La France de Simon Leys

« Étranger, mais francophone, chaque fois que je passe en France, je me sens chez moi. C’est seulement quand il est question de Malraux que l’évidence me frappe : décidément, je ne suis pas de la paroisse. » L’auteur de ces lignes, Simon Leys (nom de plume de Pierre Ryckmans), décédé au mois d’août 2014, était né en Belgique. Après quelques années à Taïwan, Singapour et Hongkong, il a vécu toute sa vie en Australie. Il écrivait en français et en anglais. Sinologue, spécialiste de la peinture chinoise, il est surtout célèbre pour avoir exposé et dénoncé, au début des années 1970, le caractère impitoyablement totalitaire du régime de Mao Zedong.

Leys était aussi un excellent connaisseur des littératures d’expression française et anglaise : dans les collections d’essais (1) qu’il a publiés en plus de ses livres sur la culture chinoise et la Chine contemporaine (2), on trouve des pages d’une grande sagacité sur George Orwell, G. K. Chesterton, Evelyn Waugh, D. H. Lawrence, Joseph Conrad ainsi que des figures de la littérature francophone comme Balzac, Hugo, Gide, Simenon, Michaux, Victor Segalen ou le prince de Ligne. En lisant l’ouvrage posthume Quand vous viendrez me voir aux antipodes, sélection d’extraits de lettres adressées par Leys, épistolier prolifique et brillant, à son ami Pierre Boncenne, on découvre que les littératures espagnole, latino-américaine et russe lui étaient également familières. L’ouvrage met aussi en lumière, à côté de son singulier rapport amoureux avec la langue française, le regard original et critique que sa position excentrée dans le monde francophone et à l’intersection plusieurs cultures l’a conduit à jeter sur la France et la littérature de ce pays.

 

Tout en reconnaissant qu’André Malraux avait à l’évidence du génie (« Mais le génie de quoi, exactement ? On ne sait pas trop », ajoutait-il aussitôt), Leys s’étonnait de l’incapacité du public français à entériner le jugement de ces critiques étrangers qui « de Koestler à Nabokov [ont] passé un bon demi-siècle à traiter Malraux de phoney – de charlatan ». Une autre figure emblématique de la littérature française du XXe siècle dont la réputation le laissait perplexe était André Gide. « Plus je lis du Gide et sur Gide, confiait-il à Pierre Boncenne, moins j’y vois clair », avouant qu’il se demandait « sur quoi reposait [son] crédit (qui fut colossal) ». Au moment où il s’exprimait de la sorte, Leys était occupé à rédiger un long texte sur Gide, recension d’une biographie en anglais qui a fini par prendre la forme d’un abécédaire. On y trouve sur la vie et la personnalité de l’auteur des Faux-monnayeurs, son œuvre et ses rapports avec son entourage une série d’observations extrêmement bien documentées, quelquefois admiratives, le plus souvent sévères, parfois franchement cruelles, mais toujours saisissantes d’intelligence.

De manière générale, Simon Leys déplorait la propension des Français à aduler leurs écrivains illustres (3) : « Ils les prennent pour guides, ils les consultent sur tous les problèmes, et quand ces oracles se trompent – ce qui leur arrive souvent – on leur accorde cette immunité dont normalement seuls jouissent les petits enfants et les simples d’esprit. » C’est à propos de Sartre qu’il faisait cette réflexion, à ses yeux un homme au génie éclatant qu’on continuera à lire « comme on lit Céline », mais en même temps un « vieil adolescent irresponsable et hurluberlu ».

La même remarque s’appliquait dans son esprit à tous ces intellectuels français qui, des membres du groupe Tel Quel à Roland Barthes, se sont aveuglés au sujet de la Chine de Mao, avec cette même remarquable obstination à ne pas voir l’évidence dont leurs aînés avaient déjà fait preuve au sujet de l’URSS de Staline. Dans le pays « qui a produit Rabelais et Hugo, Montaigne et Pascal, Stendhal et Baudelaire » n’hésitera-t-il pas à écrire à ce propos, « certains intellectuels ont […] battu un record mondial de stupidité ».

Au moment de leur parution, les ouvrages de Leys sur la Chine communiste ont de fait été ignorés ou fortement critiqués par l’intelligentsia française. Seuls René Étiemble, Claude Roy et quelques rares commentateurs les ont défendus. Parmi ceux qui en ont fait l’éloge figurait Jean-François Revel, avec qui Leys nouera une amitié durable et dont il salue dans ses lettres l’« intelligence puissante et juste [et] le salubre sens du comique », ne lui reprochant qu’un peu trop d’indulgence à l’égard de la société américaine, de placer Zola au-dessus de Balzac et, dans son livre Sur Proust, de contester la thèse de ce dernier selon laquelle « le moi-qui-dîne-en-ville et le moi-qui-écrit sont différents ».

Leys stigmatisait aussi volontiers l’horizon intellectuel limité des Français. « En France, se plaignait-il dans son éblouissant petit livre sur Orwell, [celui-ci] demeure sinon inconnu, du moins largement incompris. Est-ce seulement un effet de l’incurable provincialisme culturel de ce pays ? » Dans un article sur Henri Michaux, il cite à ce propos une réflexion faite par Borges au sujet du poète d’origine belge : « Un écrivain né dans un grand pays court le risque de présupposer que la culture de sa patrie lui suffit. Paradoxalement, c’est lui qui tend ainsi à être provincial. » Dans une interview donnée au Figaro, il s’exprimera lui-même en ce sens : « Si vous vivez à Paris, vous êtes tenté de croire que vous habitez au centre du monde, votre attention, votre information, vos préoccupations et curiosités risquent de devenir provinciales. Si, au contraire, vous vivez dans une province reculée, en Australie, disons […], la conscience aiguë de votre marginalité stimule votre désir de rester au courant de tout ce qui se passe, se dit, se publie partout ailleurs. »

La curiosité ne suffit toutefois pas. La compréhension d’autres cultures requiert un effort d’attention. Victor Segalen, note Leys dans l’un des textes qu’il lui a consacrés, pourtant grand voyageur et inventeur de l’exotisme (4), est resté fermé à la réalité chinoise : « Mélomane [il] demeura sourd à la musique chinoise ; poète, il ignora la poésie chinoise ; esthète, il ne regarda pas la peinture chinoise ; vivant en Chine à un moment particulièrement dramatique de son histoire, il ne comprit rien aux événements qui se déroulaient sous ses yeux. »

 

La combinaison du « regard éloigné » de Leys et de sa connaissance intime de la littérature française lui permet de formuler sur les écrivains du pays des observations très pertinentes. Deux des plus grands d’entre eux, fait-il ainsi remarquer, échappent complètement au moule français classique. Le premier est Balzac, prodigieux créateur de personnages, aussi inventif que Shakespeare et Dickens, mais qui écrivait dans une langue baroque et sauvage souvent entachée de clichés et pleine d’images saugrenues. Le second est Victor Hugo : « Le plus fameux de tous les écrivains français est aussi celui qui offense le plus agressivement le goût français. Le génie de ce pays vise essentiellement à la mesure, à la clarté et à la perfection. Or Hugo est excessif, brumeux et déséquilibré. Dans une tradition qui prise par-dessus tout l’ordre, l’harmonie et le sens des proportions, Hugo est venu planter la tente bariolée de son musée ambulant des horreurs : un cirque de cauchemar […] sur une toile de fond d’égouts, de ruines gothiques, de nuits de tempête, d’incendies, de raz-de-marée et de naufrages. »

Sa familiarité avec le monde anglo-saxon aide par ailleurs souvent Leys à identifier par contraste les particularités de l’histoire et de la culture françaises. Parce qu’il était marin amateur et un grand amoureux de la mer, il a entrepris de composer une anthologie de textes littéraires qui se voulait l’équivalent en français de l’Oxford Book of the Sea. Dans l’introduction, il attire l’attention sur le fait suivant : « À la différence de l’Angleterre, dont la langue et la civilisation sont intimement liées à la mer (pour des raisons géographiques et historiques bien évidentes), la France, dont les entreprises maritimes ne furent pourtant guère moins considérables, n’a pas vraiment réussi à en intégrer la mémoire dans sa culture. C’est que la France des marins fut avant tout une France provinciale – celle des Flamands, des Normands, des Bretons, des Gascons, des Basques et des Provençaux. » La mer, s’empressait-il toutefois d’ajouter, n’a cependant jamais cessé d’inspirer des écrivains français.

 

Enfin il y a la langue. À plusieurs endroits de sa correspondance, Simon Leys exprime son émerveillement pour la langue française et son admiration pour ceux qui savent en user avec un art immense, comme Jacques Chardonne : « Vis-à-vis de Chardonne mes sentiments sont partagés : ses vues politiques me sont antipathiques, il a des opinions médiocres, parfois odieuses. Mais son jugement littéraire est superbe de justesse et de justice. C’est un incomparable critique […]. Et sa langue est une merveille. » En ouvrant par hasard un de ses livres, écrit-il, « j’ai fait la découverte bouleversante de la beauté de la prose française : clarté, concision, naturel. » Chardonne lui apparaît faire partie de ces écrivains qui sont indéfectiblement liés à une seule langue et une seule culture, comme l’était aussi François Mauriac : « Chaque fois que je relis Mauriac […] je suis frappé de deux choses : 1) le caractère étroitement et provincialement français de sa culture (il connaît merveilleusement ses auteurs : de la façon la plus intime, la plus vivante, mais ses auteurs sont exclusivement français) […] 2) La prodigieuse musique de sa langue : il a une manière magique de manier le français. […] J’ai l’impression qu’il doit y avoir un lien entre ces deux traits. » Pour la langue anglaise, un équivalent serait le poète Philip Larkin, qui déclarait sans ambages que, pour lui, les langues étrangères ne comptaient pas. Dans un texte très fouillé sur la traduction littéraire, une activité qu’il a abondamment pratiquée (5), Leys oppose à cette catégorie d’écrivains un groupe rassemblant des auteurs « que les langues étrangères inspirent, stimulent et fascinent », bilingues (Samuel Beckett, Julien Green) ou qui ont fait le choix de s’exprimer dans un autre idiome que leur langue maternelle : Conrad, Cioran, Nabokov ou Michaux, qui a été éduqué en flamand et élevé dans un environnement où l’on parlait le dialecte wallon. (6)

 

Simon Leys était lui-même parfaitement bilingue. « Leys est peut-être unique en ce que sa prose en anglais n’est pas moins étincelante qu’en français », écrivait Ian Buruma dans sa recension de la compilation d’essais de Leys en langue anglaise The Hall of Uselessness. S’il se plaint dans plusieurs de ses lettres de l’envahissement de sa prose par des belgicismes et des anglicismes, la vérité est en effet qu’il écrivait un français d’une grande pureté et d’une constante élégance. Jean-François Revel a justement souligné son « rare talent d’écrivain » et François Bott son « français impeccable ». Le talent littéraire de Simon Leys éclate dans Les Naufragés du Batavia, récit du naufrage, au XVIIe siècle, d’un navire de commerce hollandais sur un archipel situé au large de l’Australie, et de la façon dont les survivants tombèrent sous la coupe d’un membre de l’équipage psychopathe et sanguinaire. Durant des années, Leys avait accumulé de la documentation et des notes sur cette histoire. Pris de court par la publication du livre de Mike Dash sur le sujet, tout en invitant vivement ses lecteurs à lire cet ouvrage, il tint à proposer malgré tout sa propre version des terribles événements. Quatre fois plus court que celui, très détaillé, de l’historien anglais, son récit est saisissant de puissance dramatique et de précision, du fait notamment de sa parfaite maîtrise du vocabulaire de la mer.

La perfection classique du français de Simon Leys fait aussi le charme de ses essais politiques, ainsi qu’en témoigne ce portrait de Zhou Enlai, qu’on pourrait croire tiré, n’était le sujet, des Mémoires de Saint-Simon ou des souvenirs d’Alexis de Tocqueville : « Seul parmi les dirigeants maoïstes, Zhou Enlai avait une élégance d’Ancien Régime, du charme, de l’esprit et du style. Il fut certainement l’un des plus brillants comédiens de notre siècle. Il avait un talent pour proférer des mensonges énormes avec une angélique suavité. Eût-il jamais été dans la pénible obligation de vous planter un poignard dans le dos, il se serait acquitté de cette tâche avec tant de gentillesse que vous vous seriez encore senti obligé de l’en remercier. […] Son activité publique n’était encore qu’une sinécure par comparaison avec l’activité secrète – bien plus intense, absorbante et décisive – qu’il poursuivait de façon ininterrompue dans les coulisses ténébreuses de la politique intérieure du Parti. […] Il s’agissait constamment d’éliminer des rivaux dans l’impitoyable lutte pour le pouvoir, d’éviter des embûches, de désamorcer des conspirations meurtrières ourdies contre lui par de vieux camarades. »

Les réflexions sur la France et la langue française qui émaillent les livres de Simon Leys ne forment qu’un des fils conducteurs possibles pour leur lecture. Un autre thème récurrent sous sa plume est le rôle fondamental joué en art, dans la vie et en politique par l’imagination. Il est bien mis en évidence par Pierre Boncenne dans son essai biographique Le Parapluie de Simon Leys. Françoise Sagan a un jour affirmé qu’à ses yeux la vertu cardinale était l’imagination. Voilà une déclaration que Leys aurait pu reprendre à son compte. Ce qui permet aux grands artistes et écrivains de créer, fait-il remarquer en conclusion de son essai sur Balzac, ce n’est pas l’intelligence, ni même la sensibilité (« bien des gens peuvent “ressentir” les choses avec une extrême acuité sans être pour autant capables de les exprimer »), c’est l’imagination. Bien avant Léonard de Vinci, les peintres chinois savaient que leur art était « cosa mentale ». Et l’imagination est à la base de la lucidité en politique. George Orwell n’avait peut-être pas le talent nécessaire pour inventer des personnages de roman psychologique. Mais son « imagination sociologique » lui a permis d’extrapoler à partir d’éléments fragmentaires « la réalité massive, complète, cohérente et véridique » du totalitarisme soviétique que beaucoup d’Occidentaux ne voyaient pas, « faute d’imagination ». À de nombreuses reprises, Leys rappellera à cet égard que pour écrire ses essais sur la Chine maoïste, il n’avait pas disposé de plus d’informations que les autres observateurs et commentateurs des affaires chinoises, et ne s’était appuyé que sur ce que la presse internationale et celle du régime rapportaient de son fonctionnement.

Une autre idée au cœur des livres de Simon Leys a été bien identifiée par Ian Buruma. C’est que « l’art, l’éthique et ce qui concerne la spiritualité, y compris la foi religieuse, proviennent d’une même place centrale ». Leys avait une profonde foi catholique dont il est impossible de faire abstraction. Beaucoup parmi les écrivains auxquels il fait constamment référence (Pascal, Chesterton, Waugh, Graham Greene, C. S Lewis, Bernanos, Hilaire Belloc, Simone Weil) étaient catholiques, voire des ecclésiastiques comme saint Augustin ou le cardinal Newman. Un de ses auteurs de chevet était toutefois Emil Cioran, non-croyant habité par l’angoisse métaphysique, et jamais il n’a cessé de témoigner d’un intérêt prononcé pour la spiritualité asiatique. Par-delà la foi dont il avait hérité et par l’intermédiaire de laquelle elle se présentait à lui, l’objet de sa constante réflexion était donc en vérité la dimension spirituelle de l’existence.

À côté de cela, Simon Leys était un écrivain très drôle maniant l’ironie et le sarcasme avec brio, et un esprit original qui abordait volontiers l’histoire littéraire sous un angle insolite et de manière oblique, en traitant de sujets comme les rapports des écrivains avec l’argent, les ouvertures (incipit) des grands romans, ou ces « blancs » dans le récit qui en disent plus long que des pages entières : transitions brutales qui laissent libre champ à l’imagination comme celle qui contraint le lecteur, dans Le Rouge et le Noir, à reconstituer mentalement ce qui s’est passé dans la chambre de Mme de Rénal après que Julien Sorel s’y fut introduit, ou ce brusque changement de vitesse dont Proust disait qu’il était « la chose la plus belle de L’Éducation sentimentale », qui fait passer du ponctuel « Et Frédéric, béant, reconnut Sénécal » à l’évocation panoramique d’années entières de vie (« Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, etc. »).

 

Dans son récent Dictionnaire amoureux de la Belgique, Jean-Baptiste Baronian affirme à propos du petit livre de Leys Les Idées des autres, un florilège de citations, qu’il pourrait bien être paradoxalement son ouvrage le plus personnel. Il y a du vrai dans cette affirmation, cette collection tirant aux dires même de l’auteur son unité interne « de la personnalité et des goûts du compilateur lui-même, dont [elle] présente une sorte de miroir ». Mais le superlatif est de trop. Davantage encore que dans cet ouvrage, c’est dans sa correspondance avec Pierre Boncenne que Simon Leys se révèle de la façon la plus complète, dans la cohérence de ses idées, ses convictions, ses goûts, ses passions et son caractère. Ceux qui le connaissaient déjà l’y retrouveront avec enchantement. Ceux qui ignoraient son existence le découvriront avec surprise et ravissement, et on comprend aisément pourquoi : Simon Leys ne se sentait peut-être pas appartenir à la paroisse de France, mais il peut sans conteste être compté au nombre des plus brillants esprits et fins stylistes qui se sont exprimés en français.

 

Cet article a été rédigé pour Books.

La Russie à l’estomac

Une étrange relation s’est nouée entre Bourmistrov, un ex-détenu devenu homme d’affaires véreux, et Olga, une jeune violoniste qui vient d’intégrer un conservatoire de musique de Moscou. Tous les premiers lundis du mois, ils se retrouvent dans un appartement où cet homme terne au crâne dégarni regarde la jeune femme manger, contre une forte rétribution. Au fil des années, leurs lieux de rencontre deviennent de plus en plus luxueux, alors que la nourriture d’Olga devient, elle, de plus en plus moulinée, avant de disparaître tout à fait, amenant la jeune femme à mimer les repas.

Publiée en Russie en 2001, la nouvelle « Soupe de cheval », de Vladimir Sorokine, faisait à l’origine partie d’un recueil de treize textes sur le thème de la nourriture, intitulé Le Banquet en référence au dialogue de Platon. « Tout comme l’éros, l’alimentation est peu présente dans la littérature russe. L’acte de défécation, comme le plaisir de manger, n’a quasiment jamais été décrit », explique, sur le site du galeriste Marat Guelman, ce romancier qui s’est forgé dans son pays une réputation d’auteur subversif. Dans ce recueil, la nourriture apparaît sous ses aspects parfois les plus extrêmes, comme dans la nouvelle la plus controversée, « Nastia », où une mère et un père se délectent du cadavre rôti de leur fille le jour de sa majorité.

« Soupe de cheval » est a contrario « l’un des textes les plus lyriques de Sorokine », relève Nikita Elisseïev dans la revue Novy Mir. C’est également une nouvelle érotique, souligne pour sa part Alla Latynina dans la Litteratournaïa Gazeta : « Le protagoniste atteint l’extase sexuelle à la vue de cette femme en train de mastiquer. »

Ancré dans une période historique bien définie, le texte possède aussi une dimension politique. Avec pour point de départ l’année 1980, « la narration progresse à travers le zastoï [la stagnation sous Brejnev], puis la perestroïka, pour s’achever à la fin des années 1990 », relève Elisseïev. Une façon pour Sorokine d’évoquer la conversion brutale du pays au capitalisme et la mainmise de la mafia sur la société russe. La nouvelle « relate la façon dont le socialisme en décomposition a donné naissance au capitalisme sauvage et mafieux ; elle montre aussi le lien paradoxal entre les “nouveaux russes” et les “nouveaux intellectuels” », ajoute le critique.

Par le filtre de l’allégorie, Sorokine porte un regard inquisiteur sur les travers et les traumas de l’homme soviétique et post-soviétique, séduit par les promesses du consumérisme. « L’écrivain a discerné, dans le culte de la gloutonnerie qui s’est emparé du pays tout entier, une névrose de l’affamé d’hier », écrit ainsi Anton Doline dans le magazine Séance.

À questions idiotes, réponses scientifiques

De quelle hauteur faudrait-il laisser tomber un steak pour qu’il soit cuit en arrivant au sol ? Qu’arriverait-il à la Terre si le Soleil s’éteignait brusquement ? Quand Facebook contiendra-t-il plus de profils de personnes décédées que de vivantes ? Dans Et si…, Randall Munroe applique à ces questions saugrenues mais passionnantes (et à une bonne cinquantaine d’autres) le traitement scientifique qu’elles méritent. Le résultat est un ouvrage de vulgarisation « constamment passionnant et divertissant », selon Steven Poole, du Wall Street Journal. Diplômé de physique, ancien conseiller en robotique pour la Nasa, Munroe est aussi l’auteur d’une bande dessinée en ligne très populaire, xkcd.com. Un webcomic au graphisme minimaliste, qui mêle joyeusement élucubrations scientifiques, questions existentielles et références à la culture geek. Depuis 2012, le site comporte une rubrique intitulée « What if ? » (« Et si ? »), où l’auteur s’amuse à répondre en images aux questions loufoques que lui adressent ses lecteurs. C’est là que Munroe a allègrement puisé la riche matière de son livre, y ajoutant de nombreuses requêtes inédites. Le lecteur découvre ainsi ce qu’il risque en plongeant dans une piscine où sont entreposés des déchets nucléaires (pas grand-chose, à condition de rester à une certaine distance des fûts), combien de Lego seraient nécessaires pour construire un pont entre Londres et New York (au minimum 350 millions, mais il n’est pas sûr que l’édifice tienne) ou ce qui se passerait si tous les êtres humains, rassemblés au même endroit, sautaient en l’air et retombaient au sol en même temps (rien). Sans oublier cette pépite destinée aux fans de Star Wars : quelle puissance Yoda déploie-t-il pour faire léviter le vaisseau de Luke Skywalker ? Réponse : 19,2 kilowatts, de quoi « alimenter en électricité un pâté de maisons ». « Je suis jaloux que Randall ait considéré avant moi ce problème passionnant. La question est géniale et sa réponse excellente », s’amuse le blogueur scientifique Rhett Allain sur le site de Wired. Si Munroe épargne à ses lecteurs les calculs compliqués qui lui permettent de parvenir à ses résultats, il nous fait suivre pas à pas sa démonstration et formule clairement les hypothèses dont il part. Les conclusions, elles, sont tour à tour drôles, effrayantes ou poétiques : chacune, écrit Steven Poole, « nous apprend quelque chose de surprenant sur la fragilité de la vie humaine, la variété déconcertante des outils intellectuels dont l’homme s’est doté, et le caractère tout simplement incroyable de notre univers ».

Les secrets de l’armée suisse

Une vache tuée d’un coup de bazooka. Des conducteurs bloqués sur une autoroute le temps qu’un avion surgi du brouillard atterrisse puis se réfugie « comme une langouste, sous un rocher ». Des quadragénaires replets tirés de leur chalet pour crapahuter dans les alpages. Autant de victimes collatérales des manœuvres de l’armée suisse, décrites dans ce livre non seulement 100 % américain, en dépit de son titre, mais qui constitue même l’un des grands exemples de ce journalisme long format (long form non-fiction) devenu outre-Atlantique un genre littéraire à part entière, et dont John McPhee est l’un des pères fondateurs.

Cet écrivain journaliste, grande plume du New Yorker et prix Pulitzer, s’est ici posé une curieuse question : comment la Suisse, petit pays planté au beau milieu de l’Europe tumultueuse, a-t-elle pu pendant (presque) cinq siècles conserver (presque) intacts et sa fameuse neutralité et son territoire ? Réponse : « La Suisse, n’est pas un pays qui a une armée mais une armée qui a un pays. » Une armée, donc, en symbiose totale avec la population et la géographie d’une contrée où les montagnes sont truffées de bunkers, de dépôts de munitions et de tunnels susceptibles d’héberger confortablement tous les habitants d’une ville. Une armée inexpugnable, prête à défendre jusqu’à ses glaciers, notamment cette fameuse « place de la Concorde suisse » qui contrôle l’accès à plusieurs vallées du côté de Zermatt. Et la Confédération ne craint même pas la bombe atomique : presque tous les bâtiments sont munis d’abris pressurisés à 1 bar – ce qui est suffisant, en principe, sauf si la bombe tombe à moins de 2 kilomètres.

Le prix de cette neutralité surarmée est néanmoins assez lourd. À chaque moment, un citoyen suisse mobilisable sur dix est dans l’armée ; il lui consacre en moyenne 10 % de son temps chaque année, voire bien plus s’il est militairement ambitieux. Ces jours de « service militaire » sont pris sur le temps de travail, avec l’assentiment des employeurs, qui y trouvent, il est vrai, quelques compensations. L’armée suisse est en effet non seulement le creuset d’un vigoureux patriotisme, mais c’est aussi un club où se forgent ces liens virils régulièrement réactivés qui forment l’ossature secrète de la nation. Elle fonctionne aussi comme un puissant outil de sélection : les éléments que l’armée rejette ou marginalise (tel Einstein, relégué comme les volontaires féminines à d’obscures fonctions administratives) auront du mal – en principe – à percer ailleurs. C’est enfin le cadre où s’échangent et se complètent compétences professionnelles et militaires sous l’œil avide des grands patrons, eux-mêmes en général au sommet de la hiérarchie militaire, qui recrutent ainsi des chimistes formés à la lutte nucléaire ou des pilotes de ligne entraînés au combat aérien. Sans oublier qu’en cas d’alerte tous ces « réservistes », mobilisés en un clin d’œil, se rueront hors de chez eux, en uniforme, avec armes et munitions (stockées à domicile, les balles dans des boîtes scellées), pour combattre sur un terrain qu’ils connaissent jusqu’au moindre sapin, avec un professionnalisme hérité des mercenaires suisses et déjà salué par Napoléon. Non, cette armée – qui a servi de modèle à Tsahal, et que n’osèrent affronter ni Hitler ni Staline (qui détestait la Suisse et voulait la rayer de la carte) – n’est pas à prendre à la rigolade.

Quoique… Pour sa chance et la nôtre, c’est dans la « section du Renseignement » d’un bataillon, vaudois qui plus est, que John McPhee a été affecté à sa demande pour son embedment (comme on dit depuis la guerre d’Irak à propos de journalistes incorporés dans des unités combattantes). Or les Vaudois, parmi lesquels de nombreux viticulteurs, ne sont pas les guerriers les plus motivés : « Pourquoi se battre, nous les Romands, quand il y a déjà tellement de Suisses allemands qui ne demandent que ça ? » Quant au « Renseignement », c’est un peu le refuge des fumistes – pardon, « des esprits créatifs et sournois, deux qualités utiles en cas de guerre », comme dit « l’un des loustics » affectés à cette unité.

Des loustics auprès desquels John McPhee a vécu et puisé une série de commentaires irrévérencieux (« Ce n’est pas obligatoire d’être idiot pour être capitaine, mais ça aide ») et de scènes désopilantes. Comme lorsque des soldats s’évadent d’un abri par la trappe d’aération ; ou lorsque, réfugiés au bistrot, ils meuglent dans la radio pour faire croire qu’ils sont en bivouac dans un alpage. À ces loustics, nous sommes redevables d’une vision transversale et désacralisée de l’armée suisse, « à l’opposé des officiers élégants et patriciens, directeurs de banque à Genève, aux uniformes sur mesure et qui se font servir au mess les plats des restaurants qu’ils fréquentent dans la vie civile », écrit John Steinberg dans The New York Times. Une vision qui pulvérise en plus, aussi sûrement qu’une vache peut l’être au bazooka, quelques clichés bien ancrés – et notamment celui d’une Suisse synonyme d’ennui.

 

 

Yiyun Li : « Le passé ne meurt jamais »

Yiyun Li est née en 1972 et a grandi à Pékin avant de s’installer aux États-Unis en 1996 pour poursuivre ses études en immunologie à l’université de l’Iowa. Elle décide vite de suivre le prestigieux programme d’écriture de l’université et commence à écrire, en anglais. Elle est l’auteure de nombreuses nouvelles, dont un recueil, Un millier d’années de bonnes prières, est disponible en français (Belfond, 2011). On peut lire également son précédent roman, Un beau jour de printemps (Belfond, 2010).

 

Dans Plus doux que la solitude, vous racontez l’histoire de trois amis au destin brisé par le mystérieux empoisonnement de l’une des leurs, Shaoai, peu après Tian’anmen. Avez-vous sciemment situé votre intrigue avant l’émergence de la Chine comme superpuissance ?

Oui. Les héros de ce roman ont exactement mon âge. Je voulais écrire sur ce qu’a vécu ma génération, de 1989 à aujourd’hui. Les trois personnages du livre ne parlent jamais de Tian’anmen : c’est symptomatique. Il existe un vrai déni de ce passé chez la plupart des Chinois de mon âge, alors même qu’il est encore très présent. Ils refusent d’admettre combien cela a marqué leur vie, individuellement et collectivement.

 

Est-ce ce déni qui définit votre génération par rapport aux précédentes ?

Le rapport que nous entretenons avec l’histoire est en effet totalement différent. La génération de mes parents est encore très attachée au passé, alors que la plupart des personnes de mon âge s’intéressent uniquement à la Chine d’aujourd’hui : ils ne parlent que du pays « heureux », riche et puissant qu’elle est devenue. Mes contemporains ont ouvert une brèche et les générations suivantes s’y sont engouffrées, jusqu’à l’oubli quasi total du passé que l’on constate chez les jeunes à présent. Comme le dit le personnage de Boyang dans Plus doux que la solitude : « Pour Coco et ses amis, les événements d’il y a vingt ans sont aussi éloignés que ceux qui se sont déroulés deux cents ou deux mille ans auparavant. » Cela semble effarant, mais c’est vrai. Si vous allez en Chine, vous serez sidérée de voir la piètre connaissance que les adolescents ont de l’histoire. La plupart n’ont aucune idée de ce qui s’est passé en 1989.

 

Comment expliquez-vous cette rupture dans la relation au passé ?

À l’époque de mes parents, les Chinois étaient encore privés de mobilité. Jusqu’à récemment, vous ne pouviez pas bouger du lieu de résidence auquel vous étiez assigné. Tout le système reposait sur un registre national, et un habitant de telle ville ne pouvait partir vivre dans une autre. Ce droit de résidence était soumis à la condition de travailler là. Cette génération ne connaissait donc aucun ailleurs. La mienne a été la première à pouvoir quitter la Chine. Cette mobilité change tout : puisque vous pouvez partir, vous pouvez choisir, vous pouvez refuser certaines choses.

 

Pourquoi le poids du passé est-il l’un des thèmes profonds de votre œuvre, en contradiction avec l’attitude de vos contemporains ?

Parce que je reste, moi, convaincue que le passé ne meurt jamais. Et cela vaut aussi bien au niveau collectif qu’au niveau individuel. Vous ne pouvez pas effacer le passé, quand bien même vous faites tout pour cela, car on ne peut pas fuir ce que l’on est. Je suis fascinée par la façon dont les gens changent sans changer au fil de la vie. Pour moi, écrire de la fiction, c’est écrire sur le temps. Le temps est une suite de situations, de moments individuels où des choses se produisent. En soi, aucune de ces situations n’est une histoire. Ça ne le devient qu’à partir du moment où cette succession de situations est intégrée dans une chronologie.
J’ai une amie à qui je disais un jour en discutant : « Les gens changent ! » Elle a eu cette réponse extraordinaire : « Non, les gens ne changent jamais, ils deviennent juste un peu plus eux-mêmes à chaque instant. »

 

Enfant, vous avez assisté avec le reste de votre classe à une séance d’autocritique publique, au cours de laquelle vous deviez crier des slogans aux accusés. Cet événement vous a-t-il marquée ?

Cela m’a laissé une impression indélébile. J’étais petite et, ni ce jour-là ni aucun de ceux qui ont suivi, on ne m’a expliqué ce qui se passait. Nos professeurs, les gens qui nous entouraient, plaisantaient et riaient, alors même que les accusés allaient bientôt partir pour le peloton d’exécution. Toute mon écriture est, en un sens, la tentative désespérée de comprendre cela, d’explorer les diverses façons qu’a un être humain de réagir à une telle scène de barbarie.

 

Dans votre essai intitulé « En quoi cela me concerne ? » (1), vous écrivez : « Je veux m’immiscer dans l’histoire, inventer à mon gré, broder sans fin sur la légende. » L’écriture est-elle pour vous un moyen de revisiter l’histoire ?

Je fais une différence entre situations et histoire. L’histoire que vous trouvez dans les journaux ou les manuels scolaires n’est à mon sens qu’une suite de situations chronologiquement ordonnées. Elles sont simplifiées. Cette histoire-là, qu’on nous transmet, s’écrit à coups de dents, en tronçonnant des morceaux de réalité. À mon sens, le travail du romancier consiste à contester cela. Pour moi, la fiction est le meilleur outil pour interroger l’histoire qu’on nous enseigne. Parce qu’elle met l’humain au centre. La littérature permet de faire de l’histoire au plus près des gens qui l’ont vécue.

 

Est-ce pour cela que vos romans s’inspirent de faits réels ?

Le personnage de Shaoai est en effet tiré de l’histoire de Zhu Ling, une étudiante de Pékin empoisonnée au thallium en 1995. Quant à Un beau jour de printemps, il portait sur l’histoire vraie d’une fille du Hunan que son petit ami a dénoncée aux autorités en 1968 parce qu’elle avait émis des doutes à propos de la Révolution culturelle, et qui fut exécutée dans un stade municipal bondé. Ce sont deux faits divers qui ont marqué ma génération et font partie de la mémoire collective. Mais ce n’est pas l’horreur du crime ou le mystère entourant le coupable qui m’ont intéressée dans ces affaires ; c’est ce qu’avaient dû vivre les personnes impliquées. J’écris parce que je me sens concernée par la vie de ces gens. Je veux que ces anonymes importent aux lecteurs.

 

Toutes vos intrigues montrent que même la personne la plus innocente est capable du pire, dans certaines circonstances.

Oui, je pense que nous portons tous en nous la capacité de faire le mal. Selon la vie qui est la nôtre et les situations que nous aurons à traverser, nous la mettrons ou non en œuvre, intentionnellement ou pas. Mais nous sommes tous capables de la pire cruauté.

 

Êtes-vous un écrivain politique ?

C’est une question qu’on me pose tout le temps ! Et quand je réponds non (parce que c’est ce que je pense), tout le monde se récrie. En réalité, il faut se mettre d’accord sur ce qu’on appelle un écrivain « politique ». Je n’ai pas de programme et, en ce sens strict, je ne suis pas un écrivain politique : je ne suis ni communiste, ni capitaliste. Je ne véhicule pas des opinions. En revanche, mon obstination à écrire sur ce que je veux écrire est à mes yeux un acte politique. Après tout, l’engagement total envers mes personnages est, en un sens, politique. Je suis entièrement à leur service, je ne les utilise pas pour faire valoir mon propre point de vue : voilà ma manière d’être politiquement engagée en littérature.

 

Est-il possible d’écrire sur la Chine sans parler de politique ?

Non, bien sûr que non. C’est de là que vient tout le malentendu. L’histoire des cent dernières années a fait de la société chinoise une société très politisée. Ne pas évoquer le sujet quand vous écrivez sur ce pays, c’est comme écrire sur l’Europe des années 1940 sans parler de la Seconde Guerre mondiale. Tous les Chinois que j’ai pu connaître, tous les personnages que j’ai décrits, sont pris dans des enjeux ou des situations politiques. Personne n’y échappe.

 

Mais vos personnages semblent profondément résignés face à cela. Et, pour la rebelle Shaoai, c’est cette résignation qui facilite la tâche du régime. Est-ce votre sentiment ?

Shaoai appartient à la dernière génération des rêveurs. C’est une idéaliste. Mais les idéalistes se heurtent vite à la réalité. En l’occurrence, elle perd la vie pour avoir trop rêvé. Je suis entièrement d’accord quand elle affirme que la résignation du peuple a permis au régime de faire tout ce qu’il a fait. Sauf qu’elle n’y peut rien. Il n’appartient pas aux rêveurs de changer le monde. C’est le monde qui les change.

 

« Nous avons accepté que le régime conduise nos vies », écriviez-vous dans Un beau jour de printemps.

C’est ce que je pense. Un proverbe chinois dit qu’« il faut juste manger la pierre ». Autrement dit, tout sacrifice est inutile : vous serez brisé. En Chine, la passivité est une valeur solidement enracinée. Face à une roche, il ne sert à rien de se battre, il faut savoir rester en sécurité.

 

Plus doux que la solitude décrit la tourmente des âmes, comme pour suggérer combien le totalitarisme s’infiltre dans les esprits…

Je crois que ce qui est arrivé à ces trois adolescents aurait tout aussi bien pu arriver en France ou aux États-Unis. En revanche, ils ne seraient jamais à ce point enfermés dans la solitude s’ils avaient vécu ailleurs. Ces personnages sont imprégnés par les attitudes de la société chinoise de l’époque. En particulier Moran, à qui sa mère répétait sans cesse de ne jamais rien dire, de ne surtout pas parler politique. En Chine, le silence est un instinct de survie. Mes héros sont des créatures de leur temps, dont les choix sont déterminés par le contexte historique.

 

Ce totalitarisme intériorisé dans l’esprit des individus a-t-il à voir avec un autre thème central de votre œuvre, le manque d’espace des habitations chinoises et le manque d’intimité ?

J’ai grandi à Pékin, dans un appartement qui avait deux très petites chambres : mes parents dormaient dans l’une d’elles, et je partageais l’autre avec ma sœur et mon grand-père. Il n’y avait pas d’espace et, bien sûr, cette seule situation matérielle empêchait toute intimité. Mais il y a une autre raison à cela : le concept de vie privée n’appartient pas à la culture chinoise. Ma mère avait l’habitude de dire : « Si tu essaies de cacher quelque chose, c’est que tu as fait quelque chose de mal. » Vous devez être transparent aux autres, sinon, c’est que vous êtes fautif. On n’est pas loin du péché religieux. Cette interdiction de l’intimité, du for intérieur et, par extension, de la pensée elle-même, m’a toujours pesé. J’étais une enfant secrète, et ma mère ne le supportait pas. Elle me poursuivait : « Qu’est-ce que tu caches ? » Je ne cachais rien, j’essayais seulement d’être moi-même.

 

Mais il est impossible d’être transparent aux autres !

On ne peut l’être ni aux autres ni à soi-même. Vous savez, j’ai dû faire un an dans l’armée à la fin du lycée – c’était obligatoire –, et, s’il y a une chose que j’ai retenue de cette expérience, c’est que la seule façon d’avoir une vie privée est d’être totalement transparent en public. Faites ce que l’on attend de vous, dites ce qu’il faut dire, quand il faut le dire, et l’on vous fichera la paix. Paradoxalement, c’est ainsi que vous gagnerez un peu d’espace pour penser.

 

Vous êtes arrivée aux États-Unis en 1996, à 24 ans, pour poursuivre vos études. C’est là que vous avez commencé à écrire, en anglais. Pourquoi ne pas le faire dans votre langue maternelle ?

Je ne pourrais pas concevoir mes histoires en chinois. J’ai commencé à écrire aux États-Unis : l’anglais est ma langue maternelle d’écrivain. Si j’avais émigré en France, j’aurais sans doute commencé en français. J’aurais pu écrire dans toutes les langues, sauf le chinois. Je crois qu’il y a des histoires que vous ne pouvez pas raconter dans votre langue maternelle : dans une autre, c’est plus facile. Écrire dans cet idiome « étranger » ajoute une distance psychologique à la distance géographique que produit l’émigration. Je suis née à l’anglais déjà adulte : cela m’a permis de court-circuiter vingt-quatre ans de l’évolution que chacun d’entre nous vit dans sa langue maternelle. Autrement dit, ce langage-là n’était pas celui, plein d’affectivité, que l’on acquiert dès les premiers babillages du bébé. C’était, d’emblée, celui dont on se sert pour penser et parler d’idées. C’est un énorme avantage : cela rend ma prose plus claire et précise. Je dois peser chaque mot pour être certaine que ce que j’écris correspond bien à ce que je veux dire. Dans votre langue maternelle, l’écriture vous emporte parfois ; elle devient si facile, si fluide, que votre texte en ressort trop lisse. Rédiger en anglais, c’est mettre mon style sous pression. Cela lui donne une densité que je n’imagine pas obtenir en chinois.

 

Plus doux que la solitude introduit pour la première fois des personnages chinois immigrés aux États-Unis. Votre travail se centrera-t-il davantage sur votre pays d’adoption à l’avenir ?

Je le pense. Mais il ne s’agit pas nécessairement d’écrire sur l’expérience de l’immigration. Prenez les personnages de Moran et Ruyu : elles sont immigrées aux États-Unis mais n’ont rien à voir pour autant avec la condition des migrants telle que la décrit la littérature sur le sujet, où l’on montre des diplômés qui se retrouvent chauffeurs de taxi ou serveurs chez Dunkin’Donuts. Ruyu et Moran auraient très bien pu avoir une vie confortable aux États-Unis. Leur lutte n’est pas celle, habituelle, des immigrés en quête d’une place au soleil. La question qui se pose à elles n’est pas celle de l’argent ni du bonheur, mais celle du passé. Un sujet universel, qui ne concerne pas seulement les immigrés.

 

Pourquoi mettre en scène alors, dans les passages les plus drôles de votre livre, le choc entre les cultures chinoise et américaine ?

Les Américains sont des gens très curieux ! Je vis aux États-Unis depuis dix-neuf ans, mais je suis toujours aussi frappée par leur optimisme forcené. « Move on » : c’est leur expression préférée ! « Aller de l’avant » : le concept me trouble. Vers où, vers quoi ? En Chine, pays à l’histoire plurimillénaire, jamais personne n’aurait l’idée de vous dire qu’il suffit d’« aller de l’avant ». Les Américains sont profondément convaincus qu’il faut savoir mettre le passé de côté, oublier d’où l’on vient pour repartir de zéro. En tant que Chinoise, j’ai beaucoup de mal à le concevoir.

 

Votre œuvre est en effet loin de tout optimisme…

Je crois même que c’est à ce niveau que mon travail se heurte le plus à la culture américaine, tout entière fondée sur l’individualisme : « Si tu veux, tu peux ! » Le concept du self-made-man imprègne tout. Les Américains croient sincèrement qu’il suffit de le vouloir pour réussir. Pour moi, ce n’est évidemment pas si simple. En ce sens, je suis une grande fataliste.

 

Propos recueillis par Suzi Vieira.

Le schématisme de Lydie Salvayre

« Un roman gorgé d’émotion », écrit dans « un savoureux mélange de français et d’espagnol », et dans lequel Lydie Salvayre, à travers l’histoire de sa mère – une paysanne espagnole devenue républicaine à l’été 1936 et qui s’exilera en France –, « raconte sa guerre d’Espagne ».

Pas pleurer, de Lydie Salvayre, a reçu le Goncourt en 2014 et les hommages convenus et presque unanimes de la presse française. Seules quelques voix critiquaient pourtant, ici ou là, la complaisance et l’indigence, voire le défaut de culture et de jugement.

Récemment traduit en Espagne, cet ouvrage en forme d’ode à la mère de la romancière – et par la même occasion à la gauche républicaine espagnole (forcément héroïque) – a fait l’objet de nombreux articles, mettant pour la plupart l’accent sur le travail linguistique mis en œuvre dans la truculente retranscription d’un « fragnol » aussi populaire qu’imagé, pour ne pas dire grossier (et dont l’inventivité ressort beaucoup moins dans la version espagnole).

D’autres en revanche, comme le journaliste et collaborateur régulier du supplément littéraire d’El País, Javier Fernández de Castro, ont surtout retenu le « schématisme » avec lequel Lydie Salvayre expose les événements espagnols : « La voix narratrice de Pas pleurer débite au début du roman un discours simpliste. Pour insérer les souvenirs autobiographiques maternels dans le cadre de la guerre civile espagnole, la romancière consacre de longs passages à exposer la situation du pays sous la IIe République et pendant les tumultueuses années ayant précédé le soulèvement nationaliste mené par les militaires contre le gouvernement républicain. C’est dans ces pages que le schématisme simplificateur se fait le plus sentir, notamment parce que, pour un lecteur espagnol, il s’agit là d’une histoire non seulement bien connue, mais qui reste sujette à discussion. »

Mais « quand la narration se centre enfin sur l’histoire de la mère », poursuit Fernández de Castro, et que cette dernière intervient de plus en plus dans le récit, l’histoire acquiert une « vivacité et une couleur remarquables ». « Une fois les personnages libérés du cadre historique et sociologique, c’est-à-dire quand ils parlent, agissent et cherchent par eux-mêmes une issue à la situation diabolique qui leur est échue, surgissent des aspects inespérés et quasi inédits dans la déjà très longue et variée bibliographie sur la guerre civile espagnole. »

Car l’histoire de la mère de Lydie Salvayre éclaire d’un jour aussi original que savoureux la manière dont les idées nouvelles ont agité l’Espagne rurale. Loin du magistral et courageux pamphlet Les Grands Cimetières sous la lune, que le très catholique Georges Bernanos, d’abord sympathisant du mouvement franquiste, avait écrit pour dénoncer la barbarie des combats et la complicité du clergé ibérique, Lydie Salvayre a le mérite d’avoir réussi à donner de cet épisode rebattu de l’histoire européenne une vision individuelle, et humaine.

« Ce serait donc une bonne idée pour le lecteur, conclut Fernández de Castro dans El País, de passer l’air de rien sur tout le début du roman pour entrer, presque avec voracité, dans la véritable histoire de cette jeune villageoise qui fut capable de surmonter l’infortune et de refaire sa vie comme exilée, envers et contre tout. »

L’Heptaméron de Barcelone

Publié en 1989, Le Jardin des sept crépuscules est le premier roman du Catalan Miquel de Palol. « C’est une histoire faite d’histoires magistralement enchevêtrées par cet écrivain, architecte de formation », rappelait il y a peu la chroniqueuse Lara Siscar dans El Mundo. Une poignée de privilégiés se réunissent dans une magnifique demeure de Barcelone où, pendant sept jours et sept nuits, ils vont se livrer au plus ancien vice de l’humanité, celui, délicieux et machiavélique, de conter. À partir de la saga de la banque Mir et de son héritière Lluïsa Cros se déroule dans une prose rutilante un incroyable chassé-croisé de fables.

Les mille et une histoires de cette volumineuse construction romanesque forment en réalité un tryptique dont les deux premiers tomes avaient déjà été publiés à part en français aux éditions Zulma. Situé dans un futur proche qui n’est pas sans rappeler notre présent troublé, avec une troisième guerre mondiale pour toile de fond, Le Jardin des sept crépuscules brosse le portrait, peu reluisant, d’un monde où le pouvoir et l’argent sont tout.

Ci-gît La Mecque

Ce n’est pas le moindre des exploits accomplis par la dynastie des Saoud. En un demi-siècle, les maîtres de la péninsule Arabique ont réussi à détruire la ville la plus sainte de l’islam. Et ils l’ont fait en toute impunité. Alors que le dynamitage de Palmyre par l’État islamique provoque un tollé partout dans le monde, la vieille ville de La Mecque et ses trésors architecturaux ont pu être réduits en poussière sans que personne ne s’en émeuve.

Dans le dernier chapitre de son Histoire de La Mecque, Ziauddin Sardar raconte comment, au nom du wahhabisme, les Saoud ont éradiqué le riche passé d’une ville dont ils étaient censés être les gardiens. « Des sites d’une valeur historique inestimable, comme la mosquée de Bilal, qui remonte à l’époque du Prophète, ont été rasés, rappelle Justin Marozzi dans le Spectator. La maison de l’épouse adorée de Mahomet, Khadidja, a été remplacée par des toilettes publiques. Culminant à 601 mètres au-dessus de la Mosquée sacrée, mélange profane de Big Ben et de Las Vegas, la Makkah Royal Clock Tower a enseveli à peu près 400 sites culturels et historiques d’importance. Le clergé saoudien envisage de démolir jusqu’à la maison du Prophète par peur que les musulmans ne se mettent à vénérer Mahomet au lieu d’Allah. Et quiconque cherche la maison d’Abou Bakr, le plus proche compagnon du Prophète et le tout premier calife, trouvera à la place le Makkah Hilton. »

Sardar est né au Pakistan et a été formé à Londres. C’est aujourd’hui l’un des intellectuels musulmans les plus en vue outre-Manche. Avant cet ultime chapitre, où il regrette que La Mecque ait été transformée en une sorte de Las Vegas de l’islam, il raconte en détail le passé de cette ville unique : au centre de l’islam et en même temps trop excentrée, enclavée et marginale, pour avoir jamais été la capitale d’un des grands empires musulmans, La Mecque a toujours vécu des subsides que lui rapportaient les pèlerinages et des dons qui affluaient de l’ensemble du monde islamique. Elle n’a jamais fondé de grande bibliothèque, d’université, d’hôpital. Elle n’a jamais joui du dynamisme et du cosmopolitisme de Damas, Bagdad ou Istanbul. « Aucune des grandes réalisations de la civilisation musulmane dans les arts et les sciences, de l’architecture à l’astronomie, de la physique à la philosophie, n’est venue de La Mecque, note Marozzi. Elle est toujours restée insulaire, fermée et chauvine. » Il faut dire que, dès la fin du VIIe siècle, la ville fut interdite aux non-musulmans (alors que, du temps de Mahomet et des premiers califes, on pouvait encore y croiser des juifs, des chrétiens et des zoroastriens). Une interdiction toujours en vigueur, même si elle n’a pas empêché une poignée d’aventuriers européens, bons arabophones, comme John Lewis Burckhardt ou Richard Francis Burton, d’y pénétrer sous un déguisement de pèlerin. Ultime manifestation de son conservatisme viscéral : l’esclavage n’y fut aboli qu’en 1962.

Quand la tolérance zéro tue

Alors que la Suède est l’un des pays d’Europe où l’on se drogue le moins, elle est l’un de ceux où l’on meurt le plus de toxicomanie. Selon les dernières données de l’Observatoire européen des drogues, citées par le quotidien Svenska Dagbladet, le pays enregistre chaque année 70 décès liés à la toxicomanie par million d’habitants, contre 16 en moyenne au sein de l’Union européenne.

Ce paradoxe se trouve au cœur du livre de Magnus Linton. Mêlant statistiques et témoignages, ce journaliste raconte comment le drogué a fini par incarner l’« autre » : l’antithèse absolue de ce qu’il faut être pour être suédois. Dans un pays où l’imaginaire du folkhem (« le foyer du peuple », métaphore de l’État-providence) demeure puissant, le toxicomane apparaît comme un élément « étranger à la culture nationale », explique Torbjörn Elensky dans le Svenska Dagbladet. Exclus symboliquement de la communauté, les toxicomanes sont même inconsciemment considérés comme « des êtres humains qui ne devraient pas avoir le droit d’exister ».

Après une courte période de libéralisation au milieu des années 1960, les gouvernements successifs se sont donné pour objectif une « société sans drogue ». Une vision « déraisonnable » qui semble « plus utopique que jamais », lit-on dans le Dagens Nyheter.  (1) Comme le résume le quotidien libéral, les politiques de lutte antidrogue en Suède sont plus motivées par l’idéologie que par une approche empirique du problème. En mettant l’accent sur la prévention et sur la répression des consommateurs occasionnels (toute personne soupçonnée d’être un usager peut être soumise à un test d’urine et déférée devant un tribunal en cas de résultat positif), elles négligent la prise en charge des toxicomanes avérés. Ces derniers ne peuvent pas acheter de seringues sans prescription médicale ; et les témoins d’une overdose hésitent souvent à appeler un médecin, de peur d’avoir maille à partir avec la justice.

L’écrivain et dramaturge Helena Granström note malgré tout une évolution des mentalités ces dernières années. Peu à peu, le drogué serait moins perçu comme « un dépravé ennemi de la société » et davantage comme un « malade victime d’un déséquilibre chimique dans le système de récompense de son cerveau », écrit-elle dans l’Expressen. Le junkie serait donc désormais digne de compassion. Reste à savoir « qui le remplacera comme l’antithèse idéale de l’identité suédoise ».

 

 

 

Le mythe des graisses saturées

En décidant, en 2000, de passer en revue toutes les preuves censées démontrer que les graisses saturées provoquent des maladies cardiaques, Ronald Krauss savait qu’il mettait sa carrière en danger. Ce spécialiste américain de la nutrition dirige les recherches sur l’athérosclérose au Children’s Hospital Oakland Research Institute et est professeur associé en recherche nutritionnelle à l’université de San Francisco. Mais contester l’un des plus sacro-saints articles de la foi nutritionniste – que les graisses contenues dans la viande, le fromage et le beurre sont mauvaises pour la santé – relevait quasiment de l’hérésie. Quelques années plus tôt, quand un collègue de Krauss avait simplement voulu présenter certains résultats concluants obtenus avec le régime Atkins, riche en graisses, sa conférence avait été accueillie par des huées et des railleries. « Je suis absolument écœuré que le gouvernement gaspille mon argent à faire des recherches sur le régime Atkins », avait crié un membre de l’assistance, soulevant force applaudissements. (1)

La remise en cause des idées reçues sur les graisses a, pour les experts en nutrition, longtemps constitué une forme de suicide professionnel – les graisses saturées étant l’instrument privilégié de leur mise à mort.* Mais Krauss avait persévéré. En 2010, après avoir réexaminé toute la littérature scientifique, il concluait à l’impossibilité de dire que les graisses saturées provoquent des maladies cardiaques. En mars de la même année, un autre groupe de chercheurs, parmi lesquels des universitaires de Cambridge et d’Harvard, tirait la même conclusion d’une semblable « méta-analyse ». Des résultats stupéfiants ! Les graisses saturées, qui avaient pendant des décennies fait figure de nutriments coupables par excellence, auraient donc été injustement condamnées ?

 

plus dure sera la chute

 

C’est pourtant parfaitement exact : il n’a jamais été démontré de façon probante qu’elles provoquaient des pathologies. Mais nous sommes convaincus du contraire, parce que les recommandations nutritionnelles ont été dévoyées au cours du dernier demi-siècle par l’ambition personnelle, les approximations scientifiques, la politique et les partis pris.

La peur des graisses saturées remonte aux années 1950, quand Ancel Keys, un pathologiste de l’université du Minnesota, suggéra le premier qu’elles augmentaient le taux de cholestérol et donc causaient des maladies cardiaques.**

Keys était un homme agressif, à l’ego surdimensionné, qui possédait un grand talent de persuasion. Il trouva, pour son « hypothèse lipidique », l’oreille attentive des experts en santé publique confrontés à un problème de plus en plus pressant : les maladies cardiaques, relativement rares trente ans plus tôt, avaient augmenté de façon spectaculaire, pour devenir l’une des principales causes de décès. (2)

Keys réussit à faire avaliser sa théorie par l’American Heart Association, et, en 1961, cet organisme publia les toutes premières directives prescrivant aux Américains de réduire leur consommation de graisses saturées pour lutter contre les maladies cardiaques. En 1977, l’État américain se rangea à ce point de vue, et le reste du monde suivit. Mais les preuves scientifiques sur lesquelles se fondaient lesdites directives étaient minces. Elles reposaient principalement sur une étude menée par Keys lui-même, l’« Étude des sept pays », publiée en 1970, qui entendait démontrer l’existence d’un lien entre consommation de graisses saturées et maladies cardiaques chez 13 000 hommes suivis au Japon, aux États-Unis et en Europe.

Il y eut des détracteurs pour faire valoir que cette recherche contrevenait à plusieurs règles scientifiques élémentaires. D’abord, Keys n’avait pas choisi ses pays au hasard : il avait retenu les plus susceptibles de conforter sa théorie, et eux seuls – dont la Yougoslavie, la Finlande et l’Italie – et exclu les nations présentant une faible incidence de maladies cardiaques malgré un régime alimentaire riche en graisses – comme la France, la Suisse, la Suède et l’Allemagne de l’Ouest. Qui plus est, la difficulté de réunir des données nutritionnelles précises avait finalement conduit le chercheur à circonscrire son étude aux habitudes alimentaires d’un échantillon, très insuffisant pour être statistiquement significatif, de moins de 500 hommes. Quant aux stars de ce travail – les Crétois, qui cultivent leurs champs jusqu’à un âge fort avancé et semblent ne consommer que très peu de viande ou de fromage –, il apparaît que les individus sélectionnés avaient été examinés pendant le carême, où l’on ne s’autorise ni viande ni fromage ; cela a sans doute conduit Keys à sous-évaluer leur consommation de graisses saturées.

 

ancel keys

 

Ces défaillances ne furent révélées que bien plus tard – quand les conclusions fallacieuses fondées sur ces données erronées étaient déjà devenues parole d’Évangile dans le monde entier. Bien sûr, d’autres études furent effectuées dans ce sillage. Au cours des années 1970, une demi-douzaine d’expériences importantes comparèrent un régime très riche en huile végétale – en général de l’huile de maïs ou de soja, pas d’olive (3) – à un régime comportant davantage de graisses animales. Mais elles souffraient également de sérieux problèmes méthodologiques : certaines ne prenaient pas en compte la consommation de tabac, par exemple, ou laissaient les participants libres de quitter et de réintégrer le groupe pendant le déroulement de l’étude. Les résultats étaient, au mieux, d’une fiabilité limitée.

Alléguant ce manque de rigueur, les sceptiques d’origine britannique se sont depuis des décennies violemment élevés contre la théorie de Keys. Les collaborateurs de la prestigieuse revue scientifique The Lancet ont raillé l’obsession du Nouveau Monde : pourquoi les Américains devaient-ils donc supporter les sacrifices d’un régime faible en graisses ? Ces rédacteurs étaient consternés de « voir dans les jardins publics des adeptes d’un âge déjà bien avancé faire du sport en short et en maillot à leurs heures perdues, avant de rentrer chez eux pour prendre un repas d’une rigueur calorique indescriptible, alors qu’il n’existe aucune preuve que tout cela soit efficace contre les maladies coronariennes ».

« L’hypothèse lipidique » a toujours laissé les chercheurs britanniques perplexes. Michael Oliver, l’influent cardiologue écossais, m’a confié ceci : « La dimension émotionnelle jouait à l’époque un rôle très important dans ce champ de recherche. Cela me paraissait à peine croyable. Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi la réduction du cholestérol mobilisait tant d’affects ». (4) Oliver et d’autres firent remarquer que de nombreuses données émanant du monde entier contredisaient les thèses de Keys. Il fut ainsi montré, dans les années 1970, que les guerriers massaïs du Kenya, qui consomment uniquement de la viande, du lait et du sang – pas le moindre légume en vue – n’étaient pourtant pas en surpoids ; leur taux de cholestérol restait très bas, même avec l’âge ; et les chercheurs ne détectèrent pas de malades cardiaques, bien qu’ils aient soumis 400 Massaïs à des électrocardiogrammes. En Inde, des chercheurs étudièrent 1 million de cheminots, pour découvrir que ceux du Nord consommaient davantage de graisses (essentiellement d’origine lactée) que leurs collègues du Sud (dans une proportion de 8 à 19 %) ; mais qu’ils vivaient en moyenne douze ans de plus. Cette disparité conduisit les scientifiques à conclure, dans une communication de 1967, que nous devrions « consommer davantage de produits à base de lait fermenté tels que yaourts, yaourts glacés, beurre » pour prévenir les maladies cardiaques [lire l’entretien avec Uffe Ravnskov, Books, février 2013].

À l’autre bout de la planète, des chercheurs s’intéressèrent également aux Inuits de l’Arctique, qui consomment principalement du caribou, du saumon et du phoque – soit 70 à 80 % de matières grasses. « Ils auraient dû être dans un état lamentable, écrit Vilhjalmur Stefansson, un anthropologue canadien qui a vécu parmi eux pendant des années. Or ce sont au contraire, me semble-t-il, les personnes les mieux portantes que j’aie jamais connues. »

Keys critiqua violemment ces constatations, qui étaient autant de missiles visant le cœur de sa thèse. Le biologiste britannique Thomas Huxley déclarait dans les années 1870 qu’il suffisait d’un vilain petit fait pour torpiller une belle théorie – et il s’agissait là indéniablement de vilains petits faits. Concernant les Inuits, Keys répliqua ainsi : « Leur étrange mode de vie enflamme l’imagination », notamment « cette image populaire de l’Esquimau se gavant allègrement de graisse de baleine », mais cela n’autorise « en aucun cas » à laisser entendre que cet exemple « informe le moins du monde » la science. Et, en réponse à un éminent professeur de la Texas A&M University qui avait écrit un article contre ses théories, Keys déclara que ce texte faisait penser « aux miroirs déformants des palais des glaces dans les fêtes foraines ».
Pulvériser la contradiction par la seule force du verbe était la méthode type utilisée par le chercheur et ses acolytes pour défendre l’« hypothèse lipidique ». Keys était « coriace et implacable et entendait démonter chaque argument », m’a confié Oliver, l’un de ses plus adversaires les plus en vue. Et les alliés de Keys occupaient tant de postes à responsabilités dans le système de santé publique que ses détracteurs étaient privés d’accès aux contrats de recherche et aux positions clés dans les panels d’experts. Pour avoir défendu le caractère sain des œufs malgré leur haute teneur en cholestérol, Oliver fut ainsi publiquement traité de « personnage tristement célèbre » et de « fripouille » qui « s’est systématiquement opposé à nous » par deux des principaux compères de Keys.

Au bout du compte, ses collègues et lui l’ont emporté. Malgré les données contrariantes venues d’Inde ou de l’Arctique, trop d’énergie institutionnelle et d’argent avaient déjà été dépensés pour tenter de démontrer la validité des théories de Keys. Le parti pris en sa faveur était désormais si puissant que son idée commençait à faire figure d’évidence.

 

le mythe framingham

 

The Lancet avait pourtant depuis longtemps sonné l’alarme – bientôt suivi par d’autres. « Il ne faut pas que le remède soit pire que le mal », écrivaient les collaborateurs de la revue en 1974, en écho au serment d’Hippocrate : « Avant tout, ne pas nuire. » Car la réduction de la consommation de graisses pourrait provoquer une augmentation de l’apport en glucides [les Américains disent carbs, pour carbohydrates]. Or c’est exactement ce qui s’est produit. Céréales, pâtes, riz et pommes de terre ont remplacé dans les assiettes la viande, le fromage et les œufs. Aux œufs et au hareng frit, aliments de base du petit déjeuner, se sont substitués les bols de céréales et le jus d’orange. Aujourd’hui, les Britanniques mangent 46 % de graisses saturées de moins qu’en 1974. Parallèlement, les autorités de santé recommandaient que les deux tiers des calories proviennent des glucides.

Le problème, comme les scientifiques l’ont fait remarquer dès 1950, c’est que ceux-ci font extraordinairement grossir. Leur consommation stimule la production d’insuline, laquelle se révèle extrêmement efficace pour stocker les graisses. Et le fructose, le principal sucre des fruits, incite le foie à accroître le taux de triglycérides et autres lipides dans le sang, ce qui n’est pas franchement bénéfique. L’excès de glucides ne provoque pas seulement l’obésité mais aussi, à la longue, des diabètes de type 2 et, selon toute probabilité, des maladies cardiaques [lire « Le sucre, mais pas seulement ! »].

Les recherches les plus rigoureuses effectuées au cours de la dernière décennie montrent que l’excès de sucre – y compris sous la forme prétendument saine de céréales complètes – augmente le risque de souffrir de ces maladies, par rapport à un régime faible en glucides. En d’autres termes, manger trop de céréales complètes au petit déjeuner et de pâtes complètes au dîner, en grignotant des fruits dans l’intervalle, est un régime moins bénéfique pour la santé que la consommation d’œufs et de saucisses suivis de poisson.

Qui plus est, la recherche creuse à présent l’idée que le sucre puisse avoir un effet particulièrement toxique. Là encore, c’est un chercheur britannique qui avait le premier lancé l’assaut contre Keys. Au début des années 1950, John Yudkin, professeur de physiologie au Queen Elizabeth College, fut le premier à émettre l’hypothèse que le sucre pourrait être à l’origine de l’obésité et d’autres pathologies. Keys, toujours farouchement sur le qui-vive face aux attaques contre sa théorie, se rua sur Yudkin et l’attaqua sans relâche dans les publications scientifiques. Sa thèse « est un monument d’absurdité, conclut-il au terme d’une réfutation de neuf pages parue dans la revue Atherosclerosis. Yudkin et ses soutiens ne se laissent pas démonter par les faits et continuent à fredonner la même rengaine discréditée ». (5) Chose remarquable : quelques années plus tard, une nouvelle analyse des données de l’« Étude des sept pays » conclura que la corrélation entre maladies cardio-vasculaires et consommation de sucre est plus forte qu’avec tout autre nutriment dans ces pays. Keys se déclara cependant « fermement opposé à l’idée du sucre, se souvient Daan Kromhout, un collaborateur néerlandais. Il était tellement convaincu que les acides gras étaient la cause de l’athérosclérose qu’il ramenait tout à cela ».

Voilà maintenant une cinquantaine d’années que nos préceptes alimentaires obéissent aux théories de Keys. Et, malgré les quelque 765 millions de dollars dépensés pour prouver sa théorie, rien de probant n’a jamais été trouvé sur le caractère bénéfique d’un régime pauvre en graisses. Parallèlement, les taux d’obésité et de diabète continuent d’augmenter, tandis que les maladies cardio-vasculaires demeurent la principale cause de décès. Voilà de quoi s’interroger sur la validité de l’hypothèse de base qui est la nôtre en matière d’alimentation et de santé. Mais s’il faut envisager d’autres options, la science nutritionnelle doit, comme toutes les autres, encourager un climat d’ouverture, de civilité et d’absence de préjugés propice à un débat véritable. À la fois sur le fond et sur la forme, il est grand temps d’entrer dans l’ère post-keysienne.

 

— Cet article a été publié dans The Independent le 26 août 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.