Oser traduire Vancura

Les Français connaissaient déjà le film Un été capricieux de Jirí Menzel, célèbre réalisateur tchèque à l’origine de nombreuses adaptations de classiques littéraires de son pays. Sorti en 1967, il faisait même partie de la sélection officielle du Festival de Cannes en 1968, avant que celui-ci ne soit annulé en raison des événements. Mais pour découvrir le livre, paru en 1926 en Tchécoslovaquie, il aura fallu attendre près de cinquante années de plus. (1)

Il faut dire que son auteur, Vladislav Vancura, père spirituel de la poésie d’avant-garde dans l’entre-deux-guerres, est réputé pour sa langue expérimentale : souvent archaïque – elle va jusqu’à imiter la syntaxe du vieux tchèque – elle peut à tout moment basculer dans l’oralité, privilégier l’argot et les onomatopées. Et non seulement la langue est difficile, mais elle occupe une place centrale dans l’œuvre. Dans Un été capricieux, les trois amis qui passent leur temps à se morfondre au bord d’une piscine, la belle Anna arrivée pour bouleverser leur quotidien ou encore le magicien qu’elle accompagne, ne sont que les faire-valoir de ce « poétisme de la prose », selon l’expression de Vladislav Vancura lui-même – le poétisme désignant ici « l’accent mis sur le jeu ».

Le roman passait donc pour intraduisible. Malgré son immense popularité chez les Tchèques, aucun éditeur anglais, italien, ou français ne s’y est risqué. Et c’est une maison d’édition locale, le Carolinum, de l’université Charles de Prague, qui s’est finalement chargée de combler ce manque. « Il est temps de compléter les traductions existantes de grands auteurs, comme Milan Kundera, Bohumil Hrabal, Jaroslav Seifert, Vladimir Holan, par celles d’auteurs que tous les Tchèques connaissent, par les livres qui sont considérés comme très importants pour l’histoire de la littérature nationale », a expliqué Jan Rubeš, écrivain et traducteur de Václav Havel ou Jaroslav Seifert, à Radio Praha. Pour lui, Vladislav Vancura, figure littéraire et historique puisque ce résistant fut exécuté par la Gestapo, en faisait partie. Il a donc décidé de s’y attaquer. Bilan : « Ce livre m’a donné beaucoup de peine, beaucoup de sueurs froides, beaucoup de doutes. Même en mettant le plus grand soin à traduire la richesse de la prose de Vladislav Vancura, comment faire comprendre à un lecteur français l’importance de certaines phrases tellement cultes qu’elles sont passées en tchèque dans le langage courant ? »

Dario Massimi, qui a traduit Un été capricieux en italien il y a vingt ans mais n’avait pas trouvé d’éditeur avant le Carolinum, affirme de son côté « avoir pris la difficulté du texte pour une invitation », comme le raconte le site iLiteratura.cz. Et le traducteur italien de faire la comparaison avec Bohumil Hrabal, lui aussi longtemps jugé intraduisible. Pour la version anglaise, parue en 2006, Mark Corner parle de « torture exquise » : « La langue de Vladislav Vancura est idéale pour tester le courage d’un traducteur », note-t-il dans le Prague Post.

 

 

Canada – Maudit pétrole

Ancien haut responsable d’une banque d’investissement canadienne, Jeff Rubin se consacre depuis 2009 à l’écriture. Une reconversion plutôt réussie : ses ouvrages de vulgarisation économique font systématiquement partie des meilleures ventes du pays. Plus réservée, la critique regrette le goût de l’auteur pour les grandes prédictions, souvent hasardeuses. Les deux précédents livres, publiés en 2010 et 2012, prévoyaient ainsi qu’une hausse incontrôlable du prix des hydrocarbures ferait dérailler la mondialisation et anéantirait la croissance dans le monde développé. Des prophéties aujourd’hui contredites par le retour de la croissance en Occident et la chute vertigineuse des prix du pétrole depuis juin 2014. Aussi Rubin négocie-t-il à présent un virage à 180 degrés. « Il imagine désormais un monde dans lequel la nécessité de faire face au changement climatique conduit à l’effondrement de la demande d’énergie fossile, et donc de la valeur de ces ressources », résume Shawn McCarthy dans The Globe and Mail. Outre l’adoption par les États de politiques de régulation contraignantes, l’auteur prévoit que le monde développé sera de plus en plus dominé par les énergies vertes, y compris dans les transports. Selon lui, l’image des hydrocarbures dans l’opinion risque d’en pâtir – et les prix de s’en ressentir.

Un scénario catastrophe pour tous les exportateurs de pétrole, et donc aussi pour le Canada. Cinquième producteur mondial, le pays possède en effet de vastes gisements de sable bitumineux, une forme de pétrole brut semi-solide présent en abondance dans l’Alberta. Depuis le début des années 2000, le Canada ne cesse d’investir pour accroître le volume de sa production. Selon Rubin, une telle politique, défendue notamment par le Premier ministre Stephen Harper, est condamnée à brève échéance par la perspective du réchauffement ; il reproche en outre à ces investissements de se faire au détriment d’autres secteurs. Un diagnostic exagérément centré sur le cas canadien, et qui ne convainc pas entièrement McCarthy : « Certes, le boom du pétrole, durant la première décennie du XXIe siècle, a contribué au renchérissement du dollar canadien, ce qui a porté un coup aux exportations et au tourisme, mais ce n’était qu’un facteur parmi beaucoup d’autres. Certes, l’exploitation de nouveaux gisements de sable bitumineux s’est ralentie. Mais les entreprises continueront d’opter pour des stratégies moins coûteuses, comme le développement des mines déjà existantes. Cela étant, malgré ses exagérations, Rubin a le mérite de rappeler qu’il serait imprudent pour le Canada de placer tous ses espoirs économiques sur une source de pétrole brut très polluante et chère. »

13 faits & idées à glaner dans le numéro 68

• La colère de Xi Jinping contre les « vices » de la société chinoise rappelle celle du pape François contre la curie.

• Fernand Braudel voyait dans l’identité française « un résidu, un amalgame, des additions, des mélanges ».

• La sœur de Xi Jinping a amassé une fortune estimée à plus de 2 milliards de dollars.

• La Chine possède près de 4 000 milliards de dollars de réserves de change.

• Quand Jésus reviendra en Messie, il brisera sa croix pour marquer son adhésion à l’islam.

Schubert est sans doute mort à cause du mercure censé traiter sa syphilis.

• Le mot « homosexualité » a été inventé par un homme de lettres autrichien en 1869.

• Le Dr Magnus Hirschfeld avait calculé qu’il existe 43 046 721 combinaisons possibles de caractéristiques sexuelles.

• L’anonymat est l’un des services que Twitter offre aux misogynes et aux lyncheurs.

• La rougeole a tué plus d’enfants que toute autre maladie dans l’histoire.

• La philanthropie ne doit pas se laisser guider par les émotions.

• Les Japonais voyaient l’empereur Hirohito comme descendant de la déesse du Soleil.

Marx a écrit à sa mère pour lui demander une avance sur son héritage.

Fini la rigolade

« Les modèles moraux sont des étendards importants de l’éducation morale de la société. Il nous faut organiser des activités pour faire connaître ces personnes aux qualités morales hors du commun, promouvoir le Bien, le Vrai, le Beau, ainsi que diffuser une énergie positive […]. Cette grande époque aspire à de grands esprits, et une cause noble nécessite des modèles pour montrer le chemin. Aujourd’hui, le peuple chinois multiethnique place tous ses efforts dans la réalisation du rêve chinois pour le renouveau grandiose de la nation. » Même si l’on fait la part d’une rhétorique issue de l’ère de Mao, aucun dirigeant chinois n’a à ce point mis en avant l’éthique pour justifier sa politique. Xi Jinping se pose lui-même en modèle moral. Alors que plusieurs membres de sa famille sont notoirement corrompus, son intégrité n’a jamais été mise en cause. La campagne impitoyable qu’il mène contre la corruption ne lui sert pas seulement à écarter des rivaux potentiels. Il y voit un moyen décisif pour remettre son pays sur le droit chemin. Au moins à cet égard, sa sincérité peut difficilement être mise en doute. Ses philippiques contre les « quatre vices » qui pourrissent la société chinoise rappellent curieusement la sainte colère du pape François contre les mœurs de la curie, le « formalisme », le « bureaucratisme », mais aussi « l’hédonisme » et le « goût du luxe » : « Certains cadres du Parti sont démoralisés et leurs convictions ébranlées. Leur philosophie de la vie est de “se soûler tant qu’il y a du vin” et de “saisir toutes les occasions de s’amuser et d’en profiter” [citations tirées de classiques chinois]. Certains ont abandonné leurs idéaux au profit du confort matériel et des plaisirs de la vie. Ils se jettent dans la débauche, mènent une vie fastueuse et s’absorbent dans les plaisirs sensuels […]. Certains cadres du Parti dépensent des centaines de millions de yuans pour faire construire des bâtiments somptueux pour leurs bureaux, qui n’occupent pas moins de 7 hectares, sont décorés comme des palais et dotés d’installations pour s’amuser […]. D’autres encore ont des cartes de fidélité et des cartes de consommation de grande valeur pour s’amuser dans les boîtes de nuit et les clubs sportifs haut de gamme, voyager gratuitement en Chine et à l’étranger, voire dépenser sans compter dans les casinos à l’étranger ! »

Le pouvoir d’Obama est étroitement limité par le Congrès. Xi Jinping est bien sûr enserré dans les mailles du Parti et d’un pays immense, parcouru d’énormes tensions. Mais il a instauré une dictature sans équivalent depuis Mao. Il peut être considéré comme l’homme le plus puissant du monde. Méfions-nous des despotes puritains.

Brésil – Le pays qui regarde son histoire en face

Pays idyllique et infernal, joyeux et sombre, rural et urbain, blanc et métissé : le Brésil n’est pas à un contraste près. Voilà pourquoi l’anthropologue Lilia Moritz Schwarcz et l’historienne Heloisa Murgel Starling n’ont pas voulu donner à leur « histoire synthétique » du pays la forme d’un récit linéaire. Pour s’en affranchir, ces deux universitaires de haut vol ont fait du Brésil le personnage d’une « biographie » kaléidoscopique. Car « il n’existe pas une, mais plusieurs histoires du Brésil, confie Lilia Schwarcz au Globo. Nous ne voulions pas écrire un récit chronologique ni téléologique mais raconter ce pays dans toutes ses dimensions, de la vie politique à la vie culturelle, de la vie publique à la vie privée. À mesure que nous avancions, le Brésil s’est imposé comme un personnage. Et, à la manière de n’importe quel personnage, il possède ses contradictions, ses vices et ses vertus, ses succès et ses échecs. »

Salué par la critique la plus exigeante, « Brésil : une biographie » connaît un étonnant succès de librairie. Il est vrai que le livre met l’accent sur le rôle des individus, hommes et femmes de toutes origines, qui, au fil des siècles, ont composé la nation. L’ouvrage n’a donc « rien d’une histoire conventionnelle », écrit le Britannique Kenneth Maxwell, historien spécialiste du Brésil, dans l’hebdomadaire Época. « Le livre ne cache pas la vérité crue du trafic négrier et de l’esclavage, qui perdurèrent si longtemps. De même, il ne sous-estime en aucune façon l’histoire de l’exclusion sociale et de l’inégalité raciale, ni celle des révoltes et de la contestation. […] À l’image traditionnelle et fantasmée d’un pays pacifique, tolérant et accueillant, Lilia Schwarcz et Heloisa Starling opposent l’histoire réelle, faite de violence, de cruauté et de souffrance. »

Car les Brésiliens se définissent volontiers comme un « peuple joyeux, honnête, travailleur et hospitalier, fruit d’une civilisation métissée, colorée et plurielle », ajoute l’historien Laurentino Gomes dans la Folha de São Paulo. Ils aiment à clamer que le racisme fut chez eux plus « bienveillant » et plus « doux » qu’aux États-Unis, par exemple. Mais c’est oublier que le pays fut le dernier État occidental à abolir l’esclavage, en 1888, et que « 40 % des Africains emmenés de force en Amérique l’ont été au Brésil, rappelle Kenneth Maxwell dans son article. En 1910, sur une population totale de 22 millions de personnes, on comptait à peine 627 000 électeurs. Aujourd’hui, six Brésiliens sur dix sont le fruit d’un mélange racial » (dans les recensements, ils apparaissent dans la catégorie des « pardos », en référence au plumage indéfinissable du moineau).

De la violence de l’esclavage aux vagues d’immigrants européens de la fin du XIXe siècle (Italiens, Allemands et Portugais) qui vinrent contribuer à l’industrialisation du pays – et seraient plus tard rejoints par les Japonais –, de la première République aux dictatures militaires, cet ouvrage retrace la lente construction de la citoyenneté dans un pays aujourd’hui assailli par le doute. « De nombreux Brésiliens sont découragés par l’impasse du politique, révoltés par l’omniprésence de la corruption, exaspérés par les conflits d’intérêts. Ils s’inquiètent aussi de l’état actuel et de l’avenir de leur culture civique, conclut Kenneth Maxwell dans Época. Avec cette somme de près de 700 pages, Lilia Schwarcz et Heloisa Starling mettent en lumière les dilemmes fondamentaux qui ont jalonné la formation historique du pays et ont fait le Brésil d’aujourd’hui ».

Tocqueville au Politburo

Début 2013, les ventes de L’Ancien Régime et la Révolution se sont envolées dans les librairies de Pékin. Le classique de Tocqueville avait été traduit en mandarin en 1994. À l’origine de cet engouement, la nouvelle que Wang Qishan, influent membre du Politburo chargé de gérer le mouvement croissant de protestations à l’encontre de la corruption, avait enjoint à ses collaborateurs de lire le livre. Li Kekiang, le numéro 2 du Politburo, qui allait devenir Premier ministre, en avait recommandé la lecture dans un discours devant des cadres du Parti. Yu Gang, le numéro 2 de la Banque centrale, avait discuté du livre dans des réunions du Parti. Et Han Henglin, membre de la Commission centrale pour la discipline et l’inspection du Parti, s’était référé à Tocqueville pour commenter un rapport inquiétant montrant que la confiance de l’opinion dans le Parti avait atteint un « niveau critique ». « Le livre montre que Révolution française a été provoquée par un effondrement de la confiance de la population, a-t-il déclaré. Quand le gouvernement a assuré qu’il n’y avait pas de prisonniers politiques à la Bastille, le peuple ne l’a pas cru. Le gouvernement avait dit trop de mensonges et quand il a dit la vérité, le peuple ne l’a pas cru. »

En mai 2013, le sociologue indo-américain Krishnan Kumar donna une conférence sur le sujet à l’université de Nankin, pour s’interroger sur la signification du phénomène. Un texte amendé de cette conférence a été publié à l’automne suivant par le Times Literary Supplement.

Kumar ignore si Xi Jinping a lu Tocqueville, mais le soudain intérêt affiché pour L’Ancien Régime et la Révolution a coïncidé avec son accession au pouvoir suprême, dans le sillage de l’affaire Bo Xilai. Selon Kumar, les dirigeants chinois peuvent tirer deux leçons principales de ce livre. La première est que les révolutions ne se déclenchent pas quand les choses vont plus mal, mais quand elles vont mieux. Lorsque les dirigeants ont commencé à réformer et à relâcher la pression. « Une fois que vous avez ouvert la fenêtre, il est difficile d’empêcher les mouches et les moustiques d’entrer », disait Deng Xiaoping. Telle était bien la situation depuis une ou deux décennies : un pays en pleine transformation, avec un accès spectaculaire à la richesse mais aussi un creusement des inégalités, l’expansion très rapide d’une classe moyenne certes avide d’argent mais aussi capable de faire entendre sa voix, grâce à la complicité d’Internet. Avec le risque que les tensions s’aiguisent à mesure que la croissance ralentirait.

La seconde leçon à tirer de Tocqueville est que la Révolution française n’était pas nécessaire. Les réformes étaient déjà en cours sous l’Ancien Régime ; la Révolution les a plutôt dévoyées ; elle a engendré une accumulation de destructions conduisant à un retour en arrière et à une centralisation encore accrue. En brandissant Tocqueville, les dirigeants chinois peuvent donc s’adresser à la fois à leurs fidèles et aux cadres tentés de caresser la contestation dans le sens du poil : à ce stade, la possibilité d’une révolution est à prendre au sérieux, comme à la veille de Tiananmen. Mais encourager les forces de la dissension est contre-productif. La sagesse dicte de parier sur la poursuite de l’évolution, sans maelström. Et de refermer la soupape.

L’État et le marché, de vieux complices

Le professeur de littérature Joseph Vogl ne craint pas de sortir de son domaine de prédilection. Son livre d’économie Le Spectre du capital (traduit aux éditions Diaphanes) fut un bestseller surprise de l’année 2010 en Allemagne. Avec « L’effet de souveraineté », ce traducteur de Deleuze et de Foucault s’est de nouveau lancé dans une entreprise ambitieuse : mettre au jour les racines profondes de la crise en remontant aux tout débuts de l’époque moderne. Au cœur de son propos, l’idée que « l’opposition entre le marché et l’État est un élément majeur de la légende libérale », comme le résume Jens Bisky dans le Süddeutsche Zeitung. Selon l’auteur, les deux institutions ont eu partie liée dès les origines. Et les liens formés au fil du temps entre l’État et les détenteurs de capitaux ont placé le premier sous la dépendance des seconds.

Le livre rappelle par exemple qu’au moment de la création de la Banque d’Angleterre, en 1694, 1 268 créanciers ont prêté 1,2 million de livres au roi, à un taux d’intérêt de 8 %. Ce qui leur garantissait, selon Joseph Vogl, un contrôle de fait sur un aspect essentiel de la souveraineté du pays. À l’en croire, le modèle des banques centrales indépendantes est le résultat de cette évolution incestueuse entre État et marché. Ne relevant plus ni du marché ni de la sphère politique, ces entités technocratiques constitueraient un « réseau transgouvernemental » que n’avait pas envisagé la théorie classique. Brillant pour certains – le site Literaturkritik salue en lui « l’un des plus importants théoriciens contemporains » –, Vogl agace l’historien Werner Plumpe, qui rétorque, dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, que « l’architecture financière moderne est l’expression de la souveraineté populaire et de la raison ».

« Depuis le XVIIe siècle, écrit Plumpe, n’y a pas eu de conjuration (néo)libérale qui aurait fait dérailler le monde. Les nouvelles banques centrales ne furent pas seulement les agents privilégiés d’une logique de libéralisation dissimulée ; elles ont surtout limité efficacement la mauvaise gestion des princes. »

Russie – Prilepine s’en va-t-en guerre

Écrivain parmi les plus populaires de Russie, traduit et reconnu dans le monde entier, Zakhar Prilepine est aussi un acteur engagé sur la scène politique. Membre de longue date du Parti national-bolchévique, interdit en 2007, le romancier a renoué avec le militantisme depuis le début du conflit russo-ukrainen. Fidèle à l’idéologie de son parti, qui prône « un État dur avec ses ennemis extérieurs et doux avec ses citoyens », il est très actif sur les réseaux sociaux depuis le début de la guerre en Ukraine, publiant des billets quotidiens dans un style tantôt corrosif, tantôt simplement grossier. En nationaliste exalté, il s’en prend à l’Occident, au gouvernement de Kiev et à l’opposition libérale.

Mais l’écrivain ne s’en tient pas aux paroles, il agit : grâce à une levée de fonds en ligne, il a acheminé plusieurs convois d’aide aux civils et aux insurgés dans le Donbass prorusse. Ses déplacements dans la zone du conflit ont donné lieu à des reportages sur son blog, souvent repris dans la presse. Disséminés sur la Toile, ses écrits sur la guerre ont été rassemblés dans un ouvrage paru en mars dernier sous le titre « Le nouveau temps des Troubles », en référence à la période tourmentée de l’histoire russe qui précéda l’avènement des Romanov. Plus qu’un essai, il s’agit de « poèmes féroces et d’instantanés », résume Alexandra Novikova sur le site Tchastny Korrespondent. L’écrivain y est particulièrement mordant à l’égard de l’opposition russe. « Zakhar Prilepine établit des parallèles entre l’intelligentsia libérale d’aujourd’hui et les élites des siècles passés, celles d’avant la révolution de 1917, et tente de démontrer que ce groupe de “progressistes”, relativement peu nombreux, a constamment œuvré contre l’État, constituant une “cinquième colonne” toujours prête à trahir le peuple », commente pour sa part l’influent blogueur Alexandre Petrotchenkov.

Quant au rôle exact de Prilepine dans le sud-est de l’Ukraine, il reste flou, estime Petrotchenkov : « Il a eu de nombreux contacts avec les insurgés et en a notamment transporté dans sa voiture, sans qu’on sache s’il a pris part aux combats. » Car Prilepine est un ancien soldat, vétéran de la guerre en Tchétchénie, où il a servi entre 1996 et 1999 comme commandant dans les forces spéciales Omon.

Quoi qu’il en soit, l’écrivain raconte avoir rencontré dans le Donbass de nombreux « natsbols » russes (ses anciens camarades du Parti national-bolchévique) dans les rangs des insurgés. Avec la crise russo-ukrainienne, ces anciens opposants au régime de Vladimir Poutine se sont rangés derrière le Kremlin. Et Prilepine d’ironiser à ce sujet dans un entretien avec l’agence de presse RIA Novosti-Ukraine : « Dans les années 2000, les natsbols et les Tchétchènes étaient le principal problème du régime. Aujourd’hui, si quelqu’un tentait de renverser Poutine, les seuls à se battre pour lui seraient sans doute les Tchétchènes et les natsbols. C’est ce qu’on appelle les montagnes russes. »

L’art dans l’enfer de la Shoah

Dans une communauté juive de Pologne arrive un rabbin capable de rendre la vue aux aveugles. Parmi ceux qui affluent vers lui figure un homme en parfaite santé, qui s’est néanmoins muni d’une canne de non-voyant et de lunettes teintées. L’une de ses connaissances lui demande pourquoi il vient rendre visite au rabbin alors qu’il voit. « Comment peut-on être si bête ? répond-il. Ne comprenez-vous donc pas ? Lorsque je vais me retrouver devant lui, le grand, l’authentique, je serai aveugle et il me rendra la vue. »

Cette histoire juive, qui remonte au début du XXe siècle, parle de la nécessité de dépasser l’aveuglement de sa propre vision, d’abandonner la routine d’un regard émoussé. Dans son livre « La mort n’aura pas le dernier mot », Jürgen Kaumkötter reproche à ses collègues historiens de l’art d’avoir négligé tout un pan de leur discipline en excluant de leur champ d’étude les tableaux peints pendant la Shoah, dont la valeur esthétique a été systématiquement minorée. Réduire ces œuvres à de simples témoignages, c’est pour lui assassiner leurs auteurs une seconde fois.

Soixante-dix ans après la libération d’Auschwitz, Kaumkötter n’a pas seulement écrit un livre unique en son genre, qui rend leur caractère artistique aux œuvres produites pendant l’Holocauste. Il prouve aussi, grâce à ses recherches sur les artistes d’Auschwitz et d’autres camps, qu’il est grand temps de les intégrer pleinement à l’histoire de l’art. Les récits émouvants qui composent son livre, loin de chambouler l’histoire artistique des années 1933 à 1945, y remettent de l’ordre.

J’ai suivi Kaumkötter, ses recherches et ses réflexions pendant une décennie. Bien que les thèses de cet historien spécialiste de l’art des victimes de la Shoah m’aient dans un premier temps laissé sceptique, elles ont peu à peu réussi à me convaincre. Il n’était pas le bienvenu auprès des responsables des collections artistiques d’Auschwitz. Le mémorial est un musée historique. L’intérêt de Kaumkötter pour la qualité esthétique des tableaux peints durant la Shoah est apparu à ses conservateurs comme une nouvelle sélection des victimes.

Je revois l’auteur, au début des années 2000, passant ses jours et ses nuits dans la maison du commandant Rudolf Höss, où la direction du mémorial l’avait cantonné pour effectuer son tri des œuvres. Il ne supportait pas la vue que l’on avait la nuit, depuis la fenêtre, sur les barbelés éclairés et se retirait dans une pièce à l’arrière.

Kaumkötter est originaire d’Osnabrück, la ville natale de Felix Nussbaum, lequel peignit ses tableaux dans une cachette, à Bruxelles, avant d’être déporté à Auschwitz en 1944. La reconnaissance accordée après la guerre à ces œuvres constitue une exception. Et l’historien regrette que la mort de l’artiste en déportation ait totalement déterminé la manière dont ont été interprétés ensuite ses tableaux. « La volonté des meurtriers, écrit-il, domine la perspective. » Cette volonté s’est d’ailleurs imposée une fois de plus dans le musée Nussbaum d’Osnabrück, conçu par l’architecte Daniel Libeskind : les espaces, les couloirs plongent le visiteur dans une atmosphère concentrationnaire.

 

Une période artistique oubliée

Kaumkötter se souvient d’une conversation avec le professeur Detlef Hoffmann, de l’université Carl von Ossietzky, à Oldenbourg. Ce spécialiste de la Shoah lui a conseillé de montrer les portraits de Tsiganes de Dinah Gottliebova en regard d’un atlas des races tel qu’on en produisait à l’époque, pour comprendre la genèse de ces tableaux. Mais adopter le point de vue du médecin du camp, qui avait passé commande de ces peintures, est désastreux ; c’est leur dénier toute valeur artistique. Or, comme le remarque Kaumkötter, « Gottliebova s’opposait à Mengele en montrant des individus, non des stéréotypes. Elle a créé des œuvres d’art autonomes, d’une bouleversante beauté. » Gottliebova ne faisait pas des personnes qu’elle peignait des objets, comme le médecin nazi l’aurait souhaité. Ses portraits s’inscrivent dans le courant de la Nouvelle Objectivité, sans qu’il soit besoin de faire appel à Mengele pour les comprendre.

Les meurtriers ont commencé par voler leur liberté aux artistes des camps, puis les conservateurs de musées et les historiens leur ont ravi leur identité, en ont fait les produits de leurs bourreaux. Les tableaux réalisés pendant la Première Guerre mondiale ont trouvé leur place dans l’histoire de l’art. Pas ceux qui ont été peints pendant la Shoah. Kaumkötter parle d’une période artistique oubliée, qui gît dans les archives des différents mémoriaux. Les œuvres produites durant l’Holocauste ne sont exposées qu’à titre de documents historiques – d’effets collatéraux de la Seconde Guerre mondiale.

Dans son livre, Kaumkötter redonne enfin un visage à tous ces oubliés et montre ce qui rend leur art unique. Pour lui, la mort ne doit pas avoir le dernier mot. Et elle ne l’a pas eu. Une « deuxième génération », sa génération, a pu s’affranchir des traumatismes de ses aînés. À l’image de l’artiste israélienne Sigalit Landau, née en 1969 – comme l’historien – et du caricaturiste Michel Kichka. Tous deux ont perdu des proches dans la Shoah.

Lorsque le souvenir se fait trop pesant, il accapare la vie de la génération suivante. Le frère de Kichka n’a pas tenu le coup face à l’histoire de son père, rescapé. Il s’est suicidé. Michel, lui, a surmonté le traumatisme grâce à son roman graphique Deuxième Génération, un chef-d’œuvre (1). Et Sigalit Landau réussit à saisir l’insaisissable dans ses installations. Elle montre par exemple la douleur, les blessures, le sentiment d’emprisonnement dans un film où, nue sur une plage de Tel-Aviv, elle fait tourner autour de sa taille un cerceau fait de fil de fer barbelé qui lui écorche la peau.

Lors d’un de ses nombreux séjours au mémorial d’Auschwitz, Kaumkötter m’a montré la gigantesque collection de tableaux. Il ne lui a pas fallu longtemps pour classer les œuvres : venaient d’abord celles réalisées en captivité, jusqu’en 1945, puis celles faites dans les années qui suivent. La détention coïncide avec une éclipse des symboles et des métaphores, qui resurgissent aussitôt après 1945. L’art des rescapés souffre souvent d’une certaine outrance : le mauvais devient encore pire et le bon encore meilleur.

 

Une charge intemporelle contre la barbarie

Kaumkötter a réussi à tirer au clair cet agglomérat de réussites et d’échecs pour concevoir son exposition « L’art à Auschwitz, 1940-1945 » au Centrum Judaicum de Berlin, qui a reçu un vaste écho international en 2005. Pour la première fois, une haute valeur esthétique était exigée des œuvres montrées. Le livre qui vient de paraître, richement illustré, raconte à présent la voie souvent mortelle qu’ont empruntée les artistes en entrant à Auschwitz. Le camp fut dans un premier temps un instrument de terreur dirigé par l’occupant allemand contre les élites polonaises. Elles étaient déportées dans de simples camps de concentration avant que la machine de mort industrielle ne soit mise en place contre les juifs d’Europe. Les artistes polonais emprisonnés se retrouvaient dans la menuiserie. Pour peindre, ils utilisaient du charbon, des bouts de crayon, des excréments, du pain et du sang.

L’un des plus grands portraits représente Krystyna Madej, la fille du boulanger que le détenu juif Jan Markiel, qui avait grandi à Lodz et en France, apercevait de loin. La boulangerie livrait du pain au camp et fournissait des vivres aux détenus. Le père servait aussi d’intermédiaire pour expédier du courrier. C’est pour le remercier que Markiel, artiste autodidacte, fit le portrait de sa fille. Il obtenait des couleurs en grattant le crépi des murs et en le mélangeant à une mixture à base d’œufs.
Il y a quelques années, le propriétaire proposa de vendre ce portrait au mémorial, mais l’argent manquait. Kaumkötter passa des coups de fil à ses amis d’Osnabrück et réussit à réunir la somme nécessaire. L’autodidacte Markiel était une exception. Les autres artistes du camp avaient appris leur métier avant la guerre et étaient pour la plupart des peintres reconnus avant leur déportation.

Markiel a survécu sous la protection de ses codétenus polonais et est mort à Paris en 1968. Le grand peintre Marian Ruzamski n’a pas eu cette chance. Les marches de la mort l’ont mené d’Auschwitz à Bergen-Belsen, où il est décédé deux semaines avant la libération du camp. Sous sa chemise, il portait un carton contenant les portraits de ses compagnons. Kaumkötter a baptisé ces œuvres de Ruzamski Guernica, une charge intemporelle contre la barbarie, un chef-d’œuvre comparable au tableau peint par Picasso après le bombardement de la ville basque. Dans le Guernica de Picasso, rien n’évoque directement le bombardement. Le titre seul l’indique. Et le musée Reina Sofía de Madrid, où la toile est exposée, ne la montre que dans son contexte artistique.

 

Le peintre des Tsiganes

Avant le début des années 2000, Marian Ruzamski était considéré comme un artiste purement polonais. Jusqu’à ce que Kaumkötter et moi rencontrions mon ami Ryszard Krynicki à Cracovie et que nous parlions de lui. Opposant au régime communiste, Ryszard était l’un des plus grands poètes du pays. Libéré par les Russes d’un camp autrichien où il était détenu avec ses parents, il fut envoyé à Gorzów Wielkopolski – la ville où je suis né et qu’on appelait Landsberg-sur-la-Warthe avant son rattachement à la Pologne en 1945. À peu près du même âge que Krynicki, j’en étais expulsé au même moment avec les autres Allemands. C’est Karl Dedecius, le grand médiateur germano-polonais, qui nous mit plus tard en contact. Krynicki était l’auteur de poèmes sur Gorzów et moi d’un livre sur Landsberg, Nach Hause – Eine Heimatkunde.

Lors de notre rencontre, Krynicki résolut très vite l’énigme du nom de Ruzamski. La syllabe « ski » est polonaise. Le reste est une anagramme. Ruzamski s’appelait en réalité Mazur et il était juif. Son père, un notaire manifestement très au fait de l’antisémitisme ambiant, avait polonisé son nom en 1891. Kaumkötter et moi nous rendîmes à Tarnobrzeg, en Galice polonaise, où Ruzamski avait vécu jusqu’à sa déportation, en 1943. Nous apprîmes qu’il avait été dénoncé par un Allemand comme « juif homosexuel ».

À cette époque, Kaumkötter connaissait mon travail sur les écrivains persécutés par le régime nazi. Il avait monté, en s’en inspirant, des expositions à Breslau, Berlin, Prague et Jérusalem. En 2008, il a réuni à Solingen, au Centre des arts persécutés, ma collection « Ciel et enfer, 1918-1989 » et la collection Schneider, qui rassemble des œuvres d’artistes victimes du IIIe Reich.

De cette expérience il tire une conclusion : aucun peintre ou sculpteur n’a été immédiatement menacé de mort à cause de son art, à moins qu’il n’ait été juif. « Le livre, le texte […] était plus dangereux que l’image accrochée à un mur. »

De la part d’artistes harcelés en Allemagne mais qui pouvaient y vivre librement, l’introduction dans leurs œuvres de motifs antiques et christiques ne constituait pas, selon Kaumkötter, un véritable acte de résistance. Il leur oppose Otto Pankok (1893-1966), qui continua imperturbablement de peindre au fusain des Tsiganes pendant la période nazie. Son art était consacré aux Sintés et aux Roms avant 1933, il le resta pendant les persécutions et après 1945, quand il réalisa son grand tableau Aus Auschwitz zurück (« De retour d’Auschwitz »).

Dans son livre, Kaumkötter intègre la littérature de l’exil, ce qui lui permet de parler de deux doubles talents : Peter Kien et Peter Weiss. Kien et Weiss se sont rencontrés en 1937 à l’académie des Beaux-Arts de Prague. Weiss échappa aux nazis en fuyant en Suède, et Kien lui fit parvenir là-bas les œuvres qu’il avait réalisées avant son exil. Avec son regard métaphorique qui voit venir la répression, Weiss a fixé sur ses toiles pragoises la solitude et le sentiment croissant d’étouffement. Cela représente quatre cents œuvres au total. En 2005, on a appris par Kaumkötter qu’elles avaient presque toutes été volées au dépôt du musée suédois où elles se trouvaient. On les tient pour perdues.

Après la guerre, Weiss abandonna les pinceaux pour la plume et écrivit, à partir du traumatisme de la persécution, de grands livres. Peter Kien réussit, quant à lui, à continuer d’écrire en captivité, à Theresienstadt, et à mettre en mots le monstrueux. Dans ses dessins, en revanche, il renonça au monstrueux pour montrer la beauté des détenus, ainsi que leur dignité. Son dernier signe de vie après son transfert à Auschwitz est une lettre à sa maîtresse Helga Wolfenstein. La missive revint à Theresienstadt, dans le train de marchandises désormais vide. « Je te salue depuis la direction inconnue où l’on me mène. Mon regard restera tourné vers toi jusqu’au jour où nous serons réunis. » Helga Wolfenstein a survécu. Elle est morte en 2003 en Floride.

Jehuda Bacon, l’ami de Peter Kien à Theresienstadt, né à Mährisch-Ostrau (aujourd’hui Ostrava, en République tchèque), occupe une place à part dans le livre de Kaumkötter : après avoir traduit dans ses œuvres d’après guerre le traumatisme qu’il avait vécu, il est parvenu à s’en défaire à la faveur de tableaux plus légers, plus gais et plus voluptueux, qui font de lui une exception parmi les anciens déportés.

Un historien de l’art s’est confronté à Auschwitz. Au cours de ses recherches, il a fini par se rendre compte que ce n’était pas lui qui avait choisi son sujet, mais son sujet qui l’avait choisi. Il existait à Osnabrück une forge qu’avait fondée le grand-père de Kaumkötter. Pour se lancer, il avait emprunté de l’argent à un juif qu’il n’eut pas besoin de rembourser parce que lui et sa famille ne revinrent pas. Quel était le nom du créancier ? Enquêter sur ce point du passé revint pour Kaumkötter à regarder à travers un « mur de verre opaque ». Mais ce qu’on pouvait entrevoir de l’autre côté était pourtant assez net : le prêt avait été accordé par la famille Nussbaum, dont tous les membres furent assassinés par les nazis. La boucle se referme ici. Sans se douter de tout cela, Kaumkötter, lorsqu’il était étudiant à Osnabrück, a découvert Felix Nussbaum, dont l’œuvre ne l’a plus lâché et l’a finalement mené à Auschwitz.

À la toute fin de son étude, il se demande si Nussbaum, en peignant son dernier tableau dans sa cachette belge, Le Triomphe de la mort, n’attendait plus rien de l’existence, comme le pensent la plupart des historiens de l’art. Kaumkötter répond par la négative et affirme : « Nussbaum voulait continuer à vivre. » Il a découvert que, contrairement à ce qu’on croyait jusqu’alors, le peintre avait passé la sélection à Birkenau et fut enregistré au bâtiment hospitalier d’Auschwitz. Son espoir de survivre dura un mois. Le livre de Kaumkötter est, pour lui et bien d’autres artistes victimes de la Shoah, une résurrection.

 

Cet article est paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung le 1er février 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Pourquoi Daech envoûte les jeunes européens

Il est clair désormais qu’une énorme pression pèse sur Barack Obama pour qu’il intensifie sa campagne contre Daech. À la mi-février, alors que la Maison-Blanche accueillait un sommet international contre la violence extrémiste au cours duquel le président s’est déclaré « en guerre contre des gens qui ont perverti l’islam », la presse apprenait de source interne au Pentagone que la reconquête de Mossoul, probablement avec un soutien militaire américain significatif, était planifiée pour le mois d’avril. (1) Cela faisait suite à l’annonce faite par Barack Obama de son intention de demander l’autorisation formelle du Congrès pour lancer une offensive généralisée contre Daech dans l’ouest de l’Irak et l’est de la Syrie, annonce assortie de ces mots : « Notre coalition est passée à l’offensive […] et [le groupe] va perdre ».

Mais vaincre l’État Islamique représente un défi gigantesque. L’organisation est extrêmement bien armée depuis qu’elle a mis la main sur des stocks des forces syriennes et irakiennes. Et l’on compte parmi ses principaux chefs militaires d’anciens officiers du régime baasiste de Saddam Hussein, un islamiste tchétchène aguerri, un ancien sergent de l’armée géorgienne et des vétérans du conflit en Libye.

Mais surtout, le groupe a su attirer un nombre inédit de jeunes recrues venues d’Occident – en s’appuyant essentiellement sur les courants apocalyptiques de la culture et de la pensée islamiques qui accordent une importance considérable à la région de la Grande Syrie, Bilad al-Sham. Selon Europol, environ 5 000 citoyens européens – venus principalement des pays les plus riches du nord de l’Europe – ont d’ores et déjà rejoint le groupe : 1 000 pour la seule Grande-Bretagne et autant pour la France. (2) Parmi eux, plusieurs centaines de jeunes gens et de jeunes filles encore dans l’adolescence.

Parallèlement, au fur et à mesure que des tribus et des groupes sunnites affiliés prêtaient allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, le calife autoproclamé de Daech, l’État islamique étendait ses tentacules de l’Afghanistan à la Libye en passant par le Yémen. Comme Sarah Birke l’a récemment écrit ici même, les responsables américains se demandent pourquoi « Daech a attiré autant de combattants, dans la plus fulgurante mobilisation de guérilleros étrangers jamais connue, qui éclipse par son ampleur le recrutement des volontaires venus affronter les Soviétiques en Afghanistan ou la coalition internationale en Irak. »

Il est facile de comprendre en quoi Daech, avec ses exécutions brutales et sa promesse de châtier de la pire manière tous ceux qui ne partagent pas ses valeurs, a pu séduire des individus comme Amedy Coulibaly et les frères Kouachi. (Les Kouachi avaient également été influencés par Al-Qaïda au Yémen.) Ces petits délinquants, archétypes du « perdant », menaient une existence marginale dans un pays où la population musulmane est particulièrement touchée par le chômage et l’échec scolaire, et peine encore souvent à se faire accepter.

 

Brutalité désinvolte

Mais de nombreux djihadistes européens ne collent pas à ce schéma. « Jihadi John », le bourreau de Daech à l’accent britannique, possède un diplôme universitaire en informatique et vient d’une banlieue relativement aisée de Londres. La brutalité désinvolte de ses vidéos en ligne – il a décapité cinq otages occidentaux, deux Japonais ainsi que de nombreux soldats syriens, et posé avec les têtes coupées – dit de quelle façon insidieuse une génération élevée dans le cyberespace a perdu tout sens du rapport entre le réel et sa représentation. D’autres jeunes qui partent pour la Syrie sont issus d’un milieu non musulman. En août 2013, 250 Français avaient, selon les estimations, rejoint des groupes djihadistes ; au moins 40 d’entre eux (entre 15 et 20 %) étaient semble-t-il des nouveaux venus à l’islam, un nombre totalement disproportionné, puisque 1 % seulement des musulmans de France sont des convertis.

Un certain nombre de reportages récemment parus dans la presse internationale ont souligné à quel point Daech présentait la Syrie comme le principal champ de bataille dans la lutte finale entre l’islam et ses ennemis. Mais les lecteurs savent moins avec quelle singulière efficacité ces idées apocalyptiques ont appâté des adolescents européens qui n’avaient souvent qu’une piètre connaissance de l’islam tel que le pratiquent la plupart des croyants. Cette idéologie n’est pas, au demeurant, l’apanage de l’État islamique : Jabhat al-Nosra, la branche d’Al-Qaïda en Syrie, parfois rivale de Daech, a également utilisé une rhétorique messianique pour attirer un grand nombre de recrues européennes. En France, les plus vulnérables à ce genre d’endoctrinement ont entre 16 et 21 ans – ce sont des enfants au seuil de l’âge adulte.

L’anthropologue Dounia Bouzar a écrit un livre poignant, Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer, sur les « parents orphelins » qui perdent leurs enfants, happés par la cause djihadiste. Comme elle le montre, les adolescents de la classe moyenne et les étudiants en médecine issus de familles athées sont loin d’être à l’abri de la séduction exercée par les groupes djihadistes. Son ouvrage s’attache particulièrement au personnage d’Adèle. Cette adolescente de 15 ans, fille d’un couple d’intellectuels parisiens, a rejoint Jabhat al-Nosra après s’être convertie sur Internet à l’instigation de son mentor, « Frère Moustapha ». Dans le message d’adieu qu’elle a laissé à sa mère, Adèle écrit :

« Mamaman à moi
[…] C’est parce que je t’aime que je suis partie.
Quand tu liras ces lignes, je serai loin.
Je serai sur la Terre Promise, le Sham, en sécurité.
Parce que c’est là-bas que je dois mourir pour aller au Paradis.
[…] J’ai été choisie et j’ai été guidée.
Alors je sais ce que tu ignores : nous allons tous mourir, punis par la colère de Dieu.
C’est maintenant la fin du monde, mamaman.
On a trop laissé de misère, on a trop laissé d’injustices…
[…] Et tous les humains vont finir en enfer.
Sauf ceux qui ont combattu avec le dernier imam au Sham,
Donc sauf nous. »

La famille d’Adèle ignore dans quelles circonstances elle s’est tournée vers l’islam. Mais, pour elle comme pour de nombreuses autres jeunes recrues européennes, Internet semble avoir joué un rôle crucial. Sur l’ordinateur de leur fille, Sophie et Philippe ont découvert des photos d’elle vêtue d’un niqab noir, ainsi qu’un enregistrement de son endoctrinement express et de sa conversion en ligne par Frère Moustapha, sur un compte Facebook caché où elle a pris le nom d’Oum Hawwa (« Mère d’Ève »).

 

« Voir les Signes »

Il semble que son passage à l’islam ait été influencé par le décès soudain de Cathy, sa tante adorée, morte d’une rupture d’anévrisme à 40 ans. Dans le dialogue sur Facebook, Moustapha console Adèle et lui demande :
« As-tu réfléchi à ce que je t’ai expliqué ? »
– Oui, grâce à Dieu, mon esprit est plus éclairé. Dieu a rappelé tante Cathy pour me faire venir à Lui. Il me fallait ça pour voir les Signes que les ignorants n’entendent même pas.
– C’est pour ça qu’il nous envoie des épreuves, dit Moustapha. Tout est écrit. Il y a toujours un sens derrière. Allah t’a choisie pour savoir. Mais il devait t’envoyer un déclencheur pour que tu sortes de l’ignorance dans laquelle tu as été maintenue jusque-là. »

À mesure que l’engagement d’Adèle se raffermit, Moustapha devient plus véhément, passant au mode impératif :
« Quand je te dis de m’appeler, tu m’appelles. Je te veux pieuse et soumise à Allah et à moi. Je suis tellement pressé de voir tes deux petits yeux sous le niqab. »

 

Une ville entière de Français

L’histoire finit tragiquement : en Syrie, la jeune fille est brièvement mariée à un certain Omar, un djihadiste choisi par l’émir de son groupe, puis, un jour, les parents d’Adèle reçoivent un texto envoyé du téléphone portable de l’adolescente : « Oum Hawwa est décédée aujourd’hui. Elle n’a pas été choisie par Dieu. Elle n’est pas morte en martyre : une simple balle perdue. Espérez qu’elle n’aille pas en enfer. »

Avant de recevoir ce message, Sophie cherche à récupérer sa fille avec l’aide de Samy, un musulman pratiquant qui rentre tout juste de Syrie, où il n’a pas réussi à retrouver son jeune frère de 14 ans. Hocine, lui aussi, a rejoint Jabhat al-Nosra. Samy explique l’idéologie universaliste qui anime les djihadistes. Après avoir été kidnappé dans le nord de la Syrie, le jeune homme avait comparu devant un chef de la division française d’Al-Nosra. « Des garçons, il y en avait partout, se souvient-il. Une ville entière de Français… » On lui explique alors que le djihad syrien et la restauration du califat sont un prélude à l’ultime bataille de la fin des temps. On le met en garde contre ceux des salafistes (3) qui soumettent le lancement du djihad à certaines conditions. « Dieu nous a élus ! On détient la Vérité ! Soit tu es un traître, soit tu es avec nous ! », s’entend-il dire, comme en écho à une déclaration de George Bush. (4) « Seuls ceux qui combattent auprès du Mahdi [le Messie de l’islam, qui restaurera le califat] iront au Paradis. »

Bien que la pratique musulmane contemporaine n’accorde généralement pas à ces idées une place de premier plan, le djihad syrien n’est pas le premier mouvement islamique à leur donner un poids singulier. En 1881, par exemple, l’imam soudanais Muhammad Ahmad déclara être le Mahdi, conquit Khartoum et créa un État qui dura jusqu’en 1898. Et en 1979, un mouvement apocalyptique conduit par des extrémistes islamistes plongea brièvement l’Arabie saoudite dans la crise en s’emparant de la Grande Mosquée de La Mecque et en appelant au renversement de la dynastie régnante ; le groupe prétendait que l’un de ses chefs était le Mahdi.

À vrai dire, cette idéologie possède un solide pedigree dans la pensée islamique classique. À l’image du christianisme, l’islam semble avoir débuté comme un mouvement messianique alertant la population de l’imminence du Jugement dernier. Les premières sourates (chapitres) du Coran sont remplies de menaces de fin du monde et l’aspiration au jour du Jugement est profondément ancrée dans certains textes. L’un des principaux personnages de cette tradition est Dajjal – le faux messie borgne qui correspond à l’Antéchrist du Nouveau Testament. Les détails varient, mais la plupart des versions s’accordent sur le fait que la dernière bataille aura lieu à l’est de Damas, quand Jésus reviendra en Messie, tuera les porcs, vaincra Dajjal et brisera la croix pour marquer son adhésion symbolique à l’islam.

Selon Jane Idleman Smith et Yvonne Yazbeck Haddad, auteures d’un livre intitulé « La conception islamique de la mort et de la résurrection » (5), les Écritures saintes – chrétiennes ou musulmanes – ne disent pas précisément quand la Fin viendra. Comme le dit le Coran : « Les gens t’interrogent au sujet de l’Heure. Dis : “Sa connaissance est exclusive à Allah.” » Cependant, on compte près de 50 références à « l’Heure » ou au « Moment convenu » dans le Coran, et nombreux sont les signes annonciateurs : « La piété laissera place à l’orgueil et la vérité aux mensonges, tandis que des pratiques licencieuses telles que la musique, la consommation de vin, l’usure, l’adultère, l’homosexualité et la soumission des hommes à leurs femmes prévaudront. Le sexe sera pratiqué dans les lieux publics, les mariages entre cousins céderont la place à des unions extrafamiliales, et il n’y aura plus d’imams pour conduire la prière des fidèles. »

Pour les djihadistes, ces signes abondent dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui. L’un des éléments de la rhétorique apocalyptique de Daech et Jabhat al-Nosra consiste à affirmer que le régime de Bachar al-Assad – dominé par la secte alaouite, issue du chiisme, qui massacre les enfants et réprime les islamistes – est un « signe » de cet abandon des valeurs islamiques fondamentales censé précéder l’ultime bataille. Un hadith (une « parole rapportée » du Prophète) qui figure dans les commentaires d’Ibn Kathir, influent érudit syrien du XIVe siècle, décrit d’autres « signes » faisant immédiatement penser à la fracture actuelle entre chiites et sunnites et à l’essor des gratte-ciel qui dominent à présent les skylines de Doha, Dubai et d’autres villes arabes, dont La Mecque : « L’Heure ne viendra pas tant que les événements suivants n’auront pas eu lieu : les hommes se concurrenceront dans l’élévation des constructions ; deux groupes importants se livreront bataille, il y aura entre eux une guerre terrible ; cependant ils se réclameront du même enseignement religieux ; les tremblements de terre augmenteront ; le temps passera plus vite ; afflictions et meurtres augmenteront… »

Daech a également baptisé son magazine en ligne Dabiq, en référence à la petite ville située près de la frontière turque que de nombreux hadiths associent à l’Armageddon islamique, lorsque les bons musulmans sortiront de Médine, vaincront « les Romains » (mot désignant traditionnellement l’Empire byzantin) et s’empareront d’Istanbul.

expansion ei

 

Un vent puissant

Les parallèles entre cette idéologie et les croyances de certains fondamentalistes chrétiens sont si étroits qu’il est difficile de ne pas en déduire qu’ils puisent à la source d’un même fonds antique de mythes proche-orientaux. Les adeptes du « prémillénarisme dispensationaliste » prédisent ainsi que tous les chrétiens born-again seront « enlevés » ou transportés physiquement au paradis tandis que les autres périront dans le chaos terrestre. Dans la version musulmane, un vent puissant emportera les âmes des croyants, avant que les trompettes ne résonnent et que tous ne ressuscitent pour affronter le Jugement divin.

Mais il existe un élément dans l’islam messianique qui ne figure pas dans son alter ego chrétien : la restauration du califat, ou de ce qui est censé être l’authentique État islamique régi par la charia et gouverné par un souverain musulman dont l’autorité s’exerce sur l’ensemble des croyants. Dans le scénario de la fin des temps, plusieurs hadiths prédisent qu’un véritable califat remplacera les royaumes injustes. Et la croyance en l’apparition sanctionnée par Dieu d’un authentique calife est étroitement associée la bataille finale contre le mal. Les califes historiques bien réels, tels les Abbassides sunnites (qui ont régné de 750 à 1258) et les Fatimides ismaéliens (au pouvoir de 969 à 1171), ont été portés par des mouvements messianiques ; bien que la bataille finale n’ait pas eu lieu, al-Mahdi – le Messie – était un titre califal.

Même si l’institution du califat n’a guère fonctionné, en dehors des tout premiers temps de l’islam et de cette période relativement brève du Moyen Âge, elle a bel et bien fourni un puissant modèle de gouvernement islamique. Modèle qui reposait sur « des fondations morales, juridiques, politiques, sociales et métaphysiques foncièrement différentes de celles de l’État moderne », selon Wael Hallaq, un spécialiste reconnu du droit islamique qui enseigne à l’université Columbia. Historiquement, souligne-t-il, les impératifs moraux de la charia s’appliquaient à l’extérieur de la sphère étatique : « Les musulmans ont été épargnés par l’absolutisme politique que connut l’Europe, l’impitoyable servage de l’époque féodale, les abus de l’Église, les réalités inhumaines de la révolution industrielle, et tout ce qui rendit les révolutions nécessaires sur le continent. En comparaison, ils vécurent pendant plus d’un millénaire dans un système beaucoup plus égalitaire et clément. Surtout, ils bénéficièrent d’un État de droit que la modernité ne pourrait dénigrer sans faire preuve de mauvaise foi. »

Au XIXe siècle, les sultans d’Istanbul [le califat ottoman avait été institué en 1517] relancèrent l’idée califale pour faire bonne mesure face au statut de protecteur des chrétiens sous domination ottomane que prétendaient avoir de droit les tsars de Russie et les Habsbourg d’Autriche. Si le tsar avait des droits sur les chrétiens du Moyen-Orient et des Balkans, le sultan-calife pouvait revendiquer les mêmes sur les nombreux sujets musulmans de l’Empire russe. La Première Guerre mondiale, la révolution de 1917 et le kémalisme mirent fin à ce genre d’approche. La décision d’abolir le califat, prise en 1924 par Atatürk, ne rencontra quasiment aucune résistance – au moment même où le partage des dépouilles de l’Empire ottoman entre États européens mettait fin à un régime musulman transnational vieux de plus de cinq siècles, événement explicitement condamné par Daech l’an dernier lors de la destruction très médiatisée de la frontière syro-irakienne par ses troupes.

Malgré toutes les horreurs sadiques dont font montre les leaders de l’État islamique dans leur campagne visant à répandre « le choc et l’effroi » (6), explique Wael Hallaq, ils aspirent également à un ordre moral qui ne transcende pas seulement les frontières de l’État-nation, mais aussi la logique morale qui le sous-tend. Arrimé à des idées apocalyptiques qui lui confèrent une signification et une fonction spéciales, ce type d’islam transnational semble séduire tout particulièrement les jeunes Européens tiraillés entre des identités rivales, tels les jeunes d’origine nord-africaine nés en France, qui ne parlent pas l’arabe mais n’arrivent pas à se faire reconnaître comme des citoyens à part entière. Les mêmes considérations pourraient s’appliquer aux trois adolescentes musulmanes de la Bethnal Green Academy School de Londres, qui ont récemment fui en Turquie et franchi la frontière syrienne pour rejoindre Daech. Dans le livre de Dounia Bouzar, Samy explique que, pour de telles recrues, la connaissance de l’arabe n’est pas nécessaire ; les volontaires sont regroupés par langues et par origines – les francophones, les anglophones, les Tchétchènes, les Marocains –, tous unis sous la bannière du djihad.

Comme Norman Cohn l’a écrit dans son livre pionnier Les Fanatiques de l’apocalypse (7), les mouvements apocalyptiques conduits par un chef charismatique ont toujours séduit les individus socialement marginalisés ou en quête d’une nouvelle source de sens :
« En raison d’inspirations et de révélations qu’il prétend d’origine divine, ce chef assigne à ses fidèles une mission commune de grande ampleur et de première importance. La conviction d’être investi d’une telle mission, d’avoir été désigné par Dieu pour accomplir une tâche prodigieuse, offre aux individus désorientés et frustrés un nouvel espoir et de nouveaux repères […]. Dans les fantasmagories eschatologiques qu’ils ont héritées d’un lointain passé […], ces gens trouvent un mythe social parfaitement adapté à leurs besoins. »

Tant que nous n’aurons pas correctement reconnu cette tradition et la façon dont elle a été reconfigurée sur Internet pour que des milliers de jeunes du monde entier s’y reconnaissent, nous aurons beaucoup de mal à réaliser l’objectif du président Obama : la destruction de Daech et l’éradication de ce qu’il appelle un cancer.

 

Cet article est paru sur le blog de la New York Review of Books le 28 février 2015. Il a été traduit par Philippe Babo.