Ça va mieux en le lisant

L’idée qu’on puisse trouver des remèdes contre nos douleurs sur les rayons des libraires comme sur ceux des pharmacies n’est pas franchement neuve. Montesquieu disait déjà qu’il n’avait pas « eu de chagrin qu’une heure de lecture ne [lui] ait ôté ». Mais l’originalité des deux auteures de cet ouvrage mi-sérieux, mi-humoristique, c’est qu’elles ont non seulement écumé la tradition littéraire pour constituer les éléments d’une pharmacie de base, mais qu’elles vont même jusqu’à proposer quelques ordonnances ciblées. Avec la hardiesse supplémentaire de s’attaquer du même coup aux maux du corps comme à ceux de l’âme, en « ne faisant aucune différence entre la peine physique et la peine émotionnelle », écrit Gavin Francis dans The Guardian.

Le postulat peut surprendre. On comprend bien comment certains livres peuvent avoir, sur un tourment d’origine psychologique, un réel effet – un effet dissuasif. Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry devrait dégoûter quiconque de l’alcoolisme, Madame Bovary de l’adultère, L’âne d’or d’Apulée de l’excès de présomption, Tess de la tentation de l’aveu imprudent, Le Meilleur des mondes de la drogue, et ainsi de suite. Et des écrivains comme Ismaël Kadaré, Léopold von Sacher-Masoch, William Thackeray et Michael Ondaatje ont indéniablement des choses à nous apprendre sur les inconvénients qu’il y a, respectivement, à être dictateur (Le Successeur), jaloux (La Vénus à la fourrure), arriviste (La Foire aux vanités) ou constamment en quête de femmes inaccessibles voire de religieuses (La Peau d’un lion). Mine de rien, c’est déjà ça. Mais la méthode est encore plus sophistiquée, puisqu’elle combine, précise Talitha Stevenson dans Bookshelf, « l’approche homéopathique – lire sur la colère quand on est en colère – et l’approche allopathique – lire sur la joie quand on est triste ».

Là où les choses semblent se compliquer, c’est avec les maux du corps. Comment la lecture pourrait-elle donc agir directement sur les causes de maladies physiques ? Sur leurs conséquences, oui – la démoralisation, l’ennui de l’alitement, l’angoisse métaphysique. Mais les causes… L’âme et le corps entretiennent cependant des liens secrets, et le pouvoir de celle-ci sur celui-là est avéré. Alors, pour traiter un problème psychosomatique comme l’éjaculation précoce, pourquoi ne pas tenter la lecture de Paméla ou la Vertu récompensée de Samuel Richardson ? Voir le héros patienter quelque 400 pages avant de parvenir à ses fins avec sa jolie mais perfide soubrette peut effectivement conduire à une meilleure maîtrise de l’impatience entre les draps. En revanche, on conçoit moins quelle efficacité peut bien avoir Les Malheurs de Sophie contre le syndrome prémenstruel, ou La Symphonie pastorale de Gide contre l’hypertension.

Problème : si la littérature est bel et bien comme un produit pharmaceutique, son absorption ne saurait être exempte de tout danger. Effectivement, bien conscientes que c’est la dose qui fait le poison, nos thérapeutes mettent en garde contre les risques d’auto- et de surmédication. Elles recommandent ainsi de faire un tour chez Thomas Hardy (Les Yeux bleus), car il s’y moque des rats de bibliothèque et de tous ceux qui préfèrent lire (ou écrire) plutôt que de vivre. Une précaution d’autant plus nécessaire que, à l’âge d’Internet, prévaut la dangereuse tentation d’utiliser abusivement ou à contre-emploi l’immense pharmacopée accessible d’un simple clic sur les pharmacies en ligne comme Amazon. Hélas, il n’existe pas (encore) de lecture recommandée pour combattre cette addiction-là.

Un homme comme on n’en fait plus

L’écrivain flamand Stefan Hertmans a attendu trente ans avant d’oser écrire un livre inspiré du journal intime de son grand-père. Urbain Martien – c’est son nom – lui avait confié les précieux cahiers quelques mois avant sa mort, en 1981. Trente ans pour mûrir et finalement accoucher d’un livre événement, couronné d’un grand prix littéraire néerlandais, puis traduit notamment en anglais et allemand, et désormais donc en français.

Dans un premier temps, l’ouvrage a un peu confondu les critiques néerlandais : avait-on affaire à un roman documentaire, à une biographie ou plutôt à un documentaire romancé ? Certains ont même douté de l’existence même des cahiers du grand-père : n’étaient-ils pas une invention destinée à raconter une belle histoire qui plaise à la presse ?

Quoi qu’il en soit, « Hertmans a voulu exhumer une vie et il a réussi de façon très convaincante, estime Kees ‘t Hart dans De Groene Amsterdammer. Au bout du compte, le roman est devenu un hommage sincère et touchant à un homme resté prisonnier de l’idéologie de son temps. »

L’ouvrage se divise en deux parties bien distinctes. La première décrit l’existence d’Urbain Martien avant 1914 : comment il a grandi dans la pauvreté, seul avec sa mère, car il a perdu son père en bas âge. Très jeune, il est contraint d’aller travailler. La seconde est consacrée aux horreurs de la Grande Guerre, à laquelle le grand-père a pris part et où, sans vraiment le vouloir, il a fait preuve d’un grand courage.

« Guerre et térébenthine est un livre sur un homme presque archétypal, le “bon petit gars” devenu héros de la Grande Guerre par sens du devoir », note le NRC Handelsblad. Pour le quotidien Trouw, on ne peut qu’être touché par ce personnage qui semble tout droit sorti du Monde d’hier de Stefan Zweig : « Tournant le dos aux évolutions du XXe siècle, ce vieil homme conserve ce qui a presque disparu autour de nous : le goût du décorum, la discrétion, la piété et le respect. C’est presque comme si l’auteur voulait nous montrer en exemple, à nous autres bruyants spécimens du XXIe siècle, une vie modeste. »

Cette histoire, note le quotidien De Volkskrant, fait écho à d’autres romans sur la Grande Guerre, en particulier À l’ouest rien de nouveau, d’Erich Maria Remarque. Un avis partagé par Trouw, pour qui Stefan Hertmans a fait la démonstration que « l’on peut toujours écrire un remarquable roman de guerre classique, dans le style de Remarque, dès lors qu’on s’appuie sur des événements authentiques. » Et De Volkskrant de conclure : « La petite histoire d’Urbain fait écho à la grande histoire, dont elle est comme la miniature, et, en se faisant l’interprète de la voix de son grand-père, Hertmans s’est fait aussi celui de toute une génération. »

Une Satire raciale

« Lire Paul Beatty rend plus intelligent », affirme Seth Colter Walls dans le Guardian. Un avis partagé par bon nombre de ses confrères critiques. Plume historique du New York Times, Dwight Garner confesse ainsi que « le premier tiers » du dernier livre de Beatty est ce qu’il a lu « de plus caustique et de plus irrévérencieux dans un roman américain depuis au moins une décennie ». « Presque toute la culture noire américaine et ses stéréotypes sont éreintés », note-t-il. L’intrigue est difficile à décrire : « Il arrive tant de choses que tenter d’en rendre compte c’est comme essayer de faire entrer un citronnier dans un verre à vodka. » Dès le début de ce roman, son jeune héros afro-américain est traîné devant la Cour suprême. Son crime ? Avoir réintroduit l’esclavage chez lui et la ségrégation dans son quartier de Los Angeles (en pleine ère Obama !). « Presque chaque chapitre est l’occasion de rencontrer un personnage secondaire merveilleusement brossé », juge, dans le Los Angeles Times, Kiese Laymon, pour qui Moi contre les États-Unis d’Amérique compte tout simplement « parmi les romans les plus importants et difficiles du XXIe siècle ».

Henri II, la détermination d’un roi

Le roi Henri II fut couronné en l’abbaye de Westminster le 19 décembre 1154, avec à son côté une reine Aliénor sur le point d’accoucher. Le vieil archevêque Thibaud de Canterbury célébrait la cérémonie, sous le regard des grands et des hommes d’Église les plus puissants du pays. Henri fut le premier gouvernant à être couronné roi d’Angleterre, abandonnant la formule traditionnelle de « roi des Anglais ». Et le couronnement suscita un grand optimisme dans la population. « Dans toute l’Angleterre, les gens criaient “Longue vie au Roi”, écrivait Guillaume de Newburgh. [Ils] espéraient de meilleures choses du nouveau monarque, surtout quand ils surent qu’il faisait preuve d’une remarquable prudence, de constance et d’une grande ferveur pour la justice, et que dès le début il manifesta ce qui faisait la grandeur d’un prince. »

Dans sa charte du couronnement, Henri s’adressait à tous les grands personnages du royaume, leur assurant qu’il leur accorderait toutes les « concessions, présents et libertés » que leur avait laissés Henri Ier, et qu’il abolirait de même les coutumes néfastes. Il n’y faisait cependant aucune promesse précise et, contrairement à son prédécesseur Étienne, il n’évoquait pas les « bonnes lois et coutumes » dont jouissaient les sujets anglais du temps d’Édouard le Confesseur. Mais la charte mentionnait sans détour la volonté d’Henri d’œuvrer à « la restauration commune de tout [s] on royaume ».

Du haut de ses 21 ans, le jeune monarque, bien que ne parlant que le latin et le français, parut aux Anglais bien éduqué, l’esprit tourné vers les lois, et doué pour les langues. Peut-être, d’ailleurs, comprenait-il aussi bien la langue d’oïl que la langue d’oc, l’occitan étant la langue naturelle de son épouse. Ses contemporains furent frappés par sa détermination presque surhumaine. Obsédé par la chasse, tant à courre qu’au faucon, il parcourait à un rythme effréné les forêts et les parcs de ses immenses possessions. Giraud de Barri décrit en ces termes ce roi qu’il connaissait bien :

 

Il était amoureux de la chasse au-delà de toute mesure. Dès l’aube il était souvent à cheval, traversant les plaines, pénétrant les forêts et grimpant les sommets, et ainsi passait-il des journées sans repos. Le soir à son retour, on le voyait rarement assis, fût-ce avant ou après souper, […] il épuisait toute la cour en se tenant constamment debout. […] L’homme était d’abord aisé, ouvert, plaisant et spirituel, d’une exquise politesse, […] énergique à la guerre, […] fort prudent dans la vie civile. […] Il était féroce avec ceux qui lui restaient insoumis, mais miséricordieux envers les vaincus, rude avec ses serviteurs, expansif avec les étrangers, prodigue en public, économe en privé. […] Il était des plus diligents quand il s’agissait de préserver la paix, d’une incomparable générosité dans l’aumône et défenseur acharné de la Terre sainte. Amoureux de l’humilité, oppresseur de la noblesse et méprisant les fiers.

 

Une autre description, due à Gautier Map, chroniqueur de la cour, soulignait les mêmes traits de caractère. Henri avait « les membres vigoureux et belle contenance, lettré, d’abord agréable, toujours en voyage, se déplaçant en étapes intolérables tel un courrier ». Il faisait montre de « bien peu de pitié pour les gens de sa suite, […] s’y connaissait fort bien en chiens et en oiseaux ». Même en tenant compte de la flagornerie et des platitudes inévitables chez un auteur de la cour, il est évident que les hommes qui le connaissaient voyaient en lui un dirigeant remarquable, brillant et énergique.

Dès ses premières années, Henri vécut sur les routes. Même s’il investit considérablement dans la construction de châteaux et de palais somptueux, il n’y séjournait généralement que peu de temps. Sa cour itinérante était souvent dépeinte comme dégoûtante : puante et chiche, et le vin que l’on y servait si acide qu’il fallait le filtrer entre les dents. C’était la vie d’un homme en perpétuel mouvement. Le chroniqueur Raoul de Dicet mentionne la surprise de Louis VII face à la capacité d’Henri à surgir n’importe quand et n’importe où dans ses fiefs, sans prévenir. Comme s’il avait volé plutôt que chevauché, commenta le roi de France. Il était, ajoute son biographe du XIIe siècle Herbert de Bosham, semblable à quelque « chariot humain, entraînant tout derrière lui ».

Reste que le roi ne pouvait quand même pas se permettre d’entraîner sa jeune famille avec lui. Aussi, passé la splendeur du couronnement, les Plantagenêts estimèrent qu’il leur fallait trouver un endroit où s’installer. Leur premier fils, Guillaume, avait à peine plus d’un an à l’époque du couronnement. Un deuxième fils, Henri, naquit le 28 février 1155. Les garçons et leur mère avaient besoin d’une demeure tant qu’ils résidaient en Angleterre. L’énorme palais anglo-saxon de Westminster s’était sérieusement délabré du temps de la guerre civile, au point d’être inhabitable. Par conséquent, en 1155, la famille royale déménagea dans le palais royal de Bermondsey, sur l’autre rive de la Tamise, fort éloigné de la cité de Londres.

Depuis le palais, Aliénor pouvait visiter Londres comme bon lui semblait. La capitale anglaise était alors une cité grouillante d’activité, de commerces et de divertissements, de comédiens et d’acrobates, mais aussi un foyer de criminalité, de saleté et de désespoir. Guillaume Fitz-Stephen, biographe et religieux de Canterbury, rédigea une célèbre description émerveillée de la ville dans les années 1170. Nonobstant l’enthousiasme de l’auteur, c’est sans doute à cela que devait ressembler Londres à l’arrivée d’Aliénor.

 

La bonne fortune de [Londres] tient à la douceur de son climat, la dévotion de ses chrétiens, la force de ses fortifications, l’excellence de son emplacement, la respectabilité de ses citoyens et la bienséance de leurs épouses. Elle trouve en outre grand plaisir dans ses jeux et est prolifique dans la production d’hommes de grande qualité. […] On trouve aussi à Londres et ses faubourgs treize églises conventuelles et cent vingt-six églises paroissiales de moindre importance. […] À l’est se dresse la forteresse royale, d’une taille et d’une puissance formidables, dont les remparts et les sols jaillissent des fondations les plus profondes – le mortier en ayant été mêlé à du sang d’animal. À l’ouest se tiennent deux châteaux solidement fortifiés. Les murs de la ville la ceignent continûment à partir du nord ; hauts et larges, ils sont ponctués de tours, ainsi que de sept portes doubles […].

À moins d’une lieue de la ville, y étant rattaché par un faubourg populeux, le palais du roi, une structure sans égale, dotée de fortifications intérieures et extérieures, domine cette rive du fleuve […]. Au nord s’étendent des champs cultivés, des prés et d’agréables prairies sillonnées de cours d’eaux, où des roues à aubes mues par le courant rendent un son plaisant. Non loin de là se trouve une vaste forêt aux sous-bois touffus qui dissimulent des animaux sauvages – cerfs, biches, sangliers et taureaux […].

Tous les matins, l’on peut voir [les gens] menant leurs divers commerces, ceux qui vendent des marchandises et ceux qui cherchent à vendre leurs services, chacun dans les lieux particuliers dévolus à leurs métiers. Point ne devrais-je non plus omettre de signaler qu’à Londres, sur la rive parmi les bateaux, le vin et les entrepôts se tient une cuisine publique. Chaque jour, selon la saison, on peut y trouver aliments et mets frits ou bouillis, poissons grands et petits, de la viande – de moindre qualité pour les pauvres, les meilleurs morceaux pour les riches –, gibier et volaille (grands et petits). […] Ceux qui ont envie de mets choisis peuvent s’y procurer de la viande d’oie, de pintade ou de bécasse – il ne leur sera guère difficile d’en trouver, puisque tous ces mets délicats sont exposés à leur vue. […] Les marchands de tous les pays du monde prennent plaisir à apporter dans cette ville leurs productions.

 

C’était une ville internationale bruissante d’agitation, qui ne manqua sans doute pas de rappeler Paris à Aliénor. Paris, la cité la plus glorieuse d’Europe du Nord, sise sur son propre fleuve, avec ses palais et ses prés ondoyants, là où elle avait vécu sa première expérience de la royauté. (1) Toutefois, quelque chose en Londres devait lui convenir, car durant son premier séjour en Angleterre Aliénor y accomplit ce qu’elle n’avait manifestement pu faire en tant que reine de France. Elle donna coup sur coup naissance à plusieurs enfants en bonne santé. En septembre 1155, dès qu’elle se fut remise de la naissance du jeune Henri, elle tomba de nouveau enceinte. Elle accoucha d’une fille en juin 1156, et l’enfant fut baptisée du nom de l’impératrice qui s’était battue si longtemps pour consolider le nouveau domaine des Plantagenêts : Mathilde.

La naissance de Mathilde permit peut-être à Aliénor d’effacer une part du chagrin qu’elle avait éprouvé pendant le même mois, quand son premier fils, Guillaume, était mort. Il n’avait que trois ans. Il fut enterré en grande pompe au pied de son arrière-grand-père Henri Ier dans l’abbaye de Reading. Ce fut une période de grand deuil pour la famille. Mais la mortalité infantile était une réalité incontournable au Moyen Âge, même pour les rois, et la meilleure façon de s’en prémunir était de donner le jour à une longue succession d’enfants. Aussi, deux autres fils naquirent peu après en Angleterre : Richard, à Oxford, en septembre 1157, et Geoffroy, tout juste un an plus tard.

Henri, Mathilde, Richard et Geoffroy : à la Noël 1157, Henri et Aliénor avaient quatre enfants en bonne santé, tous âgés de moins de quatre ans. Trois autres atteindraient l’âge adulte : Aliénor, née en 1162, Jeanne, née en 1165, et Jean, né en 1167. Quatre ans séparent les quatre premiers des trois derniers, intervalle durant lequel Henri était séparé de son épouse, occupé à gérer les marches les plus éloignées de son domaine.

Tandis qu’Aliénor était accaparée par la première longue série de ses grossesses, Henri se déplaçait souvent dans son royaume afin de régler des questions de gouvernement et de diplomatie, tout en trouvant le temps de se livrer à sa grande passion pour la chasse. Au gré de ses voyages, il se familiarisait avec les endroits les plus adaptés à ses activités tant officielles que cynégétiques. Très peu de temps après son arrivée, des travaux commencèrent sur les pavillons de chasse de Clarendon et Woodstock, pour les transformer en de véritables palais d’un confort qui n’avait rien à envier au reste de l’Europe.

Mais tous les palais du monde ne pouvaient répondre à la question pressante de ces années 1150 : comment le nouveau roi parviendrait-il à panser les plaies d’un pays si profondément meurtri par la guerre civile ? (2) L’Angleterre avait certes offert à Henri Plantagenêt ce que le chroniqueur Richard de Poitiers définissait comme « l’honneur et la révérence de ce nom royal ». Mais il fallait sauver du marasme cette terre riche, avec ses ports et ses villes, sa populace dure au labeur et éprise de boisson, sa longue histoire. Henri devait rétablir sur son nouveau royaume l’autorité dont avait joui son grand-père Henri Ier. Ce qui revenait à rien moins que, littéralement, le reconquérir.

Le pays était sens dessus dessous. Sous le règne d’Étienne, les revenus de la Couronne avaient décliné des deux tiers. Terres, châteaux et postes avaient été distribués, souvent à perpétuité. Les fermages, revenu royal traditionnel collectés par les shérifs, étaient catastrophiquement bas. Les comtés, dotés de pouvoirs quasi royaux, proliféraient, et, dans certaines régions, non seulement le pays n’était pas gouverné, mais il paraissait même ingouvernable. Les relations entre l’Église et la Couronne étaient dans l’impasse à l’issue d’une interminable querelle entre Étienne et l’archevêque Thibaud quant à leurs juridictions respectives. Les forteresses édifiées par les Normands lors de leur conquête des Galles du Sud étaient passées aux mains de barons et de potentats locaux. L’extrême nord de l’Angleterre vivait de fait sous l’autorité des rois écossais.

La première tâche d’Henri fut d’écraser dans l’œuf les rares tentatives de rébellion. Dans sa charte du couronnement, il avait soigneusement évité de confirmer tout droit ou possession accordé par Étienne, que ce soit à des hommes d’Église ou à des laïcs. Par conséquent, tout ce qui avait été accordé depuis le règne d’Henri Ier était considéré comme illégitime, à moins d’être confirmé par le nouveau souverain. Il ordonna que soient rendus à la Couronne tous les châteaux, villes et terres qui avaient été distribués sous Étienne, puis abolit les comtés octroyés par l’ancien roi à ses partisans. Dans bien des cas, les terres confisquées étaient ensuite rétrocédées à leurs propriétaires, mais le message d’Henri était clair : toute seigneurie dépendait désormais de lui, et tous devaient leur position et leurs biens à la couronne des Plantagenêts.

Dans le même temps, dès le lendemain de Noël 1154, Henri lança un rapide programme de démolition des châteaux illégaux et d’expulsion des mercenaires étrangers. Des centaines de châteaux furent ainsi rasés dans le courant de l’année 1155. Tandis que leurs murailles s’effondraient, les soldats flamands, que détestaient tant chroniqueurs et petit peuple, regagnaient les côtes en toute hâte.

Henri ne dut intervenir directement que contre quelques-uns des grands. Guillaume le Gros, duc d’Aumale, qui avait si bien assis sa position dans le Yorkshire qu’il échappait virtuellement à l’influence royale, fut dépouillé de ses terres et du château de Scarborough, qui contrôlait l’accès à la mer et le nord-est du royaume, balayé par les vents. Roger de Hereford, un seigneur des marches galloises peu enclin à obéir à l’autorité royale, fut persuadé de rendre les châteaux de Gloucester et Hereford grâce à l’habile intervention de son cousin Gilbert Foliot, évêque de Hereford.

Henri de Blois, évêque de Winchester et le propre frère d’Étienne, préféra fuir le pays plutôt que de se soumettre au successeur de son aîné. Ce faisant, il abandonna six châteaux à Henri. Le seul grand qui nécessita que soient véritablement prises des mesures militaires fut Hugh Mortimer, seigneur du château de Wigmore, qui, à la fin du printemps, s’accrochait encore à trois de ses châteaux, ce qui contraignit Henri à lever une armée contre lui. Mais une fois qu’il se fut soumis à son roi, même lui put conserver ses terres.

Ce fut une opération de nettoyage éclair menée dans un esprit de réconciliation plutôt que de vengeance. Elle devait beaucoup aux succès antérieurs d’Henri dans le domaine de la diplomatie, quand il avait énoncé, puis fait appliquer les termes de la paix de Winchester. (3) Le fait qu’il se soit heurté à si peu de résistance et qu’il n’ait été menacé par aucun rival digne de ce nom prouve que son idée d’une royauté forte et unie séduisait la majorité. Il brandissait à la fois l’épée et la balance de la justice, en digne souverain. De plus, il continuait à procréer, et ses rejetons étaient comme autant de garants de la stabilité future du royaume. Mais s’il agit aussi promptement, ce fut par nécessité plus que par tempérament. Car l’Angleterre ne constituait qu’une partie des immenses domaines des Plantagenêts.

En 1156, Henri dut quitter l’Angleterre pour réprimer une rébellion en Anjou sous le commandement de son cadet Geoffroy. Son jeune frère rétif considérait que, selon les termes du testament de leur père, l’accession d’Henri au trône d’Angleterre aurait dû automatiquement lui valoir l’Anjou, le Maine et la Touraine, puisqu’il était le deuxième fils. D’ailleurs, il est fort possible que telle ait été l’intention de leur géniteur. Qu’un seul homme ait gouverné à la fois l’Angleterre, la Normandie et l’Anjou était sans précédent.

Henri n’avait cependant aucune intention de céder le cœur même des terres des Plantagenêts à son exaspérant petit frère. Geoffroy, en effet, avait fait preuve de déloyauté quand, en 1151, il s’était allié à Louis VII et Eustache pour attaquer les positions d’Henri en Normandie. Il était donc trop risqué d’attribuer à Geoffroy des terres stratégiquement situées entre le duché d’Henri, en Normandie, et celui d’Aliénor, en Aquitaine. Et cela pourrait compromettre les ambitions du roi, qui comptait bien gouverner par lui-même cet extraordinaire assemblage de territoires.

Reste qu’il fallait trouver de quoi calmer Geoffroy. Signe de la gravité de cette querelle fraternelle, le 2 février 1156, une réunion familiale fut convoquée à Rouen sous l’égide matriarcale de l’impératrice Mathilde. Henri rencontra Geoffroy, ainsi que leur plus jeune frère Guillaume et leur tante Sibylle, comtesse de Flandre, afin de parvenir à un accord. Pour isoler son frère sur la scène diplomatique, Henri, à la fin du mois de janvier, avait rendu hommage à Louis VII pour la Normandie, l’Anjou et l’Aquitaine, et avait envoyé une ambassade au pape Adrien IV, élu depuis peu, pour lui demander de le libérer de son serment quant au respect du testament de son père. Il était décidé à ne pas lâcher l’Anjou, quoi qu’il en coûte.

Ces efforts de paix n’aboutirent à rien. Peu après la fin de la réunion, Geoffroy entra officiellement en rébellion. La dispute ne fut réglée que plus tard dans l’année, quand les habitants de Nantes et de Basse-Bretagne élurent Geoffroy comme leur nouveau comte. Grâce à cet heureux coup du hasard, le cadet d’Henri se retrouvait à la tête d’un nouveau et riche territoire, ce qui compensa sa déception, lui qui estimait avoir été déshérité par son aîné, désormais roi.

Henri, ravi, soutint l’élection de Geoffroy à ce nouveau poste d’intérêt stratégique. Afin que son frère renonce à ses revendications sur les domaines des Plantagenêts, il lui offrit un unique château, celui de Loudun, et une pension en liquide. Un prix acceptable à payer s’il permettait de résoudre une querelle qui risquait de s’avérer dommageable. De plus, la nouvelle position de Geoffroy à Nantes étendait encore un peu plus les possessions des Plantagenêts en direction de l’ouest le long de la Loire et les rapprochait du littoral breton, autrement dit de la seule portion des côtes de France qu’ils ne contrôlaient pas encore.

Geoffroy, apaisé, eut ensuite le bon goût de décéder en 1158. Mais l’affaire avait montré que, en dépit de son habileté à pacifier son nouveau royaume, Henri devrait déployer des efforts dignes d’Alexandre le Grand ou de Charlemagne pour garantir la cohésion de son immense empire continental.

 

 

Ce texte est extrait de Les Plantagenêts, de Dan Jones. Il a été traduit par Raymond Clarinard et Isabelle Taudière.

L’intimité d’un père

L’œuvre d’Adrian Tomine est hantée par l’angoisse et l’incertitude de trouver sa place dans ce monde. Les histoires qu’il dessine sont autant de variations sur le thème de « la fragilité et de la complexité des relations humaines », écrivait Joseph Marczynski dans Vice à l’occasion de la sortie outre-Atlantique du dernier opus de ce grand auteur de BD, Les Intrus, traduit en français aux éditions Cornélius.

Aujourd’hui âgé de 40 ans, le dessinateur nippo-américain s’est fait connaître à l’adolescence en autoéditant une série graphique en partie autobiographique, Optic Nerve, avec des marginaux et des losers pour héros. Les histoires étaient courtes, réalistes, et le dessin, élégant. Optic Nerve s’est vite démarqué des comics qui dominaient le marché américain au début des années 1990, et la presse la plus haut de gamme a commencé de faire appel à Tomine. Si bien que le dessinateur est aujourd’hui l’un des illustrateurs préférés du New Yorker, dont il a réalisé plusieurs couvertures. Ses récits ont cette incroyable capacité à nous faire retrouver cette gaucherie de l’adolescent inadapté que nous avons tous été.

Dans Les Intrus, Tomine a réuni six courts récits, dont certains ont été publiés dans les récentes éditions d’Optic Nerve, série que le dessinateur continue de produire à un rythme annuel. Devenu père de deux petites filles, Tomine y aborde les difficultés de la vie de famille et explore l’ambiguïté des relations entre parents et enfants.

« La simplicité, la finesse, la pureté de l’écriture visuelle d’Adrian Tomine sont pour beaucoup dans son succès », estime Joseph Marczynski dans Vice. Dans l’une des histoires du recueil, intitulée « Traduit du japonais », Tomine reproduit les souvenirs visuels qu’une mère a gardés du jour où elle a laissé son enfant à son père, avec une lettre qu’il lira un jour, plus tard peut-être.
Books

 

Les Intrus-p73 Les Intrus-p74 Les Intrus-p75 Les Intrus-p76

« Quel est ton nom secret ? »

L’Afrique, c’est une façade décorée de fausses colonnes délabrées, du plâtre effrité, un rez-de-chaussée aux fenêtres condamnées, un toit plein de trous rafistolé tantôt avec des plaques de tôle ou de fer-blanc, tantôt avec des planches posées n’importe comment. On devinait au-dessus de l’entrée les vestiges d’un blason ayant appartenu à un certain Afrikan Pétrovski, l’un des anciens propriétaires de la maison : en haut, trois étoiles à l’intérieur d’un cercle, et dessous, une main gantée de fer tenant un sabre tatar recourbé. Tout autour du bâtiment, des buissons de sureau, du lilas, des tas de bûches moisies, des amas de détritus, des monceaux de briques cassées et de ferraille rouillée. À l’intérieur, cela sentait les crottes de souris et la naphtaline, des touffes d’étoupe sortaient des fentes, le froid et l’humidité pénétraient par les trous du plancher. Les habitants avaient déménagé depuis longtemps, il ne restait plus qu’Ida, qui occupait à l’étage un appartement de trois pièces avec cuisine.

En quelque quatre cents ans, cette maison avait connu une multitude de propriétaires qui l’avaient modifiée selon leurs besoins. On avait déplacé des cloisons, des escaliers et des couloirs, on avait percé de nouvelles fenêtres, transformé des pièces en cagibis et réuni des recoins pour en faire des pièces ; un jour, emportés par leur élan, des gens avaient enfermé une horloge en merisier à l’intérieur d’une cloison. On s’en était aperçu lorsqu’elle s’était mise à sonner à trois heures du matin. On avait démoli un mur, un autre, on avait farfouillé ici et là, mais on n’avait pas réussi à retrouver l’horloge, et on avait abandonné : le mécanisme finirait bien par cesser un jour de fonctionner, et l’horloge s’arrêterait toute seule. Mais le mécanisme avait continué à fonctionner, et l’horloge à sonner trois coups chaque nuit. Pendant la journée, elle restait silencieuse, mais la nuit, à trois heures pile, une faible plainte résonnait quelque part dans les tréfonds de la maison, suivie de trois coups sonores et pesants que l’on entendait très loin à la ronde. Et comme ça, nuit après nuit, année après année. Les coups étaient forts et nets, mais on eut beau chercher, on eut beau défoncer des murs, jamais on ne réussit à trouver l’horloge, comme s’il ne s’agissait pas d’un mécanisme dans un coffre en bois de merisier, mais d’une âme de pécheur mort sans absolution condamnée à languir dans les labyrinthes de l’Afrique jusqu’au Jugement dernier.

Quand elle était enfant, Ida considérait que cette horloge ne sonnait pas la nuit sans raison. C’était un appel, cela ne pouvait être que ça. Un appel du futur, la voix du destin lui-même. Les autres entendaient la sonnerie d’une horloge, agaçante mais ordinaire, elle, elle entendait la voix de Dieu. Il faut dire qu’elle n’était pas comme les autres. C’était une élue. Vers sept ans, elle avait lu Moumou de Tourguéniev et Hamlet, et s’était attaquée à l’essai de Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme.

Presque chaque nuit, quand l’horloge de l’Afrique sonnait trois heures, elle sortait de son lit et descendait dans la cour. Elle se mettait sur la pointe des pieds et fronçait les yeux pour mieux écouter. Une minute passait, puis une autre, mais elle n’arrivait pas à entendre quoi que ce soit à part le bruissement des arbres et le clapotis de l’eau. La nuit asexuée sentait une odeur de pin, de cochons et de cassis. La fillette retournait dans son lit un peu contrariée, mais nullement déçue. Ce n’est pas grave, se disait-elle. C’est que le moment n’était pas encore venu, elle avait l’avenir devant elle, elle découvrirait un jour le sens de ces bruits.

Mon père, lui, n’y voyait aucun sens. La sonnerie de l’horloge l’agaçait. Il avait tenté plusieurs fois de chercher ce satané mécanisme qui l’empêchait de dormir afin de le réduire en miettes, mais ce n’était pas possible sans l’aide des voisins, or il n’était pas en très bons termes avec eux. De façon générale, il ne s’entendait pas avec les gens, il était emporté, irascible et cassant. Il lui arrivait cependant d’avoir des crises de mélancolie, et il pouvait alors rester sans rien dire pendant des semaines.

Un jour, ma mère avait déclaré que ce n’était pas à cause de la politique qu’il s’était retrouvé dans un camp, mais à cause de son caractère : à la fin de la guerre, alors qu’il était chef d’état-major d’un régiment, il était entré en conflit avec ses supérieurs, il avait eu la langue un peu trop longue et s’était retrouvé à Kolyma sous le coup de l’article 58.10. (1) Il faut dire que mes parents faisaient partie de ces Russes qui considéraient tout châtiment, même immérité, comme un déshonneur, et dans notre famille, cela ne se faisait pas de parler du passé de mon père.

Quand mes parents avaient emménagé dans cette maison, la vie y battait son plein : des machines à coudre cliquetaient, cela sentait le poisson frit et le pétrole, les voisines crachaient mutuellement dans leurs soupes qui mijotaient dans les cuisines communautaires, les voisins jouaient aux dominos dans la cour, buvaient de la vodka et célébraient par des bagarres aussi bien les mariages que les enterrements. Tout le monde élevait des poules, des canards, des oies, des cochons et des vaches – l’Afrique était environnée de granges et de remises bancales et nauséabondes d’où sortaient des grognements, des meuglements, des caquètements.

Mon père détestait cette « ère jurassique des gorets », comme il disait, et ne cachait pas son mépris pour les voisins. Parmi ces hommes petits et trapus qui se mouchaient dans leurs doigts, il se distinguait par sa haute taille, sa culture livresque et ses manières, et se sentait dans la peau d’un lion parmi des souris. Il travaillait comme vice-directeur de l’exploitation forestière, mais rêvait à une autre vie. Il rêvait, et ne faisait rien pour réaliser son rêve. Il faisait penser à la puissante locomotive que l’on avait fait venir à Tchoudov peu après la guerre et que l’on avait placée dans un terrain vague. C’était une machine énorme qui ressemblait à un animal, l’incarnation même de la force et de l’élan, capable de foncer à toute allure sur des rails en tirant des trains de milliers de tonnes, mais au lieu de cela, elle devait fournir de la chaleur à l’hôpital, à l’école, à l’orphelinat et à une petite laiterie miteuse – quelques hangars aveugles qui se trouvaient au bord du lac et d’où émanait une éternelle odeur de lait aigre.

 

Je suis resté sans père alors que je n’avais pas encore sept ans.

C’était par un soir d’été, je jouais à cache-cache avec des gamins de l’Afrique et je m’étais faufilé dans la cave. Je m’étais caché derrière un vieux tonneau, et je ne bougeais plus. Au bout d’un instant, j’ai entendu des pas et j’ai regardé. C’était mon père.

Il a pris sur un tas de planches empilées dans la pièce du fond un rondin de bouleau pas très grand, un mètre et demi de long et une trentaine de centimètres de diamètre. Il l’a posé sur le billot et s’est mis à le fouetter en poussant un cri chaque fois qu’il le frappait, comme si c’était lui qui recevait les coups de cette cravache en fils d’acier tressés.

Oui, les choses se sont passées exactement comme ça.

Il est descendu à la cave, il a allumé la lumière, il a posé le rondin de bouleau sur le billot, il a enlevé sa chemise, il s’est armé d’un fouet en minces fils d’acier tressés, il a fait le tour de la pièce en s’exerçant un peu, et il a porté le premier coup. À la suite de ce premier coup, l’écorce du rondin s’est fendue, mais c’était un coup d’essai, pour s’échauffer. Le deuxième et le troisième ont été plus forts, au sixième ou au septième, l’écorce se détachait déjà par lambeaux, et le coup suivant est tombé sur la chair humide et blanche du bouleau. Le rondin a tressailli, et c’est alors que mon père, ayant enfin senti la résistance du bois, s’est véritablement attelé à la tâche. Ses yeux sont devenus tout petits, sa bouche s’est entrouverte, son front, son cou et ses épaules se sont couverts de sueur. Il levait le fouet de biais en rejetant le corps en arrière et l’abattait sur le bouleau de toutes ses forces ; chaque fois, le coup devenait plus fort, plus furieux, plus implacable, sa respiration se faisait plus brûlante, très vite, il s’est mis à expirer l’air en râlant, il poussait des cris en crachant de la bave, sans remarquer le sang qui tachait ses mains et son tricot de corps, ni les menus copeaux et les éclats de bois qui venaient se coller sur son visage grimaçant, et le knout en fils d’acier sifflait, se tortillait et frappait, il achevait le bois frémissant, torturé, sanglant, il le réduisait en miettes, et dans la pièce, sur les murs blanchis, une ombre terrifiante courait dans tous les sens, tressautant, hurlant et se recroquevillant, jusqu’au moment où, enfin, ayant porté le dernier coup qui avait brisé le rondin, l’homme à bout de forces est tombé à genoux et s’est immobilisé, haletant, sanglotant et secouant la tête dans tous les sens, et le sang ruisselait de son nez et de sa bouche béante le long de son menton, coulant en filets glaireux sur le sol, sur son ombre noire…

Je me suis faufilé par la porte, je suis remonté en courant dans la cuisine et je me suis caché sous la table, je me suis couché par terre, tourné vers le mur, et j’ai fermé les yeux. Des ondes vibrantes d’une terreur obscure, des vagues de nausée et de souffrance s’abattaient sur moi de toutes parts. Elles prenaient naissance quelque part en bas, dans la cave ou même au centre de la terre, et déferlaient à travers le bois, à travers les briques et le béton, provoquant des nausées, des maux de tête et l’épouvante. Cette épouvante était partout, elle m’engloutissait complètement. Le mal faisait rage, il se déchaînait, j’étais secoué de frissons. Je me suis blotti contre le mur, recroquevillé, je me suis mis à trembler, et pour finir, je me suis pissé dessus, mais je n’en ai éprouvé aucun soulagement. Ensuite, j’ai perdu connaissance.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté sous la table. Quand j’ai repris conscience, au début, je n’ai pas pu bouger – j’avais l’impression que mon corps tout entier était écorché vif.

J’ai fini par sortir de sous la table, je me suis approché de la fenêtre, les jambes flageolantes, je me suis affalé à plat ventre sur le rebord de la fenêtre, et à ce moment-là, les ténébreuses nuées bibliques (du charbon, de l’argent et du sang) ont recouvert notre maison, un coup de tonnerre a retenti, les premières gouttes de pluie sont tombées sur la terre et, en un clin d’œil, tous les environs, proches et lointains, ont été voilés par un rideau de pluie fumante et bruissante.

La cour s’est transformée en une grande flaque bouillonnante et effervescente sur laquelle sautillaient et tournoyaient des copeaux et des plumes de poules.

« Ça va durer longtemps », a dit la voix de mon père.

Je me suis retourné.

Il était entré sans bruit dans la cuisine et s’était assis sur un tabouret, posant sur la table ses grandes mains aux veines gonflées. Dans la pénombre de la cuisine, je ne pouvais pas distinguer son visage.

Ma mère est entrée, elle a allumé la lumière.

Mon père me regardait. Il ne m’avait encore jamais regardé comme ça, avec des yeux pareils. Je ne lui connaissais pas ce regard, et j’ai été terrifié.

À l’âge de sept ans, la liste de mes péchés ne tenait déjà plus sur une paume d’enfant – j’avais eu droit plus d’une fois à de sacrés savons pour diverses bêtises. On ne m’avait jamais battu, mais je me faisais gronder souvent. Quand on me grondait, je voyais et je sentais bien que mes parents étaient contrariés, évidemment, mais je n’éprouvais pas ce que l’on appelle une honte cuisante. Si mes parents étaient pour moi des êtres tout-puissants, omniscients et omniprésents, ils étaient en quelque sorte des créatures désincarnées. Je veux dire par là que c’étaient des voix, des odeurs et des contacts dilués dans ma vie, mais qui ne comptaient guère plus que, par exemple, les arbres ou les chats. Dans mon univers où la mort et donc la honte n’avaient pas leur place, l’existence de mes parents était naturelle, autrement dit dénuée de sens.

Durant ce soir de juillet, tout a changé.

Mon père me dévisageait d’un regard lourd et se taisait, les muscles de ses mâchoires frémissaient. Une seconde plus tôt, je savais avec certitude que je n’avais rien fait qui méritât une punition. Une seconde plus tôt, j’étais convaincu de mon innocence. Mais brusquement, tout avait changé : l’esprit de mon père s’était détaché du monde des arbres et des chats et s’était incarné dans cet homme grand et fort au menton volontaire.

Il était assis à la table sans rien dire, son regard lourd fixé sur moi. J’ai éprouvé de la peur et ensuite, je ne sais pourquoi, de la honte. En un éclair, le sentiment de mon innocence s’est évaporé, j’ai compris très clairement que je méritais un châtiment féroce uniquement parce que j’existais, et aussi parce que c’était lui, mon père, et non moi, qui s’était contorsionné et avait crié dans la cave, même si cela n’avait rien à voir avec moi, et aussi parce que j’étais debout devant la fenêtre, couvert de pipi, alors qu’il était assis à la table, ses lourdes mains aux veines gonflées posées sur la toile cirée, les yeux glacés par le froid polaire d’une haine qui n’avait rien à voir avec moi, mais j’étais là, debout devant la fenêtre, couvert de pipi, et je comprenais que j’étais coupable du seul fait d’être son fils, et ça, c’était irrémédiable…

J’étais écorché vif et exposé à un froid de cent degrés. Couvert de honte, tout nu, écorché vif, de la viande rouge et fumante. Cinquante-deux mille cent soixante-treize aiguilles de glace acérées se sont fichées dans ma chair frémissante. Ou même cinquante-deux mille cent soixante-quatorze.

La peur et la honte étaient entrées dans mon univers en lui donnant un sens, et c’était irrévocable, comme la mort.

J’ai frémi de tout mon être maigrichon et j’étais sur le point d’éclater en sanglots quand la porte s’est ouverte, et Ida est entrée dans la cuisine. Elle a posé sa petite valise par terre, a enlevé son imperméable clair trempé, son chapeau et ses souliers, comme d’un seul geste, et a dit de sa voix chaude, ensorcelante et légèrement nasillarde :

« Dieu merci, rien n’a changé chez vous ! »

J’ai fixé ses pieds nus, et j’ai soudain compris ce qui m’attirait tant : c’étaient ses orteils. Je n’avais encore jamais fait attention aux doigts des femmes, et encore moins à leurs orteils, mais là, je ne pouvais détourner les yeux des pieds nus d’Ida. Peut-être cela tenait-il au fait que ses orteils n’avaient pas été déformés par des chaussures trop étroites, comme c’était le cas des autres femmes de Tchoudov. Notre voisine mémé Bryssia avait de gros ongles jaunes et cannelés, tandis qu’Ida, elle, ce n’étaient pas des ongles qu’elle avait, mais de minuscules demi-lunes nacrées. Des orteils et des ongles, juste des orteils et des ongles. Brusquement, j’ai eu envie de les goûter, ces orteils. De saisir son petit orteil gauche avec mes lèvres, comme une cerise. Il était très beau. Douloureusement beau. C’était la première fois que la pensée de la beauté me venait à l’esprit, tout aussi soudainement que la honte un instant plus tôt, une honte étourdissante, nauséabonde, cuisante – et cette pensée m’a transpercé d’une telle souffrance que je me suis mis à sangloter désespérément.

Bien sûr, je connaissais Ida, elle faisait partie de mon univers, mais à titre de décor, comme mes parents, comme les arbres ou les chats. J’avais entendu dire que c’était une actrice, qu’elle avait joué dans des films, et aussi qu’elle avait vécu à l’étranger, d’où elle avait rapporté (toutes les femmes de Tchoudov en étaient vertes d’envie) des robes, des chaussures, des manteaux de fourrure et des gants époustouflants. Je savais aussi que sa température normale était de trente-huit degrés, comme celle des chats. Qu’elle n’avait jamais eu d’enfants et n’en aurait jamais. Son visage était balafré par une cicatrice qui descendait sur sa joue droite le long de son nez et abîmait tout particulièrement sa lèvre supérieure. Et puis elle boitait un peu. Plusieurs fois par an, elle se rendait à Moscou pour on ne sait quelles affaires, et quand elle revenait, ma mère disait : « Ma pauvre Ida ! Tu es bien malheureuse ! », et Ida répondait : « Le bonheur, ça fait grossir. »

Une voix ensorcelante et nasillarde, un rire, de belles robes, une cicatrice – cela donnait un personnage haut en couleur, mais plat et sans vie.

Et voilà que tout avait changé : j’ai vu Ida avec des yeux nouveaux.

Elle était debout au milieu de la cuisine, pieds nus, grande, élancée, riant, vêtue d’une merveilleuse robe bouleversée, comme étincelant de tout son être, ruisselante, dégageant une fraîcheur humide et froide, et moi, moi, je sanglotais.

Elle m’a pris par la main et m’a traîné chez elle de force. Il se trouve que je n’étais jamais entré dans son appartement. Nous sommes montés dans une petite pièce sous les toits : un lit étroit, une commode, et un bureau couvert de fouillis – des livres, un fer à repasser, une machine à coudre, des bouts de tissu, des papiers, des fleurs fanées dans un vase ventru, des crayons éparpillés…

Ida a ouvert en grand la fenêtre par laquelle se sont engouffrés les craquements de l’orage qui s’éloignait, le bruissement de la pluie qui s’affaiblissait, de délicieuses et suaves odeurs de pourriture et de moisi. Elle s’est accroupie devant moi, le bas de sa jupe s’est soulevé puis est retombé en m’enveloppant d’une chaleur parfumée, elle m’a pris par l’oreille et a demandé de sa voix ensorcelante :

« Dis-moi, quel est ton nom secret ? »

J’ai été interloqué et j’ai arrêté de sangloter.

« Chaque personne a un nom secret, a-t-elle poursuivi. Il y a le nom que tout le monde connaît, mais l’autre, le nom secret, le vrai, on est le seul à le savoir. Qui es-tu en réalité, Aliocha ? Qu’en penses-tu ? »

Je me suis mis à passer en revue mentalement les noms qui me plaisaient. Comme Staline, par exemple. Il y avait chez nous un livre avec un portrait de Staline imprimé : une belle chevelure blanche, une tunique blanche, des épaulettes dorées – l’incarnation de la beauté, de la force et de la vérité. Il y avait encore deux autres noms magnifiques – Alligator, et Héros-de-l’Union-soviétique, j’aimais bien leurs sonorités. Ou bien Goliath. J’avais trouvé une Bible pour enfants qui traînait dans le grenier parmi d’autres vieux bouquins, et j’avais lu l’histoire de David et Goliath. Bien entendu, mon héros n’était pas ce lamentable tricheur de David, mais le Philistin Goliath – onze pieds et quelques de haut, tout entier coulé dans le cuivre d’une cuirasse à écailles pesant cinq mille mystérieux sicles, armé d’une épée et d’une lance – un véritable Alligator et un Héros-de-l’Union-soviétique, un ami de Staline. J’avais aussi lu l’histoire de Thésée qui avait vaincu le Minotaure, avait reçu Ariane en récompense, et avait échappé au méchant Minos. Pourquoi pas Thésée ?

Tandis que je passais les noms en revue, Ida m’observait avec attention. J’ai levé les yeux sur elle, et elle a soudain hoché la tête, comme si elle avait deviné mes pensées et approuvé mon choix. Mais lequel de mes noms lui avait plu ? Staline ou Goliath ? Ou peut-être Alligator ?

« Tu peux ne rien me dire pour l’instant, a-t-elle déclaré. Un jour, tu comprendras toi-même lequel de ces noms est le vrai. Certaines personnes restent sans nom jusqu’à leur mort.

– Et le tien, c’est quoi ?

– Le mien… Tu ne le diras à personne ?

– Je serai muet comme une tombe ! ai-je promis. Croix de bois, crois de fer !

– Bon, a-t-elle dit. Nortic et reirual, voilà mon nom secret. Nortic et reirual. »

Ça, bien sûr, c’était un nom vraiment peu ordinaire, qui possédait trois avantages à la fois : il était compliqué, il sonnait bien, et il n’avait aucun sens.

Ida m’a fait boire du thé avec de la confiture et m’a mis au lit.

Au matin, ma mère est arrivée. Elles ont chuchoté quelque chose toutes les deux, Ida m’a caressé la tête, et ma mère a dit :

« Il vaut mieux que ce soit lui. J’ai toujours eu peur qu’il assassine quelqu’un. »

Mon père était mort cette nuit-là : son cœur n’avait pas supporté le vide de la vie.

 

 

Ce texte est extrait de La Mouette au sang bleu, de Iouri Bouïda. Il a été traduit par Sophie Benech.

Le week-end des « filles manquées »

Des gamines rieuses en jupettes multicolores qui gambadent dans la prairie, rêvassent ou font les folles avec des chaussures à talons trop grandes pour elles… Dans You are you, la photographe Lindsay Morris semble avoir saisi l’ambiance banale d’une colo banale pour petites Américaines de la classe moyenne supérieure. « Les enfants montrés ici sont comme tous les autres enfants du monde, constate le docteur Norman Spack dans un texte qui accompagne ce livre : espiègles, beaux, contemplatifs, forts. » À ceci près que les petites filles photographiées ici sont des petits garçons. Ils sont âgés de 5 à 13 ans et passent quatre jours avec leur entourage dans un camp de vacances dédié aux gamins qui affichent une identité sexuelle fluctuante. Un camp que Lindsay Morris a surnommé « Your are you » – « Tu es toi » – pour préserver l’anonymat des familles qu’elle a rencontrées là, après en avoir elle-même fait l’expérience avec un proche.

Ce camp de loisirs accueille chaque année dans un endroit différent, pendant quatre jours, des petits garçons qui ne savent pas encore dans quelle « case » sexuelle se ranger, refusent de choisir entre la Barbie et le camion de pompiers, le rose et le bleu, les robes et les pantalons. Certains deviendront transgenres, mais beaucoup embrasseront leur identité masculine et se découvriront en grandissant, c’est selon, homosexuels ou hétérosexuels. (Sur les enfants transgenres, lire « Le jour où Isaac a changé de sexe ») Pour le moment, tous doivent essuyer quolibets ou brimades parce qu’ils vont à l’école en robe, avec des chaussettes roses ou du vernis à ongles. Des parents désemparés ont donc créé ce camp pour permettre à leur fils, pendant quelques jours, d’être lui-même sans craindre le regard des autres.

« Les images ne permettent pas de s’imaginer le bruit, souligne la photographe. Ce n’est pas calme et silencieux. Ce n’est pas tranquille du tout. Je suis attirée par les moments de pause poétique entre tous les moments d’action. Mais c’est vraiment bruyant, remuant, avec des sequins, du tulle et des falbalas, des hurlements et des bagarres. Il y a du garçon biologique là-dedans. Ce sont comme des filles exacerbées. Ils sont casse-cou et se défient à la corde lisse. On les regarde en se disant : “Cette fille est un vrai garçon manqué.” »

Ici, donc, on trouve la gamme d’activités habituelle des colos : les marshmallows grillés, les balades en canoë, les histoires autour du feu de camp… Mais le moment le plus attendu, celui auquel certains enfants se préparent toute l’année, ne se rencontre pas ailleurs : c’est le défilé de mode qui clôt ce long week-end. Tout y est, le tapis rouge, le rideau à paillettes, le maquillage studio. Et les images des gosses qui défilent avec toute la fierté qui se puisse imaginer sont parmi les plus émouvantes et joyeuses de ce livre festif, qui invite à changer de regard.

Comme ce fut le cas tout au long de l’Histoire, rappelle Ruth Padawer dans le New York Times Magazine : « Au XIXe siècle, filles et garçons portaient souvent pareillement des robes et des cheveux longs, jusqu’à leurs 7 ans. Les couleurs n’étaient pas systématiquement associées à un genre. Il arrivait que le rose soit considéré comme une couleur forte, et donc masculine, et que le bleu soit jugé délicat. Tout cela a changé au XXe siècle, quand certains psychologues ont prétendu que les garçons qui s’identifiaient trop à leur mère devenaient homosexuels. En réaction, les vêtements ont changé pour différencier les garçons de leurs mères et des filles en général. »

Frantically preparing for the fashion show.

©Lindsay Morris/INSTITUTE/Kehrer

Strapless

©Lindsay Morris/INSTITUTE/Kehrer

 

L’intelligence et le génie

Mots chargés, mots piégés, génie et intelligence entretiennent des rapports incestueux. Leur sens a évolué au fil des siècles, s’est démultiplié et continue d’alimenter irritation et controverses. Témoin de son temps, Derrida voyait dans le génie un « mot intenable, auquel personne aujourd’hui n’oserait encore tenir un instant ». Et pourtant, tout le monde y tient, soit pour désigner telle idole du foot ou de la chanson, soit pour se référer à ces personnages monstrueux que furent un Shakespeare, un Beethoven ou un Einstein. L’intelligence aussi est un mot intenable, tant est grande la crainte de la voir réifiée, réduite à un chiffre de QI ou un improbable « facteur g ». Mais les mots désignent bien quelque chose, et ce quelque chose vaut qu’on l’examine, qu’on le fouille. Même si finalement l’enquête aboutit à un échec. Car, aurait sans doute conclu Socrate, « le génie et l’intelligence, mon cher Criton, il nous faut bien l’admettre : nous ne savons pas ce que c’est ».

Le génie est « la plus mystérieuse des formes d’intelligence », propose un auteur. Ce qui ne nous avance guère. Certains scientifiques aimeraient bien mettre en évidence des gènes de l’intelligence, et pourquoi pas du génie, mais indépendamment même de son caractère contestable, il s’agit peut-être d’une idée fausse.

Ici, une mise en garde s’impose. Une confusion pollue depuis des décennies le débat sur l’héritabilité de l’intelligence. L’héritabilité n’est pas l’hérédité. C’est une notion statistique qui s’applique à une population. L’hérédité, elle, concerne le legs reçu par tel ou tel individu. Ce n’est pas parce qu’un trait comme le QI ou le résultat au bac est héritable qu’il est hérité. L’héritabilité ne dit rien sur ce qui va se passer pour tel enfant.

Marchons sur des œufs, donc.

 

Dans ce dossier :

Slovaquie – L’affaire Père Teresa

Pour les Slovaques, champions du catholicisme, Marián Kuffa, c’est « Mère Teresa en pantalon », lit-on dans le quotidien Sme. Plus étonnant, le curé est apprécié jusque chez leurs voisins athées tchèques : c’est que, grâce à Kuffa, « les sans-abri, les prostituées, les anciens prisonniers ou les orphelins trouvent un îlot de pureté et d’espoir dans un monde souillé ». Mais ça, c’était avant la vidéo qui lui aura valu d’être nommé, comme le rappelle Sme, « personnalité homophobe de l’année 2014 », et dans laquelle l’ancien karatéka compare les homosexuels à des « meurtriers de masse ». L’intéressé s’est expliqué dans une vidéo publiée par le site catholique misiefilmom.sk : « Je ne m’attaque pas aux homosexuels, mais à l’homosexualité dissolue. Dieu aime les pécheurs mais pas le péché ! Quand j’aime un alcoolique, je ne vais pas lui donner une bouteille ! » Une idée qui anime aujourd’hui son essai « La vie de prêcheur ». La ligne est la même : aime ton prochain comme il est ; moins il le mérite, plus il faut l’aimer, mais sans l’encourager. Les lecteurs slovaques semblent approuver, qui ont acheté le livre en nombre.

Les « people » démasqués

À l’ère des entretiens minutés, l’art de faire le portrait d’une célébrité s’est mué en une « éjaculation précoce qui doit vous satisfaire en dix à quinze minutes maximum, dans une chambre à l’atmosphère aseptisée et selon des règles bien ficelées », souligne la journaliste Leila Guerriero dans sa préface au livre de Felipe Restrepo Pombo. Directeur de l’hebdomadaire mexicain Gatopardo, Restrepo Pombo défend un journalisme exigeant privilégiant les enquêtes fouillées. Ce recul, le journaliste a voulu l’appliquer aux « seize portraits excentriques » qui donnent leur titre à son livre. Seize personnalités qu’il a patiemment amadouées afin de les mettre, autant que possible, à nu. De feu la critique Susan Sontag (qui détestait écrire des essais) au pape de la cuisine moléculaire Ferran Adrià en passant par Ingrid Betancourt, Clint Eastwood ou Michel Houellebecq (« Un homme tourmenté, qui ne ferait pas de mal à une mouche »), l’auteur cherche la vérité derrière le masque. Une bouffée d’oxygène à une époque « obsédée par la célébrité », lit-on dans le quotidien colombien El Tiempo.