De Sainte-Beuve, la postérité a retenu surtout la méthode critique : « ne pas séparer l’homme [l’écrivain] de l’œuvre » ; et se poser à son propos « un certain nombre de questions : Que pensait-t-il de la religion ?… Comment se comportait-t-il sur l’article des femmes, de l’argent ? Quel était son vice ou son faible ? » Autrement dit, le critique doit emprunter les lunettes du biographe.
Un postulat que la postérité dénoncera vigoureusement. Proust protestera que Sainte-Beuve ne semble pas avoir compris « ce qu’il y a de particulier dans l’inspiration et le travail littéraire, [ni] ce qui le différencie entièrement des occupations des autres hommes et des autres occupations de l’écrivain » ; et il signalera cruellement les colossaux « ratages » de Sainte-Beuve, notamment Stendhal (« ses romans sont franchement détestables »), et Baudelaire, auquel il ne consacrera pas une seule vraie critique. Roland Barthes enfoncera encore le clou : pour lui « l’auteur est mort », et sa vie matérielle n’est qu’un épiphénomène.
Mais le public moderne, quant à lui, est bien plus sur la ligne Sainte-Beuve, à en juger par le succès continu des biographies littéraires. Par exemple, le nombre prodigieux des écrits sur Rimbaud – « un genre littéraire en soi », disait Jean Paulhan – ou la liste que publie de temps à autre le New York Times des meilleures « biographies d’écrivains ». On pourrait aller jusqu’à dire que, dans bien des cas, leur vie est bien mieux lue et connue que leur œuvre. Et peut être plus amusante.
Curieusement, Sainte-Beuve lui-même a pourtant fait en sorte qu’on ne puisse lui appliquer sa fameuse méthode : il n’a pas laissé de Mémoires, prétendument pour ne pas, écrit-il avec une vraie fausse modestie, « diminuer les choses (y compris les personnes) qu’il a vues, et dont lui-même est heureux et honoré de faire partie ». Il est vrai que sa vie ne fut guère spectaculaire, hormis un adultère fameux (Mme Hugo), quelques palinodies politiques et d’obscures amours ancillaires.
Néanmoins, peu avant de mourir en 1869, mettant à profit les loisirs forcés imposés par le siège de Paris, il a laissé un petit ouvrage intitulé Cahiers, un recueil de notes prises au fil des années et d’aphorismes plutôt méchants. On n’y apprend pas grand-chose sur la personnalité même du critique (« Je suis délicat de santé, de nerfs ; raffiné en goûts littéraires et en mœurs sociales ; je suis assis depuis des années, et mes habitudes sont en contradiction avec mes instincts »). On y devine néanmoins une défiance à l’égard de la vie et des gens (« memnas apistein » – en grec, souviens-toi de te méfier), un point de vue un peu crépusculaire sur l’existence (« Une des plus belles satisfactions de l’homme, c’est quand la femme qu’il a passionnément désirée et qui s’est refusée opiniâtrement à lui cesse d’être belle »), et un pessimisme chevillé au corps (« J’ai le deuil de la civilisation que je sens périr »).
En revanche, ce que l’on découvre page après page, c’est le fonctionnement intérieur, la justification morale plus encore que technique de son labeur critique. « Les hommes pour la plupart ne savent par eux-mêmes quel jugement porter ; ils ont besoin d’une marque extérieure qui les rassure. » Mieux encore, le critique se doit d’éclairer non seulement les lecteurs, mais l’auteur lui-même : « Dans la manière dont je présentais mes amis poètes au public, je tâchais de leur insinuer le vrai sens où ils devraient se prendre eux-mêmes, se diriger pour assurer à leur talent le plein succès. » Mais quant à l’exercice de la méthode même, et ses conclusions pratiques – doit-on lire ou non tel livre ? –, on n’en apprendra guère plus ; en réalité, toute critique est subjective – tout cela se résume à une affaire de « goût ». Il faut savoir faire preuve d’ouverture d’esprit (« faire place en nous pour un certain contraire »), et surtout laisser parler « l’ennui, cette sentinelle vigilante du goût ». Sainte-Beuve est aussi secret sur l’exercice de son art que sur les détails de sa vie privée.