Inde – Shiva est un fumeur de marijuana

Qui est donc cette « pop star littéraire » ? s’interroge Charmy Harikrishnan dans l’hebdomadaire India Today à propos d’Amish Tripathi. Dans son nouvel opus, « L’héritier d’Ikshvaku », le romancier réinterprète la mythologie du Ramayana, autour du dieu Ram et de sa femme Sita, grandes figures du panthéon hindou. Avant cela, il avait consacré à Shiva une trilogie qui s’était déjà vendue à 2,5 millions d’exemplaires. « Tripathi écrit dans un style qui touche les masses, une langue sans prétention littéraire, confie à l’hebdomadaire Thomas Abraham, directeur de Hachette India. Pour cette raison, il s’est heurté au refus de toutes les grandes maisons d’édition. Ce fut probablement une bonne chose, car il n’est pas sûr que ces livres auraient aussi bien marché s’ils avaient été réécrits ».

Chez Tripathi, donc, Shiva fume de la marijuana, s’exclame : « Putain de bordel ! » et « Merde ! » Quant à Ram, c’est un jeune garçon qui tente de gagner l’affection de son père. Le romancier « invente un pays hybride où l’ancienne civilisation de la vallée de l’Indus (qui prospéra deux mille à trois mille ans avant notre ère) se retrouve sous influence védique (en réalité postérieure à cette période), et où des mots d’argot américain et d’autres éléments contemporains viennent pimenter le récit – un peu comme dans les restaurants à la dernière mode », peut-on lire dans India Today.

Amish Tripathi veut raconter, dit-il, « l’histoire du grand peuple védique, dont nous (hindous contemporains) sommes les indignes descendants ». Ce faisant, ne se rapproche-t-il pas des zélateurs de l’hindutva, cette doctrine qui promeut « l’identité hindoue » et dont se réclame le parti nationaliste (BJP) du Premier ministre Narendra Modi ?  Il s’en défend, assurant s’opposer à la fois « aux gauchistes qui prétendent que les anciens Indiens étaient des barbares » et à « l’extrême droite qui affirme que seule l’Inde peut s’enorgueillir de son passé et que tous les autres étaient des barbares ».

Pourtant, « ses bestsellers, où des médecins pratiquent la chirurgie esthétique trois mille ans avant notre ère, font nettement écho aux théories fumeuses des extrémistes hindous », poursuit la journaliste d’India Today, qui voit aussi dans ses romans une réinvention « ingénieuse et choquante » du système des castes : « Sita propose que tous les enfants soient adoptés par l’État à leur naissance, et qu’ils soient orientés vers l’une des quatre castes à l’issue d’un examen passé à 15 ans. » Concilier méritocratie et caste, c’est justement une question qui préoccupe les élites indiennes – massivement issues des hautes castes.

Sans doute « les Indiens ont-ils toujours été friands d’histoires tirées de leur mythologie », rappelle au journal l’éditrice V. K. Karthika, de Harper Collins India. Mais les récits changent ; ceux de Tripathi sont illustrés de dieux musclés et armés. Un signe des temps.

Wikipédia et le grand soir

« Individualistes de tous les pays, réjouissez-vous ! » Tel aurait pu être le titre du retentissant essai paru cet été sous la plume de Paul Mason. Ce journaliste économique (naguère figure de la BBC et aujourd’hui de Channel 4, également chroniqueur au Guardian) connaît son Marx sur le bout des doigts : celui du Capital, qui annonce l’effondrement du système sous le poids de ses contradictions ; mais aussi du plus obscur « Fragment sur les machines », un texte de 1858 dans lequel l’économiste analysait le rôle déterminant de la connaissance dans l’avènement d’une nouvelle ère.

La bonne nouvelle, si l’on en croit Mason, tient à ce que les technologies de l’information seraient en train de réussir là où le mouvement social a échoué. Comme le résume Gilian Tett, journaliste au Financial Times, « l’auteur pense qu’il est temps de reconnaître que la technologie a fait de nous tous des individualistes – mais qu’elle nous a aussi reliés, à travers les réseaux, d’une manière exceptionnellement puissante ». Nul besoin, donc, de descendre dans la rue pour renverser le système.

Car Mason en est certain : le capitalisme a « atteint les limites de sa capacité d’adaptation ». Dans « PostCapitalisme », il reprend à son compte la théorie des cycles longs de l’économiste russe Nikolaï Kondratieff. Tous les cinquante à soixante ans, des phases de croissance soutenue alternent avec des phases de déflation, qui correspondraient aux rythmes de diffusion des technologies. Mason affirme que nous sommes entrés avec les technologies de l’information dans le cinquième et dernier cycle.

Ce faisant, il ravive un débat ancien sur la question de la valeur et de la formation des prix. Selon Mason en effet, « les biens de l’information entament la capacité du marché à former les prix correctement ». Dans la théorie néoclassique, le prix d’un bien est censé refléter à la fois sa valeur d’usage (l’utilité que lui accorde, subjectivement, chaque individu) et sa valeur d’échange (sa valeur objective, sur le marché). Mais la valeur d’échange présuppose la rareté : l’air que nous respirons (qui nous est indéniablement utile), ne se vend pas, car nous en disposons en abondance. Exactement comme l’information, explique Mason. « La cyber-information peut être reproduite indéfiniment, gratuitement ; il n’y a pas de limite au nombre de copier-coller d’une page Wikipédia », développe Tett. Dès lors, si l’information au sens large existe en abondance, que reflète le prix des biens et services fondés sur elle ? Et quelle est la valeur des entreprises qui les commercialisent ?

De l’avis de Mason, l’édifice que les géants d’Internet sont en train de bâtir est pour le moins « fragile ». À ses yeux, « l’information abondante est actuellement à la fois trop utile et trop bon marché pour que puisse perdurer un modèle fondé sur la propriété privée, écrit David Runciman dans le Guardian. Cette tension entre le savoir (qui est sans limites) et la propriété (qui est limitée) représente la contradiction fondamentale du capitalisme contemporain ».

Mais ce n’est pas tout. Les pratiques mêmes s’opposent à la constitution de marchés. « S’il était exploité commercialement, assure Mason, Wikipédia rapporterait 2,8 milliards de dollars par an. Pourtant, le site ne dégage aucun profit. En agissant ainsi, Wikipédia rend presque impossible de gagner de l’argent sur le même créneau. »
Mason croit tellement à des lendemains qui chantent qu’il appelle de ses vœux une accélération de la numérisation des emplois, afin d’en finir au plus vite avec les illusions du vieux modèle.

En revanche, sur la façon d’accompagner les millions de travailleurs potentiellement lésés dans un premier temps, le livre ne dit pas grand-chose. (1) Ni sur les modalités concrètes d’une économie « postacapitaliste » où chacun disposerait d’un revenu garanti et où seule une minorité de volontaires serait encore salariée. Mais la dimension utopique du propos est assumée. Et, aux yeux de Tett, elle est éminemment stimulante. Comme elle l’écrit, Mason a développé un « ensemble d’idées fascinantes » méritant d’être « lues par le plus grand nombre, à gauche comme à droite ».

La loi des plus forts

Par quatre fois, entre 2002 et 2009, le géant pharmaceutique Pfizer a été soupçonné (directement ou par l’intermédiaire de ses filiales) de publicité mensongère ou de pratiques de corruption. À chaque fois, la maison mère s’en est sortie en promettant d’aider à identifier les coupables et de mettre en œuvre des règles éthiques contraignantes en son sein. Aucun haut dirigeant n’a été poursuivi. Dans l’affaire de 2009, le procureur du Massachusetts a eu beau jeu de se féliciter de l’amende record infligée au groupe : bien qu’impressionnant, son montant de 2,3 milliards de dollars ne représentait « qu’une part infime des profits retirés de la pratique illégale », souligne Jed S. Rakoff dans son compte rendu de « Trop gros pour aller en prison ».

L’auteur de l’ouvrage, Brandon L. Garrett, est un juriste réputé, professeur de droit à l’université de Virginie. Ainsi qu’il l’explique, la donne a commencé à changer dans les années 1990. « Les procureurs se sont mis à passer des accords de “poursuites différées” avec les grandes entreprises et institutions financières, écrit Rakoff dans la New York Review of Books. Dans le cas classique, l’État s’engageait à suspendre ses poursuites contre une société […], à condition qu’elle accepte, en plus de verser une amende, d’appliquer diverses mesures “prophylactiques” pour “réhabiliter” la “culture” de l’entreprise. » Si, au bout d’une période donnée (deux ans, en moyenne), l’entreprise fait la preuve de sa capacité à se réformer, les charges sont abandonnées. Dans l’immense majorité des cas, les entreprises sortent blanchies de leur période de probation. Mais dans l’immense majorité des cas également, les procureurs ne prévoient aucun mécanisme pour évaluer l’efficacité des codes de déontologie adoptés. L’établissement de la preuve est donc le cœur du problème pour Garrett, qui note la multiplication depuis dix ans de ce type de procédure.

Quant à la promesse de punir les responsables des infractions (qui peuvent aller du non-respect des codes sanitaires au blanchiment d’argent), elle n’est pas, tant s’en faut, toujours tenue. Entre 2001 et 2012, seuls un tiers des accords de suspension des poursuites ont conduit des individus devant la justice. « Ce sont pourtant des cadres, et non des personnes morales, qui violent la loi », fait remarquer Jesse Eisinger dans The American Prospect.

15 faits et idées à glaner dans le numéro 70

• William Shockley, Nobel de physique, préconisa en 1982 la stérilisation des gens dont le QI est inférieur à 100.

• La monogamie est un phénomène récent.

• Bien des Français vont à Londres pour échapper aux préjugés.

• En Inde plusieurs églises et mosquées ont été détruites depuis un an.

• Un QI de 140 ne promet rien d’exceptionnel.

• Au XIXe siècle les garçons portaient souvent des robes et des cheveux longs jusqu’à leurs 7 ans.

• Dans les territoires contrôlés par l’État islamique, les filles vont à l’école.

• Daech vend du pétrole brut au régime d’Assad.

• Chaque chirurgien traîne derrière lui un petit cimetière, dans lequel il va prier de temps à autre.

• À New York, certains appartements valent plus de 100 000 dollars le mètre carré.

• On compte 68 000 sans abri à New York.

• En 1910 en Inde, 8 000 machines à rouler les feuilles de thé avaient remplacé 1,5 million de travailleurs.

• Comme un médicament, la lecture peut avoir des effets secondaires.

• On peut se faire rémunérer 99 dollars pour rédiger une critique positive d’un livre sur le Web.

• L’automation favorise la rémunération de tâches fondées sur des qualités inaccessibles aux machines.

Redécouvrir Jean Prévost

Il est temps d’en finir avec les préjugés et les clichés. Ceux d’une France sénile, pays du « un jour peut-être », où les horloges suivent un rythme différent – en général plus lent. C’est vrai : la France elle-même fait tout pour que nous la percevions comme l’antique bastion du bon goût et du raffinement européen, le dernier pays à porter haut l’étendard du savoir-vivre et du bon ton. Et, très sincèrement, nous l’aimons aussi pour cela. Mais, même sur la rive gauche du Rhin, cette image horripile un certain nombre d’artistes, d’intellectuels et d’écrivains depuis près d’un siècle.

Un grand lifting eut ainsi lieu après la Première Guerre mondiale. Les iconoclastes les plus connus furent sans doute les surréalistes. Mais il y en eut d’autres. Tel ce Jean Prévost que, pendant longtemps, ses compatriotes eux-mêmes ont oublié et qui, depuis les années 1990, connaît une renaissance hésitante mais néanmoins tangible. Et voilà que les éditions Manesse ont entrepris de traduire et célébrer ce Prévost, qui, plus qu’aucun autre auteur français de sa génération (il vécut de 1901 à 1944), a incarné ce qu’on appelle en Allemagne la Nouvelle Objectivité. (1) Tout le contraire d’un esthète. Dans ses paroles, ses écrits et ses actes, il fut plutôt direct, combattif, provocateur, voire grossier.

Il n’était pas fruste, ni dénué de style, mais agressif en toute conscience, rebelle par principe. Issu d’un milieu modeste, il avait fréquenté les institutions par lesquelles il faut passer, en France, pour pouvoir se faire un nom d’écrivain – pour ceux que ça intéresse : le lycée Henri-IV puis la prestigieuse École normale supérieure de la rue d’Ulm.
Bref, il aurait pu tourner autrement. Il préféra jouer les bagarreurs. Et ce rôle, il le joua bien, aidé en cela par son physique : les photos montrent un sacré paquet de muscles. Son visage, cependant, affiche des traits fins, doux, éminemment sympathiques.

Son premier livre, paru en 1925 (2), était dédié aux « amateurs de sport » et faisait l’éloge des délices procurés par l’exercice physique. Ses manières anti-intellectuelles avaient déjà attiré sur lui l’attention des arbitres de la vie littéraire française. André Gide, le chef de file de l’intelligentsia de l’entre-deux-guerres et coéditeur de la prestigieuse Nouvelle Revue française, qui faisait un peu office d’aiguilleur au sein d’un monde littéraire parisien très ramifié, s’attacha très vite sa plume. Tout en préférant le faire écrire sur des sujets peu susceptibles d’effaroucher les grandes figures intellectuelles : les spectacles populaires, et bientôt le cinéma. (3)

On imagine bien que le plébéien Prévost, débordant d’énergie, ne plaisait pas particulièrement à un Gide racé et d’une maigreur ascétique. Ce dernier était heurté par la prétention de l’autre à savoir toujours tout mieux que tout le monde et par sa propension à manquer de déférence envers les vieux mâles dominants. Mais il appréciait le talent et l’orgueil incandescent du jeune homme.

Jean Prévost sut aussi cornaquer d’autres espoirs. Il encouragea ceux de sa génération qui partageaient sa sensibilité – du moins le croyait-il. Lorsqu’il fit la rencontre d’un garçon du même âge, qui professait une fascination pour l’aviation, il réussit à le convaincre de donner une forme littéraire à sa passion : c’est sous l’influence de Prévost qu’Antoine de Saint-Exupéry s’est mis à écrire. L’écrivain se sentait aussi particulièrement proche de Ramon Fernandez : leur profil intellectuel similaire créait une complicité plus grande encore qu’avec Saint-Exupéry. Fernandez était journaliste littéraire et n’écrivait que rarement de la fiction, privilégiant des essais qui voulaient élargir le canon littéraire et artistique des Français et dépasser l’érudition mandarinale qui, après 1918, apparaissait obsolète à de nombreux jeunes auteurs ambitieux.
Même quand Fernandez, après s’être rapproché de la gauche, passa dans le camp fasciste à la fin des années 1930, Prévost fit preuve de compréhension, voyant dans cette démarche une aspiration, crédible bien que dévoyée, à rattacher la France à la modernité européenne.

Lui-même choisit la voie opposée. Cet homme qui était si fier d’avoir cassé le pouce d’Ernest Hemingway lors d’un combat de boxe en 1924 n’accepta pas que son pays se soumette à l’occupant allemand sans se battre. Il rejoignit la Résistance. Sous le nom du capitaine Goderville, il mourut les armes à la main le 1er août 1944, le jour même où son ami Antoine de Saint-Exupéry s’abîmait en mer. Ramon Fernandez leur survécut deux jours [il est mort d’une embolie].

Malgré leurs divergences politiques, les trois hommes ont échangé jusqu’à la fin, continué de s’envoyer leurs livres et fait référence les uns aux autres dans leurs écrits. Or ils ont quasiment disparu aujourd’hui de la mémoire collective. Ce n’est pas tout à fait le cas de Saint-Exupéry, bien sûr, mais il a surtout survécu comme l’auteur kitsch assez inoffensif du Petit Prince et du lieu commun : « On ne voit bien qu’avec le cœur. » Dans les années 1930 et 1940, pourtant, ces trois-là constituaient les fers de lance de la modernité.

Férus de technique et attentifs au corps, ils voyagèrent en Amérique, épousèrent chacun une femme active. (4) Tous trois aspiraient à un renouvellement des élites et combattirent pour la modernisation de la France. Et, lorsqu’ils s’appuyaient sur les traditions littéraires de leur culture nationale, c’était pour les adapter aux exigences du présent.

Cette démarche irrigue particulièrement ce qui reste sans doute le roman le plus important de Jean Prévost, qui vient de paraître pour la première fois en allemand.
Le Sel sur la plaie a été publié en France en 1934. Il fut aussitôt perçu pour ce qu’il voulait être : la dernière déclinaison du plus français des sujets romanesques. Le Sel sur la plaie raconte l’histoire d’une ascension sociale. Mais, contrairement à ce qui se passe chez ses illustres modèles, le personnage principal de Prévost n’est pas le provincial monté à Paris qui, après bien des errances et des épreuves, finit par connaître une brillante réussite. Le jeune homme du Sel sur la plaie, au prénom significatif de Dieudonné (l’arriviste classique n’a pas de parents, surgit pratiquement du néant ou descend même de Dieu), emprunte un itinéraire inverse. Maltraité par ses amis plus riches à Paris, il s’exile en province, y connaît le succès et revient en triomphe dans la capitale, millionnaire et époux d’une femme de bonne famille. Pour le dire avec les termes de Boutin, le seul de ses camarades parisiens à être resté fidèle à Dieudonné : « Le suffrage universel et les chemins de fer ont retourné Balzac. Aujourd’hui, on part de Paris pour aller réussir en province. »

La « province » : dans le cas de Dieudonné, cela signifie Châteauroux. Là, ce juriste de formation débute comme journaliste (une allusion au Bel-Ami de Maupassant ?), s’occupe ensuite d’affiches publicitaires, rachète une imprimerie. Il se mêle à la politique locale, soutenu par une amie maternelle (un hommage cette fois à Stendhal à qui Prévost a consacré sa thèse). Mais, surtout, Dieudonné tire habilement profit de la grande crise de 1929 et de ses conséquences.

Le lecteur apprend avec tant de détails la manière dont le héros accumule de l’argent qu’on pourrait se croire dans un reportage économique. C’est là que se fait sentir l’influence de la Nouvelle Objectivité, qui souhaitait faire exploser la prose traditionnelle et intégrer au roman des formes journalistiques. Pour le public français cultivé, plonger ainsi dans l’univers de l’économie et de la concurrence et s’entendre raconter une histoire aussi contemporaine (l’action du livre s’achève l’année même où il paraît) restait très inhabituel. Certes, Balzac n’avait pas lésiné sur les indications concernant la situation financière de ses principaux personnages, mais on n’apprenait que rarement chez lui comment ces fortunes s’étaient constituées.

C’est toutefois moins cet aspect économique qui rend Le Sel sur la plaie captivant que l’espèce de phénoménologie de l’arriviste qu’il développe. Un type social que nous sommes bien plus à même d’apprécier dans l’Allemagne d’aujourd’hui, après les bouleversements de l’époque nazie, de la Seconde Guerre mondiale, de 1968 et enfin de la révolution numérique, que les Français de 1934. Le phénomène restait pour eux somme toute marginal et circonscrit à une petite élite intellectuelle.

Aux yeux de Prévost, l’arriviste se définit avant tout par ce qu’il accomplit – et non par sa personnalité, comme c’était le cas quand il était le rejeton du beau monde. C’est pourquoi l’auteur renonce à toute subtilité psychologique. Son héros est simple et poignant. La fière indolence, la passivité et l’orgueil des vieilles élites ne sont pas de mise ici.

Notre arriviste est prêt à tout, à s’éreinter, à se torturer au dernier degré pour réussir. De nouveau, c’est son vieil ami Boutin qui trouve la formule juste : « On se refuse les compensations », on mise tout sur le travail. Le héros craint même l’amour et l’amitié, parce qu’ils détournent son énergie de son but d’ascension sociale. Pour cela, il a besoin de « haine et [de] patience » (titre de la seconde partie du roman). Haine de tous ceux qui l’ont humilié ou freiné. Patience parce qu’il a un long chemin à parcourir, pavé de doutes et de troubles psychosomatiques.

Dieudonné possède la haine et la patience nécessaires. Prévost, qui ne lui a pas seulement refusé un foyer parental, qui l’a privé aussi d’une éducation sentimentale et même d’une véritable individualité (au sens où l’envisage le roman d’apprentissage allemand), Prévost, dis-je, n’accorde pas seulement à son arriviste une belle réussite sociale. L’écrivain nous montre, à la fin, qu’il a mûri. Car, au moment où, de retour à Paris, le héros peut triompher de ses anciens pseudo-amis, il renonce à la vengeance rêvée. C’est de nouveau Boutin qui constate que Dieudonné est transfiguré. Il lui reconnaît – et c’est ainsi que se termine l’histoire – « la seule noblesse, celle des parvenus ».

Une conclusion franchement hardie. Car on peut attribuer bien des qualités à l’arriviste : la discipline, la vivacité, la circonspection, l’astuce et même l’intelligence. Mais la noblesse ? Même le plus audacieux représentant de ce type d’homme n’oserait y prétendre. Mais Prévost le voyait, le voulait ainsi. Dans ce roman sur la victoire individuelle d’un arriviste qui accomplit sa réhabilitation comme s’il s’agissait d’un phénomène social global, voilà le grandiose : l’auteur pousse l’utopie au point de revendiquer pour son personnage la noblesse, quintessence des anciennes élites. C’est la provocation ultime de son livre.

 

Cet article est paru dans Die Welt, le 31 mai 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

L’Allemagne complice du génocide arménien

Au moment du génocide arménien, en pleine Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman était l’un des principaux alliés de l’Allemagne. La complicité éventuelle de celle-ci a donné lieu à des publications, notamment de la part du grand spécialiste Vahakn N. Dadrian, dans les années 1990. Mais toujours en anglais. Le journaliste Jürgen Gottschlich est le premier Allemand à faire paraître un livre sur le sujet.

À l’instar de Dadrian, Gottschlich souligne la responsabilité de son pays dans le génocide. (1) D’après ses recherches, un certain nombre de décideurs civils et militaires ont, au mieux, laissé faire, au pire, contribué à la radicalisation des dirigeants turcs. Dès février 1914, le maréchal Colmar von der Goltz déclare que ces derniers seraient bien inspirés de déporter les Arméniens, afin de se prémunir contre un « coup de poignard » dans le dos.

Gottschlich « montre à quel point les relations entre les figures clés du côté turc et du côté allemand étaient étroites. Il décrit, par exemple, l’amitié entre le ministre de la Guerre ottoman Enver Pacha et Hans Humann, cet attaché naval qui fit tout pour attiser la paranoïa d’Enver contre les Arméniens », lit-on dans le Neue Zürcher Zeitung. En juin 1915, le consul allemand à Mossoul constate que « depuis quelques jours, le fleuve charrie des cadavres et des membres humains ». Au même moment, Humann rapporte ainsi les événements : « Les Arméniens – en raison de leur conspiration avec les Russes ! – sont plus ou moins exterminés. C’est dur, mais c’est utile. » Son point de vue était partagé au plus haut niveau. Quand, en 1916, l’ambassadeur allemand à Istanbul conjure le chancelier Bethmann Hollweg de faire pression sur le gouvernement turc, il s’entend répondre : « Notre unique objectif est de conserver la Turquie à nos côtés jusqu’à la fin de la guerre, peu importe si pour cela les Arméniens sont anéantis ou non. » L’ambassadeur ne tarde pas à être remercié. En Allemagne même, la censure ordonne aux journaux de ne pas nuire aux bonnes relations avec les Turcs. Ils ont le « devoir » de se taire.

Gottschlich affirme que trois officiers allemands, au moins, furent directement impliqués dans les massacres. Tout porte à croire ainsi que Friedrich Bronsart von Schellendorf, qui occupa le poste de chef d’état-major de l’armée ottomane, a pris une part active dans la planification du génocide. (2) Le même Schellendorf écrivait, en 1919 : « Hors de sa patrie, l’Arménien est, comme le Juif, un parasite qui suce la santé du pays où il s’est installé. » Mais les preuves manquent. Elles ont été détruites ou restent inaccessibles. Gottschlich a tenté d’en obtenir auprès des archives militaires d’Ankara : il s’est heurté à un refus catégorique.

Jyotirmaya Sharma : « L’Inde devient une démocratie illibérale »

 

Jyotirmaya Sharma est professeur de science politique à l’université d’Hyderabad, en Inde. Il a également enseigné à Oxford et à Göttingen. Auteur de plusieurs livres sur l’hindouisme en politique, il écrit des chroniques pour le quotidien Hindustan Times et l’hebdomadaire Outlook.

 

Plus d’un après l’arrivée au pouvoir du parti nationaliste hindou (BJP), il semble qu’on assiste à une montée de l’intolérance envers les minorités musulmane et chrétienne. Est-ce exact ?

Le Sangh Parivar, comme on appelle la mouvance nationaliste hindoue, s’en prend aux musulmans et aux chrétiens pour des raisons politiques. Les musulmans sont accusés de se livrer au love djihad pour séduire les jeunes femmes hindoues et les convertir à l’islam. Ces groupes extrémistes lancent aussi des campagnes dites de ghar vapsi (« retour au foyer ») pour faire rentrer les minorités religieuses dans le giron de l’hindouisme, de gré ou de force. Depuis l’arrivée au pouvoir du BJP, une dizaine d’églises ont été détruites dans le pays, ainsi que des mosquées… Pour le Sangh Parivar, l’animosité envers les musulmans et les chrétiens est vraiment un moteur idéologique. Le mouvement véhicule une vision grossièrement déformée de l’hindouisme, fondée sur l’invention d’ennemis censés empêcher l’avènement d’une prétendue « nation hindoue », Hindu Rashtra. Mais ce n’est là qu’une utopie profondément pervertie.

 

En quoi consiste cette vision tronquée de l’hindouisme ?

L’essayiste Des Raj Goyal est probablement celui qui permet le mieux de comprendre cette mythologie politique (1), pour avoir été dans sa jeunesse membre du Rashtriya Swayamesevak Sangh (RSS), une organisation culturelle et paramilitaire fondée en 1925 sur le modèle des groupes fascistes. Cette organisation est au cœur du mouvement nationaliste hindou. Goyal explique que, pour les militants du RSS, les hindous sont la nation indienne, parce qu’ils sont à l’origine de toute la culture, la civilisation et la vie de l’Inde. Les non-hindous, eux, sont soit des envahisseurs, soit des invités, et ne peuvent être traités à égalité à moins qu’ils n’adoptent les traditions hindoues. Les chrétiens et les musulmans, en particulier, ont toujours été les ennemis de l’identité hindoue. L’histoire de l’Inde se confond avec celle du combat contre cette menace. L’unité hindoue est une nécessité absolue, car le peuple hindou est entouré d’ennemis ; il lui faut donc développer une capacité de riposte massive, et dans cette perspective, l’attaque est encore la meilleure des défenses.

 

Quel rôle joue le gouvernement actuel dans la montée des tensions ?

Dans la mesure où la séparation entre l’appareil d’État et le gouvernement n’est pas aussi rigide en Inde que dans les démocraties occidentales, les musulmans et les chrétiens se sentent en insécurité depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi. Comme tout le monde en Inde, ils savent que Modi est issu des rangs du RSS : d’origine modeste, l’actuel Premier ministre y a fait ses premières armes et lui doit sa formation.
Son gouvernement défend incontestablement une version très étriquée et monochrome de l’hindouisme. Le BJP et le RSS prennent pour cible tous ceux qui n’adhèrent pas à leur idéologie. Entre leurs mains, le nationalisme est devenu une arme contre la critique. Les zélateurs de l’hindutva sont dans une situation très paradoxale : ils vantent la tolérance prétendument véhiculée par l’hindouisme et la diversité inhérente à une religion qui compte des milliers de divinités. Mais ils comprennent mal les nuances de ce corpus religieux très composite qu’on appelle l’hindouisme. Le BJP et le RSS font un usage politique des Veda et de la mythologie hindoue, mais ne se livrent pas à une exégèse très rigoureuse de la tradition védique. Leur vision de l’hindouisme procède d’un curieux mélange de déformations orientalistes, de stéréotypes populaires, de récits héroïques remplis de morceaux de bravoure et de machisme, auxquels s’ajoute tout ce qui peut renforcer les clichés de spiritualité et de tolérance.

 

Qu’en est-il de cet idéal de tolérance ?

Il ne correspond à aucune réalité. Les extrémistes sont partis en guerre contre l’ouvrage de l’orientaliste américaine Wendy Doniger intitulé « Les hindous : une histoire alternative ». Et, en février dernier, l’éditeur a accepté de retirer le livre de la vente et de pilonner les exemplaires restants. En janvier, les autorités ont également interpellé une responsable de Greenpeace, Priya Pillai, alors qu’elle embarquait à l’aéroport de New Delhi, et lui ont interdit de quitter le territoire. La militante avait prévu une rencontre informelle à Londres avec des parlementaires britanniques au sujet des populations tribales dont l’habitat forestier est menacé par un projet minier. Les autorités ont invoqué des « activités antinationales » pour justifier l’interdiction… que la Haute Cour de Delhi a invalidée deux mois plus tard. Autre exemple : en 2014, Mohsin Sadiq Shaikh, un jeune musulman, cadre d’une entreprise high-tech de la région de Bombay, a été tabassé à mort par sept membres d’une organisation extrémiste hindoue. Juste après la victoire électorale du BJP en mai, il avait posté sur Facebook des commentaires sarcastiques sur deux héros des nationalistes : Shivaji, fondateur d’un empire hindou autour de Bombay, dans l’Inde moghole du XVIIe siècle, et Bal Thackeray, l’actuel leader de l’extrême droite hindoue à Bombay. À New Delhi, le gouvernement BJP a réagi au meurtre avec une indifférence étudiée, sur le mode : « La justice suit son cours. »

 

Quels sont exactement les liens entre le RSS et le BJP au pouvoir ?

Le BJP est l’une des nombreuses organisations affiliées au RSS. Mais, paradoxalement, l’action politique a longtemps été méprisée au sein de ce dernier. Sous l’égide de son fondateur, K. B. Hedgewar, et de son principal idéologue, M. S. Golwalkar, le RSS s’est créé pour prendre ses distances avec l’activisme politique du premier parti nationaliste hindou de l’histoire du pays, le Hindu Mahasabha.
Mais, ces dernières années, le RSS a profondément changé sous l’influence de son dirigeant actuel, Mohan Bhagwat. Lequel considère l’action politique comme un moyen légitime, peut-être même comme un moyen important de réaliser le rêve de la « nation hindoue » censée magnifier l’héritage culturel hindou au cœur de l’identité nationale indienne, au détriment du passé moghol et des traditions musulmanes.
Dans ces conditions, la distinction entre BJP et RSS tend à s’estomper : aujourd’hui, le RSS c’est le BJP, et réciproquement. Simplement, leurs fonctions diffèrent. Le BJP évolue dans un espace démocratique. Même si l’Inde apparaît comme une démocratie de plus en plus autoritaire, ce parti doit rendre des comptes devant diverses institutions, sans oublier qu’il lui faut se soucier de gagner les élections. Le RSS ne rencontre pas ce genre d’entraves, puisqu’il ne participe pas au processus démocratique et n’exerce aucune responsabilité politique. Très bien implantée et organisée, l’organisation a mobilisé ses cadres pour faire campagne en faveur du BJP à l’échelle régionale. Depuis la victoire de Modi, le RSS se fait davantage entendre ; ce groupe a influencé certaines décisions gouvernementales, notamment dans le domaine de l’éducation et de la culture. Des sympathisants ont été nommés à la Commission de certification des films. Yellapragada Sudarshan Rao, un historien très proche du RSS, a été nommé à la tête du Conseil indien de la recherche historique (Indian Council for Historical Research).

 

À quel point le BJP au pouvoir est-il tenté de réécrire l’histoire ?

En Inde, l’histoire est un enjeu politique majeur. Citant le Mahabharata, Narendra Modi n’a pas hésité à affirmer que les hindous avaient inventé la chirurgie esthétique et la génétique il y a des millénaires ! En réaction, certains historiens de premier plan ont mis en garde contre la confusion entre la mythologie, qui relève de l’imaginaire, et l’histoire, science sociale exigeant de la rigueur. Rappelons que, sous le précédent gouvernement BJP, entre 1998 et 2004, des historiens réputés avaient été attaqués comme des traîtres à la nation. Aujourd’hui, des professeurs proches du RSS cherchent à « safraniser » l’histoire. Ils remettent par exemple en cause le rôle positif prêté à l’empereur moghol Akbar, qui a régné sur l’Inde au XVIe siècle.
Cela dit, tous les gouvernements ont plus ou moins remanié l’histoire. Le parti du Congrès glorifie la dynastie Nehru-Gandhi et évite de s’étendre sur l’autoritarisme d’Indira Gandhi, qui a décrété l’état d’urgence et suspendu l’État de droit pendant près de deux ans. C’est une attitude qui vient de loin : l’histoire du mouvement de libération nationale en Inde a toujours été assez légendaire, biaisée, asservie à des fins politiques. Au lendemain de l’indépendance, des historiens-idéologues ont cherché à distinguer les « bons » des « méchants » leaders politiques, au mépris de la rigueur scientifique. Les universitaires sympathisants du parti du Congrès considèrent que tous les acteurs proches du nationalisme hindou sont les méchants. Leurs collègues proches du BJP en font au contraire des figures héroïques, et dévalorisent l’apport d’un personnage fondateur comme Nehru.

 

Le concept d’hindutva est-il encore le substrat idéologique du parti ?

Le nouveau BJP est plus technocratique, managérial et bureaucratique qu’ouvertement idéologique. Cela dit, pour conforter sa base électorale et son identité propre, le parti doit régulièrement réaffirmer son engagement fondamental en faveur de l’hindutva : le BJP prétend qu’avec lui la gloire et la puissance futures de l’Inde sont assurées. Puisque le nationalisme hindou constitue son acte de foi, les intérêts de cette « nation hindoue » seraient donc défendus avec un zèle et une efficacité incontestables par le gouvernement actuel.
Mais cette promotion de l’identité nationale hindoue entre parfois en conflit avec les préoccupations technocratiques du gouvernement. Ainsi, le RSS désapprouve la loi récemment adoptée sur l’acquisition des terres, qui pourrait selon lui favoriser l’emprise des multinationales. De même, ce groupe qui sert de terreau idéologique au BJP n’est pas à l’aise avec la promesse faite par Modi d’attirer davantage d’investissements étrangers en Inde.

 

Comment voyez-vous l’avenir de la démocratie en Inde ?

Certains intellectuels croient que l’immensité de l’Inde et sa diversité la protègent naturellement contre toute dérive autoritaire et centralisatrice – comme s’il était impossible d’imposer une même idéologie à une population aussi nombreuse. Mais la diversité ethnique et religieuse n’est pas toujours un facteur de tolérance et de respect des libertés fondamentales. C’est à l’État de les garantir et aux intellectuels de faire pression… ce qu’ils ne font pas assez. L’Inde s’inscrit, je le crains, dans le mouvement global d’émergence de démocraties « illibérales », pour reprendre l’expression de l’Américain Fareed Zakaria. (2)

 

D’où vient votre intérêt pour l’hindutva et le nationalisme hindou?

Il me paraissait important de montrer que le nationalisme hindou n’avait pas surgi du néant et qu’il ne s’agissait pas d’un phénomène politique passager. Je voulais établir la généalogie de l’image – flatteuse, grandiose – d’eux-mêmes que se sont donnée les hindous. Rappelons que le concept d’hindutva a émergé dans les années 1920, lors du combat pour l’indépendance, contre l’influence occidentale. Le fondateur du RSS, Golwalkar, veut alors « éliminer tout ce qui nous rappelle nos humiliations passées », considérant le joug colonial britannique et l’Empire moghol comme un seul et même asservissement. « Notre présent et notre avenir, écrivait-il peu après l’indépendance, doivent être rattachés à notre glorieux passé. » Dans l’Inde émergente au cœur de la mondialisation, ce rêve conserve toute sa capacité de mobilisation.

 

Propos recueillis par Ève Charrin

Gens de Prague

Le quartier pragois de Nusle n’a rien du pittoresque Malá Strana : loin des ruelles et des maisons de poupée immortalisées par les célèbres Contes de Jan Neruda, ce quartier périphérique offre à la vue des (rares) visiteurs ses barres d’immeubles tristes, ses murs tagués et ses cafés miteux.

Mais voilà, même moche, même délabré, Nusle a son genius loci. Ce que montre le livre d’un certain Green Scum, blogueur écrivant sous pseudonyme. Pour l’hebdomadaire Respeckt, les quatre-vingts histoires tragicomiques du « Punk de Nusle » parviennent à « s’approprier un motif récurrent de la littérature nationale : les personnages dont la trajectoire croise le chemin de la brasserie ». Chez Scum plus encore que chez Neruda, les histoires se racontent ou s’écoutent une chope à la main.
Džujdo – le punk du titre et le narrateur des nouvelles – a beau être ivre du matin au soir, il croque avec talent les habitants de son quartier : les criminels, les entrepreneurs malchanceux, les petits retraités. Et, comme chez Neruda lorsqu’il décrivait la petite bourgeoisie du XIXe siècle, on devine, pointant sous l’ironie de Scum, sa « bienveillance pour les gens ordinaires ».

Renaître en Sibérie

« L’histoire de la dékoulakisation recoupe en partie celle de ma famille. Mon livre est une tentative pour comprendre ces événements lointains », expliquait Gouzel Iakhina lors de la parution de son premier roman remarqué. Originaire de Kazan, capitale de la république du Tatarstan, cette Moscovite d’adoption s’est inspirée des récits de sa grand-mère, déportée en Sibérie à l’âge de 7 ans. Lorsque le roman s’ouvre, au début des années 1930, Zouleïkha mène une vie de misère dans un village de la moyenne vallée de la Volga. Ses quatre filles sont mortes en bas âge. Son mari, de trente ans son aîné, la maltraite, et sa belle-mère la prend comme souffre-douleur. L’écrivaine et critique Maïa Koutcherskaïa le souligne dans le quotidien Vedomosti : « Zouleïkha ignore que ce qui lui arrive, dans un autre système de valeurs, s’appellerait “violence”, “esclavage”, “humiliation”. » Elle supporte sans s’interroger, jusqu’au jour où son mari tente de s’opposer à une campagne de confiscations et est exécuté. Zouleïkha est déportée en Sibérie, où elle va connaître une renaissance paradoxale. Dans la colonie de déportés où elle se retrouve, la jeune femme prend conscience de la domination qu’elle subit depuis toujours en tant que femme. Au contact de prisonniers de conditions et d’origines différentes, elle connaît l’amour et s’émancipe. « Zouleïkha commence à découvrir un tout autre monde, résume Koutcherskaïa. Un monde où elle apprend à penser par elle-même au lieu d’obéir aveuglément. »

Einstein, réveille-toi, ils sont devenus fous !

Lors d’une conférence prononcée à la Bibliothèque nationale en 2003, un an avant sa mort, Jacques Derrida invoqua un « mot intenable, auquel personne aujourd’hui n’oserait encore tenir un instant ». « Ce nom, “génie”, on le sait trop, il gêne », affirme-t-il, avant d’ajouter : « À accorder la moindre légitimité au mot “génie”, on signifierait une démission de tous les savoirs […]. » Vous pouvez voir en Derrida ce que bon vous chante – un charlatan ou un grand philosophe –, mais c’était assurément un analyste perçant du langage d’Homo academicus. Et sur la fortune actuelle du génie dans les milieux universitaires, Derrida visait juste. Il nous gêne. Pour peu que nous nous y intéressions, nous avons tendance à le nier, à le déconstruire, voire à en faire le sous-produit d’une « idéologie du génie ».

Tout se passe comme si les génies du passé avaient été mis sur un piédestal uniquement pour nous permettre de les en faire descendre. Comme l’a fait remarquer Ann Donnelly, une ancienne conservatrice du Shakespeare Birthplace Trust, « les gens adorent inventer des raisons de dire que Shakespeare n’était pas un génie. » Loin de se répandre en louanges sur l’esprit d’exception, les universitaires sont plus enclins à s’en moquer.

Chaque année, l’enceinte des facultés bruit de l’écho de ce dénigrement systématique et de ce malaise quand la fondation MacArthur annonce les noms de ses « génies ». (1) Si l’institution évite d’utiliser le mot, les médias en font leurs choux gras avec des résultats prévisibles : les administrateurs d’universités se gaussent en petit comité de ces « génies » en leur sein, tandis que les maisons d’édition les flattent servilement et que les salaires (ainsi que les ego) enflent. Pendant ce temps, des collègues fous de jalousie évoquent ces nouveaux « génies » en dessinant de leurs index levés des guillemets alarmistes, pour se railler d’un mot qui ne saurait être employé, au mieux, qu’ironiquement.

La démocratisation du phénomène représente une victoire pour l’égalité entre les hommes. Mais, si tout le monde peut être un génie, quel sens donner à ce mot ?
Il n’en a pas toujours été ainsi. De fait, pendant la plus grande partie des xviiie, XIXe et XXe siècles, des universitaires venus de tous les horizons des sciences naturelles et sociales ont consacré leur carrière à l’étude – et à la célébration – du génie. En jetant un œil sur leurs travaux, nous comprenons mieux pourquoi cette recherche a été abandonnée et obtenons quelques lumières sur ce paradoxe de notre âge démocratique : la figure du génie comme exception sidérante est morte, mais ceux auxquels on accorde ce nom se multiplient dans la culture populaire. Et pendant que les entraîneurs de foot, les rock stars et les grands couturiers sont salués comme des génies, les universitaires continuent de se méfier des héros de l’esprit. En viendrons-nous donc à regretter d’avoir éliminé le génie ? Nous lasserons-nous de ce qui semble avoir pris sa place, l’intellectuel célèbre, qui, à l’instar de Derrida, est plus connu pour être connu que pour tout ce qu’il a pu dire ou faire ?

Une civilisation qui se prosterne devant des idoles s’abaisse. Mais les hommes incapables de prendre la mesure d’une vraie stature se diminuent eux-mêmes. À une époque aussi soupçonneuse que la nôtre envers la grandeur, sans doute est-il temps de reconnaître que le culte du génie, malgré toute la perversion qu’il a revêtue par le passé, a bel et bien permis d’entretenir un sentiment d’émerveillement devant les possibilités humaines, un sentiment grisant de respect mêlé d’admiration à l’idée d’être au monde, et de pouvoir le transcender. Notre renoncement à cet émerveillement a un prix.

 

Une « aristocratie naturelle »

On ne parle de génies, au sens moderne du terme, que depuis le siècle des Lumières. Isaac Newton en fut l’un des premiers exemples, avec Benjamin Franklin, Goethe ou Napoléon. C’est également durant cette période que Shakespeare et Homère furent « découverts » et reconnus en tant que génies, célébrés à ce titre et salués comme des parangons de créativité, d’originalité, d’imagination et de brio.

Il est intéressant de se demander pourquoi, au XVIIIe siècle, cette figure émerge comme modèle du plus haut type humain. Les universitaires ont proposé nombre d’explications : l’avènement du capitalisme, de nouvelles conceptions de l’esthétique, des appréhensions inédites de l’auteur ou du moi. À quoi j’ajouterai un profond changement dans l’ordre du religieux – « le retrait de Dieu », pour citer le philosophe Marcel Gauchet – et le déclin de la croyance en des êtres surnaturels comme les anges et les saints, qui avaient longtemps servi de médiateurs entre l’homme et le divin. À ce contexte s’ajoute un autre élément plus surprenant : une foi grandissante en l’égalité, qui conduisit à rejeter les différences prétendument naturelles entre les individus. Dans des sociétés de plus en plus réticentes à voir dans la noblesse et le privilège une base légitime pour fonder les hiérarchies sociales, l’intelligence et la créativité servirent de nouveaux critères de distinction et l’être génial fut présenté comme relevant de ce que des contemporains (dont Thomas Jefferson) qualifièrent d’« aristocratie naturelle ».

Quels sont précisément les traits qui distinguaient ces hommes exceptionnels ? (À l’origine, le génie était traité comme un phénomène exclusivement masculin.) Cette question hantait les investigations initiales sur le sujet, et continua d’animer la recherche au XXe siècle. Les hommes de lettres furent les premiers à s’en saisir. Dès 1711, le critique britannique Joseph Addison se demandait dans les pages du magazine londonien The Spectator : « Qu’est-ce qu’un grand génie à proprement parler ? » Au fil du XVIIIe siècle, des auteurs de l’Europe entière tentèrent de répondre, produisant une imposante littérature où les caractéristiques du génie étaient discutées sous l’angle philosophique ou esthétique. Au début du XIXe siècle, l’essor du romantisme intensifia les conjectures, tout en mettant à nu « le tempérament littéraire des hommes de génie », pour reprendre le titre d’un livre publié en 1828 par Isaac D’Israeli (le père du Premier ministre britannique), qui soulignait les excentricités, les habitudes et les particularités qui séparent du commun des mortels ces êtres d’exception.

sept excentricites de genie

 

Ce débat littéraire et philosophique sollicita la science. Car, si le génie n’était pas le fruit d’une inspiration divine – qu’elle passât par le souffle d’un ange, d’une muse ou de Dieu –, il devait résider dans le corps ou l’âme. Dépendait-il d’un sang de bonne qualité et d’un climat favorable, comme le croyaient certains ? Ou d’une « certaine conformation de la tête et des viscères », comme le conjecturait Diderot ? De telles hypothèses ont été examinées jusque très avant dans le XXe siècle. Des physiognomonistes ont essayé de déceler le génie dans les traits du visage (2) ; des phrénologues l’ont cherché dans les protubérances de la tête ; des adeptes de la craniométrie ont tenté de le saisir avec leur compas. Et, dans des villes comme Göttingen et Paris, des chercheurs ont amassé d’imposantes collections de cerveaux et de crânes. Ce qui amena un sceptique français à observer que, si la seule taille déterminait l’intelligence, la baleine serait notre maître à tous.

Quand la craniométrie commença à décliner, d’autres disciplines prirent leur essor. Des psychologues et des médecins cherchèrent à expliquer à quoi tenait la relation, souvent réaffirmée, entre génie et folie. Des savants se penchèrent sur les cas d’esprits célèbres dans des « pathographies » fouillées, afin d’étudier les liens entre intelligence exceptionnelle, maladie mentale et crime. Au même moment, des spécialistes du cerveau cherchaient à y localiser les zones du génie. Ils travaillaient retranchés dans des places fortes comme l’Institut Kaiser Wilhelm de recherche sur le cerveau, à Berlin, ou l’Institut de recherche sur le cerveau de Moscou, lequel avait été fondé (peu après la mort de Lénine, en 1924) en partie pour démontrer l’existence de ce qu’un officiel soviétique appela le « substrat matériel » du génie révolutionnaire.

Pendant ce temps, des eugénistes et des psychologues tentèrent de créer les instruments permettant d’identifier le génie chez les différentes races, en s’appuyant sur les fondations jetées par Francis Galton dans sa monumentale étude de 1869, « Le Génie héréditaire ». Ce fut notamment le cas au début du XXe siècle. Dans le sillage de la conception du quotient intellectuel (QI) et de la théorie du psychologue britannique Charles Spearman sur l’existence d’un facteur d’intelligence innée, le « facteur g » (1904), les tenants de l’hérédité rêvèrent alors de faire subir des tests à des populations entières, afin de dépister les génies tout en éliminant les sujets inaptes. Cette question était jugée cruciale pour le bien-être humain. Lewis Terman, un psychologue américain et collègue de Galton, qui contribua à améliorer le test du QI pour permettre son utilisation massive, le soulignait ainsi en 1925 dans l’introduction de ses « Études génétiques du génie » : « Il devrait aller sans dire que les ressources en talent intellectuel d’une nation comptent parmi les plus précieuses qu’elle aura jamais. Les origines du génie, les lois naturelles de son développement, tout comme les influences environnementales qui pourraient l’affecter positivement ou négativement, sont des problèmes scientifiques d’une importance presque sans égale pour le bien-être humain. »

 

La religion du génie

Historiens et sociologues se mobilisèrent aussi. Dans la plupart des cas, leur travail n’était guère plus qu’une célébration du grand homme. Mais quelques penseurs dissidents perçurent un développement inquiétant, que l’historien autrichien Edgar Zilsel appela la « religion du génie » dans un ouvrage fondateur paru sous ce titre en 1918. Zilsel y avançait que le culte du génie avait pris la place de formes plus traditionnelles de dévotion religieuse en attribuant des pouvoirs supérieurs aux élus de la nature et en entretenant une sorte d’« addiction au salut » chez tous ceux qui aspiraient vivement au leadership rédempteur d’hommes extraordinaires. Il émanait de cette foi moderne une menace claire. Dans une analyse prémonitoire publiée à Berlin en 1931, le théoricien du droit Hermann Heller écrivit : « La religion du génie politique est nécessairement une religion de violence. »

Mais, quelles qu’aient été leurs réserves, les critiques tels que Zilsel ou Heller étaient minoritaires. Le pathographe et psychiatre Wilhelm Lange-Eichbaum résuma la situation dans « Le problème du génie », un petit livre également publié en 1931. « Chez les êtres modernes civilisés, écrivait-il, la déférence à l’égard du génie est devenu un substitut à la perte des religions dogmatiques du passé. » Lange-Eichbaum trouvait cette situation troublante, ajoutant que « l’idée […] selon laquelle le génie possède une sainteté particulière est massivement répandue dans le monde moderne. » Bien que les historiens aient eu tendance à négliger le phénomène, cette déférence et cet attribut de sainteté ont sans aucun doute joué un rôle dans l’ascension d’Hitler, qui se présenta lui-même habilement et consciemment comme un génie – thème qui figure très tôt dans la propagande nazie. Joseph Goebbels prétendit avoir su dès sa première rencontre avec lui qu’Hitler était un « génie », un « instrument naturel et créatif du destin divin » qui ferait du Volk (le peuple) germanique un chef-d’œuvre politico-artistique. « Les gens sont pour l’homme d’État ce que la pierre est pour le sculpteur », faisait observer Goebbels dans Michaël, son unique roman, paru en 1929 (3). « Les génies usent du matériau humain. C’est ainsi que se passent les choses. »

Le nazisme et l’eugénisme ont discrédité l’étude académique du sujet, mais d’autres facteurs contribuèrent aussi à lui ôter toute légitimité universitaire. À commencer par la reconnaissance de plus en plus générale des soubassements collectifs de la création, qui vint saper l’idée d’artiste héroïque et solitaire. En se moquant de ce qu’il appelait l’habitude de « se prosterner devant le noble et le sage élu de la nature », Marx fut le premier à proposer cette idée. Elle se propagea plus tard dans les cercles académiques, où les marxistes critiquèrent le culte du génie considéré comme une idéologie bourgeoise.

 

Einstein, le dernier des titans

Ironie de l’Histoire, de nombreux capitalistes en vinrent à une conclusion similaire. Comme l’a expliqué le directeur du cabinet de conseil Arthur D. Little, « la recherche organisée ne dépend pas du génie individuel, c’est une activité de groupe. […] On n’a pas besoin de surhommes. » L’adhésion à cette perspective se généralisa avec l’essor de la recherche et développement dans l’industrie. Des merveilles modernes comme l’« usine à idées » des Laboratoires Bell, qui employait à son apogée près de 1 200 titulaires de doctorats, vinrent corroborer l’argument par une étonnante série d’innovations et de prix Nobel. Cela semblait clair : de nombreuses têtes valaient mieux qu’une.

Les scientifiques prirent acte de cette évolution en dépréciant le mythe du génie individuel. Certains faisaient encore une exception pour Einstein – le génie des génies et probablement le dernier des titans –, mais le mot tomba en disgrâce parmi les savants actifs après la Seconde Guerre mondiale. Son emploi fut dès lors considéré comme un faux pas, et cela aussi bien dans les sciences humaines que les sciences sociales.

Dans les années 1980, des universitaires féministes comme Julia Kristeva attirèrent l’attention sur les préjugés liés au genre qui avaient si longtemps caractérisé l’intérêt pour le génie (masculin) et le culte des grands hommes. Dans la même veine, des historiens des sciences, s’engouffrant dans la brèche ouverte par le livre phare de Stephen Jay Gould, La Mal-mesure de l’homme (1981), montrèrent de quelle manière la recherche sur l’intelligence avait été conditionnée par des hypothèses sur la supériorité intrinsèque des hommes d’origine européenne. À un moment où les hommes blancs morts de tous bords attiraient sur eux le soupçon des milieux académiques, les génies semblaient encore plus morts et plus blancs que les autres. (4) Et, tandis que des psychologues blancs aussi réputés que Dean Keith Simonton continuaient à étudier le « génie » conçu comme tel, les universitaires préféraient généralement concentrer leurs efforts sur la créativité, le talent ou l’intelligence.

 

malmesure de lhomme

 

Ainsi, la situation constatée par Derrida – invoquer le génie, c’est renoncer à toute crédibilité intellectuelle – s’imposa dans le monde universitaire. Le génie perdit son lustre. Mais une curieuse chose se produisit sur le chemin du cimetière. Au moment où les chercheurs administraient les derniers sacrements à un être supérieur qu’ils avaient fait redescendre sur terre, il renaissait dans l’imagination collective comme un homme – ou une femme – du peuple.

Quand et comment cela a eu lieu est une histoire en soi. Les Européens, et plus encore les Américains, envisageaient depuis longtemps le génie non seulement comme une faculté rare, mais aussi comme un talent individuel. Il en ressortait que chacun possédait une aptitude ou un génie particulier, contribuant à le définir. Cette conviction s’accordait mieux avec les idées de démocratie et d’égalité qu’avec la vieille appréhension du génie comme exception de la nature, et elle commença à apparaître au XXe siècle dans des lieux surprenants. Même un insigne partisan de la thèse de l’hérédité comme Charles Spearman observa que « tout homme, toute femme ou tout enfant normal est […] un génie en quelque chose. »

En 1993, on pouvait lire ceci dans un dossier de couverture de Newsweek : « Si l’on en juge par les centaines, voire les milliers de références faites chaque mois à des “génies” dans la presse, nous en sommes envahis. » Nous « vivons à l’âge du génie », affirmait pour sa part Esquire dans un « Special Génie » sorti en 1999 pour fêter la fin du millénaire. Parmi ceux qui jouirent ainsi de leurs quinze minutes de génie (5), on trouvait : le grand couturier Tom Ford, le fondateur d’Amazon Jeff Bezos, la chanteuse de Broadway Audra McDonald, la star du basket Allen Iverson et l’acteur Leonardo DiCaprio.

Plus récemment, le quotidien allemand Die Zeit consacra une édition spéciale aux « génies qui ont changé nos vies », dont il présentait quelques versions aussi modernes que Howard Schultz, le PDG de Starbucks, Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, Miuccia Prada, la styliste italienne, Ingvar Kamprad, le fondateur d’Ikea, et, naturellement, Steve Jobs, massivement salué comme un génie à sa mort en 2011.

Plus près de nous, le mot s’est frayé un chemin jusqu’à la chambre d’enfants avec « Baby Einstein » et « Baby Mozart » [ligne de produits éducatifs multimédia destinés aux tout-petits] et jusqu’à notre table de chevet avec des livres de développement personnel du style « Pensez comme Léonard de Vinci : soyez créatif et imaginatif » ou « Éveillez le génie en vous », qui promettent à tous d’y accéder. Autrefois l’exception, le génie est maintenant la règle.

L’essor et la démocratisation de cette figure – ce que Marjorie Garber, de Harvard, a appelé notre « problème du génie » (6) – traduit en partie la rencontre du génie et de la célébrité (encore une idée du XVIIIe siècle). Mais cela marque aussi une victoire tardive de l’égalité entre les hommes, ce vieux contraire dialectique du génie, qui a fait plus que n’importe quel opuscule universitaire pour lui arracher sa hautaine distinction. Sur la couverture d’un récent ouvrage collectif publié en 2013 par le magazine Time, « Les secrets du génie : découvrez la nature de l’esprit brillant », figurent non seulement Shakespeare et Einstein mais également Serena Williams, la star afro-américaine du tennis. Ce recueil contient des articles sur des jeunes surdoués asiatiques, des généticiennes et autres prodiges qui représentent l’humanité dans toute sa glorieuse diversité. Dans la culture populaire au moins, le génie prend maintenant différentes formes, différentes couleurs et différentes tailles. Les universitaires ont bien, eux aussi, tenté de démocratiser et de diversifier cette catégorie, mais ils n’ont jamais poursuivi cette entreprise, même sincère, avec la passion qu’ils avaient investie dans la déconstruction du génie. Et ces efforts n’ont pas rencontré le même succès.

Bien sûr, ce n’est pas la première fois que le monde académique et le monde tout court passent à côté l’un de l’autre. Et il est bien possible que la popularité du génie, dans une société dominée par les médias et obsédée par la célébrité, nourrisse un peu plus le mépris intellectuel un peu vieux jeu pour une catégorie que son utilisation généralisée et abusive a presque vidée de son sens. Si tout le monde peut être un génie, alors qu’est-ce que ce mot peut encore signifier?

 

Une figure de la pop culture

Le fait que le génie ait dans une large mesure disparu de la recherche au moment où il explosait comme figure de la pop culture est révélateur d’un lien sous-jacent entre ces deux évolutions. Car l’insistance de la recherche sur les bases collectives de la créativité ne suit pas seulement la trajectoire de la démocratisation du génie depuis la Seconde Guerre mondiale ; elle rend aussi, paradoxalement, le mythe du créateur solitaire plus attirant. Dans un monde complexe et interconnecté qui, par sa nature même, tend à contrecarrer l’action de l’individu, l’accent mis sur ses exploits est rassurant, même si c’est aussi un peu bizarre. Et c’est ainsi que les génies prolifèrent dans les médias tandis qu’ils connaissent une mort ignominieuse dans le monde académique. Les amateurs d’histoire souligneront que c’est seulement après la disparition corps et biens d’un sujet qu’il devient intéressant d’y réfléchir. Dans cet ordre d’idées, examinons l’argument développé par le critique littéraire Harold Bloom dans son ouvrage consciemment provocateur « Le génie : une mosaïque de cent esprits créatifs exemplaires » [2003], à savoir que le génie est une idée sans laquelle nous ne pouvons pas vivre. « Nous avons besoin du génie, même si ça rend envieux ou met mal à l’aise nombre d’entre nous, écrit-il. Notre désir de transcendance et d’extraordinaire semble faire partie de notre héritage commun ; il ne nous abandonne que lentement et jamais complètement. » L’emploi de la première personne du pluriel renvoie ici à Bloom et au « public » – et non pas d’abord aux universitaires qui, note-t-il, sont devenus des « niveleurs culturels », immunisés contre toute forme d’admiration respectueuse. Même ainsi, la remarque de Bloom est intrigante, notamment parce que Derrida, dans son intervention à la Bibliothèque nationale de France en 2003, semble d’accord, allant jusqu’à appliquer ce mot interdit de « génie » à Hélène Cixous, dont son discours saluait l’œuvre à l’occasion du don que l’écrivaine faisait de ses archives. (7) Le génie lui-même est un don, remarquait Derrida, un don susceptible de revivre pour re-donner, mais il lui faudrait d’abord pour cela se dégager de son passé (notamment de ses fortes connotations sexistes). En demandant : « Que va-t-il se passer avec le génie ? », Derrida envisageait la possibilité que celui-ci puisse encore revendiquer un espace pour « bouleverser l’ordre des choses», « pour inspirer crainte et respect ».

Quand des intellectuels par ailleurs aussi opposés que Bloom et Derrida se rejoignent sur un point, cela vaut la peine d’écouter. Avons-nous en réalité besoin d’une forme de génie ? Julia Kristeva a décrit le phénomène comme une « invention thérapeutique qui nous empêche de mourir d’égalité dans un monde sans au-delà ». Tous les universitaires n’ont pas renoncé à une vie après la mort, et ils sont encore moins nombreux à redouter les conséquences fatales de l’excès d’égalité. Malgré cela, la plupart d’entre eux refusent de croire qu’il y ait du génie en chacun. Cela peut-il inciter à se demander si la méfiance, longtemps obligatoire, des « élites » intellectuelles envers la « grandeur » – en un mot le « génie » – a fait son œuvre et son temps ? Car cette suspicion n’est-elle pas, en fin de compte, en contradiction avec ce que nous sommes et ce que nous faisons dans cette institution des plus élitistes qu’est l’université américaine contemporaine ? Ne devrions-nous pas vouloir nous incliner de temps à autre devant les merveilleux dons du génie ? Au lieu de quoi nous en sommes réduits à ce monde où règne l’éloge bien-pensant de l’« excellence » (que ce mot a été galvaudé !) et une forme de célébrité intellectuelle qui, en réalité, n’est pas si éloignée du génie de la pop culture. Une constellation de stars, un monde de modes, des fluctuations de tendances, un nouveau groupe de lauréats de la fondation MacArthur. Personne ne met en doute leurs mérites, mais on ne crée certainement pas autant de génies en un an, et encore moins aux États-Unis. Dans une société qui ne reconnaît plus véritablement le génie, voilà ce que nous récoltons : l’excellence évaluée à l’aveugle par des comités et des collègues. Et avec ça, la nostalgie tenace d’un monde qui savait prendre le risque de s’émerveiller un peu plus.

 

Cet article est paru dans The Chronicle of Higher Education le 21 octobre 2013. Il a été traduit par Bernard Loupias.