Xi Jinping, l’homme le plus puissant du monde

Avant son intronisation en 2012, Xi Jinping était présenté comme un administrateur provincial un peu falot. « Qui est Xi Jinping ? », s’amusaient les Chinois au moment de sa nomination. « C’est le mari de Peng Liyuan » (son épouse est une vedette, cantatrice officielle de l’armée). Mais en moins de trois ans, il s’est arrogé plus de pouvoirs qu’aucun de ses prédécesseurs depuis Mao. Au nom de la lutte contre la corruption, il a fait emprisonner des caïds du système, jusque dans l’armée. Le patron des services de sécurité, que l’on croyait intouchable, a subi le même sort. Autant d’adversaires potentiels qui ont mordu la poussière. La répression des défenseurs de la démocratie a atteint un niveau sans précédent depuis les lendemains de Tiananmen. Il accumule les titres : chef de l’État et des armées, président des commissions les plus puissantes du Parti tant pour les affaires intérieures qu’à l’international, il s’est nommé à la tête de nouvelles entités chargées de la sécurité d’Internet, de la restructuration de l’État, et ainsi de suite. Il a la haute main sur les tribunaux, la police et les services secrets. Dans l’esprit du Petit Livre rouge, il a fait publier huit volumes de ses discours et apparaît même en héros de dessins animés pour enfants. Des peintures à l’huile le présentent dans des postures héroïques. Pour asseoir son pouvoir, il s’appuie sur le réseau dont il est lui-même issu : les « princes rouges », tous fils d’anciens dignitaires de l’ère Mao. Sa personnalité ne fait pas mystère. « Il dit ce qu’il pense », dit un diplomate qui l’a bien connu. Son projet est de régénérer une Chine qu’il voit menacée en profondeur par la corruption, la marchandisation de la société, la perte des valeurs et l’hégémonie de l’Occident.

 

Dans ce dossier :

« Où est passé le temps libre du président Xi ? »

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Ce dessin est une vignette d’une BD sommaire postée en février 2014 sur le site Qianlong.com, dépendant de la municipalité de Pékin. La BD est toujours sur le Web. Elle montre les déplacements du président Xi en Chine et à l’étranger depuis un an. Travailleur infatigable, il s’accorde tout de même quelques instants de loisir : lecture, arts martiaux, natation et football. Mais très peu. Dans un dessin, il tient une pancarte disant : « Accomplir mes tâches signifie que pour l’essentiel je n’ai pas de temps pour moi ».

 

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Todorov / Hazareesingh – Peut-on vraiment parler d’une identité française ?

D’origine mauricienne, Sudhir Hazareesingh est spécialiste de notre pays est parfaitement francophone. Il a notamment publié en français La Saint-Napoléon : quand le 14 Juillet se fêtait le 15 août (Tallandier, 2006) et La Légende de Napoléon (Tallandier, 2007), ainsi que Le Mythe gaullien (Gallimard, 2010).

Tzvetan Todorov a quitté la Bulgarie à 24 ans pour la France. D’abord théoricien de la littérature, il s’est ensuite tourné vers l’histoire des idées et la réflexion sur la démocratie et l’humanisme. Ses deux derniers ouvrages sont Goya à l’ombre des Lumières (Flammarion, 2011) et Les Ennemis intimes de la démocratie (Robert Laffont, 2012). Tzvetan Todorov est membre du comité éditorial de Books.

 

Vous êtes l’un et l’autre, chacun à sa manière, des Français d’adoption. En quoi la France vous attirait-elle, au temps de votre jeunesse ?

Sudhir Hazareesingh. C’étaient les années 1970, et j’étais fasciné par la vie intellectuelle française, ses grandes figures, son allant – quel panache ! – et sa prodigieuse combinaison d’effervescence et de nombrilisme. C’était aussi l’apogée de l’hégémonie intellectuelle gaullo-communiste, qui symbolisait pour moi l’idée d’une France résistante, universelle dans ses valeurs, rejetant le racisme et l’impérialisme (américain) et incarnant les principes de progrès et d’autodétermination des peuples.

Tzvetan Todorov. Au moment où je suis venu en France, en 1963, je la connaissais mal, rideau de fer oblige. Du reste, le français n’était pas à l’époque la langue étrangère que je maîtrisais le mieux, je ne m’intéressais pas particulièrement à la culture de ce pays. Or je pouvais choisir la métropole occidentale où j’allais atterrir, et j’ai choisi Paris. J’avais de la ville (plus que de la France elle-même) l’image de la « capitale des arts et des lettres », une ville que j’imaginais aussi à travers la photographie « réaliste » française des années 1940 ou encore à partir des tableaux impressionnistes. Une autre source de mon attirance était la chanson française, Édith Piaf, Yves Montand (il avait donné un récital à Sofia). Je ne connaissais rien à la vie intellectuelle contemporaine du pays.

 

Pouvez-vous désigner au moins une différence significative entre l’idée que vous vous faisiez alors de la France et celle que vous en avez aujourd’hui ?

S. H. La France que j’admirais était philosophiquement optimiste. Je me souviens du slogan : « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées. » Les communistes avaient une vision téléologique de l’histoire, qui débouchait sur l’émancipation humaine ; les gaullistes arrivaient à une conclusion similaire par le volontarisme et le providentialisme ; et même les giscardiens étaient confiants en l’avènement de leur « société libérale avancée ». Aujourd’hui, cet optimisme philosophique a complètement disparu et nous pataugeons dans le « bleak chic ».

T. T. On se fait une idée globale d’un pays surtout quand on le connaît mal. Il y a cinquante ans, j’avais de la France une image parfaitement stéréotypée. Aujourd’hui, devenu un Français d’adoption, ma vision n’est plus aussi nette ; je connais des Français, je ne sais plus comment est le Français. L’identité culturelle nationale est une approximation statistique, elle n’est pas contraignante sur le plan individuel. Ce que j’ai découvert depuis mon arrivée ? Par exemple, l’extrême centralisation du pays, plus forte que celle d’autres nations occidentales de taille comparable, et qui explique certaines de ses caractéristiques : Paris concentre la gestion de sa vie politique, médiatique, culturelle et économique.

 

La France est peut-être le pays du monde le plus durablement obsédé par la question de son identité. Peut-on l’expliquer ?

S. H. Le phénomène est lié à un facteur fondamental : le caractère civique et non ethnique de l’identité française. Être français, c’est d’abord et avant tout une construction sociale et intellectuelle, tournant autour de valeurs. Et comme ces valeurs ont toujours été contestées, l’identité nationale est toujours en flux. Ou, pour le dire comme Renan, elle est en permanence réinventée, d’où son idée que « l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours ».

T. T. L’actuelle obsession de l’identité me semble liée à un glissement de statut : de celui de « grande puissance » à celui de « puissance moyenne ». Phénomène qui vient s’ajouter à une certaine marginalisation de l’Europe. Autrefois, parce qu’elle se pensait au centre du monde, la société française envisageait l’apport des populations venues d’ailleurs comme un effet de son « universalisme », une contribution naturelle en somme. Cela ne diminuait pas la xénophobie mais empêchait que l’identité nationale soit définie de manière exclusive, fermée aux autres. L’atteinte que porte ce glissement de statut à l’image transmise inconsciemment de génération en génération n’est pas facile à accepter. Elle est sûrement aussi responsable de la vision « décliniste » répandue en France.

 

La notion d’intellectuel a été inventée en France à l’époque de l’affaire Dreyfus. Elle a fait le tour du monde mais est restée comme viscéralement associée à l’identité française. Pour le meilleur ou pour le pire ?

S. H. Pour le meilleur, en ce sens que l’intellectualisme français a eu des effets très positifs : la célébration de la haute culture, la défense des idéaux républicains et l’exercice d’un magistère moral et spirituel sur la vie collective nationale (et en particulier l’action de l’État). En outre, les intellectuels ont donné au monde une image merveilleuse de la France : pays de la culture, patrie des droits de l’homme, temple de la créativité intellectuelle. Mais ces mêmes qualités peuvent, quand elles sont perverties, avoir des conséquences négatives : l’abstraction et la distance par rapport au réel ; le sectarisme et la fermeture d’esprit ; ou, pire encore, comme avec la question de la laïcité aujourd’hui, une espèce d’intégrisme républicain.

T. T. L’« intellectuel » est l’une des figures que prend, depuis l’époque des Lumières, la recherche d’un pouvoir spirituel laïc qui pourrait remplacer le pouvoir spirituel de l’Église, ce « sacre de l’écrivain » dont l’historien Paul Bénichou a raconté les premières étapes. (1) Pour le pire : quand l’intellectuel veut substituer son agilité verbale aux véritables compétences, quand il a une opinion sur tout, qu’il tient à faire connaître à tous. Ou quand il parvient à influencer directement les décideurs politiques, par exemple en poussant au conflit, comme à la veille de la Première Guerre mondiale, mais également de nos jours (les intellectuels néoconservateurs). Le résultat est parfois meilleur : l’intellectuel partage ses compétences avec les membres de la société civile dans un langage accessible, il leur fournit des concepts, un prédécoupage du monde qui les entoure, les aide à mieux penser les problèmes auxquels ils sont confrontés dans leur vie courante.

 

Dans un célèbre discours devant l’Assemblée nationale, François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur, déclara : « Des Flandres jusqu’au Congo […] il n’y a […] qu’une seule nation. » Quel enseignement en tirez-vous ?

S. H. Que l’universalisme français, quand il est ainsi dévoyé, peut prendre la forme d’une incapacité à voir, à accepter et à comprendre l’autre. Et qu’il y a souvent, en France, un grand écart entre la rhétorique et la réalité.

T. T. Cette phrase illustre les ambiguïtés du mot « nation », qui a un sens à la fois administratif (l’empire colonial français forme une seule entité) et substantiel (spirituel, culturel), dont Mitterrand ne tient ici aucun compte.

 

Renan voyait dans l’identité française un « principe spirituel ». Fernand Braudel, « un résidu, un amalgame, des additions, des mélanges ». Deux points de vue compatibles ?

S. H. Oui, en ce sens que le principe spirituel est toujours, en même temps qu’il représente une forme de généralité, une construction sociale particulière, c’est-à-dire le produit conscient et délibéré d’un imaginaire collectif à un moment particulier de son histoire.

T. T. Braudel a évidemment raison sur la longue durée, mais les deux points de vue restent compatibles : par moments, la société dans son ensemble se réclame d’un principe, réduit souvent à une devise : « Liberté, égalité, fraternité » ; « Travail, famille, patrie ».

 

Abel Bonnard, ministre de l’Éducation du régime de Vichy, disait que Descartes devait être « jeté par la fenêtre ». Que révèle cette prise de position ?

S. H. La défenestration (intellectuelle ici, physique ailleurs) est la marque de tous les régimes totalitaires… Vichy associe Descartes à tout ce qu’il vomit : le rationalisme, l’héritage de la Révolution, la République, le radical-socialisme, la franc-maçonnerie, le souvenir de Dreyfus – et, au niveau de l’instruction, l’avènement d’une communauté de citoyens qui pense pour elle-même, de manière autonome.

T. T. La condamnation de Descartes fait partie d’une tradition propre au conservatisme ; ainsi, chez le contre-révolutionnaire Bonald, au début du XIXe siècle, le philosophe est accusé d’accorder aux êtres humains et à leur raison une trop grande autonomie, d’encourager un refus de soumission aux pouvoirs établis – donc de préparer la révolution ! Dans la bouche d’un ministre de l’Éducation, le propos est particulièrement savoureux.

 

Churchill admirait de Gaulle pour sa rigueur intellectuelle, sa détermination et sa réserve – des qualités qu’il jugeait « très peu françaises ». Que vous inspire ce jugement ?

S. H. C’était essentiellement de la taquinerie. Mais il faut comprendre le contexte : Churchill connaît surtout la France méridionale, où la réserve n’est pas généralement de mise… Et la IIIe République agonisante ne donne guère un exemple de rigueur et de détermination. Mais Churchill ne pense pas vraiment que les capitulards de 1940 incarnent la « vraie » France, qui pour lui reste une nation guerrière et martiale – et c’est pour cela qu’il admire de Gaulle, parce qu’il pense que le Général en est le symbole vivant.

T. T. Il me confirme dans l’opinion que ce type de généralisation ne permet pas de juger de la conduite des individus. Qui peut mesurer la répartition de la rigueur intellectuelle entre les nations ?

 

De Gaulle est-il plus représentatif de l’identité française que François Hollande ?

S. H. Ils en représentent des facettes différentes : l’un est hanté par le passé et par sa « certaine idée de la France », alors que l’autre est l’homme du compromis et de la « synthèse » (mais cela aussi, contrairement à ce qu’on pense parfois, est bien français). On pourrait aussi mettre en regard l’homme de lettres et le technocrate ; le bonapartiste et le radical-socialiste ; l’austère militaire jacobin et le bon vivant jovial et blagueur.

T. T. Même remarque : aussi différents ces personnages soient-ils, ils illustrent tous deux l’identité française.

 

Que pensez-vous du verdict d’Alain Peyrefitte, pour qui la France souffre d’un « immobilisme convulsionnaire » ?

S. H. Comme souvent avec Peyrefitte, la formule saisit bien un certain paradoxe de la vie collective française : on s’agite souvent, en particulier dans le microcosme politique et intellectuel parisien. On polémique, on légifère, on occupe l’espace public, on propose de vastes programmes. Mais finalement, sur le fond, très peu de choses fondamentales changent vraiment – voyez, par exemple, l’État, l’école ou encore l’université.

T. T. Au-delà des termes choisis, la remarque me paraît juste : cette combinaison du conservatisme tenace et d’effervescences périodiques de nature révolutionnaire caractérise effectivement l’histoire française. On y trouve moins de traces d’un réformisme calme.

 

Le gouvernement français a fait voter une loi autorisant des cours en anglais dans les universités. Qu’en pensez-vous ?

S. H. C’est typiquement français qu’il faille une loi pour ce genre de chose ! Bel exemple du légicentrisme français. Mais sur le principe lui-même, j’applaudis : face à la mondialisation et à l’universalisation de l’anglais comme langue du savoir, le repli nombriliste n’est pas la solution, et le multilinguisme est une excellente chose. J’ai grandi à l’île Maurice, et à 10 ans je parlais quatre langues : je ne m’en porte pas trop mal aujourd’hui…

T. T. D’abord, je trouve abusif de soumettre à l’Assemblée nationale la forme et le contenu des cours universitaires. Sur le fond, c’est là un exemple de cette crainte du déclin, du déclassement, dont on a parlé auparavant. L’anglais est devenu une lingua franca universelle, il est inutile de s’en scandaliser.

 

Sous la monarchie de Juillet, le républicain Adolphe Rion écrivait : « Les hommes sages ne poussent pas l’amour de l’égalité jusqu’à l’absurde. » Un débat bien français ?

S. H. Oui, car c’est une constante de la pensée française de pousser les idées jusqu’à leurs extrêmes (et même au-delà !). C’est ce qui explique pourquoi la France a une riche tradition de radicalisme politique, à droite comme à gauche.

T. T. Cette remarque ne me paraît pas abusive. Montesquieu en disait autant de la liberté, valeur politique qu’il chérissait particulièrement (« Il y a des cas où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la liberté »). La modération est préférable à l’hubris, la démesure.

 

Les intellectuels français ne s’investissent guère dans la connaissance scientifique. N’est-ce pas la vivante illustration du hiatus entre les « deux cultures » déploré en 1959 par le chimiste et romancier britannique Charles Percy Snow ?

S. H. Oui, l’intellectuel français est toujours essentiellement un humaniste lettré, adepte de la généralité ; la science est le domaine de « l’expertise ». Les scientifiques eux-mêmes interviennent rarement dans les débats plus généraux – et c’est dommage, car il serait important, par exemple, qu’ils dénoncent l’interdiction ridicule de collecter des données statistiques sur les minorités ethniques en France, au nom de « l’égalité républicaine ».

T. T. En France, les médias valorisent excessivement l’éloquence, l’habileté rhétorique, par rapport à la maîtrise du savoir (c’est peut-être un trait de notre « identité nationale ») ; cette préférence enjambe la frontière entre les « deux cultures », scientifique et littéraire, elle s’applique aussi aux sciences humaines et sociales. Il est vrai par ailleurs que les intellectuels négligent l’apport des sciences de la nature à la connaissance de l’humain : cet apport est tenu en suspicion comme étant trop déterministe, trop contraire au mythe de l’être humain se créant lui-même, disposant de possibilités illimitées, atteignant n’importe quel but par la seule force de sa volonté.

 

Peut-on faire un lien entre l’affaire Charlie Hebdo et l’anticléricalisme de la IIIe République dont le « petit père Combes » fut le symbole ?

S. H. Il y a au moins deux parallèles. La stigmatisation des catholiques par Combes fait preuve du même mépris (et manque de fraternité) que les caricatures de Charlie à l’égard des musulmans. Et dans les deux cas, la logique politique est la même : nous sommes dans un mouvement collectif de fermeture et d’exclusion, et potentiellement (dans le contexte présent) de xénophobie, qui est contraire au véritable idéal républicain.

T. T. On peut le faire si l’on identifie la rédaction de Charlie Hebdo avec l’anticléricalisme et les frères Kouachi avec le fanatisme religieux. Mais je ne suis pas sûr que cette assimilation soit très éclairante. Les justifications religieuses des tueurs ressemblent plutôt à un discours de légitimation, qui dissimule davantage qu’il ne révèle leurs motivations profondes, que je situerais du côté de la frustration, du ressentiment contre la société française, d’un idéal héroïque et viril, le tout conduisant à une forme de folie. Les harangues contre l’islam, qu’on entend couramment en Occident, me paraissent également recouvrir d’autres sources d’hostilité envers certains immigrés.

 

Français d’adoption, Cioran publia en 1941 De la France. Il y écrivait : « Engendrer des mythes et y adhérer, lutter, souffrir et mourir pour eux, voilà qui révèle la fécondité d’un peuple. Les “idées” de la France ont été des idées vitales, pour la validité desquelles on s’est battu corps et âme. Si elle conserve un rôle décisif dans l’histoire spirituelle de l’Europe, c’est parce qu’elle a animé plusieurs idées, qu’elle les a tirées du néant abstrait de la pure neutralité. Croire signifie animer. Mais les Français ne peuvent plus ni croire ni animer. Et ils ne veulent plus croire, de peur d’être ridicules. La décadence est […] la re-transformation des mythes en concepts. » Qu’en pensez-vous ?

S. H. Cioran est toujours stimulant, même quand il pousse un peu loin le bouchon. Je dirais que la pure neutralité conceptuelle est une illusion idéologique plutôt que le néant. Mais ce que dit Cioran des mythes est bien vrai, et la crise spirituelle que connaît la France provient largement du fait que la culture intellectuelle ne repose plus sur des traditions vivantes. Les Français croient toujours, mais seulement en eux-mêmes en tant qu’individus, salariés ou pères de famille, ils n’ont plus la perspective d’un destin collectif. Voilà le vrai défi pour les intellectuels comme pour les politiques dans les années à venir.

T. T. Je ne partage pas le postulat de Cioran, je ne crois pas que « lutter, souffrir et mourir » pour imposer ses mythes « révèle la fécondité d’un peuple ». L’histoire de la vie des peuples, comme d’ailleurs des individus, ne se réduit pas à une lutte sans merci pour la reconnaissance ou pour la suprématie. Mais ces idées étaient en vogue dans les années 1930 et 1940. Pour moi, le passage du mythe au concept n’est pas une catastrophe.
Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Luanda brûle-t-elle ?

« L’immeuble comptait sept étages et respirait comme une entité vivante. » Dans Les Transparents, Ondjaki raconte le quotidien des habitants d’une résidence de Luanda, microcosme d’un Angola qui passe brutalement de sa culture traditionnelle à la modernité, du marxisme-léninisme des années 1980 au capitalisme sauvage des années 2000. Dans cette tour de béton du quartier de Maianga, dans le centre de la capitale, vivent ou passent Odonato, nostalgique de la Luanda d’autrefois, et sa fille Amarelinha, brodeuse de perles que convoite le jeune MarchandDeCoquillages, toujours annoncé par le bruit de son sac de marchandise. Il y a aussi MariaComForça, qui vend du poisson grillé, et son mari, qui monte une salle de cinéma muet sur le toit-terrasse de l’immeuble ; et puis il y a un ancien ministre, un journaliste, un colonel, une secrétaire ou encore le Facteur, qui réclame une Mobylette à toutes les autorités possibles et imaginables. Ce sont eux, les « Transparents », les sans-voix qui tentent de survivre dans une Luanda en pleine effervescence, perpétuellement en travaux, obsédée par le pétrole et l’argent ; une ville où le progrès se traduit par toujours plus de béton, de routes, de ponts, mais jamais par de véritables politiques urbaines, encore moins par des politiques culturelles ou de santé publique.

Tous ces personnages se retrouvent et se croisent autour de la source d’eau – ou plutôt la fuite intarissable – qui s’est ouverte au rez-de-chaussée et jaillit à flots. Ils échangent et parlent de leurs vies, de leurs rêves, de leurs souvenirs de la guerre, de leurs espoirs d’avenir, pour eux-mêmes et pour le pays. Car « parler de Luanda, c’est aussi parler de l’Angola », écrit Raquel Ribeiro dans Público. « C’est évoquer les migrations intérieures, en différents dialectes, évoquer les privations et les difficultés de certains, le luxe et les extravagances des autres, la corruption et le pouvoir. » Dans les Transparents, conclut la critique littéraire du quotidien lisboète, Ondjaki dénonce « la déchéance morale de Luanda, fille de la mondialisation et des jeux de pouvoir ». « À Luanda, on n’a plus de temps pour penser, explique l’écrivain dans un entretien accordé au Público : ou bien tu es coincé dans les embouteillages pour rentrer chez toi, ou bien tu es coincé dans les embouteillages pour aller au travail, ou bien tu t’inquiètes de savoir comment gagner plus d’argent pour vivre dans cette ville extrêmement chère. Personne ne s’arrête jamais pour réfléchir à ce que doit être la ville, tenter de la réinventer, questionner ce que nous tous, citoyens de Luanda, voulons pour elle, non seulement du point de vue politique et social, mais aussi du point de vue de l’écologie, de l’architecture et de l’aménagement de l’espace public. »

Meilleures ventes d’essais au Royaume-Uni – Petits règlements de comptes entre amis

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Au printemps dernier, la liste de meilleures ventes du Sunday Times comptait un nombre inhabituellement élevé d’essais politiques. En tête, l’ouvrage autobiographique du chef du Parti nationaliste écossais Alex Salmond, « Le rêve ne mourra jamais », dont le titre laisse entendre qu’il se tiendra des référendums en Écosse jusqu’à ce que la population sache enfin répondre à la question de l’indépendance. Après quoi il ne se tiendra plus de référendums du tout. Mes amis écossais sont plutôt effrayés par le sieur Salmond et par ses rêves, qui ont à leurs yeux de fortes chances de se transformer en diktats.

Deux autres livres figurant sur la liste sont signés de célèbres hommes politiques. Nous devons « Le facteur Churchill », réflexion sur la manière de gouverner de feu le Premier ministre, au maire [conservateur] de Londres, Boris Johnson. Cet homme répand autour de lui une joie de vivre étonnante et beaucoup espèrent qu’il finira par renverser David Cameron qui, lui, n’a jamais fait la moindre plaisanterie de sa vie. Au moins Boris Johnson serait-il un Premier ministre amusant. Je suis plus dubitatif sur l’intérêt du leadership churchillien : il nous faudrait un véritable ennemi (en dehors de nous-mêmes) pour qu’il nous soit d’une quelconque utilité.

De son côté, Alastair Campbell a connu une réussite brillante en tant qu’impitoyable éminence grise de Tony Blair. Ancien journaliste, il était passé maître dans l’art de la désinformation. Je suis sûr que son livre, « Gagnants », sera d’un grand intérêt pour les apparatchiks qui veulent se frayer un chemin jusqu’au sommet, à n’importe quel prix. Ils sont évidemment nombreux.

Une liste de bestsellers ne saurait se passer, outre-Manche, de livres sur les divertissements populaires. Il s’agit notamment ici des courses de motos, dont Guy Martin était un champion (Guy Martin: My Autobiography). Lire un livre sur le sujet, c’est un peu jouer avec la mort, désir viscéral chez beaucoup d’êtres humains qui mènent par ailleurs une existence sans aspérités. Dans un autre registre, faut-il s’étonner du succès de Buster, sur les aventures d’un chien détecteur d’explosifs de la Royal Air Force ? Cette alliance du danger et de la sensiblerie est irrésistible. Grand ami de la race canine moi-même, je doute de toute façon qu’un éditeur britannique ait jamais perdu de l’argent en publiant un livre sur ces animaux. Quant à « Quelques raisons de rester en vie », dont l’auteur explique comment il a surmonté sa dépression, il séduit naturellement un marché considérable. Je suis sûr que si quelqu’un s’avisait d’écrire un livre sur l’effet antidépresseur des chiens (beaucoup plus efficaces que la chimie, soit dit en passant), il exploserait en tête du classement !

À vrai dire, l’ouvrage le plus intéressant sur cette liste, et de loin, est « Donc vous avez été humilié en public », de Jon Ronson. Il traite de l’usage des réseaux prétendument sociaux pour humilier, intimider et détruire la vie des gens, phénomène en plein essor. Cela soulève une question intéressante sur la psychologie humaine : toute cette bile existait-elle déjà, n’attendant qu’un moyen de s’exprimer, ou bien les réseaux sociaux l’ont-ils créée ex nihilo ?

La folie politique, encore une particularité française ?

Les archives des hôpitaux psychiatriques français en témoignent, la Terreur a provoqué un afflux de malades tourmentés à l’idée de perdre la tête, au propre comme au figuré. En 1840, le retour des cendres de l’Empereur a vu pulluler les faux Napoléon, au point d’en faire le symbole même de l’aliénation. Les registres des institutions psychiatriques au XIXe siècle, que l’historienne Laure Murat a su faire parler, témoignent d’une indéniable corrélation entre l’agitation politique française et l’agitation des esprits les plus fragiles du pays.

Mais corrélation n’est pas causalité. Les esprits étaient-ils agités parce que l’histoire était alors tellement troublée – trois révolutions, l’Empire, la Commune –, ou bien serait-ce l’inverse ? La Révolution française était-elle provoquée par des fous, comme le postulait Edmund Burke, ou bien était-ce elle qui avait provoqué un surcroît de malades ?

« Les deux ! » semble répondre Laure Murat. Même si les archives dont elle fait son miel sont fragiles et incomplètes, elles constituent bel et bien « un étrange sismographe de la folie », effectivement synchrone avec les grandes crises du XIXe siècle. D’ailleurs, de Chateaubriand à Tocqueville ou Charcot, beaucoup ont considéré comme une évidence l’existence d’un lien entre les troubles de la psyché individuelle et ceux du pays tout entier. L’inévitable Freud ne qualifiait-il pas Paris de foyer d’« épidémies psychotiques » et de « convulsions historiques de masse » ?

Et si cette « convergence de l’histoire et de la folie », comme l’écrit James Dunk dans l’Australian Review of Books, n’était encore qu’une spécificité française ? Plusieurs commentateurs anglo-saxons du livre de Laure Murat, récemment traduit en anglais, s’engouffrent dans cette brèche. Mike Jay s’interroge ainsi gaillardement, dans la London Review of Books : « Pourquoi la France a-t-elle été vouée à cette répétition des scènes de cauchemar révolutionnaire, alors que l’Angleterre ou l’Allemagne – les pays mêmes où l’idéologie voire la pathologie socialiste a pris corps – ont su procéder par réformes graduelles ? » Laure Murat a d’ailleurs l’obligeance d’apporter elle-même de l’eau à ce moulin, en citant le médecin allemand Karl Stark : « Les Français ont le cerveau organisé d’une façon particulière… Le poids de leur cerveau est inférieur à celui du cerveau allemand, de même que, curieusement, celui des chevaux français par rapport aux chevaux allemands » (1).

James Dunk fait valoir, avec plus de subtilité, que c’est le fait de « rapprocher révolution et folie qui représente une démarche typiquement française ». Autrement dit, si le parallèle entre folie et histoire est à ce point détectable dans l’Hexagone, ce n’est pas parce que le corps politique y a la tête plus fragile qu’ailleurs, mais plutôt parce que le corps médical s’est particulièrement attaché à détecter le phénomène. Michel Foucault – encore un Français ! – n’a-t-il pas établi que « chaque société possède sa propre façon de définir et de traiter la folie », écrit Biancamaria Fontana dans le Times of Higher Education ? En France, les protopsychiatres Philippe Pinel (fondateur de l’hôpital pour aliénés de Bicêtre) et son successeur Jean-Étienne Esquirol se sont particulièrement penchés sur les rapports entre la Révolution et la santé mentale des Français. Certaines de leurs intuitions peuvent cependant surprendre. Ainsi, les périodes de tumulte révolutionnaire ne favoriseraient pas seulement les traumatismes, mais auraient aussi un effet « revigorant » sur la psyché ; quant aux périodes de calme démocratique, elles entraîneraient au contraire une propension à la mélancolie et à la dépression, le « morbus democraticus », bien plus rare dans les sociétés tribales ou sous les dictatures !

Biancamaria Fontana se contente pour sa part de constater qu’il existe des « relations complexes entre la sensibilité individuelle, l’imagination et les courants de l’histoire », reconnaissant implicitement que ces rapports sont plus visibles, ou simplement mieux observés, en France qu’ailleurs. Il est indéniable que Napoléon, personnalité au psychisme complexe et sans doute fragile – il suivait de très près les travaux de Pinel, qu’il consultait aussi à titre personnel –, stimule plus l’imagination des aliénés que, disons, William Pitt ou même Louis-Philippe. On peut donc se demander – sans vouloir viser quiconque – si, pour projeter la conquête du monde, ou de l’Élysée, il ne faut pas être déjà sujet à une forme de mégalomanie, voire de dérangement mental.

Ode à Schubert

J’ai assisté récemment à une conférence que donnait l’acteur britannique Alan Cumming sur sa carrière. Il est arrivé sur la scène, a pris place, puis a regardé le public en face. « Les gens m’interrogent toujours sur ma mécanique… » Mon cœur a flanché : oh non, ça allait être l’une de ces conférences-là. Mais Cumming a poursuivi : « Je n’obéis pas à une mécanique. Je ne suis pas un automate. »

Ouf. Il est toujours éprouvant d’entendre un acteur parler de la manière dont il fonctionne. Ce qui m’intéresse chez les acteurs, c’est leur jeu, pas le laïus sur le travail qu’il y a derrière. Et s’il faut vraiment qu’ils s’expriment sur quelque chose, j’aime autant qu’ils nous racontent les potins, les rivalités assassines et les coucheries des uns et des autres.

J’ai ouvert « Le Voyage d’Hiver de Schubert », l’ouvrage du grand ténor anglais Ian Bostridge, avec une certaine appréhension. S’il est quelque chose de plus pénible qu’un acteur parlant de sa méthode, c’est un ténor obsessionnel qui nous dit tout de sa tessiture, de la manière dont il contrôle son souffle, de sa santé fragile ou de ce concert fatidique à Lisbonne où il a atteint à grand-peine le contre-ut.

Mais le livre de Bostridge est un petit miracle. Travail monumental à propos d’une œuvre non moins monumentale, l’ouvrage traite des vingt-quatre chants qui composent le Voyage d’Hiver, ce sommet du lied (ou poème chanté) allemand, chef-d’œuvre d’entre les chefs-d’œuvre de Schubert (qui en a pourtant composé beaucoup !). (1) Diplômé d’histoire et non de musique, comme il nous le rappelle souvent, Bostridge explore à l’aide d’une prose musclée (davantage celle d’un baryton que d’un ténor ?) les motifs littéraires, historiques et, surtout, psychologiques qui s’enchevêtrent dans cette œuvre. Bien que lui-même l’ait chanté plus d’une centaine de fois, son livre fascinant s’attarde très peu sur l’interprétation de ce cycle de lieder de soixante-quinze minutes ; et, Dieu merci, il ne s’attarde pas davantage sur sa mécanique vocale.

Schubert finit de mettre en musique ces poèmes de Wilhelm Müller peu de temps avant de mourir, à 31 ans, de la syphilis (ou, plus vraisemblablement, empoisonné par le mercure censé traiter la maladie). Il en amenda la version finale sur son lit de mort. Comme il l’écrivit à un ami : « Imagine un homme dont la santé ne sera plus jamais bonne et qui, par pur désespoir de cela, rend les choses pires au lieu de les améliorer ; imagine un homme, dis-je, dont les plus brillants espoirs ont péri, auquel l’amour et l’amitié n’ont à offrir au mieux que souffrance. »

Telle est l’humeur qui domine le Voyage d’Hiver.

Ces lieder racontent l’histoire d’un homme ordinaire qui, rejeté par l’être aimé, quitte le village où il n’est plus le bienvenu et chemine vers la mort (réelle ou spirituelle, l’auditeur ne le sait jamais vraiment), à travers un implacable paysage d’hiver. Tout au long du cycle, l’homme errant interroge son identité, son existence et le sens de la vie. Il le fait avec une puissance telle que l’œuvre n’a cessé d’être interprétée depuis plus de cent cinquante ans.

Je suis musicien de profession et, même s’il ne contient pas d’analyse détaillée des relations harmoniques, du contrepoint et des nuances vocales, j’ai dévoré chaque page de ce livre. J’ai beau très bien connaître ces chants, 90 % de ce que Bostridge écrit s’est révélé complètement nouveau pour moi. Fidèle à ses habitudes d’historien, il sonde l’époque et le lieu (Vienne, où Müller et Schubert travaillaient tous deux, autour de l’année 1828), et étudie la signification culturelle de certaines allusions des textes : une histoire des larmes (pour éclairer le troisième lied, intitulé « Les Larmes gelées »), une explication du phénomène des feux follets (qui donnent son nom au neuvième lied) et une étude passionnante sur le tilleul dans la littérature allemande – le cinquième lied, « Le Tilleul », étant peut-être le plus célèbre du cycle. Un chapitre consacré à la corneille se penche non seulement sur les peintures de Caspar David Friedrich, mais aussi sur le symbolisme des Oiseaux d’Hitchcock. En écrivant ces lignes, je suis conscient que cela risque de paraître prodigieusement ennuyeux, mais, sous la plume de Bostridge, toute l’histoire prend vie et je jure que j’entendais le petit Schubert syphilitique terminer sa fameuse symphonie inachevée dans la pièce d’à côté. (Rappelons au passage qu’il fut l’un des premiers compositeurs à pouvoir vivre de sa musique, sans le soutien d’un mécène, et qu’il connut le succès de son vivant.)

Bien entendu, l’épreuve par excellence, pour un livre sur la musique, est de savoir s’il incite le lecteur à écouter d’une oreille nouvelle les œuvres dont il traite. En préambule de chaque chapitre, l’auteur fait figurer le texte allemand des lieder, accompagné de sa propre traduction en anglais. Fervent amateur du cycle depuis des années, j’en possède au moins six versions en CD. J’ai pourtant ressenti le besoin d’écouter chaque lied avant d’emboîter le pas à Bostridge, pour me remettre vraiment Schubert dans la tête. Et, après chaque chapitre, je me devais de le réécouter. Un triple plaisir. À chaque nouvelle écoute ou presque, j’ai songé, comme dans un moment d’épiphanie : « Tiens, je n’avais jamais perçu cela ! »

Dans le dixième lied, « Pause », par exemple, le personnage se repose en se réfugiant dans une cabane abandonnée trouvée en chemin. Müller parle très exactement d’« eines Köhlers engem Haus », la « maison d’un charbonnier ». Pendant des années, j’ai simplement supposé qu’il évoquait ainsi le modeste appentis d’un travailleur, qui pouvait aussi bien être la cabane d’un fermier ou l’abri d’un berger. Mais Bostridge nous éclaire sur les raisons précises du choix de la maison du charbonnier avec une diatribe sur la révolution industrielle qui le conduit à une analyse politique du phénomène des Carbonari – littéralement les charbonniers –, « cette société secrète redoutée des Habsbourg et tellement présente dans le paysage italien des années 1820 que Müller l’a indirectement célébrée ». (2) Qui s’en doutait ? Mon écoute en a été transformée.

Tout au long du livre, Bostridge mentionne l’influence du Voyage d’Hiver sur le compositeur Benjamin Britten, des auteurs tels que Samuel Beckett, Paul Auster, Thomas Mann, et même sur Bob Dylan. Il nous convainc que ce cycle appartient à un panthéon artistique très exclusif où figurent aussi « les œuvres poétiques de Shakespeare et de Dante, la peinture de Van Gogh et de Picasso, les romans de Proust. » Il écrit : « Le Voyage d’Hiver est l’une des grandes fêtes du calendrier musical : une fête austère, mais qui touche à l’indicible. Après le dernier lied, “Le joueur de vielle à roue”, le silence est palpable, cette sorte de silence que seule une Passion de Bach peut invoquer. »

C’est le sentiment que j’ai éprouvé, parvenu à la dernière page de ce livre.

 

Cet article est paru le 21 mai 2015 dans la Los Angeles Review of Books. Il a été traduit par Gabrielle Maréchaux.

Le lac funeste

Dans une petite gare, aux confins de la steppe kazakhe, un enfant monte dans le train pour vendre des boulettes de lait caillé. Il joue aussi merveilleusement du violon. Son nom : Yerzhan. En réalité, il a 27 ans. Le court roman d’Hamid Ismaïlov raconte son histoire.

Sa famille occupe l’une des deux maisons voisines de la gare. L’autre est celle de sa promise, Aisulu. Les deux gosses vivent une enfance heureuse : « Ils vont à l’école à cheval, chassent le renard et passent leurs nuits à écouter des poèmes épiques autour du feu », raconte Kapka Kassabova dans le Guardian. Jusqu’au jour où, pour impressionner Aisulu, Yerzhan se baigne dans un lac aux belles eaux vertes – un lac dont on lui a pourtant défendu d’approcher, car il s’est formé à la suite d’un essai nucléaire soviétique. Sur le moment, rien ne se passe, mais Yerzhan ne grandira plus et restera prisonnier de son corps d’enfant de 10 ans. Kassabova salue le talent d’Ismaïlov, sa façon « de montrer comment des vies situées en apparence à la périphérie sont en réalité au cœur de l’expérience humaine ».

Inde – Des élites égoïstes

Quoique en tête des ventes de la prestigieuse librairie Bahri & Sons, à New Delhi, cet essai n’est pas de ceux qui flattent le lecteur. En 460 pages très argumentées, Harsh Mander, militant associatif de premier plan, développe une « critique cinglante » des élites indiennes, lit-on dans le quotidien anglophone DNA. Car les classes privilégiées se soucient peu des pauvres, déplore Mander, lui-même ancien haut fonctionnaire issu de la bourgeoisie : « Ce qui m’inquiète, dit-il, c’est un système de valeurs au sein duquel l’inégalité est vue comme inévitable, voire légitime ». Certes, pareille indifférence « n’est pas spécifique à l’Inde », note la journaliste de DNA : on la retrouve « au Brésil, aux États-Unis ou en France ». Mais le problème ici est générationnel : « Dans les années 1960 et 1970, la bourgeoisie était consciente des souffrances autour d’elle, et cherchait à y remédier ». Les jeunes d’aujourd’hui, eux, « n’ont jamais mis les pieds dans un bidonville, et limitent le contact avec les pauvres à leurs seuls domestiques ».

Une si charmante antisociale

Les personnages de Julia Wertz ont les yeux grands ouverts et l’air débonnaire. La dessinatrice de 33 ans use d’une certaine innocence visuelle pour rendre « l’autodestruction plus charmante », note Meg Lemke dans la Paris Review. Elle parvient à nouer une véritable « intimité entre le lecteur et le personnage antisocial qu’elle est sur le papier ».

En 2010, la jeune femme avait raconté dans Whiskey & New York son addiction à l’alcool, entre autodérision et haine de soi. Avec L’Attente infinie, elle fait à présent le récit de ses années de jeunesse passées à la recherche d’elle-même. L’ouvrage est un recueil de trois histoires dans lesquelles la dessinatrice partage les aléas de sa vie professionnelle, de petit boulot en petit boulot, et décrit le labyrinthe du système de santé américain pour une jeune artiste sans couverture sociale atteinte d’une maladie auto-immune (le lupus) qui lui empoisonne la vie. Quant au troisième récit du recueil, intitulé « Un endroit bien singulier », il s’agit tout simplement d’une déclaration d’amour à la première bibliothèque municipale qu’elle fréquenta, enfant, dans la banlieue de San Francisco, où elle a grandit avec sa mère et son frère.

Petite, Julia Wertz n’aimait rien tant que se construire une forteresse de bric et de broc dans le salon familial pour s’y réfugier avec ses livres. À sa mère qui lui ordonne un jour d’en sortir pour « revenir à la réalité », le petit personnage misanthrope, aux yeux grands ouverts sur les livres, répond : « Ce monde n’est pas fait pour moi. »

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