À l’époque romaine, Athènes conservait jalousement le vaisseau de Thésée, dans lequel le héros mythique était rentré en Crète après avoir vaincu le Minotaure. À mesure que son bois antique se détériorait, on le remplaçait par morceaux. Aussi, rapporte Plutarque dans sa Vie de Thésée, cette relique servait d’exemple aux philosophes « dans leurs disputes touchant les choses qui s’augmentent, à savoir si elles demeurent unes ou si elles se font autres, […] les uns maintenaient que c’était un même vaisseau, les autres, au contraire, soutenaient que non ». (1) Le navire visible change, à mesure que ses pièces de bois sont changées ; et pourtant il reste le même, si chaque pièce est identique à la précédente, et si la forme d’ensemble demeure intangible. Tel est le paradoxe de la conservation selon le modèle « oriental », dont le temple d’Ise, au Japon, offre un parfait témoignage : depuis le VIIe siècle au moins, il est rituellement démoli et reconstruit tel quel tous les vingt ans, une seule colonne de l’édifice antérieur (jamais la même) étant sauvegardée chaque fois. « Le plus ancien temple du Japon, n’a jamais plus de vingt ans », commente Robert Singer, dont le guide accompagna ma visite voilà bien des années. Un même socle accueille le temple en fonction et, à deux pas de là, l’espace vide qui recevra son successeur : expression limpide d’un équilibre entre le plein et le vide, entre continuité et discontinuité, qui reflète la conception shintoïste du perpétuel renouvellement de la nature et des hommes, mais qui a également pour but de transmettre les techniques de construction d’une génération à l’autre (le temple actuel date de 2013 et sera remplacé en 2033). Dans la culture japonaise (c’est aussi le cas en Chine et en Inde), l’authenticité de l’objet ou du bâtiment dépend moins de leur matière que de leur vérité formelle.
On trouve un paradoxe similaire dans le Traité sur la nature humaine, où David Hume compare l’identité personnelle à « une église de brique, tombée en ruine, et que ses paroissiens ont rebâtie en pierre, conformément à l’architecture moderne. Ni la forme ni les matériaux ne sont les mêmes, et les deux églises n’ont plus rien en commun, sinon leur relation avec les habitants de la paroisse : mais cela suffit pour que nous l’appelions la même église. » (2)
Et ce, pourrait-on dire, sur la base d’une vérité fonctionnelle – en quoi les cités ne diffèrent pas des édifices ni des individus : « La ville est une même chose et continuée ni plus ni moins qu’un animal, lequel ne sort point de soi-même pour les mutations d’âge, ni ne devient point autre et puis autre, pour quelque succession de temps qu’il y ait, mais est toujours conforme et propre à soi-même, recevant toujours ou la grâce du bien ou la coulpe du mal, de tout ce qu’elle fait ou qu’elle a fait en commun, tant que la société qui la lie maintient son unité ; car de faire d’une ville plusieurs en la divisant par intervalles de temps, c’est autant comme faire d’un homme plusieurs, pour autant que maintenant il serait vieil, ayant été paravant plus jeune, et encore plus avant garçon. » (3)
Aspect tangible et forme immatérielle changent ensemble, demeurent égaux à eux-mêmes, qu’il s’agisse d’un temple japonais ou d’une église anglaise. La cité garde son âme, conserve sa continuité, tant que la communauté qui la peuple persiste à se considérer comme sa propre héritière.
Le paradoxe de la conservation veut que rien ne se conserve ni ne se transmette jamais au sein d’une immobilité stagnante. La tradition, elle aussi, est un renouveau perpétuel, et si ce mouvement vital et continu venait à cesser tout à fait, nous serions morts. Mais se renouveler ne signifie pas s’autodétruire : la fin de Carthage ou de Tenochtitlán ne fut pas une histoire de tradition ni de conservation, mais de mort violente. Aucune métaphore ne convient mieux à la cité que celle de Plutarque : la ville est un organisme vivant, il grandit à mesure qu’il se transforme tout en restant lui-même, selon – comme nous dirions aujourd’hui – un code génétique inscrit dans son histoire, dans la singularité de sa forma urbis. L’âme de la ville, la « ville invisible » manifestée à travers sa forme visible, tient dans cet équilibre entre permanence et changement, dans le rapport que la ville et les citoyens – « les pierres et le peuple » – ne cessent de nouer ensemble.
Rien de plus rudimentaire, de plus vain, de plus erroné que la fausse opposition entre « conservateurs » et « innovateurs », litanie fréquente dans le débat public actuel. Le propre de l’ignorance n’est pas d’approfondir les choses. On voit surgir dans tous les coins des champions autoproclamés de l’innovation, qui s’époumonent à lancer des chasses aux sorcières contre « les talibans de la conservation », accusés de conspirer contre la moindre velléité de changement et de rêver un monde impossible où les paysages, les villes, les monuments seraient contraints d’hiberner dans un coma perpétuel. La mémoire historique de nos villes ne nous engage pas à l’inertie, elle exige le mouvement. Embaumer n’est pas son affaire, elle exalte la vie, mais une vie qui soit un élan, qui respecte le code génétique de la ville et tende à une croissance harmonieuse, non à la mort violente; ses greffages subtils accueillent des édifices nouveaux ou recomposent les anciens, sans saccager la forme et l’âme. D’ailleurs, ceux qui nous parlent des « talibans de la conservation » sont les mêmes qui prônent des interventions aveugles et nous préparent des dévastations sans merci.
Qui s’efforce de concevoir pour nos villes un « discours de la croissance harmonieuse » (quelque chose de comparable à la philosophie des anciens Grecs « touchant les choses qui augmentent ») doit nécessairement réfléchir à leur ADN, mais aussi à une poétique avisée du réemploi. Que resterait-il du temple d’Athéna à Syracuse (Ve siècle av. J.-C.) s’il n’avait été transformé d’abord en église, puis en mosquée et de nouveau en église – la cathédrale actuelle ? Lorsque nous pénétrons sous la coupole du Panthéon, vieille de 1 900 ans, trouvons-nous à redire aux autels chrétiens, à l’Annonciation de Melozzo da Forli, au tombeau de Raphaël ? Ne sommes-nous pas reconnaissants au pape Boniface IV de l’avoir consacré, en 609, au nouveau culte ? La colonne Trajane n’aurait pas traversé dix-neuf siècles en si bel état si elle n’avait servi de clocher pendant le Moyen Âge à l’église San Nicola de Columna. Dans chacun de ces cas comme en beaucoup d’autres, le réemploi entraîne non seulement des modifications, mais encore des pertes – tout en garantissant la conservation de l’ensemble. Et ce qui est vrai d’un monument le demeure à plus grande échelle : les villes italiennes sont de prodigieux palimpsestes, où il arrive que les murs retracent lisiblement, au gré des rues, la succession des époques (par exemple à Cortone, des Étrusques aux Romains, puis jusqu’au Moyen Âge et aux Temps modernes). La contexture de la ville se perpétue en se transformant, remplaçant certains édifices et en conservant d’autres, pour le même usage ou non.
Depuis quelques années, on parle volontiers à ce propos de « destruction créatrice » : Max Page a employé la formule dans The Creative Destruction of Manhattan (1999), en écho à un autre livre, Delirious New York, où Rem Koolhaas écrivait : « Dans cette culture de la congestion qui est le propre de Manhattan, destruction est synonyme de conservation. » (4) David Harvey, lui aussi, a souvent parlé de « destruction créatrice », et dernièrement encore dans son Rebel Cities: from the Right to the City to the Urban Revolution, qui range sous ce terme les grands travaux de restructuration urbaine accomplis au détriment des classes pauvres : « Pour créer un nouveau monde urbain en rupture avec l’ancien, la violence est nécessaire » (5), fait-il remarquer, en citant la destruction des quartiers populaires de Paris sous Napoléon III. La Fabrique de Saint-Pierre de Horst Bredekamp (2000) mentionne en sous-titre le même « principe de destruction productive ». Qu’elle soit reprise dans le contexte de la sociologie urbaine ou de l’histoire de l’architecture, la formule est un emprunt avoué au langage économique, où son emploi remonte à la théorie de l’innovation de Schumpeter (1912), elle-même d’ascendance marxiste. Pour Bredekamp, « le credo de Schumpeter, selon lequel les événements historiques et leur narration ne surviennent pas dans “un éternel calme plat”, mais dans “la tempête éternelle de la destruction créatrice”, trouve dans l’histoire de la construction de Saint-Pierre sa confirmation peut-être la plus convaincante ». (6)
La destruction de la basilique constantinienne et son remplacement par le nouveau symbole de la suprématie pontificale ne correspondent pas au paradigme japonais des temples d’Ise ; ils se rapprocheraient davantage de l’exemple anglais, évoqué par Hume, d’une église paroissiale rebâtie « conformément à l’architecture moderne ». Ici, de toute évidence, création et destruction se confondent, mais une question se pose. Imaginons qu’aujourd’hui, en accord par exemple avec l’éthique ecclésiale prêchée par le pape actuel, on entreprenne de détruire Saint-Pierre pour répondre à l’idéal d’une Église plus pauvre, moins triomphante, ou pour adapter la basilique à « l’architecture moderne », quelle serait notre réaction ? Au Cinquecento, déjà, des voix s’étaient élevées pour déplorer la destruction du vénérable édifice paléochrétien, mais la culture de la conservation s’est développée depuis comme on sait, et tout laisse supposer (ou espérer) qu’une destruction de ce genre serait difficilement envisageable pour la basilique actuelle. Pas plus que nous n’accepterions de voir la colonne Trajane transformée en campanile ou réduite à d’autres fonctions. C’est qu’une nouvelle sensibilité s’est formée avec le temps, qui ne tolère plus ce type d’hybridations.
La culture de la conservation est un fait historique irrévocable, inscrit par le législateur italien dans une série de normes et, pour finir, dans l’article 9 de la Constitution, qui l’a rangé parmi les principes fondamentaux de l’État. Conserver et non détruire : cette exigence, en Italie du moins, intéresse aussi le droit. L’habitat de Manhattan présente un autre cas de figure : la destruction des prototypes aboutit à l’exaltation de leurs principes de base dans les nouveaux édifices (Koolhaas). Pareillement, la Grèce archaïque dut démolir ses premiers temples doriques, pour transposer du bois dans la pierre leurs proportions et leur esprit : au IIe siècle de notre ère, Pausanias rapportait que le temple d’Héra à Olympie conservait une colonne en bois de chêne, qui subsistait encore parmi des colonnes de pierre déjà vieilles de plusieurs siècles.
Le principe de « destruction créatrice » n’est donc pas applicable automatiquement et en toute circonstance au problème de la croissance urbaine. À vrai dire, le simple fait de recourir à une métaphore économique pour définir des réalités culturelles ou liées au développement urbain est en lui-même ambigu et dangereux. Pour Schumpeter, « le processus de destruction créatrice est le caractère essentiel du capitalisme [et désigne] un processus de mutation industrielle qui révolutionne sans cesse de l’intérieur la structure de l’économie, détruisant sans cesse la structure ancienne, en en créant sans cesse une nouvelle ». (7)
Est-ce bien là le modèle que nous souhaitons pour nos villes, pour nos monuments et notre culture ? En mettant l’accent sur la production, la formule de Schumpeter soulève aussitôt une question : si nous entreprenons de détruire quelque chose, que s’agit-il de produire à la place ? Sommes-nous assurés qu’ayant détruit entièrement ou en partie un centre historique, un monument, une institution culturelle, ce que nous lui substituerons sera avantageux pour les citoyens ?
La métaphore est d’ailleurs équivoque : elle laisse entendre que le « nouveau » et l’« ancien » doivent être comparés avant tout, mesurés l’un à l’autre, à l’aune des critères économiques. Dans ce cas, abattre l’enceinte de Ferrare et la remplacer par une ceinture d’immeubles pourrait passer pour une « destruction créatrice ». (8) De même, réduire le budget de l’Éducation, de l’Université, de la Recherche et de la Culture au profit d’autres dépenses publiques (avions de combat, politique de « grands travaux » comme le pont du détroit de Messine, etc.), ainsi que les gouvernements italiens en ont pris l’habitude. Car s’il s’agit d’invoquer sérieusement la « destruction créatrice » dans le domaine socioculturel, nous entendons qu’elle produise quelque chose, non pas en termes de balance budgétaire mais de valeur réelle ou, pour user d’une métaphore économique plus adéquate, de « capital civique ». Sens du bien commun, force de la mémoire, énergie du beau, identification du citoyen à la forma urbis qu’il reconnaît pour sienne : oubliez cela, renversez-le, foulez-le aux pieds, et aucune « destruction » ne pourra jamais rien « produire » qui vaille. Pour ne donner qu’un seul exemple, à grande échelle : les périphéries macabres qui étouffent à présent nos villes et trahissent leur esprit, si elles ont effectivement détruit les campagnes et les paysages, n’ont pas produit le moindre capital civique, quels que soient les bénéfices que la rente foncière et les entrepreneurs en ont retirés par ailleurs.
Si nous voulons parler de qualité architecturale, il est évident qu’un nouveau bâtiment peut très bien contribuer au « capital civique » de la ville : c’est chose possible et même désirable, mais qui ne va pas de soi. Nous devons à l’un des plus remarquables architectes contemporains, Mario Botta, la réussite exemplaire du Mart de Rovereto, un édifice muséal parfaitement intégré au centre historique, et qui a non seulement assuré à la ville un nouvel afflux de visiteurs, mais aussi un regain de vitalité culturelle, d’ambition pour le futur, d’identité civique. Et pourtant, à Sarzana, le même architecte a signé le projet d’une tour d’habitation de 60 mètres, opération immobilière qui n’a pas manqué d’accroître à sa façon le « capital civique », bien que dans un sens assez différent : on lui doit un comité de riverains opposés aux travaux, et certains commentaires relatifs aux « tas de mètres cubes paraphés » qui, comme l’a fait remarquer Franco La Clecla, « ne suffisent pas à faire une ville ».
En cas de catastrophe naturelle, parler de « destruction créatrice » semble aller de soi, au sens économique du terme, mais pas au point d’excuser l’enthousiasme des « créateurs » de nouveaux cubages, qui se jettent sans retenue sur les gravats pour défouler leur créativité. C’est ce que nous avons vu à Aquila après le tremblement de terre qui a dévasté la ville (9) ; puis en Émilie-Romagne où, après avoir laissé crouler tours et campaniles, on a lancé en 2013, au Salon de la restauration de Ferrare, un projet digne en tous points de son slogan inepte (« dov’era ma non com’era » : « au même endroit, mais autrement »). Nous avions donc le choix entre plusieurs tours modèles, dont l’une recouverte de la base au sommet d’énormes lèvres passées au lipstick, une autre (concession à la culture locale) formée d’un empilage de parmesans. Schumpeter était loin du compte : c’est de « destruction destructrice » qu’il faudrait parler lorsque les architectes, la Région, les communes et jusqu’aux autorités de tutelle parachèvent les ravages du séisme et portent la catastrophe à un tel point de perfection.
À Venise, après la chute du Campanile de San Marco (14 juillet 1902), on préféra le reconstruire tel quel – dov’era e com’era. Il en alla de même, après les bombardements, pour le pont Santa Trinita de Florence ou l’Archiginnasio de Bologne. Et l’on imagine mal à quoi ces villes ressembleraient si elles avaient subi un autre traitement. L’imposant Campanile de San Marco doit son surnom de paron di casa à sa haute stature, savamment calculée (presque 100 m), qui domine la place et la cité. Mais, après tout, quelque futurologue lassé de ce qui persévère dans l’être pourrait considérer Venise comme un bon champ d’expériences, un terrain propice à des entreprises de destruction immobilière plus ou moins créatives. Et ce, d’autant mieux que Venise continuerait à se dépeupler, résignée au morne destin de cité fantôme. (10)
À moins qu’elle ne résiste, maintienne son incomparable forma urbis et sache interpréter selon son propre code le paradoxe de la conservation, imaginer une poétique du réemploi qui ne se bornerait pas à la monoculture du tourisme de masse, ne succomberait pas au modèle funèbre de la « belle embaumée », mais prendrait le temps d’accompagner les mouvements de la cité, et de poursuivre le tissage de sa précieuse étoffe avec toute la lenteur, la réflexion et la délicatesse requises. Venise ne pourra se respecter elle-même si elle ne comprend pas qu’elle peut former encore, comme l’écrit Plutarque, « une même chose et continuée, ni plus ni moins qu’un animal, lequel ne sort point de soi-même pour les mutations d’âge, ni ne devient point autre et puis autre, pour quelque succession de temps qu’il y ait ». Qu’elle veuille conserver le même esprit et demeurer « conforme et propre à soi-même », maintenir « ses liens d’unité », et elle saura s’inventer un destin, échapper à l’esprit de routine en conformant ses changements non à la demande touristique ou aux projets des promoteurs, mais à l’avenir que lui prépareront ses citoyens.
Ce texte est extrait de Si Venise meurt, de Salvatore Settis. Il a été traduit par Jean Pietri.