L’art dans l’enfer de la Shoah

Dans une communauté juive de Pologne arrive un rabbin capable de rendre la vue aux aveugles. Parmi ceux qui affluent vers lui figure un homme en parfaite santé, qui s’est néanmoins muni d’une canne de non-voyant et de lunettes teintées. L’une de ses connaissances lui demande pourquoi il vient rendre visite au rabbin alors qu’il voit. « Comment peut-on être si bête ? répond-il. Ne comprenez-vous donc pas ? Lorsque je vais me retrouver devant lui, le grand, l’authentique, je serai aveugle et il me rendra la vue. »

Cette histoire juive, qui remonte au début du XXe siècle, parle de la nécessité de dépasser l’aveuglement de sa propre vision, d’abandonner la routine d’un regard émoussé. Dans son livre « La mort n’aura pas le dernier mot », Jürgen Kaumkötter reproche à ses collègues historiens de l’art d’avoir négligé tout un pan de leur discipline en excluant de leur champ d’étude les tableaux peints pendant la Shoah, dont la valeur esthétique a été systématiquement minorée. Réduire ces œuvres à de simples témoignages, c’est pour lui assassiner leurs auteurs une seconde fois.

Soixante-dix ans après la libération d’Auschwitz, Kaumkötter n’a pas seulement écrit un livre unique en son genre, qui rend leur caractère artistique aux œuvres produites pendant l’Holocauste. Il prouve aussi, grâce à ses recherches sur les artistes d’Auschwitz et d’autres camps, qu’il est grand temps de les intégrer pleinement à l’histoire de l’art. Les récits émouvants qui composent son livre, loin de chambouler l’histoire artistique des années 1933 à 1945, y remettent de l’ordre.

J’ai suivi Kaumkötter, ses recherches et ses réflexions pendant une décennie. Bien que les thèses de cet historien spécialiste de l’art des victimes de la Shoah m’aient dans un premier temps laissé sceptique, elles ont peu à peu réussi à me convaincre. Il n’était pas le bienvenu auprès des responsables des collections artistiques d’Auschwitz. Le mémorial est un musée historique. L’intérêt de Kaumkötter pour la qualité esthétique des tableaux peints durant la Shoah est apparu à ses conservateurs comme une nouvelle sélection des victimes.

Je revois l’auteur, au début des années 2000, passant ses jours et ses nuits dans la maison du commandant Rudolf Höss, où la direction du mémorial l’avait cantonné pour effectuer son tri des œuvres. Il ne supportait pas la vue que l’on avait la nuit, depuis la fenêtre, sur les barbelés éclairés et se retirait dans une pièce à l’arrière.

Kaumkötter est originaire d’Osnabrück, la ville natale de Felix Nussbaum, lequel peignit ses tableaux dans une cachette, à Bruxelles, avant d’être déporté à Auschwitz en 1944. La reconnaissance accordée après la guerre à ces œuvres constitue une exception. Et l’historien regrette que la mort de l’artiste en déportation ait totalement déterminé la manière dont ont été interprétés ensuite ses tableaux. « La volonté des meurtriers, écrit-il, domine la perspective. » Cette volonté s’est d’ailleurs imposée une fois de plus dans le musée Nussbaum d’Osnabrück, conçu par l’architecte Daniel Libeskind : les espaces, les couloirs plongent le visiteur dans une atmosphère concentrationnaire.

 

Une période artistique oubliée

Kaumkötter se souvient d’une conversation avec le professeur Detlef Hoffmann, de l’université Carl von Ossietzky, à Oldenbourg. Ce spécialiste de la Shoah lui a conseillé de montrer les portraits de Tsiganes de Dinah Gottliebova en regard d’un atlas des races tel qu’on en produisait à l’époque, pour comprendre la genèse de ces tableaux. Mais adopter le point de vue du médecin du camp, qui avait passé commande de ces peintures, est désastreux ; c’est leur dénier toute valeur artistique. Or, comme le remarque Kaumkötter, « Gottliebova s’opposait à Mengele en montrant des individus, non des stéréotypes. Elle a créé des œuvres d’art autonomes, d’une bouleversante beauté. » Gottliebova ne faisait pas des personnes qu’elle peignait des objets, comme le médecin nazi l’aurait souhaité. Ses portraits s’inscrivent dans le courant de la Nouvelle Objectivité, sans qu’il soit besoin de faire appel à Mengele pour les comprendre.

Les meurtriers ont commencé par voler leur liberté aux artistes des camps, puis les conservateurs de musées et les historiens leur ont ravi leur identité, en ont fait les produits de leurs bourreaux. Les tableaux réalisés pendant la Première Guerre mondiale ont trouvé leur place dans l’histoire de l’art. Pas ceux qui ont été peints pendant la Shoah. Kaumkötter parle d’une période artistique oubliée, qui gît dans les archives des différents mémoriaux. Les œuvres produites durant l’Holocauste ne sont exposées qu’à titre de documents historiques – d’effets collatéraux de la Seconde Guerre mondiale.

Dans son livre, Kaumkötter redonne enfin un visage à tous ces oubliés et montre ce qui rend leur art unique. Pour lui, la mort ne doit pas avoir le dernier mot. Et elle ne l’a pas eu. Une « deuxième génération », sa génération, a pu s’affranchir des traumatismes de ses aînés. À l’image de l’artiste israélienne Sigalit Landau, née en 1969 – comme l’historien – et du caricaturiste Michel Kichka. Tous deux ont perdu des proches dans la Shoah.

Lorsque le souvenir se fait trop pesant, il accapare la vie de la génération suivante. Le frère de Kichka n’a pas tenu le coup face à l’histoire de son père, rescapé. Il s’est suicidé. Michel, lui, a surmonté le traumatisme grâce à son roman graphique Deuxième Génération, un chef-d’œuvre (1). Et Sigalit Landau réussit à saisir l’insaisissable dans ses installations. Elle montre par exemple la douleur, les blessures, le sentiment d’emprisonnement dans un film où, nue sur une plage de Tel-Aviv, elle fait tourner autour de sa taille un cerceau fait de fil de fer barbelé qui lui écorche la peau.

Lors d’un de ses nombreux séjours au mémorial d’Auschwitz, Kaumkötter m’a montré la gigantesque collection de tableaux. Il ne lui a pas fallu longtemps pour classer les œuvres : venaient d’abord celles réalisées en captivité, jusqu’en 1945, puis celles faites dans les années qui suivent. La détention coïncide avec une éclipse des symboles et des métaphores, qui resurgissent aussitôt après 1945. L’art des rescapés souffre souvent d’une certaine outrance : le mauvais devient encore pire et le bon encore meilleur.

 

Une charge intemporelle contre la barbarie

Kaumkötter a réussi à tirer au clair cet agglomérat de réussites et d’échecs pour concevoir son exposition « L’art à Auschwitz, 1940-1945 » au Centrum Judaicum de Berlin, qui a reçu un vaste écho international en 2005. Pour la première fois, une haute valeur esthétique était exigée des œuvres montrées. Le livre qui vient de paraître, richement illustré, raconte à présent la voie souvent mortelle qu’ont empruntée les artistes en entrant à Auschwitz. Le camp fut dans un premier temps un instrument de terreur dirigé par l’occupant allemand contre les élites polonaises. Elles étaient déportées dans de simples camps de concentration avant que la machine de mort industrielle ne soit mise en place contre les juifs d’Europe. Les artistes polonais emprisonnés se retrouvaient dans la menuiserie. Pour peindre, ils utilisaient du charbon, des bouts de crayon, des excréments, du pain et du sang.

L’un des plus grands portraits représente Krystyna Madej, la fille du boulanger que le détenu juif Jan Markiel, qui avait grandi à Lodz et en France, apercevait de loin. La boulangerie livrait du pain au camp et fournissait des vivres aux détenus. Le père servait aussi d’intermédiaire pour expédier du courrier. C’est pour le remercier que Markiel, artiste autodidacte, fit le portrait de sa fille. Il obtenait des couleurs en grattant le crépi des murs et en le mélangeant à une mixture à base d’œufs.
Il y a quelques années, le propriétaire proposa de vendre ce portrait au mémorial, mais l’argent manquait. Kaumkötter passa des coups de fil à ses amis d’Osnabrück et réussit à réunir la somme nécessaire. L’autodidacte Markiel était une exception. Les autres artistes du camp avaient appris leur métier avant la guerre et étaient pour la plupart des peintres reconnus avant leur déportation.

Markiel a survécu sous la protection de ses codétenus polonais et est mort à Paris en 1968. Le grand peintre Marian Ruzamski n’a pas eu cette chance. Les marches de la mort l’ont mené d’Auschwitz à Bergen-Belsen, où il est décédé deux semaines avant la libération du camp. Sous sa chemise, il portait un carton contenant les portraits de ses compagnons. Kaumkötter a baptisé ces œuvres de Ruzamski Guernica, une charge intemporelle contre la barbarie, un chef-d’œuvre comparable au tableau peint par Picasso après le bombardement de la ville basque. Dans le Guernica de Picasso, rien n’évoque directement le bombardement. Le titre seul l’indique. Et le musée Reina Sofía de Madrid, où la toile est exposée, ne la montre que dans son contexte artistique.

 

Le peintre des Tsiganes

Avant le début des années 2000, Marian Ruzamski était considéré comme un artiste purement polonais. Jusqu’à ce que Kaumkötter et moi rencontrions mon ami Ryszard Krynicki à Cracovie et que nous parlions de lui. Opposant au régime communiste, Ryszard était l’un des plus grands poètes du pays. Libéré par les Russes d’un camp autrichien où il était détenu avec ses parents, il fut envoyé à Gorzów Wielkopolski – la ville où je suis né et qu’on appelait Landsberg-sur-la-Warthe avant son rattachement à la Pologne en 1945. À peu près du même âge que Krynicki, j’en étais expulsé au même moment avec les autres Allemands. C’est Karl Dedecius, le grand médiateur germano-polonais, qui nous mit plus tard en contact. Krynicki était l’auteur de poèmes sur Gorzów et moi d’un livre sur Landsberg, Nach Hause – Eine Heimatkunde.

Lors de notre rencontre, Krynicki résolut très vite l’énigme du nom de Ruzamski. La syllabe « ski » est polonaise. Le reste est une anagramme. Ruzamski s’appelait en réalité Mazur et il était juif. Son père, un notaire manifestement très au fait de l’antisémitisme ambiant, avait polonisé son nom en 1891. Kaumkötter et moi nous rendîmes à Tarnobrzeg, en Galice polonaise, où Ruzamski avait vécu jusqu’à sa déportation, en 1943. Nous apprîmes qu’il avait été dénoncé par un Allemand comme « juif homosexuel ».

À cette époque, Kaumkötter connaissait mon travail sur les écrivains persécutés par le régime nazi. Il avait monté, en s’en inspirant, des expositions à Breslau, Berlin, Prague et Jérusalem. En 2008, il a réuni à Solingen, au Centre des arts persécutés, ma collection « Ciel et enfer, 1918-1989 » et la collection Schneider, qui rassemble des œuvres d’artistes victimes du IIIe Reich.

De cette expérience il tire une conclusion : aucun peintre ou sculpteur n’a été immédiatement menacé de mort à cause de son art, à moins qu’il n’ait été juif. « Le livre, le texte […] était plus dangereux que l’image accrochée à un mur. »

De la part d’artistes harcelés en Allemagne mais qui pouvaient y vivre librement, l’introduction dans leurs œuvres de motifs antiques et christiques ne constituait pas, selon Kaumkötter, un véritable acte de résistance. Il leur oppose Otto Pankok (1893-1966), qui continua imperturbablement de peindre au fusain des Tsiganes pendant la période nazie. Son art était consacré aux Sintés et aux Roms avant 1933, il le resta pendant les persécutions et après 1945, quand il réalisa son grand tableau Aus Auschwitz zurück (« De retour d’Auschwitz »).

Dans son livre, Kaumkötter intègre la littérature de l’exil, ce qui lui permet de parler de deux doubles talents : Peter Kien et Peter Weiss. Kien et Weiss se sont rencontrés en 1937 à l’académie des Beaux-Arts de Prague. Weiss échappa aux nazis en fuyant en Suède, et Kien lui fit parvenir là-bas les œuvres qu’il avait réalisées avant son exil. Avec son regard métaphorique qui voit venir la répression, Weiss a fixé sur ses toiles pragoises la solitude et le sentiment croissant d’étouffement. Cela représente quatre cents œuvres au total. En 2005, on a appris par Kaumkötter qu’elles avaient presque toutes été volées au dépôt du musée suédois où elles se trouvaient. On les tient pour perdues.

Après la guerre, Weiss abandonna les pinceaux pour la plume et écrivit, à partir du traumatisme de la persécution, de grands livres. Peter Kien réussit, quant à lui, à continuer d’écrire en captivité, à Theresienstadt, et à mettre en mots le monstrueux. Dans ses dessins, en revanche, il renonça au monstrueux pour montrer la beauté des détenus, ainsi que leur dignité. Son dernier signe de vie après son transfert à Auschwitz est une lettre à sa maîtresse Helga Wolfenstein. La missive revint à Theresienstadt, dans le train de marchandises désormais vide. « Je te salue depuis la direction inconnue où l’on me mène. Mon regard restera tourné vers toi jusqu’au jour où nous serons réunis. » Helga Wolfenstein a survécu. Elle est morte en 2003 en Floride.

Jehuda Bacon, l’ami de Peter Kien à Theresienstadt, né à Mährisch-Ostrau (aujourd’hui Ostrava, en République tchèque), occupe une place à part dans le livre de Kaumkötter : après avoir traduit dans ses œuvres d’après guerre le traumatisme qu’il avait vécu, il est parvenu à s’en défaire à la faveur de tableaux plus légers, plus gais et plus voluptueux, qui font de lui une exception parmi les anciens déportés.

Un historien de l’art s’est confronté à Auschwitz. Au cours de ses recherches, il a fini par se rendre compte que ce n’était pas lui qui avait choisi son sujet, mais son sujet qui l’avait choisi. Il existait à Osnabrück une forge qu’avait fondée le grand-père de Kaumkötter. Pour se lancer, il avait emprunté de l’argent à un juif qu’il n’eut pas besoin de rembourser parce que lui et sa famille ne revinrent pas. Quel était le nom du créancier ? Enquêter sur ce point du passé revint pour Kaumkötter à regarder à travers un « mur de verre opaque ». Mais ce qu’on pouvait entrevoir de l’autre côté était pourtant assez net : le prêt avait été accordé par la famille Nussbaum, dont tous les membres furent assassinés par les nazis. La boucle se referme ici. Sans se douter de tout cela, Kaumkötter, lorsqu’il était étudiant à Osnabrück, a découvert Felix Nussbaum, dont l’œuvre ne l’a plus lâché et l’a finalement mené à Auschwitz.

À la toute fin de son étude, il se demande si Nussbaum, en peignant son dernier tableau dans sa cachette belge, Le Triomphe de la mort, n’attendait plus rien de l’existence, comme le pensent la plupart des historiens de l’art. Kaumkötter répond par la négative et affirme : « Nussbaum voulait continuer à vivre. » Il a découvert que, contrairement à ce qu’on croyait jusqu’alors, le peintre avait passé la sélection à Birkenau et fut enregistré au bâtiment hospitalier d’Auschwitz. Son espoir de survivre dura un mois. Le livre de Kaumkötter est, pour lui et bien d’autres artistes victimes de la Shoah, une résurrection.

 

Cet article est paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung le 1er février 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Pourquoi Daech envoûte les jeunes européens

Il est clair désormais qu’une énorme pression pèse sur Barack Obama pour qu’il intensifie sa campagne contre Daech. À la mi-février, alors que la Maison-Blanche accueillait un sommet international contre la violence extrémiste au cours duquel le président s’est déclaré « en guerre contre des gens qui ont perverti l’islam », la presse apprenait de source interne au Pentagone que la reconquête de Mossoul, probablement avec un soutien militaire américain significatif, était planifiée pour le mois d’avril. (1) Cela faisait suite à l’annonce faite par Barack Obama de son intention de demander l’autorisation formelle du Congrès pour lancer une offensive généralisée contre Daech dans l’ouest de l’Irak et l’est de la Syrie, annonce assortie de ces mots : « Notre coalition est passée à l’offensive […] et [le groupe] va perdre ».

Mais vaincre l’État Islamique représente un défi gigantesque. L’organisation est extrêmement bien armée depuis qu’elle a mis la main sur des stocks des forces syriennes et irakiennes. Et l’on compte parmi ses principaux chefs militaires d’anciens officiers du régime baasiste de Saddam Hussein, un islamiste tchétchène aguerri, un ancien sergent de l’armée géorgienne et des vétérans du conflit en Libye.

Mais surtout, le groupe a su attirer un nombre inédit de jeunes recrues venues d’Occident – en s’appuyant essentiellement sur les courants apocalyptiques de la culture et de la pensée islamiques qui accordent une importance considérable à la région de la Grande Syrie, Bilad al-Sham. Selon Europol, environ 5 000 citoyens européens – venus principalement des pays les plus riches du nord de l’Europe – ont d’ores et déjà rejoint le groupe : 1 000 pour la seule Grande-Bretagne et autant pour la France. (2) Parmi eux, plusieurs centaines de jeunes gens et de jeunes filles encore dans l’adolescence.

Parallèlement, au fur et à mesure que des tribus et des groupes sunnites affiliés prêtaient allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, le calife autoproclamé de Daech, l’État islamique étendait ses tentacules de l’Afghanistan à la Libye en passant par le Yémen. Comme Sarah Birke l’a récemment écrit ici même, les responsables américains se demandent pourquoi « Daech a attiré autant de combattants, dans la plus fulgurante mobilisation de guérilleros étrangers jamais connue, qui éclipse par son ampleur le recrutement des volontaires venus affronter les Soviétiques en Afghanistan ou la coalition internationale en Irak. »

Il est facile de comprendre en quoi Daech, avec ses exécutions brutales et sa promesse de châtier de la pire manière tous ceux qui ne partagent pas ses valeurs, a pu séduire des individus comme Amedy Coulibaly et les frères Kouachi. (Les Kouachi avaient également été influencés par Al-Qaïda au Yémen.) Ces petits délinquants, archétypes du « perdant », menaient une existence marginale dans un pays où la population musulmane est particulièrement touchée par le chômage et l’échec scolaire, et peine encore souvent à se faire accepter.

 

Brutalité désinvolte

Mais de nombreux djihadistes européens ne collent pas à ce schéma. « Jihadi John », le bourreau de Daech à l’accent britannique, possède un diplôme universitaire en informatique et vient d’une banlieue relativement aisée de Londres. La brutalité désinvolte de ses vidéos en ligne – il a décapité cinq otages occidentaux, deux Japonais ainsi que de nombreux soldats syriens, et posé avec les têtes coupées – dit de quelle façon insidieuse une génération élevée dans le cyberespace a perdu tout sens du rapport entre le réel et sa représentation. D’autres jeunes qui partent pour la Syrie sont issus d’un milieu non musulman. En août 2013, 250 Français avaient, selon les estimations, rejoint des groupes djihadistes ; au moins 40 d’entre eux (entre 15 et 20 %) étaient semble-t-il des nouveaux venus à l’islam, un nombre totalement disproportionné, puisque 1 % seulement des musulmans de France sont des convertis.

Un certain nombre de reportages récemment parus dans la presse internationale ont souligné à quel point Daech présentait la Syrie comme le principal champ de bataille dans la lutte finale entre l’islam et ses ennemis. Mais les lecteurs savent moins avec quelle singulière efficacité ces idées apocalyptiques ont appâté des adolescents européens qui n’avaient souvent qu’une piètre connaissance de l’islam tel que le pratiquent la plupart des croyants. Cette idéologie n’est pas, au demeurant, l’apanage de l’État islamique : Jabhat al-Nosra, la branche d’Al-Qaïda en Syrie, parfois rivale de Daech, a également utilisé une rhétorique messianique pour attirer un grand nombre de recrues européennes. En France, les plus vulnérables à ce genre d’endoctrinement ont entre 16 et 21 ans – ce sont des enfants au seuil de l’âge adulte.

L’anthropologue Dounia Bouzar a écrit un livre poignant, Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer, sur les « parents orphelins » qui perdent leurs enfants, happés par la cause djihadiste. Comme elle le montre, les adolescents de la classe moyenne et les étudiants en médecine issus de familles athées sont loin d’être à l’abri de la séduction exercée par les groupes djihadistes. Son ouvrage s’attache particulièrement au personnage d’Adèle. Cette adolescente de 15 ans, fille d’un couple d’intellectuels parisiens, a rejoint Jabhat al-Nosra après s’être convertie sur Internet à l’instigation de son mentor, « Frère Moustapha ». Dans le message d’adieu qu’elle a laissé à sa mère, Adèle écrit :

« Mamaman à moi
[…] C’est parce que je t’aime que je suis partie.
Quand tu liras ces lignes, je serai loin.
Je serai sur la Terre Promise, le Sham, en sécurité.
Parce que c’est là-bas que je dois mourir pour aller au Paradis.
[…] J’ai été choisie et j’ai été guidée.
Alors je sais ce que tu ignores : nous allons tous mourir, punis par la colère de Dieu.
C’est maintenant la fin du monde, mamaman.
On a trop laissé de misère, on a trop laissé d’injustices…
[…] Et tous les humains vont finir en enfer.
Sauf ceux qui ont combattu avec le dernier imam au Sham,
Donc sauf nous. »

La famille d’Adèle ignore dans quelles circonstances elle s’est tournée vers l’islam. Mais, pour elle comme pour de nombreuses autres jeunes recrues européennes, Internet semble avoir joué un rôle crucial. Sur l’ordinateur de leur fille, Sophie et Philippe ont découvert des photos d’elle vêtue d’un niqab noir, ainsi qu’un enregistrement de son endoctrinement express et de sa conversion en ligne par Frère Moustapha, sur un compte Facebook caché où elle a pris le nom d’Oum Hawwa (« Mère d’Ève »).

 

« Voir les Signes »

Il semble que son passage à l’islam ait été influencé par le décès soudain de Cathy, sa tante adorée, morte d’une rupture d’anévrisme à 40 ans. Dans le dialogue sur Facebook, Moustapha console Adèle et lui demande :
« As-tu réfléchi à ce que je t’ai expliqué ? »
– Oui, grâce à Dieu, mon esprit est plus éclairé. Dieu a rappelé tante Cathy pour me faire venir à Lui. Il me fallait ça pour voir les Signes que les ignorants n’entendent même pas.
– C’est pour ça qu’il nous envoie des épreuves, dit Moustapha. Tout est écrit. Il y a toujours un sens derrière. Allah t’a choisie pour savoir. Mais il devait t’envoyer un déclencheur pour que tu sortes de l’ignorance dans laquelle tu as été maintenue jusque-là. »

À mesure que l’engagement d’Adèle se raffermit, Moustapha devient plus véhément, passant au mode impératif :
« Quand je te dis de m’appeler, tu m’appelles. Je te veux pieuse et soumise à Allah et à moi. Je suis tellement pressé de voir tes deux petits yeux sous le niqab. »

 

Une ville entière de Français

L’histoire finit tragiquement : en Syrie, la jeune fille est brièvement mariée à un certain Omar, un djihadiste choisi par l’émir de son groupe, puis, un jour, les parents d’Adèle reçoivent un texto envoyé du téléphone portable de l’adolescente : « Oum Hawwa est décédée aujourd’hui. Elle n’a pas été choisie par Dieu. Elle n’est pas morte en martyre : une simple balle perdue. Espérez qu’elle n’aille pas en enfer. »

Avant de recevoir ce message, Sophie cherche à récupérer sa fille avec l’aide de Samy, un musulman pratiquant qui rentre tout juste de Syrie, où il n’a pas réussi à retrouver son jeune frère de 14 ans. Hocine, lui aussi, a rejoint Jabhat al-Nosra. Samy explique l’idéologie universaliste qui anime les djihadistes. Après avoir été kidnappé dans le nord de la Syrie, le jeune homme avait comparu devant un chef de la division française d’Al-Nosra. « Des garçons, il y en avait partout, se souvient-il. Une ville entière de Français… » On lui explique alors que le djihad syrien et la restauration du califat sont un prélude à l’ultime bataille de la fin des temps. On le met en garde contre ceux des salafistes (3) qui soumettent le lancement du djihad à certaines conditions. « Dieu nous a élus ! On détient la Vérité ! Soit tu es un traître, soit tu es avec nous ! », s’entend-il dire, comme en écho à une déclaration de George Bush. (4) « Seuls ceux qui combattent auprès du Mahdi [le Messie de l’islam, qui restaurera le califat] iront au Paradis. »

Bien que la pratique musulmane contemporaine n’accorde généralement pas à ces idées une place de premier plan, le djihad syrien n’est pas le premier mouvement islamique à leur donner un poids singulier. En 1881, par exemple, l’imam soudanais Muhammad Ahmad déclara être le Mahdi, conquit Khartoum et créa un État qui dura jusqu’en 1898. Et en 1979, un mouvement apocalyptique conduit par des extrémistes islamistes plongea brièvement l’Arabie saoudite dans la crise en s’emparant de la Grande Mosquée de La Mecque et en appelant au renversement de la dynastie régnante ; le groupe prétendait que l’un de ses chefs était le Mahdi.

À vrai dire, cette idéologie possède un solide pedigree dans la pensée islamique classique. À l’image du christianisme, l’islam semble avoir débuté comme un mouvement messianique alertant la population de l’imminence du Jugement dernier. Les premières sourates (chapitres) du Coran sont remplies de menaces de fin du monde et l’aspiration au jour du Jugement est profondément ancrée dans certains textes. L’un des principaux personnages de cette tradition est Dajjal – le faux messie borgne qui correspond à l’Antéchrist du Nouveau Testament. Les détails varient, mais la plupart des versions s’accordent sur le fait que la dernière bataille aura lieu à l’est de Damas, quand Jésus reviendra en Messie, tuera les porcs, vaincra Dajjal et brisera la croix pour marquer son adhésion symbolique à l’islam.

Selon Jane Idleman Smith et Yvonne Yazbeck Haddad, auteures d’un livre intitulé « La conception islamique de la mort et de la résurrection » (5), les Écritures saintes – chrétiennes ou musulmanes – ne disent pas précisément quand la Fin viendra. Comme le dit le Coran : « Les gens t’interrogent au sujet de l’Heure. Dis : “Sa connaissance est exclusive à Allah.” » Cependant, on compte près de 50 références à « l’Heure » ou au « Moment convenu » dans le Coran, et nombreux sont les signes annonciateurs : « La piété laissera place à l’orgueil et la vérité aux mensonges, tandis que des pratiques licencieuses telles que la musique, la consommation de vin, l’usure, l’adultère, l’homosexualité et la soumission des hommes à leurs femmes prévaudront. Le sexe sera pratiqué dans les lieux publics, les mariages entre cousins céderont la place à des unions extrafamiliales, et il n’y aura plus d’imams pour conduire la prière des fidèles. »

Pour les djihadistes, ces signes abondent dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui. L’un des éléments de la rhétorique apocalyptique de Daech et Jabhat al-Nosra consiste à affirmer que le régime de Bachar al-Assad – dominé par la secte alaouite, issue du chiisme, qui massacre les enfants et réprime les islamistes – est un « signe » de cet abandon des valeurs islamiques fondamentales censé précéder l’ultime bataille. Un hadith (une « parole rapportée » du Prophète) qui figure dans les commentaires d’Ibn Kathir, influent érudit syrien du XIVe siècle, décrit d’autres « signes » faisant immédiatement penser à la fracture actuelle entre chiites et sunnites et à l’essor des gratte-ciel qui dominent à présent les skylines de Doha, Dubai et d’autres villes arabes, dont La Mecque : « L’Heure ne viendra pas tant que les événements suivants n’auront pas eu lieu : les hommes se concurrenceront dans l’élévation des constructions ; deux groupes importants se livreront bataille, il y aura entre eux une guerre terrible ; cependant ils se réclameront du même enseignement religieux ; les tremblements de terre augmenteront ; le temps passera plus vite ; afflictions et meurtres augmenteront… »

Daech a également baptisé son magazine en ligne Dabiq, en référence à la petite ville située près de la frontière turque que de nombreux hadiths associent à l’Armageddon islamique, lorsque les bons musulmans sortiront de Médine, vaincront « les Romains » (mot désignant traditionnellement l’Empire byzantin) et s’empareront d’Istanbul.

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Un vent puissant

Les parallèles entre cette idéologie et les croyances de certains fondamentalistes chrétiens sont si étroits qu’il est difficile de ne pas en déduire qu’ils puisent à la source d’un même fonds antique de mythes proche-orientaux. Les adeptes du « prémillénarisme dispensationaliste » prédisent ainsi que tous les chrétiens born-again seront « enlevés » ou transportés physiquement au paradis tandis que les autres périront dans le chaos terrestre. Dans la version musulmane, un vent puissant emportera les âmes des croyants, avant que les trompettes ne résonnent et que tous ne ressuscitent pour affronter le Jugement divin.

Mais il existe un élément dans l’islam messianique qui ne figure pas dans son alter ego chrétien : la restauration du califat, ou de ce qui est censé être l’authentique État islamique régi par la charia et gouverné par un souverain musulman dont l’autorité s’exerce sur l’ensemble des croyants. Dans le scénario de la fin des temps, plusieurs hadiths prédisent qu’un véritable califat remplacera les royaumes injustes. Et la croyance en l’apparition sanctionnée par Dieu d’un authentique calife est étroitement associée la bataille finale contre le mal. Les califes historiques bien réels, tels les Abbassides sunnites (qui ont régné de 750 à 1258) et les Fatimides ismaéliens (au pouvoir de 969 à 1171), ont été portés par des mouvements messianiques ; bien que la bataille finale n’ait pas eu lieu, al-Mahdi – le Messie – était un titre califal.

Même si l’institution du califat n’a guère fonctionné, en dehors des tout premiers temps de l’islam et de cette période relativement brève du Moyen Âge, elle a bel et bien fourni un puissant modèle de gouvernement islamique. Modèle qui reposait sur « des fondations morales, juridiques, politiques, sociales et métaphysiques foncièrement différentes de celles de l’État moderne », selon Wael Hallaq, un spécialiste reconnu du droit islamique qui enseigne à l’université Columbia. Historiquement, souligne-t-il, les impératifs moraux de la charia s’appliquaient à l’extérieur de la sphère étatique : « Les musulmans ont été épargnés par l’absolutisme politique que connut l’Europe, l’impitoyable servage de l’époque féodale, les abus de l’Église, les réalités inhumaines de la révolution industrielle, et tout ce qui rendit les révolutions nécessaires sur le continent. En comparaison, ils vécurent pendant plus d’un millénaire dans un système beaucoup plus égalitaire et clément. Surtout, ils bénéficièrent d’un État de droit que la modernité ne pourrait dénigrer sans faire preuve de mauvaise foi. »

Au XIXe siècle, les sultans d’Istanbul [le califat ottoman avait été institué en 1517] relancèrent l’idée califale pour faire bonne mesure face au statut de protecteur des chrétiens sous domination ottomane que prétendaient avoir de droit les tsars de Russie et les Habsbourg d’Autriche. Si le tsar avait des droits sur les chrétiens du Moyen-Orient et des Balkans, le sultan-calife pouvait revendiquer les mêmes sur les nombreux sujets musulmans de l’Empire russe. La Première Guerre mondiale, la révolution de 1917 et le kémalisme mirent fin à ce genre d’approche. La décision d’abolir le califat, prise en 1924 par Atatürk, ne rencontra quasiment aucune résistance – au moment même où le partage des dépouilles de l’Empire ottoman entre États européens mettait fin à un régime musulman transnational vieux de plus de cinq siècles, événement explicitement condamné par Daech l’an dernier lors de la destruction très médiatisée de la frontière syro-irakienne par ses troupes.

Malgré toutes les horreurs sadiques dont font montre les leaders de l’État islamique dans leur campagne visant à répandre « le choc et l’effroi » (6), explique Wael Hallaq, ils aspirent également à un ordre moral qui ne transcende pas seulement les frontières de l’État-nation, mais aussi la logique morale qui le sous-tend. Arrimé à des idées apocalyptiques qui lui confèrent une signification et une fonction spéciales, ce type d’islam transnational semble séduire tout particulièrement les jeunes Européens tiraillés entre des identités rivales, tels les jeunes d’origine nord-africaine nés en France, qui ne parlent pas l’arabe mais n’arrivent pas à se faire reconnaître comme des citoyens à part entière. Les mêmes considérations pourraient s’appliquer aux trois adolescentes musulmanes de la Bethnal Green Academy School de Londres, qui ont récemment fui en Turquie et franchi la frontière syrienne pour rejoindre Daech. Dans le livre de Dounia Bouzar, Samy explique que, pour de telles recrues, la connaissance de l’arabe n’est pas nécessaire ; les volontaires sont regroupés par langues et par origines – les francophones, les anglophones, les Tchétchènes, les Marocains –, tous unis sous la bannière du djihad.

Comme Norman Cohn l’a écrit dans son livre pionnier Les Fanatiques de l’apocalypse (7), les mouvements apocalyptiques conduits par un chef charismatique ont toujours séduit les individus socialement marginalisés ou en quête d’une nouvelle source de sens :
« En raison d’inspirations et de révélations qu’il prétend d’origine divine, ce chef assigne à ses fidèles une mission commune de grande ampleur et de première importance. La conviction d’être investi d’une telle mission, d’avoir été désigné par Dieu pour accomplir une tâche prodigieuse, offre aux individus désorientés et frustrés un nouvel espoir et de nouveaux repères […]. Dans les fantasmagories eschatologiques qu’ils ont héritées d’un lointain passé […], ces gens trouvent un mythe social parfaitement adapté à leurs besoins. »

Tant que nous n’aurons pas correctement reconnu cette tradition et la façon dont elle a été reconfigurée sur Internet pour que des milliers de jeunes du monde entier s’y reconnaissent, nous aurons beaucoup de mal à réaliser l’objectif du président Obama : la destruction de Daech et l’éradication de ce qu’il appelle un cancer.

 

Cet article est paru sur le blog de la New York Review of Books le 28 février 2015. Il a été traduit par Philippe Babo.

Un conte de notre temps

« Bride » ne s’habille qu’en blanc, conduit une Jaguar gris métallisé et porte, telle une Peau d’âne des temps modernes, des bottes couleur de lune. En pleine crise existentielle, elle part sur les routes expier ses fautes originelles : être née noire d’ébène chez des « mulâtres au teint clair » et avoir, par son faux témoignage, envoyé une innocente en prison. Dans ce onzième opus, Toni Morrison reste fidèle au « style tardif » (selon l’expression de Walton Muyumba dans The Atlantic) qui est le sien depuis 2003 et la parution de Love : un récit court soutenu par une écriture laconique et nerveuse. Mais elle innove par le choix d’un cadre résolument contemporain : « Les phrases pullulent de Coca Light et autres Playstation », constate Joshua Cohen dans Harper’s. Et ce, alors même que l’ouvrage s’inscrit dans le genre intemporel de la fable : « Le défi que s’est lancé Morrison est de peupler un conte de fées d’êtres humains crédibles, et de créer un monde où le paranormal coexiste avec les gadgets électroniques et les noms de marques que l’on retrouve dans le nôtre », souligne Francine Prose dans la New York Review of Books.

Japon année zéro

Le 15 décembre 1945, le Saturday Evening Post publia un article sur l’occupation du Japon, sous un titre extraordinaire – extraordinaire aujourd’hui, pas à l’époque. On y lisait : « Le G.I. civilise le Jap. » Écrit par William L. Worden. Daté de Tokyo, « By Bomber Mail ».
Au-dessus de la date, on trouve un résumé de l’article de Worden : « Tandis que les Nippons attendent qu’on leur dise quoi penser, et que leurs compatriotes fuyants se défilent, l’exemple vivant du soldat américain se révèle efficace. »
Plus loin dans l’article, l’auteur informe le lecteur que « le Japonais moyen est une personne simple peu éloignée du sauvage – comme la guerre l’a prouvé ».
Mais il reste un espoir, car « l’homme qui, à l’heure actuelle, semble le plus efficace pour démocratiser et civiliser les Japonais est le G.I., tout comme il était si efficace pour le pacifier. »
Cette image du « Jap » comme sauvage était répandue pendant la guerre. Après que les bombes A eurent tué environ deux cent mille personnes à Hiroshima et à Nagasaki, le président Truman écrivit à un ami que « lorsqu’on a affaire à une bête, il faut la traiter comme une bête ».
Ce qui est remarquable, dans cette occupation, c’est la vitesse à laquelle de telles opinions disparurent. Ce qui ne veut pas dire que l’idée de rééduquer les Japonais pour en faire de pacifiques démocrates n’était pas considérée, dans certains milieux, avec le plus grand scepticisme. Les spécialistes de la culture et de la société japonaise au Département d’État, que l’on appelait collectivement « the Japan hands », soulignèrent très vite la nature collectiviste, où l’autorité circulait de haut en bas, de la vie japonaise traditionnelle. Les Japonais, affirmaient-ils, ne se comporteraient jamais comme des individus. Ils étaient habitués à obéir aux ordres des personnes de rang supérieur. L’empereur était révéré comme un personnage sacré. Ses sujets, selon un des spécialistes en question, étaient « inertes et liés par la tradition. » Les Japonais, selon le représentant britannique dans Tokyo occupée, étaient « aussi peu faits pour l’autonomie dans le monde moderne qu’une quelconque tribu africaine, quoique beaucoup plus dangereux ».
Opposés aux spécialistes du Japon, dont les théories sur le caractère du pays étaient souvent basées sur ce qu’ils avaient entendu dire par leurs contacts japonais élitistes, les spécialistes de la Chine étaient souvent des gens de gauche et des New Dealers de l’ancienne administration Roosevelt. Ce fut leur opinion qui prévalut, au moins dans les premières années de l’occupation. Le tournant intervint le 11 août, lorsque Joseph Grew, doyen des spécialistes du Japon et ancien ambassadeur à Tokyo, fut remplacé comme sous-secrétaire d’État par Dean Acheson. Acheson expliqua en septembre que « le présent système social et économique au Japon, qui porte à vouloir faire la guerre, sera changé de manière à interrompre cette tendance ».
Le général Douglas MacArthur, commandant suprême des forces alliées (« Supreme Commander for Allied Powers – SCAP »), homme profondément religieux, dont les théories du temps de guerre sur « l’esprit oriental » puéril et brutal étaient souvent remarquablement rudimentaires, était convaincu qu’il était destiné à rééduquer les Japonais. Ses guides dans cette mission, aimait-il à dire, étaient Washington, Lincoln et Jésus-Christ. Idéalement, les Japonais devraient être convertis à la foi chrétienne. Mais quoi qu’il en soit, le renouveau devait être spirituel autant que politique, social et économique. […] Son occupation du Japon, disait-il, aboutirait à « une révolution spirituelle… une convulsion sans précédent dans l’histoire sociale du monde ». L’ancien président Herbert Hoover, en visite à Tokyo, appela bizarrement MacArthur « la réincarnation de saint Paul ». Pourtant, le vice-roi américain ne cherchait pas à découvrir la culture japonaise, ni à apprendre grand-chose sur le pays. Il passait la plupart de ses soirées chez lui à regarder des films de cow-boys. Son traducteur, Faubion Bowers, se rappela plus tard que, pendant les cinq années que MacArthur passa au Japon, « seuls seize Japonais parlèrent plus de deux fois avec lui, et aucun d’entre eux n’était de rang inférieur à, par exemple, Premier ministre, chef de la Cour suprême ou président de la plus grande université ».
Contrairement à l’Allemagne, le Japon ne fut pas divisé en zones alliées (les Soviétiques avaient voulu réclamer l’île d’Hokkaido, au nord, mais ne firent pas d’histoires lorsque les États-Unis refusèrent). L’occupation du Japon était un étalage de la force de l’Amérique, et MacArthur, commandant suprême des puissances alliées, avait une autorité presque absolue, même s’il régnait sur un gouvernement japonais élu qui faisait la plus grande partie du travail. Plusieurs raisons sont susceptibles d’expliquer pourquoi le zèle rééducatif fut, au Japon, plus grand qu’en Allemagne. Il se peut que l’expérience de cette dernière ait servi de référence pour ce qui suivit au Japon. Les efforts qui furent contrecarrés en Allemagne par les autres Alliés, ou par la récalcitrance ou les différences régionales en Allemagne, eurent davantage de succès au Japon, où les Américains étaient tout-puissants. Mais la principale raison se trouvait sans doute dans l’idée que le SCAP se faisait des Japonais : de puérils sauvages, âmes simples mûres pour une conversion. Ils n’étaient pas chrétiens, et leur culture ne plongeait pas ses racines dans la civilisation occidentale. Pour ce qui concernait l’esprit japonais, il semblait bien qu’on en fût à l’année zéro.
Si l’on considère l’âpreté des combats dans la guerre du Pacifique et la brutalité de la propagande qui y avait sévi des deux côtés, les Japonais furent des élèves étonnamment bien disposés. La manière dont ils rendirent hommage à MacArthur lorsqu’il quitta le pays en 1951, après avoir été renvoyé de son poste par le président Truman pour insubordination dans la guerre de Corée, aurait été impensable en Allemagne. Une loi fut votée pour lui conférer le titre de citoyen d’honneur. Des plans furent élaborés pour construire un monument commémoratif au commandant suprême dans la baie de Tokyo. Et des centaines de milliers de Japonais lui firent une garde d’honneur sur la route de l’aéroport. Beaucoup étaient en pleurs, acclamant sa voiture au passage pour le remercier. L’un des principaux journaux du pays s’exclama dans un éditorial : « Oh, général MacArthur – Général, général, vous qui avez sauvé le Japon du désordre et de la famine ! »
On citera une lettre au SCAP, venant d’un avocat japonais sympathisant communiste : « Pour l’avenir du peuple nippon, [les chefs de l’Occupation] ont amené une aube pacifique de liberté, d’égalité et de bienveillance. Ils ont aidé avec compétence et dirigé avec conscience les Japonais à construire une Nation démocratique… Pour montrer notre gratitude envers leur œuvre, nous allons organiser un rassemblement de masse pour souhaiter la bienvenue aux forces d’occupation. » Et ceci était écrit en novembre, à peine trois mois après Hiroshima et Nagasaki.
Une lecture du comportement japonais consiste à le voir comme un exemple de flatterie orientale, hypocrite, intéressée, et s’insérant dans une longue tradition de conciliation face à de puissants dirigeants. Cela put jouer un rôle, tout en restant très loin de la réalité dans son ensemble. Cette gratitude était certainement en grande partie authentique. Par comparaison avec la plupart des civils allemands (en dehors des juifs), dont les conditions de vie, améliorées par le butin tiré des pays conquis, ne furent pas si mauvaises jusqu’aux derniers stades de la guerre, les Japonais avaient davantage souffert. Non seulement la plupart de leurs villes avaient été incendiées, ce qui était également vrai de l’Allemagne, mais ils avaient, eux, dû survivre sur des rations de famine pendant plusieurs années. Et la tyrannie des autorités militaires japonaises et des forces de la police de sécurité était probablement encore plus importune qu’en Allemagne. Contrairement à de nombreux Allemands en 1945, qui avaient gardé leur affection pour le Führer, peu de Japonais avaient d’éloges à faire de leur régime militaire, qui ne leur avait apporté rien d’autre que la misère.
Si bien que lorsque les Américains – si riches, et tirés à quatre épingles, si grands, et dans l’ensemble si décontractés – s’installèrent, ils furent vraiment considérés comme des libérateurs, et de nombreux habitants étaient prêts à apprendre comment devenir eux-mêmes plus décontractés. Ce n’était pas la première fois dans l’histoire du Japon que la population avait décidé d’apprendre d’une grande puissance extérieure. La Chine avait été le modèle pendant de nombreux siècles, puis l’Europe et les États-Unis avaient été les exemples à imiter depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Le nationalisme nippon militant du XXe siècle était d’une certaine façon une réaction contre un extraordinaire parcours d’occidentalisation, incluant le libéralisme économique, les médias de masse, les films hollywoodiens, les partis politiques, le marxisme, l’individualisme, le base-ball, le jazz, etc. Après le désastre de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des Japonais étaient plus que satisfaits de revenir à la modernité, qu’ils associaient au monde occidental et, après 1945, à l’Amérique en particulier.
Que ce phénomène puisse véritablement être qualifié de rééducation est discutable. Mais les nouveaux maîtres, et beaucoup de leurs élèves, pensaient évidemment en ces termes. La question était de savoir comment précisément « refaire » le Japon. Les orientalistes américains trouvaient cette idée absurde, et les officiels les plus désireux de l’appliquer savaient très peu de chose sur le pays et sur son histoire. Pour eux, il ne pouvait pas y avoir d’équivalent de la dénazification, de l’arrachage d’une couche récente d’idéologie toxique sur une civilisation arrivée à maturité, car ils considéraient que le Japon n’avait rien de tel. C’était la culture japonaise elle-même que les réformateurs croyaient pourrie jusqu’à la moelle.
Cependant, la nécessité d’une réfection totale n’apparaissait pas davantage aux vieilles élites japonaises de la cour impériale et de la bureaucratie qu’aux orientalistes américains. Tous auraient été parfaitement satisfaits de se contenter de légères retouches, apportées sans hâte excessive. Mais pour le colonel Charles Kades et les autres New Dealers de l’entourage du SCAP, de telles réformes auraient été très insuffisantes. Comme il disait : « [Les dirigeants japonais] voulaient prendre un arbre malade et élaguer les branches… Il nous semblait nécessaire, pour nous débarrasser de la maladie, d’arracher les racines avec les branches. »
Pour purger le Japon de sa culture « féodale », il ne suffisait pas d’arracher les drapeaux au disque du Soleil-Levant (surnommés « boulettes de viande » par les G.I.), ni d’interdire les célébrations musicales ou visuelles des prouesses militaires nippones, ni même de supprimer les forces armées japonaises, ni encore d’écrire une nouvelle Constitution supprimant le droit souverain du Japon de faire la guerre. Naturellement, toutes ces choses furent considérées comme nécessaires ; des préparations avaient déjà été faites en 1945 pour rédiger une Constitution pacifiste. (On ne sait pas exactement qui avait pensé le premier à une telle nouveauté ; certains disent qu’il s’agissait de Shidehara Kijiro, le Premier ministre japonais en 1945, pacifiste de longue date, qui l’avait suggéré à MacArthur.) Les lois « féodales » sur la famille furent abolies et les droits des femmes garantis. Ces mesures étaient très déstabilisantes pour les élites politiques japonaises, même pour des hommes relativement libéraux, comme l’ancien ministre des Affaires étrangères Shigemitsu Mamoru (« Shiggy » pour la presse américaine), qui écrivit dans son Journal : « L’armée d’occupation pense selon des schémas qui sont radicalement différents d’une simple conformité à la Déclaration de Potsdam… Elle propose un remodelage du Japon de haut en bas. »
Il avait raison ; c’était bien le but que les réformateurs s’étaient fixé. Toutes les coutumes et habitudes japonaises considérées comme « féodales » devaient être arrachées. Les soldats ou civils américains qui découvraient des Japonaises allaitant en public essayèrent de mettre fin à cette pratique sans délai. Les épées de bois dans les représentations théâtrales traditionnelles furent confisquées. Les pièces de kabuki représentant des héros samouraïs furent interdites. Earl Ernst, qui devint plus tard un spécialiste distingué du théâtre kabuki, pénétra un soir dans le Théâtre impérial de Tokyo pour arrêter une représentation de Terakoya, une scène d’une célèbre pièce du XVIIIe siècle sur un ancien samouraï à qui l’on ordonne de sacrifier son fils. Par loyauté à son seigneur, un ancien serviteur tue son propre fils à sa place. Ce type de « barbarie » théâtrale ne pouvait être toléré. À la place, pour édifier le public japonais, la compagnie reçut l’ordre de jouer Le Mikado, l’opérette satirique de Gilbert et Sullivan. Mais, plutôt que d’être édifié, le public japonais fut apparemment assez déconcerté.
Rien de ce qui pouvait être associé, même de loin, au « féodalisme » n’était permis. Même la représentation du mont Fuji, lieu sacré dans l’antique religion de la nature qu’est le shinto, fut interdite, dans les films, les œuvres d’art et sur les murs carrelés des bains publics, où c’était un ornement fréquent. Certes, depuis le XIXe siècle, le shinto s’était transformé en une sorte de religion d’État pour promouvoir le culte de l’empereur et l’exceptionnalité de la race japonaise, sanctifiée par le sang de la lignée divine, destinée à régner sur les peuples asiatiques de moindre noblesse. L’interdiction de l’emploi du shinto comme religion d’État n’était pas, en réalité, une mauvaise idée. La directive du 15 décembre du SCAP disposait :

Le but de la présente directive est de séparer la religion de l’État, pour empêcher le mésusage de la religion dans des buts politiques, et pour mettre toutes les religions, fois et croyances exactement sur le même plan légal, ouvrant droit à exactement les mêmes possibilités et à la même protection.

Ordonner à l’empereur Hirohito d’annoncer à la radio qu’il était un être humain comme n’importe qui d’autre ne semblait pas non plus être une mauvaise idée. Ce que dit l’empereur en réalité était que ses liens avec le peuple japonais n’étaient pas fondés sur la fausse conception de la divinité de l’empereur. Ceci satisfit les Américains. La plupart des Japonais furent peu surpris par cette déclaration, car ils n’avaient jamais douté de son humanité. Mais ils le voyaient comme un souverain descendant de la déesse du Soleil, chose qu’il ne démentit jamais. De toute façon, peu de Japonais semblaient y attacher de l’importance. Seuls les ultranationalistes furent bouleversés, et le restent toujours, soutenant que le shinto ne doit pas être traité comme n’importe quelle religion, mais comme l’essence de la culture japonaise.
Certains éléments de la rééducation culturelle étaient simplement irritants, et ne devaient pas durer longtemps, comme l’interdiction des pièces de kabuki ou des films de cape et d’épée. D’autres étaient si excentriques qu’ils en étaient amusants, comme l’histoire du soldat américain chargé d’un district rural qui trouva qu’enseigner le quadrille aux Japonais élèverait leur esprit démocratique. Mais sur certains points les Américains pouvaient aller trop loin, même pour un peuple relativement souple. Ainsi, la possibilité d’abolir les caractères chinois et de romaniser le système d’écriture japonais fut étudiée à fond, puis recommandée par une mission pédagogique américaine. Il n’en sortit rien. En revanche, le système éducatif, contrairement à celui de l’Allemagne, fut radicalement réformé. Les écoles élitistes séparées pour garçons et filles firent place à un réseau d’établissements polyvalents, comportant trois années d’enseignement élémentaire, trois années de collège et trois années de lycée.

 

Ce texte est extrait de 1945, année zéro, de Ian Buruma. Il a été traduit par Denis Griesmar.

Dans l’enfer d’Ikea

Avec plus de 220 millions d’exemplaires, le catalogue Ikea est aujourd’hui la publication la plus distribuée au monde, loin devant la Bible (30 millions de volumes par an environ, mais près de 4 milliards depuis 1815). Qu’il inspire un premier roman ne devrait dès lors pas sembler si saugrenu. Mais Horrostör pousse le vice jusqu’à pasticher dans sa forme même l’univers du géant suédois avec une couverture imitant son fameux catalogue. Son auteur, Grady Hendrix, nous entraîne chez Orsk, un Ikea discount à l’ambition quasi socratique (« Laissez-nous vous révéler à vous-même », promet son slogan). Et dans ce cadre déjà passablement anxiogène, il ne cantonne pas son ambition parodique à la seule satire d’Ikea : à mesure que la nuit avance, le parcours d’exposition labyrinthique se transforme en cercles concentriques rappelant ceux de l’enfer de Dante, peuplés de damnés horribles et grotesques. « Ce roman fonctionne à la fois comme une satire désabusée du monde du travail corporate et comme un thriller paranormal donnant des sueurs froides », constate Ethan Gilsdorf, du Boston Globe. Au risque peut-être de verser dans l’artifice : « Horrostör peut être adroit, mais il est aussi mécanique et manque d’âme », juge le même Gilsdorf.

Trickster

« Trickster, disent-ils en parlant de Léo. Ou fou du roi, ou contradicteur public, ou conscience vive, ou devin, ou pythie, ou grand incorruptible…
Le jour où je l’ai rencontré, moi, à cette soirée chez le Consul, j’ai compris que c’était un emmerdeur, rien d’autre. Cette façon de se glisser mine de rien dans les conversations, de s’y cacher pour placer sa contradiction au moment de son choix (notez bien ce détail, toujours au moment de son choix !), c’est le signe des emmerdeurs, pas plus. Trickster, dites-vous ? Non, un emmerdeur. Une intelligence embusquée. Une de ces tiques qu’on attrape dans les salons et dont la morsure laisse un souvenir durable. »

Trickster désigne en anglais un personnage sans foi ni loi, compensant sa faiblesse par un haut degré de ruse et d’humour subversif, capable de dérégler l’ordre social et de s’en prendre aux tabous. Type : Renart dans Le Roman de Renart.

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant. Existe-t-il dans une langue un mot désignant une personne affligée d’une malchance récurrente ?

Écrivez à

Vacciner : la peur d’une mère

Même bien des années après, ma mère ne pouvait raconter l’histoire sans que son visage n’exprime la peur. J’avais 2 ans, en ce matin de 1954, quand je m’étais plaint de maux de tête au réveil. J’avais de la fièvre, et ma mère me recoucha. Les jours suivants, ma température continua de grimper et mes migraines s’aggravèrent. Mes parents appelèrent le pédiatre, qui passa nous voir dans notre petit appartement du quartier d’Astoria, dans le Queens. Il remarqua que mon cou était raide et mes jambes faibles. La polio, expliqua-t-il, figurait parmi les diagnostics possibles. Chaque année, des dizaines de milliers de cas de cette maladie paralysante étaient recensés aux États-Unis. Il insista pour que je sois hospitalisé et placé en chambre d’isolement dans un établissement du nord de Manhattan. Mes parents s’exécutèrent.

Au bout d’une semaine d’hospitalisation, ma température diminua et mes jambes recouvrèrent leur vigueur. Les examens établirent qu’il ne s’agissait pas de la polio. La nature de l’infection ne fut jamais identifiée.

À l’époque, ma mère et mon père craignaient la dégradation physique et la mort provoqués par les agents pathogènes. Ils avaient grandi à New York dans des quartiers d’immigrés où la diphtérie, la typhoïde et la tuberculose sévissaient encore. Ils savaient aussi que les microbes ne s’en prennent pas seulement aux nouveaux arrivants et aux pauvres. Franklin Roosevelt, riche patricien, avait contracté la polio dans la force de l’âge. Le monde de mes parents, et celui de leurs enfants, connut une évolution spectaculaire dans la seconde moitié du XXe siècle, grâce à la mise au point par la médecine moderne d’un ensemble de vaccins et d’antibiotiques efficaces. Dès que l’immunisation contre la polio fut disponible, quelques années après mon étrange maladie, on me l’inocula, ainsi qu’à mes frères et sœurs. Rien ne nous était plus étranger que l’idée de prévenir ou de soigner les redoutables maladies infectieuses de manière « naturelle », en s’appuyant uniquement sur les ressources du corps. Deux générations plus tard, cette approche jouit pourtant d’une influence considérable dans notre société. L’essayiste Eula Biss, qui enseigne à l’université Northwestern, tente d’expliquer la séduction qu’exercent ces nouvelles conceptions et se demande s’il faut leur accorder du crédit. Elle a écrit « Sur l’immunité » pour tenter de réconcilier les sentiments contradictoires qui l’animent, tiraillée qu’elle est entre la peur de l’infection et celle des risques imaginaires liés à la vaccination. L’ouvrage mêle la métaphore et le mythe, la science et la sociologie, la philosophie et la politique pour tisser un récit plein de sagacité et d’intelligence.

 

Même les oreillons tuent

En 2009, Eula accoucha de son premier enfant et devint obsédée par les risques innombrables qui le menaçaient : il pouvait s’empoisonner avec les produits chimiques contenus dans ses biberons en plastique, ou bien s’étouffer dans son lit en s’allongeant dans une mauvaise position. L’inquiétude extrême que ces dangers lui inspiraient coïncida avec l’apparition d’une nouvelle souche de la grippe H1N1 aux États-Unis. Une bonne partie du pays céda alors à la panique : certaines églises entreprirent de servir l’hostie sur un cure-dent, et plusieurs compagnies aériennes bannirent oreillers et couvertures. « Ce qui m’étonne aujourd’hui, raconte Biss, c’est à quel point tout cela me semblait normal à l’époque. Cela s’intégrait parfaitement dans le paysage de la maternité nouvelle manière, où des objets banals tels que les oreillers et les couvertures sont susceptibles de tuer un nouveau-né. […] C’était comme si tout le pays s’était joint à moi dans ma paranoïa maternelle. »

La souche du virus était dangereuse pour les enfants et les adolescents, et pas seulement pour les victimes habituelles des formes sévères de grippe, telles que les personnes âgées et les diabétiques. Les responsables de la santé publique recommandèrent une campagne de vaccination à grande échelle. Mais dans le groupe de jeunes mères que fréquentait l’auteure, « toute discussion portant sur le nouveau vaccin contre la grippe ne faisait que prolonger le débat en cours à propos de l’immunisation en général. Débat où tout ce que nous savons de la maladie est contrebalancé par tout ce que nous ignorons des vaccins ».

Biss réfléchit au mythe d’Achille, symbole du profond désir maternel de tout épargner à son enfant. La mère du héros, selon la légende, le plongea dans les eaux du Styx, mais en le tenant par le talon – ce qui lui laissa un point faible. « Ces récits laissent entendre que l’immunité est une fable, et que nul ne peut rendre un mortel invulnérable. Il m’était beaucoup plus facile d’accepter cette vérité avant de devenir mère. La naissance de mon fils me donna une conscience hypertrophiée de mon pouvoir, mais aussi de mon impuissance. Je me surprenais si souvent à marchander avec le destin que mon mari et moi en avons fait un jeu. Nous nous demandions quelle maladie nous serions prêts à donner à notre enfant pour lui en éviter une autre – une parodie des alternatives impossibles auxquelles sont confrontés les parents. »

Le choix des vaccins à inoculer à son fils (sous réserve qu’il dût être vacciné) fut justement rendu « impossible » par les informations fantaisistes diffusées sur Internet et les anecdotes racontées par d’autres mamans illustrant leur danger à long terme. « Nous craignons que la vaccination ne provoque l’autisme, ou l’un des troubles du système immunitaire qui touchent aujourd’hui les pays industrialisés (le diabète, l’asthme et les allergies). Nous craignons que le vaccin contre l’hépatite B ne cause la sclérose en plaques, ou que le vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la polio (DTP) ne favorise la mort subite du nourrisson. Nous craignons que la combinaison de plusieurs vaccins administrés simultanément n’épuise le système immunitaire, submergeant ses défenses. Nous craignons que le formaldéhyde présent dans certains sérums ne cause le cancer, ou que l’aluminium présent dans d’autres n’empoisonne nos cerveaux. »

L’anxiété de l’auteure se nourrit d’une culture du soupçon plus vaste. Contrairement à mes parents, qui avaient foi en l’intégrité et en l’autorité de leur médecin, Eula et ses amies se méfient de l’État, des laboratoires pharmaceutiques et des journalistes qui cherchent à informer et à rassurer l’opinion. « Le fait que la presse ne soit pas fiable revenait comme un refrain dans mes conversations avec d’autres mamans ; de même que l’incompétence de l’État et l’influence corruptrice des grandes firmes pharmaceutiques sur la médecine. Je cédais à toutes ces inquiétudes, mais j’étais troublée par la vision du monde qu’elles faisaient émerger : on ne pouvait faire confiance à personne. »

Pour recouvrer la sérénité, la jeune femme entreprend d’étudier comment nos émotions affectent notre perception des menaces. Les scientifiques déterminent généralement les risques d’un sérum en comparant le nombre de personnes souffrant d’effets secondaires au nombre total de personnes vaccinées. Examinant le travail de sociologues comme Paul Slovic (université de l’Oregon) et Cass Sunstein (école de droit de Harvard), (1) l’auteure écrit : « La perception du risque est sans doute moins fonction de la menace quantifiable que de la peur incommensurable. Or nos craintes sont façonnées par l’histoire et l’économie, les formes de domination et de stigmatisation que véhicule la société, les mythes et nos cauchemars. Et elles nous sont aussi chères que l’ensemble des croyances auxquelles nous sommes attachés. Quand nous rencontrons une information qui contredit celles-ci […] nous préférons mettre en doute cette information que nos convictions. »

Mais comment faire, alors, pour s’informer ? Eula Biss doit-elle accorder du crédit aux anecdotes relatées par les autres mères ? Ou écouter les médecins du courant majoritaire, parmi lesquels son propre père, un homme qui ne mâche pas ses mots et méprise la bande de celles qui doutent ? Doit-elle au contraire s’en remettre aux praticiens alternatifs présents sur Internet ? Et peut-elle s’appuyer sur certains principes éthiques pour prendre la décision de faire, ou non, vacciner son enfant ?
Biss trouve matière à réflexion dans les données sociologiques. Et notamment dans une étude américaine de 2004 qui décortique les statistiques du Centre américain pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) : « Les enfants non vaccinés […] ont plus de chances d’être blancs, d’avoir une mère mariée, plus âgée, diplômée de l’université, et de vivre dans un foyer au revenu annuel supérieur ou égal à 75 000 dollars – comme mon propre fils. » Ces gamins vivent généralement à proximité les uns des autres, de sorte qu’ils se transmettent facilement les maladies qu’ils attrapent. Viennent ensuite les enfants dits « sous-vaccinés », à qui l’on a inoculé certains sérums, mais pas tous. Ceux-là sont « plus souvent noirs, avec une mère jeune et célibataire, et vivent davantage dans la pauvreté ».

 

Immunité grégaire

Ces différences démographiques aident l’auteure à appréhender le concept scientifique d’« immunité grégaire ». « Si l’on se représente l’action d’un vaccin non plus à travers ses effets sur un seul organisme, mais en considérant ses répercussions sur l’organisme collectif d’une communauté, on peut concevoir la pratique de la vaccination comme l’accumulation d’un certain capital immunitaire. Les dépôts faits dans cette “banque” se traduisent en donations qui bénéficient à ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas être protégés par leur propre système immunitaire. C’est le principe de l’immunité grégaire, et c’est grâce à ce mécanisme que la vaccination de masse se révèle bien plus efficace que la vaccination individuelle. »

Son père médecin lui explique l’importance de l’immunité grégaire pour la santé publique, et Eula Biss étend cette analyse à un principe politique cher à son cœur : « “La vaccination, explique mon père, fonctionne en mobilisant une majorité pour la protection d’une minorité.” Entendez la minorité de la population qui est particulièrement vulnérable à une maladie donnée. Les personnes âgées, dans le cas de la grippe. Les nouveau-nés, dans le cas de la coqueluche. Ou encore les femmes enceintes pour la rubéole. Quand nous autres, mères blanches relativement riches, vaccinons nos enfants, nous contribuons éventuellement à la protection d’enfants noirs pauvres dont les mères célibataires ont récemment déménagé et ne les ont pas vaccinés complètement, en raison des circonstances plus que par choix. […] L’immunité […] est un fonds commun de placement autant qu’un compte privé. Ceux d’entre nous qui se fient à l’immunité collective doivent leur santé à leurs voisins. »

Mais cette dette envers la société est-elle si lourde que nous devions lui sacrifier notre autonomie ? En lisant « Sur l’immunité », j’ai appris que l’expression « objecteur de conscience » était apparue pour qualifier des actes de résistance à une loi britannique adoptée en 1853, qui exigeait la vaccination de tous les enfants. Quarante-cinq ans plus tard, le gouvernement lui adjoignit une « clause de conscience » permettant aux parents de demander une exemption. Cette clause était formulée dans des termes plutôt vagues, exigeant seulement que l’objecteur convainque un magistrat qu’il s’agissait pour lui d’une « affaire de conscience ».

Tout en reconnaissant qu’un objecteur de conscience rétif à la vaccination peut contribuer au déclenchement d’une épidémie, Eula Biss affirme que « nos lois permettent à certaines personnes de s’en exempter, pour des raisons médicales, religieuses ou philosophiques. Mais décider pour soi-même de faire partie de ce groupe est bel et bien une affaire de conscience ». C’est une conclusion trop facile, puisque la liberté de s’exempter revient à nier toute responsabilité non seulement envers la société, mais envers nos propres enfants, qui n’ont pas le pouvoir de décider pour eux-mêmes.

Paul Offit, professeur de pédiatrie à l’université de Pennsylvanie et directeur du département des maladies infectieuses à l’Hôpital des enfants de Philadelphie, est l’un de ceux qui s’expriment avec le plus de courage et de bon sens pour protéger les enfants contre les exemptions voulues par leurs parents. L’auteure s’appuie sur l’un de ses livres, « Les faux prophètes de l’autisme » (2), pour discuter les thèses du gastro-entérologue britannique Andrew Wakefield.

En 1998, ce dernier publia dans la revue The Lancet une étude concernant 12 enfants, qui concluait à une possible responsabilité du vaccin rougeole-rubéole-oreillons dans l’apparition de l’autisme. La publication était accompagnée d’une vidéo d’une conférence de presse dans laquelle Wakefield confirmait les soupçons de parents convaincus d’avance. Malgré les mises en garde présentes dans l’article du Lancet, la parution de ce texte provoqua une chute sensible du nombre de vaccinations contre la rougeole en Grande-Bretagne. Plus tard, après qu’on eut discrédité l’étude et mis en évidence ses inexactitudes, Wakefield se posa en victime de l’establishment médical.

Le Dr Joseph Mercola est un autre opposant à la vaccination. Directeur du Mercola Natural Health Center, dans la banlieue de Chicago, il anime un site qui propose des informations sur les dangers de la fluoration de l’eau et des alliages métalliques utilisés pour les plombages dentaires ; et des élucubrations soutenant que le sida n’est pas causé par le VIH. Biss observe que le site est visité chaque mois par près de 2 millions de personnes, et « propose à la vente des produits qui vont du solarium au purificateur d’air en passant par les vitamines et les compléments alimentaires. On estime que le site et la Sarl ont engrangé 7 millions de dollars en 2010. L’année suivante, Mercola a fait un don de 1 million de dollars à plusieurs organisations » antivaccin.

 

La preuve par l’hépatite B

Le livre d’Offit réfute les affirmations de ces médecins alternatifs. Mais ses critiques n’épargnent pas la moralité de la « conscience » parentale quand elle pèse sur la santé des enfants. Offit raconte des histoires douloureuses de gamins morts de maladies qui auraient pu être facilement évitées ou guéries si les parents avaient suivi les conseils des médecins. Il affirme dans son dernier livre, « Mauvaise foi » (3), que nous manquons à nos devoirs envers les jeunes en autorisant leurs parents à ne pas les vacciner pour des motifs religieux. Sacrifier la vie de petits vulnérables, soutient-il, revient à nier Dieu, si l’on admet que les êtres humains sont créés à Son image. Mais le législateur et les tribunaux ont jusqu’à présent refusé de passer outre aux croyances religieuses qui rejettent certains traitements capables de sauver la vie des enfants.
Le livre de Biss suit les fluctuations de l’esprit de son auteure. Celle-ci s’empare parfois un argument particulier, tel celui de l’immunité grégaire, sous plusieurs angles : d’abord scientifique, puis politique, puis philosophique. Analyses qu’elle mêle au récit de ses expériences de jeune mère. Quand elle se met en quête d’un pédiatre, sa sage-femme l’envoie chez un praticien qui semble partager ses convictions « de centre gauche » : « Quand je lui ai demandé à quoi servait le vaccin contre l’hépatite B, il m’a répondu : “C’est une très bonne question.” J’ai compris à son ton que c’était une question à laquelle il se réjouissait d’avance de répondre. Ce vaccin, m’a-t-il expliqué, était un vaccin des ghettos, censé protéger les bébés contre les toxicomanes et les prostituées. Les personnes comme moi n’avaient aucune raison de s’en inquiéter. »
Son pédiatre a beau être de centre gauche, Eula découvre que sa réponse n’est pas pour autant digne de confiance. Il se trouve qu’elle est l’auteure de « Notes du no man’s land », un recueil d’essais sur les questions raciales, et très attentive à toutes les formes de stigmatisation. Or les données épidémiologiques qu’elle cite montrent que l’incidence de l’hépatite B diminue seulement quand tous les enfants sont vaccinés. « Quand on n’immunise que les groupes à “haut risque”, ce qui était à l’origine la stratégie des autorités sanitaires, les taux d’infection ne baissent pas, écrit-elle. C’est l’un des mystères de la protection contre cette maladie. Lorsque le vaccin a été mis sur le marché, en 1981, on recommandait de l’administrer aux prisonniers, au personnel soignant, aux hommes homosexuels et aux toxicomanes séropositifs. Mais les taux d’infection à l’hépatite B n’ont pas bougé pendant dix ans, jusqu’au jour où le traitement fut recommandé pour tous les nouveau-nés. Seule la vaccination de masse permit de réduire l’incidence de cette maladie qui a aujourd’hui pratiquement disparu chez les enfants. […] C’était une inversion radicale de la pratique initiale, laquelle n’était qu’une nouvelle forme de servitude corporelle infligée aux pauvres au profit des privilégiés. Aujourd’hui, l’idée selon laquelle la santé publique n’est pas strictement conçue pour les gens comme moi contient une part de vérité, mais c’est à travers nous, littéralement à travers notre corps, que certaines politiques de santé publique sont mises en œuvre. »

Biss se demande, malgré tout, s’il existe des alternatives raisonnables à la vaccination qui soient capables de protéger efficacement les enfants. « Certains parents ont le sentiment que l’immunité produite par le vaccin contre la varicelle est inférieure à celle qu’entraîne l’infection naturelle, parce qu’elle ne dure pas aussi longtemps. Pour maintenir l’immunité jusqu’à l’âge adulte, où cette maladie peut se révéler assez grave, il faut se faire administrer un rappel. “Et alors ?” demande mon père. Je tente de lui expliquer le phénomène des soirées varicelle. “Certaines veulent que leurs enfants attrapent la varicelle, parce que…”, et je m’interromps pour réfléchir à la meilleure justification à donner à un médecin. “… ce sont des imbéciles”, complète mon père. » Mais Eula comprend ce qui séduit ces mamans : « Je ne pense pas qu’elles soient idiotes. Je pense, en revanche, qu’elles versent peut-être dans une sorte de nostalgie du monde préindustriel, dont je ressens moi aussi l’attrait. »

C’est là qu’intervient le « Dr Bob » Sears, qui se tient prétendument à mi-chemin. Dans « Le livre du vaccin » (4), il prétend proposer une solution de compromis. Pour répondre à l’inquiétude des parents qui craignent une surcharge pour le système immunitaire, Sears prône la réforme du calendrier de vaccination. Il propose un programme sélectif, permettant d’inoculer uniquement les sérums jugés les plus importants par le Dr Bob. Mais Biss remarque qu’il laisse de côté les vaccins contre l’hépatite B, la polio, la rougeole, les oreillons et la rubéole. Le Dr Bob préconise aussi d’étaler sur plus de huit ans l’administration de tous les vaccins que l’enfant reçoit normalement sur une période de deux ans.

Biss le prend à partie, à juste titre, notamment quand il prétend que le tétanos ne touche pas les bébés ou que la rougeole n’est pas une maladie si grave. « Il oublie de dire que le tétanos tue des centaines de milliers de nourrissons chaque année dans les pays en développement, […] et que la rougeole a tué plus d’enfants que toute autre maladie dans l’histoire. »

Après bien des hésitations, Eula Biss bascule dans le camp de la vaccination, convaincue par la logique altruiste de l’immunité grégaire et ses bienfaits pour les enfants de toute condition sociale et de toute race.

Nous ne rencontrons plus de gamins victimes de la polio en fauteuil roulant, ni de petits diphtériques toussant à s’en étouffer (5), ni de bébés nés de mères ayant contracté la rubéole pendant leur grossesse, les yeux voilés par la cataracte et souffrant de malformations cardiaques. Nous avons si bien réussi à nous protéger contre ces agents pathogènes que nous avons oublié leur terrible gravité. Voilà qui pourrait changer au moment où surgissent des vagues d’infections provoquées par la sous-vaccination des mères et des enfants. En janvier 2015, les autorités sanitaires californiennes ont signalé la mort d’un nourrisson malade de la coqueluche, et un début d’épidémie de rougeole chez des enfants en visite à Disneyland. Actuellement, environ 8 % des enfants inscrits dans les écoles maternelles de Californie ne sont pas vaccinés comme ils le devraient.

L’épidémie de rougeole s’est désormais répandue au-delà des frontières de l’État, gagnant l’Utah, l’État de Washington, l’Oregon, le Colorado et le Mexique. L’an dernier, la Californie a renforcé les restrictions encadrant la loi d’exemption pour « croyances personnelles », en obligeant les parents à fournir un document signé par un professionnel de santé. Mais le gouverneur Jerry Brown a rajouté à la dernière minute un codicille concernant l’exemption pour motifs religieux, de sorte que les personnes opposées à la vaccination du fait de leur foi n’ont pas besoin d’obtenir l’aval d’un médecin. (6)

Pour contrer ce genre de décision, le père d’un garçon de 6 ans tout juste remis d’une leucémie et souffrant toujours d’une déficience immunitaire demanda au proviseur de son école, située en Californie, de ne pas admettre les enfants non vaccinés dans sa salle de classe, car ils constituaient un risque sérieux pour son fils. Le responsable sanitaire du comté témoigna sa sympathie au père inquiet, mais refusa d’imposer une telle interdiction.

La rougeole compte parmi les virus les plus contagieux. Sa transmission débouche sur la maladie chez 90 % de ceux qui y ont été exposés. On peut craindre que l’épidémie, partie de Californie, se répande dans tous le pays, en particulier dans des zones où les parents ont réclamé le droit de ne pas vacciner leurs enfants. (7) Ceux qui risquent le plus d’être physiquement touchés, voire de mourir en attrapant la rougeole, sont ceux qui présentent une immunité réduite, comme cet enfant à peine guéri d’une leucémie, ou les nouveau-nés dont le système immunitaire n’est pas encore assez fort pour résister au virus. Cette épidémie oblige à débattre sérieusement de la liberté des parents et de la responsabilité des pouvoirs publics. Quand on lui demanda si la vaccination devait être obligatoire, le gouverneur du New Jersey Chris Christie s’est enferré dans des propos dilatoires, expliquant qu’on devait laisser aux parents une certaine marge de liberté. Le président Obama soutient à fond les travaux scientifiques sur lesquels repose la vaccination, mais il faudra davantage que les propos d’un responsable de premier plan pour défendre notre pays contre des épidémies évitables. Au bout du compte, ce sont des actions en justice, ou une nouvelle législation, qui seront nécessaires pour protéger la santé et le bien-être des enfants.

Mon épouse et moi sommes médecins. Nous avons une conscience aiguë du fait que toute intervention médicale est susceptible d’entraîner des effets indésirables. Nous remettons volontiers en cause les données cliniques provenant de certaines études et rejetons l’idée d’une autorité unique faisant toujours sagement la part des risques et des bienfaits. Mais nous savons aussi d’expérience quels dégâts peuvent causer les maladies infectieuses. Quand nos enfants sont nés, nous les avons vaccinés. Le monde naturel, sans protection contre les agents pathogènes, regorge de dangers. Il ne faut pas le présenter sous un jour idyllique.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 5 mars 2015. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Et la vie fut

Nick Lane est professeur de biochimie à l’University College de Londres. Et il est aussi, selon le Financial Times, « l’un des penseurs les plus imaginatifs de l’évolution de la vie sur Terre ». Dans The Vital Question, Lane rassemble les thèses qu’il défend sur divers sujets controversés. À commencer par la « soupe primordiale », cette théorie qui considère, résume The Economist, que « les océans originels contenaient suffisamment de composés chimiques organiques pour former spontanément une sorte d’autoreproducteur primitif ». Lane pense, lui, que les premières cellules sont apparues dans les alvéoles d’un type bien particulier de cheminées hydrothermales situées à proximité de la dorsale médio-atlantique. De minuscules « chambres minérales », qui formèrent, explique l’hebdomadaire, « une ébauche de la paroi cellulaire moderne ». Et qui ont permis de maintenir, à l’intérieur de ce précurseur de cellule, une chimie distincte de celle du milieu extérieur. La différence de potentiel électrochimique de part et d’autre de la paroi a constitué, d’après Lane et ses collègues, le moteur de l’apparition des premiers organismes vivants.

Mais comment est-on passé par la suite des bactéries et archéobactéries – les deux sortes de micro-organismes unicellulaires sans noyau qui ont peuplé la Terre pendant deux à trois milliards d’années – à des formes de vie complexes ? L’explication tiendrait à un phénomène d’« endosymbiose », que Lane situe il y a environ un milliard et demi d’années. Une archéobactérie aurait alors absorbé une petite population de bactéries, donnant naissance à la première cellule eucaryote (c’est-à-dire dotée d’un noyau). Comme le résume la revue Nature, « au fil du temps, les bactéries englouties se sont débarrassées de l’essentiel de leurs gènes qui n’étaient pas liés à la production d’énergie ; ceux-ci ont été soit définitivement perdus, soit réimplantés dans le noyau de la cellule ». Puis « ce qui restait des bactéries, avec leur génome dépouillé et leurs membranes, a donné naissance aux mitochondries » – les centrales énergétiques de la cellule. À partir de ce moment, les eucaryotes ont acquis la possibilité de devenir jusqu’à 15 000 fois plus gros qu’une bactérie de taille moyenne et de supporter un génome environ 5 000 fois plus grand. Après quoi il fallut encore un milliard d’années pour que se produise ce que les spécialistes appellent « l’explosion cambrienne » : l’apparition subite, en l’espace de quelques millions d’années, de très nombreux organismes multicellulaires. Un temps de latence que, selon le Financial Times, même le brillant Nick Lane « n’explique pas vraiment ».

Théologie du suicide

À 87 ans, le grand théologien Hans Küng (collègue d’un certain Joseph Ratzinger à l’université de Tübingen) n’en est pas à sa première critique des positions officielles de l’Église. Mais cette défense de l’euthanasie, dans ce qui pourrait être son dernier livre, est d’autant plus bouleversante que l’auteur, atteint de la maladie de Parkinson, l’a annoncé : le moment venu, il sollicitera sans doute une aide pour mourir. En 1955, son frère a succombé à une tumeur au cerveau, après plusieurs mois de déchéance, à l’âge de 23 ans. Cinq décennies plus tard, c’est son ami, le grand intellectuel Walter Jens, qu’une maladie neurodégénérative a rendu méconnaissable. Hans Küng s’est promis de ne pas mourir comme eux. « Il s’insurge contre les théologiens qui font du Christ souffrant un modèle, et voudraient que chaque chrétien éprouve dans son propre corps l’agonie douloureuse de Jésus », écrit Bernhard Lang dans le Neue Zürcher Zeitung. Küng rappelle qu’au temps des persécutions, se suicider pour éviter de trahir ses frères chrétiens sous la torture était jugé héroïque. La condamnation du suicide ne remonte qu’à saint Augustin.

Les communistes sur les épaules de Darwin

C’est l’histoire de quatre écoliers qui remontent le temps. « Et qui, au bout de leur périple, se retrouvent non pas face à Dieu, mais face à Darwin. » L’historienne tchèque Doubravka Olšáková résume ainsi le film Voyage dans la préhistoire. Réalisé en 1955 par son compatriote Karel Zeman, ce long-métrage passe pour un chef-d’œuvre du cinéma d’animation auprès des passionnés. Mais s’il intéresse Olšáková, c’est parce qu’il « faisait partie d’une vaste opération du parti communiste destinée à éduquer le peuple ». Ou, comme l’explique le site rencensio.net, à « orienter dans la bonne direction les représentations et convictions de la population ». L’« Association tchécoslovaque pour la diffusion des connaissances politiques et scientifiques et pour la vulgarisation scientifique » était aux commandes de cette campagne, qui allait bien au-delà de la « pédagogie de l’athéisme ». Les agents de l’« Association au long titre » – comme on l’appelait pour faire court – avaient aussi à charge d’enseigner les nouvelles techniques agricoles et industrielles. Les travailleurs n’ayant guère d’autre choix que d’assister aux stages et conférences où intervenaient les agents en question, on comprend mieux pourquoi les deux tiers des Tchécoslovaques auraient été en contact avec cette entité. Si la population du pays reste farouchement partisane du nucléaire et figure parmi les plus athées au monde, il faut y voir selon l’auteure un effet du travail de l’Association. Mais cela n’explique pas, souligne le site iLiteratura, pourquoi la Slovaquie, « où la propagande fut pourtant la même », compte un nombre de croyants beaucoup plus élevé.