Gens de Prague

Le quartier pragois de Nusle n’a rien du pittoresque Malá Strana : loin des ruelles et des maisons de poupée immortalisées par les célèbres Contes de Jan Neruda, ce quartier périphérique offre à la vue des (rares) visiteurs ses barres d’immeubles tristes, ses murs tagués et ses cafés miteux.

Mais voilà, même moche, même délabré, Nusle a son genius loci. Ce que montre le livre d’un certain Green Scum, blogueur écrivant sous pseudonyme. Pour l’hebdomadaire Respeckt, les quatre-vingts histoires tragicomiques du « Punk de Nusle » parviennent à « s’approprier un motif récurrent de la littérature nationale : les personnages dont la trajectoire croise le chemin de la brasserie ». Chez Scum plus encore que chez Neruda, les histoires se racontent ou s’écoutent une chope à la main.
Džujdo – le punk du titre et le narrateur des nouvelles – a beau être ivre du matin au soir, il croque avec talent les habitants de son quartier : les criminels, les entrepreneurs malchanceux, les petits retraités. Et, comme chez Neruda lorsqu’il décrivait la petite bourgeoisie du XIXe siècle, on devine, pointant sous l’ironie de Scum, sa « bienveillance pour les gens ordinaires ».

Pauvres, génération Clinton

Vivre avec 2 dollars par jour : tel est le lot, d’après les calculs de la sociologue Kathryn J. Edin et du politologue H. Luke Shaefer, de 1,5 million de foyers américains, dans lesquels vivent environ 3 millions d’enfants. Un chiffre qui a augmenté de 130 % en quinze ans. (1)

En cause, selon Edin et Shaefer, la réforme de l’aide sociale adoptée en 1996 sous la présidence Clinton. Non content de conditionner le versement des minima sociaux à l’exercice d’un travail au bout de vingt-quatre mois, le texte prévoyait que la durée maximale de perception des allocations ne pourrait plus excéder cinq ans au cours d’une vie. Il s’agissait de « rendre le travail gagnant ». La loi eut des effets positifs, notamment pour une partie des mères célibataires (la reprise d’un emploi s’accompagnait d’un crédit d’impôt important et d’une aide pour faire garder ses enfants).

Mais « la nouvelle loi reposait sur l’hypothèse que des emplois seraient disponibles », écrit Jared Bernstein dans The Atlantic. Hypothèse en partie justifiée quand la nouvelle économie était en plein essor, mais plus en 2015.

Dans ce livre d’analyse mâtiné d’ethnographie, Edin et Shaefer montrent à quel point il est devenu difficile pour les pauvres non seulement de trouver du travail, mais aussi de s’adapter aux emplois du temps fluctuants, souvent modifiés à la dernière minute, qui sont le lot des petits boulots d’aujourd’hui (il faut pouvoir, notamment, faire garder ses enfants et disposer d’un moyen de transport adéquat – ce qui est rarement le cas des plus fragiles).

Exclus du marché du travail sans pouvoir pour autant prétendre à un revenu de subsistance, des centaines de milliers d’Américains en sont donc réduits à vendre leurs coupons d’aide alimentaire (un délit) ou encore leur plasma (on reconnaît les plus nécessiteux à leurs bras enflés). Et à supporter, dans les cas les plus extrêmes, les mauvais traitements ou agressions sexuelles des connaissances chez qui ils se font héberger, faute de domicile fixe. Une pauvreté si abjecte que « beaucoup d’Américains ne croient même pas qu’elle puisse exister dans leur pays », soulignent les auteurs.

La vogue des jeux de survie

Blanche et silencieuse, la mort est en train de tout réduire à néant. Pendant des années, les vingt et quelque familles de ce hameau en bord de rivière avaient mené des vies certes difficiles, mais qui allaient s’améliorant. La forêt alentour avait été défrichée, les eaux exploitées pour la pêche, des cultures plantées et des maisons construites. Une naissance après l’autre, la communauté s’était agrandie. De temps en temps, un bateau de commerce descendait la rivière. En dehors de cela, le reste du monde ne s’immisçait pas et les habitants ne cherchaient guère à y jouer un rôle. La crise survint rapidement, presque sans crier gare : d’abord, un été de disette, car les stocks de l’année précédente avaient été épuisés des semaines avant la moisson ; et, à présent, un hiver désastreux. Sous le manteau de neige, les villageois meurent maintenant de faim. Faible et décimée, la population ne parvient plus à abattre suffisamment d’arbres pour entretenir la réserve de bois. Elle meurt donc aussi de froid. Les bruits du labeur s’estompent. La fumée ne s’élève plus au-dessus des cheminées. La scène est paisible, mais c’est une scène d’horreur.

Tel est, en général, le dénouement d’un jeu vidéo baptisé Banished (« Bannis »). Édité en 2014 par un tout petit développeur américain, Shining Rock Software, il a créé la surprise par son succès sur la plateforme Steam, qui revendique à elle seule plus de la moitié des ventes de jeux en ligne pour PC. Une réussite étonnante eu égard à la simplicité du concept, à la difficulté exaspérante de la partie et à l’inébranlable noirceur du propos. Banished consiste à guider un petit groupe de personnages dans la construction d’un village qui peut, si la situation est bien gérée, se développer pour donner naissance à une ville. Si l’on en juge par les constructions et les techniques disponibles, l’histoire se déroule au Moyen Âge. Les toits en pente abrupte, la forêt qui entoure le village et les hivers rigoureux font penser à l’Europe du Nord. On sait que, à leur arrivée dans la clairière, ces gens ne possédaient quasiment que les vêtements qu’ils avaient sur leur dos et quelques semences, car ils avaient été « bannis » d’un autre lieu. En dehors de cela, on ignore à peu près tout de la toile de fond ; et l’on n’a pas le temps de se poser de questions, puisque l’hiver arrive.

Crises et pénuries sont au cœur de tous les jeux de stratégie et de gestion des ressources. Mais, dans Banished, commettez un seul faux pas et tout le monde meurt. Y jouer, c’est faire l’apprentissage dans la douleur de l’économie misérable d’une agriculture de subsistance. Les travailleurs sont désespérément improductifs, leurs masures exposées à tous les vents, leurs pelisses élimées. Leurs outils s’usent. Il suffit de la moindre erreur dans la répartition de la main-d’œuvre ou des matériaux pour que tous, hommes, femmes et enfants, soient condamnés : le rendement diminue, une ou deux morts prématurées surviennent et, soudain, il n’y a plus assez de bras pour rentrer la récolte. Les pommes de terre pourrissent dans les champs tandis que les habitants agonisent dans leurs lits.

Banished est un jeu horrible, hanté par le chagrin et le malheur. Quelles raisons a-t-on d’y jouer – a fortiori au point de lui assurer un tel succès ? Réponse simple : parce que c’est un excellent jeu. Réponse plus sophistiquée : parce qu’il s’agit d’un magnifique exemple de ce que le spécialiste norvégien Jasper Juul appelle « le paradoxe de l’échec » ; probablement le plus grand mystère au cœur de ce média que sont les jeux électroniques. Ce paradoxe s’énonce en trois temps :
1. En règle générale, nous fuyons l’échec.
2. Nous faisons l’expérience de l’échec lorsque nous jouons aux jeux vidéo.
3. Nous sommes attirés par ces jeux bien qu’ils nous confrontent à quelque chose qu’en temps normal nous fuyons.

Ce paradoxe n’est pas propre à ce domaine : de nombreuses formes d’art, en particulier la littérature tragique et le théâtre, nous exposent à des émotions pénibles, que nous cherchons à éviter au quotidien. « Le paradoxe ne tient pas simplement à la présence d’éléments désagréables dans les jeux vidéo ou la tragédie, mais au fait que nous semblons désirer les y trouver, aussi déplaisants soient-ils », écrit Juul dans « L’art de l’échec ».

À vrai dire, ce caractère désagréable doit être présent dans le jeu : les amateurs veulent de la difficulté. Ils ne rejoueront pas si la partie est trop facile. Or nous n’y vivons pas, par procuration, les échecs d’un personnage de fiction – d’un Hamlet ou d’une Anna Karénine –, mais les nôtres. Ce sont nos compétences qui sont prises en défaut. Voilà pourquoi Juul qualifie les jeux vidéo d’« art de l’échec » – une forme d’art singulière qui nous prépare au fiasco, nous permet de nous y confronter et d’en faire l’expérience.

 

« God games »

Ce n’est donc pas la constante situation d’échec du joueur qui fait de Banished un jeu à part. Mais plutôt sa pesante atmosphère de pénurie, la sueur et le labeur qu’il faut fournir pour éviter les disettes – lesquelles ne peuvent, du reste, jamais être complètement évitées.

Voilà qui est particulièrement inhabituel pour un « god game ». (1) Bien sûr, le genre implique de modestes pénuries de ceci ou de cela. Mais elles ne servent en général qu’à offrir une variante de jeu dans un contexte global d’abondance. Dans le schéma classique, le manque n’est un état passager, qu’il convient de surmonter ; le but est de gérer des ressources, pas de les économiser désespérément ou de les voir s’amenuiser inexorablement. Pourtant, Banished est loin d’être la seule nouveauté à transformer en vertu ce genre de contrainte aiguë. En réalité, l’austérité pullule dans toute une gamme de nouveaux titres. Pourquoi ?

En donnant aux petits éditeurs une chance de concurrencer les géants de l’industrie et en favorisant le succès viral par le bouche-à-oreille, la plateforme Steam a beaucoup fait pour démocratiser la conception et le marketing des jeux vidéo. Par les engouements et les imitations qu’elle génère, Steam a donné aux amateurs et aux développeurs une idée plus claire que jamais de ce qui plaît vraiment à leurs pairs. Et voilà ce qui en ressort clairement : la pénurie se vend bien. Pour être plus précis : les héros réduits à faire les poubelles, la famine, la survie se vendent bien.

Nether (« Les enfers »), 7 Days to Die (« Sept jours pour mourir »), Rust (« Rouille »), Infestation : Survivor Stories (« Infestation : histoires de survivants »), The Long Dark (« La longue obscurité »), The Forest (« La forêt »), Miscreated… Ces deux dernières années ont vu déferler une vague de jeux de survie, dont l’action se déroule souvent dans le décor à la mode de l’« apocalypse zombie ». (2) À première vue, les nouveaux venus ressemblent à ce classique de toujours qu’est le jeu de tir en vision subjective, dans lequel le joueur court dans tous les sens pour tuer des zombies, des terroristes ou d’autres joueurs. Mais ces jeux nouvelle version mettent tous l’accent sur le besoin et sur un réalisme brutal. Les munitions ne sont plus commodément éparpillées le long d’un parcours linéaire qui tend vers un objectif donné ; bien souvent, il n’y a pas de but précis, car le jeu se déroule en « monde ouvert » : le joueur a la possibilité d’explorer librement un vaste terrain multidirectionnel. Parfois, quand votre seule arme est une pierre et que votre personnage meurt de faim tout en se vidant de son sang, les munitions sont le cadet de vos soucis. Nulle réjouissante fusillade ici. Vous marchez en claudiquant sur un bas-côté au crépuscule, votre sang dégouline d’une plaie infectée. Affaibli par la faim, vous êtes poursuivi par des assaillants contre lesquels vous n’avez pas de véritable moyen de défense. Une situation horrible, mais totalement captivante.

Signe de la prolifération et de la popularité de ces jeux, le site spécialisé britannique Rock, Paper, Shotgun a organisé récemment une « Semaine de la survie » pour célébrer et explorer ce genre naissant. Le fondateur du site, Jim Rossignol, voit en DayZ, sorti en 2013, le fondateur de la tendance. DayZ est un jeu d’apocalypse zombie né d’une modification d’un jeu de simulation relativement banal appelé Arma 2 (2009). Cela étant, « il semble que plusieurs développeurs soient arrivés à des conclusions similaires à peu près au même moment », précise Rossignol. Il est difficile de démêler tous les fils qui ont conduit à cette éruption. Rossignol avance néanmoins un intérêt croissant pour les jeux dits « roguelike », du nom de l’ancêtre commun du jeu de survie : Rogue (« Solitaire »), créé en 1980. (3)

D’autres influences sont à rechercher dans la fascination exercée depuis dix ans par l’apocalypse zombie sur la culture populaire en général et la montée en puissance régulière des « mondes ouverts », non linéaires, dans la culture du jeu. Le tout combiné, affirme Rossignol, avec « un intérêt croissant pour la marche, la randonnée et l’exploration comme mécanique de base ». Une étape cruciale vers une version jeu de La Route de Cormac McCarthy pourrait être la série Fallout (« Retombées »), lancée en 1997. (4) Succès à la fois critique et commercial, celle-ci situait l’exploration d’un monde ouvert dans un décor de no man’s land nucléaire complètement aride. Sa déclinaison la plus récente, Fallout: New Vegas (2010), a pour cadre le désert du Nevada et propose un mode « survie » extrêmement difficile, dans lequel l’exposition aux radiations, la déshydratation et la faim se révèlent tout aussi menaçantes que les gangs errants et les mutants typiques de la série.

 

La faim comme dynamique de jeu

Peut-être plus important encore fut Minecraft (2009-2011), un retentissant blockbuster. Cette franchise suédoise est plus connue comme un jeu de construction avec un graphisme mièvre, mais aux aspects de survie et de pénurie prononcés. Le joueur passe le plus souvent sa première soirée tapi dans un abri de terre rudimentaire où des monstres tentent de pénétrer. La faim constitue une dynamique de jeu essentielle.

Rossignol a développé et commercialisé en 2014 sa propre contribution au nouveau genre : un jeu intitulé Sir, You Are Being Hunted (« Monsieur, on vous chasse »), dont le protagoniste est poursuivi à travers un paysage de la campagne anglaise tout droit sorti des Trente-Neuf Marches ou du Solitaire. (5) Ici, toutefois, les poursuivants sont des robots en vestes de tweed. Les aspects gentillets d’un steampunk (6) mâtiné de Wodehouse n’atténuent pas l’implacable mécanique de survie d’un jeu dans lequel se procurer un croûton moisi pour manger est souvent plus important que d’entretenir un feu nourri contre les robots – et se cacher ou fuir, presque toujours la meilleure des stratégies.

Pour Rossignol, « la pénurie dans les jeux de survie est un ressort psychologique qui change la nature de l’expérience ». Les munitions et la santé, qui vont diminuant et doivent être restaurées à mesure que le joueur affronte ses ennemis, sont depuis longtemps le fondement des jeux. Mais, comme le remarque Rossignol, elles ne s’épuisent pas si vous restez tranquillement à ne rien faire. Or, « dans un jeu de survie, on meurt fondamentalement d’inaction, comme ce serait le cas dans la réalité. Cela signifie que vos agissements prennent un tour complètement différent ». Et de citer Pathologic, un jeu russe de 2005 dans lequel la nourriture est si rare que l’une des premières choses qu’un joueur est susceptible de faire est d’échanger son arme contre du lait.

La vulnérabilité devient ainsi un élément plus saillant de la palette émotionnelle des jeux que la soif de sang ou la vengeance. Étrangement, le genre de la survie est une sorte de fable sur la perte d’autonomie, ce qui ouvre des possibilités narratives réellement fascinantes, rompant enfin avec les bains de sang militaristes en Technicolor qui collent à la réputation du jeu vidéo. Prenez, par exemple, This War of Mine (« Cette guerre qui est la mienne »), un jeu créé en Pologne en 2014 et inspiré du siège de Sarajevo pendant la guerre en Bosnie dans les années 1990. Le joueur a pour mission de maintenir en vie un groupe de réfugiés non armés. Le jour, ils sont confinés dans un abri à cause des tirs de snipers. La nuit, peut commencer la recherche de nourriture : une activité dangereuse mais qui n’appelle pas nécessairement de violence de la part du joueur.

Un autre facteur est essentiel à l’ambiance : l’esthétique. « Cette guerre qui est la mienne » se caractérise par sa beauté à l’écran. Le joueur se déplace à travers des bâtiments éventrés, une mosaïque de pièces détruites rendues dans des tons pâles, transpercées d’une lumière froide. Les forêts luxuriantes, les cerfs en train de paître et les toits recouverts de neige dans « Bannis » sont magnifiques. Des jeux tels que S.T.A.L.K.E.R: Shadow of Chernobyl (« S.T.A.L.K.E.R. : l’ombre de Tchernobyl », 2007) et Sir, You Are Being Hunted se déroulent dans des paysages désolés dont la beauté pousse le joueur à se traîner encore vers l’horizon et donne le sentiment d’une menace toujours présente. Mais impossible de s’arrêter trop longtemps pour admirer les environs : c’est souvent au moment où le danger est le plus grand que le décor est le plus somptueux. Quand, cloué derrière un mur par ses ennemis, on observe une ligne de crête, sachant la mort proche. Quand, mourant de faim, on admire la façon dont l’herbe ondoie. Quand, à la tête de ce village condamné dont les feux se meurent, on reste hypnotisé par le calme qui règne au milieu de l’hiver.Cette minutieuse attention portée aux détails et à la nature, conjuguée à la difficulté des mécanismes de la partie, peut sans doute s’interpréter comme une nouvelle tendance au romantisme dans la conception des jeux. Un mélange qui traduit le souci d’imaginer des satisfactions bien plus subtiles que la simple alternative succès ou échec – une sorte de faillite splendide et attirante, semblable à la tragédie. Pour un média qui ne brille pas, en général, par sa profondeur, cette subtilité nouvelle a quelque chose de rafraîchissant.
« La plupart des jeux sont en fin de compte conçus pour vous laisser gagner, mais, ici, les systèmes conspirent pour rendre votre mort intéressante », souligne Rossignol. Ils inversent la courbe habituelle du triomphe héroïque en permettant une défaite superbe. « Les joueurs aiment raconter ce qu’ils ont vu ou fait dans un jeu. Dans le genre de la survie, ce sont souvent les scénarios extrêmes fournis pour votre mort qui font les meilleures histoires. »

Il est tentant de déduire de la soudaine popularité de la pénurie dans les jeux une tendance sociologique plus générale. Peut-être le phénomène reflète-t-il un besoin psychologique à peine conscient de simuler des pénuries et des ruptures dont nous craignons qu’elles se produisent bientôt dans le monde réel. Par moments, Banished apparaît comme une leçon de fragilité. Il nous enseigne que toute économie, même simple, est la somme d’éléments interdépendants et que la faillite d’un seul est susceptible de provoquer une catastrophe. Plus d’une fois, ce ne sont pas à proprement parler la faim ou l’hypothermie qui ont tué mon village, mais le manque de bons outils : alors que le forgeron peine à répondre à la demande, les instruments des travailleurs s’émoussent, l’approvisionnement en bois et en fer diminue et le forgeron est toujours plus à court de matériaux bruts. Pendant ce temps, ses outils à lui s’usent aussi et, bientôt, c’est la production de nourriture et de bois de chauffage qui s’effondre, et tout le monde meurt.

Dans d’autres cas, c’est la démographie qui vous prend à la gorge : une conjonction d’épidémie et de famine emporte un nombre disproportionné de jeunes travailleurs et, tout d’un coup, votre population est déséquilibrée, elle ne parvient plus à se renouveler. La mort est alors plus lente – un village de vieillards en train de dépérir – mais non moins affreuse à contempler.

Il est presque impossible de trouver un équilibre, même dynamique, dans l’environnement. Si vous développez suffisamment votre ville pour la doter d’une mairie, vous pourrez accéder à des statistiques et des graphiques qui montrent la lente croissance de l’agglomération et les chocs massifs qu’elle subit périodiquement. On est frappé par leur ressemblance avec la fameuse courbe du rapport du Club de Rome Halte à la croissance (1972) : les rendements et la population augmentent, atteignent leur apogée, avant de s’effondrer brusquement. Ce schéma continue de planer sur notre civilisation, mi-avertissement, mi-prophétie : avec une partie de l’échiquier politique qui annonce la ruine de l’économie et l’autre, celle de l’environnement, il n’est pas très surprenant qu’un goût pour l’austérité se soit glissé dans nos moments de loisir.

 

Une forme d’art encore jeune

Les scénarios postapocalyptiques ont souvent un parfum de désir consumériste amoral qui nous fait écumer les centres commerciaux et autres malles au trésor du monde moderne pour prendre tout ce qui nous plaît en pulvérisant quiconque se met en travers de notre chemin. Les jeux de survie, au moins, sont un peu plus honnêtes quant aux défis inhérents à ce genre de situation et aux chances de l’individu qui s’y trouve. Mais il vaut peut-être mieux se concentrer sur ce qu’implique cette nouvelle tendance pour l’avenir d’une forme d’art encore jeune. Alors que les barrières technologiques tombent, les concepteurs de jeux sont peut-être en train d’épuiser les possibilités du plus et de découvrir le pouvoir du moins.

Au cœur de cette nouvelle mélancolie numérique – enveloppée de toute cette beauté – se trouve une simplicité primitive, l’équation animale de base : manger, ne pas se faire manger, avancer. La valeur de cette simplicité, ce qui lui donne sa dimension ludique, voire drôle, c’est l’observation des façons inattendues dont cette équation fondamentale peut se résoudre d’elle-même. Et il y a encore plus à voir. La vulnérabilité impose une dose de passivité. Dans certaines situations, par exemple, la seule stratégie viable peut consister à attendre que le danger s’éloigne, à se cacher derrière une haie ou à se terrer dans un abri jusqu’à ce que vienne l’aube ou la nuit. L’environnement et l’atmosphère prennent ainsi une importance plus grande. Ils ne se résument plus à un déferlement de détails criards à dépasser à toute vitesse. Il y a un monde à expérimenter, au sein duquel nous devons trouver notre place.

 

Cet article est paru sur le site Aeon le 22 janvier 2015. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

La plus mystérieuse des formes d’intelligence

J’ai eu l’occasion de rencontrer six Prix Nobel, et pas un seul ne méritait à mes yeux, ni de près ni de loin, l’étiquette de génie. Trois ont décroché le Nobel d’économie. Ils étaient tous extrêmement sûrs d’eux et certainement très intelligents, mais, à mon humble avis, pas assez impressionnés par les mystères de la vie. Un autre avait reçu le Nobel de physique ; mais, en ma compagnie, il ne voulait parler que de Shakespeare, sur lequel il proférait des banalités prodigieusement ennuyeuses. Un autre était biologiste ; celui-là m’a paru, en dehors du laboratoire, dépourvu de la moindre finesse. Le dernier avait eu le Nobel de littérature, et la chose la plus marquante chez lui était la façon dont il avait bousillé sa vie privée. Rappelons-nous aussi que le prix Nobel de médecine a été attribué en 1949 au chirurgien portugais António Egas Moniz, pour l’invention du procédé qu’on appelle lobotomie.

Le génie est exceptionnel. Selon Arthur Schopenhauer, il s’en trouve un parmi cent millions de personnes. Et dans ce domaine précis, il se peut que ce philosophe pessimiste entre tous ait péché par excès d’optimisme. « Un savant, c’est quelqu’un qui a appris beaucoup de choses ; un génie, c’est quelqu’un dont l’humanité a quelque chose à apprendre, qu’elle ne connaissait pas encore », écrit-il. (1) Celui-ci n’est pas seulement brillant, habile, magistral, éblouissant parfois ; il tient aussi du miracle, en ce que son apparition ne peut être ni prévue ni expliquée – du moins jusqu’ici – par les lois naturelles ou la recherche scientifique. Il existe probablement plus de définitions du phénomène que de vrais génies ayant effectivement foulé le sol terrestre. Mais voici tout de même la mienne : un génie, qu’il intervienne dans le domaine de la pensée, de l’art, de la science ou de la politique, change la façon dont nous pressentons, voyons ou pensons le monde.

La première question que soulève le sujet est, au sens propre du terme, existentielle : le génie existe-t-il vraiment ? Après avoir succombé à ce qu’il croyait être celui de Wagner, Nietzsche s’est ravisé sur le tard : dans ses Carnets, il évoque « la superstition de notre [XIXe] siècle, la croyance superstitieuse au génie ». (2) Et dans Humain, trop humain, il écrit : « Pensant du bien de nous, mais n’attendant pourtant pas du tout de nous de pouvoir former seulement l’ébauche d’un tableau de Raphaël ou une scène pareille à celles d’un drame de Shakespeare, nous nous persuadons que le talent de ces choses est un miracle tout à fait démesuré, un hasard fort rare, ou, si nous avons encore des sentiments religieux, une grâce d’en haut. » (3) Le génie, scientifique comme artistique, ne relève pas du tout pour lui du miracle, ne serait-ce que parce qu’il n’existe pas vraiment.

Nietzsche soutient que cette foi, par ailleurs foncièrement irrationnelle, est particulièrement néfaste à ceux qui finissent par croire à leur propre génie. Témoin Napoléon, chez qui cette conviction « aboutit à un fatalisme presque insensé, lui déroba toute sa rapidité et son acuité de coup d’œil, et devint la cause de sa ruine ». (4) Ces propos dubitatifs du philosophe n’ont pourtant pas empêché que se forme autour de lui un culte du génie – avec, à la façon allemande, de nombreux affidés –, et ce de son vivant même.

Il est essentiel de faire la distinction entre génie et talent. Selon Arhur Schopenhauer, « le talent, c’est le tireur qui atteint un but que les autres ne peuvent toucher ; le génie, c’est celui qui atteint un but que les autres ne peuvent même pas voir ». (5) Le premier ne peut songer à rivaliser avec le second ; mais le second ne peut pas non plus se passer du premier. « Le talent sans génie est peu de chose, écrit Paul Valéry, mais le génie sans le talent n’est rien. » (6) Les bons jours, j’ai du talent. Shakespeare était un génie tous les jours.

Qui est un vrai génie et qui ne l’est pas ? La question est fort difficile à trancher. Dante, Shakespeare, Tolstoï figurent sur presque toutes les listes. De même que, parmi les anciens, Homère, Socrate, Platon et Aristote. Bach, Beethoven et Mozart sont d’indiscutables génies musicaux. Pour les arts plastiques, on peut retenir Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël. En sciences, Euclide, Galien, Galilée, Kepler, Newton et Darwin. Dans le domaine politique, Périclès, Alexandre le Grand, Jules César et l’empereur Auguste, Napoléon Ier, Churchill et Gandhi smbleraient se qualifier – ainsi que Lénine, Hitler, Staline et Mao dans la catégorie « génies du mal ».
On peut ajouter au lot les génies secondaires – ces personnalités qui, pour éclatant qu’ait été leur brio, n’ont pas eu sur le monde un impact aussi décisif que les autres : Descartes et Pascal, Spinoza et Kant, Titien et Rembrandt, et peut-être Picasso, Haydn, Haendel, Schubert, Dostoïevski et Dickens. Balanchine était-il un génie ? Matisse ? Stravinsky ? Ou étaient-ils « simplement » – quelle façon de parler ! – de grands artistes ?

 

Le talent de l’autopromotion

Avec les noms de Karl Marx et de Sigmund Freud, on pénètre dans les eaux troubles des génies désormais perçus comme l’équivalent intellectuel des faux messies. Leurs écrits ont certes conduit les êtres humains à voir le monde très différemment ; mais nous savons maintenant qu’ils l’ont fait voir de façon erronée. Presque plus personne ne croit à la lutte des classes ni au complexe d’Œdipe. Les certificats de génie de Marx et de Freud ne sont plus valables.

Si vous pensez être un génie, c’est probablement que vous ne l’êtes pas. « Je n’ai rien à déclarer à part mon génie », aurait répondu Oscar Wilde au douanier d’Ellis Island en débarquant aux États-Unis en 1882. Gertrude Stein, pour sa part, a proclamé que les Juifs n’avaient produit que trois génies : Jésus, Spinoza et elle-même. Et, dans cette œuvre ventriloque qu’est Ma vie avec Gertrude Stein, elle fait dire à Alice B. Toklas qu’elle a rencontré trois génies dans sa vie, Alfred North Whitehead, Pablo Picasso et Gertrude Stein. (7) Ni Wilde ni Stein ne confinaient le moins du monde au génie, du moins dans une acception rigoureuse du terme. Ils ne possédaient guère que celui de l’autopromotion.

La plupart des gens verraient en Albert Einstein le dernier génie des temps modernes ; et ceux qui s’intéressent à la philosophie ajouteraient sans doute Ludwig Wittgenstein. Ces deux candidats au titre offrent en outre l’attrait supplémentaire d’avoir été des excentriques, conformément à la vision moderne du personnage. Auparavant, les génies n’étaient pas jugés excentriques, mais étranges, voire fous. Les dernières années de Nietzsche furent englouties par la folie, et cela semble avoir renforcé son ascendant. Socrate, le premier génie avéré, était singulier à bien des égards. Extrêmement laid, d’une stupéfiante capacité de concentration, totalement indifférent aux honneurs, à l’argent ou même au moindre confort matériel, il a risqué sa vie sur les champs de bataille et passé ses journées à soutenir qu’il ne savait rien tout en démontrant que ses interlocuteurs en savaient moins encore. Après quoi il s’est soumis au verdict de l’Assemblée d’Athènes le jugeant ennemi de l’État en absorbant la ciguë de son plein gré.

Sans chaussettes, en maillot de corps, avec sa chevelure folle et sa moustache loufoque, Einstein arpentait les rues de Princeton avec l’allure d’un cinquième Marx Brother. Wittgenstein, l’héritier d’une famille viennoise riche et passablement névrosée, a renoncé à son immense fortune et eu recours aux châtiments corporels quand il enseignait à de jeunes enfants en Autriche. Juif, homosexuel, colérique, il était, comme l’affirma Bertrand Russell, « l’exemple le plus parfait que j’aie rencontré du génie dans sa conception traditionnelle : passionné, profond, intense et impérieux ».

Le génie dans sa conception traditionnelle est précisément le sujet du livre de Darrin McMahon, un ouvrage aussi érudit et pénétrant qu’agréable à lire. McMahon travaille à ce qu’il appelle une « histoire des idées », ce par quoi il entend une « histoire intellectuelle à long terme, qui examine les concepts dans des contextes multiples et sur la durée ». En retraçant l’histoire de l’appréhension du génie depuis l’Antiquité, il a, selon ses propres termes, démêlé patiemment « la relation intime qui unit le génie au divin, que peu d’analystes ont explorée ». Tout en offrant au passage plusieurs mini-portraits de personnalités géniales, il montre que cette figure n’a jamais été entièrement dissociée de la notion de divinité, même en des temps résolument laïcs. Et il rappelle à quel point la conception du génie est au cœur de la façon dont différentes époques ont appréhendé le monde.

 

Pénurie de grands esprits

Jamais Socrate ne parle de son propre génie, mais il évoque son daimon, un esprit qui l’habite uniquement pour lui dire ce qu’il ne doit pas faire. Pour les Grecs de l’Antiquité, penseurs et artistes ne sont pas censés découvrir ni créer – mais simplement dévoiler l’existant. Et c’est leur génie qui suscite ces dévoilements. Personne n’est un génie ; mais quelques êtres privilégiés ont du génie, un effet de la providence divine qui opère, comme pour Socrate, sous la forme d’un esprit protecteur. Il peut donc être bon ou mauvais. On naît avec ou sans ; il est impossible de l’acquérir ; il n’habite que ces âmes auxquelles les dieux inspirent – du latin inspirare, qui veut dire « insuffler » – des actions extraordinaires.

McMahon ne le dit pas explicitement, mais le génie a tendance à se manifester dans les sphères dominantes d’une culture à un moment donné. Dans le monde grec, la philosophie et l’art étaient au centre de tout. La société romaine était fondée sur les prouesses militaires et l’administration – or les deux seuls Romains dignes du titre de « génie » sont Jules César et l’empereur Auguste. Au Moyen Âge, les lauriers revenaient à la dévotion et à la piété, avec un accent mis sur l’ascétisme et le sacrifice personnel, et le génie qui habitait l’âme des hommes et des femmes passait pour la voix des anges. Augustin d’Hippone et Thomas d’Aquin ont tous les deux été canonisés (« Le génie, écrivait le philosophe russe Nicolas Berdiaeff, est une autre forme de sainteté »). À la Renaissance, ce sont les arts, notamment les arts plastiques – peinture, sculpture, architecture – qui menaient le jeu. À l’époque moderne, qui commence avec le XVIIIe siècle, les scientifiques prédominent. À notre époque, le domaine d’élection du génie, après avoir été dévolu aux inventions (Thomas Edison et Henry Ford ont un temps bénéficié du statut), reste à définir. D’autant que l’essentiel de la recherche scientifique ne s’effectue plus individuellement mais en équipe. D’où la pénurie de génies universellement reconnus. Quant à ces rois du marketing de l’ère numérique, Bill Gates et Steve Jobs, il est inutile qu’ils fassent acte de candidature.

C’est au XVIIIe siècle que passe la ligne de partage en ce qui concerne notre appréhension du génie. Au moment où se forme l’âge séculier dans lequel nous vivons, Descartes et Voltaire font disparaître l’idée d’« ange tutélaire ». Darrin McMahon rappelle « qu’il a fallu attendre le XVIIIe siècle pour que Shakespeare soit proclamé génie ». Dans l’imaginaire collectif, le trait cesse d’être quelque chose que l’on a pour devenir quelque chose que l’on est. John Locke et Thomas Hobbes vont encore plus loin en postulant qu’on ne naît pas génie mais qu’on le devient. Quant à l’essayiste anglais Joseph Addison, il distingue les génies naturels (Homère, Pindare, Shakespeare) des génies « par imitation », ou génies du savoir (Aristote, Francis Bacon, John Milton).

 

genie selon buffon

 

République du génie

Le siècle des Lumières, tout dévoué aux idées libérales, postule qu’il suffit d’étendre le droit à l’instruction pour que le statut soit à la portée de tous. « Améliorer les conditions sociales, élargir l’accès à l’éducation et augmenter les possibilités humaines, écrit McMahon, c’était repousser les frontières de la république du génie en stimulant le potentiel de tous. » Se trouver au bon endroit au bon moment est indispensable, pense-t-on à l’époque, au surgissement d’un génie. La figure du personnage d’exception est en cours de démystification.

Le culte du génie est au cœur de la Révolution française. Voltaire, Mirabeau et Rousseau sont, pour les révolutionnaires, des êtres d’exception ; et, plus tard, Napoléon sera considéré comme le rejeton génial de la Révolution. Hegel invente alors le concept d’« individu historique », moule dans lequel Napoléon se coule parfaitement. Goethe a un buste de l’Empereur dans son bureau, et c’est avec son exemple à l’esprit que Beethoven écrit la Symphonie héroïque, même s’il s’affranchira plus tard de ce culte.

Les romantiques préfèrent leurs génies audacieux comme lord Byron, mystiques comme William Blake, tragiques comme le pauvre John Keats. Pour eux, ces figures du héros et du martyr mêlés ont reçu la grâce de pouvoir dévoiler le caché – et la malédiction d’être en porte-à-faux avec leur époque. Le poète en est ainsi l’idéal-type : « législateur méconnu du monde » selon Percy Shelley, il est aussi prophète qui donne à voir et révèle le sacré. Les auteurs romantiques – William Hazlitt, Samuel Taylor Coleridge ou Ralph Waldo Emerson – placent le génie au-dessus de la loi : celui-ci est une loi à lui seul, un dieu en son genre.

Ce qui vaut pour les romantiques vaut pour les Allemands : là où Dieu régnait se tient désormais le génie. Il devient pour eux une religion par d’autres moyens, dans la mesure où ce peuple érigera ses génies présumés en guides. Goethe, Schiller, Hegel, Humboldt, Wagner, Nietzsche… Les candidats au titre ne manquent pas. D’ailleurs, l’un des principaux romans ayant pour héros un génie (le compositeur Adrien Leverkühn dans Le Docteur Faustus de Thomas Mann) est bien sûr une éminente expression de la culture germanique.

Ce culte du génie des Allemands se paiera un jour au prix fort. Dans certaines de ses meilleures pages, McMahon montre comment le phénomène a ouvert la voie du pouvoir à Adolf Hitler. Même son échec comme artiste contribuera à sa réputation de génie, y compris à ses propres yeux. « Loin de se détourner de l’art, écrit McMahon, Hitler a poursuivi en politique sa quête esthétique par d’autres moyens. » Dans Mein Kampf, Hitler annonce sa propre émergence comme génie sur la scène mondiale :« Les génies d’une trempe extraordinaire ne sont pas soumis aux mêmes règles que l’humanité courante. » Sa folie même contribue à certifier qu’il en est un, puisque, dans les premières décennies du XXe siècle, tout le monde sait que les génies sont « frappés », dans tous les sens du mot.

 

L’effet du climat

Une autre étape de la démystification consécutive aux Lumières passera par la tentative de mesurer le génie, sur fond de guerre entre ceux qui y voient un « miracle de la nature » et ceux qui y voient un « produit de l’environnement ». Les eugénistes et d’autres entreprennent d’étudier le génie pour essayer d’en localiser la source puis de le quantifier. Bien des loufoqueries s’ensuivront. Pendant un temps, la mesure du crâne et de la boîte crânienne (cranioscopie) et l’étude des bosses de la tête (phrénologie) sont censées tout expliquer ; on pille même des tombes pour récupérer les crânes de génies décédés depuis longtemps. Le criminologue italien Cesare Lombroso entreprend d’étudier les relations entre génie, folie et maladies dégénératives, aboutissant à d’extravagantes conclusions sur leur longévité, et sur leur rareté dans les régions sans relief. À quoi s’ajoute pour certains l’effet du climat : selon l’un de ces traités, les pays froids d’Europe du Nord produisent davantage de génies que les pays chauds d’Europe du Sud.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’eugéniste Francis Galton, un cousin de Charles Darwin, essaie sans succès de démontrer le caractère héréditaire du phénomène. Si tel était le cas, il nous faudrait déplorer que tant d’entre eux soient morts sans descendance, alors qu’ils auraient pu constituer un riche réservoir génétique. (Dans les années 1980, un optométriste américain du nom de Robert K. Graham, qui n’avait lui-même rien d’un génie, créera une banque du sperme destinée aux Prix Nobel, le « Dépôt pour le choix germinal », qui, raconte McMahon, « a fermé ses coffres en 1997 ».) En fait, si l’on s’en tient à des critères très stricts, jamais une seule et même famille n’a engendré deux génies. Galton appartient au camp « nature plutôt que culture », et ses idées pour faire naître par sélection des êtres plus intelligents et augmenter ainsi la prévalence du génie ne prendront jamais vraiment leur essor – même si, comme on ne le sait hélas que trop, Hitler s’en emparera.

 

nature ou nurture

 

McMahon appelle « géniologie » ces tentatives d’explication prétendument socio-scientifiques. La plus célèbre d’entre elles est l’invention en 1906 par le Français Alfred Binet de l’outil de diagnostic éducatif connu sous le nom de quotient intellectuel, ou QI. « Le but premier était de répertorier les individus en dessous de la normale, écrit McMahon ; mais il était tout aussi évident qu’un examen de ce type pouvait être utilisé à des fins exactement contraires, pour identifier et classer les individus dont l’âge mental serait supérieur à la moyenne ». On obtient le QI en divisant l’âge mental décelé par l’âge réel et en multipliant par 100. Ce que révèle essentiellement le QI, c’est une aptitude (ou son absence) à résoudre les problèmes abstraits. Les joueurs d’échecs, les forts en maths et les hypermnésiques obtiennent en général les meilleurs résultats.

 

que mesure le qi

 

Améliorer la société

Le QI, pour ceux qui y croyaient, était inné, le fruit de l’hérédité. Lewis Terman, grand défenseur de la mesure, pensait qu’une utilisation rigoureuse des résultats permettrait d’améliorer la société en sélectionnant en amont les enfants les plus intelligents, dont les talents seraient stimulés avant d’être exploités. Dans l’une de ses études, Terman a identifié 1 000 enfants avec un score de 140 (le niveau du génie potentiel) ou plus, et s’est efforcé de les suivre au cours de leur vie. Aucun d’eux n’a fait quoi que ce soit d’extraordinaire, tandis que deux gamins testés en même temps et n’ayant pas atteint le seuil fatidique des 140 ont ensuite reçu le prix Nobel. Dans son avant-propos, McMahon raconte que, en ce qui le concerne, il s’est entendu dire très tôt que ses résultats montraient qu’il n’était « pas particulièrement doué ». « Bien des indices suggèrent, poursuit-il, qu’une confiance exagérée dans ses propres capacités naturelles peut en fait nuire au développement d’un enfant, en émoussant sa motivation et son sens de l’initiative ; et des indices encore plus nombreux montrent combien il peut-être dommageable de dire à des jeunes que, d’après les données chiffrées, ils ne sont tout simplement pas au niveau. J’ai moi-même eu la chance de ne jamais subir le test du QI. Si cela avait été le cas, je serais peut-être aujourd’hui en train de tenir l’épicerie du coin. »

L’intelligence, comme quiconque s’est un tant soit peu intéressé au sujet l’aura reconnu depuis longtemps, est protéiforme. Howard Gardner, spécialiste du développement à Harvard et à ce jour le meilleur spécialiste de la question, a déterminé qu’il en existait au moins sept formes différentes : « verbale/linguistique », « logique/mathématique », « visuelle/spatiale », « musicale/rythmique », « corporelle/kinesthésique », « interpersonnelle » et « intrapersonnelle ». (Il a plus tard ajouté une huitième catégorie, « l’intelligence du naturaliste », c’est-à-dire celle des gens doués pour observer la nature.) Chacun d’entre nous est probablement plus spécifiquement talentueux dans l’un de ces domaines. « Il n’existe pas deux personnes, conclut Gardner, qui soient dotées exactement de la même intelligence avec la même combinaison de talents ».

Le génie demeure cependant la moins bien comprise de toutes les formes d’intelligence. Aucune étude scientifique n’a encore réussi à rendre compte de l’existence des génies, ni à expliquer leurs pouvoirs extraordinaires. L’intelligence du génie est un territoire qui reste à explorer. « On en sait peu à ce jour sur la génétique et la neurobiologie des individus créatifs, écrit Gardner ; on ne sait ni s’ils ont une constitution génétique spécifique, ni si la structure ou le fonctionnement de leur système nerveux ont quoi que ce soit de spécial. »

Cela me réjouit que la science soit muette face au génie. Personnellement, je ne crois pas aux miracles, mais j’ai beaucoup de goût pour les mystères ; et l’apparition de génies, généralement très espacés dans le temps, fait partie des grands mystères. Schopenhauer non plus ne savait pas expliquer leur existence. Mais, tout en ayant parfaitement conscience des défauts inhérents au génie, même chez les plus grands, il voyait en eux « les phares de l’humanité » ; sans eux, pensait-il, « l’espèce humaine se perdrait dans l’océan infini de l’erreur et de l’égarement ». Le génie est en mesure de tenir ce rôle parce qu’il est capable de penser en dehors de lui-même, de voir les choses dans leur globalité là où nous autres ne les voyons au mieux que partiellement ; et, parce qu’il a le courage, l’habileté, la force, de briser l’étau des idées toutes faites et de l’esthétique niaise. C’est aux génies que nous devons les quelques grands progrès accomplis jusqu’ici. Dieu veuille que nous en voyions encore surgir.

 

Cet article est paru dans Commentary en septembre 2013. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Kamel Daoud superstar

Le roman de Kamel Daoud est en passe de se tailler un succès mondial. Cette « contre-enquête » menée à partir de la figure de l’Arabe « bref, techniquement fugace », sans nom ni autre forme d’identité, que Meursault tue par désœuvrement dans L’Étranger de Camus, bénéficie en tout cas d’un accueil intrigué et souvent enthousiaste dans les pays où il est traduit. En Italie, Il Sole 24 ore lui a consacré un entretien et plusieurs articles avant même la sortie. Le journal salue « l’effet puissant » de ce livre et souligne sa dimension symbolique : « Deux mondes réunis par une même langue, dans laquelle pourtant les protagonistes ne se comprennent jamais, symbole peut-être de l’incompréhension entre les deux rives de la Méditerranée ». Traduit un peu plus tôt en anglais, le roman a fait l’objet de nombreuses analyses. La plus perspicace est sans doute celle parue dans le Financial Times. Elle est signée Azadeh Moaveni, une journaliste et romancière américaine d’origine iranienne : « Il y a plus dans ce livre qu’une déconstruction du roman de Camus. C’est aussi une méditation sur le deuil et une lamentation devant la mainmise de l’islam conservateur sur l’Algérie d’après l’indépendance ». Le narrateur, « Haroun (Aaron), est le frère de l’Arabe mort, auquel Daoud donne le nom de Moussa (Moïse) ». Leur mère, « M’ma », ne peut pas prouver que Moussa était bien son fils et ne peut donc accéder au statut de martyre. Cette perte radicale d’identité « recrée en miniature ce que la société algérienne a éprouvé aux mains du colonialisme français ». Une brève histoire d’amour avec la jeune Meriem, qui écrit une thèse sur Camus, illustre la figure de la femme qui aujourd’hui, écrit Daoud, « a disparu dans ce pays : libre, conquérante, insoumise et vivant son corps comme un don, non comme un péché ou une honte ». Après avoir évoqué le cri de colère de l’auteur contre la religion musulmane – qui lui vaut une fatwa –, Azadeh Moaveni conclut en voyant dans ce livre « le roman le plus important venu ces derniers temps du Maghreb et du Moyen-Orient ». Haroun « représente l’aliénation de millions d’Arabes s’efforçant d’occuper ce terrain neutre séculier dans leur société ».

Les meilleures ventes en Israël – La terre promise des traductions

meilleures ventes israel

Publiée chaque semaine par le quotidien Haaretz, la liste des meilleures ventes dans les librairies indépendantes du pays (bien distincte souvent de celle des grandes chaînes de distribution Steimatzky et Tzomet Sfarim) ne compte pas moins de huit titres étrangers. Il faut dire qu’Israël se classe 38e au Top 50 des pays traducteurs établi par l’Unesco. Cet appétit pour les livres issus d’autres langues – essentiellement l’anglais et le français – est une tendance de plus en plus lourde de la vie littéraire nationale. On ne s’étonnera donc pas qu’E. L. James, Claire Keegan, Jojo Moyes ou Kristin Harmel rivalisent ici, parmi les auteurs universellement populaires de littérature sentimentale ou d’ouvrages de développement personnel. Ces romances de cinq à sept, ces amourettes de bureau et de sortie d’école satisfont les Bovary de Tel-Aviv, lasses des tensions pesant sur leur vie quotidienne dans un pays toujours entre deux guerres, deux crises, deux scandales.

Mais des œuvres moins « légères » se hissent aussi aux places d’honneur : en témoigne une surprenante anthologie ferroviaire, rassemblant les vénérables Zola, Tchekhov, Crane et Doyle. Dans un pays où un chemin de fer embryonnaire n’appelle pas de grandes envolées imaginaires, cette découverte est aussi surprenante que rafraîchissante. L’ouvrage est publié par une jeune maison d’édition, Zikit (« Caméléon »), sur le point de se forger une solide réputation en traduisant des livres ambitieux, qu’il s’agisse de fictions contemporaines (Claire Keegan), ou d’ouvrages du patrimoine mondial universel, comme Un soupçon légitime, de Stefan Zweig, ou un roman de Christopher Morley paru il y a près d’un siècle.

Restent deux auteurs écrivant en hébreu, qui se partagent la portion congrue du palmarès. Habitué des bestsellers, Ram Oren signe ici le dernier volet de sa trilogie « Un amour douloureux », mettant en scène Amira, la fille d’une mère arabe et d’un père juif dans une histoire qui mêle ambition, amours impossibles et embûches politiques. Que demander de plus dans un pays écartelé entre des identités antagonistes ?

Quant au thriller « Traître », de Yonathan de Shalit (pseudonyme d’un auteur qui se dit vétéran des services secrets), il met en scène la traque d’un espion ayant travaillé pour la Stasi et qui s’est infiltré jusqu’au sommet de l’État (allusion transparente à Marcus Klingberg), traque menée par d’anciens agents du Mossad. Comme quoi, en Israël, aussi, les récits d’espionnage impliquant le Mossad font encore recette.

 

Allemagne – Victor Klemperer contre les soviets de Munich

De son vivant, le grand romaniste Victor Klemperer ne jouissait que d’une piètre notoriété. Son « Histoire de la littérature française au XVIIIe siècle » était surtout appréciée des spécialistes. Son étude sur la langue du IIIe Reich était devenue un classique dans l’après-guerre, tout en restant relativement confidentielle. Cela changea en 1995, trente-cinq ans après sa mort, quand fut publié le journal qu’il avait tenu de 1933 à 1945. Ce Juif allemand y racontait les persécutions au quotidien. Le pape de la critique littéraire germanique, Marcel Reich-Ranicki, assura n’avoir encore jamais rien lu de tel en allemand. L’ouvrage pesait deux kilos et devint un bestseller mondial.

Depuis, d’autres parties de ce journal sont parues. La dernière en date, qui connaît un beau succès outre-Rhin, fait découvrir une autre facette du personnage : non plus l’éminent universitaire, démis de ses fonctions par les nazis, mais l’apprenti journaliste, placé par les circonstances au cœur d’une Allemagne en ébullition. Ces notes furent rédigées en 1942, mais concernent une période bien antérieure : celle qui suit l’armistice de 1918. Klemperer se rend à Munich pour être démobilisé. La situation y est volcanique ; soudain, la révolution éclate. Un journal de Leipzig propose alors au professeur, pour l’heure sans poste, de devenir son correspondant.

Ses reportages, dont un bon nombre ne purent être publiés à l’époque, viennent compléter les notes de 1942. « Cette immédiateté du récit impressionne. C’est la grande différence avec les volumes du journal déjà parus », déclare Cornelia Geissler dans le Frankfurter Rundschau. « La révolution en Bavière apparaît à Klemperer comme un bal costumé de la bohème munichoise », souligne Marc Reichwein dans Die Welt. Il signe ses papiers AB, pour « Anti Bavaricus », car le Prussien en lui est horrifié par la tragicomédie toute méridionale qui se déroule sous ses yeux. Le 21 février 1919, le socialiste Kurt Eisner est assassiné par un jeune nationaliste. Quelques mois plus tôt, il avait proclamé la République libre de Bavière, mais s’apprêtait à rendre le pouvoir après avoir perdu les élections. Sans lui, la révolution se radicalise. Aux intellectuels encore bon enfant et au fond assez ridicules de la première République des conseils succèdent les communistes purs et durs. Les journaux sont censurés, les retraits bancaires limités à 100 marks par jour, les magasins ferment, puis les banques, la poste est bloquée, des combats de rue éclatent, pillages et exactions se multiplient. Victor Klemperer regarde les grenades voler en plein Parlement, les faisans mourir dans le Jardin anglais et, finalement, en mai 1919, les corps francs écraser, dans le sang, la « commune » munichoise, à la grande satisfaction des « neuf dixièmes » de la population, estime-t-il.

Londres, le grand refuge des Français

Les émigrants qui s’agglutinent à Calais nous apitoient et nous confondent. Pourquoi cet acharnement à passer outre-Manche, malgré les efforts et les risques ? C’est oublier les mérites présumés du refuge de Londres, vers lequel les Français eux aussi ont souvent couru dès qu’une menace, politique ou autre, se profilait. En cinq siècles, les auteurs de cet ouvrage collectif recensent cinq afflux d’exilés de ce type : les huguenots, chassés par la Saint-Barthélemy, et derechef par la révocation de l’édit de Nantes ; les aristocrates fuyant la Révolution ; la gauche française débusquée par la répression de 1848 ; les Communards pourchassés, suivis des anarchistes ; et, enfin, les Français libres rejoignant de Gaulle.

Ironiquement, c’est aussi vers Londres que les oppresseurs, tout juste bannis ou jetés à bas du trône, ont souvent tourné leurs pas : Marie de Médicis, Louis XVIII, Charles X (deux fois réfugié, d’abord comme comte d’Artois puis, brièvement, comme roi déchu), Louis-Philippe et enfin Napoléon III. (Napoléon Ier avait lui aussi réclamé un exil anglais, mais c’est dans le lointain territoire britannique de Sainte-Hélène qu’il fut traîtreusement relégué.) Les rois chassés de France ont reconstitué des cours anglaises, financées avec plus ou moins de largesse par le Trésor britannique, où ils ourdissaient des complots pour revenir aux affaires.

À quelques lieues de distance, leurs ex-opprimés fourbissaient eux aussi, mais dans moins de confort, leurs armes ou leurs idées. Dans les années 1840, Londres est ainsi devenue, plutôt paradoxalement, le foyer du bonapartisme renaissant. Mais bien d’autres visiteurs plus ou moins menacés ont trouvé à Londres refuge et stimulation intellectuelle : Voltaire, Chateaubriand, Tocqueville ; ou encore Rochefort, Flora Tristan (qui appelait Londres « la cité monstrueuse »), Ledru-Rollin, Jules Vallès, Louise Michel, Zola… Sans oublier les blanquistes venus boire le marxisme à sa source même, à Kentish Town, auprès de Karl Marx, avant de l’exporter en France.

Avec tous ces exilés, Londres s’est en général révélée plutôt bonne fille, favorisant leur installation et leur laissant reconstituer à leur gré des « petites France ». Les huguenots se sont regroupés dans la City, autour de Threadneedle Street (leur temple), ou à Bishopsgate. Ils vivaient plutôt confortablement. Moins industrieux, les exilés politiques ont dû se contenter de quartiers plus olé olé, tels Soho ou Fitzrovia. Les gaullistes privilégiaient, eux, le patricien West End ou les petits hôtels du côté de Leicester Square. Quant aux altesses, elles étaient souvent hébergées dans les comtés alentour, à quelque distance de la cour d’Angleterre.

Dire que les relations entre hébergeurs et hébergés ont toujours été sereines serait excessif. Les Français n’étaient pas tous, comme les huguenots, des réfugiés modèles. Ceux-ci – 65 000 en deux siècles – ont contribué, dans la réserve et la discrétion, au développement du PNB et des arts anglais, notamment grâce à leur expertise dans la décoration ou la mode (déjà). Les catholiques, en revanche, ne pouvaient s’empêcher de faire du prosélytisme, de se disputer avec les protestants, voire de comploter pour remettre un ou une des leurs sur le trône britannique. Les anticapitalistes faisaient aussi un peu de tintamarre, mais dans l’indifférence générale.

Certains réfugiés ont fait souche, d’autres pas. Les huguenots se sont parfaitement intégrés, même s’ils ont parlé français pendant deux siècles, et maintenu longtemps leurs institutions de bienfaisance. Beaucoup sont devenus des notables, comme Pierre Motteux, fondateur du Gentleman’s Journal (copié sur le Mercure galant), ou les Brunel, ingénieurs de renom. Les exilés politiques, quant à eux, reviennent en France à la première amnistie ou éclaircie politique ; mais ils n’en sont pas ingrats pour autant, et les Bourbons demeureront des anglophiles acharnés.

L’importance de la présence française a parfois suscité l’overdose. Dans le sillage de la grande peste de 1665 et de l’incendie qui l’a suivie, les ouvriers du textile se sont soulevés afin de protester contre la concurrence des artisans français de Londres « qui faisaient fi des réglementations ». Deux siècles et demi plus tard, un parlementaire anglais se plaint qu’une visite à Londres signifie « aller à un hôtel dont le concierge est français, commander à un maître d’hôtel français un dîner préparé par un chef français, puis prendre un chauffeur français pour aller quelque part où il se fera accoster par une courtisane française ».

Pourtant, même quand les Frogs agacent, on ne peut s’empêcher d’apprécier leur savoir-faire artistique, architectural, culinaire ou amoureux. Charles II se méfiait de ses réfugiés papistes, mais il les a utilisés sans vergogne pour tenter de damer culturellement le pion à son rival Louis XIV. Au XIXe siècle, les cuisiniers français étaient partout à l’honneur, Carême chez le prince régent ou Escoffier au Savoy ou au Carlton. Et sur 4 286 prostituées arrêtées dans le West End entre 1884 et 1886, 769 étaient françaises !

À la Belle Époque et dans l’entre-deux-guerres, la French Colony règne sur les mondanités londoniennes, les restaurants et pâtisseries françaises pullulent, la Société des confiseurs français de Londres dicte sa loi, et les Galeries Lafayette ont une succursale sur Regent Street.

Mais ce n’est rien comparé à la situation actuelle. Les Français seraient désormais au minimum 400 000, disséminés depuis l’opulente « mare aux grenouilles » de Kensington jusqu’aux banlieues londoniennes, proches comme lointaines. « La capitale anglaise est devenue la cinquième ou sixième ville française ! », s’exclame John Flower dans le Times Literary Supplement. Ces exilés-là sont davantage mus par des considérations économiques (ou fiscales) que politiques – quoique. « Bien des Français vont à Londres pour échapper aux préjugés, qu’il s’agisse du racisme, de la xénophobie, de l’homophobie, du sexisme, du conservatisme ou de l’élitisme », peut-on lire sous la plume d’un des chercheurs participant à cet ouvrage, qui a interrogé pléthore de ces réfugiés d’un second type. Aujourd’hui comme jadis, l’herbe d’outre-Manche paraît toujours aussi verte, accueillante et abondante.

Stupides, ces Nobel

On demanda un jour à Enrico Fermi, Nobel de physique 1938, de nommer des caractéristiques communes aux lauréats du Nobel. Il aurait répondu : « Je n’en vois aucune. Pas même l’intelligence. » La boutade est peut-être apocryphe, mais illustre un phénomène digne d’intérêt. C’est que l’on peut avoir fait preuve d’une intelligence supérieure, voire d’une forme de génie, dans un domaine particulier, et par ailleurs se mettre à déraper sérieusement. L’Allemand Philipp Lenard, Nobel de physique, dénonça ardemment dans les années 1930 la « physique juive » et la « fraude juive » que représentait à ses yeux la théorie de la relativité d’Einstein. Francis Crick, codécouvreur de l’ADN, suggéra en 1988 que l’on autorise l’expérimentation sur les prisonniers ; en outre, il n’écartait pas l’hypothèse que la vie ait pu être apportée sur Terre par des extraterrestres. Le physicien Fred Hoyle, codécouvreur de la nucléosynthèse, soutenait qu’une épidémie de grippe peut être due à l’arrivée de nouveaux virus en provenance de l’espace. Kary Mullis, Nobel de chimie 1993, explique dans son autobiographie pourquoi il croit à l’astrologie et dit avoir rencontré un extraterrestre. Brian Josephson, Nobel de physique 1973, a consacré une partie de sa carrière à défendre la télépathie.

Dans l’histoire de ces dérapages, l’un des faits les plus marquants est la répétition d’une obsession sur la question de l’intelligence. Le Français Alexis Carrel, Nobel de médecine, défendait dans les années 1930 l’idée d’une « aristocratie biologique héréditaire » et proposait de « remplacer les classes sociales par des classes biologiques ». William Shockley, Nobel de physique et co-inventeur du transistor, préconisa en 1982 devant le Sénat américain la stérilisation des gens dont le QI est inférieur à 100. James Watson, codécouvreur de l’ADN avec Crick, déclara en 2003 que la bêtise est une maladie génétique, justifiant d’être traitée à l’avenir par la thérapie génique.

Serge Gainsbourg l’avait constaté :

« Le génie ça démarre tôt,
mais y a des fois ça rend
marteau. »

 

La ville où l’argent monte au ciel

Depuis la période prérévolutionnaire jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, tous les locataires new-yorkais étaient prévenus le 1er février (surnommé Rent Day), trois mois à l’avance, de l’augmentation annuelle du loyer. Ils étaient alors nombreux à se mettre en quête d’un logement meilleur marché : le jour où tous les baux expiraient, le 1er mai (Moving Day), la ville était le théâtre d’une migration de masse au cours de laquelle un million de résidents pouvaient changer de domicile. Depuis quelque temps, la plus grande métropole des États-Unis connaît un autre type d’effervescence immobilière, plus circonscrite : ses manifestations les plus visibles concernent les personnes les plus riches de la planète.

Un seuil anticipé de longue date a été franchi en décembre 2014 quand un duplex avec terrasse, situé au dernier étage du nouvel immeuble One57, s’est vendu pour la somme sans précédent de 100 471 452,77 dollars. En 2014, sept autres appartements situés dans le même gratte-ciel – conçu par l’architecte français Christian de Portzamparc sur la 57e Rue ouest de Manhattan, entre les 6e et 7e Avenues, et construit par Extell Development Company – ont changé de mains pour des montants compris entre 32 et 56 millions de dollars. Mises bout à bout, ces transactions ont représenté plus d’un tiers des vingt-quatre plus grosses ventes de l’année dans le parc résidentiel new-yorkais. En janvier 2015, un autre duplex atteignait 90 millions de dollars.

Ce faîte du pouvoir monétaire se dresse deux rues au sud de Central Park, au cœur de la concentration la plus dense de nouveaux appartements haut de gamme depuis que la 5e Avenue et Park Avenue ont été réaménagées entre les deux guerres. Le pâté de maisons situé immédiatement à l’ouest du One57 doit accueillir un nouveau projet financé par Extell : il s’agit de la Nordstrom Tower, conçue par Adrian Smith (l’architecte du plus haut bâtiment du monde, le Burj Khalifa de Dubai, achevé en 2010) et Gordon Gill. La tour abritera au rez-de-chaussée une boutique de la marque Nordstrom (1), un hôtel au premier, et des appartements dans les étages supérieurs (c’est à partir de 70 mètres environ que l’on commence à jouir d’une vue dégagée sur Central Park). Le gratte-ciel jouxtera et surplombera l’Art Students League of New York, bâtiment réalisé par Henry Hardenbergh en 1892. Culminant à 541 mètres, ce sera le plus haut immeuble résidentiel de la ville.

Cette construction en surplomb a été rendue possible parce que le promoteur Extell a acheté les « droits aériens » de l’école d’art : cette expression désigne l’espace vertical vide situé au-dessus des immeubles voisins, et dont l’utilisation n’atteint jamais le maximum autorisé par les lois de zonage. De tels stratagèmes forment une part essentielle de l’équation juridique et économique complexe (à laquelle Carol Willis, historienne des gratte-ciel, a donné le surnom de « Monopoly invisible ») qui a permis à ces immeubles extrêmement hauts et fuselés de pulluler dans Midtown North, nom donné par la police et les urbanistes à cette portion de Manhattan.

Même si plusieurs projets de tours similaires sont prévus autour de la 23e Rue près de Madison Square et dans le sud de Manhattan, l’équation très particulière de ce marché de niche repose sur la situation géographique. Or les acheteurs étrangers considèrent le sud de Central Park comme le cœur doré de la Grosse Pomme, alors même que les New-Yorkais avertis ont longtemps jugé ce quartier socialement insignifiant.

Dans le même bloc d’immeubles que le One57, au 111 de la 57e Rue ouest, SHoP Architects a mis en chantier un bâtiment qui aura la douteuse distinction d’être le plus mince du monde, du fait de l’extrême contraste entre sa minuscule base de 18 mètres et sa hauteur de 438 mètres.  (2) Par comparaison, le rapport largeur/hauteur des regrettées tours jumelles de Minoru Yamasaki était de 1/7 ; le 111 de la 57e Rue ouest présentera quant à lui un ratio de 1/24. Le revêtement de sa façade sera principalement réalisé en terre cuite et en bronze ; ses appartements, dont chacun occupera un étage entier, bénéficieront au nord d’un panorama sur Central Park. Chef-d’œuvre d’ingénierie (le bâtiment sera lourdement lesté à son sommet pour l’aider à résister aux vents puissants), le 111 s’annonce comme une présence urbaine aussi intrusive qu’insaisissable.

Les tours ultraluxueuses actuelles ont eu pour prototypes le Time Warner Center, de David Childs et Mustafa Kemal Abadan, sur Columbus Circle, et le 15 Central Park West, signé Robert A. M. Stern. Achevés respectivement en 2003 et en 2008, tous deux sont situés quelques rues au nord de la 57e. Ces immeubles résidentiels étaient spécialement conçus pour une classe émergente de ploutocrates ayant du mal à acheter dans les immeubles les plus sélects (3), dont les syndicats de copropriétaires, non soumis aux lois antidiscrimination, écartaient régulièrement les Juifs, les Noirs, les homosexuels, les femmes célibataires, les acteurs et toute personne jugée moins que respectable.

Les années 1990 ont été marquées par l’essor des hautes technologies, des télécommunications et d’Internet, la montée en puissance des hedge funds (fonds alternatifs), la dénationalisation des ressources naturelles de l’ex-URSS et le décollage du capitalisme d’État chinois. Toutes ces évolutions ont radicalement transformé les normes de la richesse dans le monde entier. Manhattan avait jusque récemment la réputation de ne compter, sur le marché du très haut de gamme, qu’une cinquantaine d’immeubles extrêmement convoités. C’était révélateur d’une anomalie : la pénurie chronique de résidences de grand luxe dans le centre de la finance américaine. Au sommet du marché, un grand vide attendait d’être comblé.

Même si les grandes fortunes ont peu à peu triomphé des préjugés religieux, raciaux ou sociaux, certaines copropriétés exigent que l’acheteur dispose de liquidités d’un montant plusieurs fois supérieur à la valeur d’un appartement, ce qui les réserve à une toute petite fraction des fameux 1 %. Quand vous achetez dans une copropriété, vous achetez des parts de l’immeuble ; si vous voulez partir, c’est à vous de trouver un acheteur qui remplisse les conditions. Réciproquement, si le syndicat des copropriétaires rejette une transaction, il est tenu de racheter l’appartement – une dissuasion efficace contre les refus. Les enfants de dictateurs africains destitués sont donc autant les bienvenus dans les immeubles de grand standing que les rejetons du gotha mondain. Cette facilité d’accès a attiré des personnages troubles qui n’obtiendraient jamais l’approbation du syndic dans les citadelles les plus prestigieuses de la vieille garde new-yorkaise.

 

Les vertus commerciales de l’imitation

Bien après l’achèvement du 15 Central Park West, de Stern, les reventes d’appartements à prix très élevés dans ce gratte-ciel dominaient encore la rubrique « Big deals » du cahier immobilier dominical du New York Times, où les transactions les plus importantes de la semaine sont annoncées en grande pompe. Avant la vente record à plus de 100 millions de dollars du One57, le tenant du titre était un luxueux appartement du 15 Central Park West, vendu 88 millions de dollars en 2011 par Sanford Weill, ancien P-DG de Citigroup, à la fille d’un oligarque russe. Weill fit plus que doubler son investissement : il avait acquis cette résidence occupant un étage entier quatre ans plus tôt pour 42,4 millions.

Rien n’a plus de succès commercial que l’imitation, et le style néoclassique de la façade en pierre calcaire choisi par Stern pour cet immeuble reproduit fidèlement celui des résidences conçues dans les années 1920 et 1930 par Rosario Candela. (4) Les appartements de l’architecte d’origine sicilienne, exceptionnellement spacieux et fignolés, sont considérés comme les plus convoités de la ville. Le 15 Central Park West a été surnommé « le Jésus de calcaire » : après que le krach de 2008 eut enterré plusieurs plans de développement grandioses, ce projet à 950 millions de dollars avait pour beaucoup l’allure d’une résurrection.

La prodigieuse réussite financière du 15 Central Park West a valu à Stern une foule de nouvelles commandes, dont le 220 Central Park South, une résidence actuellement en construction exactement deux rues au nord du Nordstrom. L’alignement est d’ailleurs si parfait que le 220 menaçait d’obstruer la vue sur le parc aux résidents du Nordstrom, ce pourquoi les promoteurs des deux immeubles se sont livré une coûteuse bataille judiciaire. Le contentieux fut réglé quand chaque partie accepta de déplacer sa tour (celle de Stern vers l’ouest, celle de Smith et Gill vers l’est). Extell exigea en outre 194 millions de dollars pour se séparer d’un garage souterrain qu’il possédait sur le site du futur 220, et qui empêchait la poursuite des travaux. Les façades plus larges du building de Stern sont orientées est-ouest plutôt que nord-sud ; culminant à 290 mètres, ce ne sera que le dixième plus haut gratte-ciel de Manhattan. Ce pastiche post-Art déco est à certains égards plus réussi que les autres nouveaux immeubles encombrant le quartier, ce qui illustre a contrario la piètre qualité architecturale des nouvelles résidences new-yorkaises pour super-riches.

Mais la tour qui fait le plus parler d’elle est le 432 Park Avenue : une tige élancée de 89 étages qui jaillit à l’intersection du parc et de la 56e Rue est. Censé être achevé fin 2015, il a été conçu par Rafael Viñoly, un architecte d’origine uruguayenne. Aujourd’hui la plus haute structure résidentielle de l’hémisphère occidental (426 mètres), le 432 Park Avenue est officiellement le deuxième plus haut gratte-ciel de New York derrière le One World Trade Center de David Childs (achevé l’an dernier, d’une force symbolique inévitable malgré son peu d’intérêt sur le plan architectural). En réalité, le 432 est le plus haut des deux en termes d’espace habitable, car le gratte-ciel de Childs se termine par une antenne longue de 110 mètres.

Bien des observateurs s’avouent médusés, pour ne pas dire déconcertés, par l’omniprésence étrange de la tour de Viñoly. Visible depuis les cinq arrondissements de New York, et d’aussi loin que Long Island ou le New Jersey, elle choque autant les visiteurs que les New-Yorkais avec sa silhouette longiligne partout présente, qui semble vous suivre où que vous alliez comme votre mauvaise conscience. On ne parle pas beaucoup du style du 432 Park Avenue pour une bonne raison : les finesses artistiques comptent peu au regard de la sorcellerie mathématique qui a donné vie à ce gratte-ciel et à ses semblables. On peut même dire que l’édifice ressemble plus à un bilan comptable en trois dimensions qu’à une création architecturale digne de ce nom.

Si Stern reste fidèle à un postmodernisme démodé dans nombre de ses réalisations, Viñoly se tient au plus près de l’esthétique dépouillée du modernisme. (5) Avec sa façade d’un blanc sans fantaisie, le 432 Park Avenue ressemble à une ébauche, impression renforcée par ses quatre façades identiques, sans aspérités, et par le contraste entre le verre sombre des fenêtres (six grandes baies vitrées carrées par étage) et leur encadrement minimaliste en béton blanc. Mais ce qui fait surtout se démarquer cet édifice curieusement troublant est la manière dont il surgit droit comme un i sur toute sa hauteur vertigineuse.

Sur une base relativement étroite (28 mètres sur 28), l’étirement ininterrompu de l’édifice évoque par ses proportions les tours défensives d’une ville italienne du Moyen Âge. Cette configuration a été rendue possible par l’exploitation d’un règlement municipal. À New York, les étages les plus élevés des gratte-ciel doivent être construits en retrait, ce qui donne aux édifices élevés leur allure typique de « pièces montées » : adoptée en 1916, la règle avait pour but d’empêcher que les rues densément construites du sud de Manhattan ne se transforment en canyons où ni l’air ni la lumière ne pourraient pénétrer. Or un immeuble peut échapper à cette obligation à condition d’occuper moins du quart de la surface de son terrain. À présent que les prix des résidences dans les quartiers les plus chics de Manhattan se sont envolés, laisser vides les trois quarts d’un terrain pour y bâtir un immeuble à 1 milliard de dollars comme le 432 Park Avenue ne passe plus pour du gaspillage.

Dans cette nouvelle génération de gratte-ciel, les éléments esthétiques qui ne sont pas directement liés à une perspective de rentabilité sont souvent rabotés ou éliminés à mesure que les coûts globaux s’accroissent. Ainsi, Portzamparc avait annoncé poétiquement que la façade de verre scintillante initialement prévue pour le One57 évoquerait une cascade. En fait, sur le gratte-ciel achevé, la surface plane des vitres bleues, grises et argentées se fond en une masse pixellisée, même de près. À propos de ces tours géantes nées de calculs mathématiques, le mieux est encore de paraphraser Mae West : « L’architecture n’a rien à voir là-dedans. » (6)

Une exposition instructive intitulée « Sky High and the Logic of Luxury » (« Course à la hauteur et logique du luxe ») s’est penchée sur les forces convergentes responsables de cette soudaine révolution de l’architecture new-yorkaise. Le Skyscraper Museum a accueilli cette rétrospective fin 2013, alors même que ces structures mutantes commençaient d’altérer radicalement la silhouette de la ville. Comme l’écrivait Carol Willis , directrice du musée et auteure de « La finance crée la forme », sur l’un des panneaux de l’exposition :

« À partir de 2012 environ, les ventes d’appartements dans les immeubles ultraluxueux atteignaient entre 85 000 et 107 000 dollars le mètre carré, et dans certains cas encore plus. Ces records ont établi une nouvelle norme, exploitée par les promoteurs pour augmenter le volet dépenses de leurs projets. La “logique du luxe” traduit l’idée que des coûts de développement élevés constituent une bonne stratégie commerciale s’ils peuvent engendrer des profits hors du commun […].
De coûteux droits terrestres et aériens, les honoraires d’architectes stars, une ingénierie et des méthodes de construction de pointe, une hauteur sous plafond vertigineuse et une multitude d’équipements : tous ces éléments prennent place dans une formule mathématique simple, et justifiée au bout du compte par des prix de vente stratosphériques […].

Ces bâtiments filiformes ont été rendus possibles par des technologies sophistiquées et la mise au point de matériaux plus résistants, mais c’est un marché dynamique avide de biens immobiliers haut de gamme à Manhattan qui a fait grimper jusqu’au ciel les immeubles aussi bien que les prix. Suspendus à la promesse de vues imprenables (notamment sur Central Park), ces nids d’aigle plaisent à une clientèle exclusive, à laquelle s’adresse le marketing psychologique des promoteurs. »
Willis n’est pas la seule à établir un lien entre cette soudaine boulimie de constructions et les rouages de la haute finance. Aujourd’hui, la part de l’immobilier new-yorkais détenue par des propriétaires ne résidant pas dans la ville est plus importante que jamais. Dans au moins cinq grands immeubles de standing de Manhattan, la plupart des appartements sont des résidences secondaires. Certes, un grand nombre de ces pied-à-terre appartiennent à des Américains, mais ils séduisent surtout des étrangers désireux de s’assurer une base arrière aux États-Unis au cas où les choses tourneraient mal dans leur pays. L’afflux des capitaux internationaux a donc été décisif dans l’essor de ce secteur.

 

Un système de sociétés-écrans

En février, le New York Times a publié une série d’enquêtes en cinq parties signée Louise Story et Stephanie Saul, qui se concentrait sur les acheteurs originaires de quatre pays (l’Inde, la Malaisie, le Mexique et la Russie). (7) Les articles montraient comment un système de sociétés-écrans, ajouté à une véritable industrie d’intermédiaires new-yorkais, favorise régulièrement l’acquisition clandestine d’appartements dans les immeubles les plus chers de la ville. Les journalistes ont ainsi découvert que 58 % des appartements sont payés en liquide ; cela rend les acheteurs plus difficiles à identifier, en l’absence des documents nominatifs accompagnant les achats à crédit.
Un rapport copublié en février 2014 par Wealth-X (une entreprise qui se présente comme un « cabinet de conseil en gestion de patrimoine ») et Sotheby’s International Real Estate confirme que New York est la destination numéro 1 pour les étrangers candidats à l’achat d’une deuxième résidence – devant Londres. Les Britanniques forment le plus gros contingent, ce qui contredit l’idée reçue plaçant en tête les Russes et les Chinois.

On comprend sans doute mieux les montants stratosphériques en jeu dans les nouveaux immeubles de Manhattan quand on songe à la situation actuelle du marché de l’art contemporain. Des tableaux et des sculptures estimés plusieurs millions de dollars sont devenus des moyens privilégiés pour transférer des sommes colossales dans le monde entier, en échappant pour l’essentiel à toute réglementation. Plus l’objet coûte cher, plus on peut déplacer d’argent en une seule transaction, les œuvres d’art elles-mêmes (en un sens, de simples pions) faisant une escale utile dans les ports francs de Genève. Cet entrepôt hors taxes permet aux vendeurs et aux collectionneurs de réduire ou d’éliminer les droits de douane et la TVA. Cependant, les nouveaux immeubles géants de New York ont beau servir le même objectif, ce ne sont pas des œuvres d’art. Si, selon la formule de Goethe, l’architecture est de la musique figée, alors ces gratte-ciel sont de l’argent vertical.

 

Lacunes juridiques

À cet égard, il est intéressant de noter le net écart de style qui sépare les colosses insipides de Midtown North des édifices plus trapus, à la personnalité plus affirmée, mais tout sauf abordables, qui se massent autour de la High Line dans le quartier de Chelsea, 3 kilomètres au sud-ouest. (8) Contrairement au couloir de la 57e Rue, où l’on a habilement exploité les lacunes juridiques de l’aménagement urbain pour élever des immeubles démesurés générant d’énormes bénéfices, les secteurs proches de la High Line n’ont pas vu les gratte-ciel se multiplier.

Le très grand succès populaire de la High Line et le cachet bobo des quartiers environnants (les principales galeries d’art contemporain de la ville se concentrent entre la 10e et la 20e Rue ouest, et le Whitney Museum of American Art a ouvert une nouvelle enseigne à l’extrémité sud de ce jardin suspendu le 1er mai 2015) en ont fait un quartier très convoité chez les jeunes créatifs aisés. Résultat : les promoteurs se sont montrés prêts à financer dans Chelsea des projets architecturalement inventifs, pour séduire un public esthétiquement plus exigeant que celui de Midtown.

Enfant chérie du monde de l’art, Annabelle Selldorf a ainsi conçu des galeries et des appartements autour de la High Line. Les promoteurs apprécient tout particulièrement les lauréats du prix Pritzker (9) pour la caution culturelle implicite qu’ils apportent à un projet – témoins Portzamparc, engagé par Extell pour concevoir le One57, ainsi que Shigeru Ban et Jean Nouvel, qui ont construit des immeubles près de la High Line. Tout près, sur la 28e Rue, on a creusé les fondations d’une résidence de 39 appartements signée Zaha Hadid (la lauréate de l’édition 2004), qui devrait être achevée en 2016. Si les appartements se vendent au prix demandé (on parle de 35 millions de dollars par logement), cet immeuble rétrofuturiste au profil aérodynamique promet d’égaler les tarifs en vigueur dans Midtown North. Le promoteur, Related Companies, a fait appel à un autre vainqueur du Pritzker, Rem Koolhaas, pour construire un second immeuble à proximité de la High Line, sur la 18e Rue.

Parallèlement à ces très coûteux projets, se loger à New York est devenu beaucoup moins abordable depuis le tournant du siècle (en particulier pour les jeunes, exceptés ceux qui travaillent dans la finance ou d’autres secteurs très lucratifs). L’an dernier, le prix moyen d’un appartement acheté dans la ville a battu un nouveau record à 1,31 million de dollars, plus de 7 000 logements atteignant ou dépassant les 5 millions. Les temps sont loin où les écrivains, artistes, acteurs et autres danseurs en herbe, et toute une bohème indigente, pouvaient espérer trouver un logement individuel dans Manhattan. Sans parler de la vogue récente de Brooklyn (dont les secteurs les plus à mode sont aujourd’hui inabordables), même les faubourgs les plus lointains des arrondissements extérieurs sont en cours de gentrification, et des résidents de longue date sont parfois poussés hors de leur quartier par la hausse des prix.

Pour lutter contre cette tendance, Brad Hoylman, sénateur de l’État de New York (district de Manhattan), a annoncé l’an dernier son intention de proposer à l’assemblée d’Albany (capitale de l’État) la création d’une taxe supplémentaire sur les résidences secondaires à New York dont la valeur égale ou dépasse les 5 millions de dollars. Selon une étude, cette imposition rapporterait 665 millions de dollars ; de quoi financer des logements pour les ménages aux revenus moyens et bas. Comme on pouvait s’y attendre, le puissant secteur immobilier de la ville (dominé pour l’essentiel par quelques dizaines d’entreprises familiales, dont certaines sont liées de longue date avec des hommes politiques des deux principaux partis) est vent debout contre le projet. Les chances de voir la proposition adoptée par l’un des États les plus minés par les conflits d’intérêts sont assez faibles.

Quoi qu’il en soit, cette initiative courageuse est assurément plus équitable que les incitations fiscales accordées aux promoteurs des nouveaux coffres-forts dans les nuages. Comme l’écrivait Charles V. Bagli dans le New York Times en février 2015, le programme dit « 421a » d’exemption de taxes sur la propriété a permis à l’appartement vendu 100 millions de dollars dans le gratte-ciel One57 de bénéficier d’une réduction d’impôts de 95 %, ce qui représente pour cette année la bagatelle de 360 000  dollars.
En contrepartie de ces allégements fiscaux, les promoteurs sont tenus de construire des logements réservés aux locataires à faibles revenus, mais moins de 10 % des nouveaux immeubles résidentiels de la ville ont été conçus dans cette optique. Certains de ces appartements subventionnés sont situés dans les luxueuses tours elles-mêmes (dans plusieurs cas, on ne peut toutefois y accéder qu’en passant par une entrée spéciale, que des militants ont surnommée la « porte du pauvre »). Les promoteurs peuvent aussi financer le développement de logements bon marché dans un autre secteur pour que des appartements jouissent du statut prévu par le 421a. C’est précisément ce qu’a fait Extell avec le One57, en créant 66 habitations à bas prix dans le Bronx. Toutefois, dans son State of the City Address de 2015, le maire Bill de Blasio a regretté que « la ville [ait] laissé les promoteurs faire la loi des décennies durant… Les projets incluaient parfois des logements bon marché… mais, trop souvent, ce n’était pas le cas. »

 

Un darwinisme urbain chic

Nul n’a davantage souffert à New York, ces derniers temps, que la population croissante des sans-abri, estimée en 2014 à 68 000 personnes, soit 5 % de plus que l’année précédente. Alors que le nombre de SDF dans l’ensemble du pays a chuté d’environ un tiers depuis 2010, il a crû de 21,5 % dans la ville sur la même période. Aucune de ces évolutions démographiques n’est due au hasard. Durant ses douze ans à la tête de la ville, le maire Michael Bloomberg a maintes fois exprimé sa détermination à changer le visage de New York. De cette cité longtemps célèbre pour sa capacité à transformer des générations d’immigrés pauvres en contribuables de la classe moyenne, l’homme d’affaires souhaitait faire ce que le blogueur politique Alex Pareene a décrit comme une « ville de rêve technocratique parfaitement agencée ».

« Si nous pouvions faire en sorte que tous les milliardaires du monde viennent s’installer ici, ce serait une bénédiction », expliquait ainsi Bloomberg en 2013. On trouvera une analyse dépassionnée mais critique de la vision grandiose du maire trois fois élu en faveur d’un darwinisme urbain chic dans le livre « New York selon Bloomberg » (10), par Julian Brash. Cet anthropologue montre que l’édile envisageait la ville comme un « lieu de compétition, de sociabilité élitiste, de cosmopolitisme et de luxe, peuplé d’innovateurs ambitieux, créatifs, travailleurs et intelligents […]. La méthode Bloomberg visait à asseoir la domination d’une élite postindustrielle en plein essor sur les autres groupes sociaux de New York. »

La course actuelle visant à construire des tours d’habitation toujours plus hautes et luxueuses rappelle la compétition dont la ville fut le théâtre au début du XXe siècle pour le titre de plus grand gratte-ciel du monde, les édifices aux dimensions record se succédant à un rythme étourdissant. Pourtant, parmi les immeubles construits depuis l’an 2000 qui revendiquent cet héritage, pas un ne possède une once de l’élan esthétique qui caractérisait ces premiers gratte-ciel, célébrés dans le monde entier comme la contribution distinctive des États-Unis à l’architecture moderne – citons par exemple le Woolworth, le Chrysler ou l’Empire State Building.

En comparaison, les protubérances aux allures de cheminées d’usine qui rompent désormais la skyline du cœur de Manhattan traduisent l’élargissement du fossé entre l’incroyable richesse et la pauvreté inouïe à l’échelle mondiale. Ceux d’entre nous qui pensent que l’architecture incarne invariablement (et souvent involontairement) les valeurs de la société qui l’engendre regarderont ces curiosités étiolées avec moins d’admiration pour leur mécanique ingénieuse que de dégoût pour les intrigues sinistres qu’elles représentent plus sûrement.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 2 avril 2015. Il a été traduit par Arnaud Gancel.