Je n’ai jamais rencontré la fille de Staline, Svetlana Alliluyeva [elle avait pris le nom de jeune fille de sa mère après la mort de son père], et je n’avais jamais vraiment compris ce qu’elle avait enduré ni ce qu’elle avait accompli avant de lire l’excellente biographie que lui consacre Rosemary Sullivan. Son chemin a pourtant croisé le mien à de nombreuses reprises. J’étais à Delhi en février 1967 quand, à la suite d’une erreur spectaculaire des autorités soviétiques, elle fut autorisée à quitter le territoire pour aller disperser dans les eaux du Gange les cendres du communiste indien Bajesh Singh, le seul homme à lui avoir donné quelques années de bonheur. Elle en profita pour faire défection et finit par rejoindre les États-Unis. Au printemps 1985, j’habitais sur l’avenue Chavchavadze, à Tbilissi (une rue où vivaient à la fois des dignitaires du Parti et des intellectuels dissidents), quand Svetlana s’y installa lors de son bref retour en URSS avec Olga, sa fille née aux États-Unis. Ses voisins racontaient qu’ils entendaient pleurer le soir dans son lit l’adolescente déracinée, qui ne parlait ni le russe ni le géorgien. Au début des années 1990, il m’est aussi arrivé de donner des conférences au club Pouchkine de Ladbroke Grove, dans le quartier de Notting Hill, à Londres, devant un public de vieux émigrés russes. Svetlana occupait un logement social tout près, en haut de la colline. J’ai même appris récemment que feu ma belle-mère, maître de conférences en anglais à l’université de Moscou, avait grandement contribué à l’excellente maîtrise que Svetlana avait de notre langue. (1)
À Delhi, j’avais pensé à tort que l’arrivée de la fille de Staline annonçait soit l’effondrement du régime soviétique, soit une nette amélioration des relations entre l’Ouest et la Russie. J’ai été déçu en lisant le premier ouvrage de Svetlana, Vingt lettres à un ami (Seuil, 1967), qu’elle avait fait sortir d’Inde caché dans l’urne ayant contenu les cendres de Singh : elle accusait Beria (qui la faisait jadis sauter sur ses genoux) d’avoir détourné Staline du droit chemin. À Tbilissi, j’avais partagé sans peine le jugement sévère porté par les Géorgiens à propos de son retour en URSS sur un coup de tête et de sa décision de soumettre une adolescente américaine au joug soviétique. Et, à Ladbroke Grove, la vue d’une Svetlana vieille et misérable m’avait semblé témoigner de l’inanité de son passage à l’Ouest.
Rosemary Sullivan montre à quel point je me trompais du tout au tout : Svetlana émerge de son livre comme une personnalité remarquable, d’une grande générosité et parfois héroïque. Qu’elle ait reçu ou non en partage la hargne et la cruauté maladive de son père ou les penchants névrotiques et suicidaires de sa mère, elle a fait de son mieux pour surmonter cet héritage. Son frère, Vassili, s’abîma dans le sexe et l’alcool, dont l’abus le tua. Son demi-frère, Yakov, qui grandit dans une famille d’adoption en Géorgie et ne rencontra son père qu’à l’adolescence, fut capturé par les troupes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale et commit un quasi-suicide en obligeant ses ravisseurs à l’abattre. [Son père avait refusé un échange de prisonniers qui aurait pu le sauver.]
L’enfance et la jeunesse traumatisantes de Svetlana sont de celles qui font les tragédies d’Euripide : sa mère, Nadia, se suicida quand elle avait 6 ans (2) ; Staline fit arrêter et (souvent) assassiner la plupart de ses tantes, oncles et cousins maternels [ils avaient le tort de trop parler de Nadia]. Son premier amour fut roué de coups et envoyé dix ans au goulag [son crime était d’être juif et d’avoir 38 ans quand elle en avait 16] ; son premier mari fut rayé de son passeport après leur divorce [lui aussi était juif], et la jeune femme épousa en secondes noces le fils renfermé d’un des copains de Staline. (3) Quand elle cessa d’être une poupée avec laquelle le dictateur pouvait jouer, Svetlana ne vit plus guère son père : son plus cuisant souvenir est celui d’un Staline à l’agonie, au sol, baignant dans l’urine, mais qui la menace encore de sa main gauche levée.
Pourtant, après sa mort, elle obtint de mener sa vie comme elle l’entendait et refusa de devenir la mascotte du Parti ou de qui que ce soit d’autre. Dans le cadre du prestigieux Institut Gorki, elle défendit les premiers écrivains dissidents victimes du régime brejnévien. Elle osa même s’afficher en couple avec Brajesh Singh [que le régime lui avait interdit d’épouser].
Difficile d’être la fille d’un des personnages les plus tristement célèbres du XXe siècle ! Certaines descendantes de dignitaires nazis comme Gudrun, la fille d’Himmler, choisirent de défendre leur père contre toute raison. D’autres firent le maximum pour s’en dissocier, comme Bettina Göring [petite-nièce de ce dernier], qui décida de se faire stériliser. Comparée à d’autres dans sa situation, Svetlana s’en est bien sortie.
Une marionnette mentalement instable
Personne n’avait rien à reprocher à Svetlana avant qu’elle ne se présente à l’ambassade américaine de Delhi. Mais au moment de sa fuite, ses enfants l’ont désavouée : Joseph Morozov et Katia Jdanova, nés de ses deux premiers mariages, n’ont jamais reçu la lettre d’explications aimante qu’elle prétend leur avoir envoyée. Et la machine de propagande soviétique s’est retournée contre elle, la décrivant comme une nymphomane et une marionnette mentalement instable aux mains de la CIA. L’administration Johnson hésita à lui accorder l’asile, de peur qu’elle ne perturbe le dégel – qui semblait en vue – des relations entre les États-Unis et l’URSS. Mais un certain nombre de diplomates, de journalistes et d’intellectuels américains de bonne volonté lui vinrent en aide, faisant en sorte qu’elle tire assez d’argent de la vente de ses Vingt lettres à un ami pour s’assurer un niveau de vie décent. (4)
Il n’y avait hélas pas de système d’assistance efficace pour les transfuges soviétiques à la fin des années 1960. Svetlana était vulnérable. Elle avait certaines qualités typiquement russes — par exemple, une franchise à toute épreuve quand la colère la prenait. Elle avait aussi certains traits de personnalité que d’aucuns jugeaient hérités de son père, notamment une paranoïa qui la poussait à considérer la moindre offense involontaire comme un acte délibéré. En réalité, c’est son inexpérience de la gestion de l’argent dans une économie capitaliste [elle n’avait même jamais eu de compte en banque] qui l’a perdue. Que ce soit en tant que fille de Staline ou que simple citoyenne soviétique, elle était habituée à vivre dans un monde où tout était donné ou accaparé par l’État, et où l’argent n’avait aucun sens. Comme d’autres exilés et immigrés venus de l’Est, elle était désarmée face aux escrocs et aux coteries qui cherchèrent à la piéger. Elle fut notamment une proie facile pour cette despote slave, à défaut d’être russe, qu’était Olgivanna Lazovich. D’origine monténégrine, la veuve de Frank Lloyd Wright régnait sur la confrérie architecturale fondée par celui-ci à Taliesin West, dans l’Arizona. Une communauté aussi avide d’argent que d’éminents convertis ; Olgivanna manipula donc Svetlana afin de lui faire épouser William Wesley Peters, le protégé de Wright et son héritier spirituel. La plupart des économies de Svetlana furent englouties dans cette entreprise et dans le ranch dirigé par son beau-fils – un incapable. Après avoir connu quelques années d’aisance, Svetlana vécut le reste de son existence au jour le jour. Avec Olga, la fille née de son union avec Peters, elle erra à travers les États-Unis, puis l’Angleterre. [Elle déménagea une trentaine de fois.]
En 1984, Svetlana fut à nouveau manipulée, soit directement soit indirectement, par le KGB, via l’entremise de son fils Joseph. Elle retourna vivre en URSS et y passa dix mois, principalement en Géorgie, avant d’obtenir la permission de quitter à nouveau le pays avec Olga. Pendant ce séjour au pays, sa fille Katia, devenue volcanologue et alcoolique, refusa tout contact avec elle, et son fils Joseph l’évita. En 1986, répondant désormais au nom de Lana Peters, elle était de retour aux États-Unis. Un an plus tard, après de nombreuses liaisons sans lendemain, elle trouva l’amour avec un certain Tom Turner. Mais, comme Singh, Turner était en passe de succomber à la maladie. Après sa mort, Svetlana s’enfuit pour la France puis le Royaume-Uni. Elle y survécut à une crise cardiaque et dut lutter contre ses penchants suicidaires. Elle s’était résolue à passer sa vie dans l’ombre, ne s’ouvrant que très rarement aux journalistes. Peu savaient, par exemple, que la fille de Staline avait manifesté dans les rues de Londres pour la dénucléarisation. Elle retourna aux États-Unis pour y mourir en 2011. Elle avait au moins réussi à nouer avec Olga une relation heureuse, une première dans la famille Staline depuis trois générations.
Cet article est paru dans la Literary Review le 15 juillet 2015. Il a été traduit par Charles Fourmaux.
