assurément un chapitre.  

Quelques semaines avant la proclamation de la seconde République espagnole qui mit fin, au mois d’avril 1931, à la dictature du général Primo de Rivera, Ortega fonda avec Marañón et l’écrivain Ramón Pérez de Ayala un mouvement baptisé « Agrupación al Servicio de la República ». Lorsque la guerre civile éclata en 1936, l’aversion des trois hommes envers le communisme et les excès de la république les conduisit à souhaiter secrètement la victoire du camp nationaliste. Ils durent cependant s’exiler mais revinrent par la suite en Espagne. Ortega, qui déclarait « L’Espagne est le problème, l’Europe la solution », ne cessa de militer en faveur d’un rapprochement du pays avec les autres nations européennes. 

Une grande place est faite dans le livre aux femmes qui se sont distinguées dans les différents domaines, plus particulièrement la littérature. Aux époques les plus éloignées, beaucoup étaient des religieuses. Le plus souvent, elles sont présentées au sein d’un groupe lié à une phase de l’histoire du pays : Beatriz Galindo et les femmes humanistes, María de Zayas et les femmes écrivains et artistes de l’âge baroque, María de la O Lejárraga et Clara Campoamor et le féminisme sous la république. On découvre que l’intérêt pour les femmes écrivains et la volonté de les sortir de l’oubli sont moins récents qu’on pourrait le croire : Ricardo García Cárcel cite plusieurs ouvrages sur le sujet écrits au fil du temps, dont les plus anciens datent du XVIIIe siècle. 

Significativement, le dernier portait est celui d’un membre de la « Génération de 1914 », Salvador de Madariaga. « Personnalité énergique, écrivain et essayiste, auteur d’une œuvre encyclopédique et de ce fait inégale ; diplomate européiste, euro-atlantiste et fédéraliste ; libéral, anticommuniste et antifranquiste », écrit Juan Pablo Fusi, il se préoccupait de ce qu’était l’Espagne comme nation en Europe. Un de ses collègues diplomates énumère ainsi ses principaux sujets d’intérêt : « la question européenne, les différences de caractère entre les Anglais, les Français et les Espagnols, les contradictions entre la liberté […] et la démocratie, l’histoire de l’Espagne et ce que c’est qu’être espagnol, l’improbable épopée de la conquête et la civilisation américaine, Christophe Colomb, Hernán Cortés, Simón Bolívar, Cervantès, Don Quichotte […], Don Juan ». Contraint à l’exil en raison de son hostilité au franquisme, il joua un rôle central dans le IVCongrès du Mouvement européen qui rassembla en 1962 à Munich 118 personnalités du monde politique espagnol opposées à la dictature. La résolution finale faisait du rétablissement de la démocratie dans le pays la condition nécessaire de son entrée dans le Marché commun, que souhaitait le régime. Elle eut lieu en 1985, dix ans après la mort de Franco et sept ans après celle de Madariaga, qui eut cependant l’occasion d’assister à la « transition » du pays vers la démocratie. La question de l’identité espagnole n’avait jamais cessé d’être au cœur de sa pensée, comme de celle de beaucoup de personnalités présentées ou évoquées en passant dans ce livre. 

La revue de presse d’ActuaLitté

Lobbying et transparence dans l’édition française

L’industrie du livre en France est au cœur de débats majeurs concernant l’influence et la transparence de ses acteurs. Ce dossier explore les rouages du lobbying exercé auprès des institutions pour orienter les politiques publiques culturelles. Entre défense du prix unique et enjeux de droits d’auteur, les syndicats et grands groupes d’édition déploient des stratégies complexes. L’objectif est d’analyser comment les décisions législatives sont influencées et de mettre en lumière les rapports de force qui structurent la filière, souvent loin du regard des lecteurs.

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Un nouveau prix littéraire record en Espagne

L’Espagne frappe fort avec la création d’une récompense dotée d’un million d’euros pour le « Roman de l’année », égalant le célèbre Prix Planeta. Porté par le ministère de la Culture, ce projet vise à offrir une visibilité mondiale exceptionnelle à la littérature hispanique. Contrairement au Planeta, qui couronne un manuscrit inédit, ce prix distinguera une œuvre déjà publiée et traduite. Une initiative ambitieuse pour renforcer l’industrie éditoriale espagnole et célébrer la qualité des récits contemporains. 

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Drame à Kyiv : des milliers de livres perdus

À Kyiv, la librairie « Sens », véritable pilier culturel, fait face à un désastre. Une panne majeure du système de chauffage urbain a provoqué l’inondation de ses stocks, détruisant des milliers d’ouvrages. Cet incident survient dans un contexte déjà éprouvant pour les libraires ukrainiens qui luttent pour maintenir l’accès à la culture malgré la guerre. La perte est immense pour cet espace qui se veut un refuge social. La solidarité s’organise désormais pour aider l’établissement à se reconstruire après ce sinistre matériel et symbolique. 

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Renaissance d’une bibliothèque coloniale à Nairobi

À Nairobi, la McMillan Memorial Library, vestige de l’époque coloniale longtemps resté inaccessible ou délabré, a été restaurée et rendue au public. Cette réouverture symbolise une victoire culturelle pour le Kenya, qui se réapproprie un patrimoine architectural tout en le décolonisant par ses collections. Grâce à l’engagement de collectifs citoyens, ce lieu devient un espace moderne d’apprentissage et de partage. C’est un pas décisif pour l’accès gratuit au savoir et la valorisation de l’identité kényane dans un cadre historique autrefois exclusif. 

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Des livres gratuits pour recréer du lien social

Favoriser la lecture tout en renforçant la cohésion de quartier, tel est l’objectif d’une initiative de distribution de livres gratuits dans l’espace public. En installant des points de partage accessibles à tous, le projet encourage l’échange spontané entre les habitants. Au-delà de l’aspect culturel, l’idée est de lutter contre l’isolement urbain et de transformer la rue en un lieu de rencontre. Ces bibliothèques de rue deviennent des vecteurs de mixité sociale, prouvant que l’objet livre reste un outil puissant pour tisser des liens humains durables. 

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Plutôt le mutualisme que la guerre

En fait de mutualisme (sans rapport avec les sociétés d’assurance, du moins au premier abord), la découverte la plus récente concerne un scarabée de nos contrées, du genre méloé. Ses larves, qui s’agglutinent en haut d’une tige d’herbe, imitent l’odeur d’une fleur pour attirer les abeilles, dont elles mangent les œufs. Le mutualisme sous toutes ses formes est un élément constitutif du monde vivant depuis ses origines, rappelle le biologiste américain Rob Dunn. « Ce type de relation existe entre grands et petits animaux, entre grands et petits végétaux et entre plantes et animaux de taille variée », commente Dale Jamieson en faisant l’éloge de ce livre dans Science. Sans oublier les bactéries qui fleurissent dans nos intestins. L’une de ses manifestations les plus spectaculaires, qui fait le titre du live, est la relation établie entre des Africains et un oiseau nommé le grand indicateur. Il dirige les humains vers les nids d’abeilles ; ils les brisent pour en retirer le miel et l’oiseau se nourrit de la cire laissée sur place. Une relation symbiotique ancestrale, qui remonte sans doute aux débuts du paléolithique. 

Rob Dunn a l’âme du militant. Il nous invite à repenser notre relation à la nature. Nous croyons exploiter le pétrole ? Il serait plus juste de considérer la relation qui nous unit avec les végétaux morts qui l’ont généré. Nous nous croyons exclusivement humains en oubliant la relation symbiotique qui nous unit avec le blé, le maïs ou le riz que nous ingurgitons. Cédant au catastrophisme ambiant, il appelle à un sursaut en direction du mutualisme, faute de quoi nous risquons de connaître le destin de certaines espèces de cyanobactéries, qui se sont suicidées en libérant l’oxygène nécessaire aux modes de vie actuels.

Cuba : chronique d’une île à bout de souffle

Alors que la privation du pétrole vénézuélien, voulue par Donald Trump, ajoute à la déshérence de l’île, il faut lire le dernier roman de Leonardo Padura. Figure majeure de la littérature cubaine contemporaine, il décrit la désillusion, la misère matérielle et spirituelle dans laquelle sont immergés des millions de ses compatriotes. À travers le destin de Rodolfo, un fonctionnaire municipal à la retraite, l’auteur dresse le portrait d’une génération, celle des enfants de la révolution cubaine.  

Rodolfo, qui a fait la guerre d’Angola et dont la retraite ne dépasse pas les dix dollars par mois, survit grâce aux envois d’argent de sa fille depuis l’Espagne et de sa nièce depuis Miami. Son frère Geni a fait des décennies de prison pour parricide. Libéré car atteint d’une maladie en phase terminale, il revient mourir dans la maison familiale. Son retour, tout comme celui d’Aitana, la fille de Rodolfo, déclenche une confrontation avec le passé et une remise à plat des non-dits où tous les sentiments enfouis depuis l’assassinat du père refont surface.

Le quotidien de Rodolfo, ce sont aussi les coupures de courant, les murs qui s’effritent et les excréments de la chatte de sa voisine – un détail sordide qui souligne l’absurdité et l’indignité de son existence. La merde, littérale et symbolique, souligne Cristóbal Villalobos sur le portail littéraire Zenda, imprègne les pages du roman, reflétant un système à bout de souffle, une révolution qui a accouché d’une misère généralisée.

La Havane n’est pas un simple décor : c’est un personnage à part entière. Padura, qui a déjà exploré sa ville sous tous ses angles (notamment dans sa série policière mettant en scène le détective Mario Conde), en montre ici le visage le plus sombre : pénuries, corruption, maisons qui s’effondrent, le symbole d’une utopie devenue cauchemar, d’une avant-garde spirituelle transformée en une génération de survivants.

Inspirée par les flottilles d’aide à Gaza, la flottille Nuestra América (« Notre Amérique »), lancée par une coalition d’organisations humanitaires encouragée par des personnalités comme Greta Thunberg et Jeremy Corbyn, doit acheminer des aliments, des médicaments et des biens de première nécessité et converger vers La Havane le 21 mars. 

L’œuvre de Padura est largement parue en français. Le dernier livre traduit est Aller à La Havane (Métailié, 2026).

Internet vous rend-il encore plus malade ?

Vous pensez être malade, ou peut-être l’êtes-vous vraiment ? L’IA est là qui vous invite et vous aime. En quelques secondes, voici un diagnostic ou une aide au diagnostic. Votre médecin a peut-être un autre avis ? La charge de la preuve lui incombe. ChatGPT a compris l’enjeu, en lançant en janvier ChatGPT Health, qui promet de faire un malheur.

En attendant de voir comment l’IA s’insère dans un paysage déjà surchargé, la journaliste spécialisée Deborah Cohen livre une enquête approfondie sur la façon dont Internet influe sur notre santé. C’est le mot clé : influe, influence, influenceur. « Son analyse convaincante met à nu la façon dont les influenceurs des médias sociaux, les applications, les algorithmes et le reste de l’écosystème numérique sont en train de transformer notre santé, pour le meilleur et, souvent, pour le pire », écrit Helen Pearson, l’une des principales journalistes de la revue scientifique Nature. Pour le meilleur, en ce qu’Internet « démocratise » l’accès au savoir médical, précise Pearson, et aussi parce que dans certains domaines, négligés par la médecine traditionnelle, comme la santé des femmes en tant que reproductrices, les réseaux sociaux comblent un vide. Mais plus souvent pour le pire, estime Deborah Cohen, car les influenceurs les plus suivis (cela se compte en millions de vues) véhiculent des contenus souvent biaisés, voire dangereux. Beaucoup d’entre eux/elles se font payer par des bonimenteurs et, de manière quasi institutionnelle, par des laboratoires pharmaceutiques peu regardants sur la manière dont ils promeuvent leurs produits. 

Internet modifie notre rapport à la santé de trois façons principales, résume The Economist. D’abord en persuadant des gens en bonne santé qu’ils sont malades. Un exemple classique : le TDAH (trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité), dont les diagnostics ont augmenté ne 400 % en quelques années. Ensuite, du fait de l’explosion de la publicité visible ou dissimulée pour les produits de santé, « influenceurs de patients » à l’appui. Enfin, par la mise sur la sellette du médecin, à qui le patient vient expliquer, Internet à l’appui, qu’il ne connaît pas son métier. 

L’essor des fausses croyances qui en résulte a pour effet de doper encore les coûts de la santé : les thérapies bidon ont des effets secondaires et entravent la bonne prévention, tandis que l’inflation de pseudo et autodiagnostics conduit à une surprescription d’examens inutiles.

La résistible ascension des dactylos

Depuis son invention en 1872, la machine à écrire a transformé la communication écrite et – dans une moindre mesure – la littérature. Et aussi, dans le monde anglo-saxon du moins, la condition féminine. En quatre décennies, la proportion des employées de bureau – essentiellement des sténographes et des dactylos – y est en effet passée de 20 % à 50 %. Dans The Public Domain Review, Christine Jacobson relève que la première publicité pour une Remington, la N° 1, montrait une jeune femme en corset et jupe longue maniant nonchalamment sa machine : « Pour le public américain du XIXe siècle, le message était très clair : cet appareil est si facile à utiliser que même une femme peut le faire ! » De fait, au début des années 1920, les écoles de secrétariat se multiplient en Amérique à mesure que les femmes investissent le monde du travail. On y enseigne non seulement la typographie, la sténo, les techniques d’illustration, la correction de textes mais aussi des rudiments de fiscalité, l’art de répondre au téléphone et les critères d’une « bonne présentation ». 

Peu à peu, les typists (« secrétaires ») vont même riper de cette position à celle plus exaltée d’amanuensis (« assistantes littéraires »). Avant même l’invention de la machine à écrire l’Histoire avait retenu le nom de quelques-uns, d’abord de sexe masculin, comme Tiron, l’affranchi de Cicéron, inventeur d’une méthode de sténo dédiée, ou Jean-Louis Wagnière, que Voltaire fit travailler presque nuit et jour pendant vingt ans. Pensons aussi à Sophie Tolstoï, qui copia Guerre et Paix à la main plusieurs fois tout en mettant treize enfants au monde… 

Avec l’arrivée de la machine à écrire et la féminisation du rôle de secrétaire, on vit apparaître auprès de certains grands auteurs du XXe siècle des sténodactylos – qui passèrent bien vite de la simple transcription à une sorte de cocréation du texte et jouèrent un vrai rôle littéraire. Henry James, peut-être le premier à utiliser et quasiment vénérer une machine à écrire (la Remington Standard N° 8 dans son cas). Comme il ne pouvait plus écrire à cause d’un rhumatisme à la main, il se mit à dicter ses œuvres, ce qui eut un impact majeur sur son style, de plus en plus amphigourique et même logorrhéique. James employa successivement deux « collaboratrices » enthousiastes, Mary Weld puis Theodora Bosanquet. Enthousiasme réciproque : l’employeur dédicaça à Mary un ouvrage tapé par elle d’un très fair-play « à Miss Weld, Henry James, son collaborateur » ! Quant à la précieuse Theodora (« Ma prêtresse Remington »), elle savourait tant ces « heures sacrées » (par ailleurs sous-payées car c’était une femme) qu’elle irait même jusqu’à les prolonger post mortem – gratuitement. Le fantôme de James continuait en effet, pensait-elle, à lui dicter des textes qu’elle recueillait via l’écriture automatique et dactylographiait ensuite. Avec Vera Evseïevna Slonim et Vivienne Haigh-Wood, un grand pas sera fait, du clavier au lit conjugal. Vera, devenue Madame Nabokov, assistera son mari comme dactylo mais aussi comme éditrice au sens anglais du mot (correctrice), et même au sens français, puisqu’elle l’encouragera dans son écriture (notamment celle de Lolita !), le conseillera littérairement et gèrera ses relations publiques tout en lui servant de chauffeur car il ne savait pas plus taper que conduire. Le poète T. S. Eliot n’a pas eu autant de chance avec sa première femme Vivienne, elle aussi influente dactylo-éditrice mais qui sombra peu à peu dans la folie. Son second mariage, avec sa jeune collaboratrice chez l’éditeur Faber & Faber, Valerie Fletcher, fut un succès professionnel et sentimental, même s’il avait débuté peu romantiquement par une demande glissée sur le rouleau de sa machine à écrire. Mais la dactylo-collaboratrice-épouse ironisait malgré tout que cette offre pouvait être considérée « comme une excellente nouvelle pour toutes les secrétaires amoureuses du patron ». Car si la machine à écrire n’a pas vraiment libéré les femmes, certaines ont compris qu’elle pouvait mener loin à condition de s’en éloigner à temps.

Un compositeur décrit sa relation à la musique classique

Le lecteur est averti dès la première page : le très gros livre (1 160 pages) qu’il tient entre les mains n’est pas une histoire de la musique. C’est, suggère son auteur, une « invitation au voyage » à travers 900 ans de musique classique occidentale. L’ouvrage est organisé selon l’ordre chronologique, mais on est invité à le lire dans le désordre en y effectuant de petites excursions en fonction de son humeur du moment et de ses intérêts. Lui-même compositeur, dans un style éclectique et hybride combinant tradition romantique et modernisme, harmonie tonale et atonalité, Robin Holloway ne cache pas le caractère « personnel et partial » de l’appréciation qu’il porte sur les grands musiciens. Le nombre de pages qu’il leur consacre ne reflète qu’imparfaitement ce que beaucoup considéreraient comme leur importance objective et leur place dans l’histoire de la musique : une page pour Vivaldi, trois pour Liszt, quatre pour Chopin, mais douze pour le compositeur américain contemporain Charles Ives. Les œuvres qui retiennent son attention ne sont pas non plus nécessairement les plus réputées de leurs auteurs, mais celles où leur génie lui semble s’être le mieux exprimé. 

Après quelques pages autobiographiques, Holloway, dans l’introduction, se déclare, en matière musicale, résolument germanique, amoureux de la tradition allemande et autrichienne : les baroques, les classiques et les romantiques de Bach à Brahms, puis Wagner, Strauss, Mahler, Bruckner (son compositeur préféré) et Schoenberg. Mais il se dit aussi « francophile » (Bizet, Chabrier, Fauré, Debussy, Ravel, Messiaen), « russophile » (Tchaïkovski, Moussorgski, Rachmaninov, Stravinsky) et « anglais jusqu’à la moelle ». Il avoue par contre rester absolument fermé à l’opéra italien.   

Après quelques indications liminaires, denses et assez elliptiques, sur certains aspects de la technique musicale (les gammes majeures et mineures, la tonique, la dominante et la sous-dominante, les intervalles augmentés et diminués), la partie sur la musique ancienne, du chant monodique aux premiers développements de la polyphonie, est l’occasion d’énumérer « pour le plaisir » une série de formes musicales complètement oubliées et d’instruments archaïques dont les noms étranges, observe Holloway, feraient les délices de James Joyce. De la section sur la musique baroque, on retiendra notamment un brillant portrait croisé de Purcell et son compatriote adoptif Händel, ainsi que, bien sûr, les 40 pages consacrées à Jean-Sébastien Bach. Aux yeux d’Holloway, Bach « représente la musique elle-même » et il n’a pas de mots assez forts pour saluer sa puissance créatrice : « Bach nourrissait une curiosité insatiable pour ses prédécesseurs et pour les nouveautés, même si celles-ci suscitaient mépris, pitié ou dédain. Il s’en imprégnait, empruntait, dérobait avec avidité, apprenant, transcrivant, arrangeant, adaptant, imitant, améliorant, restituant […] avec une générosité sans bornes. » Pour illustrer son génie, Holloway, sans s’appesantir sur les deux passions, L’Offrande musicaleL’Art de la fugue ou les Variations Goldberg, qui sont seulement mentionnés en passant, ni sur le rôle fondamental qu’il joua dans l’établissement de la gamme tempérée, a choisi d’analyser douze cantates sur les quelque 200 qui sont parvenues jusqu’à nous. Une comparaison avec Vivaldi contraste la psychologie des deux hommes : « Bach tourné vers l’intérieur […], aspirant à des sommets qu’il atteint dans la ferveur et l’exultation, sondant les profondeurs dans l’angoisse et la souffrance – Vivaldi l’opposé d’un introspectif, extraverti, brillant, vif, clair et joyeux […]. La rumeur que Vivaldi a écrit 500 fois le même concerto ne survit pas à l’inspection la plus légère. » 

Défini comme « un musicien pour musiciens », comme on parle d’un écrivain pour écrivains, Haydn est loué pour sa maîtrise supérieure des moyens musicaux. Holloway se montre par contre relativement sévère à l’égard de Mozart : « [Son] point de départ, ce sont les conventions, les routines, le matériau et les formes communes de son temps. [Il] assimilait tout ce qu’il rencontrait avec rapidité, intelligence, ingéniosité et flair. » Mais le résultat est souvent « sec » dans ses symphonies et sa musique de chambre, et son talent n’éclate que dans les concertos pour piano et là où la voix humaine est mise à contribution : dans deux morceaux de musique religieuse (la Grande Messe en ut mineur et le Requiem) et les opéras : « Mozart est théâtral par nature ». 

La personnalité de Beethoven est présentée en termes assez convenus, mais éloquents : « Beethoven est l’archétype du génie héroïque, pris par une lutte acharnée, qu’il finit par remporter, contre des forces intérieures démoniaques et les circonstances extérieures […]. Son caractère terrible, aggravé par le malheur de sa surdité précoce et l’humiliation de ses pulsions amoureuses, en fait le parfait opposé de son contemporain Goethe, […] serein, équilibré, heureux en amour, qui réussit sa vie et connaît le succès artistique. » Passant rapidement sur ses symphonies et ses concertos, Holloway se concentre sur ses sonates pour pianos et les quatuors à cordes de la fin de sa vie. 

Un des compositeurs qui le touchent personnellement le plus est Schubert, qu’il décrit en termes hyperboliques : « Schubert est au cœur même de la musique. Davantage : une définition de ce qu’il est, un compte-rendu de ce qu’il a réalisé en musique sont l’équivalent d’une description de la musique elle-même […], de ce qu’elle est, de la manière dont elle opère, de sa raison d’être […]. Aucun autre compositeur n’a ajouté autant à ce que la musique par sa nature même […] peut dire ». Holloway le crédite d’une influence décisive sur Schumann (« le plus aimable » des grands maîtres allemands), Brahms, dont il avoue avoir mis du temps avant de comprendre la stature, mais aussi Bruckner, Mahler et Dvořák (« un compositeur qu’on ne peut que chérir : affable, chaleureux, joyeux, généreux et riche de bonnes idées »). 

Il admet ses lacunes et ses insuffisances lorsqu’il s’agit de parler des deux grands pianistes virtuoses que furent Chopin et Liszt, « affaire de goût et de sympathie ». Dans le cas du premier, il comprend, sans pour autant se sentir touché, qu’il se trouve face à une grande musique, « remarquable en son genre, qui atteint à la perfection dans la maîtrise des détails […], avec un grand raffinement d’esprit, de l’élégance et de l’éclat, […] contenant et contrôlant les profondeurs d’une passion parfois morbide de façon étonnamment originale en dépit […] d’influences palpables ». Avec Liszt, c’est carrément de l’antipathie devant une musique qu’il juge « superficielle et tape-à-l’œil, […] grandiose et pseudo-profonde ». 

Wagner est le seul compositeur avec Bach à avoir l’honneur de se voir consacrer un chapitre entier. Parce qu’il a révolutionné la musique comme seul Schoenberg le fera à nouveau un demi-siècle plus tard, et que son influence fut universelle et profonde : « La génération de compositeurs qui vint après lui, aussi différents qu’ils furent de lui, voire hostiles à son égard, ont tous subi son impact et essayé d’y répondre comme ils pouvaient : l’influence de Wagner a permis à des figures aussi différentes que Debussy et Sibelius de devenir eux-mêmes, et donné à des admirateurs de son œuvre comme Strauss ou Elgar les moyens d’enrichir leur art. » Tout au long de quelque 40 pages, Holloway analyse ses dix opéras canoniques un par un et dans l’ordre. 

Il étudie aussi de près les relations entre les trois grands symphonistes post-wagnériens, Strauss, Bruckner et Mahler, qui font l’objet de pages élogieuses. Les fortes réserves qu’il exprime à l’égard de l’opéra italien concernent surtout la tradition du bel canto (Rossini, Donizetti, Bellini), avec « ses orchestrations tapageuses, ses routines formelles, […] la soumission à la voix, […] les intrigues ridicules ». Mais il souligne, chez Verdi, le « prodigieux renouvellement à un âge avancé » qu’a représenté Falstaff, et les qualités de son Requiem, un « éclatant chef-d’œuvre ». Ce qui le gêne dans les opéras de Puccini, dont il loue l’art consommé de l’orchestration, toujours magistrale, et qui, dans Turandot, annonce le modernisme, c’est essentiellement « la noirceur des intrigues, le mélange de masochisme et de sadisme et la manipulation des émotions ».   

De tous les compositeurs mentionnés, Ravel est le seul dont toutes les œuvres soient étudiées. Debussy, qui a fait « le bonheur de [ses] premières années d’adolescence », est très bien traité avec une trentaine de pages (Pelléas et Mélisande et le Prélude à l’après-midi d’un faune, mais aussi les NocturnesLa Mer et les Études). Parmi les contemporains, Schoenberg et Stravinsky bénéficient d’une attention particulière. Les Anglais (Elgar, Vaughan Williams, Holst, Tippett, Britten), dont Holloway se sent naturellement proche, font l’objet de belles pages, admiratives et affectueuses. À part Ives, les Américains (Aaron Copland, Samuel Barber, Edgard Varèse) sont passés en revue assez rapidement. Holloway s’emploie aussi à démontrer que « Gershwin est un grand compositeur ». 

Dans les pages finales du livre, intitulées « envoi » à la manière de la dernière strophe de certains poèmes, il imagine ce que pourrait être dans l’avenir une lingua franca de la musique intégrant toutes les nouveautés apportées par celle du XXe siècle en termes d’harmonie, de contrepoint, de mélodie, de timbre, de facture, d’expression et de références à des grandes œuvres du passé. Dans son esprit, ce langage commun combinerait toutes les qualités de la musique de ses compositeurs favoris, anciens et contemporains. Il reconnaît toutefois qu’il faudrait un nouveau Bach pour opérer une telle synthèse. 

Il ne manque pas d’excellentes histoires de la musique, certaines très savantes à l’intention des spécialistes, d’autres destinées au grand public des mélomanes. Un des meilleurs exemples de cette deuxième catégorie est The Story of Music d’Howard Goodall, conçu à partir d’un programme de la BBC, qui fournit en même temps une introduction très pédagogique à la théorie et au langage de la musique. 

On l’aura compris, avec Music’s Odyssey on a affaire à tout autre chose. Expression de la personnalité et des goûts de son auteur, rempli de jugements subjectifs, souvent enthousiastes, parfois très durs, quelquefois irrévérents, volontiers tranchants, écrit dans une langue très personnelle, vive, colorée, imagée, qui fait se succéder des passages très lyriques et d’autres en style télégraphique sans conjonction ni verbe, l’ouvrage, qui se présente comme une sorte de longue conversation, a pour ambition de faire partager une passion. À un interlocuteur qui lui faisait remarquer que la lecture de Music’s Odyssey lui avait donné envie de réécouter des morceaux de musique qu’il n’avait plus entendus depuis longtemps, Robin Holloway répondit que c’était le plus beau compliment qu’on puisse adresser à son livre.