Malraux avait un faible pour les grands hommes, ceux qui entraînent l’Histoire dans un pas de deux étourdissant – de Gaulle, bien sûr, mais aussi Napoléon. Du premier, il a été le thuriféraire, l’ami et le ministre. Du second, il a été l’admirateur fervent ainsi que l’éditeur et le porte-plume.
En 1930, Malraux lance en effet à la NRF la collection « Mémoires révélateurs ». Pour la nourrir, il entreprend de constituer lui-même un patchwork de textes napoléoniens – lettres, bulletins, ordres donnés sur le champ de bataille, extraits du Mémorial de Sainte-Hélène… Un pot-pourri initialement non signé mais qui constitue toutefois, juge perfidement Simon Leys, « le meilleur livre de Malraux, [car] il ne contient pas une ligne de lui ! ». Il est vrai que cette compilation en dit au moins autant sur le compilateur que sur le compilé.
Passionné par la geste impériale mais homme de lettres avant tout, Malraux semble prendre un malin plaisir à montrer que Napoléon n’est pas seulement une « machine à prendre des décisions » mais aussi un styliste de génie. Sans aller jusqu’à dire comme Thiers que l’Empereur était non seulement « le plus grand homme de son temps » mais aussi « le plus grand écrivain », Malraux démontre au fil des pages qu’avec Napoléon le style c’est, une fois de plus, l’homme lui-même. Autoritaire, lapidaire (« J’ai fait fusiller la municipalité. Tout est aujourd’hui tranquille. »), il mêle clarté implacable et précision (« La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes, et l’inégalité des fortunes ne peut subsister sans la religion » – toute une vision philosophique, sociale, économique et politique en moins de vingt mots !). Un style qui évolue bien sûr avec les années et les événements : sec et nerveux à ses débuts, il est ensuite volontiers pompeux et contourné (puis, à Sainte-Hélène, geignard), mais sait toujours se faire caressant quand il le faut, auprès des femmes comme auprès des hommes. Car si Napoléon écrit énormément, il n’écrit qu’utile : « C’est étonnant le pouvoir des mots sur les hommes ! » Il consacre aux missives, son mode privilégié d’interaction, tout son « courage de deux heures du matin » – mettant à profit ses faibles besoins de sommeil pour asseoir sa domination sur l’humanité assoupie.
Le temps (et sa rareté) occupe d’ailleurs une place immense dans la prose comme l’esprit du chef d’État. Et Malraux, en bon futur monteur de cinéma, sait restituer le tempo frénétique du Napoléon des débuts, pour qui tout est affaire de temps : « Allez Monsieur courez ! N’oubliez pas que le monde a été fait en six jours. Demandez-moi tout ce que vous voudrez hormis du temps. » Le temps est le principal protagoniste des batailles, dont le résultat se décide en quelques instants – et de tout le reste aussi : « Si je meurs dans quatre ou cinq ans, écrit-il en 1800, la chose sera montée, elle ira ; si je meurs avant, je ne sais ce qui arrivera. » Le lecteur est lui aussi saisi par ce rythme enfiévré, comme l’a été toute l’Europe ; et il a le cœur un peu serré quand Malraux lui montre comment, à Sainte-Hélène, le temps et la phrase de l’homme déchu s’étirent et s’amollissent.
Son orgueil demeure en revanche intact. Malraux s’en fait le complice complaisant et permet à son héros de démontrer l’excellence de sa prose et de son tempérament :« J’ai reçu de la nature un caractère fort et fier, et si je n’avais pas cette fierté de l’âme, je ne me serais pas hissé jusqu’au premier trône de l’univers », « J’écoute tout le monde mais ma tête est mon conseil », « Militaire je le suis parce que c’est le don particulier que j’ai reçu en naissant »… En résumé : « Je suis d’un caractère bien singulier sans doute, mais l’on ne serait pas extraordinaire si l’on n’était d’une trempe à part. »
André Malraux nous livre en revanche peu de révélations sur la vie intime du grand homme. On comprend que l’amour est un trouble, auquel Bonaparte se fait le reproche d’avoir parfois été sujet. Il raconte ainsi la répudiation ratée de Joséphine à son retour de la campagne d’Italie, pendant laquelle elle l’avait abondamment trompé : « Hortense est revenue avec sa mère ; je n’ai rien dit. Que voulez-vous que l’on fasse à cela ? On n’est pas homme sans être faible ». Et de confesser : « On a souvent vanté la force de mon caractère ; je n’ai été qu’une poule mouillée, surtout pour les miens. »
Extraits :
Avril 1804
À monsieur Rémusat :
« Vous autres Français vous aimez la monarchie. C’est le seul gouvernement qui vous plaise. Je parie que vous, monsieur Rémusat, vous êtes plus à l’aise cent fois depuis que vous m’appelez Sire. »
Mai 1813
Au général Savary :
« Le ton de votre correspondance ne me plaît pas ; vous m’ennuyez toujours du besoin de la paix. Je connais mieux que vous la situation de mon Empire, et cette direction donnée à votre correspondance ne produit pas un bon effet sur moi. Je veux la paix et j’y suis plus intéressé que personne : vos discours là-dessus sont donc inutiles ; mais je ne ferai pas une paix qui serait déshonorante, ou qui nous ramènerait une guerre plus acharnée dans six mois. Ne répondez pas à cela ; ces matières ne vous regardent pas, ne vous en mêlez pas. »
À Marie-Louise de Haynau :
« Madame et chère amie, j’ai reçu la lettre par laquelle vous m’avez fait connaître que vous aviez reçu l’archichancelier étant au lit : mon intention est que, dans aucune circonstance et sous aucun prétexte, vous ne receviez qui que ce soit étant au lit. Cela n’est permis que passé l’âge de trente ans. »