Je cours donc je me soigne

Drauzio Varella est un célèbre cancérologue brésilien, auteur de nombreux ouvrages et habitué des plateaux de télévision. La grande majorité de ses patients est composée de femmes atteintes d’un cancer du sein. Nombre d’entre elles passent par la chimiothérapie, perdent leurs cheveux, souffrent de nausées et subissent l’ablation d’une partie de leur poitrine. « Après tout cela, je leur explique qu’en marchant quarante minutes par jour elles réduiront de moitié le risque de mourir du cancer du sein. C’est un résultat bien supérieur à celui de la chimio. Pourtant, moins de 1 % de mes patientes se mettent à la marche », raconte le médecin dans l’hebdomadaire brésilien Exame.

À 72 ans, Drauzio Varella, lui, fait un marathon par an : New York, Berlin, Rio ou encore Boston, le plus prestigieux ; il les a tous faits. Lui-même s’est mis à courir à 50 ans, quand un ami lui a dit que c’était « le début du déclin pour l’homme ». Il arpente entre 15 et 25 kilomètres chaque jour et monte à pied deux fois par semaine les seize étages de son immeuble – entre huit et dix fois de suite !

En ces temps où la vie saine est portée aux nues, les personnes qui sourient de toutes leurs dents en plein exercice se montrent sur les réseaux sociaux, clamant leur envie folle de faire du sport dès le réveil. « Sornettes ! rétorque Varella dans la Gazeta do povo. L’espèce humaine n’est pas programmée pour faire de l’exercice. Aucun animal ne gaspille son énergie. Il l’utilise pour se procurer de la nourriture, se reproduire et fuir les prédateurs. En dehors de cela, il s’allonge et reste tranquille. Voilà pourquoi il est si difficile à une majorité de personnes de se mettre au sport. »

Chaque fois qu’il court, poursuit le médecin dans la Gazeta do povo, il passe le premier kilomètre à se demander pourquoi il s’inflige cela. « Le plaisir ne vient qu’après l’exercice. Pendant, c’est la souffrance. Bien sûr, de temps à autre, votre cerveau libère de l’endorphine et vous avez de bonnes sensations, mais le vrai plaisir surgit quand ça se termine. À la fin d’un marathon, on ressent un bonheur plein. »

Dans « Courir », sorti en mai dernier au Brésil, Varella conteste les arguties de certains de ses confrères qui dénigrent la pratique du marathon et fait le point sur les risques et bénéfices médicaux de la course (lésions musculaires, taux de mortalité pendant l’exercice, impact sur l’activité cardiaque, le système digestif, etc.). Il raconte aussi, dans un chapitre mémorable, le plaisir esthétique qu’il cultive en faisant son jogging et l’influence sur sa course des paysages qu’il traverse. Drauzio Varella n’écoute jamais de musique pendant le sport. Et il préfère s’entraîner seul. « Quand vous courez, c’est l’occasion de penser au sens propre du terme, d’être en contact avec soi. Vous reprenez pied en vous-même. »

Le fascisme en farce tragique

Comment un événement aussi grotesque que la Marche sur Rome, qualifié par certains historiens d’« opéra-bouffe », a-t-il pu déboucher sur l’une des principales dictatures du XXe siècle ? Dans son nouvel ouvrage, le spécialiste du fascisme Emilio Gentile propose une lecture nouvelle du coup d’État de 1922. Selon lui, c’est bien à ce moment-là qu’est né le régime fasciste, et non en 1925, avec les « lois fascistissimes » qui transforment officiellement la monarchie parlementaire en régime autoritaire placé sous la direction du Duce. « Dès le départ, Mussolini poursuivait un projet totalitaire », soutient l’historien dans un entretien à la Repubblica. Simplement, bien des contemporains n’ont pas pris au sérieux ses rodomontades et n’ont retenu que les aspects ridicules de sa prise de pouvoir. « Cette tendance à la caricature s’est retrouvée ensuite dans bien des travaux, notamment anglo-saxons. » Gentile se concentre sur les acteurs individuels et leur responsabilité, en minorant notamment le rôle de Mussolini, beaucoup moins décisif que celui de son lieutenant Michele Bianchi. Et il entend montrer que rien n’était joué d’avance : « Si l’avis des ministres qui préconisaient l’emploi des forces armées contre la violence fasciste avait prévalu, tout aurait pu être différent. »

Pandémonium

Magistralement analysé par Irène Pennacchioni Léothaud, le « pandémonium médiatique » nous enserre dans un réseau sans cesse plus grisant et affolant. Quel chemin, d’Hésiode à Google ! Et quelle continuité ! (1). Vu sous un certain angle, nous sommes la mouche prise dans la toile que l’araignée va prestement enrouler de son fil gluant. Mais sous un autre angle, nous sommes aussi la tisserande tissant la toile de son propre cocon. Nous créons notre simulacre, notre théâtre bien à nous de chimères donnant sens à la cacophonie des signes. Chacun de nous pense accéder à la réalité, au moins à une part du réel, à une bonne part, bien solide, sur laquelle s’appuyer. Ce n’est qu’une croyance, faite pour nous rassurer. Le réel auquel nous imaginons accéder est celui qu’on nous tisse et que nous tissons.

À ceux qui souhaitent débrouiller un peu les fils, Books propose modestement une méthode, ou une ébauche de méthode. Dans le brouillard ou la tempête, le navigateur, qui pense peut-être connaître son chemin, aperçoit à l’horizon, de ci de là, de pâles bouées lumineuses : ce sont des livres. La plupart de ces bouées n’indiquent rien et ne mènent nulle part. Certaines sont des leurres, attirant le marin désormais internaute vers un brouillard plus opaque encore, voire le tourbillon qui engloutira le navire. Mais d’autres ouvrent l’esprit, déchirent au moins un peu le voile des apparences, écartent les ombres de la caverne.

Laissons le registre de la métaphore (metaphora : transport). En exergue de cette nouvelle formule de Books, que je vous laisse découvrir, il y a ces mots : « Les idées changent le monde ». Tout un programme, mais aussi un simple constat. Le papier, la machine à vapeur, les antibiotiques et Internet sont le produit d’idées. De même la démocratie athénienne, la dictature stalinienne, le capitalisme libéral, le IIIe Reich, l’écologisme eschatologique ou Daech. C’est bien ce constat qui légitime la démarche de Books. Car depuis Gilgamesh ou la Bible, c’est-à-dire tout de même assez longtemps, les idées qui comptent sont fixées par l’homme dans des livres. Explorer leur univers, aujourd’hui encore, aide à identifier les idées qui comptent. Celle du pandémonium, par exemple.

 

Les Juifs au cœur de la Résistance française

Comment gouverner un pays qui compte 240 sortes de fromages ?, demandait de Gaulle. On connaît moins la question qu’il posa en tant que dirigeant de la France Libre pendant la Seconde Guerre mondiale : comment peut-on libérer un pays qui compte presque autant de mouvements de résistance ?

Bon, d’accord, il n’a pas vraiment posé cette question. Mais en lisant le livre de Robert Gildea Fighters in the Shadows, je me suis dit qu’elle avait dû au minimum traverser l’esprit du Général. La Résistance française, par sa nature même, fut un phénomène mouvant et d’une complexité impressionnante ; l’œuvre d’une stupéfiante palette de courants dont les membres venaient des milieux sociaux, idéologiques et religieux les plus divers. Avant 1940, nombre de ces groupes s’étaient opposés violemment les uns aux autres, persuadés que leurs adversaires constituaient pour la France une menace plus redoutable que l’Allemagne nazie. Après 1940, ces mêmes groupes furent condamnés à travailler ensemble… sauf quand ils s’y refusèrent. Certains cherchaient à débarrasser le pays du nazisme, alors que d’autres voyaient dans la libération le prélude d’une révolution contre le capitalisme. D’autres encore s’efforçaient simplement, à leurs risques et périls, de sauver la vie de leurs semblables.

À Londres, de Gaulle eut fort à faire lorsqu’il voulut rassembler ces groupes en bisbille dans un mouvement unique qu’il pourrait assujettir à la France libre. Les historiens n’ont pas à redouter les mêmes conséquences existentielles que de Gaulle dans son entreprise finalement victorieuse, mais ils sont confrontés à des défis comparables lorsqu’ils veulent articuler en un récit clair et efficace ce moment confus et obscur du passé de la France.

 

Sur ce plan, la réussite de Robert Gildea se révèle aussi éclatante que celle du général de Gaulle. Professeur d’histoire à Oxford, Gildea est l’un des spécialistes les plus prolifiques et les plus perspicaces de la France moderne. Et ce nouveau livre témoigne à nouveau des qualités qui ont déjà attiré vers son travail le lecteur profane comme le spécialiste : prose vive, narration captivante. Bien qu’il connaisse à fond les sources secondaires, Gildea accorde une place centrale aux témoignages personnels, tant oraux qu’écrits. Le lecteur découvre les pensées et les souvenirs de Français et d’étrangers qui, pour toutes sortes de raisons, se révoltèrent contre la situation.

L’histoire de la Résistance, remarque l’auteur, est au cœur de l’identité française, mais la nature de cette histoire comme le sentiment d’identité nationale ont évolué au fil du temps. En fait, la bataille sur la définition de la Résistance – les valeurs qu’elle véhiculait, les objectifs qu’elle poursuivait – est aussi vieille que la défaite de 1940 elle-même. La Résistance subit de profonds changements au cours de la guerre : aux premières expressions, disparates et discrètes, de défi, succéda la formation, heurtée et hésitante, de groupes à proprement parler ; dont allaient enfin surgir des mouvements disciplinés et structurés. Or ces évolutions ne prirent pas fin en même temps que le conflit. Au contraire, elles s’accélérèrent et s’entrechoquèrent tandis que divers personnages et partis de l’après-guerre cherchaient, pour diverses raisons politiques, à aligner leur identité et leur destin sur la Résistance.

Le récit de Gildea a notamment le grand mérite d’accorder une place centrale au rôle des étrangers, et en particulier des résistants juifs. Bon nombre des hommes et des femmes qui se rallièrent à l’appel du 18-Juin, pour rejoindre de Gaulle et la France libre à Londres, étaient juifs. Comme le remarquait Raymond Aron, la nature existentielle de ce choix était plus claire pour les Juifs français, et pour les Juifs étrangers vivant en France, que pour les non-Juifs dont la vie n’était pas directement menacée (même s’il conserva toujours une distance critique par rapport à de Gaulle et au gaullisme, Aron rejoignit la France libre en 1940).

Dans le contexte des événements actuels en Europe, la présence de Juifs étrangers venus chercher refuge dans le pays acquiert une pertinence toute particulière. Pendant l’entre-deux-guerres, des dizaines de milliers de Juifs avaient fui l’antisémitisme ordinaire, souvent transcrit dans les lois de leur pays natal – Pologne, Tchécoslovaquie, Autriche, Hongrie, Roumanie et Bulgarie. Pour bien des jeunes, l’adoption par plusieurs pays d’un numerus clausus de Juifs admis dans les universités, leur imposant des quotas asphyxiants, fut une mesure particulièrement décisive. À la fin des années 1930, sur les 150 000 Juifs de Paris, 90 000 étaient des immigrés originaires d’Europe de l’Est.

 

De profondes fractures idéologiques n’en séparaient pas moins ces populations. Tandis que les Juifs russes étaient attirés par le sionisme, les Juifs polonais étaient séduits par le communisme et adhéraient au syndicat Main-d’œuvre immigrée (MOI), essentiellement composé d’immigrés juifs. Quand la France fut occupée, les Juifs polonais jouèrent aussi un rôle moteur dans la création de Solidarité, organisation de défense juive formée en juin 1940. Son but, souligna le journaliste Adam Rayski, était de servir de système d’alerte : « Un certain type de propagande et surtout d’information était la condition sine qua non de l’organisation de la résistance » (1). Frappant de porte en porte à l’été 1942, des membres de Solidarité avertirent des milliers de Juifs parisiens qu’une menace imminente pesait sur eux, la fameuse rafle du Vél d’Hiv. Selon David Diamant, membre de Solidarité, « si 14 000 ou 15 000 Juifs échappèrent à la tragédie du 16 juillet, c’est en grande partie grâce à la mobilisation de nos forces pour les sauver ».

Le MOI fut aussi le socle des FTP- MOI, mouvement de résistance armée, allié au parti communiste, qui se forma au lendemain des rafles. Le bataillon Carmagnole-Liberté, assemblage hétéroclite de Juifs polonais, hongrois, roumains et français, était emblématique des groupes constitutifs des FTP- MOI. Ignace Krakus, Juif polonais, reflétait parfaitement le caractère cosmopolite du bataillon : selon les termes d’un de ses camarades résistants, Krakus était « juif mais il parlait mal le yiddish. Il avait combattu en Espagne, mais il parlait mal l’espagnol. Quant au français, il le massacrait. Krakus parlait un mélange de toutes ces langues. L’étranger total. Mais il avait un bon sens de l’organisation et une incroyable force de caractère ».

Contrairement à Solidarité, ces groupes participaient à des actions de guérilla, principalement le sabotage des installations militaires allemandes, la pose de bombes sur les voies ferrées, et parfois l’assassinat de nazis haut placés ou de collaborateurs français. Bon nombre de résistants juifs en France avaient fait leur apprentissage durant la guerre civile espagnole. Des Juifs polonais comme Mendel Langer et Joseph Epstein s’étaient engagés dans les Brigades internationales à la fin des années 1930, puis avaient franchi les Pyrénées pour entrer en France après la victoire de Franco (le sort que leur avait réservé la République préfigurait celui des Juifs français sous Vichy après 1942 : avec des milliers d’autres Républicains espagnols, ils furent enfermés dans les camps de concentration qui surgirent dans le sud de la France). Mais bien d’autres étaient de parfaits débutants, dépourvus de toute expérience militaire, ce qui augmentait encore les risques qu’ils prenaient. On peut citer l’exemple de la 35e Brigade, autre groupe juif au sein des FTP-MOI : tous ses membres furent arrêtés et exécutés après l’échec de leur tentative d’attentat dans un cinéma qui présentait Le Juif Süss.

 

Étant donné le poids du passé antisémite du pays, même la France libre n’était pas totalement exempte de tensions religieuses. En 1944, Henri Frenay, l’officier qui avait contribué à fonder le mouvement Combat, déclara lors d’une réunion du Comité français de libération nationale qu’il y avait « trop de Juifs » en son sein (2). Cette remarque indigna deux membres du comité, Georges Boris et Raymond Aubrac, qui donnèrent leur démission. On peut aussi mentionner le peloton Trumpeldor, groupe de résistants juifs qui prit le nom d’un colon sioniste tué en Palestine. Malgré leur talent et leur engagement, leurs choix politiques déplaisaient manifestement à l’un de leurs officiers, originaire de Bretagne, région profondément catholique. « Votre problème juif nous sort par les yeux, explosa-t-il un jour. Changez de nom, épousez des Françaises, et dans une génération il n’y aura plus de problème juif. »

En fin de compte, on peut dire de la résistance juive ce qu’on a dit de la Résistance en général : son impact psychologique et social fut bien plus important que ses conséquences matérielles et militaires. Les Juifs se battirent non seulement pour se défendre, mais aussi au nom d’une certaine idée de la France, souillée par Vichy. De ce point de vue, Gildea souligne un point capital, particulièrement pertinent pour la France d’aujourd’hui. La Résistance transforma en Français des centaines de Juifs d’origine étrangère. Ce fut le cas de Léo Hamon, personnalité éminente de la libération de Paris. Né Lew Goldenberg, il décida de garder le nom qu’il avait pris dans le mouvement Combat. « Je suis un Français à qui s’applique l’épithète “juif”, entre autres adjectifs », déclara-t-il.

Avec la montée des mouvements islamistes radicaux et la persistance de l’antisémitisme traditionnel, une terrible menace pèse sur cette définition que Hamon donnait de lui-même. Tout aussi compromise est la définition que la France avait jadis d’elle-même : le berceau des droits de l’homme et du citoyen, le refuge de ceux qui fuient l’oppression religieuse et politique. Dans sa conclusion, Gildea rejette à juste titre le mythe gaulliste, selon lequel le pays aurait été libéré en 1944 par un petit noyau d’individus armés et déterminés, soutenus par la grande majorité de la population. Ce ne sont pas seulement les Alliés qui furent ainsi effacés de la version du général de Gaulle, souligne Gildea, mais aussi les étrangers : « Il serait peut-être plus exact de parler de résistance en France plutôt que de Résistance française. » En parler et s’en souvenir n’est pas seulement plus exact, mais plus nécessaire que jamais, à l’heure ou d’autres étrangers, fuyant la persécution et le danger, viennent de nouveau frapper à la porte de la France.

 

Cet article a été rédigé pour Books et traduit par Laurent Bury.

Une histoire simple

Andreas Egger n’est pas particulièrement intelligent, ni particulièrement beau. Il boite – séquelle des coups reçus dans son enfance. Il restera pauvre toute sa vie, ne quittera presque jamais son village natal et les montagnes qui l’entourent. Il est de ces êtres dits ordinaires qui sont parfois l’étoffe de la plus grande littérature. Le dernier roman de l’Autrichien Robert Seethaler est « un livre court mais qui embrasse toute une existence », résume Thomas E. Schmidt dans le Zeit. Celle « d’un homme insignifiant qui ne laisse aucune trace dans l’histoire, qui n’a pas de projet et peu d’attentes », précise Cathrin Kahlweit du Süddeutsche Zeitung.

Andreas Egger aurait pu devenir père, mais Marie, l’amour de sa vie, meurt dans une avalanche quelques semaines après avoir accepté de l’épouser. « La montagne reprend ce qu’elle donne », note Kahlweit, pour qui Seethaler reprend les motifs du roman de montagne (« la pauvreté, l’abnégation, l’archaïsme, la brutalité »), en les intégrant dans un récit historique. Egger assiste aux bouleversements de sa vallée, à l’arrivée du téléphérique puis du tourisme de masse. Mais si, autour de lui, tout se transforme, lui reste un roc, identique à lui-même.

Trompeuse indépendance

« Les mouvements sécessionnistes se nourrissent de mythes, écrit Juan Avilés dans El Mundo. Mythes sur le passé : “Nous étions une grande nation mais sommes tombés sous domination étrangère.” Mythes sur le présent : “L’Espagne nous vole.” Mythes sur l’avenir : “L’indépendance nous apportera le bonheur.” » Dans leur essai, qui rencontre un succès remarquable en Espagne, Josep Borell et Joan Llorach – le premier, ingénieur et homme politique catalan (socialiste) ; le second, économiste – démontent un à un les « mensonges » des leaders indépendantistes. Des mensonges qui s’appuient sur des comptes fallacieux, à commencer par les 16 milliards de « spoliation fiscale » dont la Catalogne serait la victime : « Les nationalistes omettent le coût de tous les services publics que l’État espagnol prend en charge et qu’une Catalogne indépendante devrait assumer », lit-on dans El País.

De nombreux indépendantistes le sont pour des raisons sentimentales, conclut El Mundo. Quant aux autres Catalans, on tente de les convaincre « avec cette chimère, enfin balayée par le livre de Borrell et Llorach, selon laquelle l’indépendance n’aurait que des avantages et aucun inconvénient ».

Nouvelle-Zélande : le médecin des pauvres

Lance O’Sullivan est l’un des rares médecins d’origine maorie de Nouvelle-Zélande. Ce métis élevé par une mère célibataire et bénéficiaire des minimas sociaux était mal parti dans la vie : échec scolaire, violences et démêlés avec la police. Mais « il a été sauvé par le Hato Petera College d’Auckland, où il a renoué avec ses racines maories et s’est orienté vers la médecine », raconte Naomi Arnolds dans le quotidien néo-zélandais Stuff. Son autobiographie, où il raconte la misère au quotidien et plaide pour un investissement massif de l’État dans la lutte contre la pauvreté et les maladies qu’elle entraîne, est aujourd’hui plébiscitée par les lecteurs de l’archipel.

Le Dr O’Sullivan, élu il y a peu « Néo-Zélandais de l’année », est devenu un célèbre porte-parole de sa communauté. Après avoir fondé la clinique Te Kohanga Whakaora dans la région isolée du Far North, où vivent de nombreux autochtones, Lance O’Sullivan est à la tête d’un programme de réhabilitation d’appartements et de maisons insalubres. Son livre est, selon Arnolds, d’une lecture indispensable et permet notamment de mieux comprendre des patients qui voient parfois dans l’aspirine un poison.

Le manuel d’esclavage sexuel de Daech

L’esclavage moderne prend de nombreuses formes, mais la plupart de ses victimes sont contraintes de travailler dans l’ombre. Ceux qui contrôlent les esclaves d’aujourd’hui – les hommes contraints de travailler sur les bateaux de pêche thaïs, les domestiques prises au piège dans les villas de leurs employeurs saoudiens, les enfants qu’on oblige à mendier au Sénégal, les travailleurs asservis pour dettes en Inde, ou les travailleuses sexuelles victimes de la traite vers l’Occident – fuient en général la publicité. Car traiter des êtres humains comme de simples marchandises est passible de poursuites pénales et peut provoquer la répulsion morale.

L’État islamique autoproclamé fait exception à cette règle. Tout comme l’organisation ignore l’interdiction mondiale qui pèse sur les exécutions sommaires, et s’y livre souvent avec une cruauté indicible, elle a publié un texte qui tente de justifier l’asservissement sexuel des femmes et des jeunes filles non musulmanes. Son propos ne relève pas de l’exercice académique : Human Rights Watch a interrogé des femmes et des jeunes filles yézidies qui ont réussi à s’échapper. Elles décrivent un système de viol et de violence sexuelle organisé, d’esclavage sexuel et de mariage forcé.

Les extraits du document de l’État islamique reproduits ci-dessous – postés sur un compte Twitter pro-Daech et considérés en général comme authentiques – utilisent un format questions-réponses pour préciser les règles qui régissent les rapports sexuels avec les femmes et les jeunes filles non musulmanes capturées et réduites en esclavage. Il est frappant de constater que, dans l’esprit des auteurs, il ne s’agit pas de se comporter au mépris du droit. Le texte se réclame d’une interprétation de la loi islamique, même si elle est extrême. Loin de prôner la licence pure, ce texte regorge de contraintes légales. Pourtant, en traitant les otages non musulmanes en objets des caprices sexuels de ceux qui les contrôlent, Daech méprise les commandements presque universels contre l’esclavage et le viol.

La brochure de l’EI ne signifie pas que ceux de ses membres qui réduisent des femmes en esclavage et les violent agissent nécessairement avec l’islam en tête. Comme n’importe quel groupe impitoyable, Daech compte assurément dans ses rangs de nombreux militants attirés par la possibilité de soumettre et de brutaliser autrui, sans se soucier de rationalisation. Mais l’effort déployé par Daech pour justifier sa conduite au moyen de la charia souligne comme il est important de riposter à cette argumentation juridique. La tâche en incombe à ceux qui sont qualifiés pour dire le droit islamique et ceux qui sont à même de faire respecter les interdits du droit international humanitaire.

 

Kenneth Roth
Directeur exécutif
Human Rights Watch

 

Question 1

Qu’est-ce qu’al-sabi ?

Al-Sabi est une femme appartenant aux ahl al-harb [gens de la guerre] qui a été capturée par des musulmans.

 

Question 2

Qu’est-ce qui rend al-sabi permise ?

C’est [son] incroyance qui rend al-sabi permise [qui autorise à la faire prisonnière]. Les femmes infidèles capturées et amenées en la demeure de l’islam nous sont permises, après que l’imam les aura réparties [entre nous].

 

Question 3

Toutes les femmes infidèles peuvent-elles être des captives ?

Les savants sont unanimes sur l’autorisation de capturer des femmes infidèles [qui se caractérisent par] une incroyance originelle [kufr asli], comme les kitabiyyat [les femmes appartenant aux Gens du Livre, c’est-à-dire juives et chrétiennes] et les polythéistes. En revanche, [les savants] sont divisés sur la prise des femmes apostats. Le consensus incline à l’interdire, bien que certains hommes de savoir la pensent licite. Nous [EI] penchons en faveur de l’acceptation du consensus.

 

Question 4

Est-il permis d’avoir des relations sexuelles avec une captive ?

Il est licite d’avoir des rapports sexuels avec la prisonnière. Allah le Tout-Puissant a dit : « [Bienheureux, en vérité, sont les croyants] qui s’abstiennent de tout rapport charnel, sauf avec leurs épouses ou leurs esclaves, en quoi ils ne sont pas à blâmer. [Coran 23, 5-6] »

 

Question 5

Est-il permis d’avoir des rapports avec une captive immédiatement après en avoir pris possession ?

Si elle est vierge, il [son maître] peut avoir des relations sexuelles immédiatement après en avoir pris possession. Mais si elle ne l’est pas, son utérus doit [d’abord] être purifié.

 

Question 6

Est-il permis de vendre une captive ?

Il est licite d’acheter, de vendre ou de donner en cadeau les prisonnières et les esclaves, car ce sont de simples propriétés, dont on peut disposer à son gré pour autant que cela ne cause pas de dommage ou de préjudice à [la communauté musulmane].

 

Question 7

Est-il permis de séparer une mère de ses enfants par l’acte d’achat ou de vente ?

Il est interdit de séparer une mère de ses enfants prépubères en achetant, en vendant ou en donnant [une captive ou une esclave]. [Mais] il est permis de les séparer si les enfants sont grands et matures.

 

Question 8

Si deux [hommes] ou plus achètent ensemble une captive, est-elle dès lors permise [sexuellement] à chacun d’entre eux ?

Il est interdit d’avoir des rapports avec une captive si [le maître] n’en a pas la propriété exclusive. Celui qui possède [une captive] en partenariat [avec d’autres] ne peut pas avoir de relations sexuelles avec elle tant que les autres [propriétaires] ne lui ont pas vendu ou donné [leur part].

 

Question 9

Si la captive a été fécondée par son propriétaire, peut-il la vendre ?

Il ne peut pas la vendre si elle devient mère.

 

Question 10

Si un homme meurt, que dit la loi concernant la captive qu’il possédait ?

Les captives sont des éléments de son patrimoine, distribués exactement comme [le reste] de ses biens. Cependant, elles ne peuvent que fournir des services, pas des rapports sexuels, si le père ou [l’un des] fils a déjà eu des relations avec elles, ou si plusieurs [personnes] héritent d’elles en partenariat.

 

Question 11

Un homme peut-il avoir des rapports avec l’esclave de sa femme ?

Un homme ne peut pas avoir de relations sexuelles avec l’esclave de sa femme, car [l’esclave] appartient à quelqu’un d’autre.

 

Question 12

Un homme peut-il embrasser l’esclave d’un autre, avec la permission du propriétaire ?

Un homme ne peut pas embrasser l’esclave d’un autre, car le baiser [apporte] du plaisir, et le plaisir est interdit sauf si [l’homme] a la propriété exclusive de [l’esclave].

 

Question 13

Est-il permis d’avoir des relations sexuelles avec une esclave qui n’a pas atteint la puberté ?

Il est licite d’avoir des rapports avec l’esclave qui n’a pas atteint la puberté si son corps est propre à l’acte. Si ce n’est pas le cas, alors il faut se contenter d’en jouir sans coït.

 

Question 14

Quelles parties intimes du corps de la femme esclave doivent être cachées durant la prière ?

Les parties [qui doivent être dissimulées] pendant la prière sont les mêmes que celles [qui doivent l’être] en dehors de [la prière], et cela [concerne] tout le corps à l’exception de la tête, du cou, des mains et des pieds.

 

Question 15

Une femme esclave peut-elle se tenir en présence d’hommes étrangers sans porter un hidjab ?

Une femme esclave est autorisée à montrer sa tête, son cou, ses mains et ses pieds devant des hommes étrangers si la fitna [ici : tentation] peut être évitée. Cependant, si la fitna est présente, ou si elle est à craindre, alors il lui est interdit [de montrer ces parties de son corps].

 

Question 16

Peut-on prendre deux sœurs ensemble quand on prend des esclaves ?

Il est permis d’avoir deux sœurs, une esclave et sa tante [la sœur de son père], ou une esclave et sa tante [du côté de sa mère]. Mais elles ne peuvent pas être ensemble pendant le rapport sexuel, [et] celui qui a des relations sexuelles avec l’une d’elles ne peut en avoir avec l’autre, en raison du [consensus] général concernant l’interdiction de cette pratique.

 

Question 17

Qu’est-ce qu’al-azl ?

Al-azl, c’est se retenir d’éjaculer dans la vulve d’une femme [coïtus interruptus].

 

Question 18

Un homme peut-il utiliser cette technique avec son esclave ?

Un homme est autorisé [à utiliser] al-azl pendant le rapport avec son esclave, avec ou sans son consentement.

 

Question 19

Est-il permis de battre une esclave ?

Il est permis de battre l’esclave [au titre de] darb ta’dib [les coups disciplinaires], [mais] il est interdit [d’utiliser] darb al-taksir [les coups qui provoquent des fractures], [darb] al-tashaffi [frapper pour le plaisir] ou [darb] al-ta’zib [la torture]. De plus, il est interdit de frapper le visage.

 

Question 20

Que dit le droit concernant une esclave qui prend la fuite ?

Un esclave, homme ou femme, qui s’évade commet l’un des péchés les plus graves qui soient.

 

Question 21

Quel est le châtiment en ce monde pour une esclave qui s’est échappée ?

La charia d’Allah ne prévoit aucun châtiment pour elle. Cependant, elle doit [être] réprimandée [de manière] à dissuader les autres esclaves de s’enfuir.

 

Question 22

Est-il permis d’épouser une [esclave] musulmane ou une esclave kitabiyya [juive ou chrétienne] ?

Il est interdit à un [homme] libre de se marier avec une esclave musulmane ou kitabiyya, sauf pour ces [hommes] qui craignent de [commettre] un péché, c’est-à-dire le péché de fornication.

 

Question 24

Si un homme épouse une esclave qui appartient à quelqu’un d’autre, qui a le droit d’avoir des rapports sexuels avec elle ?

Un maître ne peut avoir des relations sexuelles avec une esclave mariée à quelqu’un d’autre ; au lieu de cela, le maître bénéficie de ses services, [tandis que] son mari jouit d’elle [sexuellement].

 

Question 25

Les Huddoud [châtiments coraniques] s’appliquent-ils aux femmes esclaves ?

Si une femme esclave a commis un acte nécessitant l’application d’un hadd, le hadd lui est administré – cependant, il est réduit de moitié s’il fait partie des huddoud qui peuvent l’être.

 

Question 27

Quelle est la récompense pour libérer une esclave ?

Allah le Très-Haut a dit [dans le Coran] : « Et qui te dira ce qu’est la voie difficile [l’enfer] ? C’est délier un joug [affranchir un esclave]. » Et [le prophète Mahomet] a dit : « Celui qui libère un esclave musulman, Allah libérera de l’enfer un organe de son corps pour chaque organe du corps de l’esclave. »

 

Ces extraits, introduits par Kenneth Roth, ont été publiés dans la New York Review of Books le 24 septembre 2015. Ils ont été traduits par Sandrine Tolotti.

Hunger Games, l’improbable blockbuster

Le dernier Hunger Games (en salles le 18 novembre) clôt une saga qui fut l’un des plus gros succès de l’histoire du cinéma  : les trois premiers volets cumulent plus de 1,6 milliard de dollars de recettes. Se demander s’il était pertinent d’adapter au grand écran la trilogie de Suzanne Collins peut sembler absurde. (1) Rien d’étonnant, dira-t-on, à ce que l’univers glaçant imaginé par la romancière (une société totalitaire où des enfants pauvres sont sacrifiés au cours de jeux meurtriers annuels retransmis en direct) ait suscité l’intérêt d’Hollywood. Pourtant, le passage du bestseller au blockbuster n’avait rien d’évident.

Le genre de la dystopie pour adolescents est en effet tiraillé entre deux exigences contradictoires : d’un côté un pessimisme noir, de l’autre une touche d’espoir jugée indispensable à la littérature de jeunesse. Hunger Games parvient à surmonter cette tension en interrogeant le rapport à l’autorité et à la loi et en posant la question de la rébellion. Formule magique pour séduire un public d’adolescents en pleine tourmente pubertaire ! Collins flatte en outre son public en faisant de l’adolescente Katniss, mélange de Jeanne d’Arc et de Diane chasseresse, une héroïne choisie entre tous pour sa lucidité et son courage.

Reste que ses romans rompaient avec l’une des règles de base de la dystopie adolescente  : préserver vaille que vaille les jeunes héros. Sous l’influence probable (mais jamais avérée) du film japonais Battle Royale, Suzanne Collins a radicalisé le genre et opté pour un modèle sacrificiel, où les jeunes sont les victimes expiatoires de toute une société. Hunger Games est une trilogie violente, sombre, parfois désespérée. Adaptée littéralement, elle aurait donné des films interdits aux moins de 16 ans. Il a donc fallu l’édulcorer : réduire l’impact visuel des scènes de meurtre et supprimer les détails les plus choquants, tels les stigmates infligés par les jeux sur les corps des deux protagonistes – la surdité partielle de Katniss et la jambe amputée de Peeta.

Est-ce à dire que les films ne sont qu’une pâle transposition ? Bien sûr, ils abandonnent le récit à la première personne, diluant ainsi certains des mécanismes psychologiques complexes du roman. Mais Jennifer Lawrence est une actrice exceptionnelle, qui parvient à exprimer par un regard, une simple intonation, toutes les nuances d’une intériorité tourmentée.  Quant au pessimisme grinçant, il passe, plus que par la violence visuelle explicite, par un détournement virtuose, au sein d’une grosse production, des codes mêmes utilisés par Hollywood pour signifier la romance et le grand spectacle. L’histoire d’amour entre Katniss et Peeta, suivie avec avidité par les spectateurs, est présentée explicitement comme une mascarade, instrumentalisée par Katniss pour flatter les désirs d’un public sentimental et sauver sa peau. Cette mise en abyme du voyeurisme obscène, essentielle dans le roman, a trouvé dans l’adaptation au cinéma une expression plus directe et plus efficace.

 

 

La correction de Franzen

Comme tout grand romancier, Jonathan Franzen a ses admirateurs et ses détracteurs. Loin de consacrer encore celui que le magazine Time qualifiait en 2010 de « grand écrivain américain », son dernier roman lui vaut des jugements partagés. Michiko Kakutani, sans doute l’une des critiques littéraires les plus redoutées du pays, salue dans le New York Times le livre « le plus intimiste » de l’auteur, « le moins misanthrope » aussi : « Franzen est célèbre pour avoir écrit de gros romans, Les Corrections et Freedom, qui offraient aux lecteurs une vue grand angle de la classe moyenne américaine à l’orée du XXIe siècle. Purity aussi est un gros roman, long et dense, mais son ambition est moins panoramique. » Car, malgré une intrigue d’une rare complexité, le propos reste étroitement centré sur ses personnages principaux : une jeune Californienne du nom de Pip, à la recherche de son père, une sorte d’alter ego romanesque de Julian Assange. Alors que Les Corrections et Freedom tentaient de saisir l’époque – la pingrerie des années 1990 ou la société polarisée de la présidence Bush –, Purity a surtout le mérite d’ajouter une nouvelle octave au registre de Franzen : « Les efforts de ces héros pour définir leur identité et se réconcilier avec l’embrouillamini de leur vie privée sont au cœur du roman le plus agile et le moins complexé de Jonathan Franzen. » Les lecteurs qui jugeaient ses œuvres précédentes « trop amères et désespérantes à leur goût », poursuit Kakutani, pourraient donc bien apprécier cette fois que le romancier ne propose pas seulement une « satire des mesquineries humaines ». Car il se montre capable de saisir le désir qu’ont ses personnages de nouer des relations pour prendre un nouveau départ.

Mais bien d’autres critiques sont beaucoup plus dubitatives, à tout le moins. On citera notamment la romancière Diane Johnson, qui regrette dans la New York Review of Books la pauvreté de la prose, « commodément ordinaire », d’un livre « rongé par le mélodrame et les faux pas ».

Le chroniqueur littéraire du Wall Street Journal Sam Sacks ne cache pas non plus sa déception à la lecture de ce qu’il croyait être le troisième tome d’une trilogie de Franzen sur la famille dysfonctionnelle, tant les personnages sont superficiels et prévisibles. Et de conclure sans appel : « Les modèles de Purity disent à quel niveau l’écrivain voulait atteindre avec ce roman : Les Grandes Espérances de Dickens, Dostoïevski avec son Crime et Châtiment, Les Aventures d’Augie March de Saul Bellow. Mais la principale chose qui sépare ces livres du sien, ce sont les croyances profondes qui les animent et les motivent. Dickens avait la justice sociale. Dostoïevski avait la théologie. Bellow avait une conception de la vitalité de l’esprit humain. Jonathan Franzen, lui, semble n’avoir rien du tout. »