Shlimazl

« Le jour où mon ami Olivier a suggéré que shlimazl manquait à notre langue pour désigner le malchanceux récurrent, le mot “guignard” a aussitôt sauté du dictionnaire pour protester avec la dernière virulence : “Je suis certes vieilli mais pas encore enterré ! Je connais très bien shlimazl, c’est mon cousin ashkénaze, je l’aime beaucoup mais pas question de lui céder ma place!”

Les adjectifs “infortuné” et “malchanceux” se sont alors mêlés à la conversation pour s’associer à la protestation de “guignard” : “Collez-nous un article – défini ou indéfini – et nous devenons aussitôt un shlimazl !  »

 

D. P.

Shlimazl, mot yiddish qui désigne une personne qui joue de malchance, un peu par sa faute.

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Existe-il dans une langue un mot désignant une nonchalance et une aisance étudiées, à même de dissimuler effort, sentiments et intentions ?

 

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L’autisme et la science

Dans notre dossier sur l’autisme, nous avions choisi un remarquable article du sociologue et historien des sciences Ian Hacking (« Un trouble aux mille visages »). Hacking reprenait à son compte une donnée considérée comme incontestable : c’est l’Américain Leo Kanner « qui a établi le premier, en 1943, le diagnostic de l’autisme infantile ». Il décrivait brièvement son itinéraire : c’était « un Juif galicien, donc un Autrichien, formé à Berlin. À l’époque troublée des débuts de la république de Weimar, il partit exercer dans les campagnes du Dakota du Sud. Après quoi il gagna la côte Est et trouva son bonheur à l’université Johns Hopkins de Baltimore, où il fonda la première clinique de psychiatrie infantile des États-Unis. Kanner a écrit le premier manuel sur le sujet en anglais, dont les éditions successives, d’épais volumes, font référence […]. Au début, l’autisme était associé à la schizophrénie infantile. C’est en 1979 que les deux pathologies ont été dissociées […]. Certains chercheurs y reviennent aujourd’hui, parce que nous nous demandons si la schizophrénie est bien une pathologie unique ».

Cette question, Ian Hacking la posait sur l’autisme lui-même et rappelait les travaux du Viennois Hans Asperger – lequel a publié son premier article sur le sujet un an après Kanner, en 1944. « Qu’en est-il d’Asperger ? écrivait Hacking. Il jouissait d’une forte notoriété dans l’Allemagne de l’après-guerre et ses travaux étaient renommés en Union soviétique. Mais il resta inconnu dans le monde anglophone, jusqu’à ce que la Britannique Lorna Wing introduise ses idées dans les années 1960. Le syndrome d’Asperger désigne aujourd’hui un autisme de haut niveau, avec les déficits sociaux habituels et l’obsession de l’ordre, un attachement non moins obsessionnel au sens littéral des mots, une incapacité à feindre et à imaginer, mais pas ou peu de difficulté dans l’apprentissage du langage. »

Une enquête du journaliste américain Steve Silberman oblige à réécrire l’histoire. Kanner, sans le dire, s’est en fait directement inspiré des travaux d’Asperger, dont il avait recruté deux assistants, des Juifs qu’il avait aidés à fuir l’Allemagne nazie. C’est bien Asperger qui a le premier fait le diagnostic de l’autisme. Mais de manière fort différente. Kanner avait concentré son attention sur un petit groupe d’autistes profonds, qu’il considérait comme psychotiques (d’où l’association avec la schizophrénie). Asperger, lui, avait repéré le syndrome chez quelque 200 enfants et y voyait un continuum : à un bout les autistes profonds, à l’autre ces autistes dits de haut niveau dont on sait aujourd’hui que certains sont devenus de grands scientifiques. Autrement dit, il décrivait déjà ce qu’on est à présent convenu d’appeler le « spectre autistique ». Une notion tellement reconnue que dans sa dernière édition, le DSM (manuel de l’Association américaine de psychiatrie) a paradoxalement supprimé le syndrome dit d’Asperger pour ne retenir que la notion de spectre.

La façon dont Kanner a occulté et transformé l’héritage d’Asperger, de douze ans son cadet, a eu des conséquences profondes. Comme le rappelle Ian Hacking dans son article, c’est en effet à Kanner que l’on doit la notion la « mère frigidaire », censée être la cause du mal. C’est sur ses travaux que s’est appuyé Bruno Bettelheim, « dont La Forteresse vide, publié en 1967, a scellé l’idée que l’autisme devait être soigné par la psychanalyse ». Une idée qui a fait des ravages.

Le DSM 5 apporte la doxa du jour. « Représentant 38 000 médecins “leaders” en santé mentale », comme le proclame le site de l’association, il pose donc, sans le savoir, qu’Asperger avait raison contre Kanner. Mais relisons Hacking : « Nous parlons de “spectre autistique”, ce qui n’est pas tout à fait juste, parce qu’un spectre ne comporte qu’une dimension. Or l’autisme en possède au moins trois : un déficit au niveau du langage, un déficit social et une obsession de l’ordre. Mieux vaudrait donc parler d’un espace autistique. La question est : tous les individus que nous plaçons dans cet espace de symptômes relèvent-ils du même espace neurobiologique ? Ou bien serait-il plus prudent de parler d’un groupe des autismes, sans impliquer que ce sont les variations d’un même phénomène, en termes de causalité ? ». Pour le DSM 6 ?

 

 

Plaidoyer pour les biographies d’écrivains

De Sainte-Beuve, la postérité a retenu surtout la méthode critique : « ne pas séparer l’homme [l’écrivain] de l’œuvre » ; et se poser à son propos « un certain nombre de questions : Que pensait-t-il de la religion ?… Comment se comportait-t-il sur l’article des femmes, de l’argent ? Quel était son vice ou son faible ? » Autrement dit, le critique doit emprunter les lunettes du biographe.

Un postulat que la postérité dénoncera vigoureusement. Proust protestera que Sainte-Beuve ne semble pas avoir compris « ce qu’il y a de particulier dans l’inspiration et le travail littéraire, [ni] ce qui le différencie entièrement des occupations des autres hommes et des autres occupations de l’écrivain » ; et il signalera cruellement les colossaux « ratages » de Sainte-Beuve, notamment Stendhal (« ses romans sont franchement détestables »), et Baudelaire, auquel il ne consacrera pas une seule vraie critique. Roland Barthes enfoncera encore le clou : pour lui « l’auteur est mort », et sa vie matérielle n’est qu’un épiphénomène.

Mais le public moderne, quant à lui, est bien plus sur la ligne Sainte-Beuve, à en juger par le succès continu des biographies littéraires. Par exemple, le nombre prodigieux des écrits sur Rimbaud – « un genre littéraire en soi », disait Jean Paulhan – ou la liste que publie de temps à autre le New York Times des meilleures « biographies d’écrivains ». On pourrait aller jusqu’à dire que, dans bien des cas, leur vie est bien mieux lue et connue que leur œuvre. Et peut être plus amusante.

Curieusement, Sainte-Beuve lui-même a pourtant fait en sorte qu’on ne puisse lui appliquer sa fameuse méthode : il n’a pas laissé de Mémoires, prétendument pour ne pas, écrit-il avec une vraie fausse modestie, « diminuer les choses (y compris les personnes) qu’il a vues, et dont lui-même est heureux et honoré de faire partie ». Il est vrai que sa vie ne fut guère spectaculaire, hormis un adultère fameux (Mme Hugo), quelques palinodies politiques et d’obscures amours ancillaires.

Néanmoins, peu avant de mourir en 1869, mettant à profit les loisirs forcés imposés par le siège de Paris, il a laissé un petit ouvrage intitulé Cahiers, un recueil de notes prises au fil des années et d’aphorismes plutôt méchants. On n’y apprend pas grand-chose sur la personnalité même du critique (« Je suis délicat de santé, de nerfs ; raffiné en goûts littéraires et en mœurs sociales ; je suis assis depuis des années, et mes habitudes sont en contradiction avec mes instincts »). On y devine néanmoins une défiance à l’égard de la vie et des gens (« memnas apistein » – en grec, souviens-toi de te méfier), un point de vue un peu crépusculaire sur l’existence (« Une des plus belles satisfactions de l’homme, c’est quand la femme qu’il a passionnément désirée et qui s’est refusée opiniâtrement à lui cesse d’être belle »), et un pessimisme chevillé au corps (« J’ai le deuil de la civilisation que je sens périr »).

En revanche, ce que l’on découvre page après page, c’est le fonctionnement intérieur, la justification morale plus encore que technique de son labeur critique. « Les hommes pour la plupart ne savent par eux-mêmes quel jugement porter ; ils ont besoin d’une marque extérieure qui les rassure. » Mieux encore, le critique se doit d’éclairer non seulement les lecteurs, mais l’auteur lui-même : « Dans la manière dont je présentais mes amis poètes au public, je tâchais de leur insinuer le vrai sens où ils devraient se prendre eux-mêmes, se diriger pour assurer à leur talent le plein succès. » Mais quant à l’exercice de la méthode même, et ses conclusions pratiques – doit-on lire ou non tel livre ? –, on n’en apprendra guère plus ; en réalité, toute critique est subjective – tout cela se résume à une affaire de « goût ». Il faut savoir faire preuve d’ouverture d’esprit (« faire place en nous pour un certain contraire »), et surtout laisser parler « l’ennui, cette sentinelle vigilante du goût ». Sainte-Beuve est aussi secret sur l’exercice de son art que sur les détails de sa vie privée.

À lire au lit (mais sur papier)

Les livres et le sommeil ont partie liée – soit que leur lecture, ennuyeuse, fasse dormir ; soit, au contraire, qu’elle arrache le lecteur au juste repos nocturne. Haruki Murakami, dans sa nouvelle Sommeil, décrit ainsi une sage épouse de dentiste que l’insomnie conduit à se plonger et se replonger dans les troubles d’Anna Karénine, jusqu’à, semble-t-il, s’y perdre.

Comme Murakami, bien des écrivains se sont penchés sur le monde étrange du sommeil. Dans L’Astrée, l’ancêtre français du roman-fleuve, il est l’un des protagonistes de l’intrigue, puisque c’est à travers lui que les personnages se révèlent à eux-mêmes, et au lecteur. Et Proust, l’insomniaque, analyse si précisément le sommeil et ses phases que les spécialistes modernes lui tirent leur chapeau.

Facile de voir ce qui stimule là l’imagination du romancier. Non seulement le sommeil est « le frère jumeau de la mort », comme disait Homère, mais il permet d’avoir deux personnages pour le prix d’un : « Socrate endormi et Socrate éveillé ne sont pas la même personne… Ils ne partagent pas la même conscience », postulait John Locke (1). Exemple extrême : dans La Femme et le Paysage, Stefan Zweig décrit comment, par une nuit d’orage, le narrateur recueille dans sa chambre une jeune fille somnambule dont on ne saura rien, sinon qu’au réveil ce ne sera plus une jeune fille. Mais du sommeil procèdent surtout les rêves, matériau littéraire voire, pour les surréalistes, littérature tout court (ici, impossible de ne pas citer le mot de Jean Cocteau : « Les rêves sont la littérature du sommeil »). Mais les romantiques – Nodier, Nerval – avaient déjà compris quel formidable gisement constituaient leurs rêves, qu’ils enregistraient consciencieusement, chaque matin, dans un « nocturnal ».

La modernité pourrait-elle venir rompre le lien entre sommeil et littérature, comme elle en a rompu tant d’autres ? (2) Le capitalisme est déjà, on le sait, l’ennemi déclaré du sommeil, temps perdu pour le PNB ; et son tempo implacable n’encourage guère ni la production ni la consommation de littérature. André Breton proposait d’ailleurs d’utiliser le rêve pour éveiller le désir de « balayer le monde capitaliste ». Aujourd’hui, c’est au tour d’Internet d’amputer davantage notre temps de sommeil et de rêve. Non seulement le Web ne dort jamais (sauf dans les régions les plus pauvres du globe), mais la lecture sur écran est néfaste en soi : leur lumière bleutée perturbe la fabrication de mélatonine et favorise l’insomnie. (3)

 

Une bien belle enfance au Sri Lanka

En cette année 1979, l’impasse Sal Mal Lane, à Colombo, est un Sri Lanka miniature : y cohabitent des Cinghalais, des Tamouls et des descendants de colons européens, des pauvres comme des membres de la classe moyenne aisée, des jeunes et des vieux. La famille Herath, avec ses quatre enfants, vit au cœur de ce petit monde hétéroclite. Nous sommes dans les dernières années de paix avant plus de deux décennies de guerre civile. « Pendant trois cents pages, il se passe peu de choses, et elles se passent magnifiquement », écrit Kathleen Byrne dans le Globe and Mail. « Ru Freeman est originaire du Sri Lanka et vit désormais à Philadelphie, mais il y a quelque chose de très russe dans son livre – dans cette évocation incarnée de la vie familiale, de la vie des enfants en particulier, qui nous hypnotise. » Mais la guerre finira par fissurer la cohabitation harmonieuse des habitants de la ruelle, démentant les belles assurances de Mme Herath : « La guerre, c’est pour les soldats. Nous n’avons pas à nous inquiéter. Nous ne faisons que vivre nos vies. »

Un polar à réalité augmentée

Dieu créa le monde en sept jours et Marisha Pessl écrivit le sien en sept cents pages. Une genèse longue mais délicieuse à laquelle la romancière nous convie en livrant avec son thriller le making of de celui-ci. Quitte à provoquer, constate Janet Maslin, du New York Times, « ce soupçon qui taraude en parcourant Intérieur nuit : qu’il s’agit d’un livre plus excitant à écrire qu’à lire ».

L’écriture de polar est sans doute depuis toujours l’une des plus propices à la création d’univers entiers (Agatha Christie était la première à avouer rédiger les CV détaillés de tous ses personnages avant de mettre au point son crime). Mais cette ambition prend ici presque le pas sur l’intrigue elle-même ; entre les pages se mêlent des fac-similés de rapports de police, de rubriques nécrologiques, de photos. Et Pessl ne s’arrête pas là, puisqu’une application permet au lecteur de glaner des indices supplémentaires sur la mort de la jeune Ashley Cordova, retrouvée dans un entrepôt abandonné de Chinatown.

Si, après avoir flirté avec le cinéma, Pessl dit être revenue au roman pour la totale liberté qu’il offre, elle empiète au passage sur celle du lecteur : ne fantasmez pas sur la beauté d’Ashley, Pessl a déjà choisi pour vous à quoi devait ressembler celle-ci en engageant et faisant poser une actrice dans son livre. Exaspérant ? Peut-être. Reste qu’« il est difficile de lever les yeux au ciel tant ils sont scotchés à la page », observe Mark O’Connell dans Slate.

La prise de Rome

Le sac de Rome par les troupes d’Alaric en 410 a marqué les mémoires. Il ne fut pourtant ni le seul, ni même le premier. Huit siècles plus tôt, le Gaulois Brennus s’était temporairement emparé de la cité – et il aurait énoncé à cette occasion le fameux « Vae victis » (« Malheur aux vaincus »). Plus tard, au Ve siècle, d’autres pillages suivirent. Mais celui de 410 eut une répercussion particulière : « Alors que d’un point de vue événementiel il peut être considéré comme marginal, du point de vue symbolique il marqua la fin d’un monde millénaire fondé sur l’hégémonie et la domination universelle de l’Urbs », résume Luigi Russo dans la revue universitaire Storicamente. Dans une lettre célèbre, saint Jérôme écrivit : « La voilà prise, la cité qui a conquis le monde entier. » L’intérêt de l’ouvrage qu’Umberto Roberto consacre à ces événements est qu’il les reconstitue non seulement dans leur dimension factuelle, mais aussi à travers le regard des contemporains. Il rend compte « des ombres et des lumières d’un monde complexe, dur, violent », note Russo.

Le procureur contre les nazis

Hitler avait promis « qu’il s’imposerait par des moyens légaux et gouvernerait ensuite par des moyens légaux », rappelle Richard J. Evans dans le Guardian. Lorsque – de guerre lasse – le vieux président Hindenburg consent enfin à le nommer chancelier en janvier 1933, le dictateur commence donc par se montrer légaliste. Et, pendant quelques mois, Hitler laisse libre cours à la justice allemande. Une justice très sourcilleuse vis-à-vis des abus du pouvoir politique, car marquée, écrit l’auteur, par « le printemps terrible de 1919, durant lequel le système judiciaire a vacillé […] plongeant l’Allemagne dans un bain de sang ». (Au printemps 1919, le gouvernement allemand avait envoyé la troupe pour réprimer des grèves massives dans la Ruhr.)

Ce souci des apparences ne durera pas, et la justice va bientôt céder le pas à la force. Le théâtre de l’affrontement fondateur est une usine désaffectée dans un joli petit village bavarois proche de Munich : Dachau. Dès le printemps 1933, Joseph Hartinger, substitut du procureur de Bavière à Munich, décide d’ouvrir une enquête criminelle à la suite de quatre décès suspects : les victimes – juives, communistes, ou les deux à la fois – ont été tuées lors d’une prétendue tentative d’évasion.

La justice bavaroise n’est pas foncièrement libérale, mais elle a déjà eu maille à partir avec Adolf Hitler, qu’elle a envoyé en prison après sa tentative de coup d’État en 1923. Quant à la police de Munich, elle a infiltré le parti nazi pendant sa période de gestation et elle entretient une solide méfiance vis-à-vis des SA et des SS. Cela commence donc comme une enquête normale dans un pays normal.

Mais les choses se gâtent quand les nazis s’emparent en avril 1933 du gouvernement de Bavière : Hans Frank, l’avocat du parti, devient ministre de la Justice ; et le camp de « détention de protection » de Dachau est confié aux SS pour qu’ils y peaufinent leurs méthodes. La police bavaroise y est interdite de séjour, tandis que s’y multiplient les « tentatives d’évasion »…

Hindenburg, encore président de ce qui est encore une république, proteste en vain contre le sort réservé aux anciens combattants juifs, puis lâche prise. L’opinion internationale proteste (la statue d’Hitler au musée de Mme Tussaud à Londres est badigeonnée de sang). Mais, comme le résume l’auteur, les nazis « ne sont plus des intrus dans le système : ils sont devenus le système ». Le travail du substitut Hartinger est évidemment suspendu. Muté, le magistrat disparaît de la scène juridique.

Mais pas pour toujours. En 1947, l’infructueux dossier d’inculpation des SS de Dachau ressurgit miraculeusement. Confiée au major Warren Farr, l’un des procureurs du tribunal de Nuremberg, l’enquête avortée de 1933 connaîtra une spectaculaire résurrection. C’est elle qui permettra en effet de fonder juridiquement la notion de la responsabilité collective des SS, en confirmant, écrit l’auteur, « que l’engagement dans la SS était volontaire, et que la terreur faisait partie intégrante de sa mission ».

La barbarie des golden boys

« Personne n’a encore parlé de façon si concise et envoûtante de la crise », estime Anja Hirsch dans le Zeit. En cent vingt-cinq pages, le jeune auteur suisse Jonas Lüscher met en scène des banquiers londoniens réunis dans un hôtel de luxe au cœur du désert tunisien. Ils fêtent dans une débauche d’alcool et d’argent le mariage de l’un d’entre eux quand, soudain, la nouvelle tombe : la Grande-Bretagne a fait faillite. Ruinés, les golden-boys perdent toute retenue. Nul n’échappera à leur folie destructrice. « Les garde-fous qui empêchent une société de sombrer dans la barbarie sont fragiles », commente le Frankfurter Allgemeine Zeitung, précisant que ce « roman fascinant se déroule certes dans un avenir proche, mais raconte d’une façon merveilleusement démodée la démesure du capitalisme et d’un krach financier, sans jamais donner de leçon ». Les événements sont racontés par un certain Preising, la cinquantaine, héritier d’un empire industriel suisse, pendant sa promenade quotidienne dans la maison de repos où il a été interné après être revenu de ce printemps des barbares.

L’héritage pour tous

« Le parrain des études sur l’inégalité ». C’est ainsi que les journaux surnomment outre-Manche l’économiste Anthony Atkinson. Avec l’Américain Simon Kuznets, ce professeur de la London School of Economics a été le premier à étudier l’évolution sur le long terme des écarts de revenus et de patrimoines. Un rôle pionnier auquel le Français Thomas Piketty (qui a travaillé avec Atkinson) a rendu un hommage appuyé dans la New York Review of Books. L’auteur du Capital au XXIe siècle souligne l’engagement de son mentor : en plus d’une description fine du creusement des inégalités au Royaume-Uni, son dernier livre contient une liste de quinze mesures précises et chiffrées, qu’Atkinson invite les partis à intégrer dans leur programme.

L’idée d’un « héritage pour tous » a particulièrement intéressé Piketty. L’opération consisterait à verser à chaque citoyen fêtant ses 18 ans un capital intégralement financé grâce aux droits de succession. En maintenant le taux d’imposition actuel au Royaume-Uni, cette dotation pourrait s’élever selon Atkinson à 5 000 livres, soit un peu plus de 7 000 euros par jeune adulte. Une somme deux fois supérieure serait possible si le gouvernement décidait de rendre les droits de succession plus progressifs, comme le souhaite Atkinson. Pour Piketty, la proposition a le mérite d’expliciter l’effet correcteur de l’impôt : « En liant directement les droits de succession à la somme allouée à chacun, on peut espérer changer les termes du débat démocratique sur le sujet », écrit-il.