Les Jeff Koons de l’âge d’or hollandais

Ils se livraient une concurrence féroce ; ils se souciaient de leur image ; ils pouvaient aussi gagner beaucoup d’argent. « Ils » ? Les « rivaux de Rembrandt », qui donnent son titre à l’étude de l’historien de l’art Eric Jan Sluijter. Richement illustré, ce livre publié en anglais chez un éditeur néerlandais ressuscite l’Amsterdam du milieu du XVIIe siècle. La ville comptait alors entre cent et cent soixante-quinze artistes officiellement en activité – un chiffre considérable. La concurrence obligeait ces peintres à se démarquer en optant pour un genre donné (le portrait, les paysages, les scènes de mythologie, les fresques historiques ou religieuses). Et le talent seul ne suffisait pas. Pour réussir, un artiste devait soigner ses relations et veiller à sa réputation. D’après le NRC Handelsblad, « Sluijter adopte dès le départ un point de vue intéressant, affirmant que ces hommes faisaient des choix conscients sur tous les plans. La peinture était une profession, un artisanat, avec des produits, un marché et, surtout, des stratégies de vente ». Rembrandt faisait exception, qui privilégia l’originalité et n’hésita pas à délaisser certaines commandes. Il mourut ruiné, oublié du « marché ».

Appel !

Appel urgent à tous les auteurs, traducteurs, journalistes, épistoliers, bref à tous ceux qui écrivent : NOUS MANQUONS DE MOTS MANQUANTS !

Si donc au fil de votre plume, vous tombez sur l’un d’eux, faites-le nous savoir !

Qu’est-ce qu’un mot manquant ? Un mot qui manque à notre lexique pour dire précisément ce que nous voulons dire.

Exemple : pas de féminin à « vainqueur ». Pas d’antonyme à « opiner », et, puisqu’on en parle, pas de mot pour signifier qu’un mot nous manque.

Signalez-nous vos mots manquants, nous irons les chercher dans d’autres langues !

 

En attendant vos nombreuses contributions, voici un petit exercice pour le prochain numéro :

Existe-t-il dans une langue un mot désignant ceux qui veulent partir ailleurs pour chercher le bonheur ?

 

Écrivez à

Le pays le plus conservateur d’Europe

L’historien des idées Mark Lilla, qui vient de passer une année en France avant de retourner enseigner à l’université Columbia à New York, saisit l’occasion d’une analyse du livre de son collègue d’Oxford Sudhir Hazareesingh pour présenter dans la New York Review of Books ses propres idées sur la question des intellectuels français (lire le dialogue entre Tzvetan Todorov et Sudhir Hazareesingh, Books, septembre 2015). Il commence par rappeler à quel point avait choqué l’aveu fait par la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, qui venait de déjeuner avec Patrick Modiano après l’annonce de son prix Nobel : elle n’avait lu aucun de ses livres et n’en connaissait même aucun titre. Lilla voit dans l’ampleur de la réaction un signe de santé culturelle pour ce pays où, chaque année, 2 000 prix littéraires sont décernés et 3 000 festivals culturels organisés.

Il se dit en revanche sidéré par le conservatisme des intellectuels, qui par exemple peuvent gloser à l’infini sur les réformes de l’Éducation nationale sans s’étonner que, dans ce pays, les programmes doivent être fixés au niveau national, et que le président de la République ait à donner son avis sur la question de savoir « à quel âge Le Misanthrope doit être enseigné et si les cours de gym doivent durer soixante ou quatre-vingt-dix minutes ». Lilla regrette que Sudhir Hazareesingh ne traite pas davantage ce sujet de l’immobilisme des intellectuels français. Il s’en prend en particulier à la nouvelle gauche apparue vers le milieu des années 1990, dans le sillage des manifestations monstres et des grèves organisées contre les modestes projets de réforme du Premier ministre Alain Juppé.

Lilla montre à quel point l’historien François Furet avait tort, dans les années 1980, de juger « terminée » la tradition issue de la Révolution française. Pour Furet, la France était devenue une société démocratique postindustrielle parfaitement normale, où le champ politique ne serait plus clivé entre les vieilles familles de la gauche révolutionnaire et de la droite réactionnaire. Grave erreur si l’on songe à la spectaculaire poussée du Front national. Face à ce phénomène, la nouvelle gauche intellectuelle n’oppose qu’un « mouvement de mascarade, de hipsters singeant l’imagerie des barricades et trouvant son inspiration chez des intellectuels qui sont artistes de scène comme Slavoj Zizek et le philosophe néocommuniste Alain Badiou ». Pour Lilla, « l’exemple le plus comique est le Comité invisible autoproclamé, qui publie de jolis petits manifestes sur “l’insurrection qui vient” mais reste dans l’anonymat car, attention, le danger rôde ».

Hazareesingh a raison de souligner la morosité ambiante, estime Lilla, mais à quoi est-elle due ? Au fait que décideurs et intellectuels tournent en rond. On se lamente sur le chômage mais on maintient des lois qui entravent l’embauche, on se plaint à la fois du poids excessif de l’Europe et de sa faiblesse, du déficit d’innovation et des changements trop rapides, de la médiocrité et de l’insularité d’une classe politique qui reste formée pour l’essentiel dans le même moule des grandes écoles, d’un système scolaire et universitaire qui exige trop et pas assez… « Voici deux décennies que se répète cette litanie. » Certes, l’antiaméricanisme primaire a cédé la place à une attirance pour le pays d’Obama, mais ces nouveaux fantasmes sur le modèle américain seront sans lendemain, pour la bonne raison que « la France est un pays profondément conservateur, peut-être le plus conservateur d’Europe […]. Ce qui unifie les Français aujourd’hui, d’un bout à l’autre de l’éventail politique, c’est leur méfiance à l’égard du changement ».

Comment la télé a survécu au Web

Il y a quelques années, les analystes américains ne donnaient pas cher du petit écran face à Internet. L’industrie du disque s’était effondrée ; la presse suivait le même chemin. « Rome brûlait et il semblait logique que l’incendie consume aussi la télévision », résume Michael Wolff dans un livre intitulé « La télévision est la nouvelle télévision ». À lire ce journaliste spécialiste des médias, les « barbares » ne sont pourtant pas près de prendre la citadelle. D’abord, parce que les « big five » (ABC/Disney, NBC Universal, Fox, Viacom et CBS) ont su consolider leur modèle en imposant leurs bouquets aux opérateurs du câble et en négociant des tarifs élevés. Et puis, en 2007, un vieil homme de médias, l’octogénaire Sumner Redstone, lançait des poursuites contre la plateforme vidéo YouTube. Comme le rapporte Jacob Weisberg (le rédacteur en chef de Slate) dans la New York Review of Books, le patron de Viacom a « ainsi pu obliger Google, qui avait racheté YouTube l’année précédente, à cesser de faire de la violation du droit d’auteur un modèle économique. […] Devenu le lieu d’un contenu à faible valeur généré par les utilisateurs, YouTube a accepté de verser [aux chaînes] une partie de ses revenus publicitaires en échange de l’utilisation de leurs images ».

La télévision disposerait aussi selon l’auteur d’un avantage structurel : sur Internet, la prolifération des espaces publicitaires entraîne une baisse tendancielle des prix, alors que les audiences augmentent. À l’inverse, si la télévision est de moins en moins regardée, elle continue d’héberger les segments publicitaires les plus rentables. Seules les chaînes ont les moyens de produire des contenus (séries, émissions, sport…) si captivants que le public accepte de payer pour pouvoir les regarder. Aux yeux de Wolf, ni les créations originales d’Amazon, ni celles de Netflix n’y changent rien : la télévision conserve sa « prééminence culturelle ».

Le sucre, mais pas seulement !

Il ne fait aucun doute que le sucre joue un rôle important dans l’épidémie mondiale d’obésité et de diabète, mais il n’est pas seul en cause. De nombreux autres facteurs interviennent, que les chercheurs peinent à pondérer. Il y a d’abord, tout simplement, la tendance à manger trop. Il n’y avait pas d’obèses ni de personnes en surpoids dans les camps de concentration. La tendance à absorber des calories en excès, quelle qu’en soit l’origine, est liée à la transformation des modes de vie, à la pression de la publicité agroalimentaire, à la recherche systématique par l’industrie de produits addictifs. S’ajoute à tout cela, dans les régions pauvres, l’élévation du niveau de vie : manger plus (et gâter ses enfants) est aussi une manière d’affirmer son nouveau statut social.

Parmi les transformations des modes de vie, la sédentarisation apparaît comme un élément essentiel. Selon une récente publication de l’OMS, le manque d’activité physique est l’un des dix principaux facteurs de risque de décès et un facteur de risque décisif pour le diabète, la maladie cardiaque et le cancer. Or, selon l’organisation, un adulte sur quatre et 80 % des adolescents de la planète ne sont pas suffisamment actifs. L’OMS considère que l’activité physique est insuffisante quand un adulte fait moins de 150 minutes d’activité d’intensité modérée (par exemple jardiner, faire le ménage, bricoler, etc.) et/ou 75 minutes d’activité vigoureuse durant la semaine (courir, nager, faire de l’aérobic…). Des données présentées lors d’un récent congrès de cardiologie montrent que le pourcentage d’adultes physiquement inactifs suivant cette définition dépasse 50 % en Colombie et en Arabie saoudite, 30 % au Japon, en Italie et aux États-Unis ; elle avoisine 40 % en Grande-Bretagne et 30 % en Suède. Selon une étude britannique, les trois quarts des gens marchaient au moins une demi-heure par jour dans les années 1960 ; la proportion est tombée à moins de 40 % aujourd’hui.

Les biologistes en pointe sur ce sujet explorent les prédispositions génétiques et un champ tout nouveau : les variations individuelles de la flore intestinale. Une population bactérienne appauvrie entraîne un risque accru d’obésité et de diabète. Une étude récente suggère même qu’un déficit bactérien a un effet paradoxal sur les édulcorants, comme la saccharine : ils élèveraient alors le niveau de glucose dans le sang.

Mais pour nombre d’analystes, ces facteurs génétiques ne jouent qu’à la marge. Selon le psychiatre britannique Max Pemberton, l’essentiel est ce qui se passe dans la tête : les gens refusent d’assumer la responsabilité de leur surpoids, et le discours qui consiste à traiter l’obésité comme une maladie les conforte dans cette attitude. L’âpre vérité, explique le médecin, c’est qu’ils mangent plus et font moins d’exercice qu’ils ne le devraient, tout en répugnant à le reconnaître et à agir en conséquence. (1) Une enquête britannique menée en 1967 montrait que neuf personnes sur dix avaient cherché à perdre du poids l’année précédente ; en 2010, la proportion n’atteignait pas 50 %. Les préjugés aussi jouent un rôle important, surtout s’ils sont véhiculés ou entretenus par l’industrie pharmaceutique, le corps médical et les médias. Selon Max Pemberton, il est courant qu’une patiente vienne voir son généraliste avec un magazine entre les mains, exigeant qu’il lui prescrive les pilules pour maigrir vantées dans ses pages. Autre exemple classique d’idée reçue qui nuit à la santé : on entend encore couramment qu’il faut distinguer entre les sucres lents et les sucres rapides. C’est un mythe développé par les nutritionnistes dans les années 1960 et 1970 et invalidé depuis trente ans. Mais l’idée reste très répandue, y compris dans les milieux sportifs. Or il n’y a aucune différence dans le rythme d’absorption du glucose, quelle que soit son origine.

 

De quoi Charlie est-il le nom ?

Les Français sont peu enclins aux accès de ferveur patriotique. Cela ne fait que rendre plus extraordinaire encore leur réaction au carnage qui s’est produit à Charlie Hebdo et dans un supermarché casher à Paris en janvier dernier. Au cours de la plus gigantesque vague de manifestations que le pays ait jamais connue, plus de quatre millions de personnes ont défilé en l’honneur des victimes. Pour la première fois depuis l’armistice de 1918, la Marseillaise a été chantée à l’Assemblée nationale. « Je suis Charlie » est devenu le cri de ralliement d’un pays en apparence uni autour des valeurs « républicaines » élémentaires de laïcité, de tolérance et de liberté d’expression.

Il apparut vite, pourtant, que tout le monde en France n’était pas Charlie. Dans les banlieues où vivent de nombreux musulmans, peu d’habitants pleuraient les journalistes qui avaient insulté le Prophète. Et bien des partisans du Front national ne se retrouvaient pas non plus dans le mouvement. À leurs yeux, le fait que l’establishment politique tout entier, gauche et droite confondues, se soit rassemblé en solidarité avec un magazine choquant dirigé par des reliques des années 1960 illustrait parfaitement tout ce qui n’allait pas dans le pays.

Le camp pro-Charlie fut troublé par ces failles dans le consensus, surgies au moment même où l’islam radical se répand dans les banlieues et où le FN menace l’ordre pro-européen. Mais, d’une certaine manière, les récalcitrants contribuèrent à galvaniser le courant majoritaire « Je suis Charlie ». Il était facile de les disqualifier en les estampillant islamistes ou fascistes. Dans un cas comme dans l’autre, ces gens n’avaient pas leur place dans un pays libéral, laïc, moderne. Le vrai peuple de France devait frapper un plus grand coup encore au nom de la République.

Mais, avec le temps, ces réactions viscérales cédèrent le pas au débat. Il devint acceptable, dans la bonne société, de contester le mouvement pro-Charlie. Pourquoi les meurtres avaient-ils provoqué cette émotion inédite dans un pays pourtant familier de la terreur ? Que représentait donc le journal ? Qu’est-ce que cela signifiait de proclamer « Je suis Charlie » ou « Je ne suis pas Charlie » ? Les livres évoqués ici abordent ces questions depuis des perspectives très variées.

Caroline Fourest intervient en amie de Charlie Hebdo. Elle travaillait pour le journal en 2006, à l’époque de la reproduction des caricatures danoises de Mahomet, et connaissait ceux qui ont payé de leur vie cette décision. Elle développe avec éloquence l’argument classique en faveur de la liberté d’expression : « À ceux qui n’aiment pas les blasphèmes, redisons que personne ne les oblige à les aimer. Ni à acheter Charlie Hebdo, ni à dessiner Mahomet, ni à aller voir des expositions ou des pièces de théâtre moquant Jésus. Mais qu’ils n’interdisent pas aux autres de penser librement. » Elle qualifie la marche du 11 Janvier de « moment de communion intense » quand l’ensemble de la nation s’est dressée pour défendre ce principe simple.

Éloge du blasphème est à la fois une plaidoirie passionnée pour ses amis tombés et un pamphlet contre leurs critiques. Dans le cadre de la guerre civile qui déchire la gauche française entre laïcs traditionalistes et multiculturalistes, le journal a été taxé d’islamophobie. Une accusation qui a rapidement resurgi après les attentats. Mais Fourest nie que Charlie Hebdo ait jamais insulté les musulmans. Le titre avait toujours montré Mahomet consterné par ses disciples violents (« C’est dur d’être aimé par des cons », dit un célèbre dessin). La véritable insulte envers l’islam, suggère Fourest, vient de ceux qui traitent une attaque contre les fanatiques comme une attaque contre la religion elle-même.

Fourest n’a pas de temps à perdre avec ceux qui voient dans les meurtriers des victimes du système – des « monstres » créés par les « fractures de notre société », comme l’a dit une commentatrice. Les musulmans souffrent certes de discrimination en France. Mais l’évocation de cette réalité pour expliquer les actes des tueurs fait mauvais ménage avec l’idée massivement acceptée qu’ils n’étaient en aucune façon représentatifs de leur communauté. Laisser entendre qu’une enfance brisée et la marginalisation conduisent au meurtre, c’est faire de chaque jeune de banlieue en difficulté une possible bombe à retardement. La meilleure réfutation de cet argument émane du frère de Saïd et Chérif Kouachi, les assaillants de Charlie Hebdo : « Mes frères ne peuvent pas dire qu’ils en sont arrivés là parce qu’ils étaient orphelins. Je le suis aussi, et je ne suis pas comme eux. »

 

L’auteure s’en prend aussi aux journalistes qui donnent des leçons de « responsabilité » à Charlie Hebdo. Une semaine après le massacre, une nouvelle « une » représentant Mahomet a été accusée d’être à l’origine d’attaques contre des chrétiens au Nigeria. Les atrocités de ce genre, répond Fourest, « ont lieu toute l’année, au moindre prétexte, avec ou sans Charlie, et continueront après ». Les médias, affirme-t-elle, devraient pouvoir définir leurs propres normes de goût sans être soupçonnés d’encourager le terrorisme.

Cependant, Fourest ignore son propre conseil en s’attaquant à ceux qui refusent de montrer les caricatures. À ses yeux, « l’autocensure à l’anglo-saxonne » relève de la capitulation face aux tentatives d’intimidation. De son point de vue, il ne peut y avoir de décision éditoriale mûrement réfléchie de ne pas offenser. Mais le droit de blasphémer se mue trop facilement chez Fourest, en devoir, et c’est là que le bât blesse. Tel n’était pas le propos des marcheurs, qui brandissaient des crayons symboliques, pas des dessins de Mahomet. À certains égards, l’auteure n’est pas la mieux placée pour plaider en faveur de la liberté d’expression. La liberté de pensée, dit le proverbe, c’est la liberté de la pensée que l’on déteste. Or Fourest adore Charlie Hebdo.

Daniel Schneidermann campe un avocat plus convaincant. Auteur de gauche et observateur des médias, il éprouvait de la sympathie pour le magazine mais jugeait les caricatures de Mahomet provocatrices. Pourtant, quand les tueurs ont frappé, il ne fit aucun doute dans son esprit que, lui aussi, était Charlie. On n’a pas fini de rire est un recueil d’articles écrits à mesure que se déroulait le débat consécutif aux attaques, et complétés par un essai rédigé plus à froid. L’ambivalence est le fil rouge de son attitude. Schneidermann refuse à la fois de mener de vieilles guerres et de se retrancher dans des certitudes familières. Les attentats ont tout changé. Voilà qu’il se retrouve maintenant aux côtés de commentateurs et d’hommes politiques hier fustigés pour leurs positions réactionnaires. Et il s’avoue « tiraillé par des émotions absurdes » quand il songe à ses nouveaux « amis Charlie ». Parmi eux, certains des chefs d’État – parfois d’improbables champions de la liberté – venus à Paris le 11 Janvier pour figurer sur la photo en tête du cortège principal. En des temps innocents et plus heureux, il aurait fulminé contre cette hypocrisie. Mais il décide de se rallier : « Je crois bien qu’on n’a pas le choix. Qu’elles nous plaisent ou non, qu’on les aime ou non, on ne peut pas, dans la situation d’aujourd’hui, faire l’impasse sur nos institutions légitimes. »

Dans le monde réfracté de la politique post-Charlie, Schneidermann se prend à sympathiser avec ceux qui se trouvent de l’autre côté du miroir. Il reproche à certains de ses « amis » de surréagir quand il apparaît que beaucoup, dans les milieux immigrés, refusent de déplorer la perte des journalistes assassinés. Ces frondeurs, insiste Schneidermann, ne sont pas dangereux. Il cite ce commentaire posté sur un forum : « Je ne suis pas Charlie et, croyez-moi, je suis aussi triste que vous » ; et un jeune d’une cité réagissant aux marches du 11 Janvier : « C’était bien. Ils sont solidaires entre eux. » Tout cela, selon lui, relève de l’expression d’un séparatisme tranquille, pas d’une déclaration de guerre.

 

Schneidermann est un Charlie tourmenté, mais pas tiède. Quand un tollé médiatique explose à propos de la nouvelle « une » sur Mahomet – où l’on vit un pénis caché –, il affirme que l’indignation est à côté de la plaque, au même titre que les piètres démentis du journal. « Et alors ? Même s’ils l’ont fait exprès, au nom de quoi leur demanderions-nous de se l’interdire ? Ils sont morts pour ça. Morts pour garder le droit dérisoire, le droit scandaleux, d’être irresponsables. […] Évidemment, je me sens moi-même un peu pathétique, à me retrouver en défenseur du droit imprescriptible à dessiner des phallus, même cachés. […] Je ne dis pas que ce dessin me fait rire. Je ne dis pas que je l’approuve. Ça fait longtemps qu’on n’en est plus là, à rire ou approuver. […] Je dis seulement qu’on n’a pas, aujourd’hui, d’autre choix que de défendre ce droit. » Empreint d’un mélange orwellien d’honnêteté douloureuse et de principes intransigeants, On n’a pas fini de rire saisit admirablement la complexité du mouvement « Je suis Charlie ».

Emmanuel Todd, un socio-anthropologue connu pour son goût de la polémique, jette une lumière beaucoup plus crue sur le phénomène. La France, affirme-t-il au début de Qui est Charlie ?, a vécu au mois de janvier 2015 un « flash totalitaire ». Elle a ordonné aux musulmans d’« admettre que le blasphème par des caricatures de Mahomet était une composante de l’identité française ». Des millions de manifestants ont affirmé « le droit de cracher sur la religion des faibles » comme une priorité nationale. Et cette « hystérie » collective a été attisée par l’État. Les élèves ont été contraints d’observer une minute de silence, dont le non-respect fut traité comme une forme de soutien au terrorisme. La relance subventionnée de Charlie Hebdo, écrit Todd, constitue un « tournant historique », avec « la sacralisation par l’État français d’une image de Mahomet en forme de bite ».

Les lecteurs de gauche pourraient être déconcertés par tant de fiel. Mais le livre est bien davantage qu’une diatribe politiquement incorrecte. Il s’appuie sur les décennies de recherches menées par Todd pour mettre en évidence les forces qu’il pense être au cœur de l’accès patriotique de janvier. Dans un précédent livre, il avait divisé la France en deux blocs culturels géographiquement situés : les régions du centre et du sud-est, où le laïcisme et l’égalitarisme ont toujours été puissants ; et les régions périphériques, en particulier l’ouest, où existe une tradition de dévotion religieuse et de respect des hiérarchies sociales. Ces blocs, enracinés au plus profond du terreau anthropologique, sont pour l’essentiel restés stables au fil du temps. Leur interaction a façonné la France moderne. Le centre égalitaire a servi de moteur aux révolutions politique, industrielle et sociale qui se sont produites à partir du XVIIIe siècle. Mais depuis les années 1980, il est en déclin, tandis que l’intégration européenne et le nouvel ordre « néolibéral » ont dopé la périphérie inégalitaire.

Mobilisant un éventail impressionnant d’outils d’analyse électorale, Todd met en évidence la corrélation entre la mobilisation en faveur de Charlie Hebdo et le bloc inégalitaire. D’immenses foules, par exemple, se sont rassemblées pour défiler à Lyon, ville florissante et héritière d’une puissante tradition catholique. Au contraire, cette cité impie et rebelle qu’est Marseille – dont l’hymne national sanguinaire tire son nom et qui se situe au cœur d’une région où l’extrême droite a remplacé les communistes autrefois dominants – a connu une faible affluence.

 

Le « catholicisme zombie », la cicatrice laissée par la mort de la religion, est aux yeux de Todd un facteur essentiel du phénomène Charlie. La périphérie inégalitaire correspond aux régions où le christianisme s’est effondré tardivement – dans les années 1960. Le penchant élitiste de la culture locale n’était plus dès lors contenu par la conscience sociale et le message universaliste de l’Église. Le vide spirituel ainsi créé a conduit la bourgeoisie post-chrétienne à stigmatiser les pauvres. Todd écrit que la focalisation sur l’islam révèle « un besoin pathologique des couches moyennes et supérieures de détester quelque chose ou quelqu’un ».

Ses conclusions sont déconcertantes : le camp pro-Charlie incarnait le contraire de l’unité nationale autour de la laïcité et de la liberté. Les orphelins autoritaires du catholicisme ont défilé en masse pour enfoncer leurs valeurs réactionnaires dans la gorge des déshérités. Todd admet que les membres du camp anti-Charlie – le lumpenprolétariat immigré et la classe ouvrière blanche en difficulté – peuvent être intolérants aussi, mais il voit en eux les vrais héritiers de la tradition révolutionnaire et égalitaire française.

L’analyse très anticonformiste que propose l’anthropologue et sa véhémence lui ont attiré de nombreuses critiques. Mais l’audace même de sa thèse, reposant sur des données solides, est digne d’attention. Quiconque veut étudier le 11 Janvier ne peut ignorer ce livre profondément iconoclaste.

Serge Federbusch attaque le mouvement depuis une perspective différente mais tout aussi originale. L’auteur est un conservateur libertarien – espèce rare en France, ce qui rend son livre, La Marche des lemmings, plus fascinant encore. Federbusch commence par critiquer Charlie Hebdo lui-même, relevant que son mélange d’anticléricalisme et de paillardise était devenu profondément ringard. Les dessins du pape Benoît XVI en train de sodomiser un bébé ou de la Vierge Marie violée par les rois mages avaient peu de force subversive. C’est seulement lorsque l’islam était visé que le magazine pouvait véritablement offenser. Avec les caricatures de Mahomet, laisse entendre Federbusch, Charlie Hebdo courait après le scandale afin de retrouver sa mystique perdue.

 

Certaines des accusations de l’auteur sont outrancières. Il propose la pire interprétation possible de la réaction officielle, en accusant le président Hollande d’avoir sauté sur l’occasion pour doper sa popularité en berne et faire oublier les failles de l’appareil de sécurité. D’une manière tout aussi peu charitable, Federbusch interprète en termes de lâcheté la réticence des manifestants à déclarer l’islam radical leur ennemi, et leur tendance à mettre l’accent sur les méchants faciles de l’extrême droite. Il les compare à des lemmings recherchant la sécurité dans le nombre en espérant se protéger sans avoir à combattre, au risque d’une démarche suicidaire. L’auteur néglige ainsi ce qui peut tout aussi facilement être vu comme un authentique désir d’envoyer un message d’inclusion.

Federbusch est particulièrement convaincant quand il démasque certains défenseurs douteux de la liberté. Dont un gouvernement qui contribue à maintenir les journaux à flot avec des subventions d’un montant d’environ 1 milliard d’euros par an, au nom de « l’indépendance de la presse ». Malgré sa posture anar, Charlie Hebdo était sous la tutelle de l’État. Peu avant les attentats, ses propriétaires s’étaient rendus à l’Élysée pour s’assurer des fonds supplémentaires. Le fait que peu de commentateurs aient vu quoi que ce soit d’étrange au fait qu’Hollande se joigne aux manifestants pour battre le tambour de la « liberté d’expression » révèle la relation particulière entre les dirigeants français et les journalistes. Mais une presse dépendante des subventions publiques n’est pas la seule menace à la liberté. Au moment même où le gouvernement défendait le droit d’offenser de Charlie Hebdo, il refusait ce même droit aux critiques du journal. Dieudonné, un comédien antisémite, a été condamné à deux mois de prison avec sursis pour une blague laissant entendre sa solidarité avec l’un des tueurs. Au cours des semaines qui ont suivi les attentats, une centaine de personnes ont été poursuivies au titre de la vague accusation d’« incitation au terrorisme ». Beaucoup ont écopé de condamnations allant jusqu’à quatre ans de prison en raison d’excès verbaux causés par l’alcool lors d’affrontements avec les forces de l’ordre. (« Vos collègues qui sont morts à Paris, des fils de putes ! Ils ne méritaient que ça. » ; « Allahou Akbar, je nique la France, les Arabes sont là ») Certains ont été incarcérés pour avoir tenu des propos du même type sur les réseaux sociaux. Des élèves « apologistes de la terreur », dont l’un n’avait que 8 ans, ont été interrogés par la police.

Comme le note Federbusch, « le climat général n’est pas favorable à la liberté d’expression en France depuis des années déjà, à l’instigation des organisateurs du défilé du 11 Janvier notamment ». Tous soutiennent des lois draconiennes sur l’incitation à la haine et sur la discrimination, qui reviennent à interdire certaines formes d’imbécillité. Une société libérale devrait autoriser les fanatiques à se discréditer eux-mêmes dans un débat ouvert, mais personne ne soutient cet argument en France. C’est un pays où quelqu’un écrivant sur Facebook « Les Ruritaniens sont des salauds » pourrait se voir infliger une amende de 12 000 euros pour « insulte publique » (si les Ruritaniens existaient). Aussi longtemps que ce genre de loi figurera dans le Code pénal, on se souviendra du mouvement Charlie comme d’une démonstration touchante, mais creuse, de compassion.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 19 août 2015. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

 

un livre en debat

14 faits et idées à glaner dans le numéro 71

Le concept de vie privée n’appartient pas à la culture chinoise.

L’Inde pourrait compter 109 millions de diabétiques en 2035.

Aucune mort d’oiseau ne peut être rattachée avec certitude au réchauffement climatique.

L’œuvre de protection de la nature s’apparente à l’art du roman.

Tant que la lutte contre le changement climatique l’emporte sur les autres préoccupations environnementales, aucun paysage sur Terre ne sera à l’abri.

Le latin (in)scribo, comme le grec grapho, signifie à la fois « écrire » et « dessiner ».

Le second tome de Mein Kampf n’est pas paru du vivant d’Hitler.

Un « contrat sur le capital humain » est le financement des études d’un jeune en échange d’un pourcentage de ses revenus futurs.

La manifestation du 11 janvier 2015 fut un exemple de Dianafication de la vie publique.

Si vous vivez à Paris, vous êtes tenté de croire que vous habitez au centre du monde.

Zhou Enlai fut l’un des plus brillants comédiens de notre siècle.

En 1804, la guillotine a tué vingt-huit personnes en 26 minutes.

L’absence de perméabilité aux langues voisines a gravement nui à la langue française.

Il faudrait 250 millions de pièces de Lego pour construire un pont entre Londres et New York.

Un beau titre est le proxénète d’un livre.

La Suisse n’est pas un pays qui a une armée mais une armée qui a un pays.

Parmi les Nobel en sciences, on trouve plus d’aînés que de cadets.

L’autre femme de Diego Rivera

« Il fut un temps où le Mexique brillait comme un feu d’artifice. Pour les peintres, le ciel du pays était béni. Mais tout cela s’est perdu. » Cet âge d’or, Elena Poniatowska le raconte dans son dernier roman, « Deux fois unique », à travers la trajectoire de Lupe (Guadalupe) Marín, épouse du plus légendaire peintre mexicain : Diego Rivera. Malmenée par l’histoire, Lupe Marín a été éclipsée par la flamboyante Frida Kahlo. « Frida était la grande amante de Rivera, la créatrice, l’artiste, l’infirme, celle qui s’habillait comme une immense fleur, les vêtements ornés de branches, de haricots et de maïs. Lupe, elle, n’était que la mère de ses enfants », explique Poniatowska dans un entretien à El País. C’était pourtant une femme à bien des égards extraordinaire : sauvage, aussi belle que tempétueuse, mère cruelle. « Tout le contraire du stéréotype mexicain de la petite femme dévouée qui se sacrifie pour ses enfants », poursuit Poniatowska. La trahison de Rivera lui valut une haine tenace. Le jour du mariage de Diego avec Frida, Lupe souleva les jupes de la mariée pour s’exclamer devant un parterre d’invités médusés : « Regardez pour quelle paire de jambes on m’a échangée ! »

Et en France ?

L’obésité et le diabète augmentent en France comme ailleurs. En raison de méthodes d’évaluation différentes, les chiffres ne sont pas rigoureusement comparables d’un pays à l’autre, mais les spécialistes ajustent les données. Selon une étude publiée par The Lancet en 2014, la proportion d’adultes français de 20 ans et plus en surpoids ou obèses est passée de moins de 40 % à près de 50 % entre 1980 et 2013.

 

de plus en plus gros

 

Selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), la prévalence du diabète a augmenté de 5,4 % par an entre 2000 et 2011. L’augmentation est plus nette dans les départements les plus pauvres. En 2011, le diabète touchait ainsi 4,6 % de la population, 90 % des malades étant atteints de diabète de type 2, celui qui est lié à la consommation de sucre. À quoi il faut ajouter environ 20 % de personnes non diagnostiquées. L’incidence est maximale entre 75 et 79 ans : 20 % des hommes et 14 % des femmes. Les complications se déclarent après plusieurs années, parfois dix ou vingt ans. Elles concernent principalement le cœur et le système vasculaire, entraînant athérosclérose, infarctus, AVC et artérite des membres inférieurs.

Les autorités sanitaires françaises n’alertent guère sur les dangers du sucre. Un rapport publié en juillet 2015 par le ministère de l’Economie et précisant les recommandations nutritionnelles concernant les achats de l’État, notamment pour les repas scolaires et l’alimentation fournie aux personnes âgées en maison de retraite, enjoint classiquement de « réduire les acides gras saturés » et d’« augmenter la consommation de fruits, de légumes et de féculents ». Le rapport précise : « Il faut favoriser […] les produits céréaliers complets ou semi-complets et les pommes de terre », aliments pourtant connus pour leur niveau glycémique élevé.

Le rapport recommande aussi de « diminuer la consommation de glucides simples ajoutés » mais de façon plutôt timide : « Retarder l’introduction du sucre ajouté et des produits manufacturés sucrés dans la ration alimentaire du jeune enfant (leur consommation n’est pas conseillée avant l’âge de 12 mois et elle doit être modérée entre 1 et 3 ans. Après 3 ans (exception faite des personnes âgées), les présentes recommandations visent à limiter la consommation des desserts dont la teneur en glucides simples totaux dépasse 20 g par portion ». Le gouvernement français n’a pas lancé de campagne contre l’excès de consommation de produits sucrés.

Les meilleures ventes en Italie – Le temps des femmes

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En septembre dernier, l’Italie fêtait les 90 ans de l’écrivain sicilien Andrea Camilleri, depuis vingt ans en tête des listes de bestsellers dès que paraît une nouvelle enquête du commissaire Montalbano. Pourtant, le palmarès des ventes de l’automne dernier dénote un changement de génération. Les jeunes écrivains semblent avoir pris la relève. En témoigne le succès du Romain Niccolò Ammaniti, dont le roman Anna a été salué par la critique comme son œuvre de maturité. L’auteur y imagine un virus qui décime les adultes et laisse les enfants de la planète en charge de reconstruire le monde.

Autre surprise de la dernière rentrée littéraire, Zerocalcare, dont le roman graphique « L’annuaire téléphonique des engagements » arrive à la troisième place. Comme Ammaniti, ce jeune dessinateur de 32 ans s’inspire toujours d’événements anodins de sa vie et repousse les limites du réel jusqu’à basculer, aux moments les plus inattendus, dans la science-fiction et le thriller.

Enfin, signe d’une rupture des schémas classiques dans la péninsule, les ouvrages écrits par des femmes sont majoritaires parmi les bestsellers. Auteure consacrée, la mystérieuse Elena Ferrante, qui cache toujours son identité, triomphe depuis de nombreux mois avec L’Amie prodigieuse, premier volume d’une trilogie sur la longue amitié entre deux femmes issues des bas-fonds de Naples. Dans cet ouvrage, l’auteure a révélé deux éléments de sa biographie : le fait d’être née à Naples et celui d’avoir choisi l’anonymat par passion pour Jane Austen, qui signait ses livres de cette seule indication : « Par une femme. »

Quant à l’Américaine Anna Todd, 26 ans, elle occupe les sixième et neuvième places avec les deux tomes de sa saga érotico-romantique, After. Todd n’était, il y a quelques mois, qu’une lectrice de Wattpad, un site américain de partage d’histoires publiées en feuilletons. C’est après avoir proposé ses récits sur ce forum qu’elle est devenue en quelques semaines un véritable phénomène mondial.

Seule constante du palmarès publié par La Stampa : le goût du lectorat pour les thrillers et les romans de gare, que rappelle les succès de La Fille du train, par la Britannique Paula Hawkins, et du recueil de nouvelles policières Sei casi per Petra Delicado, de l’Espagnole Alicia Giménez Bartlett.

En dehors de Stephen King et du phénomène Anna Todd, les Américains sont assez peu représentés. Un fait qui contraste suffisamment avec la tendance des dernières années pour être souligné. Il semble que les Italiens leur préfèrent à présent les auteurs européens, comme les Scandinaves, avec le quatrième opus de Millénium, et les Latins, à l’instar de Giménez Bartlett ou du jeune Pedro Chagas Freitas, qui reproduit en Italie le succès obtenu au Portugal avec son « Je promets de me tromper », un roman d’amour plébiscité par les lecteurs, à défaut de l’être par les critiques.