Malraux lecteur de Napoléon

Malraux avait un faible pour les grands hommes, ceux qui entraînent l’Histoire dans un pas de deux étourdissant – de Gaulle, bien sûr, mais aussi Napoléon. Du premier, il a été le thuriféraire, l’ami et le ministre. Du second, il a été l’admirateur fervent ainsi que l’éditeur et le porte-plume.

En 1930, Malraux lance en effet à la NRF la collection « Mémoires révélateurs ». Pour la nourrir, il entreprend de constituer lui-même un patchwork de textes napoléoniens – lettres, bulletins, ordres donnés sur le champ de bataille, extraits du Mémorial de Sainte-Hélène… Un pot-pourri initialement non signé mais qui constitue toutefois, juge perfidement Simon Leys, « le meilleur livre de Malraux, [car] il ne contient pas une ligne de lui ! ». Il est vrai que cette compilation en dit au moins autant sur le compilateur que sur le compilé.

Passionné par la geste impériale mais homme de lettres avant tout, Malraux semble prendre un malin plaisir à montrer que Napoléon n’est pas seulement une « machine à prendre des décisions » mais aussi un styliste de génie. Sans aller jusqu’à dire comme Thiers que l’Empereur était non seulement « le plus grand homme de son temps » mais aussi « le plus grand écrivain », Malraux démontre au fil des pages qu’avec Napoléon le style c’est, une fois de plus, l’homme lui-même. Autoritaire, lapidaire (« J’ai fait fusiller la municipalité. Tout est aujourd’hui tranquille. »), il mêle clarté implacable et précision (« La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes, et l’inégalité des fortunes ne peut subsister sans la religion » – toute une vision philosophique, sociale, économique et politique en moins de vingt mots !). Un style qui évolue bien sûr avec les années et les événements : sec et nerveux à ses débuts, il est ensuite volontiers pompeux et contourné (puis, à Sainte-Hélène, geignard), mais sait toujours se faire caressant quand il le faut, auprès des femmes comme auprès des hommes. Car si Napoléon écrit énormément, il n’écrit qu’utile : « C’est étonnant le pouvoir des mots sur les hommes ! » Il consacre aux missives, son mode privilégié d’interaction, tout son « courage de deux heures du matin » – mettant à profit ses faibles besoins de sommeil pour asseoir sa domination sur l’humanité assoupie.

Le temps (et sa rareté) occupe d’ailleurs une place immense dans la prose comme l’esprit du chef d’État. Et Malraux, en bon futur monteur de cinéma, sait restituer le tempo frénétique du Napoléon des débuts, pour qui tout est affaire de temps : « Allez Monsieur courez ! N’oubliez pas que le monde a été fait en six jours. Demandez-moi tout ce que vous voudrez hormis du temps. » Le temps est le principal protagoniste des batailles, dont le résultat se décide en quelques instants – et de tout le reste aussi : « Si je meurs dans quatre ou cinq ans, écrit-il en 1800, la chose sera montée, elle ira ; si je meurs avant, je ne sais ce qui arrivera. » Le lecteur est lui aussi saisi par ce rythme enfiévré, comme l’a été toute l’Europe ; et il a le cœur un peu serré quand Malraux lui montre comment, à Sainte-Hélène, le temps et la phrase de l’homme déchu s’étirent et s’amollissent.

Son orgueil demeure en revanche intact. Malraux s’en fait le complice complaisant et permet à son héros de démontrer l’excellence de sa prose et de son tempérament :« J’ai reçu de la nature un caractère fort et fier, et si je n’avais pas cette fierté de l’âme, je ne me serais pas hissé jusqu’au premier trône de l’univers », « J’écoute tout le monde mais ma tête est mon conseil », « Militaire je le suis parce que c’est le don particulier que j’ai reçu en naissant »… En résumé : « Je suis d’un caractère bien singulier sans doute, mais l’on ne serait pas extraordinaire si l’on n’était d’une trempe à part. »

André Malraux nous livre en revanche peu de révélations sur la vie intime du grand homme. On comprend que l’amour est un trouble, auquel Bonaparte se fait le reproche d’avoir parfois été sujet. Il raconte ainsi la répudiation ratée de Joséphine à son retour de la campagne d’Italie, pendant laquelle elle l’avait abondamment trompé : « Hortense est revenue avec sa mère ; je n’ai rien dit. Que voulez-vous que l’on fasse à cela ? On n’est pas homme sans être faible ». Et de confesser : « On a souvent vanté la force de mon caractère ; je n’ai été qu’une poule mouillée, surtout pour les miens. »

 

Extraits :

Avril 1804
À monsieur Rémusat :

« Vous autres Français vous aimez la monarchie. C’est le seul gouvernement qui vous plaise. Je parie que vous, monsieur Rémusat, vous êtes plus à l’aise cent fois depuis que vous m’appelez Sire. »

Mai 1813
Au général Savary :

« Le ton de votre correspondance ne me plaît pas ; vous m’ennuyez toujours du besoin de la paix. Je connais mieux que vous la situation de mon Empire, et cette direction donnée à votre correspondance ne produit pas un bon effet sur moi. Je veux la paix et j’y suis plus intéressé que personne : vos discours là-dessus sont donc inutiles ; mais je ne ferai pas une paix qui serait déshonorante, ou qui nous ramènerait une guerre plus acharnée dans six mois. Ne répondez pas à cela ; ces matières ne vous regardent pas, ne vous en mêlez pas. »

À Marie-Louise de Haynau :
« Madame et chère amie, j’ai reçu la lettre par laquelle vous m’avez fait connaître que vous aviez reçu l’archichancelier étant au lit : mon intention est que, dans aucune circonstance et sous aucun prétexte, vous ne receviez qui que ce soit étant au lit. Cela n’est permis que passé l’âge de trente ans. »

Les pures raisons de la critique

Presque aucune de nos activités, même les plus anciennes ou les plus respectées, n’échappe à l’effet Internet – le commerce, la musique, la prostitution, la littérature… La critique littéraire non plus, presque aussi vieille que la littérature elle-même (Platon et Aristote en sont les grands ancêtres).

La critique remplit une double mission : réjouir le lecteur et le guider dans ses choix. Elle est à la fois un service et un art. Mais aujourd’hui l’art du critique et le service qu’il rend sont dissociés, et le Web n’y est pas pour rien. La critique « des professionnels et des artistes » (dixit Albert Thibaudet, grand théoricien du sujet), perdure grâce aux grandes plumes qui maintiennent le flambeau dans les pages de certains journaux et magazines. En revanche, pour ce qui est de la « critique des honnêtes gens, ou critique spontanée faite par le public lui-même », c’est le Web qui semble avoir pris le relais. Car face à la prolifération des livres (un nouveau titre par minute aux États-Unis, ou toutes les huit minutes en France) et au rétrécissement concomitant du temps dévolu à la lecture, le lecteur a besoin d’aide, et vite. Vers qui donc se tourner sinon d’autres lecteurs, eux aussi près de leurs sous et pressés par le temps ? « La critique de livres est devenue un geste de salubrité publique… Les critiques, qui devraient bien se revêtir de combinaisons et de gants de caoutchouc, trient dans la grande masse gluante et constamment renouvelée des publications déferlantes », déclare l’un d’entre eux, James Parker, dans The Atlantic.

Du coup, la critique quantitative dame le pion à la qualitative : plutôt que de rechercher l’opinion éclairée d’un seul individu, le lecteur potentiel se préoccupe davantage du nombre d’avis convergents, comme lorsqu’il choisit un film ou un hôtel. Les « oui » l’emportent-ils sur les « non » ? Alors il achète le livre, et d’un clic. Conséquence supplémentaire, la forme même de ces recommandations bascule quant à elle du qualitatif à l’expéditif : la valeur du commentaire compte moins que son efficacité ; le texte nuancé ou subtil cède le pas au jugement clair et – surtout – bref. À la limite, une note chiffrée fera l’affaire, voire des étoiles, façon Amazon ou AlloCiné, ou des « like », comme sur Facebook. Les sites « préconisateurs » – en tête desquels l’américain Goodreads et ses 25 millions de commentaires, ou bien le français Babelio – sont en pleine efflorescence et suscitent toujours davantage de verdicts, brièvement étayés.

Cette critique digitale n’est pas exempte des reproches qui visaient la critique traditionnelle – copinage, conflits d’intérêts, manipulations diverses, malveillance, et on en passe. Certains vendent même sans complexes leur plume sur le Web – par exemple à 99 dollars l’unité pour une critique « enthousiaste voire délirante » (1). Inversement, on peut aussi s’adonner au « cyberbullying » littéraire, en utilisant le Web pour éreinter ou éliminer des rivaux. Le recours à ces trucages coûte moins cher que l’achat d’« amis » Facebook et serait d’une efficacité avérée.

Le consensus peut-il remplacer la critique ? À chacun d’en décider d’après les listes de livres devenus, grâce à ce consensus, des bestsellers. La critique « des professionnels » est-elle pour autant infaillible ? Demandez donc à ses victimes. Quoi qu’il en soit, les deux peuvent conjointement prospérer sur le Web, comme le suggère Umberto Eco : « Il faut réhabiliter le journalisme critique, augmenter même son champ d’action, notamment au Web. » Mais il faut également faire « la critique des sites Internet, en signalant les canards et les blogs fiables » ; et tout cela, au titre de la mission suprême du critique selon Eco : ne jamais « renoncer à forger le goût du public ».

 

Le Nigeria qui est en nous

« Une nouvelle de bonne facture met en lumière une vérité cachée sur le monde que nous connaissons. Mais une excellente nouvelle nous fait entrer en contact avec ce que nous abhorrons ; elle crée des souvenirs de choses avec lesquelles nous aurions pu jurer n’avoir aucun rapport ; elle fait de nous les participants involontaires de ce que nous comprenons désormais être notre nature la plus profonde », affirme sur le site Bookslut Batya Ungar-Sargon, qui classe le recueil d’A. Igoni Barrett dans la seconde catégorie. Barrett fait partie de cette nouvelle génération d’écrivains nigérians attentive aux bouleversements de la locomotive démographique du continent noir. Mais, comme le note Jan Gardner du Boston Globe, ses neuf histoires « abordent des thèmes universels. Il y a le garçon de 15 ans qui se fait passer sur Internet pour une veuve libérienne de 23 ans, le jeune homme éperdument amoureux d’une fille qui a quinze ans de moins que lui ou encore la femme qui devient l’amie de la maîtresse de son mari ».

Le divorce du pauvre

Pour un Anglais du XVIIIe ou du XIXe siècle, la procédure de divorce était longue et coûteuse. Les travailleurs pauvres désireux de quitter leur épouse à moindres frais avaient recours à une curieuse pratique, illégale mais tolérée car sanctionnée par la coutume : ils vendaient leur femme au plus offrant lors de véritables enchères publiques. Une corde nouée au cou, l’épouse était présentée à l’assistance, puis repartait en compagnie de son nouveau mari. La vente n’était souvent qu’une mascarade recouvrant une rupture par consentement mutuel, et les termes de la « transaction » étaient généralement discutés à l’avance. Pour E. P. Thompson, la survivance de ce rituel jusqu’au début du XXe siècle traduit l’attachement de la classe ouvrière anglaise à un fonds de traditions rétif à la modernité et subsistant en marge du droit officiel. Cette dimension subversive des pratiques traditionnelles dans les milieux populaires est au cœur des Usages de la coutume, le dernier essai de l’historien britannique, mort en 1993. Le lecteur francophone peut désormais lire dans sa langue, presque vingt-cinq ans après sa sortie, l’ultime opus de ce grand spécialiste de l’histoire sociale, soucieux de mettre en avant l’expérience, les coutumes et la mentalité des plus humbles. Dans la London Review of Books, Claude Rawson salue un historien « exceptionnel par la richesse et l’éclectisme de sa documentation ».

Les débuts d’Herta Müller

Le premier livre d’Herta Müller, que publient ces jours-ci les éditions Gallimard, n’est paru outre-Rhin dans une version non censurée qu’en 2010, après qu’elle eut reçu son prix Nobel de littérature. Trente ans plus tôt, sa version tronquée avait valu à son auteure certes beaucoup de louanges sur la beauté et la précision de sa langue, mais aussi plusieurs attaques et quelques calomnies. On l’avait notamment accusée d’avoir donné une mauvaise image de la minorité allemande de Roumanie dont elle est issue et dont elle décrit la vie villageoise avec un regard acéré. Dépressions montre « la violence avec laquelle le conformisme s’impose aux êtres et aux choses », note Friemar Appel dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Toute attitude qui déroge aux normes est décriée : une voisine est ainsi vilipendée parce qu’elle trouve du temps pour lire au lieu de travailler aux champs ou à la maison toute la journée… « La représentation des relations entre les gens fait du village une préfiguration de la dictature », conclut Appel.

Un ado face à l’horreur

Un groupe d’anciens partisans se rend au monument commémoratif de Khatyn, en Biélorussie. Parmi eux, un professeur en psychologie renommé, devenu aveugle. Le voyage va raviver en lui le souvenir de ce qui s’est passé dans ces forêts vingt-cinq ans plus tôt, quand, encore adolescent, il fut pris en étau par un escadron de la mort allemand  : villages brûlés et population massacrée par les nazis. Parmi les victimes, sa mère et ses deux petites sœurs jumelles.

Pour écrire son roman Viens et vois, paru en URSS en 1971, le Biélorusse Ales Adamovitch (mort en 1994) « s’est immergé pendant plusieurs années dans les chroniques des souffrances populaires, il a fait le tour de centaines de foyers, bloc-notes et dictaphone à la main », rapporte Leonid Terakopian dans la revue Drujba Narodov. Une méthode à laquelle l’écrivain restera fidèle, qui travaillera par la suite sur d’autres tragédies de son siècle, comme le siège de Leningrad ou la catastrophe de Tchernobyl.

L’œuvre d’Ales Adamovitch, poursuit le critique, témoigne d’un « attachement tout particulier au document et au non-fictionnel » propre à toute la littérature biélorusse, y compris dans ses romans.

L’amitié secrète de Chaplin et Churchill

Un roman sur Charlie Chaplin et Winston Churchill, cela peut-il fonctionner ? Ces deux hommes, deux monstres sacrés du XXe siècle, ont-ils encore des secrets pour nous et n’ont-ils pas quitté le domaine du réel pour celui du mythe ? Eh bien oui, cela fonctionne. Parce que Michael Köhlmeier est un écrivain qui sait faire preuve à la fois de passion et de retenue, d’un pur élan de joie pour raconter des histoires en même temps que d’une lucidité pleine de maîtrise : un auteur de 65 ans au sommet de son art qui, avec ce livre, pourrait bien avoir réussi la prouesse de satisfaire aussi bien les spécialistes que la critique et le public.

Peu de choses rapprochaient l’impérialiste, le parlementaire, l’alcoolique, l’écrivain Winston Churchill et l’artiste, le comique, l’érotomane Charlie Chaplin, inventeur de Charlot. L’un considérait que les syndicats étaient inutiles, l’autre sympathisa avec le mouvement ouvrier. L’un avait un penchant pour les idées autoritaires, l’autre pour celles des anarchistes. Bref, « ils avaient peu d’intérêts en commun, et trop de points de vue divergents ». Ils devinrent pourtant, dès leur première rencontre, des sortes d’amis qui avaient un « même ennemi, et celui-ci se trouvait en eux ».

C’était le « chien noir », comme Churchill le nommait, empruntant l’expression à l’auteur anglais Samuel Johnson, qui lui aussi passa sa vie à fuir devant la bête ; Churchill et Chaplin vécurent tous deux sous la menace constante et mortelle que faisait planer sur eux la dépression. L’homme de pouvoir et le comique redoutaient tous deux le « chien noir » qui pouvait les assaillir en plein élan créateur. La pensée du suicide leur était familière depuis leur jeunesse. Chaplin avoua même dans une interview, à la fin de sa vie, qu’il s’était lancé dans « mille projets » uniquement « pour ne pas aller se pendre au premier arbre venu ou sauter du pont le plus proche ». L’art, la politique, une vie abreuvée de travail et auréolée de gloire, tout cela n’aurait été qu’une grande fuite éperdue devant le suicide.

Lorsque Chaplin et Churchill se rencontrèrent et, en même temps, se reconnurent, ils conclurent un pacte : chaque fois que l’un d’entre eux risquerait de se voir entraîné dans l’abîme par le chien noir, il avertirait l’autre afin qu’il se hâte de venir l’aider durant les journées de crise. Cette amitié secrète resta complètement cachée aux yeux du monde, mais transforma celui-ci ou du moins le préserva du pire. Car, laisse entendre Köhlmeier, Churchill n’aurait pas pu surmonter revers et défaites et mener son pays à la victoire contre Hitler, ni Chaplin venir à bout de son chef-d’œuvre Le Dictateur, s’ils n’avaient pas été là l’un pour l’autre aux heures sombres de désespoir.

Michael Köhlmeier fait appel à une multitude de sources historiques, d’études, de correspondances. Parmi les nombreuses anecdotes rapportées, il est difficile, dans le détail, de distinguer l’authentique du fictif, mais cela n’a pas d’importance : le livre est un roman, pas une thèse. Un roman qui, certes, s’appuie sur des faits mais y ajoute avec audace des personnages, des constellations, des événements, des relations imaginaires.

La technique narrative de Köhlmeier est ingénieuse et se déploie sur plusieurs niveaux. Voici le narrateur, autrefois professeur de lycée, désormais clown, à qui une poupée grandeur nature sert d’interlocuteur, de sosie, de reflet ; et voici le père du narrateur, un médiocre fonctionnaire de l’office municipal de surveillance du marché dans une petite ville allemande, qui se passionne pour Charlie Chaplin et Winston Churchill et travaille, durant sa retraite, à une biographie monumentale de l’homme d’État. Finissant par entrer en contact avec William Knott, « the very private secretary » de Churchill, il échange une correspondance avec lui qui finit par dépasser les 1 000 pages.

Ce que Knott écrit au père, qui le rapporte au fils, lequel le raconte aux lecteurs, est une suite de faits supposés, sur lesquels est bâti le roman. Köhlmeier se plaît à présenter ce qu’il a imaginé de l’amitié entre ses deux héros non seulement à travers un dispositif de réfractions multiples, mais aussi en jouant sur les dédoublements : le père et le fils, le fils et sa poupée, Chaplin et Churchill, Chaplin et son frère Sidney, tout ce qui arrive est dédoublé ou mis en abyme grâce à un double.

Et c’est dans ce cadre qu’apparaît Hitler. Dans le roman, lui aussi représente une sorte de double monstrueux : il est l’adversaire de Churchill comme de Chaplin en même temps que leur parent éloigné. Comme eux, il souffre d’un tempérament suicidaire et a des obsessions artistiques. « Frère Hitler », c’est ainsi que Thomas Mann l’avait qualifié, dans un essai qui suscita une grande polémique et dans lequel il essayait de le comprendre non pas en le mettant à distance, mais en s’en rapprochant d’une manière dérangeante. Churchill, qui aimait passer ses journées à peindre des paysages, et Hitler, qui échoua à l’examen d’entrée de l’académie des Beaux-Arts de Vienne, ne se sont jamais rencontrés, mais plus d’une fois il s’en est fallu de peu ; les quelques proches de Churchill informés de son état savaient aussi qu’il lui était purement et simplement interdit de mettre fin à ses jours avant qu’Hitler ne soit vaincu.

Chaplin, de son côté, a été assez tôt confronté à la figure du dictateur. Ses films furent interdits en Allemagne parce que les plus éminents physionomistes du IIIe Reich trouvaient désobligeante la ressemblance entre le personnage de Charlot et le Führer. Charlot, peut-être le seul héros de cinéma du XXe siècle à être devenu un mythe, risquait de réduire à néant l’image d’autorité que le Führer cherchait à se donner à travers son apparence et sa démarche. On sait de source sûre que Chaplin, lorsqu’il vit le film de Leni Riefenstahl sur le congrès du parti nazi à Nuremberg en 1934, éclata de rire parce qu’il trouvait que le dictateur, par ses poses et ses gestes, se rendait on ne peut plus ridicule. « À la place d’Hitler, je lui tordrais le cou, à Mme Riefenstahl. » À la place d’Hitler ! Quelle idée, quelle phrase ! Et pourtant on sait bien que Chaplin a conçu son Dictateur comme un jeu virtuose mettant en scène deux sosies et interprété lui-même les deux rôles – celui du barbier juif dans le ghetto et celui du dictateur Hynkel.

A un second niveau, le roman de Köhlmeier peut être lu comme un essai sur le comique, sur la « méthode du clown », comme il est écrit dans Deux messieurs sur la plage. Chaplin a conscience du pouvoir tentateur de son art, car n’est-ce pas le propre de tout artiste de tromper Dieu ? « Le comique est soumis à une tentation particulière, mais il dispose aussi d’un talent particulier : l’homme ne peut rire sans but, il rit toujours de quelqu’un ; le comique court donc plus qu’un autre le risque de faire rire au détriment d’un autre. »

Lorsque Chaplin flaire le chien noir, il se met pourtant à nu sur un coin de feuille et, tout en tournant en rond comme une grande horloge, s’écrit à lui-même une lettre en spirale : « La méthode du clown ne consiste en rien d’autre qu’à se moquer de soi-même – pour prendre du recul. Chose impossible en temps normal, car rire signifie toujours rire d’un autre. Il faut donc scinder son moi en un moi qui rit et un autre dont on rit. » Telle est la méthode que Chaplin, dans un élan de « froid pragmatisme », recommande à Churchill pour lutter contre la dépression.

À propos : Churchill et Chaplin, qui s’abandonnaient dès leur enfance aux fantasmes d’auto-anéantissement, ont l’un comme l’autre atteint un âge vénérable et vaincu leurs deux grands ennemis – le chien noir et Hitler.

 

Cet article est paru dans le Süddeutsche Zeitung le 22 septembre 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Une Espagne déchue

Paru en 1932, Vies privées est le grand roman de mœurs de la Barcelone des années 1920, celle de la dictature de Primo de Rivera et de l’avènement de la deuxième République, à la veille du putsch franquiste. Pour l’écrivain et cinéaste Juan Marsé, qui signe la postface, cet ouvrage jusqu’alors inédit en français est une « référence obligée quand on parle de roman catalan ». À sa sortie, l’ouvrage fut d’abord qualifié d’« immoral » avant de subir la censure sous Franco – avec des passages entiers supprimés. À travers le destin des deux frères d’une famille de l’ancienne noblesse, Josep Maria de Sagarra décrit la fin de la grande aristocratie catalane, détrônée par la bourgeoisie riche, tandis que gronde parmi les masses la rumeur d’une hypothétique révolution communiste. Ruiné, Frederic, l’aîné, s’accroche aux anciennes valeurs d’une noblesse ridicule. Guillem, lui, cynique et amoral, parvient à survivre en se prostituant, jusqu’à « ferrer un gros poisson » qui le sauvera de la misère. « Mais au-delà des anecdotes de l’intrigue, commente Montserrat Casals dans El País, Vies privées offre une puissante analyse sur l’effondrement moral, social et économique de la ville et de l’époque. »

Quand les migrants venaient d’Europe

Des milliers de personnes qui fuient la misère et les persécutions, et des passeurs sans scrupule qui tirent profit de ce désespoir : dans le dernier livre de Martin Pollack, il n’est pas question de la crise actuelle des migrants. Les exilés d’Empereur d’Amérique sont Européens, originaires de Galicie – une région aujourd’hui à cheval entre la Pologne et l’Ukraine mais qui, au tournant du XXe siècle, appartenait à l’Autriche-Hongrie. « Des miséreux de la contrée la plus arriérée de l’empire des Habsbourg »,  résume Cord Aschenbrenner dans le Neue Zürcher Zeitung.

Entre 1880 et 1914, ils sont des centaines de milliers à s’embarquer pour l’Amérique. Cette vague migratoire n’a rien de mystérieux. Comme l’explique Aschenbrenner, « le gouvernement de Vienne considère la Galicie avant tout comme un fournisseur de matières premières, nulle région d’Autriche-Hongrie n’a un taux d’analphabétisme plus élevé.

À la fin du XIXe siècle, les paysans vivent comme au Moyen Âge, dans des cabanes au toit de paille, sans cheminée, au milieu des oies et des poules. » La natalité explose, mais pas les moyens de subsistance. Chaque année, au moins 50 000 personnes meurent de faim. Un journaliste remarque que les Galiciens travaillent peu parce qu’ils mangent peu et mangent peu parce qu’ils travaillent peu. Pour rompre ce cercle vicieux, l’exil apparaît à beaucoup comme l’unique solution.

Mais, comme le souligne Marta Kijowska dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, « la plupart de ces candidats à l’émigration sont des gens simples et sans instruction ». Autant dire des proies faciles. Les passeurs savent quelles promesses faire à qui. « Aux pieux Polonais, par exemple, on explique que la statue qui les accueillera à New York représente la Vierge. » Aux Ruthènes, on raconte une histoire plus invraisemblable encore : le prince héritier Rodolphe (qu’ils chérissaient) n’est pas mort ; il est parti fonder au Brésil un immense empire qu’il souhaite peupler de « ses Ruthènes adorés ».

Le livre de Martin Pollack ne cache rien de l’ignominie de ces trafics. Ainsi apprend-on que nombreuses furent les jeunes Galiciennes qui furent contraintes à la prostitution et envoyées dans les bordels d’Istanbul, de Buenos Aires ou de Bombay.

Pollack n’a pas peur non plus de constater qu’un nombre non négligeable des profiteurs de ce trafic étaient juifs. Il faut dire que beaucoup des victimes l’étaient aussi : de 1850 à 1900, la population juive de Galicie était passée de 330 000 à 810 000 personnes et souffrait de l’antisémitisme croissant. On estime qu’un quart s’embarqua pour l’Amérique.

Ironie de l’Histoire, l’un des passages obligés était une petite ville située près de la frontière avec la Prusse, un nœud ferroviaire permettant de rejoindre Berlin ou Hambourg. Les Polonais l’appelaient Oswiecim, mais son nom allemand était Auschwitz.

Le vrai Lénine

Plus qu’« une biographie », ce Lénine est un essai biographique. Lars T. Lih, qui s’est fait connaître il y a quelques années par une magistrale et minutieuse relecture du Que faire ? du leader bolchevique (1), tente cette fois d’« expliquer l’ensemble de son œuvre, ses motivations, les idées qui l’animaient et leur lien avec sa vie émotionnelle », écrit Alastair Stephens sur le site d’extrême gauche Counterfire. En ressort un portrait de Lénine débarrassé de sa légende noire : non pas un opportuniste froid, mais un romantique. Non pas le contempteur d’une classe ouvrière incapable de s’organiser, mais précisément le contraire : « Lénine avait une confiance illimitée dans les capacités de la classe ouvrière. C’étaient l’intelligentsia et son amateurisme qui l’inquiétaient et qui, dans son esprit, avaient le plus besoin de la discipline du Parti », commente Alastair Stephens. Son indifférence à l’endroit de la paysannerie, qui représentait 80 % de la population russe ? Un non-sens, selon l’auteur : Lénine fut au contraire l’un des seuls à comprendre qu’elle pouvait être autre chose qu’une masse conservatrice et passive.