En Inde, la faim n’est pas aiguë

Il y a trois docteurs autour de la petite : Maria la Grecque et deux médecins indiens. Il y a aussi deux infirmiers et, derrière, assise sur un petit tabouret rouge, pleurant comme si elle chantait une chanson très triste, la mère de la petite, pieds nus, sari rouge. La petite est toute maigre, immobile, les yeux grands ouverts, un masque à oxygène sur le visage.
La petite est arrivée la veille, effrayante de diarrhée, de vomissements, tellement faible, et ils n’ont pas encore réussi à la récupérer. La maman derrière, sa chanson triste.

– Oublie tout ce que tu as vu à la télévision.
M’a dit, dès mon arrivée, un vétéran de Médecins Sans Frontières.
– Ici, ça n’a rien à voir. Tu ne verras presque jamais ces scènes horribles de ventres proéminents et de gambettes tout en os. Ici, tu ne verras pas d’enfants squelettiques entourés de mouches. Ici, c’est différent.
Ici désigne d’une manière générique l’Inde. Mais ici, en particulier, c’est Biraul, dans l’État du Bihar, un des plus pauvres. Le Bihar pourrait être le dixième pays le plus peuplé du monde, mais ce n’est pas un pays : une province. Il compte 100 millions d’habitants, plus que l’Espagne et l’Argentine réunies, entassés sur 100 000 kilomètres carrés de terres fertiles – trente fois moins que l’Espagne et l’Argentine réunies ; ce sont des plaines très verdoyantes où, pour peu que la nature ne se rebiffe pas, poussent chaque année une récolte de riz et une autre de blé. Il y a 3 000 ans naquit ici le plus grand Empire indien ; il y a 2 500 ans, le bouddhisme ; il y a 1 500 ans, les universités les plus réputées de l’époque.
– Sérieusement, oublie. Ici, la faim est une chose très différente.

La petite s’appelle Gurya ; sa mère, Rahmati. Gurya a 15 mois, Rahmati 19 ans et elle dit qu’elle ne comprend pas ce qui s’est passé, que la petite allait bien, qu’elle ne savait pas encore marcher mais elle allait bien. Qu’elle a une autre fille de 4 ans qui va bien, et qu’elle ne comprend pas ce qui se passe, pourquoi Dieu. Rahmati est musulmane, elle parle beaucoup de Dieu et de pourquoi il lui fait ça. Dieu n’est jamais loin de ces choses-là.
– Avez-vous l’impression que Dieu est fâché contre vous ?
– Oui, il est fâché.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas, comme le saurais-je ?
– Qu’en pensez-vous ?
– Je préfère ne pas penser à ça. Maintenant, ce que je veux, c’est que ma fille guérisse. C’est pour ça que je suis ici, dans cet hôpital. Après, on verra.
Gurya a les squames caractéristiques du kwashiorkor, les œdèmes qui crèvent la peau : signe qu’elle est vraiment limite.

Rahmati est toute maigre, frêle, elle porte l’anneau dans sa narine gauche signalant qu’elle est mariée, les bracelets en cuivre, le sari rouge délavé, les sourcils noirs et épais, le regard qui fuit sans cesse. Rahmati vit tout près, dit-elle : dans un village à trois heures de marche.
Rahmati n’est jamais allée à l’école. Petite, elle aidait sa mère aux tâches ménagères et il lui arrivait même de s’immerger dans une retenue d’eau avec son père pour ramasser des algues qu’il vendait sur le marché : il n’avait ni terre ni aucun autre moyen de gagner sa vie. Rahmati dit qu’ils mangeaient presque toujours ; quelquefois, ils ne mangeaient pas pendant un jour ou deux, dit-elle, mais quelque chose finissait toujours par se présenter.
Quand elle eut 13 ans, Rahmati commença à trépigner : ses copines du village se mariaient l’une après l’autre, et pas elle. Finalement, ses parents lui avaient arrangé un mariage avec le fils d’une cousine de sa mère ; il avait environ dix ans de plus qu’elle et, le jour J, Rahmati était terrifiée. Pour économiser, elle dut partager ses noces avec sa sœur : même le jour le plus important de sa vie ne serait pas pleinement à elle. Chaque marié reçut, en plus d’une femme, une vache ; pour les acheter, son père avait dû prendre un crédit qu’il terminerait de rembourser bien des années, bien des privations plus tard.
Après le mariage, le mari de Rahmati s’en était allé ; il n’y avait pas de travail au village et on lui avait dit qu’à Delhi il pouvait en trouver ; il y peignit des murs pour amasser quelques roupies avant de commencer sa vie d’homme marié. Rahmati resta chez elle ; pour elle, tout continuait comme avant mais pas vraiment : elle ne pouvait plus jouer comme une enfant, flâner, s’amuser, puisqu’elle n’était plus une enfant mais une femme mariée ; sa première année de mariage avait été très ennuyeuse. Ensuite, son mari était revenu et l’avait emmenée chez ses parents à lui : là, tout alla de mal en pis. Sa belle-mère la commandait, l’obligeait à faire tout le travail, à servir ses belles-sœurs. À la naissance de la première petite, la famille l’avait accueillie avec bonheur ; qu’une autre fille naisse ensuite les avait démoralisés : la belle-mère grommelait. Un couple indien a besoin d’avoir des garçons pour les entretenir dans leur vieillesse ; les filles s’en vont, sans compter qu’il faut leur payer une dot.

Les journées de Rahmati se ressemblent toutes. Levée à six heures, elle réveille son mari et les petites, puis commence à préparer les repas de la journée. Nettoyer le riz lui prend un moment : il est rempli de petites bêtes. Les jours de riz blanc sont très tristes ; mélangé avec une poignée de lentilles ou une tomate, ça change tout. Mais il n’est pas facile d’en avoir ; sinon, parfois, elle y ajoute des feuilles sauvages qui donnent plus de goût. Pour cuisiner, elle doit faire du feu ; parfois elle a du bois, quand elle a pu en acheter au marché ; d’autres fois, elle part en chercher – mais elle en trouve de moins en moins – ou doit en demander à une voisine. Si Rahmati avait une vache, elle pourrait se servir de sa bouse ; d’ailleurs, il arrive que sa voisine, qui en a une – ainsi qu’un veau – lui en offre un peu. Rahmati dit que si elle avait tout l’argent du monde, elle s’achèterait une vache.
– Oh, oui, je m’achèterais une vache, j’aurais du lait. Dit-elle, et son visage s’illumine.
– Combien coûte une vache ?
– Environ 25 000 roupies.
À peu près 500 dollars, une somme impossible. Et elle dit que sa vie serait si différente :
– Imaginez ! Une vache ! Tout serait différent, si j’avais une vache. Elle me donnerait du lait, qui coûte environ 25 roupies le litre, et j’aurais de la bouse et je pourrais avoir un veau, je pourrais vendre un peu de lait et acheter du riz, des légumes ou que sais-je. Oui, tout serait très différent si j’avais une vache.
Dit Rahmati et, pour la première fois, elle hausse la voix, s’emballe un petit peu. Alors elle se souvient de la fillette, retourne à l’intérieur pour la voir ; quand elle revient peu après dans la cour où nous discutons, assis sur une petite natte en osier, écrasés de chaleur, assaillis par les mouches, elle a recouvré sa tristesse.

Rahmati vit avec son mari et sa belle-mère et un beau-frère et ses deux filles dans une cahute faite de billes de bois et de bambou ; elle dit qu’avant ils avaient un toit en zinc, mais il s’est abîmé avec le temps et ils n’ont pas pu le remplacer. Là, devant la cahute, ils déjeunent chaque jour à huit heures puis son mari part essayer de travailler – un champ à labourer, un mur à peindre, n’importe quoi pour gagner les 100 roupies – moins de 2 dollars – qui leur permettront de manger le lendemain. Rahmati reste avec les deux petites, nettoie, lave le linge : elle a toujours du linge à laver, dit-elle. Moins on a de linge, plus on en a à laver, dit Rahmati. Et quand elle a terminé, elle peut jouer un moment avec les petites ou ne penser à rien ou même dormir un peu. Ensuite, à midi, elle mange les restes du matin et reprend sa lessive ou fait la sieste ou bavarde un moment avec une voisine puis, plus tard, quand son mari revient, elle lui sert encore du riz pour le dîner ou bien un roti – un morceau de pain.
– Et il vous arrive de faire autre chose ?
– Ben, non. Toutes les journées sont pareilles, sauf quand il y a un mariage, une fête religieuse. Le vendredi, mon mari va à la mosquée, mais, moi je n’ai pas le droit.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est la religion qui le dit, les femmes n’y vont pas.
– Et vous ne voudriez pas y aller, quelquefois ?
– Non, parce que je ne veux pas désobéir à ma religion.
Alors je lui demande quel est son moment préféré de la journée et elle ne comprend pas. Je lui repose la question – je demande à l’interprète de la reposer – et Rahmati dit, une fois de plus, qu’elle ne comprend pas l’idée : qu’elle n’a pas un moment préféré, que tout est à peu près pareil, tout le temps.

Ces jours-ci, j’ai demandé à une douzaine de femmes ce qu’elles faisaient de leur temps libre ; l’idée de temps libre les surprend, il faut le leur expliquer. Après plusieurs questions, certaines me disent que le soir, quand elles ont terminé tout ce qu’il y avait à faire à la maison, il leur arrive de s’asseoir pour bavarder avec une voisine. Et qu’à part cela, il y a les fêtes : un mariage, des obsèques, une naissance, un festival religieux. Rien d’autre ne leur vient à l’esprit.

Il est pourtant des jours où la routine est rompue : quand il n’y a pas d’argent pour acheter à manger. Les paysans sans terre n’ont pas le recours de planter quelque chose pour survivre. Ils vivent vissés à la terre – travaillant la terre d’un autre –, mais s’ils veulent un de ses produits, ils doivent passer par le marché, subir ses variations, payer des intermédiaires.
– Parfois, quand mon mari ne trouve pas de travail, il n’y a pas d’argent et les voisins ne veulent pas m’en prêter ou bien ils n’en ont pas non plus ou ils m’en ont déjà trop prêté, alors il n’y en a pas.
(Le mari de Rahmati passe des heures debout clans cette espèce de terrain vague à l’entrée du village, où les hommes attendent que quelqu’un vienne les embaucher. Rahmati dit que parfois ils sont dix, vingt, trente, et que parfois on l’embauche, mais très souvent, non, alors son mari passe la journée au pied de l’arbre du terrain vague à se demander – je n’en sais rien, mais je l’imagine – ce qu’il va dire à Rahmati quand il rentrera sans une roupie, sans un kilo de riz. Ou à se dire, peut-être – je n’en sais rien, mais je l’imagine – que si jamais Rahmati lui fait une remarque, il la fera taire en lui en collant une. Ou à se dire, peut-être – je n’en sais rien, nous le savons déjà – comme c’est bien d’être marié à une femme qui sait qu’elle doit se taire quand il n’y a rien à manger.)
Rahmati sait – peut-être – se taire, mais pour l’heure elle dit que c’est dur de s’endormir sans avoir mangé :
– C’est dur d’aller dormir sans avoir mangé, mais on espère qu’au réveil on trouvera quelque chose. Heureusement, on peut aller dormir. Si je ne dormais pas, je ne sais pas ce que je ferais… Dommage qu’il faille encore se réveiller à six heures du matin.
Dit Rahmati, et que le pire, ce sont les pleurs des petites : qu’alors, quand les petites veulent manger et qu’elles pleurent, on ne peut pas dormir, il n’y a aucun moyen d’échapper à la faim.

Maintenant, ici, la petite ne pleure pas : elle est toujours immobile, les yeux grands ouverts, le masque à oxygène sur le visage. Ici, maintenant, c’est le « centre de stabilisation » de Médecins Sans Frontières à Biraul, et Biraul est un grand bourg, vingt ou trente mille habitants en plein cœur du Bihar. Biraul, c’est surtout deux rues très longues serpentines regorgeant de commerces et de petits étals ; d’autres rues partent sur les côtés qui peuvent mener à un temple dédié à Durga, à une retenue d’eau où se baignent des buffles et des vieux, à l’hôpital, au terrain découvert où les enfants jouent au cricket, à des maisonnettes et des champs cultivés et encore des temples, encore des bœufs et des buffles. Dans la rue principale, on vend presque de tout, du modem à la faux que le forgeron façonne à coups de marteau – et le reste : poissons vivants, poulets vivants, divinités diverses, tomates, raisins, bonbons, lampes électriques, motos. La rue principale est éternellement embouteillée : un char à bœufs barre par exemple le passage et des dizaines de motos et de rickshaws le klaxonnent, des dizaines d’hommes et de femmes essaient de passer, de se faufiler.

– Parfois je me dis que si je ne me réveillais pas, tout serait plus facile. Mais ensuite je pense aux petites, que deviendraient-elles sans moi ? Alors je me dis bon, faudra bien continuer. Mais c’est trop difficile, il n’y a pas d’issue.

J’ai toujours pensé, sans y penser, à ces lieux très éloignés – éloignés sur la carte, éloignés des endroits connus, éloignés de mon histoire – comme progressivement vidés, désertés. C’était de la pure pensée magique : Pétaouchnok est bondé, grouille de monde. Des milliers et des milliers de gens à cet endroit du bout du monde, lequel va s’achever non dans une explosion mais par un coup de klaxon. Un jour, quelqu’un va donner un coup de klaxon et tout va voler en éclats. Cela se passera presque tranquillement : non pas un grand brasier, non pas un coup de tonnerre assourdissant épouvantable, non pas la Terre se brisant en mille morceaux. Seulement ce coup de klaxon – probablement ici, à Biraul, ou peut-être à Calcutta ou à Djakarta – qui n’aura plus lieu : qui finira de combler le monde.

Le centre de Médecins Sans Frontières de Biraul est situé sur un côté du village, près du poste de premiers soins et de distribution de suppléments alimentaires de MSF ainsi que du dispensaire public, sur un terrain qui se déploie autour d’un arbre imposant ; en Afrique, en Inde, les arbres savent organiser le monde. Il fait chaud ; les patients – les petits et leurs mères – attendent leur tour sous l’arbre, qui bavardent, dorment, allaitent.
Comparé aux installations sanitaires habituelles d’un village indien, ce centre est Disneyland : treize lits dans deux salles très bien entretenues, murs blancs, fenêtres, ventilateurs, moustiquaires et une petite chambre d’isolement avec encore trois lits. Chaque lit est occupé par un enfant avec sa mère ; ils y restent généralement quatre ou cinq jours jusqu’à ce qu’ils soient stabilisés et entament le traitement ambulatoire. Six médecins de service, dix infirmiers, l’espace, les médicaments, les meubles, les instruments, la propreté.
Le centre de stabilisation est bondé. Chaque jour arrivent cent, deux cents mères. Elles viennent parce que leurs enfants ont de la toux, de la fièvre ou sont en état de faiblesse ; nombre d’entre elles se rendent d’abord au dispensaire public de premiers soins : quand elles craignent qu’un petit soit dénutri, les infirmières de là-bas les envoient consulter les gens de MSF. D’autres ont entendu parler du centre et viennent directement. Elles sont reçues par trois ou quatre jeunes Indiens suivant un protocole très précis : ils regardent chaque petit, le pèsent dans un harnais suspendu, le mesurent sur une planche où ils pleurent tous, lui glissent le bras dans le ruban mesureur pour savoir s’il est dénutri. C’est un moment décisif : en quelques minutes, le petit ou la petite est prêt ou prête à recevoir une étiquette, le récit qui va le définir.

Dans le centre de stabilisation, une mère me voit allumer une lumière et me demande la permission d’essayer à son tour : elle veut voir comment c’est. Elle appuie sur l’interrupteur, délicatement, craintivement : elle ne sait quelles forces occultes sont sur le point de se déchaîner.

Au Bihar, les étiquettes sont claires à force d’être confuses : l’État le plus pauvre, une terre si riche. Soixante kilomètres au nord se trouve le Népal, l’Himalaya, mais ici, tout est plaines, blé, riz : champs fertiles en attente des pluies. Ce fut une surprise : j’imaginais une lande aride et j’y découvris des campagnes plantureuses ; le problème n’est pas qu’ils ne produisent pas ; le problème, s’il en est, c’est pour qui.

On dit qu’avant l’arrivée des Anglais, ses habitants étaient pauvres, mais survivaient, et que c’est le système de recouvrement de la Couronne qui conduisit à la concentration des terres, à la spoliation des terres : que les percepteurs d’impôts impayables s’emparèrent peu à peu des terres de millions de paysans débiteurs, les transformant en prolétaires ruraux, se transformant en grands propriétaires terriens. Et que, même si les titulaires changèrent au fil de ces deux derniers siècles, la structure de la propriété perdura. Et que, dans les années soixante et soixante-dix, suite à une forte agitation sociale, le gouvernement vota des lois de réforme agraire censées donner des terres à ceux qui n’en avaient pas. Mais les lois ne furent pas suivies d’effet car les bureaucrates censés les appliquer étaient les propriétaires mêmes qui parvenaient à les contourner. Et que la misère, comme de bien entendu, augmenta en même temps que la population : aujourd’hui ils sont 1 000 au kilomètre carré. Plus de la moitié ont moins de 25 ans : c’est un record. Ou le résultat d’hommes et de femmes qui se reproduisent beaucoup car ils savent qu’ils meurent vite.

Au Bihar, la moitié des enfants sont dénutris. La moitié : un sur deux. La moitié des enfants.

Le Bihar est comme un concentré, un bouillon cube d’Inde. Et l’Inde est le pays du monde où la faim abonde le plus. Un quart des affamés du monde vivent – vivent ? – en Inde : environ 220 millions d’Indiens ne mangent pas assez, ne reçoivent pas les 2 100 calories par jour que tous les experts recommandent comme étant le minimum d’énergie nécessaire à un corps humain. Certains, moins que cela ; beaucoup, des tas de millions, beaucoup moins.

Je dis : des millions et des millions de personnes, un nombre interminable de personnes, un nombre inimaginable de soucis, d’angoisses, de petites douleurs, de peurs. La faim était ce que le progrès balaierait : l’apanage des pays en retard, il suffirait de les « développer » un peu pour s’en débarrasser. L’Inde est aujourd’hui le dixième pays le plus riche du monde, et le premier en nombre de dénutris.

En Inde, 37 % des adultes ont un indice de masse corporelle inférieur à 18,5 – ce que l’Organisation mondiale de la santé considère comme le seuil de la malnutrition.
En Inde, 47 % des enfants de moins de 5 ans n’ont pas atteint le poids qu’ils devraient. Il y a dans le monde environ 129 millions d’enfants en dessous du poids normal pour leur âge ; dont 57 millions qui vivent – vivent ? – en Inde.
Il y a dans le monde environ 195 millions d’enfants en dessous de la taille normale pour leur âge ; dont 61 millions vivent – vivent ? – en Inde.
Chaque année meurent en Inde deux millions d’enfants de moins de 5 ans. Pour la moitié d’entre eux – un million d’enfants chaque année –, de causes liées à la malnutrition et à la faim. Un million d’enfants chaque année, deux enfants indiens chaque minute, à cette minute.
Un enfant souffrant de dénutrition aiguë a neuf fois plus de chances qu’un enfant bien nourri de mourir des suites d’une diarrhée, de la rougeole, de la malaria, du sida ou d’une pneumonie. Pas seulement parce que son corps est dépourvu des défenses nécessaires ; à cause également d’une évidence statistique : les dénutris sont ceux qui tombent le plus facilement malades – en raison de leurs conditions de vie – et qui guérissent le plus difficilement – puisqu’ils n’ont pas accès aux soins. À chaque instant, en Inde, environ huit millions d’enfants sont dans cette situation, l’état le plus brutal de la faim.

Pour l’instant, ce sont des chiffres. Les chiffres servent à savoir ce que nous savons déjà : nous convaincre de ce qui est évident. Nous les respectons, nous croyons qu’ils disent la vérité. Les chiffres sont le dernier bastion de la vraisemblance contemporaine.

Et ils sont aussi le meilleur moyen de refroidir les réalités : de les rendre abstraites.

(C’est la première fois dans l’histoire que l’on a des données aussi dures, des chiffres aussi approximativement précis sur les habitants du monde : leur nombre, leur répartition, leur richesse, leurs maladies, leur travail. Dans cinquante ans, le niveau d’information actuel paraîtra peut-être paléozoïque, mais il n’a jamais rien existé de tel : un monde pensé en chiffres, expliqué – soi-disant expliqué – par ses chiffres. Ils sont manipulés par les grands organismes internationaux, les compagnies, les gouvernements du Premier Monde. Ils servent à ce à quoi ont servi les savoirs de tout temps : à renforcer les différences, construire du pouvoir, imaginer des futurs convenables à leurs yeux.)

On me disait qu’ici la faim était différente. Elle est différente puisque parfois elle ne tue pas. En Inde, la faim n’est pas aiguë : des millions de personnes, depuis de nombreuses générations, sont habituées à ne pas manger suffisamment, développant au fil des générations une capacité à survivre en mangeant trois fois rien, démontrant les aptitudes adaptatives de l’espèce. Les humains survécurent, conquirent la Terre parce qu’ils savent s’adapter à bien des choses : ici, ils s’adaptèrent à manger trois fois rien et c’est pourquoi des millions d’entre eux sont petits, maigres, amenuisés, des corps qui savent subsister avec peu.
Des mères petites comme ça qui mettent au monde de tout petits bébés, des gamins qui atteignent l’âge de 1 an en pesant 4 kilos – et qui n’ont pas appris à marcher. C’est un échec fracassant : l’adaptation darwinienne dans toute sa tristesse. La capacité de l’homme à s’accommoder d’une vie dénutrie et à produire, pour ce faire, des corps qui exigent beaucoup moins, idem pour les cerveaux.
La dénutrition chronique – vous explique-t-on – ne vous tue pas net, mais ne vous laisse pas non plus vivre comme vous devriez : corps diminués, esprits déficients. Ils sont des millions à gâcher leur vie pour continuer à vivre.

 

Ce texte est extrait de La Faim, de Martín Capparós. Il a été traduit par Alexandra Carrasco.

 

⇒ Sur ce livre, lire aussi notre article : « Donner corps à la faim »

Un Candide moderne

S’il existait un prix Nobel du pessimisme, Sibylle Berg aurait de bonnes chances de le recevoir. Le héros de son dernier roman s’appelle Jojo et, selon Sandra Kegel, du Frankfurter Allgemeine Zeitung, il n’est pas sans rappeler un certain Forest Gump. À ceci près que les cœurs s’ouvraient face au naïf et désarmant Américain. Jojo, lui, ne rencontre que cruauté. Abandonné par sa mère alcoolique, il grandit à la fin des années 1960 dans un orphelinat de RFA, où il est maltraité, puis dans une famille de paysans qui ne songent qu’à l’exploiter. Il passe à l’Ouest, où ses déboires continuent. « Chaque espoir se révèle illusoire », souligne Andrea Hanna Hünniger dans le Zeit. Petite précision : Jojo est hermaphrodite – une sorte d’ange sans sexe déterminé. Et Sibylle Berg en fait un nouveau Candide du monde contemporain, qui se heurte à une hostilité universelle (« en RFA comme en RDA, chez les pauvres comme chez les riches, dans les villes comme à la campagne », note Kegel). « On ne peut nier que ce livre dérange. On se sent obligé de le lire jusqu’au bout, ne serait-ce que pour savoir quand la mort va enfin mettre un terme à ses souffrances », écrit Hünniger.

14 faits et idées à glaner dans le numéro 69

Luther : « Tout d’abord, mettre le feu à leurs synagogues ou écoles… ».

• Malheur à celui qui n’a jamais mendié.

Mitterrand avait donné carte blanche aux Serbes.

• Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu’enfin nous nous déguisons à nous-mêmes.

• On pouvait être à la fois juif et chrétien au cours des premiers siècles après J.-C.

• La population juive de Fès a été entièrement massacrée par les musulmans en 1465.

• On trouve Mein Kampf et le Protocole des Sages de Sion sur les étals des librairies indonésiennes.

• En 1850, 9 000 des 11 000 enseignants de l’État de New York étaient des femmes.

• Les premiers poèmes arabes furent composés par des nomades du désert bien avant Mahomet.

• Les lauréats des concours de poésie arabe peuvent gagner plus que le Nobel de littérature.

• Le camouflage numérique pourrait permettre aux navires de modifier leur apparence en fonction de l’environnement, comme les poissons plats.

• Moins de 5 % de l’univers connu est visible.

• Au Bihar un enfant sur deux est dénutri.

• La lumière bleutée des écrans perturbe la fabrication de mélatonine et favorise l’insomnie.

La grande misère de la presse française

Dans la presse française, ou dans ce qu’il en reste, on aime les « nouvelles formules ». Peu importe qu’elles ne soient ni nouvelles, ni vraiment formulables, ni formidables, les éditeurs adorent ces changements cosmétiques qui leur permettent de croire que leurs journaux et magazines sont encore vivants. On aura vu depuis quinze ans je ne sais combien de « relookages » du quotidien Le Monde, je ne sais combien de moutures nouvelles de L’Express ou du Nouvel Observateur. Ce dernier news magazine perd d’ailleurs, à chaque tournant, une partie de son titre, passant du Nouvel Observateur au Nouvel Obs et s’appelant aujourd’hui L’Obs ; on craint pour lui la prochaine formule…

Si ces révolutions à répétition contentent les patrons de presse et leurs directeurs de pub, elles ne satisfont guère le public qui se rend encore dans les maisons de la presse. Le 1er juin dernier, Libération à son tour changeait donc fond et forme : on allait voir ce qu’on allait voir. Mais dès le premier jour ce fut un tollé chez les lecteurs. Personne ne s’y retrouvait dans cette maquette complaisante du directeur artistique, un Espagnol venu tout exprès, avec ses lettrines immenses et ses fioritures sans objet. On abandonna donc les lettrines trop voyantes et on maintint bravement le cap éditorial (plus de textes longs, moins de comptes rendus d’actu). Mais, hélas, cet effort – difficile à soutenir chaque jour avec la maigre équipe du quotidien – ne fit pas revenir des lecteurs que les volte-faces et nouvelles formules (ah ! Libé III…) avaient dégoûtés.

On aime tellement les nouvelles formules en France que les rares lancements de journaux ressemblent à s’y méprendre à des… formules, nouvelles ou non. Cela est vrai bien sûr lorsqu’on reprend un magazine défunt (par exemple « Lui »), ou lorsqu’on s’inspire fortement d’un titre existant à l’étranger (Vanity Fair), mais c’est le cas aussi pour le magazine Society où les plus anciens d’entre nous ont bien cru voir une resucée du brillant Actuel. Les éditeurs de ce nouveau quinzomadaire, auréolés de leur succès avec So Foot, ont-ils cru que leur talent allait ressusciter les morts ?

On pourrait, comme certains le pensent, déclarer tout de suite la mort clinique de la presse papier, et ainsi passer à autre chose. Mais il y a en jeu des équipes rédactionnelles encore nombreuses (même si les cortèges de PSE se suivent et se ressemblent), il y a tout un écosystème avec ses imprimeries, son circuit de distribution, ses détaillants exsangues, et il y a enfin des enjeux financiers pour les propriétaires des médias, et des enjeux politiques bien souvent pour certains de leurs amis… Et puis ces vieilles marques de la presse écrite tiennent, avec l’exception Médiapart, le haut du pavé sur le numérique, mais hélas ces sites, pour leur grande majorité, perdent de l’argent, plus encore que le papier…

On s’en veut presque de devoir faire, de nouveau, le procès de la presse française. Un procès si souvent mené… Depuis plus d’une génération, les journaux se traînent de crise en crise, sans perspective. En cela, les médias ne sont qu’un miroir assez fidèle de la société française, une société qui doute et semble paralysée.

Pour mémoire, on rappellera que la presse quotidienne après la Seconde Guerre mondiale redémarra, en de nouvelles mains, plus propres, mais sans capitaux ni assises solides. Au cours des Trente glorieuses, les patrons des journaux parisiens, Robert Hersant en tête, pour avoir la paix sociale, laissèrent au Syndicat du Livre un certain nombre d’avantages : ces largesses finiront par coûter cher quand les difficultés surgiront. Depuis trente ans en effet la presse ne cessera de décliner, faute de lecteurs, faute surtout de désir, d’engagement, de style, d’un peu tout à vrai dire.

En province, évidemment, ce fut pire. Vu d’Allemagne ou d’Italie, on comprend mal qu’une grande métropole comme Lyon n’ait pas un quotidien digne de ce nom avec quelque ambition éditoriale. Mais on sait qu’à Lyon – comme dans d’autres villes – la bourgeoisie et les élites, foncièrement conservatrices, ne souhaitèrent pas financer ou encourager une presse de qualité, qui aurait pu le moment venu mener des enquêtes, gêner ou même seulement fomenter un « mauvais esprit ».

À Paris, cela a été maintes fois souligné, où se concentrent toutes les élites dans quelques arrondissements, la consanguinité est chose redoutable. Les journalistes, souvent issus des mêmes lycées et des mêmes classes préparatoires que les politiques, mais moins brillants souvent que ces derniers dans la suite de leurs études, ont bien du mal à ne pas être de connivence : au contraire d’un Beuve-Méry qui mettait un point d’honneur à ne pas dîner en ville, le bon ou la bonne journaliste politique d’aujourd’hui fera tout, au contraire, pour accompagner les voyages de tel ou tel, pour échanger quelques propos dans les multiples réceptions qui émaillent la vie publique. Ne parlons même pas des flirts et des coucheries, c’est inutile. Il résulte de ce mélange souvent habilement entretenu par les politiques eux-mêmes un défaut de distance : le journaliste est à la fois trop près de ses sources et trop loin des faits. Ce qui donne une presse faussement « informée ».

Il en résulte des défauts majeurs qui s’emboîtent. Il y a d’abord cette manie très parisienne d’écrire l’actualité, notamment politique, avec des commentaires anonymes : ce ne sont pas toujours ces détails assassins livrés par telle ou telle personnalité sur un collègue, « petites phrases » qui ont fait et font encore les délices des lecteurs du Canard enchaîné : ce sont plus généralement des explications ou des demi-faits, des hypothèses avancées par un « proche du dossier », par un « membre de l’entourage » de tel ou tel ministre ou grand P-DG (les pages économiques aussi sont truffées de ces sources anonymes qui, à dire vrai, sont souvent d’une grande banalité et dont les confidences ont bien pu être inventées par le journaliste pour peu qu’il soit un peu perspicace). Ce régime de l’anonymat est d’autant plus désagréable pour le lecteur qu’il ne sait pas en effet qui parle et dans quelle intention : est-ce de la propagande, des fausses pistes, un écran de fumée ? Rien ne le dit.

L’autre trait de l’écriture des articles – que l’on ne retrouve pas non plus dans la presse étrangère, sinon peut-être en Italie –, ce sont ces « récits » d’une journée politique ou d’une crise aiguë : récits non signés, ou bien souvent signés « service France » ou « service société ». Cette pratique, coutumière dans le « grand » journal du soir, consiste à raconter la politique au lieu de l’analyser ou de la prévoir. Le lecteur a droit, outre les commentaires anonymes déjà mentionnés, à ces saynètes de la vie politique qui n’ont d’intérêt que pour le microcosme. C’est ramener la politique ou tout autre sujet à sa dimension la plus plate, la plus anecdotique, la moins sérieuse. Avec cette méthode, la vie d’un Napoléon se réduirait aux tribulations de son chambellan. Celle d’un Churchill à ses marques de whisky favorites.

Comment a-t-on pu tomber si bas ? Ce n’est pas le talent de tel ou tel journaliste qui est en cause, mais bien l’effet de système de la presse en général. Écrire autre chose que ces récits à la petite semaine suppose d’avoir une grille de lecture – une intelligence des causes et des effets. Or, avec l’abandon des « grands récits politiques » a peu à peu disparu ce goût de l’analyse. Et le souci du politiquement correct, qui a pris la place, pousse plus loin l’affadissement progressif des journaux. Aujourd’hui on ne cherche plus à se faire une opinion, à analyser, à peser les choses pour juger, mais on cherche d’abord à savoir ce qu’il faut penser, ce qu’il faut dire avant que les autres ne le disent. Nous ne sommes donc plus face à une presse politique mais face à une presse du commentaire. C’est pourquoi il est parfois rafraîchissant de lire des journaux très marqués aux extrêmes, non pas pour entendre « un autre son de cloche » mais pour lire simplement un raisonnement qui découle d’un engagement, une opinion justifiée – qu’elle soit bien ou plutôt mal justifiée.

Au fond, la presse française, qui se prend très au sérieux, ne prend pas au sérieux ce qu’elle commente. Voulant jouer au plus malin, elle fait de la politique un spectacle. Ce faisant, la presse pense sincèrement que la politique n’est que cela et que le rôle des médias est d’applaudir, de siffler, et de donner des échos des coulisses… Inutile de préciser que les hommes et femmes politiques – même s’ils se plaignent toujours de ne pas être interrogés « sur le fond » – se retrouvent fort bien dans ce spectacle dont ils connaissent les règles et les décors. La toute-puissance du Web, et l’avènement des réseaux sociaux, ne font qu’aggraver cet état des choses qui existait déjà auparavant. La politique de l’ère Twitter existait avant Twitter.

À ce jeu, la presse est souvent en retard, quand bien même serait-elle présente sur les réseaux sociaux. Hormis pour certains scoops – et la plupart d’entre eux sont orchestrés par des policiers, avocats ou magistrats –, la presse doit se contenter de commenter le spectacle en cours, dont au fond elle n’est plus que rarement partie prenante.

Une autre misère de la presse française est son manque de style. À cela, deux raisons principales : la domination progressive des écoles de journalisme et l’absence criante des écrivains dans ses colonnes. Après 1945, on a voulu professionnaliser le journalisme pour le moraliser, et les écoles se sont multipliées, en formatant il faut bien le dire les futurs journalistes. Par ailleurs, au cours des mêmes Trente glorieuses, on assista à un divorce grandissant entre l’intelligentsia et la presse. Soit parce que les journaux étaient jugés du côté du « pouvoir », soit parce que le marketing de presse considérait inutile la présence d’écrivains dans les rédactions. Mauriac bien sûr continua à écrire son bloc-notes à L’Express, puis au Figaro. Sartre écrivait aussi parfois dans quelques journaux (France-Observateur, La Quinzaine littéraire), mais la gauche radicale tournait de plus en plus le dos à ces journaux capitalistes, forcément capitalistes. De même, les écrivains du nouveau roman délaisseront ce roman de l’actualité, où sans doute les personnages étaient de trop ! La France pourtant avait une tradition de presse politique et littéraire, engagée et brillante, qu’elle a eu bien tort d’abandonner au profit de je ne sais quelle objectivité. Laissons celle-ci à la presse anglo-saxonne, qui ne veut croire qu’aux faits, et non aux idées, puisque l’histoire – du moins celle de ses quotidiens –, toute différente de la presse française, a trait principalement au commerce et aux bourses.

On ne saurait comprendre, si on n’a pas en tête ce contexte, l’histoire d’un des derniers lancements de presse écrite. Quand Nicolas Beytout lance L’Opinion en 2013, il prend évidemment pour exemple Il Foglio, le journal lancé en 1996 par le très talentueux journaliste et intellectuel Guiliano Ferrara. Même format, même souci de pagination réduite, même volonté de défendre le libéralisme (Il Foglio est proche du clan Berlusconi). Mais alors que L’Opinion fait honnêtement son travail de compte rendu de l’actualité, Il Foglio (surtout dans ses premières années) a su ouvrir ses colonnes à nombre de plumes, d’intellectuels qui ouvraient des chemins et croisaient le fer quand il le fallait avec la gauche (et parfois avec la droite trop bien-pensante).

Dans une maison de la presse, en France, grâce à la merveilleuse loi Bichet, nous avons tous les magazines sur tous les sujets possibles, tous faits plus ou moins avec les mêmes couleurs vives (rouges, jaunes), avec la même surabondance de titres et de photos en Une, avec les mêmes types de sommaire, de rubriques, etc. Certains sont corrects, d’autres non. Mais sur les thèmes les plus importants, nous n’avons rien. Il n’y a pas d’équivalent de The Economist en France (dont on rappellera qu’il est valorisé à 1,5 milliard de dollars) : on peut souscrire ou non au libéralisme à tout crin de cet hebdomadaire, force est de reconnaître sa qualité, son équanimité, et l’abondance de ses informations et de ses analyses. De même, si nous cherchons un magazine d’actualité avec la densité d’enquête du Spiegel allemand, nous ne le trouvons pas. Et ne parlons pas de la presse intellectuelle ! Nous n’aurons jamais ici de Die Zeit, ni de TLS (Times Literary Supplement), ni a fortiori de New York Review of Books, ou de London Review of Books. Nous n’aurons jamais un journal économique assez intelligent pour proposer à ses lecteurs, comme le fait l’italien Il Sole 24 Ore, un supplément dominical consacré à la culture, supplément de haute volée qui intéresse tous les gens un peu curieux de la péninsule. Non, en France, nos suppléments de fin de semaine des titres les plus sérieux (Le Monde, Les Échos) sont consacrés sous divers noms à la même chose : comment dépenser, qu’acheter, que désirer. Et cela pour plaire aux derniers annonceurs, les maisons de couture et parfumeurs de Milan et de Paris. Serions-nous donc plus abrutis que les Italiens ? Ou certains veulent-ils nous abrutir encore plus ?

À tous ces renoncements, il faut bien des explications. Il y en a. L’une d’elles est sans aucun doute le manque de discernement et d’ambition des propriétaires de journaux. Comme le rappelait récemment le livre de Jean Stern, ils sont « tous mauvais ». Voici quelques années, la France était montrée du doigt, parmi les pays dits développés, pour laisser sa presse être le hochet des marchands d’armes, et plus généralement des groupes industriels dépendants de l’État ou ayant fait leur fortune grâce à des commandes publiques (Lagardère, Dassault, Bouygues, etc.). Aux États-Unis comme en Allemagne ou en Grande-Bretagne, il en allait tout autrement et c’étaient des industriels de la presse qui parvenaient à maintenir les journaux et leurs sites numériques à un niveau correct de rentabilité et d’excellence. Aujourd’hui, les choses ont un peu changé : en France ce sont des nouveaux venus de la téléphonie – des parvenus en mal de reconnaissance sociale et politique – qui s’emparent des derniers journaux dits indépendants – Le Monde, Libération, Le Nouvel Obs – pour construire des groupes dont on voit mal encore la cohérence et la stratégie. Mais, ce qui est d’ores et déjà certain, leurs premières décisions dans ce métier le montrent, c’est qu’ils appliquent à la presse presque les mêmes méthodes que dans leurs métiers d’origine. Ce qui est une erreur.

La scène numérique, elle aussi, paraît bien pauvre, si on la compare aux foisonnements de sites et d’expériences aux États-Unis ou ailleurs. Ici, point de Politico dans l’arène politique, nul Quartz en économie. En France, hormis Médiapart, un site qui tient un peu la place d’un Canard enchaîné digital, les succès sont rares ou éphémères. Souvent avance-t-on pour expliquer cette absence de dynamisme la question de la taille du pays. Les locuteurs du français seraient trop peu nombreux face au « marché » anglophone ! Mais on pourrait prendre plusieurs exemples ailleurs, en Allemagne (la stratégie du groupe Axel Springer), aux Pays-Bas (De Correspondent), en Italie (Internazionale), exemples qui montrent que la langue et la population ne sont pas les seules explications… D’ailleurs, il est amusant de noter que les éditeurs français n’ont pris conscience que très tard, au début des années 2010, qu’il y avait des locuteurs du français hors de l’Hexagone ! On a vu alors fleurir quelques essais, plus ou moins aboutis, de déclinaisons « africaines » de sites d’infos. Mais il n’y a pas pour l’instant de réelle prise en compte de l’espace francophone, Suisse, Belgique et Québec compris.

La grande misère de la presse française est telle qu’on en vient à souhaiter sa disparition. Du moins la disparition d’un certain nombre de garde-fous, règlements et subsides qui lui permettent – malgré le dégoût d’un nombre croissant de lecteurs – de rester telle qu’elle est. Jusqu’à la prochaine crise. On en vient, oui, à souhaiter de faire sauter tous ces verrous qui protègent les journaux, ou les journalistes : la loi Bichet, la clause de conscience, le taux de TVA amélioré, toutes les subventions de toutes sortes, les lois sur les pigistes (qui sont de fait des salariés de plein droit), et bien entendu si c’était possible le monopole syndical là où il subsiste (à Prestalis et dans les imprimeries de la presse parisienne quotidienne). On sait que les médias en France reçoivent près de 2 milliards d’euros chaque année des pouvoirs publics. On sait que la seule presse papier et numérique, en principe détenue par des mains privées (contrairement à Radio France ou France Télévisions) reçoit plus de 1,2 milliard. En pure perte, pensons-nous. Son rôle de garant démocratique, si souvent mis en avant pour cacher ses incuries, ne saurait justifier pareille dépense alors que les caisses de l’État sont vides : simple prétexte pour conserver le plus longtemps possible des situations, des rentes, des fauteuils… De toute manière, le numérique et la disparition programmée du papier changeront la donne. Mais le processus sera long, trop long – et pénible.

En attendant, la France continuera à déprimer. Et à s’enfoncer. Car si on a les politiques que l’on mérite, on lit aussi les médias qui conviennent à notre démérite. Et bientôt, renversant comme Marx la perspective, nous ne parlerons plus de la misère de la presse, mais de la presse de notre misère. Misère intellectuelle et politique, tout autant qu’économique.

Philippe Thureau-Dangin

Vermeer, Leuweenhoek et la révolution du regard

Nés à une semaine d’intervalle la même année, 1632, dans la ville de Delft aux Pays-Bas, baptisés dans la même église et reposant dans deux tombes voisines, le peintre Johannes Vermeer et celui que l’on considère communément comme le père de la microbiologie, Antoni van Leeuwenhoek, habitaient à quelques centaines de mètres l’un de l’autre dans deux maisons situées à proximité de la place du marché. Ont-ils eu l’occasion de se rencontrer et se sont-ils connus ? Depuis plusieurs décennies cette question passionne les historiens. Delft, à l’époque, ne comptait qu’une vingtaine de milliers d’habitants. Les deux hommes évoluaient dans le même milieu et avaient beaucoup de connaissances communes. Et ils partageaient un intérêt prononcé pour les lentilles optiques. L’idée séduisante qu’ils aient pu entretenir des rapports personnels n’a donc rien d’incongru et est même assez plausible. Ainsi que le reconnaît Laura J. Snyder dans Eye of the Beholder, le très beau livre qu’elle vient de consacrer à une histoire du savant et du peintre, s’il existe certains éléments de présomption que leurs vies se sont croisées, aucune preuve formelle ne vient toutefois étayer cette idée : « Un écheveau de fils relie Leeuwenhoek et Vermeer […] Mais l’hypothèse qu’ils se sont connus ne doit demeurer que cela : une hypothèse ».

Si Laura Snyder s’est intéressée à ces deux personnalités, ce n’est pas avant tout dans le but de déterminer s’ils ont été davantage que de simples contemporains vivant au même endroit. Philosophe et historienne, professeur à la St John’s University de New York, Laura Snyder est une spécialiste de l’histoire intellectuelle, des idées et de la science. Dans son précédent ouvrage, The Philosophical Breakfast Club, une biographie groupée de Charles Babbage, John Herschel, Richard Jones et William Whewell (le « polymathe » qui a forgé et popularisé le terme « scientist »), elle étudiait le rôle joué par ces quatre savants anglais du XIXe siècle, qui avaient l’habitude de se réunir chaque dimanche à l’occasion de petits-déjeuners, dans l’organisation et la professionnalisation de la science dans leur pays. Dans ce nouveau livre, son ambition est de mettre en lumière la façon dont Vermeer et Leeuwenhoek, chacun dans son domaine, ont contribué, par l’usage qu’ils ont fait des instruments optiques, à cette révolution du regard qui a accompagné la révolution scientifique du XVIIe siècle : l’émergence d’une nouvelle manière de voir le monde, dont leurs travaux étaient à la fois le produit, l’instrument et le reflet.

Libéralisme politique et préoccupations sociales

Au siècle d’or hollandais, Amsterdam, Delft, Leiden, Haarlem et La Haye étaient des villes remarquablement modernes et prospères ; des villes exceptionnellement propres, aussi, à une époque où, dans les rues de grandes cités comme Londres ou Paris, on pataugeait le plus souvent dans la boue, les déchets alimentaires et les excréments. Dans toutes les Province-Unies – les futurs Pays-Bas – l’esprit des affaires régnait en maître, dans une société également caractérisée par un niveau élevé d’éthique du travail, de libéralisme politique et de préoccupations sociales se traduisant par un système d’aide aux plus démunis financé par d’assez lourdes taxes. Bouillonnantes d’activités industrielles et commerciales, Delft et les villes voisines étaient aussi des foyers d’effervescence artistique. À Delft, en plus de Vermeer ont vécu, travaillé ou sont passés Jan Steen, Gabriel Metsu, Pieter de Hooch et Gerard ter Borch, les plus fameux représentants de cette École hollandaise de peinture dont les œuvres se voulaient, selon la belle expression choisie par Tzvetan Todorov comme titre du livre qu’il lui a consacré, un « éloge du quotidien ».

Dans ces villes commerçantes et industrieuses s’exprimait aussi, dans de larges couches de la population, un très fort intérêt pour les progrès de la science et les réalisations techniques auxquels ils donnaient lieu, par exemple dans le domaine de l’optique. L’histoire des lentilles optiques est plus ancienne que la révolution scientifique. Depuis plusieurs siècles on employait en Occident des verres correcteurs pour la vue et des lentilles grossissantes pour la lecture. Mais le perfectionnement du télescope par Galilée et l’invention du microscope et la promotion de son utilisation à des fins scientifiques par Robert Hooke avaient ouvert des perspectives prometteuses à l’emploi des lentilles optiques, qui faisaient miroiter la possibilité d’accéder, grâce à elles, à de nouveaux mondes.

À Delft, on se servait notamment des lentilles pour déterminer la qualité des étoffes en les examinant de très près. C’est à ce titre que Leeuwenhoek a commencé à en manier. Comme beaucoup des grands noms de la science de cette époque, Leeuwenhoek était en effet un savant amateur. Fils d’un marchand de paniers, il était drapier de son métier, une activité qu’il a exercée dans des conditions dont on ignore presque tout. Peu à peu, il développa pour les lentilles un intérêt qui devint rapidement une véritable passion. À l’aide de différents procédés qu’il a toujours soigneusement tenus secrets, il se mit à en fabriquer et à les monter sur de petits microscopes, des plaques rectangulaires de cuivre ou d’argent de quelques centimètres carrés derrière lesquelles il plaçait un tube de verre contenant les matières qu’il étudiait, pour les observer par transparence à la lumière du jour ou d’une chandelle. Les plus puissants de ces dispositifs grossissaient plusieurs centaines de fois.

Un observateur infatigable

Leeuwenhoek était un manipulateur habile et un virtuose de la dissection, capable de réaliser, à l’aide de moyens rudimentaires, des coupes d’organes d’insectes d’une finesse comparable à celle des coupes qu’on effectue aujourd’hui avec des instruments sophistiqués. C’était aussi et surtout un observateur infatigable pouvant rester l’œil collé au microscope durant de très longues heures et avide d’examiner tout ce qui lui tombait sous la main : échantillons d’eau trouble et putride, produits fermentés, fragments d’organes et de tissus humains et animaux, poils, plumes et écailles, particules de poussière, déchets alimentaires coincés entre les dents, cheveux, urine, salive et sécrétions corporelles diverses. Ce qu’il contemplait par l’intermédiaire de son instrument le fascinait et le remplissait d’émerveillement. Dans des gouttes d’eau où personne ne soupçonnait qu’il y eût quoi que ce soit, il apercevait tout un grouillement d’« animalcules » étranges au comportement étonnant, que nous identifions aujourd’hui comme différentes variétés d’organismes unicellulaires et de protozoaires, notamment des protozoaires ciliés comme les paramécies, et certaines bactéries. C’est à Leeuwenhoek qu’on doit aussi la découverte des vacuoles cellulaires, celle de la structure des fibres musculaires ainsi que la première description des spermatozoïdes. Leeuwenhoek n’a jamais publié de livres ou d’articles scientifiques. Mais il a fidèlement rapporté toutes ses observations et ses découvertes à la Royal Society de Londres, dans une correspondance de cinquante-cinq ans qui ne prit fin qu’avec sa mort, à l’âge avancé de quatre-vingt-onze ans : trois cents lettres dans lesquelles vibrent son exaltation et son enthousiasme, les lettres d’un homme « pressé de faire part des observations excitantes qu’il a effectuées, pour pouvoir se remettre très vite au travail et en faire d’autres ».

Si Vermeer s’intéressait aux lentilles, c’est à première vue pour de tout autres raisons. Comme tous les peintres de son époque, dans sa poursuite de son idéal de réalisme il ne se satisfaisait pas des seules lois de la perspective telles qu’elles avaient été découvertes et formulées par les artistes et architectes de la Renaissance, en premier lieu Brunelleschi et Alberti. Dans le souci de restituer avec le plus de netteté, de précision et d’exactitude possibles la manière dont les objets, les paysages et les personnages se présentent et sont vus, à l’instar des autres peintres contemporains, il recourait souvent à des dispositifs optiques comme des miroirs ou des lentilles, pour mieux visualiser les lignes et les contours ou les dégradés de couleur. Le plus sophistiqué de ces dispositifs était la camera obscura, la chambre noire, ancêtre de l’appareil photographique : une boîte percée sur un côté d’un trou de petite taille par lequel les rayons lumineux en provenance d’un objet passent pour venir produire, sur la surface intérieure du côté opposé, une image, réduite et inversée mais très nette et conservant les couleurs, les formes, les proportions et la perspective. Au départ le trou était simplement creusé dans la paroi de la camera obscura. Au bout d’un certain temps, on l’équipa d’une lentille. Une autre amélioration fut l’introduction d’un miroir corrigeant l’inversion de l’image. Beaucoup plus tard, la mise au point de techniques permettant de fixer l’image donna naissance à la photographie.

Camera obscura

Que Vermeer ait employé une camera obscura est presque certain, même s’il n’en existe aucune preuve formelle. La question est toutefois : de quelle manière ? Plusieurs historiens de la peinture, dont Philip Steadman dans un ouvrage publié en 2002 qui a fait beaucoup de bruit, ont soutenu qu’il recopiait l’image obtenue par la projection sur la toile de celle engendrée à l’intérieur de la camera obscura. Steadman appuie cette affirmation sur l’analyse des motifs géométriques du pavement noir et blanc présent dans dix tableaux de Vermeer, apparemment tous peints dans la même pièce. Tout en qualifiant son analyse de « prouesse virtuose », Laura Snyder en récuse les conclusions. S’il est hors de doute que Vermeer a peint les dix toiles en question dans la même pièce, observe-t-elle, croire qu’elles reproduisent à l’identique le décor de cette pièce est erroné. Les pavements de marbre du type représenté, parce qu’ils étaient très chers, étaient plutôt réservés aux édifices publics et on n’en trouvait guère dans de modestes maisons privées comme celles dans laquelle Vermeer avait établi son atelier. Leur présence dans de très nombreuses toiles relève en réalité d’une convention de la peinture de genre, une tradition remontant à une époque plus ancienne que celle de Vermeer, ce qui enlève toute portée à la démonstration de Steadman. L’argument est puissant, mais il a peu de chances de clôturer définitivement le débat sur la question. Que la pièce dans laquelle Vermeer peignait n’avait pas de pavement noir et blanc (si c’est exact) prouve en effet seulement qu’on ne peut pas établir qu’il a utilisé la camera obscura pour copier des images existantes de la manière dont Steadman a tenté de le faire.

Mais si Vermeer n’a pas recouru à la camera obscura pour décalquer des images comme le postule Steadman, comment en usait-il ? « Comme les physiciens », répond Laura Snyder, il l’employait « pour expérimenter sur la lumière […] et découvrir ses propriétés », plus généralement pour améliorer et affiner son appréhension de la façon dont les objets sont effectivement vus et perçus. Dans des pages très éclairantes, Laura Snyder montre ainsi comment le recours à la camera obscura a pu aider Vermeer à saisir et rendre des nuances de couleur, d’ombre et de lumière, à distinguer différents plans de netteté, à maîtriser des perspectives difficiles et même à composer ses images : « Vermeer n’avait pas besoin d’un instrument optique pour composer ses images. Mais en considérant ses compositions avec une camera obscura, il pouvait apercevoir de nouvelles manière de cadrer une scène, y compris certains arrangements qu’il aurait été difficile de traduire dans un espace à deux dimensions sans l’effet d’aplatissement de la camera obscura ».

Conjuguée avec l’effacement délibéré, par le peintre, de toute trace de son travail (en contraste, par exemple, avec les marques ostensibles de pinceau qu’on observe chez Rembrandt), cette perfection dans le rendu des détails, le traitement de la lumière et l’organisation des scènes explique la qualité « photographique » des tableaux de Vermeer. Avec l’envoûtante impression de temps suspendu qui en émane, et la troublante atmosphère d’intimité qui les caractérise, cette qualité photographique est à l’origine de la fascination particulière qu’exercent ces toiles. Significativement, c’est l’invention de la photographie, deux siècles plus tard, qui a permis de prendre toute la mesure de cette qualité spéciale des œuvres de Vermeer, un fait qui n’est pas sans avoir facilité la redécouverte du peintre. Célèbre et célébré pour son grand talent de son vivant, Vermeer était en effet tombé dans l’oubli après sa mort. Ce n’est qu’au XIXe qu’on a de nouveau prêté attention à son œuvre, quantitativement limitée mais une des plus remarquables de l’histoire de la peinture. Foudroyé par une crise cardiaque à l’âge de quarante-trois ans, Vermeer, qui était de surcroît un peintre travaillant lentement, a relativement peu produit. On ne possède de lui que trente-cinq tableaux authentifiés sur le total de quarante-cinq qu’il a vraisemblablement réalisés. À quelques exceptions près, ce sont des scènes d’intérieur et des portraits. De La jeune fille à la perle à L’Art de la peinture en passant par La Laitière, presque tous sont des chefs-d’œuvre familiers de tous, et universellement appréciés.

Le monde réel derrière les apparences

Si différents qu’aient été à première vue les usages que faisaient Leeuwenhoek et Vermeer des lentilles, et si distinctes les finalités en vue desquelles ils y recouraient, au bout du compte, affirme Laura Snyder, leur démarche participait d’une même logique et attestait un même esprit. Pour l’un comme pour l’autre, il s’agissait de compléter les organes naturels de la vision par des sortes d’yeux artificiels permettant de voir le monde réel derrière les apparences. Dans un cas, c’était le monde microscopique, invisible en raison de sa taille ; dans l’autre, le monde tel que nous devrions le voir et le percevoir si nous témoignions plus d’attention à ce que nous apercevons et que notre cerveau n’interprétait pas constamment ce que nous voyons : « Leeuwenhoek et Vermeer utilisaient tous les deux des dispositifs optiques pour voir ce qui n’avait pas été vu avant eux. Leeuwenhoek a vu pour la première fois des créatures microscopiques. Il a aussi vu des composants des animaux et des plantes qui n’avaient jamais été vus : les corpuscules sanguins, les spores des moisissures, les composants du sperme. […] Vermeer, lui aussi, a vu ce qui n’avait pas été vu, ou, mieux, ce qui n’avait pas été remarqué – la façon dont les couleurs changent en fonction de l’éclairage, même si nos yeux les voient inchangées [le fait que] les ombres peuvent être brunes, vertes, jaunes ou bleues. La camera obscura a aidé Vermeer à prêter attention à des caractéristiques optiques qui n’étaient pas habituellement notées ».

Cette volonté d’appréhender le monde en le regardant objectivement avec une extrême attention, relève-t-elle, est intimement associée au changement intellectuel lié l’essor du rationalisme scientifique et de la technique. Ceci n’est guère douteux, mais il faut bien comprendre qu’on a ici affaire à une influence à double sens, impliquant un jeu de rétroactions positives. Laura Snyder met surtout l’accent sur l’impact du développement technique sur les représentations et les conceptions du monde, avec raison : trop souvent, les effets directs ou induits de la technique sur l’univers des idées, des représentations sociales et des valeurs sont minimisés et sous-estimés. Mais il ne faut pas oublier l’existence d’une influence de sens opposé. La mise au point de dispositifs optiques performants a permis et encouragé l’essor de la vision du monde qui s’est matérialisée dans la révolution scientifique. À lire les analyses de Laure Snyder, on réalise toutefois que l’invention, le perfectionnement et la diffusion de ces dispositifs sont réciproquement, en partie en tout cas, le produit de la généralisation de cette nouvelle vision, une vision que leur développement a certainement facilité, mais dont l’apparition et le succès ont aussi d’autres causes de nature sociale et culturelle.

L’éblouissement de Pierre le Grand

L’analyse de la façon dont Vermeer et Leeuwenhoek ont contribué à forger et façonner un autre regard sur la réalité constitue le fil conducteur de Eye of the Beholder. Mais elle est loin d’épuiser le contenu de l’ouvrage, qui est d’une extraordinaire richesse et dans lequel on trouve bien d’autres choses : une description détaillée et évocatrice de la vie matérielle, sociale, religieuse et culturelle dans la Hollande de l’âge d’or ; la relation d’épisodes historiques spectaculaires, comme la dévastation d’une partie importante de la ville suite à une explosion accidentelle dans un dépôt de munition (preuve de la vitesse à laquelle les bâtiments détruits ont été reconstruits, dans la célèbre Vue de Delft qui enchantait tant Marcel Proust, peinte par Vermeer six ans après la catastrophe, la ville apparaît à nouveau dans tout l’éclat de son opulence et de sa beauté) ; des anecdotes, comme celle de la rencontre de Leeuwenhoek et du tsar Pierre le Grand en visite dans les Provinces-Unies, dont on retiendra l’éblouissement du monarque russe au spectacle de tout ce qu’il était possible d’apercevoir grâce au microscope du savant ; des portraits comme celui de Constantin Huyghens, diplomate et poète, père du physicien Christian Huyghens et une figure-clé de cette histoire, puisqu’il était un ami de Leeuwenhoek, connaissait très vraisemblablement Vermeer, s’intéressait de près à la science était très actif sur le marché de l’art ; et des observations fines, judicieuses et frappantes sur la société du temps, comme cette réflexion au sujet des réactions du peintre et du savant lors de la mort de leurs enfants respectifs (ils en perdirent tous les deux quatre, sur un total de onze pour Vermeer et de cinq pour Leeuwenhoek) : « C’est presque un lieu commun d’affirmer qu’à cette époque les parents étaient si habitués à perdre des enfants qu’ils considéraient leur mort avec insensibilité ou un stoïcisme résigné […] Il s’agit là d’une de ces soi-disant évidences historiques qui s’avèrent en réalité non-fondées. Les parents, les pères comme les mères, pleuraient leurs enfants décédés comme ils le font aujourd’hui. Ils exprimaient leur chagrin en privé dans des lettres, mais aussi publiquement. […] La peur de perdre un enfant était réelle, suspendue au-dessus de la tête des parents tout au long de la période d’éducation ».

Même si son principal intérêt réside ailleurs, Laura Snyder ne peut éviter de prendre position au sujet de la question des éventuels rapports personnels de Vermeer et Leeuwenhoek. Sans s’aventurer à soutenir qu’ils se sont effectivement connus, consciente qu’il n’existe aucun élément de preuve incontestable à l’appui de cette hypothèse, elle tend pourtant à considérer cette possibilité comme assez probable. Un des arguments qu’elle avance en ce sens, systématiquement brandi par ceux qui défendent la thèse que les deux hommes se connaissaient, est le fait que Leeuwenhoek, à la mort de Vermeer, ait assuré la liquidation de sa succession. À côté de ses activités commerciales, Leeuwenhoek était toutefois un fonctionnaire public. Aux yeux des historiens qui contestent l’existence d’un lien personnel entre les deux hommes, c’est simplement à ce titre que cette responsabilité lui a été confiée. Quatre fois seulement dans sa vie, fait cependant valoir Laura Snyder, Leeuwenhoek a été amené à exercer cette charge. Et dans les trois autres affaires, il connaissait le défunt ou avait un lien personnel avec le bien concerné. On peut donc raisonnablement penser que c’était également le cas ici.

Une célébration de la science

Un certain nombre d’historiens de l’art ont été plus loin et défendu l’idée que Leeuwenhoek était le modèle ayant posé pour les deux célèbres tableaux de Vermeer Le Géographe et L’Astronome. Laura Snyder considère cette thèse avec un certain scepticisme. Nous possédons de Leeuwenhoek un portrait, par Johannes Verkolje, que Constantin Huyghens jugeait « très ressemblant ». C’est celui d’un homme assez âgé, au visage plus lourd que celui du personnage des toiles de Vermeer, « pas complètement différent », certes, mais sans que la ressemblance soit pour autant vraiment frappante. On a par ailleurs fait remarquer que Le Géographe, qui représente un homme penché sur une carte un compas à la main, avait été peint l’année même où Leeuwenhoek, qui s’intéressait aussi à l’astronomie et à la navigation, avait accédé au titre d’arpenteur officiel de la ville de Delft. Il n’est pas impossible, concède Laura Snyder, que Leeuwenhoek ait passé commande de ces deux tableaux pour marquer sa nouvelle position d’arpenteur de Delft. Mais il n’y a absolument aucune preuve de cela et il est plus raisonnable de voir dans ces deux toiles le simple reflet de l’intérêt, quasiment de l’obsession, pour la science qui existait à Delft et dans les Provinces-Unies à cette époque : « non une célébration du nouveau statut de Leeuwenhoek, ni même un portrait de lui, mais une représentation du type de personne qu’il était [et] une célébration de la science, en particulier des sciences dans lesquelles la connaissance s’acquiert par l’expérience visuelle ».

Face à une question qui excite inévitablement l’imagination, Laura Snyder, on le voit, ne se départit pas de sa déontologie et de ses réflexes d’historienne, distinguant avec soin entre faits établis, possibilités plus ou moins plausibles et pures conjectures. C’est avec la même circonspection et le même sens critique qu’elle évoque dans un autre passage une possible interaction entre Leeuwenhoek et le philosophe Baruch Spinoza, qui utilisait comme lui un tour pour polir les lentilles. Son récit n’en est pas moins passionnant. On peut imaginer ce que le thème de son livre aurait donné aux mains d’un de ces nombreux romanciers contemporains qui, dans le souci de renforcer la crédibilité et l’attrait des histoires qu’ils racontent, font le choix de baser explicitement et ostensiblement celles-ci sur des faits réels, en mettant en scène des personnes ayant effectivement existé : Leeuwenhoek et Vermeer se seraient rencontrés, ils auraient tenu des propos conformes aux conversations « qu’ils auraient pu avoir », animés de pensées « qui auraient pu être les leurs ». Peut-être même auraient-ils entrepris des projets en commun. La correction historique y aurait perdu beaucoup, sans que l’intérêt de l’histoire y gagne en rien. Un ouvrage comme Eye of the Beholder en témoigne en effet avec éclat : quand, dans le plein respect des faits, sans rien sacrifier de ce qui confère à l’histoire le caractère d’un savoir rigoureux, critique et organisé, ils sont rédigés avec le talent littéraire de Laura Snyder, dans une langue élégante comme la sienne, les livres d’histoire peuvent s’avérer aussi captivants que beaucoup de romans, et leur lecture est aussi prenante que celle de la littérature de fiction.

Michel André

Du hip-hop au califat : l’itinéraire d’un djihadiste belge

Quand Jejoen s’est converti à l’islam, à l’âge de 16 ans, son père Dimitri a cru à une simple crise d’adolescence. Jusque-là, son fils s’était plutôt illustré pour son goût du moonwalk à la Michael Jackson. Deux ans plus tard, il le cherchait parmi les groupes djihadistes en Syrie et faisait des pieds et des mains pour attirer l’attention des médias sur son cas. L’histoire de Jejoen, le plus célèbre des jeunes Belges partis rejoindre l’État islamique, a été récemment racontée en détail par Ben Taub dans le New Yorker. On la connaît grâce à son arrestation et à la précision de son témoignage, éclairage saisissant sur le recrutement des jeunes Européens.

Jejoen a pourtant été élevé dans la religion catholique. Fils d’un Flamand et d’une Nigériane, le petit garçon fréquente d’abord un prestigieux établissement jésuite d’Anvers, le collège Notre-Dame. Mais à 15 ans, ses faiblesses en maths l’obligent à s’inscrire dans un autre lycée. Après quoi sa petite amie le plaque. Il cherche alors « une alternative à la douleur », confiera-t-il aux policiers. Dans son nouvel établissement, il rencontre une jeune Marocaine qui l’initie à l’islam. S’il veut continuer de la fréquenter, lui dit-elle, il doit s’instruire sur sa religion. Jejoen tape la requête « Qu’est-ce que l’islam ? » sur Internet. Le 1er août 2011, il se convertit. Les dîners en famille se font plus rares, Jejoen ayant adopté un régime alimentaire halal.

Sa conversion aurait pu rester de l’ordre de la rébellion adolescente si, trois mois plus tard, un voisin du nom d’Azeddine n’avait invité le garçon au siège de Sharia4Belgium, un groupuscule radical. À sa tête, Fouad Belkacem, ancien trafiquant de cannabis devenu prêcheur salafiste. Le destin de Jejoen bascule. Sharia4Belgium organise un programme intensif de formation idéologique sur vingt-quatre semaines. Jejoen prétend passer son temps à jouer à des jeux vidéo avec des amis, mais il ne quitte quasiment plus les locaux de l’organisation. Où on lui montre des conférences d’Anwar al-Awlaki, l’idéologue d’Al-Qaïda au Yémen, et des vidéos de batailles en Afghanistan, en Tchétchénie et ailleurs. Les moudjahidines y apparaissent comme des héros désintéressés défendant l’islam contre les croisés corrompus.

De fait, des membres du groupe créent une filière de recrutement pour le djihad. En février 2013, Jejoen reçoit un appel d’Azeddine. Il est en Syrie. Prétextant un week-end à Amsterdam entre amis, Jejoen emprunte la valise de son père, y met un sac de couchage, des vêtements chauds, une lampe de poche et, à la demande d’Azeddine, des lunettes à vision nocturne.

À peine arrivé, confiera-t-il aux policiers, il ne songe qu’à repartir. Pris pour un traître, emprisonné par le groupe qui l’a enrôlé, il réussit à s’échapper au bout de six mois, après avoir subi brimades et tortures. Arrêté peu après son retour en Belgique, il sera le témoin clé du procès de 46 membres de Sharia4Belgium qui s’est tenu à l’automne 2014 à Anvers.

Le 11 février, le tribunal correctionnel d’Anvers a rendu son verdict : quarante mois de prison avec sursis pour Jejoen Bontinck, douze ans de prison pour l’imam de Sharia4Belgium, Fouad Belkacem, qui avait un jour dit aux membres du groupe : « Est-ce que vous savez le potentiel qu’il y a en prison ? Tout le monde là-bas est contre le système. Les infidèles comme les musulmans. Il y a du travail à faire. Ça va être génial. »

Anatomie d’un fléau

Plus de dix-huit mois après son déclenchement fin 2013, l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest se poursuit en Guinée et en Sierra Leone. Le bilan officiel de 11 140 morts est sans doute très au-dessous de la réalité. Le virus, pour lequel nous ne disposons encore d’aucun vaccin ni traitement efficace, atteint un taux de mortalité effrayant, qui confine parfois aux 90 %. La mort survient une à deux semaines après l’apparition des symptômes : diarrhées, saignements, dysfonctionnement du foie et des reins. Auteur d’une synthèse sur les risques de pandémie globale (lire « La pandémie qui vient », Books, octobre 2013), David Quammen consacre son nouveau livre à ce fléau, dont les premières manifestations connues remontent à 1976. « Mêlant enquête de terrain et entretiens avec des spécialistes, l’ouvrage est rédigé dans un style sobre, note Michiko Kakutani dans le New York Times. En quoi il se distingue de la plupart des livres sur le virus, souvent des résumés alarmistes ou des thrillers médicaux. » L’auteur ne se prive d’ailleurs pas d’épingler son confrère Richard Preston dont le bestseller sur Ebola (The Hot Zone), paru en 1994, dressait un tableau terrifiant (et très exagéré) des effets de la maladie : malades aux organes liquéfiés se « dissolvant » dans leur lit et versant des « larmes de sang »… En réalité, les hémorragies qui accompagnent la maladie sont loin d’être aussi spectaculaires – ce qui ne les empêche pas d’être mortelles.

Malgré ce parti pris de sérieux, l’essai de Quammen fait froid dans le dos. « Une bonne partie du livre se lit comme un roman policier mettant en scène le travail courageux des chasseurs de microbes. On y trouve le récit angoissant d’expéditions scientifiques en Ouganda dans des cavernes infestées de cobras et de chauves-souris porteuses du virus. Ou encore cette autre anecdote terrifiante à propos d’une chercheuse qui se blesse accidentellement avec une seringue dont elle s’est servie pour faire une injection à une souris infectée… » Létal et extrêmement contagieux, Ebola ne se transmet pourtant pas par voie aérienne. Quammen doute pour cette raison que le virus sera l’agent de la prochaine grande pandémie (il parie plutôt sur une nouvelle forme de grippe ou de coronavirus). Mais la mutation rapide d’Ebola à mesure qu’il se transmet d’homme à homme ne permet pas d’exclure l’apparition d’une nouvelle souche, encore plus contagieuse.

En un peu plus de 200 pages, le livre de Quammen « réussit à replacer les événements déconcertants de l’année 2014 dans un contexte historique plus large et offre à ses lecteurs une vision claire de ce qu’on sait, de ce qu’on ignore et de ce qui est encore sujet à controverse », écrit Michiko Kakutani.

Tonton Xi bastonne le tigre

Un nouveau moyen de propagande a été inauguré en octobre 2013 : Xi Jinping a fait ses débuts comme personnage de dessin animé dans une vidéo de cinq minutes comparant diverses manières de sélectionner un dirigeant politique. Le procédé a été repris à la veille du Nouvel An chinois 2015 avec trois dessins animés, dont une scène très remarquée montrait Xi Jinping brandissant un bâton pour battre un tigre. « Tigre » est un mot couramment utilisé depuis Mao pour désigner un haut dignitaire corrompu du Parti communiste. Le film était intitulé : « La ligne de masse a-t-elle été vraiment mise en œuvre ? » La « ligne de masse » est une méthode conçue par Mao pour résoudre la tension entre les idées qu’élabore le parti communiste et les masses populaires. On lit dans Le Petit Livre rouge : « Dans toute activité pratique de notre Parti, une direction juste doit se fonder sur le principe suivant : partir des masses pour retourner aux masses. » Dans un long discours du 17 novembre 2012 repris dans La Gouvernance de la Chine, Xi Jinping déclarait : « Le 18e Congrès national du Parti a proposé de mener en profondeur dans son sein une campagne de sensibilisation et de mise en pratique de la ligne de masse du Parti qui s’articule autour de la devise “service du peuple, pragmatisme et intégrité”. Le Comité central du Parti va prendre des dispositions concrètes pour promouvoir cette campagne ». Illustrant cette dernière, le dessin animé de 2015 condamne notamment « les Quatre Vices », notions également avancées dans les discours du président figurant dans son livre. « Les Quatre Vices » sont le formalisme, le bureaucratisme, l’hédonisme et le goût du luxe. Le formalisme signifie « faire des choses pour l’apparence, séparer les connaissances et les actes, négliger l’efficacité, se cacher derrière la paperasse, se plonger dans les réunions, rechercher une réputation injustifiée et avoir recours au trucage et à la forfanterie ». Le bureaucratisme se traduit par « la perte de la notion des réalités et du contact avec la population, l’arrogance, l’égocentrisme et la présomption ». L’hédonisme se caractérise par « le relâchement de l’esprit, l’immobilisme, la quête des honneurs et de la richesse, l’envie de bien-être, de confort, de faste et de plaisir ». Le goût du luxe se manifeste par « le gaspillage, les dépenses excessives, les programmes de construction d’envergure, les fêtes et les festivals en grand nombre, une vie luxueuse, dissolue et oisive, l’abus de pouvoir en vue d’intérêts personnels et la corruption ».

Le recours aux dessins animés marque une rupture par rapport aux méthodes de communication précédentes, analyse un quotidien de Canton : « Dans le passé, écrit-il, le peuple chinois ne voyait de ses dirigeants que des photos, des portraits ou des vidéos officielles ; il était extrêmement rare de les voir en dessins animés. » Cela témoigne d’un renoncement au « langage de la prédication », inefficace car « si personne ne veut écouter, peu importe le volume de la voix, cela ne sert à rien ». Pour toucher le grand public, « il est nécessaire de s’adapter à ses goûts » en utilisant un ton plus gai. Cette stratégie parviendra à « convaincre l’opinion sans la contraindre ».

Que Dieu vous pardonne

À qui est cette voiture ? Tu la vois demande-t-elle, qui se gare près de la barrière ? Oh mon Dieu faites que ce ne soit pas le prêtre, et l’état de l’endroit. Qui va là ? N’ouvre pas le rideau. Non ce n’est pas. Eh bien il remonte le chemin. Oh Jésus Marie Joseph. Va t’essuyer le nez toi.
Papa. Je ne t’ai pas reconnu. Tu m’as fait la peur de ma vie. Je ne savais pas du tout qui c’était. La voiture est différente ? Je croyais. Tu n’as pas fait toute la route aujourd’hui n’est-ce pas ? Heure sacrée. C’est un terriblement long voyage. Rentre mon Dieu et assieds-toi. Bref tu as l’air en forme.
Voilà. Maman est avec toi ? Ah non bien sûr. Ah elle ne peut pas. Elle avait dit ça déjà. Et le docteur ne peut rien lui donner, pour la soulager ? Tu dois être épuisé. Veux-tu une tasse de thé ?
Viens ici et dis bonjour à ton Grand-Père. Il a fait tout ce chemin pour vous voir, n’est-ce pas ? Mets la bouilloire en marche en passant. Et tu arrives à dormir ? Désespérant ce moment de ta vie. Viens là toi et dis bonjour comme ton frère. Mon Dieu, regarde moi ce visage. Et tu ne penses pas demander une aide ? Non elle n’est pas timide pour un sou. Même pour faire une pause dans la matinée ? Veux-tu un sandwich avec ça ? Je n’ai pas encore lancé le dîner. On ne va pas manger avant six heures je pense. Tu sais, je n’ai rien dans la cuisine. Je ne m’attendais pas à ta venue. Je vais faire un saut dehors. C’est juste à cinq minutes d’ici. Non reste où tu es. Tu as déjà assez conduit. Vous restez ici avec votre Papi pendant que je vais faire des courses. Oh la petite madame est en haut. Ne t’occupe pas d’elle. Elle va descendre bientôt se faire l’oreille. Dis à Papi le résultat de ton test de QI. Moyen. Oui. C’est bien hein ? Tu sais bien ce qui m’inquiétait. Écoute, on parlera quand je reviens. Non maintenant c’est bien chérie. Papa je ne voulais pas te rabrouer. Non bien sûr que je suis heureuse que tu sois venu. Écoute laisse-moi aller faire ces courses. Montre à Papi tes octogones chéri. J’en ai pas pour longtemps.
Cet homme était d’un bois plus dur que nous. Un crochet dans son regard tout le temps. Des cheveux clairsemés enduits de gel. Moustache yeux marron. Ressemblant à Clark Gable quand il était jeune, dit-elle. Mais c’était le cas de tous les hommes à l’époque je crois, quand elle était petite. Sous son emprise. Sous sa coupe. Un père star de cinéma avec ses quinze mouflets. Sa pauvre Carole Lombard baisée jusque dans la tombe. On ne dit pas ces mots pourtant. Les uns aux autres. Pas encore. Ils avaient réellement peur de Dieu quand le vin est tiré il faut le boire. Du maquereau trempé dans du lait chaque vendredi soir. Messe tous les matins pour tous les enfants au-dessus de trois ans et la colère de Dieu pour quiconque prononce le nom de Jésus à voix haute ou même dans sa tête. Car ce qui n’est pas dit est aussi mal que, sinon pire. Jusqu’au samedi après-midi consacré à la prière avec sa femme – quand aucun des petits ne pouvait entrer sans frapper fort. Dévotion et dévotion derrière la porte de la chambre à coucher. Avec leurs bébés et bébés faisant la queue dans les escaliers. Pour la mère en perpétuelle souffrance de la descente d’organes à l’hystérectomie. Une vie entière à pousser les intérieurs à l’extérieur parce que ça ne plaît pas à Jésus d’y renoncer. Vingt ans au lit et quelques années en plus avant qu’elle claque. Ah le désespoir pour lui dans son beau costume et sa belle canne. Sept fils pour porter son cercueil. Sept filles pour le pleurer et le suivre et une en plus pour en faire un martyr – les bébés meurent mais elle aurait été la meilleure. Des fils pour casser des chaises sur le dos de. Des filles à chasser de la salle de bains pour faire pipi. Des maris un peu riches ou elles s’en prennent une dans la mâchoire. Des épouses un peu chastes ou les garçons s’en prendraient encore plus. Tasdemerdebonsarienquedieuvouspardonne. La nôtre eut un froncement de sourcils pour son mariage, même s’il avait de l’argent. Lui, au moins, savait se comporter. Pourtant un homme comme notre père n’était rien pour lui. Même pas bon à lécher ses bottes. Même pas bon à être son chien. Bien sûr il n’a pas été surpris quand il est parti. Il a disparu a-t-elle dit. Je savais que ça arriverait qu’est-ce que tu pouvais en attendre ? Psychiatre en effet et quel genre de foutaise est-ce ? Triturant des têtes de légumes toute la journée et déclarant fous tous les gens bien. Il connaissait ce genre-là. Même pas deviné que son fils était malade. Trop occupé à se trouver génial sans doute. Quel genre de père est-ce dis-moi ? Elle ne le dit pas, ce n’était pas non plus un chirurgien du cerveau.
Et il arriva, ce grand-père, comme des éclairs sortis de nulle part. Pas un mot pour prévenir, juste un coup sur la porte. Personne ne s’attend à recevoir l’Inquisition espagnole un samedi après-midi. Qui conduirait cinq cents kilomètres sans vérifier que vous êtes chez vous ? Mais il l’a fait parce qu’il sait que tu n’oserais pas. Ne pas être chez toi en effet. Les enfants l’aimaient pourtant et les sucettes dans sa poche. Au bureau de poste ils disaient que c’était un vrai gentleman. Tenant la porte ouverte aux femmes. Gentil avec les bêtes. Généreux pendant la quête du dimanche et pouvant vous apprendre une ou deux choses sur une vie sainte. Ayant promis de renoncer à l’alcool à sa mère sur son lit de mort. Il était mauvais tout entier. Il dit lui-même que ça a été la chose la plus difficile de sa vie mais si tu es mauvais avec ta mère la chance te boude. Il n’en sait rien mais il sait ce qui est bien. Jamais bu une goutte depuis. Et tous ces enfants aussi et chacun d’eux un petit communiant. Un communiant quotidien lui-même et nous aussi quand il est là. Tu passeras l’éternité en enfer et là tu regretteras de ne pas avoir été à l’église. Ne détourne pas ton visage du père ou il se détournera de toi. C’est un saint avec sa femme aussi. On dit qu’elle est devenue très dure. Amère et cinglante avec lui. Il ne dit pas un mot. Il offre ça en pénitence. Ou a-t-il sa croix à porter – et qui ne l’a pas ? De plus, ce n’est rien à côté de la mort d’un enfant. Il n’hésite pas à raconter que sa foi a été mise à rude épreuve. Il n’y a pas de chagrin plus grand. Non il n’y a pas de souffrance plus grande. Ça le lance sur la boisson. Et ce petit-fils lui rappelle tout ça. Sa fille aurait pu lui épargner des descriptions de la petite tête ouverte, n’aurait peut-être pas dû téléphoner en pleurant qu’il n’avait plus que six mois à vivre. Mais il lui a rappelé qu’il n’en avait peut-être pas beaucoup plus lui-même. Sois reconnaissante avec ce que tu as. Beaucoup ma fille. Beaucoup.

Assieds-toi petit et raconte-moi ce que tu as fait depuis la dernière fois que je suis venu ? Tu as grandi ? Tu ne seras donc pas rachitique ? Dieu soit loué. Comment va l’école ? Tu es déjà premier de la classe ? Ah ça viendra. Et comment sont tes résultats ? Et l’arithmétique ? Eh bien, ce n’est pas terrible. Tu ne fais sûrement pas assez d’efforts. Ta mère était bonne en calcul. Tu devrais lui demander de t’expliquer. Eh bien redemande-lui. Et comment va la tête ? Tu as été faire d’autres scanners ? Bon c’est bien. Et comment va ta mère ? Aucune nouvelle de ce père incapable j’imagine ? Je l’ai su la minute où je l’ai vu. Aucun sens des responsabilités. J’espère que tu ne vas pas devenir comme ça. Bien, je suis content d’entendre ça. Et quel âge as-tu maintenant ? Dans quelle classe es-tu ? As-tu bien récité tes prières ? Bien communié ? Combien de fois ? Et la confession ? Toutes les semaines ? Tu sais que c’est très important de ne pas recevoir l’Hostie quand on est dans le péché. Ton corps est le temple du Christ. Ils t’ont appris ça à l’école ? Alors pourquoi n’y vas-tu pas plus souvent ou est-ce parce que tu es très sage ? Jamais un mensonge à ta mère ? Jamais de bagarre avec ta sœur ? Bon, on ne peut pas en discuter. Mais tu sais que l’orgueil est un péché mortel nous devons être humbles devant Dieu. Ton père était un homme orgueilleux. Il ne voulait pas venir à la messe et regarde ce qui t’est arrivé à cause de ça. Fais attention à l’orgueil. Allons, récitons maintenant un Je vous salue Marie et oublions ça mais la prochaine fois que tu vas voir le prêtre tu lui diras. Allez vas-y. Je vous salue Marie. Vas-y je vous salue Marie pleine de… Grâce. Allez répète. Le Seigneur est… Comment peux-tu oublier ? Vous ne récitez pas le rosaire dans cette maison ? Mais alors comment peux-tu ne pas savoir le Je vous salue Marie ? Non, ça ne va pas aller. C’est une affreuse récitation.
Et toi Miss Piggy ? Viens me parler. Tu es. Tu lui ressembles. Ne sois pas insolente. Tu es son sosie. Ce groin que tu as. Regarde. C’est moi qui l’ai. Dis s’il te plaît et je te le rends. Ne frappe pas ton grand-père. Là. Reprends-le. Vilaine peste. Si tu étais à moi tu te prendrais une bonne fessée mais mes filles étaient bien éduquées. Elles n’auraient jamais tapé leur grand-père sur sa jambe malade. Ça l’aurait fait gémir. Maintenant je vais devoir le dire à ta mère et tu auras une tape sur le derrière. Parce que je suis son papa alors si je lui dis de te donner une fessée.
Je viens de parler à ton fils. Et ta fille. Eh bien… Mais d’abord qu’as-tu fait pour contrarier ta sœur ? Ce n’est pas ce qu’on m’a dit. Elle a dit que tu savais qu’elle était malade et que tu ne l’as pas appelée. Ç’aurait pu être de l’asthme. Elle aurait pu être admise à l’hôpital. Eh bien pour l’instant aucune carte postale n’est arrivée et je n’ai aucune raison de penser qu’elle me ment. Eh bien je ne sais pas. Peut-être. Tu pourrais être en train de tout emberlificoter. Tu es une emberlificoteuse. Il n’y a pas de cabine téléphonique en ville ? Comme elle le dit elle-même elle a passé tous ces coups de fil quand le petit est tombé malade. Mais depuis ce jour-là on dirait que tu crois qu’il n’y a que toi qui as des soucis. Alors écoute bien, j’ai plus d’enfants que toi et je les aime tous de manière égale et je ne vais pas choisir entre vous. Tu le fais. Tu me demandes de. Tu essaies de me faire choisir mon camp. Tu voudrais que je laisse tomber ta sœur. Eh bien ôte-toi cette idée de la tête tout de suite. Oh tu ne m’auras pas. Tu ne te soucies de personne même pas de ta famille. Eh bien tu ne m’as jamais remercié à l’hôpital pour l’argent que j’ai envoyé. Je n’ai rien dit à l’époque mais ça m’a profondément blessé. Bien sûr qu’il y avait le temps. Il y a toujours du temps pour la gratitude. La vérité est que tu as toujours pensé qu’on serait là pour toi et on l’a toujours été. Mais pas un mot de remerciement. Aucun. Oh j’en suis sûr. Je suis sûr que ce n’était pas malveillant. Ça ne l’est jamais. Et quand j’ai été faire cet examen pour mon œil tu n’as jamais appelé. Ç’aurait pu être. J’aurais pu avoir un glaucome. Tes deux grands-parents en ont eu un. Mais à quoi ça sert. C’est comme parler à un mur de briques. Tu as toujours été égoïste. Non. Arrête s’il te plaît. Ne fais pas la fifille à papa maintenant.
Et cet enfant a fait sa communion seulement l’année dernière et il ne sait même pas réciter le Je vous salue Marie. N’as-tu aucune morale ? Je veux dire, qu’est-ce que c’est que cette façon d’élever ton fils ? Mais tu es plus maligne que ça. J’avais oublié. Trop bien pour épouser un homme qui voudrait que ses enfants croient en Dieu. Oh on méprise ce genre-là, hein ? On ne voudrait pas être comme ça, n’est-ce pas ? Tu m’as toujours méprisé, moi et mes croyances. Tu es au-dessus de tout ça. Mais je m’en fous complètement parce que je suis reconnaissant à Dieu du rôle qu’il a joué dans ma vie. Ça te fait rire. Bien sûr que ça te fait rire. Mais c’est moi qui ai mis de la nourriture dans ta bouche. Ton mari si supérieur, où est-il maintenant ? Et tu penses que c’est toujours la bonne manière d’élever un enfant ? Je communiais tous les jours dès l’âge de neuf ans. Je servais la messe aussi et il n’y avait rien de tout ces Est-ce qu’il faut vraiment le faire ? S’ils te demandent ça c’est que quelque chose ne tourne pas rond. Ce garçon peut être reconnaissant pour beaucoup de choses. Ça ne l’a peut-être pas laissé très brillant mais il n’est pas six pieds sous terre et ne me dis pas que ce n’est pas à cause du pouvoir de la prière. La moitié de la paroisse faisant des neuvaines jour et nuit. Ce n’était pas une rémission. Non ce n’en était pas une et fais attention parce que ce qu’il donne il peut aussi le reprendre.
Et regarde celle-ci. Quel genre d’éducation est-ce pour une fille ? Regarde-la. Elle fait des galipettes en jupe. C’est dégoûtant. C’est pervers. La culotte à l’air. Qu’est-ce que c’est que ça ? Comment veux-tu qu’elle soit une enfant de Marie ? Eh bien tu ne devrais pas la laisser faire. Je ne t’ai jamais éduquée comme ça.
Tu dois avoir un problème. Quelque chose ne va pas dans ta tête. Il valait mieux que je laisse ta pauvre mère à la maison. Pas surprenant que ton mari t’ait quittée. Si je devais vivre avec ce genre d’hérésie sous mon toit. Tu ne te rends pas compte qu’on est en train de parler de leurs âmes immortelles et qu’il n’y a pas de seconde chance. Tu peux vivre avec leur damnation sur la conscience ? C’est pas grave ce qu’ils veulent ou non. C’est pour leur bien. Quant à toi. Comme disait le Christ mieux vaut qu’ils aient une pierre de meule attachée autour du cou. Non. Non c’était une erreur de venir ici. Je sens le mal dans cette maison. Je ne reste pas ici. Je ne peux pas rester. Non ne me parle pas. Je ne veux pas entendre les mots du Malin sortir de la bouche de ma propre fille. Tu ne sais pas ce que ça me fait. Ma propre fille. Le choc. Non, ne t’approche pas. Eh bien je suis désolé si ça leur fait de la peine mais laisse-moi passer. Je ne veux plus rien entendre. Tu vas seulement m’empoisonner avec ton amertume de créature sans foi. Je te plains. Vraiment. Ne t’approche pas de moi. Que Dieu me pardonne je ne savais pas. Je ne savais pas que j’avais élevé une… Non. Assez. Ça suffit. Au revoir.

La maison si calme après. Voiture écorchant la route en contrebas. Elle a couvert son visage et dans sa gorge une toux râpeuse. Elle force l’air dedans. Tremble de larmes. On reste assis raides comme des arcs. Visages suspendus au-dessus de l’escalier. Notre mauvaise maison vibre. Il y a des banshees ici. (1)
D’accord alors. D’accord vous deux là. Vous avez vu ce que vous avez fait ? Vous êtes contents ? Qu’est-ce que j’avais dit sur les galipettes ? Qu’est-ce que j’avais dit sur les culottes qui devaient être cachées ? Elle bondit sur les escaliers. M’en prends une et deux. Crac mes yeux sortent de ma tête avec la torgnole. Sang monte dans le nez. Coule de mon visage penché. Coule de ça. Elle attrape mes cheveux. Écoute. Moi. Écoute. Ce que tu as fait. Me secoue et tape et tape ma tête. Sale peste. Tremblante. Tranchante de rage. Va-t’en et me pousse sur les balustrades.
Toi. Panique. Maman pardon pour pardon je ne savais pas. Tes mains ne peuvent la repousser. Elle connaît toutes nos simagrées et ce qu’on a fait avant. Et te frappe sur ton oreille. Sur ta joue. Fort comme ça. Ah Maman pardon. Pardon. Pardon s’il te plaît, tout ce que tu diras. Elle te tient par ton pull. Te frappe plus fort. Frappe et frappe et frappe. Te pousse dans le coin. Maman. Maman. Visage devient rouge. Visage devient douloureux. Tape encore elle. Tape encore. Criant. Espèce d’imbécile. Toi stupide. Moi recueillant tout mon sang de nez dans mon pull. Roulée en boule. Toi. Vilain. Garçon. Toi. Stupide. Stupide. Tu n’arriveras jamais à rien. Tu es un crétin. Il a raison. Tu es un crétin. Je vous salue Marie. C’est pas difficile quand même. Je vous salue Marie. J’en ai assez de toi. De vous deux. Et toi. Tu devras aller à l’école des handicapés. Non Maman Maman. Te tape. Ta place est à l’école des crétins et tu peux vivre là-bas et faire ce que tu veux et je n’aurai plus à m’occuper de toi jamais. J’en ai assez de vous. Vous deux. Petites pestes gâtées. Vous m’entendez ? Assez. L’école des handicapés vous m’entendez ? Tape tape. Ton nez qui pleure alors qu’elle te traîne par les cheveux puis une vraiment forte. Une vraiment forte. Vraiment forte directement sur ta tête brune. Je l’entends. Maman ma tête. Maman ma ma non Maman ne frappe plus ma tête.
La tenant, ta tête, toute penchée. Tu la sens battre. Le choc comme un sacrilège. Maman plus ma tête, tendant ta paume à la place. Elle ne l’a plus fait d’un seul coup. T’a repoussé sur le sol. Est allée dans sa chambre. Est allée vers ses rideaux noirs tirés et a fermé la porte sur nous.
Nous restant immobiles et figés sur le palier. Moi intriguée par mon saignement. Le crâne et le cerveau qui cognent c’est ce que je sens. Tu as tourné ton visage vers le coin. Rouge vif et blanc de marques. Tu es resté là jusqu’à ce que tu arrives à ravaler tous tes sanglots. Je t’ai entendu rechercher ta respiration. L’immobiliser.
M’as pris par ta main chaude vers la salle de bains puis de l’eau sur mon visage. Essuies doucement, disant là ça va aller. M’as nettoyé de mon sang comme j’ai vu faire à l’école. Tête en arrière avalant le liquide épais. Là, dis-tu, on va être sages. Maintenant on va faire ce qu’on nous dit. Elle nous pardonnera peut-être si on est sages. D’accord ? On va être sages maintenant. J’ai dit sale merde connasse merdeuse salope pute truie. Arrête, ne dis pas ce que tu as dit. Tu dois être sage. J’ai dit, elle ne t’entend pas.
Soupe à la tomate on a préparé. Tu as ouvert et en as seulement renversé un petit peu sur le plan de travail. J’ai essuyé dans l’obscurité. Nous nous tenions plus tranquilles que tranquilles. Même pas allumé la lumière quand tu allumais le gaz. Versé cette soupe si rouge dans cette casserole. L’as posée en silence sur la cuisinière. Et l’avons tournée avec la cuillère en bois pour ne pas que ça crisse. Versée dans un bol blanc. Avec une tranche de pain. Un chiffon de cuisine posé sur le plateau. Une vraie cuillère à soupe à côté de l’assiette. Je l’ai porté même si tu étais plus grand. Pour ne pas le renverser. J’étais prudente et ta main pourrait glisser. Pose-le là. Par terre là. Juste à côté de sa porte. Puis tu as frappé. Très doucement. Disant dans un murmure Maman voilà ton dîner qu’on a fait. On a discuté et on va être sages à partir de maintenant et faire tout ce que tu dis. S’il te plaît ne m’envoie pas à l’école des handicapés.
Puis une attente. On l’a entendue traverser sa chambre. Calme. Pas à pas. Et elle a ouvert la porte avec le visage tout fatigué et blanc. Disant merci les enfants. On se voit demain matin. Allez au lit maintenant. Bonne nuit.

 

Ce texte est extrait du roman Une fille est une chose à demi. Il a été traduit de l’anglais (Irlande) par Kristina-Georgina Tacou.

Le livre, remède de l’âme et du corps

Le pouvoir curatif des livres, on le connaît depuis l’Antiquité. Sur le fronton de la bibliothèque grecque de Thèbes était gravé : « Ici on soigne l’âme. » Mais c’est à l’Amérique qu’il revient d’avoir redécouvert les vertus thérapeutiques de la lecture, et inventé le mot et la notion de bibliothérapie, voici presque un siècle.

L’approche américaine – comment s’en étonner ? – est à la fois rigoureuse et pragmatique, voire clinique. Les pionniers de la bibliothérapie étaient souvent des bibliothécaires d’hôpital qui considéraient les livres sur leurs étagères comme autant de potions pharmaceutiques, simplement plus plaisantes. Du coup, on a multiplié les enquêtes d’efficacité, généralement très positives, et cherché à savoir le plus précisément possible quel livre était efficace contre quoi. D’où la multiplication des listes, voire de méta-listes recensant des ouvrages de « self-help », disponibles sur Internet ou auprès de spécialistes grassement rémunérés. Les prescriptions sont étonnamment concordantes, mais sans grand risques : contre les traumatismes d’une enfance difficile, Oliver Twist ; contre ceux de l’amour : Anna Karénine. L’ouvrage « à plus large spectre », comme disent les biologistes à propos d’antibiotiques, semble pourtant être Le Petit Prince, qui soignerait presque tous les maux physiques comme métaphysiques (1).

Dans la vieille Europe aussi, on a toujours su que lire était le cataplasme de l’âme. Mais on considérait plus la lecture en général que celle d’un livre spécifique. La lecture est bénéfique d’abord par les maux qu’elle écarte : l’ennui, les tourments, l’ignorance, les mauvaises pensées (sauf celles suscitées par le livre lu). Et la fiction romanesque a des effets supplémentaires, que les spécialistes savent désormais décrypter : « Le lecteur devient partie prenante au dévoilement intellectuel et émotionnel de l’histoire, s’efforce de comprendre ce qui est communiqué au niveau le plus profond, et y répond en opérant en lui-même une altération positive et un changement d’attitude ou de comportement. (2) » Soit.

Ce qui paraît indéniable, c’est que de parler avec un spécialiste de sa relation aux livres, ou d’un livre en particulier, est un bon moyen d’ouvrir le portail de son moi souffrant. Notamment pour les complexes tourments du cœur, au centre de la fiction romanesque. Les thérapeutes du couple observent que c’est en s’intéressant aux lectures de l’autre, et à sa réaction à ses lectures, qu’on parvient le mieux à le (la) connaître et à le (la) comprendre. Mieux encore, la lecture à deux d’un même livre serait un formidable moyen de rapprochement, qui multiplie l’effet émotionnel du texte. Dante l’avait d’ailleurs déjà dit : si Francesca de Rimini s’est retrouvée aux enfers, c’est bien parce que la lecture conjointe avec son cher beau-frère d’un ouvrage un peu passionné l’a condamnée d’abord à commettre l’irréparable, puis à mourir. Avec les livres, comme avec tous les médicaments, il faut surtout veiller à la posologie et aux conditions d’administration.