Il y a trois docteurs autour de la petite : Maria la Grecque et deux médecins indiens. Il y a aussi deux infirmiers et, derrière, assise sur un petit tabouret rouge, pleurant comme si elle chantait une chanson très triste, la mère de la petite, pieds nus, sari rouge. La petite est toute maigre, immobile, les yeux grands ouverts, un masque à oxygène sur le visage.
La petite est arrivée la veille, effrayante de diarrhée, de vomissements, tellement faible, et ils n’ont pas encore réussi à la récupérer. La maman derrière, sa chanson triste.
– Oublie tout ce que tu as vu à la télévision.
M’a dit, dès mon arrivée, un vétéran de Médecins Sans Frontières.
– Ici, ça n’a rien à voir. Tu ne verras presque jamais ces scènes horribles de ventres proéminents et de gambettes tout en os. Ici, tu ne verras pas d’enfants squelettiques entourés de mouches. Ici, c’est différent.
Ici désigne d’une manière générique l’Inde. Mais ici, en particulier, c’est Biraul, dans l’État du Bihar, un des plus pauvres. Le Bihar pourrait être le dixième pays le plus peuplé du monde, mais ce n’est pas un pays : une province. Il compte 100 millions d’habitants, plus que l’Espagne et l’Argentine réunies, entassés sur 100 000 kilomètres carrés de terres fertiles – trente fois moins que l’Espagne et l’Argentine réunies ; ce sont des plaines très verdoyantes où, pour peu que la nature ne se rebiffe pas, poussent chaque année une récolte de riz et une autre de blé. Il y a 3 000 ans naquit ici le plus grand Empire indien ; il y a 2 500 ans, le bouddhisme ; il y a 1 500 ans, les universités les plus réputées de l’époque.
– Sérieusement, oublie. Ici, la faim est une chose très différente.
La petite s’appelle Gurya ; sa mère, Rahmati. Gurya a 15 mois, Rahmati 19 ans et elle dit qu’elle ne comprend pas ce qui s’est passé, que la petite allait bien, qu’elle ne savait pas encore marcher mais elle allait bien. Qu’elle a une autre fille de 4 ans qui va bien, et qu’elle ne comprend pas ce qui se passe, pourquoi Dieu. Rahmati est musulmane, elle parle beaucoup de Dieu et de pourquoi il lui fait ça. Dieu n’est jamais loin de ces choses-là.
– Avez-vous l’impression que Dieu est fâché contre vous ?
– Oui, il est fâché.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas, comme le saurais-je ?
– Qu’en pensez-vous ?
– Je préfère ne pas penser à ça. Maintenant, ce que je veux, c’est que ma fille guérisse. C’est pour ça que je suis ici, dans cet hôpital. Après, on verra.
Gurya a les squames caractéristiques du kwashiorkor, les œdèmes qui crèvent la peau : signe qu’elle est vraiment limite.
Rahmati est toute maigre, frêle, elle porte l’anneau dans sa narine gauche signalant qu’elle est mariée, les bracelets en cuivre, le sari rouge délavé, les sourcils noirs et épais, le regard qui fuit sans cesse. Rahmati vit tout près, dit-elle : dans un village à trois heures de marche.
Rahmati n’est jamais allée à l’école. Petite, elle aidait sa mère aux tâches ménagères et il lui arrivait même de s’immerger dans une retenue d’eau avec son père pour ramasser des algues qu’il vendait sur le marché : il n’avait ni terre ni aucun autre moyen de gagner sa vie. Rahmati dit qu’ils mangeaient presque toujours ; quelquefois, ils ne mangeaient pas pendant un jour ou deux, dit-elle, mais quelque chose finissait toujours par se présenter.
Quand elle eut 13 ans, Rahmati commença à trépigner : ses copines du village se mariaient l’une après l’autre, et pas elle. Finalement, ses parents lui avaient arrangé un mariage avec le fils d’une cousine de sa mère ; il avait environ dix ans de plus qu’elle et, le jour J, Rahmati était terrifiée. Pour économiser, elle dut partager ses noces avec sa sœur : même le jour le plus important de sa vie ne serait pas pleinement à elle. Chaque marié reçut, en plus d’une femme, une vache ; pour les acheter, son père avait dû prendre un crédit qu’il terminerait de rembourser bien des années, bien des privations plus tard.
Après le mariage, le mari de Rahmati s’en était allé ; il n’y avait pas de travail au village et on lui avait dit qu’à Delhi il pouvait en trouver ; il y peignit des murs pour amasser quelques roupies avant de commencer sa vie d’homme marié. Rahmati resta chez elle ; pour elle, tout continuait comme avant mais pas vraiment : elle ne pouvait plus jouer comme une enfant, flâner, s’amuser, puisqu’elle n’était plus une enfant mais une femme mariée ; sa première année de mariage avait été très ennuyeuse. Ensuite, son mari était revenu et l’avait emmenée chez ses parents à lui : là, tout alla de mal en pis. Sa belle-mère la commandait, l’obligeait à faire tout le travail, à servir ses belles-sœurs. À la naissance de la première petite, la famille l’avait accueillie avec bonheur ; qu’une autre fille naisse ensuite les avait démoralisés : la belle-mère grommelait. Un couple indien a besoin d’avoir des garçons pour les entretenir dans leur vieillesse ; les filles s’en vont, sans compter qu’il faut leur payer une dot.
Les journées de Rahmati se ressemblent toutes. Levée à six heures, elle réveille son mari et les petites, puis commence à préparer les repas de la journée. Nettoyer le riz lui prend un moment : il est rempli de petites bêtes. Les jours de riz blanc sont très tristes ; mélangé avec une poignée de lentilles ou une tomate, ça change tout. Mais il n’est pas facile d’en avoir ; sinon, parfois, elle y ajoute des feuilles sauvages qui donnent plus de goût. Pour cuisiner, elle doit faire du feu ; parfois elle a du bois, quand elle a pu en acheter au marché ; d’autres fois, elle part en chercher – mais elle en trouve de moins en moins – ou doit en demander à une voisine. Si Rahmati avait une vache, elle pourrait se servir de sa bouse ; d’ailleurs, il arrive que sa voisine, qui en a une – ainsi qu’un veau – lui en offre un peu. Rahmati dit que si elle avait tout l’argent du monde, elle s’achèterait une vache.
– Oh, oui, je m’achèterais une vache, j’aurais du lait. Dit-elle, et son visage s’illumine.
– Combien coûte une vache ?
– Environ 25 000 roupies.
À peu près 500 dollars, une somme impossible. Et elle dit que sa vie serait si différente :
– Imaginez ! Une vache ! Tout serait différent, si j’avais une vache. Elle me donnerait du lait, qui coûte environ 25 roupies le litre, et j’aurais de la bouse et je pourrais avoir un veau, je pourrais vendre un peu de lait et acheter du riz, des légumes ou que sais-je. Oui, tout serait très différent si j’avais une vache.
Dit Rahmati et, pour la première fois, elle hausse la voix, s’emballe un petit peu. Alors elle se souvient de la fillette, retourne à l’intérieur pour la voir ; quand elle revient peu après dans la cour où nous discutons, assis sur une petite natte en osier, écrasés de chaleur, assaillis par les mouches, elle a recouvré sa tristesse.
Rahmati vit avec son mari et sa belle-mère et un beau-frère et ses deux filles dans une cahute faite de billes de bois et de bambou ; elle dit qu’avant ils avaient un toit en zinc, mais il s’est abîmé avec le temps et ils n’ont pas pu le remplacer. Là, devant la cahute, ils déjeunent chaque jour à huit heures puis son mari part essayer de travailler – un champ à labourer, un mur à peindre, n’importe quoi pour gagner les 100 roupies – moins de 2 dollars – qui leur permettront de manger le lendemain. Rahmati reste avec les deux petites, nettoie, lave le linge : elle a toujours du linge à laver, dit-elle. Moins on a de linge, plus on en a à laver, dit Rahmati. Et quand elle a terminé, elle peut jouer un moment avec les petites ou ne penser à rien ou même dormir un peu. Ensuite, à midi, elle mange les restes du matin et reprend sa lessive ou fait la sieste ou bavarde un moment avec une voisine puis, plus tard, quand son mari revient, elle lui sert encore du riz pour le dîner ou bien un roti – un morceau de pain.
– Et il vous arrive de faire autre chose ?
– Ben, non. Toutes les journées sont pareilles, sauf quand il y a un mariage, une fête religieuse. Le vendredi, mon mari va à la mosquée, mais, moi je n’ai pas le droit.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est la religion qui le dit, les femmes n’y vont pas.
– Et vous ne voudriez pas y aller, quelquefois ?
– Non, parce que je ne veux pas désobéir à ma religion.
Alors je lui demande quel est son moment préféré de la journée et elle ne comprend pas. Je lui repose la question – je demande à l’interprète de la reposer – et Rahmati dit, une fois de plus, qu’elle ne comprend pas l’idée : qu’elle n’a pas un moment préféré, que tout est à peu près pareil, tout le temps.
Ces jours-ci, j’ai demandé à une douzaine de femmes ce qu’elles faisaient de leur temps libre ; l’idée de temps libre les surprend, il faut le leur expliquer. Après plusieurs questions, certaines me disent que le soir, quand elles ont terminé tout ce qu’il y avait à faire à la maison, il leur arrive de s’asseoir pour bavarder avec une voisine. Et qu’à part cela, il y a les fêtes : un mariage, des obsèques, une naissance, un festival religieux. Rien d’autre ne leur vient à l’esprit.
Il est pourtant des jours où la routine est rompue : quand il n’y a pas d’argent pour acheter à manger. Les paysans sans terre n’ont pas le recours de planter quelque chose pour survivre. Ils vivent vissés à la terre – travaillant la terre d’un autre –, mais s’ils veulent un de ses produits, ils doivent passer par le marché, subir ses variations, payer des intermédiaires.
– Parfois, quand mon mari ne trouve pas de travail, il n’y a pas d’argent et les voisins ne veulent pas m’en prêter ou bien ils n’en ont pas non plus ou ils m’en ont déjà trop prêté, alors il n’y en a pas.
(Le mari de Rahmati passe des heures debout clans cette espèce de terrain vague à l’entrée du village, où les hommes attendent que quelqu’un vienne les embaucher. Rahmati dit que parfois ils sont dix, vingt, trente, et que parfois on l’embauche, mais très souvent, non, alors son mari passe la journée au pied de l’arbre du terrain vague à se demander – je n’en sais rien, mais je l’imagine – ce qu’il va dire à Rahmati quand il rentrera sans une roupie, sans un kilo de riz. Ou à se dire, peut-être – je n’en sais rien, mais je l’imagine – que si jamais Rahmati lui fait une remarque, il la fera taire en lui en collant une. Ou à se dire, peut-être – je n’en sais rien, nous le savons déjà – comme c’est bien d’être marié à une femme qui sait qu’elle doit se taire quand il n’y a rien à manger.)
Rahmati sait – peut-être – se taire, mais pour l’heure elle dit que c’est dur de s’endormir sans avoir mangé :
– C’est dur d’aller dormir sans avoir mangé, mais on espère qu’au réveil on trouvera quelque chose. Heureusement, on peut aller dormir. Si je ne dormais pas, je ne sais pas ce que je ferais… Dommage qu’il faille encore se réveiller à six heures du matin.
Dit Rahmati, et que le pire, ce sont les pleurs des petites : qu’alors, quand les petites veulent manger et qu’elles pleurent, on ne peut pas dormir, il n’y a aucun moyen d’échapper à la faim.
Maintenant, ici, la petite ne pleure pas : elle est toujours immobile, les yeux grands ouverts, le masque à oxygène sur le visage. Ici, maintenant, c’est le « centre de stabilisation » de Médecins Sans Frontières à Biraul, et Biraul est un grand bourg, vingt ou trente mille habitants en plein cœur du Bihar. Biraul, c’est surtout deux rues très longues serpentines regorgeant de commerces et de petits étals ; d’autres rues partent sur les côtés qui peuvent mener à un temple dédié à Durga, à une retenue d’eau où se baignent des buffles et des vieux, à l’hôpital, au terrain découvert où les enfants jouent au cricket, à des maisonnettes et des champs cultivés et encore des temples, encore des bœufs et des buffles. Dans la rue principale, on vend presque de tout, du modem à la faux que le forgeron façonne à coups de marteau – et le reste : poissons vivants, poulets vivants, divinités diverses, tomates, raisins, bonbons, lampes électriques, motos. La rue principale est éternellement embouteillée : un char à bœufs barre par exemple le passage et des dizaines de motos et de rickshaws le klaxonnent, des dizaines d’hommes et de femmes essaient de passer, de se faufiler.
– Parfois je me dis que si je ne me réveillais pas, tout serait plus facile. Mais ensuite je pense aux petites, que deviendraient-elles sans moi ? Alors je me dis bon, faudra bien continuer. Mais c’est trop difficile, il n’y a pas d’issue.
J’ai toujours pensé, sans y penser, à ces lieux très éloignés – éloignés sur la carte, éloignés des endroits connus, éloignés de mon histoire – comme progressivement vidés, désertés. C’était de la pure pensée magique : Pétaouchnok est bondé, grouille de monde. Des milliers et des milliers de gens à cet endroit du bout du monde, lequel va s’achever non dans une explosion mais par un coup de klaxon. Un jour, quelqu’un va donner un coup de klaxon et tout va voler en éclats. Cela se passera presque tranquillement : non pas un grand brasier, non pas un coup de tonnerre assourdissant épouvantable, non pas la Terre se brisant en mille morceaux. Seulement ce coup de klaxon – probablement ici, à Biraul, ou peut-être à Calcutta ou à Djakarta – qui n’aura plus lieu : qui finira de combler le monde.
Le centre de Médecins Sans Frontières de Biraul est situé sur un côté du village, près du poste de premiers soins et de distribution de suppléments alimentaires de MSF ainsi que du dispensaire public, sur un terrain qui se déploie autour d’un arbre imposant ; en Afrique, en Inde, les arbres savent organiser le monde. Il fait chaud ; les patients – les petits et leurs mères – attendent leur tour sous l’arbre, qui bavardent, dorment, allaitent.
Comparé aux installations sanitaires habituelles d’un village indien, ce centre est Disneyland : treize lits dans deux salles très bien entretenues, murs blancs, fenêtres, ventilateurs, moustiquaires et une petite chambre d’isolement avec encore trois lits. Chaque lit est occupé par un enfant avec sa mère ; ils y restent généralement quatre ou cinq jours jusqu’à ce qu’ils soient stabilisés et entament le traitement ambulatoire. Six médecins de service, dix infirmiers, l’espace, les médicaments, les meubles, les instruments, la propreté.
Le centre de stabilisation est bondé. Chaque jour arrivent cent, deux cents mères. Elles viennent parce que leurs enfants ont de la toux, de la fièvre ou sont en état de faiblesse ; nombre d’entre elles se rendent d’abord au dispensaire public de premiers soins : quand elles craignent qu’un petit soit dénutri, les infirmières de là-bas les envoient consulter les gens de MSF. D’autres ont entendu parler du centre et viennent directement. Elles sont reçues par trois ou quatre jeunes Indiens suivant un protocole très précis : ils regardent chaque petit, le pèsent dans un harnais suspendu, le mesurent sur une planche où ils pleurent tous, lui glissent le bras dans le ruban mesureur pour savoir s’il est dénutri. C’est un moment décisif : en quelques minutes, le petit ou la petite est prêt ou prête à recevoir une étiquette, le récit qui va le définir.
Dans le centre de stabilisation, une mère me voit allumer une lumière et me demande la permission d’essayer à son tour : elle veut voir comment c’est. Elle appuie sur l’interrupteur, délicatement, craintivement : elle ne sait quelles forces occultes sont sur le point de se déchaîner.
Au Bihar, les étiquettes sont claires à force d’être confuses : l’État le plus pauvre, une terre si riche. Soixante kilomètres au nord se trouve le Népal, l’Himalaya, mais ici, tout est plaines, blé, riz : champs fertiles en attente des pluies. Ce fut une surprise : j’imaginais une lande aride et j’y découvris des campagnes plantureuses ; le problème n’est pas qu’ils ne produisent pas ; le problème, s’il en est, c’est pour qui.
On dit qu’avant l’arrivée des Anglais, ses habitants étaient pauvres, mais survivaient, et que c’est le système de recouvrement de la Couronne qui conduisit à la concentration des terres, à la spoliation des terres : que les percepteurs d’impôts impayables s’emparèrent peu à peu des terres de millions de paysans débiteurs, les transformant en prolétaires ruraux, se transformant en grands propriétaires terriens. Et que, même si les titulaires changèrent au fil de ces deux derniers siècles, la structure de la propriété perdura. Et que, dans les années soixante et soixante-dix, suite à une forte agitation sociale, le gouvernement vota des lois de réforme agraire censées donner des terres à ceux qui n’en avaient pas. Mais les lois ne furent pas suivies d’effet car les bureaucrates censés les appliquer étaient les propriétaires mêmes qui parvenaient à les contourner. Et que la misère, comme de bien entendu, augmenta en même temps que la population : aujourd’hui ils sont 1 000 au kilomètre carré. Plus de la moitié ont moins de 25 ans : c’est un record. Ou le résultat d’hommes et de femmes qui se reproduisent beaucoup car ils savent qu’ils meurent vite.
Au Bihar, la moitié des enfants sont dénutris. La moitié : un sur deux. La moitié des enfants.
Le Bihar est comme un concentré, un bouillon cube d’Inde. Et l’Inde est le pays du monde où la faim abonde le plus. Un quart des affamés du monde vivent – vivent ? – en Inde : environ 220 millions d’Indiens ne mangent pas assez, ne reçoivent pas les 2 100 calories par jour que tous les experts recommandent comme étant le minimum d’énergie nécessaire à un corps humain. Certains, moins que cela ; beaucoup, des tas de millions, beaucoup moins.
Je dis : des millions et des millions de personnes, un nombre interminable de personnes, un nombre inimaginable de soucis, d’angoisses, de petites douleurs, de peurs. La faim était ce que le progrès balaierait : l’apanage des pays en retard, il suffirait de les « développer » un peu pour s’en débarrasser. L’Inde est aujourd’hui le dixième pays le plus riche du monde, et le premier en nombre de dénutris.
En Inde, 37 % des adultes ont un indice de masse corporelle inférieur à 18,5 – ce que l’Organisation mondiale de la santé considère comme le seuil de la malnutrition.
En Inde, 47 % des enfants de moins de 5 ans n’ont pas atteint le poids qu’ils devraient. Il y a dans le monde environ 129 millions d’enfants en dessous du poids normal pour leur âge ; dont 57 millions qui vivent – vivent ? – en Inde.
Il y a dans le monde environ 195 millions d’enfants en dessous de la taille normale pour leur âge ; dont 61 millions vivent – vivent ? – en Inde.
Chaque année meurent en Inde deux millions d’enfants de moins de 5 ans. Pour la moitié d’entre eux – un million d’enfants chaque année –, de causes liées à la malnutrition et à la faim. Un million d’enfants chaque année, deux enfants indiens chaque minute, à cette minute.
Un enfant souffrant de dénutrition aiguë a neuf fois plus de chances qu’un enfant bien nourri de mourir des suites d’une diarrhée, de la rougeole, de la malaria, du sida ou d’une pneumonie. Pas seulement parce que son corps est dépourvu des défenses nécessaires ; à cause également d’une évidence statistique : les dénutris sont ceux qui tombent le plus facilement malades – en raison de leurs conditions de vie – et qui guérissent le plus difficilement – puisqu’ils n’ont pas accès aux soins. À chaque instant, en Inde, environ huit millions d’enfants sont dans cette situation, l’état le plus brutal de la faim.
Pour l’instant, ce sont des chiffres. Les chiffres servent à savoir ce que nous savons déjà : nous convaincre de ce qui est évident. Nous les respectons, nous croyons qu’ils disent la vérité. Les chiffres sont le dernier bastion de la vraisemblance contemporaine.
Et ils sont aussi le meilleur moyen de refroidir les réalités : de les rendre abstraites.
(C’est la première fois dans l’histoire que l’on a des données aussi dures, des chiffres aussi approximativement précis sur les habitants du monde : leur nombre, leur répartition, leur richesse, leurs maladies, leur travail. Dans cinquante ans, le niveau d’information actuel paraîtra peut-être paléozoïque, mais il n’a jamais rien existé de tel : un monde pensé en chiffres, expliqué – soi-disant expliqué – par ses chiffres. Ils sont manipulés par les grands organismes internationaux, les compagnies, les gouvernements du Premier Monde. Ils servent à ce à quoi ont servi les savoirs de tout temps : à renforcer les différences, construire du pouvoir, imaginer des futurs convenables à leurs yeux.)
On me disait qu’ici la faim était différente. Elle est différente puisque parfois elle ne tue pas. En Inde, la faim n’est pas aiguë : des millions de personnes, depuis de nombreuses générations, sont habituées à ne pas manger suffisamment, développant au fil des générations une capacité à survivre en mangeant trois fois rien, démontrant les aptitudes adaptatives de l’espèce. Les humains survécurent, conquirent la Terre parce qu’ils savent s’adapter à bien des choses : ici, ils s’adaptèrent à manger trois fois rien et c’est pourquoi des millions d’entre eux sont petits, maigres, amenuisés, des corps qui savent subsister avec peu.
Des mères petites comme ça qui mettent au monde de tout petits bébés, des gamins qui atteignent l’âge de 1 an en pesant 4 kilos – et qui n’ont pas appris à marcher. C’est un échec fracassant : l’adaptation darwinienne dans toute sa tristesse. La capacité de l’homme à s’accommoder d’une vie dénutrie et à produire, pour ce faire, des corps qui exigent beaucoup moins, idem pour les cerveaux.
La dénutrition chronique – vous explique-t-on – ne vous tue pas net, mais ne vous laisse pas non plus vivre comme vous devriez : corps diminués, esprits déficients. Ils sont des millions à gâcher leur vie pour continuer à vivre.
Ce texte est extrait de La Faim, de Martín Capparós. Il a été traduit par Alexandra Carrasco.
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