Les adultes aussi ont une histoire

En 1836, le jeune Henry David Thoreau s’apprête à voler de ses propres ailes. Frais émoulu de Harvard, il accepte un poste d’instituteur dont il démissionnera quinze jours plus tard. S’ensuit une décennie de petits boulots (dans la fabrique de crayons de ses parents, à la ferme ou comme précepteur), à l’issue de laquelle l’écrivain de 28 ans finit par se retirer dans sa fameuse cabane au bord de l’étang de Walden. (1) Une retraite solitaire où « sa mère avait l’habitude de surgir tous les dimanches avec un panier rempli de plats faits maison », précise Kathryn Hughes dans le Guardian.

Relaté dans The Prime of Life, le parcours d’Henry Thoreau rappelle étrangement celui des « Tanguy », comme on appelle de nos jours ces grands enfants qui tardent à trouver leur voie et à devenir indépendants. Pour l’auteur du livre, l’historien Steven Mintz, voilà la preuve que l’âge adulte est une « construction intellectuelle et institutionnelle ».

Celui-ci ne nie pas qu’il existe des invariants – « des défis intemporels et universels » – propres à cette période de la vie : le fait d’accéder à l’indépendance financière, d’entretenir une relation amoureuse durable, d’affronter la mort de ses proches et d’élever la génération suivante. « Mais la façon dont les individus relèvent ces défis varie fortement selon les cultures et les époques. »

Le propos n’est pas sans rappeler celui de l’historien français Philippe Ariès, qui affirmait dans L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime (1960) que la notion d’enfance avait été « découverte » au XVIIe siècle et qu’avant cela, l’idée même d’un stade intermédiaire entre le sevrage et la vie active n’existait pas. Mais, alors que la thèse d’Ariès a été abondamment commentée et débattue, la notion d’âge adulte reste, elle, un « trou noir de l’historiographie ».

Centré sur les États-Unis, le livre de Mintz montre qu’il n’était pas anormal pour un jeune homme du XIXe siècle de vivre encore chez ses parents à 30 ans. En effet, les fils devaient souvent attendre le décès de leurs géniteurs pour disposer du petit capital qui leur permettrait de convoler. Mais, même une fois réunies les conditions matérielles, le mariage était loin d’être garanti. D’abord, les jeunes femmes du Nouveau Monde se montraient facilement hésitantes (« Après avoir goûté à la liberté, que ce soit au pensionnat ou derrière le comptoir d’une boutique, une fille sensée pouvait se demander si s’engager à devenir la petite main de quelqu’un d’autre était vraiment une proposition si attrayante », souligne Kathryn Hughes). Ensuite, l’émigration massive des hommes vers l’ouest se traduisait dans certaines villes de la Frontière par un déficit de femmes et dans d’autres, plus à l’est, par une pénurie d’hommes. D’où un taux de célibat en constante augmentation. Selon Steven Mintz, la proportion de femmes n’ayant jamais été mariées était passée de 7,3 % pour la génération née entre 1835 et 1838 à 11 % pour celle née entre 1865 et 1875.

Fort de cette mise en perspective, l’auteur tente de répondre aux reproches adressés aux jeunes adultes modernes, prétendument incapables de s’émanciper. À le lire, l’anomalie n’est pas à rechercher chez eux, mais chez leurs grands-parents, à qui une conjoncture exceptionnelle a permis de franchir très jeunes et dans un laps de temps très resserré toutes les étapes du passage à l’âge adulte (premier emploi, mariage, enfants). Comme l’écrit Mintz, « mis à part la brève période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, il était inhabituel pour les jeunes d’acquérir tous les marqueurs de l’âge adulte avant d’avoir 25 ou 30 ans ». Un paradoxe quand on sait que le modèle des années 1950 continue de nourrir l’imaginaire collectif d’une vie « réussie ». Autrement dit, les Américains (et, au-delà, les Occidentaux) continuent à ne jurer que par un emploi à vie, un mariage stable et une famille unie, quand le chômage, la précarité et les divorces ont explosé.

On lynche bien sur Internet

Quelqu’un se souvient-il encore de « Dog Shit Girl » (« la fille à la crotte de chien ») ? En 2005, son chien déféqua dans le métro, en Corée du Sud, et elle refusa de ramasser la déjection. Les autres passagers lui proposèrent des mouchoirs en papier mais elle se montra agressive et s’en servit pour essuyer l’animal. Des témoins indignés prirent des photos, qui se retrouvèrent en quelques heures sur Internet. Son nom, son âge, son université et d’autres informations personnelles furent bientôt mises en ligne. Les gens commencèrent à la harceler dans la rue, à la questionner sur papa Crotte-de-Chien et maman Crotte-de-Chien. Y avait-t-il un bébé Crotte-de-Chien ? Selon Don Park, qui rendit célèbre Dog Shit Girl aux États-Unis en rapportant son histoire sur son blog, « les gens se justifiaient en déclarant que la fille ne méritait pas qu’on respecte sa vie privée ». Elle abandonna ses études, menaçant de se suicider si les insultes ne cessaient pas.

Twitter n’existait pas en 2005, quand la fille à la crotte de chien se fit un nom. Google ne valait que 52 petits milliards de dollars (environ sept fois moins qu’aujourd’hui). Facebook, accessible aux seuls étudiants, comptait à peine 5 millions d’utilisateurs. Depuis, les possibilités d’humiliation en ligne se sont énormément développées. En 2012, un ami de Lindsey Stone, une travailleuse humanitaire, publia sur Facebook une photo où cette dernière faisait un doigt d’honneur et feignait de hurler devant un panneau « Silence et respect » du cimetière militaire d’Arlington. La twittosphère s’emballa aussitôt : « J’espère que cette salope va se faire violer et poignarder. » « Va te faire foutre sale pute, écrivit un autre utilisateur. J’espère que tu auras une mort lente et douloureuse. Pauvre connasse attardée. » Une page Facebook intitulée « Virez Lindsey Stone » fut créée, et la jeune femme perdit son emploi.

En 2013, à Londres, peu avant de prendre un vol reliant Londres au Cap, Justine Sacco, qui travaillait dans les relations publiques, tweeta : « Direction l’Afrique, j’espère que je n’attraperai pas le sida. Je rigole : je suis blanche ! » Pendant les onze heures que durait son vol, elle devint le premier sujet tendance sur le réseau social : « Pas de mots pour qualifier le putain de tweet répugnant et raciste de Justine Sacco », « Fasciné par la descente en flammes de @JustineSacco. C’est planétaire, et elle est apparemment *encore dans l’avion*. » Un commentaire publié sur Hollywood Life, émanant d’un internaute qui avait vécu « 17 ans » en Afrique mais n’avait « pas encore le sida », concluait : « Elle vient clairement dans le but d’ouvrir son vagin […] Pute débile. » Quelques semaines plus tard, un utilisateur de Twitter se souvenait de l’épisode avec nostalgie : « Eh, vous vous rappelez Justine Sacco ? #JustineADéjàAtterri? Merde, c’était incroyable. Des millions de gens attendaient qu’elle atterrisse. »
Le mot « salope » [« cunt » en anglais] fait pratiquement office de signe de ponctuation dans ces explosions de haine ; le langage de l’humiliation en ligne est un concentré de misogynie. Les femmes font l’objet de fantasmes de viol, alors que les hommes s’en tirent avec une simple diffamation. Quand on découvrit que Jonah Lehrer, de la rédaction du New Yorker, avait inventé des citations et recyclé de vieux articles, l’humiliation se limita à des commentaires du genre : « Mets de côté les droits d’auteur de ton livre, crétin, parce que tu vas avoir besoin de fric. » Quand il fit un discours pour présenter ses excuses (l’allocution lui fut payée 20 000 dollars), il prit la parole à côté d’un grand écran où s’affichaient en direct les réactions sur Twitter, dont celles-ci : « Le discours de John Lehrer devrait s’intituler “Comment reconnaître les trous du cul qui se font des illusions et comment les éviter à l’avenir” » ou « Divagations d’un narcissique délirant et non repenti ». Mais personne n’exigea qu’il soit violé ou poignardé. Et il avait vraiment fait quelque chose de répréhensible. Les blagues de Stone et de Sacco étaient destinées à un groupe d’amis qui pouvaient en comprendre le contexte. Comme Justine Sacco l’a confié au journaliste britannique Jon Ronson dans son livre, « seul un dément peut penser que les Blancs n’attrapent pas le sida […] Vivre aux États-Unis nous enferme dans une sorte de bulle par rapport à ce qui se passe dans le tiers-monde. C’est de cette bulle que je me moquais. »

Twitter est connu pour sa mauvaise gestion du harcèlement. « Notre bilan sur le front des agressions et des trolls est nullissime, et ce depuis des années, avoue Dick Costolo, ex-P-DG de la société, dans un mémo interne rendu public en février dernier grâce à des fuites. Franchement j’ai honte de la façon dont nous avons géré ce problème pendant mon mandat. » Les règles de Twitter interdisent seulement les « menaces violentes directes et précises ». La vidéoblogueuse féministe Anita Sarkeesian reçut des menaces de viol et de mort sur Twitter quand elle tenta de réunir 6 000 dollars pour une série de petits films sur les stéréotypes sexuels dans les jeux vidéo. Les menaces – du genre « T’es morte, chienne » ou « Je te viole à la première occasion » – n’étaient pas assez précises pour Twitter. Sarkeesian porta plainte, mais on lui répondit à plusieurs reprises que ces usagers n’avaient pas enfreint les règles, et leur compte ne fut donc pas fermé.

 

« Le scandale, ça fait du clic »

En 2013, le célèbre commentateur et juriste Jeffrey Rosen affirma dans The New Republic que Twitter ne prenait aucune mesure pour lutter contre ce problème parce qu’il se conformait à « l’idéal américain de liberté d’expression ». L’entreprise avait « explicitement pris la décision d’être une plateforme au service de la démocratie plus que de la politesse ». Un jugement bien généreux ! Vers la fin du livre, Jon Ronson laisse entendre que les recherches sur Justine Sacco – 1,2 million en décembre 2013 – auraient rapporté jusqu’à 456 000 dollars à Google. Ce chiffre paraît incroyable, mais le modèle économique de Google et de Twitter repose sur la promesse de faciliter le flux, quelle que soit la nature de l’information. Comme l’a déclaré Sam Biddle, le journaliste de Gawker.com qui fut le premier à partager le tweet de Sacco avec le vaste monde, « le scandale, ça fait du clic ».

L’anonymat est l’un des services que Twitter offre aux misogynes et aux lyncheurs. Amanda Hess, une journaliste américaine spécialiste des questions de genre et des nouvelles technologies, a reçu des insultes émanant d’un compte Twitter baptisé « headlessfemalepig » (littéralement « truie sans tête ») : « J’ai 36 ans, j’ai fait 12 ans pour “homicide involontaire”, j’ai tué une femme comme toi qui avait décidé de se moquer de la bite des mecs. » Ce message fut bientôt suivi par celui-ci : « Content de voir que nous habitons dans le même État. Je te cherche, et quand je t’aurai trouvée, je vais te violer et te décapiter. » Les propos de ce genre constituent un délit – et il y a une grande différence entre être anonyme sur Internet et être physiquement introuvable –, mais la police passe rarement à l’acte en pareil cas. Même si le compte fut suspendu et les tweets supprimés (on admit qu’il s’agissait de « menaces directes et précises »), la personne qui se cachait derrière ce compte était libre d’en créer un nouveau pour renouveler ses insultes et ses menaces, sans trop s’inquiéter des conséquences.

Quant à ceux dont l’anonymat est violé, ils peuvent se retrouver avec un dossier Internet portant trace d’un comportement qui ne leur ressemble pas et d’infractions relativement mineures. Si vous faites une recherche sur « Lindsey Stone », la première chose que vous verrez, c’est la photo où elle se moque du panneau au cimetière d’Arlington. Si vous tapez « Oliver Rawlings », la première chose que vous trouverez, c’est une entrée sur Mary Beard, spécialiste de l’Antiquité et collaboratrice du Times Literary Supplement, qui retweeta le commentaire qu’il avait posté sur son blog : « Vieille salope dégueulasse, je parie que ton vagin est immonde. » Il reçut tellement d’insultes que Mary Beard finit par lui rédiger un certificat de bonne moralité. « Il va avoir du mal à trouver du boulot, car dès que vous tapez son nom sur Google, c’est ça qui apparaît, expliqua-t-elle. Et même s’il a été très bête et pas très sympathique à ce moment-là, je ne pense vraiment pas qu’un seul tweet doive faire s’effondrer les perspectives de carrière de quelqu’un. »

L’humiliation se produit en cas de conflit entre l’histoire que nous voulons raconter et l’histoire que d’autres racontent sur nous-mêmes. Sacco avait envoyé une plaisanterie satirique à ses amis et fut rangée dans la catégorie « raciste ». Le « coup de folie » de Rawlings aurait pu lui valoir l’étiquette définitive de misogyne (sanction peut-être atténuée par la réaction finalement compréhensive de Mary Beard). Et il existe une infinité de gens dont vous n’avez jamais entendu parler et qui se sont un jour endettés ou ont commis un délit mineur – information consignée sur une page Web indexée par Google et qui est donc la première chose que vous voyez si vous tapez leur nom dans un moteur de recherche. Alors, que faire figurer au juste dans le catalogue public de notre vie, et qui doit en décider ?

En 2010, en menant une enquête pour le New York Magazine, le journaliste Graeme Wood découvrit qu’un de ses anciens condisciples d’Harvard, Phineas Upham, et sa mère, Nancy, avaient été arrêtés pour avoir dissimulé 11 millions de dollars sur des comptes bancaires en Suisse, somme qu’ils avaient ensuite rapatriée discrètement en Amérique. Non sans un certain plaisir pervers, Wood créa une alerte Google et regarda Nancy plaider coupable et écoper de trois ans avec sursis, plus une amende de 5,5 millions de dollars. Aucune charge ne fut retenue contre Phineas, mais toute recherche sur son nom continua d’entraîner les suggestions automatiques suivantes de Google : « Phineas Upham fisc », « Phineas Upham arrestation », « Phineas Upham condamnation ». L’un des résultats les plus en vue était ce titre d’un article de Bloomberg : «Les États-Unis renoncent à poursuivre un homme accusé d’avoir aidé sa mère à cacher de l’argent ».

Wood, qui avait maintenu son alerte Google, remarqua par la suite des phénomènes curieux. Upham fut nommé responsable de la section finances du site Venture Cap Monthly et élu par Charity News Forum « philanthrope du mois ». Ces honneurs décernés par des organismes obscurs se multipliaient, certains surestimant de beaucoup l’importance d’Upham en le citant aux côtés d’éminents économistes comme Ben Bernanke. Wood dénicha le siège social de Venture Cap : une entrée de service jouxtant un restaurant indien de Manhattan. Il venait de pénétrer par hasard dans le monde des agences d’e-réputation.

Ces entreprises se comptent aujourd’hui par centaines. Upham avait engagé les services de Metal Rabbit Media. Reputation.com est la plus célèbre outre-Atlantique, et l’une des plus sérieuses ; son fondateur, Michael Fertik, est la seule personnalité de ce secteur qui ait consenti à rencontrer Jon Ronson pour son livre. L’ouvrage explique comment la société créée par Fertik a contribué à réduire la présence de la photo de Lindsey Stone sur Google, opération menée à titre gracieux mais dont le coût est estimé à plusieurs centaines de milliers de dollars (l’image n’a pas totalement disparu). Les dirigeants de firmes de Wall Street ont eu recours à ces agences au lendemain du krach financier de 2008. Des hommes politiques et des célébrités utilisent également leurs services. De même que des pédophiles et des violeurs. Ou des personnes condamnées pour des délits mineurs qui surgissent quand tapez leur nom dans Google, ce qui les empêche de trouver un emploi ou des clients. Puisque tout le monde passe par là pour trouver un avocat ou un dentiste.

Les cabinets d’e-réputation font disparaître les informations négatives. Fertik lui-même refuse d’expliquer en détail comment sa société s’y prend. « Je peux dire que nous avons codifié un ensemble de procédures que nous affinons sans cesse, et qui dépendent de la source, de l’emplacement et de la nature du contenu qu’on nous demande de détruire », déclarait-il en 2006. Ces procédures comprennent sans doute des démarches assez simples, comme le nettoyage des sites Web placés sous le contrôle direct de leurs clients, et des démarches plus agressives, comme les menaces de poursuites contre les administrateurs d’autres sites. Dans bien des cas, cela ne suffit pas : les grands organes de presse refusent de retirer leurs articles. Les redresseurs de réputation cherchent donc plutôt à inonder les algorithmes de Google sous un déluge d’informations positives afin de reléguer aux oubliettes les résultats plus compromettants. Autrefois, c’était facile. Quand des moteurs de recherche comme AltaVista classaient les sites en fonction de la fréquence du terme recherché, il en fallait peu pour étouffer l’information négative : il suffisait de créer un site mentionnant maintes fois le même nom pour rejeter les données importunes dans les tréfonds du Web. Puis, en 1996, les fondateurs de Google, Larry Page et Sergueï Brin, inventèrent le système PageRank, qui classe les pages non seulement en fonction de leur contenu, mais aussi du nombre et du classement des sites qui renvoient vers elles. C’est un système bien plus difficile à contourner, et les algorithmes de Google sont constamment remis à jour ; la société revendique plus de 500 améliorations par an, depuis les petits détails jusqu’aux grands changements comme la recherche personnalisée et la suggestion automatique.

 

Fabriquer une couverture médiatique favorable

Selon Fertik, les agences d’e-réputation veulent offrir à leurs clients « le plus grand contrôle possible sur ce l’on perçoit d’eux sur Internet, depuis les informations qu’ils veulent faire apparaître sur leur parcours professionnel jusqu’à celles qu’ils ne veulent pas voir s’afficher ». Elles créent des sites et des liens y renvoyant, ou se servent de sites bien classés par PageRank, comme Tumblr, Twitter et LinkedIn, pour maîtriser les résultats de recherche liés au nom de leur client. Quand elles le peuvent, elles trouvent aussi le moyen d’agencer une couverture médiatique favorable ou d’en donner l’apparence. Mais c’est souvent impossible. Fin 2014, Greenpeace a contraint Lego de renoncer à son partenariat avec Shell en mettant en ligne une vidéo, devenue virale, qui montrait une marée noire en train de recouvrir un paysage arctique en Lego. La pétition de Greenpeace recueillit plus de 1 million de signatures : aucune agence d’e-réputation au monde ne peut faire disparaître ce genre de phénomène de Google (seul le moteur de recherche en serait capable).

Pourtant, même en pareil cas, il existe des moyens de gérer les répercussions. À condition de pouvoir payer. Même les formes les plus innocentes d’optimisation des résultats de recherche et de gestion d’image dépassent le budget de la plupart des particuliers : la facture peut se chiffrer en milliers, voire en centaines de milliers d’euros. Et bien sûr, les riches et puissants ne paient pas seulement pour la mise en ligne de contenus élogieux mais aussi pour éliminer les articles négatifs. De nombreuses sociétés d’e-réputation mentent volontiers au sujet de leurs clients (comment être sûr que le Phineas Upham que vous avez trouvé sur Internet est bien celui qui a été accusé de fraude fiscale, ou même qu’il s’agit d’une personne réelle ?). Des stratégies de ce type peuvent aussi être employées pour diffamer. L’un des documents rendus publics par Edward Snowden, « L’art de la tromperie », expliquait aux agents de l’État comment ils devaient s’y prendre pour discréditer une cible en menant des opérations « sous fausse bannière » (publier des informations sous une identité usurpée), en intervenant sur des blogs où l’on se fait passer pour la victime de la cible, en changeant les photos sur les réseaux sociaux, et ainsi de suite.

Quelles sont les alternatives à cette manipulation ? Sans intervention extérieure, les histoires que raconterait sur nous l’algorithme de Google seraient celles qui auraient le plus de chances d’inciter l’internaute à cliquer sur un lien, ou à faire une nouvelle recherche. Le moteur idéal selon Google est celui qui « comprend exactement ce que vous voulez dire, et qui vous fournit exactement ce que vous voulez », pour reprendre les propos de Larry Page. Si tel est l’objectif, il a remarquablement bien fonctionné quand Lindsey Stone et Justine Sacco étaient « tendance ». Tout le monde s’amusait tellement. C’était exactement ce que les gens cherchaient, et Google ou Twitter répondaient à la demande. L’ennui, c’est que cela bafouait les droits du sujet de la recherche.

En mai 2014, la Cour de justice de l’Union européenne a rendu un arrêt sur « le droit à l’oubli » [lire notre dossier « Peut-on échapper au Web ? », Books, avril 2014]. En 2009, l’Espagnol Mario Costeja González avait tapé son nom sur Google et découvert des annonces pour une vente aux enchères immobilière organisée à la suite d’une saisie pour dette. Ces annonces remontaient à 1998, une période de difficultés financières. Elles étaient parues dans le quotidien catalan La Vanguardia, et Costeja González demanda leur retrait, au motif que la dette et le but initial de la publication (attirer des acheteurs pour sa propriété) n’étaient plus d’actualité. Le journal refusa. Costeja González se tourna vers Google pour que les liens soient supprimés, mais essuya un nouveau refus. Il décida finalement de porter l’affaire devant les tribunaux.

Pour la Cour de justice de l’Union européenne, les moteurs de recherche comme Google entrent dans la catégorie des « contrôleurs de données » et, en vertu de la directive sur la protection des données personnelles adoptée en 1995, les particuliers peuvent exiger que soient supprimés « de la liste de résultats, affichée à la suite d’une recherche effectuée à partir du nom d’une personne, des liens vers des pages Web publiées par des tiers et contenant des informations relatives à cette personne ». Google n’est tenu de satisfaire ces demandes que si les informations sont « inadéquates, non pertinentes et excessives au regard des finalités pour lesquelles elles sont collectées et pour lesquelles elles sont traitées ultérieurement ». En outre, il faut trouver « un juste équilibre » entre l’intérêt des internautes et « les droits fondamentaux de la personne concernée, en particulier le droit au respect de la vie privée et le droit à la protection de données à caractère personnel » ; les propres intérêts économiques de Google ne furent pas jugés suffisants pour primer sur les effets de son moteur sur ces droits.

Résultat, Mario Costeja González est aujourd’hui plus connu que jamais. On parle à ce propos de l’effet Streisand (en 2003, Barbra Streisand tenta de faire supprimer une photographie aérienne de sa maison de Malibu, ce qui ne fit que lui attirer encore de publicité), dont certains font un argument plus général contre la viabilité du droit à l’oubli.

Jusqu’ici, Google a examiné des demandes portant sur la suppression de 840 000 URL et n’en a accepté qu’un peu plus de 40 %. Il est probable que personne ne sera très désireux de savoir qui a demandé l’effacement des données pour des affaires mineures – victimes de délits, personnes accusées à tort d’avoir commis des délits, auteurs de petites infractions. Paradoxalement, cet arrêt a remis un grand pouvoir entre les mains de Google. C’est à la firme (et aux autres moteurs de recherche) qu’il revient de déterminer au cas par cas ce qui est dans l’intérêt des internautes, et l’entreprise n’a divulgué aucune information sur son processus de décision, en dehors de quelques exemples schématiques de plaintes acceptées ou refusées ; elle pourrait cependant être contrainte de défendre ses arbitrages devant les tribunaux.

Google s’est d’emblée opposé à l’arrêt européen, et a très vite cherché à le saper. L’entreprise a fait savoir que deux des premières requêtes émanaient d’un pédophile et d’un homme politique. Elle n’a appliqué cette décision de justice qu’à ses sites européens – allez sur Google.com et vous pourrez trouver toutes les informations effacées jusqu’ici. Larry Page a attiré l’attention sur le fait que cet arrêt serait exploité par les terroristes, une caricature délibérée dont il s’est depuis distancié et dont le comité consultatif de Google a refusé de faire un argument. Page a ajouté que l’arrêt aiderait les gouvernements répressifs et, bizarrement, qu’il nuirait aux start-up en ligne parce qu’elles se heurteraient à « une couche supplémentaire de complexité administrative » (comme si c’était là ce qui allait empêcher un nouveau moteur de recherche de vouloir supplanter Google).

En substance, ces attaques se fondent sur l’idée que le droit à l’oubli va à l’encontre de la liberté d’Internet. Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia, qui présente cet arrêt comme « l’une des décisions de censure les plus graves jamais prises à l’encontre d’Internet », a été nommé membre du comité consultatif de Google. Selon l’organisation britannique de défense de la liberté d’expression Index on Censorship, cet arrêt « autorise les particuliers à se plaindre auprès des moteurs de recherche à propos d’informations qui leur déplaisent, et ce sans aucune surveillance légale. C’est un peu comme si vous entriez dans une bibliothèque pour exiger la mise au pilon de certains livres. […] L’arrêt de la Cour […] devrait donner des sueurs froides à tous ceux qui, au sein de l’Union européenne, croient en l’importance cruciale de la liberté d’expression et de la liberté d’information ».

Il est vrai que ce texte est vague, qu’il donne trop de pouvoir aux entreprises privées – notamment celui de déterminer ce qui est dans l’intérêt public – et perd de vue que, si des informations pertinentes peuvent devenir non pertinentes, l’inverse est vrai aussi. Malgré tout, l’idée qu’il ne faut pas toucher à Internet arrange bien ceux qui y détiennent le pouvoir. Comme le soulignent dans un récent article (1) Julia Powles et Enrique Chaparro, spécialistes du droit et des technologies, le droit à l’oubli est « la première voie de décélération accessible à tous sur cette autoroute où Google avait jusque-là tout loisir de collecter et de faire proliférer les informations personnelles publiquement disponibles ». Mais l’alternative – confier aux algorithmes et aux sociétés d’e-réputation en ligne la façon dont nous apparaissons sur Internet – est-elle vraiment une utopie au service de l’égalité et de la liberté d’expression ?

L’Union européenne a récemment menacé Google de poursuites au motif que l’entreprise n’avait pas retiré de Google.com les liens supprimés de ses sites européens. À peu près au même moment, Barack Obama a suggéré qu’il s’agissait là d’une forme de protectionnisme : « Nous avons été les propriétaires d’Internet. Nos entreprises l’ont créé, l’ont développé, l’ont perfectionné à un point qu’ils ne peuvent égaler. Et souvent, ce qu’on présente comme de nobles prises de position est pour eux un simple moyen de défendre des intérêts commerciaux. » (2) Dans la même interview, le président américain déclarait : « Je pense que chacun est propriétaire de ses données, je pense que mes données m’appartiennent. » Et depuis 2012, son administration tente de faire voter une loi sur la protection de la vie privée, qui a évidemment été attaquée comme une forme d’intrusion étatique.

Nous entrons dans une ère d’informatique omniprésente, reposant sur les objets connectés. La technologie sera incorporée dans le monde qui nous entoure, des vêtements intelligents à la maison intelligente. Nous avons eu un avant-goût de ce monde lorsqu’en 2012 un petit malin exploita un défaut des caméras de vidéosurveillance TRENDnet et expliqua en ligne comment s’y prendre pour espionner des personnes à leur insu, via les caméras connectées installées chez elles. Selon la Commission fédérale américaine du commerce, « les hackers ont posté des liens vers les images transmises en direct par près de 700 caméras. On pouvait voir des bébés endormis dans leur berceau, des enfants en train de jouer et des adultes vaquant à leurs occupations quotidiennes ».

Les nouvelles technologies nous inciteront peut-être à trouver un équilibre entre la liberté d’expression, la vie privée et les données personnelles. Il est cependant plus vraisemblable qu’Internet deviendra de plus en plus « libre », et Dieu sait ce que nous apprendrons alors les uns sur les autres…

 

Cet article est paru dans la London Review of Books en avril 2015. Il a été traduit par Laurent Bury.

Comment l’Inde a muselé son armée

Pourquoi le Pakistan a-t-il connu une succession de coups d’État militaires depuis 1947, et pas l’Inde ? (1) Pourquoi le pays n’a-t-il jamais échappé à l’emprise de l’armée, alors que son voisin, issu de la même histoire coloniale, consolidait son régime démocratique ? Professeur à Yale, l’historien et politologue Steven Wilkinson apporte à cette vieille énigme « une réponse neuve », estime le chercheur Shashank Joshi dans le Financial Times. Le problème remonte selon Wilkinson à la révolte des Cipayes, en 1857 : le soulèvement de soldats à la solde des Britanniques dans la moyenne vallée du Gange conduisit la puissance coloniale à choisir massivement ses recrues dans des régions périphériques jugées plus loyales – au Pendjab et dans ce que l’on appellera plus tard la province de la frontière du Nord-Ouest. « L’absurde taxinomie victorienne voyait en ces hommes des membres de “races martiales” », écrit Joshi. Or, lors de la Partition, en 1947, le Pakistan héritera à la fois des provinces les plus représentées dans l’armée coloniale (le Pendjab et la province du Nord-Ouest) et de celles qui l’étaient le moins (le Bengale et le Sind). D’où « une armée contrôlée par une communauté étroite et soudée », qui a « aisément pris le dessus sur ses maîtres civils ».

Mais, abstraction faite de ce facteur démographique, les dirigeants indiens ont su imposer à la troupe des restrictions que n’ont jamais réussi à lui infliger leurs homologues pakistanais : « L’autonomie de l’armée indienne a été réduite au fil des ans », résume le quotidien indien Mint, qui rappelle « l’hostilité bien connue de Nehru » envers cette institution. Après 1947, de nouvelles académies militaires furent ouvertes loin des anciens lieux de formation des officiers, afin d’en diversifier le recrutement ; le poste de commandant en chef fut supprimé ; et les officiers supérieurs furent étroitement surveillés. Comme le souligne Mint, « la composition ethnique des troupes a été équilibrée afin qu’aucune caste, communauté ou région ne domine ». Alors que les Pendjabis représentaient encore 32 % des effectifs en 1948, aucun État ne fournit aujourd’hui plus de 13 % des rangs de l’armée indienne.

 

Allemagne – Jaloux d’un hippopotame

« Être un jeune homme qui souffre est un emploi à plein temps », confesse le narrateur du dernier roman d’Arno Geiger. Il s’appelle Julian et se souvient de l’été de ses 22 ans, en 2004. Il est la preuve incarnée que la jeunesse est rarement le plus bel âge de la vie. « Nous évoluons dans un monde que nous ne comprenons pas, nous commettons bourde sur bourde, ne savons que faire de nous-mêmes », résume Martin Ebel dans Die Welt. Julian n’est plus un adolescent, mais pas encore tout à fait un adulte. Sa petite amie vient de le quitter. Il avait peur de s’engager. Maintenant, il se demande s’il retrouvera jamais quelqu’un. Heureusement qu’il a son job d’été, original, même pour un apprenti vétérinaire : s’occuper d’un hippopotame nain provisoirement installé dans le jardin d’une villa de la banlieue de Vienne. L’animal, souligne Hubert Spiegel dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, « semble posséder tout ce qui manque à Julian : la tranquillité, la sérénité, une place stable dans l’univers ». Il devient une sorte de modèle pour le héros, qui comprend grâce à lui que « la vie peut être bonne et belle, même quand elle ne mène à rien ».

Jeunes Libanais dans l’impasse

On oublie souvent que le Liban urbain ne se limite pas à Beyrouth. Il y a aussi Tripoli, la deuxième ville du pays. Dans Le Quartier américain, Jabbour Douaihy en dresse le portrait à travers le destin de deux héros. L’un est issu d’une riche famille de notables. Bien que sunnite, il va à l’école chrétienne. On le marie de force ; il part pour Paris où il noue une idylle avec une danseuse yougoslave. L’autre est issu du quartier miséreux qui donne son titre au roman. Il passe de la petite délinquance au djihad : on l’envoie en Irak pour commettre un attentat-suicide.

Rien de commun, donc, entre ces deux hommes, sinon que la mère du second est la femme de ménage du premier. Et peut-être, comme le note L’Orient littéraire, une certaine similitude de destins : tous deux « vivent l’expérience de l’inadaptation dans leur milieu respectif ». Tous deux surtout « incarnent ou annoncent l’échec de la seule alternative offerte aujourd’hui à la jeunesse tripolitaine, mais aussi libanaise en général : l’allégeance aux vieilles notabilités rancies ou la voie de l’extrémisme ».

États-Unis – Vieux, séniles et grincheux

Voici quelques conseils mûrement réfléchis que donne la dessinatrice Roz Chast pour « se préparer à une vieillesse très, très avancée » :

« Veillez à épargner le moindre sou de vos précieux revenus… Et, quand votre pécule aura fondu,
1) puisez dans le bas de laine de vos enfants, et/ou
2) jouez et gagnez au loto, et/ou
3) demandez une bourse Guggenheim, et/ou
4) mettez-vous à fumer, et/ou
5) buvez de la ciguë. »

Si vous avez ri jaune en lisant cette liste, vous avez très vraisemblablement des parents qui semblent jouir d’une vie (si on peut appeler ça comme ça) éternelle, vous coûtent une fortune et vous rendent fous. Si vous n’avez pas ri, vous êtes sans doute assez jeune pour avoir un père et une mère qui font du rafting en eau vive, mangent des yaourts grecs et vous rendent fous, aussi.

N’ayez crainte, votre heure viendra !

Depuis 1978, les dessins de Roz Chast sont publiés dans le New Yorker, où elle a pour inspiration l’angoisse existentielle, son thème de prédilection. Reconnaissables à leur trait tremblé, ses vignettes vibrent d’émotion et d’espoir, tandis que ses mots vont droit à l’épouvantable réalité. Un dessin emblématique de Chast montre un homme joyeux qui se met à fredonner une chanson, plus précisément le refrain de « Oh, What a Beautiful Mornin’ » (1). Avec pour légende : « Profond déni de réalité ».

Son dernier album raconte, sous forme de mémoires graphiques, les dernières années de ses parents : son père, George, est mort à 95 ans, et sa mère, Elizabeth, à 97. C’est un beau livre, où l’émotion affleure en permanence. Il évoque avec une douleur sincère ce que l’on éprouve lorsqu’on aime et prend soin d’une mère qui ne vous a jamais aimé en retour, du moins jamais comme vous l’auriez voulu. Il brosse aussi le portrait douloureusement mélancolique d’un père doux, qui n’a jamais pu se dégager de l’emprise de son épouse dominatrice pour voler au secours de sa fille. L’ouvrage est tour à tour hilarant et si dévastateur que j’ai dû en interrompre régulièrement la lecture.
La bande dessinée se révèle un support idéal pour raconter les absurdités de la vieillesse, de la maladie et de la démence, pour décrire les drames étranges et la routine écrasante que l’auteure illustre judicieusement à grand renfort de points d’exclamation, de majuscules et de dessins burlesques. La forme limite aussi les occasions de sombrer dans le nombrilisme et l’apitoiement sur soi, en rivant le lecteur aux moments surréalistes eux-mêmes. L’image récurrente du visage fou furieux de la mère de

Chast, que celle-ci finit par imiter, je ne l’ai vue que trop souvent dans mon propre miroir.

Chast a grandi à Brooklyn en enfant unique, même si elle ne l’était pas tout à fait, techniquement parlant. La tradition familiale raconte qu’Elizabeth, enceinte de son premier bébé, monta sur un escabeau pour changer une ampoule car George avait la phobie des escabeaux. Elle eut ensuite une hémorragie, dut rester alitée et accoucha à sept mois. La petite fille mourut le lendemain. Selon Chast, la cause réelle fut probablement un placenta praevia, mais l’ampoule électrique est restée l’élément clé de l’histoire.

Le reste de la vie d’Elizabeth fut marqué par le chagrin et la culpabilité, tout comme celles de son mari et de sa fille. Dans l’enfer sur terre, il existe un endroit réservé aux enfants nés après un frère – ou une sœur – défunt : Chast fut la page blanche sur laquelle se gravèrent les peurs handicapantes de son père et la fureur de sa mère. Elizabeth était directrice adjointe d’une école élémentaire, et sa terrible colère, lorsqu’elle se déversait sur les élèves, prenait la forme de ce qu’elle appelait de son propre aveu « une explosion de Chast ». À propos de son père, qui enseignait le français et l’espagnol dans un lycée, et d’elle-même, l’auteure écrit : « Les paroles que nous redoutions tous deux étaient : “Je vais exploser !” »

Il n’est donc pas étonnant qu’Elizabeth ait répugné à parler de la mort. George et elle attendirent d’avoir 93 ans pour consentir à rédiger un testament. Ils se connaissaient depuis l’enfance, avaient grandi à deux pâtés de maison l’un de l’autre, dans Harlem Est. « À part la guerre, le travail, les maladies et aller aux toilettes, ils faisaient tout ensemble. […] Mais “chercher mieux”, ou encore “être heureux”, c’étaient des idées pour les gens modernes ou pour les stars de cinéma : des dégénérés. » La mère de Chast s’exclame : « Elizabeth Taylor ! Sept maris. Oy gevalt ». (2)
« C’était un duo très uni », écrit Chast au-dessus de l’image où ses parents ont l’air heureux, assis sur le canapé. « Si on est dépendants l’un de l’autre ? Évidemment ! » Et George de renchérir : « Encore heureux ! »
Quand Chast, enceinte, quitta Manhattan pour aller s’installer dans le Connecticut avec son mari et leur fils de 3 ans, ses parents avaient 78 ans et habitaient encore l’appartement de Brooklyn où elle avait grandi. Ils restèrent longtemps dans une remarquable forme physique, mais George se mit à souffrir de pertes de mémoire. À partir de 93 ans, leurs malheurs se multiplièrent. La dessinatrice inventorie toutes les stations de ce chemin de croix qu’est la vieillesse : incapacité à faire le ménage, déni, téléassistance, déni, accidents. Elizabeth monta un jour sur une échelle pour aller chercher quelque chose dans un placard, tomba à la renverse et se cogna le crâne. À son retour de l’hôpital, elle tombe à nouveau, cette fois en s’habillant. « Mon père n’a pas pu la relever… Il est sorti de l’appartement pour trouver un voisin, mais il a réussi à se perdre dans l’immeuble ». L’album nous le montre terrorisé et entouré de portes qui le narguent, la 2-A, la 4-K, la 5-H…

Chast les plaça dans un établissement spécialisé, « le Lieu », près de chez elle dans le Connecticut, et elle avoue franchement qu’elle détesta prendre cette responsabilité. Elle se dessine en train de fantasmer : « Ils mourront peut-être tous les deux en même temps dans leur sommeil… Et je n’aurai JAMAIS à “gérer” ! »

Elle reflète subtilement la hiérarchie sociale en vigueur dans « le Lieu », qui ressemblait « à la cafétéria du lycée, mais remplie de vieux ». Elle dessine ses parents s’approchant d’une grande table occupée par une femme seule. « Toutes les places sont réservées », leur apprend celle-ci. Chast découvre pourquoi : Elizabeth était jugée dominatrice et George trop bavard. « Ils avaient perdu l’habitude de la vie en société. Chacun était depuis trop longtemps le miroir de l’autre. »

George mourut le premier. Après s’être cassé un os de la hanche, il refusa toute kinésithérapie et dépérit. Le déclin d’Elizabeth était dès lors inévitable, même s’il traîna encore pendant deux années atroces. Elle qui avait jusque-là conservé toute sa tête dit un jour à sa fille : « J’ai l’impression que mon cerveau est en train de fondre. » Chast eut la chance de trouver Goodie, une Jamaïcaine, pour rester auprès de sa mère et l’assister à plein temps. « Malgré tout, je me sentais coupable de ne pas “faire le sale boulot” moi-même », écrit-elle. Sur le dessin figurant en dessous de cette phrase, Chast déclare à Goodie, l’air accablé : « Imagine : je vais rentrer chez moi, maintenant, et DESSINER ! »

Chast dut ensuite vider l’appartement de Brooklyn, et les photographies qu’elle prit des affaires de ses parents sont impayables, notamment le « musée des vieux rasoirs Schik ». Partenaire le plus symbiotique de la peur, la médiocrité crée une paralysie qui peut durer une vie entière, parce qu’acheter ou faire quoi que ce soit de nouveau causerait une dépense financière et émotionnelle trop grande. Si vous n’avez pas grandi avec ce sentiment, n’essayez pas de le comprendre, vous n’y arriverez jamais.
Après la mort d’Elizabeth, écrit Chast, « je me suis retrouvée seule un moment avec le corps de ma mère. Je l’ai dessinée. Je ne savais pas quoi faire d’autre ».

Cette réflexion m’a ému. Tout comme cette phrase de l’épilogue : « Je travaille encore sur mon rapport à ma mère. » Je me suis rappelé qu’Elizabeth avait passé sa vie à critiquer George, sa façon de vivre « toutes antennes dehors », trop souvent inquiet de ce qu’il avait dit et de la réaction des autres. Sa fille a eu la chance de faire de ses propres antennes le travail d’une vie.

Personne n’a des parents parfaits, personne ne peut écrire le livre parfait sur sa relation avec eux. Mais Chast n’en est pas très loin.
Cet article est paru dans le New York Times le 30 mai 2014. Il a été traduit de l’anglais par Laurent Bury.

Rubempré, héros de notre temps

Où qu’on se tournât l’automne dernier, on ne tardait pas à tomber sur Balzac. Il est le témoin principal dans le très débattu Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty. Aucun auteur n’est davantage cité par ce livre d’analyse de notre époque et de la crise que cet Honoré de Balzac, né il y a deux cent seize ans. Toutes les cinquante pages, Piketty rend hommage à la description qu’il fait des « structures profondes du capital » ; et ne cesse de vanter l’empathie dont le romancier a su faire preuve pour rendre compte des inégalités. Il consacre un chapitre entier au discours que, dans Le Père Goriot, Vautrin tient à son protégé Rastignac et où il lui explique les lois de l’ascension sociale. Il est impossible, démontre Vautrin avec force détails, d’obtenir par l’instruction et le travail un revenu comparable à celui que procure l’entrée par alliance dans une grande fortune. Piketty estime que ce sombre discours est resté valable jusqu’à l’entre-deux-guerres et qu’il est en train de retrouver sa pertinence de nos jours.

Le nouvel essai d’histoire littéraire de Franco Moretti, intitulé « Le bourgeois. Une figure clé de la modernité », essai couvert de louanges par la critique, peut se lire comme un prolongement des réflexions de Piketty (1). Balzac joue là aussi un rôle central. Tout comme l’économiste français, Moretti voit dans les personnages de l’écrivain, par exemple dans le libraire-éditeur Doguereau des Illusions perdues, le « Capital personnifié » de Karl Marx. Mais Moretti met l’accent ailleurs. Contrairement à Piketty, ce ne sont pas les idées économiques de Balzac qui l’intéressent, mais la façon dont il fabrique des histoires à partir de ses idées. Moretti en fait un maître de la transposition. Chez Balzac, toutes les abstractions s’expriment à travers les vêtements, l’allure, l’expression du visage, le logement et la manière dont il est aménagé. Dans les Illusions perdues, Doguereau est « surpris » et « enchanté » par le manuscrit que lui a soumis le jeune Lucien de Rubempré ; il veut lui en proposer mille francs. Mais lorsqu’il voit l’hôtel miteux de Lucien, il se dit : « Je peux ne lui donner que huit cents francs ». Quand il apprend que Lucien loge au dernier étage, le plus modeste de tous, il descend à six cents francs et, enfin, en apercevant sa chambre, « d’une nudité désespérante », il ne propose plus que quatre cents francs.

Les Illusions perdues, ce roman paru en 1843, reste, aux yeux de beaucoup, le plus beau de Balzac. On ne peut que se réjouir de voir les éditions Hanser en publier une nouvelle traduction, accompagnée d’excellentes annotations ; sans doute dans l’espoir de lutter contre l’incompréhensible oubli dans lequel Balzac est tombé auprès du lectorat. Même en des temps plus fastes, presque personne ne lisait l’intégralité des quatre-vingt-onze titres de La Comédie humaine, ce tableau encyclopédique des mœurs françaises que Balzac, saisi d’une incomparable ivresse créatrice, a peint entre 1829 et 1859. Mais la lecture des plus beaux livres de l’écrivain, leur fréquentation régulière étaient de rigueur dans les milieux cultivés. Il suffit de voir la manière dont Hofmannsthal parle de ses connaissances qui lisent Balzac dans ce merveilleux essai qui, en 1909, servait d’introduction à l’édition Insel de La Comédie humaine, l’un des textes les plus beaux jamais écrits sur le romancier. Dans les années 1950, les éditions Rowohlt pouvaient encore gagner beaucoup d’argent avec ses quarante volumes enchanteurs sur papier bible. De nos jours, on trouve, toujours grâce à Hanser et la traductrice Elisabeth Edl, de substantielles réflexions sur les avantages respectifs de Flaubert et Stendhal. Mais Balzac ne signifie plus rien pour les consommateurs compulsifs de séries américaines pourtant quasi balzaciennes.

Or l’histoire de Lucien de Rubempré est vraiment une histoire de notre temps. S’y applique plus que jamais le mot d’Hofmannsthal, selon lequel les lecteurs de Balzac « passent sans transition de leur vie à ces livres, brusquement débarrassés de leurs soucis et désagréments, de leurs histoires de cœur et de leurs problèmes d’argent, de leurs affaires et ambitions triviales ». Est-ce qu’aujourd’hui encore, partout dans le monde, d’ambitieux jeunes gens sans le sou ne quittent pas leur province pour faire fortune dans les brillantes métropoles ? Est-ce qu’ils n’y sont pas confrontés, plus encore qu’autrefois, à ce mélange tentateur de luxe et de mode, à cet art raffiné de la distinction par les vêtements, le maintien, le mode de vie qu’en fin de compte seul un dandy parvient à parfaitement maîtriser ? Est-ce que les médias ne sont pas partout le terrain sur lequel celui qui rêve de succès peut gagner rapidement de l’argent et, plus important encore, nouer des relations ?

Après un prologue en province, Balzac situe l’histoire dans le Paris de 1822, à peu près l’époque où lui-même, alors âgé d’une vingtaine d’années, s’essaya comme auteur pendant deux ans, soutenu financièrement par ses parents. Il décrit le Paris du temps, ses salons, son théâtre, son opéra, avec une maestria inouïe. Il y a des promenades mélancoliques à la Modiano et des balades en calèche à la Proust. Piketty peut y apprendre tout sur l’économie du système éditorial et Moretti beaucoup sur les différences entre aristocrates, bourgeois et miséreux. Mais ce n’est pas là ce qui captive le plus dans ce roman. C’est la figure de Lucien de Rubempré, dont le suicide, dans Splendeurs et misères des courtisanes, a été décrit par Oscar Wilde comme « l’une des grandes tragédies de [s]a vie ».

Lucien, qui a pour vrai nom Chardon mais dont la mère est une Rubempré, vient d’un milieu modeste. Il veut s’élever dans la société et possède tous les talents pour réussir. Il est beau à se damner, une beauté plutôt féminine, qui fait immédiatement craquer toutes les femmes. Il a de l’esprit et le sens de la formule. Il a du charme et peut s’adapter très vite, avec une grande habileté, à n’importe quel milieu. Il a tout, hormis la volonté, la constance, le tempérament. La beauté mise à part, ce qui le caractérise avant tout, c’est son côté caméléon, qui est le secret aussi bien de sa réussite que de ses déloyautés. Ses manœuvres sont à la fois géniales et naïves jusqu’à la stupidité.
Lucien, du reste, est un idéaliste, même si ses idéaux changent sans cesse. Il veut devenir poète et le devient. Mais, comme il veut aussi être riche et célèbre, il se fait journaliste – d’abord au service de la presse de gauche, qui lui donne de l’argent, puis de la presse royaliste pour obtenir l’estime des aristocrates et la reconnaissance du titre de noblesse de sa mère. La manière dont Balzac suit la trajectoire de Lucien à travers toutes les sphères du Paris de l’époque, est, pour le lecteur, une fête unique, scintillante, débordante de passion. C’est une satire substantielle et brillante du journalisme mondain exécré de Balzac. Elle révèle les mœurs de la noblesse avec presque autant d’élégance que Marcel Proust, un siècle plus tard. Et elle offre des personnages secondaires qui sont plus incarnés que les personnages principaux de beaucoup de grands classiques.

Autour de Daniel d’Arthez, l’écrivain, gravite un cénacle d’artistes et de savants qui préfigurent parfaitement le discours émancipé de toute contrainte cher à Habermas. « Mets la vertu dans tes actions et le vice dans tes idées », y conseille-t-on à Lucien, qui bien entendu fait le contraire. Un autre rêve s’incarne en Coralie, l’amante de Lucien, flamboyante comédienne, alliage de sexe et d’âme, pur dévouement envers son aimé, et qui, de juive qu’elle était, se convertit au christianisme avant de mourir prématurément. Quand Lucien, abandonné de tous et dégoûté de lui-même, revient totalement démuni dans sa province, il trouve le moyen de ruiner, par ses dettes, sa famille si attentionnée. Après une première tentative de suicide, il est sauvé par un certain abbé Carlos Herrera, diplomate et ecclésiastique espagnol qui, en passant un pacte satanique avec lui, l’attire de nouveau à Paris, où il l’accompagnera pendant tout le volume suivant, Splendeurs et misères des courtisanes.

À ce moment-là, le lecteur aura déjà succombé à la magie des Illusions perdues, cette drogue de l’ascension sociale. On voudra savoir qui se cache derrière Herrera – un ancien forçat homosexuel nommé Collin, devenu escroc sous le nom de Vautrin et qui finira, après plusieurs autres métamorphoses, chef de la Sûreté, l’un des personnages les plus fascinants de La Comédie humaine. On voudra mieux connaître la théorie du XIXe siècle que Balzac a échafaudée dans ses livres. On voudra comprendre l’anthropologie hobbesienne, faite de désir, de haine et de vengeance qui brille sombrement dans tous ces livres. On voudra suivre les destins des d’Arthez, Lambert, Rastignac qui réapparaissent dans tant d’autres romans. Et, qui sait, peut-être finira-t-on par avoir avec Balzac cette familiarité qui, selon la formule d’Oscar Wilde, « transforme nos amis vivants en ombres et nos connaissances en ombres d’ombres ».

 

Cet article est paru dans le Zeit le 18 décembre 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Bonnes affaires de famille

« Contrôlez épouse, enfants, parents, amis, employés, et engagez-vous à ne pas utiliser votre pouvoir pour votre profit personnel », enjoignait Xi Jinping en 2004 lors d’une campagne anticorruption dans la province de Zhejiang, dont il était secrétaire du Parti. En ce qui le concerne, on ne peut pas dire qu’il ait pleinement réussi. Une série d’enquêtes minutieuses, publiées par des journalistes américains au grand dam des autorités chinoises, ont révélé les énormes fortunes constituées par les familles de plusieurs dirigeants de premier plan, dont Xi Jinping.

En 2012, une équipe de Bloomberg dirigée par Michael Forsythe établissait que sa sœur aînée, Qi Qiaqiao, son mari Deng Jiagui et leur fille avaient amassé une fortune estimée à plus de 2 milliards de dollars, répartis en parts dans diverses sociétés et en biens immobiliers à Hongkong. Le mari d’une autre sœur du président, An’an, était à la tête d’une société de télécommunications possédée par des membres plus éloignés de la famille, qui a bénéficié de gros contrats de la part de l’énorme société publique China Mobile Communications.

Passé depuis lors au New York Times, Michael Forsythe a poursuivi ses investigations avec une autre équipe et publié au printemps 2015 une nouvelle enquête. Elle décrit une sorte de toile d’araignée tissée par l’homme d’affaires le plus riche d’Asie, Wang Jianglin, qui est parvenu à attirer comme actionnaires plusieurs familles de dirigeants chinois de premier plan – dont celle de Xi Jinping. Fils d’un soldat de la Longue Marche, Wang, 60 ans, est aujourd’hui à la tête d’un empire. Sa fortune est estimée à 35 milliards de dollars. Il a percé dans l’immobilier en obtenant des dirigeants chinois des terrains à bas prix en échange d’avantages divers. Aujourd’hui, son groupe Wanda construit des gratte-ciel à Chicago, possède plus de 100 complexes commerciaux et de loisirs en Chine et a racheté la deuxième chaîne de cinémas aux États-Unis. La sœur aînée de Xi Jinping et son mari ont été parmi les premiers à prendre des parts de Wanda. C’était en 2009. En six ans, leur valeur est passée de 28,6 millions de dollars à 240 millions. En octobre 2013, pour donner le change, ils ont cédé ces parts à un associé et se sont délestés d’autres investissements à partir de 2012, au moment où Xi Jinping a lancé sa grande campagne anticorruption.

Les enquêtes de Michael Forsythe n’établissent pas d’intérêt personnel direct du président dans ces affaires.

La Fayette, nous voilà !

« Lafayette, nous voilà ! » déclara le lieutenant-colonel Charles E. Stanton sur la tombe du célèbre marquis, au cimetière Picpus à Paris, le 4 juillet 1917. Comme beaucoup d’Américains entrés cette année-là dans la Grande Guerre, le lieutenant-colonel avait à l’esprit la dette que son pays avait envers la France et plus particulièrement le bouillant jeune homme qui avait aidé l’Amérique à se débarrasser des Anglais. Les Américains, peu férus de subtilités aristocratiques, écrivent « Lafayette » et non « La Fayette » le vrai nom de noble de Gilbert du Motier. Mais ils l’ont toujours plus honoré que les Français. Sa mort, en 1834, fut saluée avec une relative discrétion à Paris, tandis qu’aux États-Unis, le président Jackson décrétait un deuil national, avec drapeaux en berne et crêpe aux monuments publics ; et l’ancien président Quincy Adams prononça au Congrès une oraison funèbre de trois heures. Dix ans plus tôt, le président Monroe avait invité le marquis, alors âgé de 66 ans, à venir aux États-Unis ; et réitéré son invitation en ces termes : « Je vous ai écrit il y a une quinzaine de jours pour vous dire que je serais prêt à envoyer une frégate dans n’importe quel port de votre choix pour vous permettre de revoir les États-Unis si vous le souhaitez. Depuis, le Congrès a émis une résolution sur le sujet exprimant l’attachement de notre nation pour vous et son désir de vous voir parmi nous une fois de plus. La période que vous choisirez pour vous rendre à cette invitation est laissée à votre discrétion et dès que vous m’en informerez, un vaisseau du gouvernement vous sera envoyé et vous conduira dans le pays adoptif de votre jeunesse, qui a toujours gardé le souvenir le plus vif et le plus reconnaissant de vos importants services. » La Fayette accepta l’invitation mais refusa la frégate et se rendit aux États-Unis par ses propres moyens, comme lors de son premier voyage en 1776. Il emmenait son fils George Washington, appelé ainsi en raison de la relation quasi filiale qui l’avait uni au premier président américain. Il fut accueilli à Boston par 30 000 personnes. De là, un carrosse tiré par quatre chevaux blancs le conduisit à New York. 6 000 invités marchèrent sous un arc de triomphe romain érigé au Castle Garden de Manhattan. Après quoi il parcourut les vingt-quatre États de l’Union, où il fut partout reçu en fanfare et au son du canon, sous les vivats de foules immenses.

La Fayette reste un sujet inépuisable pour l’édition américaine, mais la nouvelle biographie écrite par Laura Auricchio est exceptionnelle, écrit dans le Wall Street Journal l’historien Frederick Brown, un bon connaisseur de l’histoire de France. Aussi bien informée que bien rédigée, elle noue habilement les fils de deux carrières, la française et l’américaine, et de deux siècles, car la vie de La Fayette s’étend de la fin du règne de Louis XV à la monarchie de Juillet, de la déclaration de l’Indépendance des États-Unis à l’ère de la doctrine Monroe sur la politique étrangère américaine (1823).

Né en 1757 dans le château familial en Auvergne, Gilbert du Motier perd à l’âge de 2 ans son père, tué d’un boulet anglais pendant la guerre de Sept Ans – à l’issue de laquelle la France perdit ses colonies américaines. Sa mère part à Paris, le laissant à sa grand-mère. Quand il a 11 ans, sa mère le fait entrer au collège du Plessis (alors voisin de l’actuel lycée Louis-le-Grand). Là, il s’enthousiasme pour le latin, l’histoire de Rome et sa philosophie morale. Ses héros sont Cicéron, Caton, Virgile et Plutarque. Sa mère meurt à son tour, le laissant à la tête d’une fortune colossale. Quand il a 14 ans, son oncle négocie son mariage avec Adrienne de Noailles, fille d’un duc, âgée de 12 ans. Les noces sont officialisées deux ans plus tard. Les adolescents sont tombés amoureux l’un de l’autre, un amour qu’aucune séparation n’altérera – au point qu’Adrienne ira volontairement rejoindre son mari dans le cachot où les Autrichiens l’auront jeté, en Belgique, après qu’il eut dû fuir la Terreur.

Le jeune homme se prend de passion pour la Révolution américaine. George Washington est à ses yeux un héros romain. À 19 ans, contre la volonté de son entourage et du roi, il affrète une frégate baptisée La Victoire et fait voile pour les États-Unis avec quarante-cinq volontaires. Peu avant son arrivée, il écrit à Adrienne : « J’espère qu’en ma faveur vous deviendrez une bonne Américaine, c’est un sentiment fait pour les cœurs vertueux. Le bonheur de l’Amérique est intimement lié au bonheur de toute l’humanité. Elle va devenir le respectable et sûr asile de la vertu, de l’honnêteté, de la tolérance, de l’égalité et d’une tranquille liberté. » Il va s’engager dans les forces américaines au risque de sa vie, multipliant les exploits. Il obtiendra ensuite de Louis XVI d’envoyer un contingent aux États-Unis. Puis il déploiera une énergie considérable pour faire passer les valeurs de la Révolution américaine en France, où il rédigera la première ébauche de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : la plupart de ses idées ont été reprises dans le texte final.

Pour l’amour du point-virgule

Elle a passé des décennies à biffer et réécrire les mots des autres dans un magazine au style légendaire. Cette expérience, la correctrice du New Yorker Mary Norris la partage dans un livre de Mémoires insolites, récit de sa croisade au quotidien contre les ennemis de la ponctuation et de la syntaxe. Mais si elle prend aujourd’hui la plume, Norris reste fidèle aux principes d’une profession habituée à briller par son absence : un bon correcteur est, lit-on dans The New Republic, un correcteur « invisible », dont le travail ne se remarque qu’en cas de faute. Aussi souvent que possible, l’auteure s’efface donc, négligeant les confessions intimes au profit d’une brève histoire de la virgule (ce signe inventé par un imprimeur vénitien du XVe siècle, qui souhaitait « empêcher la confusion en séparant les choses »), ou bien d’instantanés de la vie au New Yorker (à la grande époque, un garçon de bureau présentait chaque matin aux correcteurs un plateau de crayons fraîchement taillés) ou encore d’une déclaration d’amour au point-virgule (l’équivalent typographique d’un vibrato, selon Norris). Une modestie où affleure tout de même la fierté d’appartenir, comme avant elle Kafka, Melville et Pessoa, à une « longue et vénérable lignée de garants de la rigueur éditoriale ». Et celle d’avoir un jour épaté le grand Philip Roth, dont Norris a pointé une légère incohérence dans un texte. « Qui est cette femme ? », avait alors demandé le romancier. Avant d’ajouter : « Viendra-t-elle vivre avec moi ? »