La vie tragique de la fille de Staline

Je n’ai jamais rencontré la fille de Staline, Svetlana Alliluyeva [elle avait pris le nom de jeune fille de sa mère après la mort de son père], et je n’avais jamais vraiment compris ce qu’elle avait enduré ni ce qu’elle avait accompli avant de lire l’excellente biographie que lui consacre Rosemary Sullivan. Son chemin a pourtant croisé le mien à de nombreuses reprises. J’étais à Delhi en février 1967 quand, à la suite d’une erreur spectaculaire des autorités soviétiques, elle fut autorisée à quitter le territoire pour aller disperser dans les eaux du Gange les cendres du communiste indien Bajesh Singh, le seul homme à lui avoir donné quelques années de bonheur. Elle en profita pour faire défection et finit par rejoindre les États-Unis. Au printemps 1985, j’habitais sur l’avenue Chavchavadze, à Tbilissi (une rue où vivaient à la fois des dignitaires du Parti et des intellectuels dissidents), quand Svetlana s’y installa lors de son bref retour en URSS avec Olga, sa fille née aux États-Unis. Ses voisins racontaient qu’ils entendaient pleurer le soir dans son lit l’adolescente déracinée, qui ne parlait ni le russe ni le géorgien. Au début des années 1990, il m’est aussi arrivé de donner des conférences au club Pouchkine de Ladbroke Grove, dans le quartier de Notting Hill, à Londres, devant un public de vieux émigrés russes. Svetlana occupait un logement social tout près, en haut de la colline. J’ai même appris récemment que feu ma belle-mère, maître de conférences en anglais à l’université de Moscou, avait grandement contribué à l’excellente maîtrise que Svetlana avait de notre langue. (1)

À Delhi, j’avais pensé à tort que l’arrivée de la fille de Staline annonçait soit l’effondrement du régime soviétique, soit une nette amélioration des relations entre l’Ouest et la Russie. J’ai été déçu en lisant le premier ouvrage de Svetlana, Vingt lettres à un ami (Seuil, 1967), qu’elle avait fait sortir d’Inde caché dans l’urne ayant contenu les cendres de Singh : elle accusait Beria (qui la faisait jadis sauter sur ses genoux) d’avoir détourné Staline du droit chemin. À Tbilissi, j’avais partagé sans peine le jugement sévère porté par les Géorgiens à propos de son retour en URSS sur un coup de tête et de sa décision de soumettre une adolescente américaine au joug soviétique. Et, à Ladbroke Grove, la vue d’une Svetlana vieille et misérable m’avait semblé témoigner de l’inanité de son passage à l’Ouest.

Rosemary Sullivan montre à quel point je me trompais du tout au tout : Svetlana émerge de son livre comme une personnalité remarquable, d’une grande générosité et parfois héroïque. Qu’elle ait reçu ou non en partage la hargne et la cruauté maladive de son père ou les penchants névrotiques et suicidaires de sa mère, elle a fait de son mieux pour surmonter cet héritage. Son frère, Vassili, s’abîma dans le sexe et l’alcool, dont l’abus le tua. Son demi-frère, Yakov, qui grandit dans une famille d’adoption en Géorgie et ne rencontra son père qu’à l’adolescence, fut capturé par les troupes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale et commit un quasi-suicide en obligeant ses ravisseurs à l’abattre. [Son père avait refusé un échange de prisonniers qui aurait pu le sauver.]

L’enfance et la jeunesse traumatisantes de Svetlana sont de celles qui font les tragédies d’Euripide : sa mère, Nadia, se suicida quand elle avait 6 ans (2) ; Staline fit arrêter et (souvent) assassiner la plupart de ses tantes, oncles et cousins maternels [ils avaient le tort de trop parler de Nadia]. Son premier amour fut roué de coups et envoyé dix ans au goulag [son crime était d’être juif et d’avoir 38 ans quand elle en avait 16] ; son premier mari fut rayé de son passeport après leur divorce [lui aussi était juif], et la jeune femme épousa en secondes noces le fils renfermé d’un des copains de Staline. (3) Quand elle cessa d’être une poupée avec laquelle le dictateur pouvait jouer, Svetlana ne vit plus guère son père : son plus cuisant souvenir est celui d’un Staline à l’agonie, au sol, baignant dans l’urine, mais qui la menace encore de sa main gauche levée.

Pourtant, après sa mort, elle obtint de mener sa vie comme elle l’entendait et refusa de devenir la mascotte du Parti ou de qui que ce soit d’autre. Dans le cadre du prestigieux Institut Gorki, elle défendit les premiers écrivains dissidents victimes du régime brejnévien. Elle osa même s’afficher en couple avec Brajesh Singh [que le régime lui avait interdit d’épouser].

Difficile d’être la fille d’un des personnages les plus tristement célèbres du XXe siècle ! Certaines descendantes de dignitaires nazis comme Gudrun, la fille d’Himmler, choisirent de défendre leur père contre toute raison. D’autres firent le maximum pour s’en dissocier, comme Bettina Göring [petite-nièce de ce dernier], qui décida de se faire stériliser. Comparée à d’autres dans sa situation, Svetlana s’en est bien sortie.

 

Une marionnette mentalement instable

Personne n’avait rien à reprocher à Svetlana avant qu’elle ne se présente à l’ambassade américaine de Delhi. Mais au moment de sa fuite, ses enfants l’ont désavouée : Joseph Morozov et Katia Jdanova, nés de ses deux premiers mariages, n’ont jamais reçu la lettre d’explications aimante qu’elle prétend leur avoir envoyée. Et la machine de propagande soviétique s’est retournée contre elle, la décrivant comme une nymphomane et une marionnette mentalement instable aux mains de la CIA. L’administration Johnson hésita à lui accorder l’asile, de peur qu’elle ne perturbe le dégel – qui semblait en vue – des relations entre les États-Unis et l’URSS. Mais un certain nombre de diplomates, de journalistes et d’intellectuels américains de bonne volonté lui vinrent en aide, faisant en sorte qu’elle tire assez d’argent de la vente de ses Vingt lettres à un ami pour s’assurer un niveau de vie décent. (4)

Il n’y avait hélas pas de système d’assistance efficace pour les transfuges soviétiques à la fin des années 1960. Svetlana était vulnérable. Elle avait certaines qualités typiquement russes — par exemple, une franchise à toute épreuve quand la colère la prenait. Elle avait aussi certains traits de personnalité que d’aucuns jugeaient hérités de son père, notamment une paranoïa qui la poussait à considérer la moindre offense involontaire comme un acte délibéré. En réalité, c’est son inexpérience de la gestion de l’argent dans une économie capitaliste [elle n’avait même jamais eu de compte en banque] qui l’a perdue. Que ce soit en tant que fille de Staline ou que simple citoyenne soviétique, elle était habituée à vivre dans un monde où tout était donné ou accaparé par l’État, et où l’argent n’avait aucun sens. Comme d’autres exilés et immigrés venus de l’Est, elle était désarmée face aux escrocs et aux coteries qui cherchèrent à la piéger. Elle fut notamment une proie facile pour cette despote slave, à défaut d’être russe, qu’était Olgivanna Lazovich. D’origine monténégrine, la veuve de Frank Lloyd Wright régnait sur la confrérie architecturale fondée par celui-ci à Taliesin West, dans l’Arizona. Une communauté aussi avide d’argent que d’éminents convertis ; Olgivanna manipula donc Svetlana afin de lui faire épouser William Wesley Peters, le protégé de Wright et son héritier spirituel. La plupart des économies de Svetlana furent englouties dans cette entreprise et dans le ranch dirigé par son beau-fils – un incapable. Après avoir connu quelques années d’aisance, Svetlana vécut le reste de son existence au jour le jour. Avec Olga, la fille née de son union avec Peters, elle erra à travers les États-Unis, puis l’Angleterre. [Elle déménagea une trentaine de fois.]

En 1984, Svetlana fut à nouveau manipulée, soit directement soit indirectement, par le KGB, via l’entremise de son fils Joseph. Elle retourna vivre en URSS et y passa dix mois, principalement en Géorgie, avant d’obtenir la permission de quitter à nouveau le pays avec Olga. Pendant ce séjour au pays, sa fille Katia, devenue volcanologue et alcoolique, refusa tout contact avec elle, et son fils Joseph l’évita. En 1986, répondant désormais au nom de Lana Peters, elle était de retour aux États-Unis. Un an plus tard, après de nombreuses liaisons sans lendemain, elle trouva l’amour avec un certain Tom Turner. Mais, comme Singh, Turner était en passe de succomber à la maladie. Après sa mort, Svetlana s’enfuit pour la France puis le Royaume-Uni. Elle y survécut à une crise cardiaque et dut lutter contre ses penchants suicidaires. Elle s’était résolue à passer sa vie dans l’ombre, ne s’ouvrant que très rarement aux journalistes. Peu savaient, par exemple, que la fille de Staline avait manifesté dans les rues de Londres pour la dénucléarisation. Elle retourna aux États-Unis pour y mourir en 2011. Elle avait au moins réussi à nouer avec Olga une relation heureuse, une première dans la famille Staline depuis trois générations.

 

Cet article est paru dans la Literary Review le 15 juillet 2015. Il a été traduit par Charles Fourmaux.

 

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L’histoire de l’antijudaïsme

Pourquoi Shakespeare met-il en scène le Juif Shylock, alors qu’il n’y avait pratiquement pas de Juifs en Angleterre à son époque et qu’il n’en avait sûrement rencontré aucun ? Pourquoi l’imagerie chrétienne du Moyen Âge présente-t-elle le Juif avec un chapeau pointu ou un nez crochu, alors qu’ils n’avaient ni l’un ni l’autre ? Pourquoi Luther se déchaîne-t-il contre les Juifs alors qu’il visait les catholiques ? Pourquoi le philosophe britannique Edmund Burke présente-t-il les révolutionnaires français comme des « courtiers juifs », sachant pertinemment qu’ils étaient formés dans la religion chrétienne ? Pourquoi Marx assimile-t-il le capitalisme au judaïsme, alors que la plupart des nouveaux riches de son temps étaient catholiques ou protestants ? Pourquoi les bolcheviks furent-ils considérés comme incarnant une rébellion juive ?

Selon l’historien américain David Nirenberg les stéréotypes d’ailleurs souvent contradictoires entretenus sur la figure du Juif sont un produit de l’imaginaire collectif, remontant au Nouveau Testament et même à des temps plus anciens. Les Juifs, une caste opprimée et impuissante mais au matérialisme exacerbé et entretenant des liens troubles avec le pouvoir temporel et les tyrans, hyperintellectuelle et subversive mais repliée sur elle-même… Cet imaginaire servait une fonction précise : donner du sens au monde social, politique et théologique, renforcer ses positions en désignant des ennemis, fussent-ils fictifs. Il en va de même de l’antijudaïsme musulman actuel, dont les racines sont largement chrétiennes et qui exploite les mêmes stéréotypes.

 

Dans ce dossier :

La revanche du religieux

Formuler en moins de deux cents pages une théorie de la résurgence du religieux fondée sur les exemples comparés de l’Inde, de l’Algérie et d’Israël : telle est la gageure de The Paradox of Liberation, dernier livre du philosophe américain Michael Walzer. L’auteur repère un schéma commun aux trois pays : à un mouvement de libération progressiste et laïc a succédé, en l’espace d’une génération, une « contre-révolution religieuse ». Le phénomène tient, d’après Walzer, au mépris que Nehru, Ben Gourion et Ben Bella auraient manifesté à l’égard de la religion. Convaincus de l’avènement prochain d’un homme nouveau, ils ont sous-estimé l’importance de la foi chez leurs concitoyens. Comme l’écrit Walzer, « c’est l’absolutisme de la négation laïque qui explique le mieux la force du réveil du religieux […]. Les vues traditionalistes ne peuvent être niées, abolies ou interdites ; il faut les intégrer ». Si le livre de Walzer est un plaisir d’érudition selon tous les critiques, certains soulignent néanmoins quelques failles.

Peut-on vraiment mettre sur un même plan le sionisme de Ben Gourion et les mouvements anticoloniaux algériens et indiens ? Le juriste Richard Falk le conteste dans le Foreign Policy Journal, en soulignant la singularité du sionisme, qu’il refuse d’assimiler au mouvement anticolonial. Et quand bien même on admet la pertinence de l’analogie entre les cas indien, israélien et algérien, on peut se demander, comme le souligne Michael Igniatieff dans la New York Review of Books, si les leaders de ces pays n’ont pas péché par excès plutôt que par insuffisance de compromis avec la religion. En tout état de cause, expliquer le réveil du religieux par la seule arrogance des leaders nationalistes laïcs à l’égard de la tradition est un peu court : « L’un des problèmes de ce schéma est qu’il ne prend pas en compte l’importance du discrédit porté aux idéaux laïcs par la corruption et l’incompétence des libérateurs, qui ont nourri le désir d’alternatives », souligne encore Richard Falk.

Pays-Bas – La renaissance d’une romancière

Aux États-Unis, l’œuvre de la Néerlandaise Dola De Jong, décédée en 2003, continue d’être réimprimée, alors qu’elle était tombée dans l’oubli dans son propre pays. Le fait que l’auteure ait vécu la plus grande partie de sa vie à New York, où elle a fui au début de la Seconde Guerre mondiale, y est sans doute pour beaucoup. Son œuvre est profondément marquée par ce conflit, au cours duquel elle perdit ses parents et son frère. Soixante-dix ans après sa parution, une petite maison d’édition d’Amsterdam a décidé de rééditer son premier roman, avec la couverture originale de 1945. L’ouvrage, qui rencontre un étonnant succès, raconte l’histoire d’un couple néerlandais fuyant les nazis jusqu’à Tanger, au Maroc, où ils se lient avec une demi-douzaine d’enfants des rues, errant aux abords du port. « C’est le récit imagé et sensible de leur vie heurtée : une réalité très dure, décrite sur un ton léger », rapporte le quotidien Trouw. Pour autant, « jamais De Jong ne tombe dans le conte de fées, lit-on dans NRC Handelsblad, elle montre seulement comment ces jeunes gens font tout pour avancer et s’échapper vers des mondes nouveaux où l’herbe sera plus verte. Exactement comme Dola De Jong l’a fait elle-même, dans les années 1940 ».

Italie – Galerie de monstres

Désinvolte, érudit, raffiné, ironique, Stefano Benni est un écrivain multiforme. Dans son dernier ouvrage, ce comparse et complice italien de Daniel Pennac s’essaie à l’écriture de genre. « Chers monstres », qui connaît un large succès en Italie, est un recueil de vingt-cinq récits, des histoires de fantômes, des légendes mystérieuses, des fictions glaçantes, qui plongent parfois dans le grotesque ou le comique et nous font passer du rire à l’effroi. Benni a concocté pour ses lecteurs une délicieuse « galerie de monstres » pour « voir de quoi la peur est faite, écrit Katya Maugeri dans Sicilia Journal. L’écrivain explore ici nos angoisses profondes, celles qui terrorisaient les hommes des siècles passés comme celles qui hantent les hommes d’aujourd’hui, car il n’y a pas que les vampires, les momies et les cruels assassins qui soient des monstres ». Dans Cari mostri, on croise aussi des créatures d’un autre genre : un ploutocrate russe, le manager sans scrupule d’un call center, ou bien encore un groupe d’adolescents prêts à tout pour se procurer des billets pour le concert du dernier boys band à la mode.

Quelque chose de Lagos

Dans la « Maison » qui donne son titre au deuxième livre de l’écrivain nigérian E. C. Osondu vivent Bébé (une jeune femme à qui personne n’a jamais cru bon de donner un vrai nom), l’Oncle Devises (un fonctionnaire que le gouvernement emploie à brûler des billets hors d’usage et qui au lieu de cela les lave et les rapièce pour s’en servir) ou encore l’Oncle Aya (tombé dans les griffes d’une secte, il passe son temps à réaliser des diaporamas censés montrer « le premier jour de la Création »). Propriété d’un patriarche aussi cruel que prodigue, la Maison est le fil rouge d’un roman qui n’en est pas tout à fait un : plutôt « un recueil d’histoires reliées entre elles », situées « dans une ville côtière qui pourrait bien être la Lagos des dictatures des années 1980, mais qui échappe en même temps à toute forme d’inscription réaliste, fastidieuse, dans l’espace et dans le temps », écrit Hedley Twidle dans le Financial Times. Atypiques, les récits d’Osondu évoquent autant la tradition orale africaine que la nouvelle américaine façon Raymond Carver – « ses atonalités, ses ambiguïtés, ses tranches de vie cryptiques et ses histoires inachevées ».

Les leçons d’un loser

Un nom évoquant celui d’un pâtre grec, une homosexualité assumée et des origines ouvrières. Ces trois signes distinctifs font de Christos Tsiolkas une voix singulière dans une Australie qui se pense volontiers sans clivages ethniques ni sociaux. Et une voix bien décidée à sonder les non-dits de l’identité nationale. Après le succès de La Gifle, roman aux sept narrateurs, la déconstruction chère à Tsiolkas de tous les mythes de l’Australie WASP gagne en intensité : dans son dernier roman, un seul anti-héros réunit en lui les conflits ethniques, sociaux et sexuels. Si Daniel Kelly, dit Danny, dit Dino, dit Barracuda, fut un jour un jeune nageur prodige, une cinquième place lors d’une compétition internationale le transforme en loser. Et le livre nous emmène « là où les caméras de télévision ne vont pas, observe Julieanne Lamond dans la Sydney Review of Books, au cœur des émotions complexes de celui qui échoue de peu ». Le récit de cette ascension et de cette chute par le sport apparaît comme « le sujet idéal pour Tsiolkas, poursuit-elle, car il est à l’intersection du corps et de la nation », les thèmes qui irriguent tous ses romans.

Reconnaître le leadership allemand

Voilà un peu plus de deux ans, l’hebdomadaire The Economist titrait sur l’hégémonie exercée « à contrecœur » par l’Allemagne. Est-ce le signe d’un renversement de l’opinion dans ce pays ? Toujours est-il qu’un politologue allemand respecté, Herfried Münkler, appelle sous le titre Macht in der Mitte (« La puissance du milieu ») à assumer pleinement cette domination et même à la renforcer. (1)

Münkler est le premier intellectuel à s’exprimer aussi clairement outre-Rhin. « Il y a encore quelques années, dire qu’un leadership allemand était souhaitable aurait fait pousser des cris d’orfraie. On tablait sur un progrès du processus d’intégration européenne. Les États nationaux devaient se fondre en un État fédéral sur le modèle américain », commente Adam Soboczynski dans Die Zeit. Münkler, quant à lui, n’y croit plus – en tout cas à court terme : l’Union est trop vaste, trop hétéroclite, sans contours bien définis. On ne peut, à son avis, qu’essayer de renforcer ce qui a déjà été obtenu.

La grande idée du livre est que tout empire a besoin d’un centre puissant. L’Empire carolingien, par exemple, se serait disloqué parce que la Lotharingie, qui en constituait la colonne vertébrale, était trop faible. Pour son propre bien donc, l’Europe devrait accepter d’être – davantage encore qu’elle ne l’est – dominée par l’Allemagne, son centre géographique et économique. L’auteur ne dit pas comment cette puissance renforcée devrait se traduire sur le plan des institutions. En revanche, il souhaite voir la patrie de Goethe exercer un véritable soft power sur le continent : « Cela commence par l’attractivité de ses universités pour les étudiants étrangers et cela finit par la réputation de ses orchestres et de ses salles d’opéra », écrit Münkler.

Reste à faire accepter la domination allemande par les autres membres de l’Union. Comme le résume Soboczynski, « c’est précisément parce que l’Allemagne a commis les crimes les plus atroces qu’elle est, plus qu’aucun autre pays, apte à diriger l’Europe ». Son passé est non seulement censé l’immuniser contre une nouvelle poussée de folie meurtrière, mais il la rend en apparence plus vulnérable, car plus facilement exposée que d’autres à la critique. Or, comme l’affirme Münkler dans Die Welt, les partenaires de l’Allemagne ne peuvent accepter qu’un leader vulnérable, qu’ils « s’imaginent pouvoir contrôler ».

 

Et Dieu rencontra l’entreprise

Il fut un temps où ni les billets de banque américains, ni le serment d’allégeance au drapeau ne faisaient référence à Dieu. Comme le rappelle l’historien de Princeton Kevin Kruse, l’adoption de la devise nationale « In God we trust » ne date que de 1956. Deux ans plus tôt, le Congrès avait fait ajouter au serment d’allégeance l’expression « sous l’autorité de Dieu ».

« Ce ne sont pas les Pères fondateurs, mais nos grands-pères qui ont forgé les cérémonies et les formules qui viennent à l’esprit lorsqu’on interroge la nature chrétienne des États-Unis », souligne l’auteur de One Nation Under God. Ainsi qu’il le raconte, de riches Américains comme le pétrolier J. Howard Pew Jr. ou le réalisateur Cecil B. DeMille ont commencé dans les années 1930 à financer des prédicateurs décidés, comme eux, à lutter contre « l’étatisme païen » du New Deal.

Figure de ce mouvement, le révérend James W. Fifield officiait dans une église congrégationaliste de Los Angeles. Lui que ses détracteurs avaient baptisé « le saint Paul des nantis » expliquait que lire la Bible était « comme manger du poisson : on enlève les arêtes et on savoure la chair. Toutes les parties ne se valent pas ». Ainsi, James Fifield et ses semblables (dont le pasteur méthodiste Abraham Vereide) mettaient l’accent, non pas sur la charité, mais sur l’éthique supposément individualiste des Évangiles. L’Amérique avait besoin, disait Vereide, de renouer avec « l’individualisme acharné que le Christ a apporté [au monde] ». De ce fait, « ramener la nation “sous l’autorité de Dieu” signifiait restaurer la liberté des grandes entreprises et démanteler l’État-providence impie », résume Paul Baumann dans le Washington Post.

À la fin des années 1940, grâce à l’argent et à l’influence de ses généreux donateurs, Fifield diffusait une émission de radio hebdomadaire sur plus de huit cents stations à travers le pays. Quant à Vereide, il avait instauré à Washington des « petits déjeuners de prière » auxquels participaient de nombreux membres du Congrès. Mais le réveil religieux n’eut véritablement lieu que sous l’impulsion de l’évangéliste Billy Graham (le « Pasteur de l’Amérique ») et surtout du président Dwight Eisenhower, maître d’œuvre ce que l’auteur appelle la « sacralisation de l’État ».

« One Nation Under God est un livre fascinant mais frustrant », commente Paul Baumann, qui déplore son manque de profondeur historique. Ainsi que l’ont souligné de nombreux intellectuels, de Tocqueville au sociologue Robert Bellah, l’influence de la religion sur la vie publique américaine ne date pas des années 1950. La ferveur religieuse de l’Amérique d’après-guerre ne peut donc se réduire à une simple opération de manipulation des entreprises, selon Baumann.

La caricature au service du Parti

Avec pour emblème un crocodile rouge armé d’une fourche, le trimensuel satirique Krokodil a été diffusé sans interruption en Russie, à des millions d’exemplaires, de 1922 à 1992. Après avoir fait brièvement renaître le titre entre 2005 et 2008, le journaliste Sergueï Mostovchtchikov s’est lancé dans un vaste projet de réédition en douze volumes des archives de Krokodil, dont les trois derniers viennent de paraître. Pour la sélection et le commentaire des dessins, Mostovchtchikov s’est entouré d’une équipe hétéroclite de journalistes, de chercheurs et d’artistes, parmi lesquels l’écrivaine Ludmila Petrouchevskaïa et le metteur en scène Konstantin Bogomolov.

Selon les éditeurs de l’ouvrage, le ton de Krokodil était à ses débuts « éclectique », « fébrile », « impertinent », « presque antisoviétique ». Mais l’année 1934 marque un tournant : après plusieurs arrestations au sein de la rédaction et la nomination de dirigeants inféodés au NKVD (la police politique), « le journal devient une arme surpuissante contre ceux qui n’étaient pas d’accord avec la ligne du comité central du Parti communiste », explique le journaliste Maxime Blant sur le site Gazeta.ru.
Selon l’illustratrice Svetlana Dorocheva, qui a elle aussi participé au projet, les dessins de Krokodil « fascinent par leur monstruosité ». Quand ils ne provoquent pas « l’aversion ». Ce journal « n’a jamais été drôle », confirme Mostovchtchikov. En le relisant, on voit clairement se former la frontière entre ce qu’il était politiquement admis de moquer (l’inefficacité des bureaucrates, la balourdise des dirigeants locaux, l’oisiveté ou l’alcoolisme des ouvriers, considérés comme autant de fléaux par le régime) et ce qui devait rester intouchable (la nomenklatura, la ligne du Parti). Surtout, Krokodil servait à fustiger les ennemis du régime : les paysans riches et les religieux dans les années 1920 et 1930, Hitler et les nazis dans les années 1940, les Américains pendant la Guerre froide. Le message envoyé au lecteur était clair, selon Blant : « Si tu te comportes comme le veut le pouvoir, tu auras la vie sauve. […] Sinon, ta triste fin est inéluctable. »