Suède – Vous avez dit « pédophilie littéraire » ?

Les « cyclopes », c’est ainsi que le romancier superstar Karl Ove Knausgaard a baptisé ceux qu’il considère comme les garants du politiquement correct en Suède : une caste bornée qui, au nom de la parité et de la défense des minorités, fait selon lui peser une chape de plomb sur la littérature.

Knausgaard n’en est pas, il faut le préciser, à sa première polémique : de nationalité norvégienne, installé en Suède depuis treize ans, il est l’auteur d’une fresque autobiographique de plus de 3 000 pages, parue en norvégien sous le titre provocateur de « Min Kamp » (Mon combat, traduit chez Denoël). Véritable phénomène d’édition, les six tomes de cet ouvrage ont enflammé les critiques, qui y voient, pour les uns, un chef-d’œuvre digne de Proust, pour les autres, un sommet de narcissisme rempli de réflexions sexistes.

Ces accusations resurgissent aujourd’hui avec la traduction en suédois du premier roman de Knausgaard, un livre publié en 1998 en Norvège – soit plus de dix ans avant Mon combat. Intitulé « Hors du monde », l’ouvrage raconte la relation amoureuse entre un enseignant de 26 ans et son élève de 13 ans. Une variation autour de la figure de la Lolita qui a fait bondir la professeure de littérature Ebba Witt-Brattström. Dans les pages du Dagens Nyheter, cette militante féministe accuse Knausgaard de se livrer à une forme de « pédophilie littéraire ».

Ce n’est pas tant l’aventure d’un homme avec une très jeune fille qui choque l’universitaire (Marguerite Duras a abordé ce thème dans L’Amant sans que, dit-elle, cela pose problème), mais plutôt le traitement qu’en fait Knausgaard, qui réduirait le personnage féminin à un objet sexuel sans discours ni pensée – un « alibi », écrit cette critique, dont la seule fonction serait de servir une histoire vue « principalement du côté des hommes ».

L’auteur s’est défendu avec vigueur dans les pages du même Dagens Nyheter avec une tribune aussi longue et argumentée que retentissante. Knausgaard y dénonce l’aveuglement des intellectuels comme Ebba Witt-Brattström, pour qui la morale doit primer sur la littérature. « Ne savais-je pas en écrivant que les relations sexuelles avec des mineurs sont interdites, qu’elles sont profondément répugnantes et répréhensibles ? Ne savais-je pas que c’est immoral ? Bien sûr que je le savais, mais c’était là que brûlait le cœur de mon sujet, là que tout ce que je portais en moi pouvait prendre forme », écrit Knausgaard, à qui l’accusation de pédophilie, fût-elle littéraire, semble aussi absurde que de reprocher à un auteur de polars de faire l’apologie du meurtre.

Fouiller l’âme humaine, ses failles et ses contradictions, tel est pour ce romancier l’essence même de la littérature. Une entreprise plus que jamais nécessaire dans une société qui, à l’en croire, préfère se cacher une partie de la réalité plutôt que d’affronter ses démons.

Journal d’un obsessionnel

En tant que scientifique, David Adam est bien placé pour savoir qu’on n’attrape pas le sida en manipulant une poignée de porte ou en marchant pieds nus à la piscine. Pourtant, ce rédacteur de la revue Nature ne passe pas un jour sans penser au risque de contamination. Inlassablement, il traque la goutte de sang suspecte : sur son téléphone, sur sa brosse à dents, sur sa serviette de toilette. « Je vois le VIH partout », résume-t-il dans un essai intitulé « L’homme qui ne pouvait pas s’arrêter ». David Adam souffre d’un TOC, un trouble obsessionnel compulsif. Un mal dont ni la définition, ni les causes ne font aujourd’hui consensus.

Le premier cas décrit remonte à 1834. Une certaine mademoiselle F. était obsédée par la crainte de commettre un vol. Elle n’en avait aucunement l’intention, mais pensait en permanence que cela pourrait arriver. Vivant recluse, « elle portait des souliers si serrés que la peau de ses pieds enflés formait des bourrelets au-dessus du cuir. Le but était de s’empêcher d’y glisser des objets volés ».

S’il n’est pas dénué d’humour, le livre d’Adam devient poignant lorsque l’auteur évoque la souffrance associée à cette pathologie. De nos jours, les malades peuvent espérer une amélioration de leur état, mais rarement une guérison. Grâce à la thérapie cognitive et aux antidépresseurs, Adam affirme être parvenu à maîtriser ses pensées intrusives ; mais elles n’ont pas disparu. Quant à l’étiologie, elle reste plus qu’incertaine. Alors que Freud attribuait la névrose obsessionnelle à une culpabilité liée à la masturbation infantile, « les neuroscientifiques ont découvert que [ces troubles] semblent liés à un dysfonctionnement dans une partie du cerveau appelée ganglions de la base », explique Scott Stossel dans le New York Times. Certains biologistes évoquent même un héritage de notre évolution qui aurait mal tourné : « Des traits adaptatifs (comme le fait d’éviter la nourriture empoisonnée) qui, lorsqu’ils sont bien déployés, aident les humains à rester en vie se muent, lorsqu’ils sont mal orientés ou stimulés à l’excès, en une psychopathologie nuisible ».

La vraie star du foot anglais

En quarante ans de carrière avec les Melchester Rovers, Roy Race a marqué la bagatelle de quatre cent quatre-vingt-un buts, remporté une flopée de titres (neuf championnats, huit Coupes d’Angleterre et trois Coupes de l’UEFA) et s’est fait kidnapper à neuf reprises. Loyal, fair-play, élégant, Roy Race est « peut-être le plus grand sportif que ce pays ait enfanté », s’amuse Nicholas Lezard dans le Guardian, qui salue l’édition de poche de l’autobiographie de Roy Race, avec ses récits épiques et ses anecdotes croustillantes. Il fallait bien cela pour retracer le parcours du plus célèbre représentant d’un genre très en vogue en Angleterre : le comic strip de foot. Commencée en 1954 dans l’hebdomadaire Tiger, la série fit l’objet d’une publication à part entière à partir de 1976. Elle s’interrompit au milieu des années 1990, après que Roy eut été victime d’un accident d’hélicoptère qui le laissa amputé de son légendaire pied gauche.

« Ce sont les gènes, idiot ! »

Comme c’est agréable de vivre au XXIe siècle, en esprits éclairés, délivrés de toute peur de la science. Nous pouvons nous émerveiller devant la diversité de la vie en regardant des documentaires télévisés sur les animaux ou le cosmos. Nous parlons de collisionneurs et de particules aussi naturellement que nous allons acheter notre lait. La science est notre huître. (1)

Sauf, bien sûr, quand il est question de génétique. Essayez donc d’engager une conversation passionnée sur la thérapie génique, ou sur le jeune génie chinois Zhao Bowen, qui est en train de traquer les gènes de l’intelligence. Vous verrez les visages se fermer, le mot eugénisme sera bientôt prononcé et une explosion de fureur inexplicable se produira peut-être. Je le sais parce que je l’ai moi-même ressenti.

 

surdoue en quete de genes

 

La première fois, c’était en discutant avec un ami qui tentait de m’exposer les recherches menées par le professeur Robert Plomin, figure mondiale de la génétique comportementale. Cela signifie qu’il étudie les gènes non pas avec un microscope, mais en examinant la population et la façon dont nous nous conduisons.
Plomin choisit quelques traits intéressants et mesurables, comme le poids, la taille et l’intelligence ; et analyse des milliers d’enfants. Après quoi il étudie le spectre des résultats – la variation – et tente de calculer le degré de responsabilité respective de la nature et de l’environnement sur tout cela. Pourquoi différons-nous les uns des autres ? Telle est la question à laquelle il s’efforce de répondre.

Les jumeaux sont clairement utiles pour ce genre d’enquêtes, en particulier les vrais jumeaux, qui ont le même ADN à 100 %. Et le professeur Plomin dirige l’étude sur le développement de tous les jumeaux nés en Angleterre et au pays de Galles entre 1994 à 1996. (2)

Or sa recherche montre, m’explique mon ami, que la part de la nature est souvent plus importante que nous aimons à le penser. Notamment sur le sujet controversé du QI. Oui, les gènes et l’environnement interagissent de manière complexe, mais il n’empêche : le QI est héritable à un point saisissant. Des parents intelligents ont plus de chances d’avoir des enfants intelligents et, après la naissance, il n’y a pas grand-chose à faire pour stimuler le QI de son enfant à long terme.

C’est alors que j’ai senti la rage monter en moi. Une colère que j’ai d’abord jugée légitime, en pensant aux enfants défavorisés par leurs gènes, mais que j’ai plus tard comprise comme l’expression d’un malaise personnel. Entendre que le QI – ou tout autre trait – est fortement héritable me donne soudain le sentiment d’être limitée. Je suis fille de l’Occident : nous pouvons faire ou être ce que nous voulons, merci !

Je jette donc un regard méfiant sur le professeur Plomin lorsqu’il pénètre à grandes foulées dans le restaurant où nous avons rendez-vous pour déjeuner : la soixantaine, une silhouette longiligne, il arrive tout juste du ministère de l’Éducation. Ce qui, pour un généticien, revient à nager au milieu des requins ; parce que, s’il y a un groupe qui n’a pas envie d’entendre que le QI est fortement héritable, c’est bien celui des enseignants.

« L’école est le dernier, disons, village d’Astérix », ajoute-t-il avec un sourire. Puis il raconte une histoire remontant à la sombre époque des années 1970, aux États-Unis, quand il était jeune et que l’hostilité envers la génétique était la norme.

« La première conférence à laquelle j’ai assisté était donnée par le vieux Leon Kamin, l’auteur d’un livre intitulé “La science et la politique du QI.” Kamin donnait l’impression de n’intervenir dans le monde universitaire que pour entraver la contamination de la psychologie par la pernicieuse génétique. Deux mille ou trois mille personnes peut-être étaient rassemblées là. Il faisait nuit et Kamin était chauve, avec des traits anguleux, un air effrayant. Et le voilà qui déclare : “Nous devons absolument arrêter ces débats sur la génétique maintenant !” J’ai compris qu’il se moquait de ce qui pouvait être vrai ou non. Il croyait en ce qu’il appelait “la science pour le peuple”, entendez les connaissances que lui jugeait utiles au peuple. Cela m’a sidéré de voir Kamin et ces professeurs d’élite à Harvard décider de ce qui était bon pour les gens ! En filigrane, il y avait l’idée que la science doit servir la politique. ».

 

Vieille inquiétude

Plomin écarte les bras : « Pour un scientifique, cela relève de l’anathème ! De l’hérésie ! » Il me regarde, attendant ma réaction. Il y a quelque chose de Tom Jones dans ses yeux bleus. Qui veut être un kaministe ? Pas moi. En tout cas, pendant la suite de notre conversation, j’essaierai de toutes mes forces de ne pas l’être, en me rappelant surtout que mon malaise devant tel ou tel résultat est sans rapport avec sa validité.

Alors que dit la science ? Où en est le débat nature/environnement ? [En anglais « nurture »]

 

nature ou nurture
« Nous nous sommes engagés dans la recherche génétique, explique Plomin, parce que nous savons que certains traits se transmettent dans les familles. D’accord ?
– Vous voulez dire que les membres d’une famille se ressemblent plus que des étrangers ne se ressemblent ?
– Exactement. Et nous examinons à la fois la nature et l’environnement pour essayer de l’expliquer. Il fut un temps où l’on pensait que les membres d’une même famille se ressemblaient en raison du milieu. Mais nous avons découvert que – sur les plans de la psychopathologie, de la personnalité ou de la cognition après l’adolescence – tout est génétique ! Les traits partagés au sein des familles sont génétiques !
– Donc tout ce en quoi je ressemble à mes parents ou à mes frères et sœurs est dû aux gènes, et pas à la façon dont on m’a élevée ?
– Oui. »

Ma vieille inquiétude ouvre un œil, je le sens. La famille a quand même bien un effet sur le devenir des enfants, sur le genre d’adultes qu’ils deviennent ?
Oui, répond Plomin, mais cela ne rend pas ses membres plus semblables – dans le jargon, ce n’est pas un « effet partagé ». Imaginez des jumeaux identiques séparés à la naissance. Bill et Rob. Bill et Rob sont élevés par des parents adoptifs différents et ne se rencontrent jamais. Mais quand le professeur P. frappe à la porte et les teste pour divers traits – le QI, par exemple –, ils se ressemblent autant, précisément, que d’autres vrais jumeaux élevés dans la même famille. N’est-ce pas étrange ?

« J’ai fait une étude d’adoption sur le poids, le QI et les facultés cognitives, explique Plomin, et les enfants qui ne voient plus leurs parents après les premières heures de la vie leur ressemblent autant en termes de poids et de QI passé l’adolescence que ceux qui ont été élevés par leurs géniteurs. Avec les parents adoptifs, en revanche, il n’y a aucune ressemblance ! »

C’est fascinant, quand on y réfléchit. Cela met fin à cette illusion des parents selon laquelle la famille exerce une influence déterminante, qui s’applique à tous les membres de la fratrie de la même manière. Le professeur P. a établi, par exemple, ceci : l’amour que l’on croit allouer si équitablement à ses enfants est ressenti très différemment par chacun d’eux.
Mais… et le poids ? Comment le milieu familial peut-il être sans effet sur ce plan ? Il dépend des quantités que mange l’enfant, non ? Et de ce que les parents mettent sur la table – des morceaux de poulet frit achetés chez KFC ou une salade ? Les gènes, c’est important, mais est-ce que les habitudes alimentaires ne créent pas des goûts partagés ?

 

Le QI de l’enfant adopté

« Oui, le poids, c’est vraiment intéressant, n’est-ce pas ? », insiste Plomin. « Parce que toutes les théories sur les causes de l’obésité portent sur la famille. Les chercheurs remontent de plus en plus loin dans la vie de l’enfant pour trouver des causes, mais il faut regarder encore plus loin en arrière, jusque dans leurs gènes ! »

À ce stade, rappelons que Plomin n’étudie pas des individus mais des variations au sein de populations. Libre à vous, bien entendu, d’affamer votre enfant trop gros. Ses gènes ne peuvent pas introduire en douce des gâteaux dans le cellier. Mais, dans la population prise globalement, en l’absence de parent psychopathe ou de famine, l’essentiel des raisons pour lesquelles les gens sont plus ou moins gros tient à des différences génétiques.

 

obesite en heritage
Mais le trait le plus sujet à controverse n’est bien sûr pas le poids. C’est le QI. « Eh bien, dit Plomin, les ressemblances familiales en matière de QI sont simplement dues à la génétique.
– Donc si vous êtes adopté, votre QI restera obstinément corrélé à celui de vos parents naturels ?
– Oui. L’une des meilleures enquêtes sur le sujet est l’étude d’adoption du Texas, parce qu’elle est longitudinale – elle suit les enfants à mesure qu’ils grandissent. (3) À une certaine époque, tout le monde pensait qu’il existait tout de même une corrélation de 0,2 à 0,3 entre le QI des parents adoptifs et celui de leurs enfants. » (Une corrélation de 1 signifie que les enfants sont exactement comme leurs parents, et de 0 qu’ils ne leur ressemblent pas plus qu’un quidam.) « Mais personne n’avait remarqué que les travaux portaient seulement sur de jeunes enfants ! reprend Plomin. L’étude longitudinale du Texas a révélé qu’à l’âge de 18 ans la corrélation était passée à zéro. »
Un résultat tout aussi contre-intuitif que dérangeant. L’environnement, tous ces cours particuliers de maths et la discipline imposée par les mamans tigres, peuvent avoir un effet sur le QI de l’enfant quand il est jeune ; lui faire gagner quelques points. Mais, à mesure qu’il grandit, son QI va se trouver plus étroitement corrélé avec ceux de ses proches par le sang.
Vraiment, l’effet des gènes croît à mesure que l’on vieillit ? Le visage de Plomin s’illumine. « C’est une histoire extraordinaire, n’est-ce pas ? L’héritabilité du QI augmente de façon linéaire au cours de la vie. De 30 % elle passe à 40, 50, 60 – certains pensent que le QI devient héritable à 80 % ».

gagner point s de qi

 

Pas de livres à la maison

Souvenons-nous : ces 80 % ne portent pas sur l’intelligence d’un individu donné. La question posée par Plomin est : dans quelle mesure la génétique explique-t-elle que nous soyons tous différents ? Les 80 % sont une réponse à cette question.

« Pourquoi l’héritabilité croît-elle avec l’âge ? Nous ne savons pas, mais il est probable que les petites différences génétiques s’accusent à mesure que vous construisez au cours de la vie un environnement en phase avec votre génotype ». Je dois paraître éberluée. « La façon la plus simple de le dire est que les enfants brillants lisent plus et fréquentent plus d’enfants qui lisent plus. »

Robert Plomin en est lui-même un exemple. Il a grandi dans une famille pauvre au cœur de Chicago, une famille où personne n’était allé à l’université. « Comme il n’y avait pas de livres à la maison, je fréquentais la bibliothèque publique pour en emprunter un maximum », dit-il. Vous voyez ? Ses brillants petits gènes recherchent un environnement qu’ils apprécient. Et puis : « Une expérience décisive fut la lecture d’un livre consacré au voyage de Darwin sur le Beagle. Je l’ai apporté à mon école catholique pour le montrer, et je me suis fait flanquer dehors ! » Plomin secoue la tête : « C’était un péché mortel, un aller simple pour l’enfer ! Mais j’ai compris que la vérité était évidemment du côté de Darwin et qu’ils faisaient de l’obstruction. Je me suis dès lors demandé sur quels autres sujets ils se trompaient. »

C’est un bel argument en faveur des bibliothèques publiques – le jeune Plomin avait besoin d’un environnement lui permettant d’aller à la recherche de faits vérifiables. Mais l’autre leçon à en tirer est tout aussi importante : ses camarades de classe partageaient le même environnement, mais pas ses gènes en quête de savoir critique ; vous ne pouvez pas mettre un enfant au faible QI dans une bibliothèque et espérer le voir devenir un génie.

« Une réalité légèrement trompeuse est que les facultés cognitives d’un enfant sont corrélées au nombre d’ouvrages dans la maison », précise le scientifique. Ceux qui grandissent dans un foyer où il y a des livres sont plus intelligents. Mais ce n’est pas pour ça qu’ils le sont !
« Parfois, quand vous parlez avec des enseignants, ils se comportent comme si les livres eux-mêmes déterminaient le développement cognitif des enfants. Ils disent : “Vous voyez ? Les livres n’ont pas d’ADN !” Mais ils ne prennent pas en considération le fait que, s’il y a des livres à la maison, c’est parce que les parents sont intelligents et aiment lire ! »

Je comprends le point de vue des enseignants. Ne serait-il pas très déprimant pour eux d’admettre qu’ils ne peuvent pas faire grand-chose pour développer l’intelligence d’un enfant ?
« Nous parlons là du QI, dit Plomin, mais il faut avoir en tête que ce n’est pas seulement l’aptitude qui compte chez un enfant. C’est plutôt ce que j’appelle l’appétit. Je veux dire la diligence, autrement dit la détermination, la constance dans l’effort.
– Mais ça aussi, c’est génétique ?
– Bon, il y a une composante génétique pour tout, mais là, c’est beaucoup moins sensible que pour le QI. »

Le professeur P. a étudié les résultats au bac anglais des 11 117 jumeaux de l’étude Teds. Le QI et les résultats au bac n’ont une corrélation que de 0,5. Cela montre que le bac n’est pas un si bon instrument de mesure de ce qu’on pourrait appeler l’intelligence académique. En revanche, les résultats à l’examen apparaissent fortement héritables : 60 %, alors qu’à cet âge (16 ans en moyenne), l’héritabilité du QI n’est que de 40 %. La raison pour laquelle les résultats au bac varient a donc plus à voir avec les gènes qu’avec l’environnement. Mince alors ! C’est exactement le contraire de ce que tout le mode pense. La plupart des défenseurs de l’examen imaginent qu’un enseignement plus égalitaire (le même programme pour tous les enfants) va permettre faire disparaître les avantages hérités ; or cela ne fait que renforcer leur influence.

 

restultats au bac

 

Il serait donc urgent, me semble-t-il, que les experts en éducation de gauche méditent sur ceci : si le QI est mesurable (il l’est) et hautement héritable (il l’est), alors la diversité dans les résultats aux examens ne va pas s’évanouir avec le temps. En réalité, dans la meilleure école possible, avec d’excellents enseignants et des examens rigoureux, une cohorte normale d’élèves, sélectionnés au hasard, obtiendra un plus large éventail de résultats, ce qui reflètera leurs facultés héritées. Riches ou pauvres, les petits Plomin arriveront en tête. Les résultats des autres enfants aussi seront meilleurs, mais le fossé entre les uns et les autres se creusera.

Je n’ai pas été vraiment surprise de découvrir, vers la fin de la conversation, que Plomin n’est pas seulement à la pointe de la génétique comportementale, mais au cœur de la génétique moléculaire. Vous vous rappelez le jeune prodige Zhao Bowen ? Eh bien, dans sa quête des gènes de l’intelligence, il exploite des échantillons rassemblés par Plomin : des données concernant certains des Américains les plus brillants. Et, même si identifier les gènes effectivement responsables de l’intelligence se révèle manifestement très difficile, Plomin est – comme toujours – optimiste : « Je pense que cela va arriver, j’espère que cela va arriver ! J’espère que nous allons trouver les gènes. »
Il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas le cas : le prix du séquençage de l’ADN ne cesse de baisser, et les premiers résultats sont attendus. En fait, cela va devenir tellement bon marché que, selon Plomin, « les nouveau-nés verront leur ADN séquencé de manière routinière ».
Je pâlis. L’anxiété revient : n’est-ce pas l’annonce d’un monde fondé sur la ségrégation, avec des enfants condamnés dès la naissance à nettoyer les toilettes ?

 

Lire l’ADN pour adapter l’enseignement

« Pfff, quand je vais à une réunion avec des enseignants, voilà le genre de remarque que j’obtiens, se désole Plomin, montrant les premiers signes d’une douce exaspération. Ils trouvent que c’est horrible parce qu’on va commencer à étiqueter les enfants dès le plus jeune âge. Mais les gosses s’étiquettent déjà entre eux, ils savent qui est sportif, qui est intelligent. Et si nous pouvons lire le génome d’un enfant, nous pouvons prévoir et prévenir des maladies. Si nous pouvons lire son ADN, nous pouvons adapter l’enseignement pour l’aider à surmonter des difficultés de lecture. N’est-ce pas bien pire de le laisser s’enfoncer, assis à sa table et incapable de lire parce que personne n’a identifié son trouble ? Admettez au moins que ce sujet ne se laisse pas balayer d’un revers de main. »

J’en conviens. Et voici ce qui m’a convaincue, au bout du compte : songer au mal terrible qu’a causé par le passé le fait d’ignorer que certains traits ou certaines maladies ont une cause génétique.
« Il fut un temps, rappelle Plomin, où les gens pensaient qu’une mauvaise attitude des parents provoquait l’autisme et la schizophrénie. La mère devait non seulement faire face au problème de son enfant, mais aussi à l’hostilité de la terre entière, qui la jugeait coupable. »
Aujourd’hui encore, le TDA, trouble de déficit d’attention, est couramment considéré comme le résultat d’une défaillance des parents, ou d’enfants laissés à eux-mêmes. Pas du tout, dit Plomin, le déficit d’attention est hautement héritable. Et je me sens soudain honteuse en pensant à la manière dont il m’est arrivé de juger certains parents.
Avant que nous nous quittions, Plomin l’admet : ce ne sont pas seulement les enseignants qui n’aiment pas penser à l’héritabilité du QI. Bon nombre de ses amis brillants, « du genre post-doc », ont trop tardé à faire des enfants, et en ont adopté. « Ils sont dans mon domaine, la génétique. Vont-ils tenir compte de la génétique ? Eh bien non ! Ils savent à quel point certains traits sont héritables, mais pour leur propre enfant, pour celui qu’ils ont adopté, ils se disent : “Je peux le rendre exactement comme moi ! Un peu d’amour et de tendresse, et le tour est joué !” »

Je crois que le professeur Plomin essaie de compatir, de montrer qu’il comprend bien que les sots ne sont pas les seuls à trouver la génétique difficile à accepter. Nul ne va moins aimer un enfant, adopté ou non, parce que son génome a été séquencé, interprété et jugé déficient ; nul ne pense que le QI est une mesure de la valeur. Donc peut-être y a-t-il moins à craindre que nous le pensons.

 

Cet article est paru dans The Spectator le 27 juillet 2013. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Le nouveau clavier amoureux

Un jour, je suis allée à une soirée chez Aziz Ansari. C’était la première (et unique) fois que j’étais invitée à une fête chez une célébrité (1), mais j’ai essayé de la jouer cool. Je suis arrivée avec deux amis et une bouteille de bon whisky. Quand nous avons franchi le seuil, j’ai aussitôt regretté d’avoir apporté de l’alcool. Il y avait là un barman en costume qui préparait des cocktails à la demande. Évidemment, ce n’était pas une soirée où chacun apporte sa bouteille. Ah, les stars ! Elles ne sont vraiment pas comme nous, quoi qu’en dise US Weekly (2).

J’aurais dû m’en douter, non ? J’étais invitée parce que j’avais rencontré Ansari quelques semaines auparavant. Il allait s’attaquer à un livre sur l’amour et la rencontre (dating) à l’ère du numérique. En partie inspiré par ses propres déboires amoureux, il voulait expliquer en quoi nos rituels de séduction ont changé, et pourquoi tout le monde s’y perd. Pendant qu’il me parlait de tout cela, je me demandais si la vie amoureuse d’une personne célèbre était vraiment représentative.

Ansari semble avoir eu conscience du problème, puisqu’il l’a résolu en collaborant avec le sociologue Eric Klinenberg, auteur de Going Solo: The Extraordinary Rise and Surprising Appeal of Living Alone (« En solo : l’extraordinaire essor et le surprenant attrait du célibat »). Ces deux intrépides chroniqueurs du rituel amoureux au XXIe siècle se sont rendus dans plusieurs grandes villes des États-Unis et quelques capitales étrangères pour interroger un grand nombre d’inconnus sur leurs liaisons et les problèmes liés aux rencontres. Le résultat est à la fois un ouvrage de sociologie agréable à lire et un livre humoristique qui a du fond. Les auteurs ont aussi consulté une poignée d’experts pour esquisser des tendances générales, étant entendu qu’ils se cantonnent à l’évolution observée ces dernières décennies dans le milieu des cadres romantiques hétérosexuels diplômés (un avertissement placé en tête du volume signale que les auteurs ne pouvaient pas aborder en profondeur les relations LGBT « sans devoir écrire à part un ouvrage entier »).

Le livre résume plusieurs changements importants dans cette partie relativement privilégiée de la population. Nous sommes tous à la recherche de l’âme sœur. Et, lorsqu’il s’agit de choisir avec qui coucher, sortir et se marier, les options sont plus nombreuses que jamais. Pourtant, cette abondance de choix peut entraîner une sorte de paralysie de la décision qui n’existait pas quand nous étions censés trouver notre conjoint dans le voisinage. Elle donne également de plus grandes chances de fonder une union épanouissante, à l’heure où la vie de couple n’est plus perçue comme un rite de passage vers l’âge adulte mais comme un moment fort qui clôt la période d’« émergence de l’adulte », à la trentaine. Pour illustrer le contraste avec les générations passées, les auteurs ont questionné de nombreuses personnes plus âgées à propos de leurs rituels de rencontres, dans des bars pour célibataires, au cours de rendez-vous galants à l’ancienne ou dans une fête paroissiale. « Tout cela paraît plus agréable que les scènes visibles dans les bars aujourd’hui, écrit Ansari : un tas de gens qui essayent, les yeux rivés à leur téléphone, de trouver quelqu’un ou quelque chose de plus excitant que ce qu’il y a autour d’eux. »

Car c’est évidemment le smartphone que le livre identifie comme la voie d’accès à cette gamme paralysante d’options dont dispose l’individu moderne. Au cours de leurs soirées d’interviews, Ansari et Klinenberg ont demandé aux participants de montrer leurs textos ou les messages reçus sur les sites de rencontres, les nouveaux temples du rituel de flirt avant le flirt (quid du traditionnel coup de téléphone ? « Souvent, je ne réponds pas, mais j’aime bien en recevoir », confie une femme). L’apparition du smartphone comme principal filtre des rendez-vous sentimentaux ne va pas sans inconvénients, surtout pour les femmes. « J’ai remarqué que de nombreux hommes deviennent d’horribles emmerdeurs et de vrais prédateurs sexuels lorsqu’ils se cachent derrière les SMS », écrit Ansari. Pour les deux sexes, le flirt par messagerie crée une période d’ambiguïté prolongée qui n’existait tout simplement pas autrefois. Le livre contient des captures d’écran d’une demi-dizaine de conversations par SMS : une relation qui commence par des propositions amusantes et galantes s’embourbe très vite dans la logistique de la gestion des agendas. Ansari offre donc ce conseil : au lieu d’envoyer un premier texto du genre « Quoi de neuf ? », mieux vaut faire sa cour en proposant un lieu, une date et un endroit précis pour se rencontrer en chair et en os. Ansari et Klinenberg donnent l’impression que c’est devenu une démarche téméraire et rare.

Les auteurs ne cherchent pas à nier l’évidence : lorsqu’on est prêt à se montrer un tantinet joueur – en retardant délibérément la réponse à un SMS, ou en se déclarant un peu plus occupé qu’on ne l’est réellement –, l’autre est plus désireux encore de vous rencontrer. Mais ils observent que ce jeu de l’attente peut aussi créer des tensions dans une relation naissante et l’empêcher à jamais de se détendre. Ansari cite Natasha Schüll, expert ès-addiction aux jeux d’argent, afin d’expliquer pourquoi notre cerveau s’emballe quand nous ne pouvons pas compter sur une réponse à un moment donné. Selon elle, envoyer des textos à une personne inconnue, c’est un peu comme jouer aux machines à sous : « Il y a beaucoup d’incertitude, d’expectative et d’angoisse ». Alors que laisser un message sur un répondeur était plus proche du rituel de la loterie, avec son suspense limité : nous savions qu’il allait falloir attendre un peu, donc c’était moins dramatique. Autrement dit, plus le doute est grand, plus vive est l’attirance.

Ensuite, ajoutez à cette incertitude créée par le numérique ce que Barry Schwartz, professeur de psychologie, appelle le « paradoxe du choix ». Parce que Internet nous donne accès à tellement plus de personnes que nous n’en rencontrons au bar du coin ou lors d’un dîner entre amis, les célibataires comprennent désormais que des options s’offrent à eux, beaucoup d’options. Et quand nous pensons avoir un choix infini, au lieu de comparer les qualités et les défauts des individus qui sont à notre portée, nous sommes tentés de leur préférer une alternative fantasmatique. Donc, comme les victimes de n’importe quelle addiction ou illusion obsessionnelle, les « daters en série », ceux qui enchaînent les rendez-vous galants, touchent parfois le fond. « Le mot “épuisant” est revenu dans toutes les discussions que nous avons eues », écrit Ansari. C’est surtout vrai pour ceux qui ont plusieurs rendez-vous par semaine (en général arrangés par le biais de Tinder ou de OkCupid (3)) et qui échangent en général des SMS avec une demi-douzaine de personnes à la fois. Ils étaient las d’avoir toujours les mêmes conversations, style entretien d’embauche, avec ce qu’Ansari appelle « des gens chiantissimes ». Ce genre de choses arrive surtout à ceux qui vivent dans des villes où résident de nombreux célibataires : New York, San Francisco, et autres lieux de rencontre de prédilection pour jeunes diplômés. Les habitants de plus petites villes de l’État de New York ou du Kansas qu’ont interrogés Klinenberg et Ansari avaient, eux, le problème inverse : au bout de deux connexions, ils avaient épuisé les options de Tinder, et ils avaient trop de connaissances en commun avec les personnes qu’ils rencontraient. Lors des interviews réalisées à Tokyo, Buenos Aires et Paris, Ansari et Klinenberg ont recueilli des témoignages d’insatisfaction tout aussi variés.

Peut-être parce que les relations durables semblent un peu ennuyer tout le monde, Ansari consacre moins de pages à étudier ce qui se passe à mesure que les sentiments s’affermissent. Il explique comment, même lorsque nous sommes en couple, nos téléphones offrent la possibilité de nouvelles rencontres, permettent d’espionner notre partenaire, et de transformer un vague flirt au bureau en véritable liaison clandestine. Les auteurs montrent que, si le mariage était autrefois un contrat entre deux familles, il est aujourd’hui plus souvent perçu comme l’union de deux âmes. Mais alors qu’Ansari offre de nombreux conseils sur l’art de draguer par SMS et de se créer le meilleur profil, il n’a plus rien à dire lorsqu’il s’agit de se montrer à la hauteur des attentes de l’âme sœur tout en partageant des tâches aussi triviales que faire le ménage et s’occuper des enfants. Klinenberg et lui exposent leur thèse sur l’amour-passion versus l’amour-tendresse : passé les dix-huit premiers mois, la passion décline souvent pour devenir une sorte d’amitié amoureuse. Mais, à part recommander la patience, ils ne donnent guère de conseils sur la façon de négocier cette transition. Puisque Ansari vit lui-même en couple, Modern Romance ne s’aventure pas vraiment sur ce terrain-là (pour sa part, Klinenberg est marié et père de famille, mais peut-être réserve-t-il les fruits de sa propre plongée dans la vie conjugale pour un deuxième volume).

Les experts ont confié aux auteurs que la monogamie était un phénomène relativement récent. Dans les âges des ténèbres qui précédèrent le féminisme, les hommes faisaient des aventures sexuelles leur prérogative, que leurs épouses étaient censées accepter. Le mouvement de libération des femmes a tout changé, déclare le journaliste Dan Savage, qui tient une chronique hebdomadaire sur la sexualité. Mais, au lieu d’ouvrir les aventures extraconjugales aux femmes, la société a pris le parti inverse, en intensifiant la monogamie. Autrement dit, écrit Ansari : « Les hommes sont devenus d’avance jaloux des libertés que s’autoriseraient leurs épouses. »

Un leitmotiv apparaît clairement dans Modern Romance : la nouvelle physionomie du flirt n’est pas simplement liée à l’apparition des iPhones et d’OkCupid, c’est aussi l’héritage du féminisme. « Ce que pense ma copine compte pour moi. C’est une féministe convaincue, a déclaré Ansari à David Letterman dans la très populaire émission de télévision Late Show, en octobre 2014. Cela m’a fait réfléchir à ces questions. Je suis féministe, moi aussi. » Dans le livre, il ne s’exprime pas de manière aussi directe. Mais plusieurs chapitres se terminent par une mise en garde sur la façon dont les forces culturelles et les différences de genre fonctionnent souvent au détriment des femmes. Il est rafraîchissant de lire un livre sur la dynamique du flirt hétérosexuel qui reconnaît, même de manière fugace, que notre comportement est influencé par d’indécrottables attentes quant aux rôles sexuels des uns et des autres. C’est là peut-être l’intérêt de voir une célébrité aborder un tel sujet : même si la vie d’Ansari ne coïncide pas tout à fait avec l’expérience du commun des mortels, nous n’en devrions pas moins remercier un comique célèbre qui a le courage d’inciter ses fans – principalement des hommes – à faire « encore un effort ».

 

Cet article est paru dans Bookforum en juin 2015. Il a été traduit par Laurent Bury.

Russie – L’homme qu’il nous faut

Coprésident du parti nationaliste Grande Patrie et l’un des leaders du Mouvement anti-Maïdan (qui aspire à combattre en Russie les tentatives de soulèvement populaire sur le modèle ukrainien), Nikolaï Starikov est également un écrivain prolifique. Âgé de 45 ans, il a publié quinze ouvrages en moins de dix ans. Entre approximations et détournements de faits historiques, régulièrement dénoncés par la presse, ses écrits revendiquent les apports de Staline au pays ou exposent des thèses conspirationnistes, tel le complot permanent des services secrets britanniques contre la Russie.

Le succès de son dernier ouvrage illustre d’ailleurs le regain d’intérêt du public russe pour les théories du complot, à l’heure où montent les tensions entre la Russie et l’Occident. Il y développe les concepts de « chimie », « physique » et « métaphysique du pouvoir ». « Starikov affirme que Poutine est le leader dont la Russie a aujourd’hui besoin. Car il possède à la fois la physique du pouvoir (le mandat en cours) et la chimie du pouvoir (la confiance du peuple). Voilà pourquoi il aurait réussi à offrir aux Russes un objectif métaphysique (un niveau de vie digne) », écrit Literatournaïa gazeta.

Sciences sous influence

Le site anti-vaccins « initiativecitoyenne » présente une liste effrayante de « complications » dues à la vaccination antigrippale : « réaction allergique fatale » et tutti quanti. La liste est assortie de 98 références en anglais. Ce sont des articles scientifiques publiés dans des revues dites à comité de lecture, autrement dit respectant la procédure de validation par les pairs. Cela en jette, mais la référence à l’autorité de la science est là pour faire illusion. Si le vaccin contre la grippe n’est pas une panacée, il est bien établi qu’il réduit le taux de mortalité chez les plus de 65 ans.

La plus grosse alerte sur le risque des vaccins trouve son origine dans un article publié dans la prestigieuse revue médicale The Lancet en 1998. Signé par treize chercheurs et dûment revu par les pairs, il soutenait que vaccin pour les enfants contre la rougeole, les oreillons et la rubéole faisait courir un risque d’autisme. Le principal auteur de l’étude publia par la suite plusieurs articles dans des revues à comité de lecture, confirmant le risque. En 2004, des journalistes ont révélé que ledit auteur avait reçu 55 000 livres sterling d’un cabinet d’avocats spécialisés dans les procès contre les laboratoires pharmaceutiques. The Lancet a dû finalement récuser l’article d’origine, mais seulement en 2010. L’auteur s’est vu retirer le droit d’exercer la médecine.

Aux Etats-Unis, la FDA (Food and Drug Administration), cédant à la pression d’organisations féministes, vient d’accorder son feu vert à un « Viagra » féminin, dans des conditions plus que douteuses. C’est le résultat d’une quinzaine d’années de lobbying menée par des laboratoires pharmaceutiques et des chercheurs universitaires rémunérés par eux. Ce lobbying s’appuie sur quantité d’articles savants publiés dans des revues scientifiques à comité de lecture. Le premier est paru en 1999, l’année suivant la mise sur le marché du Viagra lui-même. Publié dans l’austère Journal of the American Medical Association (JAMA), signé par trois chercheurs, il affirmait que le « dysfonctionnement sexuel » est encore plus répandu chez les femmes que chez les hommes (« 43% » contre « 31% »). Le beau marché !

A la suite des travaux du Grec John Ioannidis, aujourd’hui à Stanford, le vaste monde des chercheurs en biomédecine a reconnu la tête basse que les trois quarts des publications de leur secteur, dûment revues par les pairs, sont biaisées. Le chiffre auquel Ioannidis est parvenu est même 80%. Les biais vont toujours dans le même sens : exagérer l’ampleur et la valeur des résultats annoncés – jusqu’à inverser la signification des données exploitées . Diverses motivations sont à l’œuvre, qui souvent se conjuguent : intérêt de carrière (« publish or perish »), intérêt financier (soutien d’un groupe industriel, d’une administration, d’un groupe de pression), intérêt intellectuel (publier dans un sens qui conforte ses publications précédentes même si elles sont douteuses), intérêt idéologique (les chercheurs ne sont pas immunisés contre les préférences politiques et les croyances du jour). La fraude en bonne et due forme n’est pas si rare.

Depuis l’été dernier c’est au tour des psychologues d’être sur la sellette. Deux études l’ont établi : les mêmes phénomènes sont à l’œuvre. Selon la dernière, trente-neuf des résultats expérimentaux sur lesquels se fondaient cent articles scientifiques jugés importants n’ont pu être reproduits , et ceux qui ont pu l’être étaient en moyenne gonflés de 50%. Pour Ioannidis, « la proportion des articles publiés en psychologie qui ne sont pas des faux positifs doit être de l’ordre de 25% », donc comparable à ce que l’on voit en biomédecine. Et grâce aux travaux de l’économiste canadien Ross McKitrick, nous savons qu’il en va de même en sciences économiques. Il y a de bonnes raisons de penser que la proportion d’articles biaisés est comparable dans toutes les sciences qui concernent les activités humaines, comme encore les sciences de l’environnement et la climatologie.

Lorsqu’une équipe lyonnaise a récemment annoncé avoir créé des spermatozoïdes en éprouvette, un savant professeur, quelque peu sceptique, a déclaré « Nous attendons avec impatience une publication scientifique validée par les pairs ». Nous le savons aujourd’hui, la validation par les pairs est un mythe.

Olivier Postel-Vinay

Ce texte est paru dans Libération le 7 octobre 2015.

Par-delà gauche et droite

« Lorsqu’on me demande si la coupure entre […] hommes de droite et hommes de gauche a encore un sens, la première idée qui me vient est que l’homme qui pose cette question n’est certainement pas un homme de gauche », écrivait Alain, philosophe de gauche, en 1925. Or, quand on pose la question aux Français d’aujourd’hui, ils sont 73% à répondre que les notions de droite et de gauche ne veulent plus rien dire (Cevipof, 2014). 11 points de plus qu’en 2002. A lire ces résultats d’enquête au pied de la lettre, un quart seulement des Français continuent de penser que les notions de droite et de gauche ont un sens. Mais faut-il les lire au pied de la lettre ? Car cette évolution est à mettre en regard de la défiance croissante à l’égard du monde politique traditionnel : le « dégoût » pour la politique habite désormais 31% des Français (Cevipof 2015), contre 23% quatre ans plus tôt, et 60% affirment n’avoir confiance ni dans la droite ni dans la gauche pour gouverner le pays. Il est donc possible que l’affirmation « les notions de droite et de gauche ne veulent plus rien dire » soit aussi une manière d’exprimer la déception à l’égard des politiciens traditionnels.

Reste que le paysage idéologique se brouille singulièrement. La moitié des sympathisants PS soutient Emmanuel Macron lorsqu’il se dit partisan de supprimer l’emploi à vie pour les fonctionnaires. Un quart des sympathisants PS est hostile au maintien des 35 heures et près de la moitié est favorable à ce que davantage de règles protégeant les salariés ne soient plus garanties par la loi. Quand on voit aussi un Jacques Sapir, économiste censément proche du Front de gauche, appeler dans le Figaro à un « front de libération national » contre l’euro, comprenant le FN ; quand on voit un Michel Onfray continuer à se dire de gauche tout en félicitant Marine Le Pen pour son « soutien aux juifs de France » et en adhérant à la thèse de Huntington sur le « choc des civilisations », on comprend que certains y perdent leur latin.

Il y a des ambiguïtés plus profondes. Ainsi les militants de gauche se disent « progressistes », mais comme le souligne l’Anglo-mauricien Sudhir Hazareesingh dans son livre Ce pays qui aime les idées, une bonne fraction de la droite et de la gauche françaises se retrouve désormais à l’unisson dans une posture « antimoderne », « nostalgique et passéiste ». Ce qui fait encore ressortir davantage des contradictions plus anciennes, comme le conservatisme des syndicats d’enseignants, partie intégrante du « peuple de gauche ». Quant à l’assise sociologique du clivage droite gauche, elle est fortement ébranlée, puisque  50% des ouvriers votent FN.

Et pourtant, il y a de bonnes raisons de douter que  les notions de gauche et de droite soient périmées. Aussi anciennes que la démocratie élective, elles lui sont peut-être consubstantielles. C’est en tout cas le point de vue de la plupart des politologues, des deux côtés de l’Atlantique. Aux Etats-Unis, pays à bien des égards plus «moderne » que la France, on observe même depuis une vingtaine d’année un renforcement de l’opposition entre conservateurs et « libéraux » (la gauche). Ce mouvement dit de « polarisation politique » est spectaculaire. Il y a vingt ans, à en juger par les valeurs qu’ils défendaient, près d’un quart des électeurs républicains étaient plus à gauche que l’électeur démocrate moyen et près de 20% des démocrates étaient plus à droite que l’électeur républicain moyen. Aujourd’hui la proportion dans les deux camps est tombée à 5% ou moins. Les positions se sont donc raidies, autour des valeurs de droite d’un côté, de gauche de l’autre. Ceci alors même que le pays dans son ensemble a évolué légèrement vers la gauche (on le voit sur des sujets comme l’homosexualité ou l’attitude à l’égard des immigrants). Au Congrès les deux blocs sont plus loin l’un de l’autre qu’ils ne l’ont jamais été.

Certes, aux Etats-Unis comme en France, beaucoup d’électeurs penchent à gauche sur certains sujets et à droite sur d’autres, ou n’ont pas d’opinion. A vrai dire, c’est même la grande majorité. A peine plus du quart des Américains sont considérés comme étant solidement ancrés à droite ou solidement ancrés à gauche. Mais globalement le clivage gauche droite est plus net que jamais.

Ces paradoxes tiennent en partie au fait que les valeurs de la gauche et de la droite évoluent dans le temps et l’espace, et peut-être plus vite aujourd’hui qu’hier, en raison de la rapidité des mutations en cours. Ils n’éliminent pas le phénomène de base : dans les démocraties, la plupart des gens se reconnaissent plus volontiers soit dans les valeurs attribuées à la droite, soit dans les valeurs attribuées à la gauche. Pour des raisons qui peuvent tenir à leur environnement ou à ce que Montaigne appelait la « complexion » – le plus souvent aux deux. Même si une majorité pense pouvoir affirmer le contraire, la coupure entre les hommes de droite et les hommes de gauche a donc toujours un sens.

Olivier Postel-Vinay

Ce texte est paru dans Libération le 30 septembre 2015.

Tous des psychopathes ?

Hafez Al-Assad ? « Un psychopathe doté d’une double personnalité », déclarait le Libanais Walid Joumblatt en 2013. Il qualifie aussi son frère Bachar de « tueur psychopathe ». Syrianfacts, « site de sensibilisation à la révolution syrienne », présente de même la dictature des Assad comme « un régime de psychopathes », et affirme : « Il est possible de diagnostiquer la psychopathie, au sens clinique du terme,  pour les membres du régime assadien, à tous les niveaux ». Le site évoque « le manque total d’empathie » pour les victimes et l’absence de remords.

« Ça rappelle un peu l’Allemagne nazie », dit aussi Joumblatt. Hitler a souvent été présenté comme un psychopathe. C’était d’ailleurs le diagnostic fait par le psychiatre Edmund Forster qui l’avait examiné lors de son hospitalisation après une attaque au gaz en 1918 : « un psychopathe avec des symptômes d’hystérie ». Pas mal vu, dirait-on avec le recul du temps.

Mais qu’est-ce donc qu’un psychopathe ? Le sens du mot a évolué, et aujourd’hui se perd dans les sables de la nosographie psychiatrique. Il n’y a pas d’entrée « psychopathe » dans le fameux DSM, le manuel de la psychiatrie américaine. Ni dans celui de l’OMS. Aujourd’hui, si psychopathie il y a, elle est à rechercher dans les sous-catégories d’un syndrome beaucoup plus vaste, appelé « trouble de la personnalité antisociale » par le DMS, « trouble de la personnalité dyssociale » par l’OMS. Un trouble fourre-tout, une sorte de poubelle où les psychiatres jettent quantité de syndromes difficiles à classer.

C’est d’ailleurs leur problème depuis l’origine. Quand le terme est apparu, au début du XIXè siècle, il désignait une forme de « dépravation morale » ou d’  « insanité morale » rencontrée chez des gens par ailleurs d’allure tout à fait normale. Mr Jekyll et Mr Hyde, si l’on veut. On retrouve ce paradoxe chez beaucoup de tueurs en série, souvent présentés comme le prototype du psychopathe. Derrick Todd Lee, qui a violé et tué une brochette de femmes en Louisiane, organisait des barbecues, animait un groupe d’étude de la Bible était jugé sympathique, voire charmant. La seconde épouse de Guillaume II s’enticha du « sympathique monsieur Hitler ». Lequel savait en effet se montrer délicieux et l’était sans doute parfois sans se forcer, notamment quand il était reçu dans la famille de ses amis. « Il était tout à fait touchant avec les petits », se souvient Winifred Wagner. Bachar Al-Assad a pu être décrit comme « charmant, très à l’aise ». Et aussi (par sa belle-sœur) « très intelligent ». Comme certains tueurs en série, au QI de 140.

Selon les criminologues américains Jack Levin et Alan Fox, la principale caractéristique du psychopathe est en réalité un trait partagé par chacun de nous, mais exacerbé. C’est la faculté de compartimenter l’univers moral. Comme le soldat à la guerre, ou le jihadiste, qui déshumanise son adversaire, le psychopathe « construit au moins deux catégories d’être humains : son entourage familial et amical, et les individus avec lesquels ils n’a aucun lien et dont il peut faire ses victimes ». Le psychiatre Robert Jay Lifton a analysé cette faculté chez les médecins nazis ayant mené des expériences dans les camps de concentration. Ils ont développé deux « moi » séparés, l’un dans le camp et l’autre dans leur famille. Leur premier moi leur permettait d’évacuer tout risque de ressentir de la culpabilité et de continuer de se considérer comme des gens respectables.

Mais Jack Levin et Alan Fox remettent en cause l’idée que le psychopathe ne ressent pas d’empathie pour ses victimes. Chez le tueur en série, la préparation du meurtre exige souvent « une forte empathie cognitive » et , du moins quand le but est sexuel, la jouissance est d’autant plus vive que l’empathie est grande. En revanche, oui, comme l’illustra entre autres le cas Eichmann, le psychopathe n’éprouve jamais de remords.

Nous sommes tous capables, au moins dans une certaine mesure, de compartimenter notre univers moral. Nous sommes donc tous un peu psychopathes. Mais une frange significative de la population l’est nettement plus que la moyenne. Le criminologue Robert Hare évalue à au moins 1% le pourcentage de « psychopathes infracliniques », où l’on retrouve pêle-mêle des séducteurs cyniques, des traders sans scrupules et des séropositifs qui ne protègent pas leurs rapports. Curieusement, la psychopathie clinique, dont relèvent indubitablement les frères Assad, n’est pas considérée comme une maladie mentale.

Olivier Postel-Vinay

Ce texte est paru dans Libération le 23 septembre 2015.

Mauvaises graisses et illusions collectives

Faut-il écouter son médecin ? Selon la Fédération française de cardiologie, « le foie, organe essentiel, est extrêmement sensible aux mauvaises graisses contenues dans ce que nous mangeons, qui le poussent à fabriquer plus de cholestérol que nécessaire et qui diminuent ses capacités à l’éliminer. Ces mauvaises graisses, ou graisses saturées, se trouvent dans tous les produits de type laits entiers (fromages > 45% de matière grasse, crème fraîche entière), dans les viandes grasses (travers de porc, épaule d’agneau, côte de bœuf…), dans les abats (cervelle, rognons, foie) qui sont riches en cholestérol, toutes les graisses animales et charcuteries grasses (gras de la viande, du jambon, du saucisson, dans les rillettes, boudin, andouillette, saucisse etc.), dans les pâtisseries, les gâteaux apéritifs, les barres chocolatées et dans les plats industriels cuisinés quand ils apportent plus de 10 g de lipides par portion ». Voilà la doxa, serinée par tous les cardiologues depuis des décennies.

Et puis voilà autre chose. « La consommation de graisses saturées n’est pas associée à la mortalité, à la maladie cardiovasculaire, à la maladie coronaire, à l’infarctus ni au diabète ». C’est la conclusion d’une méta-analyse publiée cet été dans le British Medical Journal. Trois mois plus tôt, la très officielle Académie américaine de nutrition et de diététique félicitait l’organisme chargé de publier les recommandations alimentaires d’être en train de virer sa cuti et d’enlever le cholestérol et les graisses saturées des aliments à risque, « vu le manque de preuve d’un effet sur la maladie cardiovasculaire ». Kim Allan Williams, président de l’American College of Cardiology, mange son chapeau : «Le LDL [le « mauvais » cholestérol] est peut être ou peut-être pas corrélé à des effets cardiovasculaires », a-t-il déclaré sur Reuters. Peut-être ou peut-être pas !

C’est un formidable dogme qui se voit ébranlé, l’un des plus puissants consensus scientifiques de ces dernières décennies. Non, il n’y a aucun lien entre l’absorption de graisses saturées et la maladie cardiaque. Ni, incidemment, avec l’absorption de sel. Ce sont là des mythes scientifiques, des illusions collectives d’experts. Comme l’ont montré de nombreuses études et plusieurs livres des deux côtés de l’Atlantique, la double fiction de l’effet des graisses saturées et du mauvais cholestérol s’est construite sur une cathédrale d’études biaisées qui ont été prises pour argent comptant, ont fait la fortune des industries pharmaceutiques et agroalimentaires et poussé la carrière des ténors de la cardiologie. Cette réalité est connue depuis longtemps mais a fait l’objet jusqu’à présent d’une véritable omerta, tant les intérêts en jeu sont considérables. Les connaisseurs aiment bien citer le Dr George Mann, qui a dirigé la plus célèbre des études épidémiologiques américaines, l’étude de Framingham, présentée dans les cours de médecine comme la référence à l’appui de la doxa : « L’idée que les graisses saturées et le cholestérol causent la maladie cardiovasculaire est la plus grande tromperie scientifique de notre temps ». C’était en 1977…

C’est cette situation qui explique la colère et la mise à l’index du professeur Philippe Even, qui vient de sortir un nouveau livre accusant l’establishment médical. Even est un sanguin, un passionné, un solitaire aussi, et la colère est parfois mauvaise conseillère. Mais sur l’essentiel du dossier, il a raison, et vaut d’être lu et écouté. De même que le cardiologue Michel de Lorgeril, qui lui aussi publie un nouveau livre.

Ceux qui souhaitent sortir de ce débat crispé et prendre de la hauteur peuvent lire le blog d’un médecin écossais, Malcolm Kendrick, qui avait déjà publié un excellent chapitre sur le sujet dans un livre collectif publié en 2006 en Angleterre, Panic Nation. Un livre qui vaudrait d’être mis entre toutes les mains à l’heure de l’hystérie sur le bio, les OGM ou le changement climatique.

Mais sur la genèse et l’histoire du mythe de l’effet des graisses saturées sur la santé cardiaque, le livre de référence est désormais celui de la journaliste américaine Nina Teicholz, The Big Fat Surprise. Publiée en 2014, cette enquête minutieuse de près de 500 pages, dont cent pages de notes et citations, explique comment est née, s’est développée et soudée pour finalement se scléroser la pensée médicale et scientifique sur le sujet. Un magnifique exemple d’illusion collective fondée sur la science. Un cas d’école.

Olivier Postel-Vinay

Ce texte est paru dans Libération le 16 septembre 2015.