Grèce, la fin d’un rêve

La littérature de voyage doit beaucoup à la spectaculaire série d’écrivains anglais amoureux de la Grèce, de lord Byron à Bruce Chatwin en passant par Robert Byron ou William Dalrymple – « la section grecque », comme l’appelait Lawrence Durrell, un de ses illustres membres. Mais de tous, le plus impressionnant, au XXe siècle, fut sans doute Patrick Leigh Fermor. D’abord, la Grèce, il s’y est rendu à pied, traversant toute l’Europe à 18 ans, un peu avant la Seconde Guerre mondiale – un long et lent voyage ponctué de haltes dans les maisons (et les lits) de châtelaines et de fermières. Le récit du nonchalant et poétique périple du jeune homme à travers Europe orientale et Balkans, long texte écrit dans une langue élégiaque parsemée de mots rares, paresseusement complété et publié sur des décennies, formera l’assise de l’extraordinaire célébrité de l’écrivain. Puis celui-ci a appris le grec et combattu dans le pays, derrière les lignes, en Crète occupée. Il y a même réussi un des hauts faits de la guerre : le kidnapping en 1944 du général allemand gouvernant le pays.

Car Patrick Leigh Fermor, c’est une autre de ses singularités, ne s’est pas contenté comme tant de ses confrères de parcourir et de décrire le pays de ses rêves. « À la différence des grands voyageurs du passé, écrivait Dilys Powell dans le Sunday Times, il a choisi, lui, de faire partie intégrante du pays qu’il a dépeint. » Mieux encore, il en est même devenu, grâce à ses exploits guerriers, citoyen d’honneur. D’aller vivre en Grèce lui a d’ailleurs permis un ultime coup double : pour célébrer la région où il a jeté l’ancre  – le Magne, l’extrême pointe sud de la Grèce continentale –, il a produit une nouvelle œuvre aussitôt acclamée, Mani ; mais il a réalisé de surcroît une œuvre architecturale avec la maison qu’il a conçue à Kardamyli. On peut débattre de laquelle des deux créations, celle de papier et celle de pierre, est la plus poétique, la plus personnelle, la plus imaginative et la plus gorgée d’érudition hellénique – si l’ouvrage est rempli à ras bord de digressions savantes, la maison, elle, étouffait sous les sept mille ouvrages de la bibliothèque de l’auteur.

Hélas, la pierre s’avérera à la longue peut-être plus fragile que le papier. Veuf et sans enfants, « Paddy » Leigh Fermor avait en toute logique légué avant de mourir, en 2011, sa maison à une fondation grecque, le musée Benaki d’Athènes, pour en faire une maison d’écrivains. Mais les choses étant désormais ce qu’elles sont, le musée a laissé son legs à l’abandon, au plus vif scandale des Britanniques. Dès les années 1960, l’écrivain exprimait déjà son désarroi devant la disparition de la Grèce traditionnelle, et de ses valeurs antiques, au profit des vulgarités capitalistes. Qu’eût-il dit en voyant le triste sort réservé à sa maison où tant d’écrivains de ses amis célébraient au soleil le culte de l’hellénisme et où les cendres de l’un d’eux, Bruce Chatwin, furent dispersées ?

Virgile avait déjà dit qu’il fallait se méfier des cadeaux des Grecs, qui pouvaient s’avérer trompeurs et décevants (il visait le cheval de Troie). L’adage semble s’appliquer aussi aux cadeaux fait aux Grecs – même si ces derniers bénéficient désormais de quelques excuses
de taille.

Solutions radicales pour le climat

Objectif affiché de la prochaine conférence de Paris : un accord international capable de maintenir le réchauffement climatique en deçà de 2° C. Nombre d’observateurs jugent ce projet voué à l’échec. L’un des plus avertis est l’économiste américain William Nordhaus, professeur à Yale et auteur de trois livres sur le sujet. Books avait consacré tout un dossier à ses thèses en mars 2009 (« Climat : qui va payer ? »). S’opposant à la position jugée extrême de son collègue britannique Nicholas Stern, qui préconisait des mesures draconiennes (réduction de 30 à 70 % des émissions de CO2 d’ici 2020), Nordhaus plaidait pour l’instauration d’une « taxe universelle sur le carbone, harmonisée à l’échelle internationale ». Aujourd’hui, cette idée est partagée par la plupart des économistes (mais pas tous, bien entendu).

Elle consiste à faire payer au consommateur final, individu ou entreprise, le prix des méfaits attendus de son « empreinte carbone », c’est-à-dire de sa participation aux émissions de CO2, par exemple en conduisant une voiture ou en utilisant de l’électricité d’origine thermique. Conçue sur le modèle de la TVA, la taxe porte sur les produits et les services. Du point de vue de l’économiste, le premier problème qu’elle pose est l’évaluation de son montant. Cela exige de se mettre d’accord sur un « prix du carbone » qui rendrait compte du coût total des dommages de toutes sortes provoqués d’ici un à deux siècles, voire au-delà, par l’émission d’une quantité donnée de CO2. On ne peut estimer ce coût qu’en intégrant dans un modèle économétrique tous les types de dommages envisageables, dûment chiffrés. Un exercice acrobatique, compte tenu du nombre quasi infini des incertitudes pesant sur les interactions possibles entre changement climatique et économie. Il faut bien se mettre d’accord, cependant, et les États-Unis ont officiellement évalué ce prix à 40 dollars la tonne de CO2. C’est le « coût social global du carbone ».

Deux économistes américains, Gernot Wagner et Martin Weitzman, ont publié début 2015 un livre qui accorde un certain crédit à cette estimation. Commentant l’ouvrage dans la New York Review of Books, Nordhaus rappelle l’existence d’évaluations très différentes, mais laisse de côté ce débat pour se concentrer sur un second problème, plus redoutable encore : dans quelle mesure une telle taxe est-elle applicable ? Aujourd’hui, « dans les faits, le prix du carbone dans le monde est voisin de 1 dollar par tonne de CO2 », autant dire proche de zéro. Que ce prix doive passer à 30, 40 ou 50 dollars ne change rien au raisonnement : il faut de toute façon faire accepter par les agents économiques un nouvel impôt, des plus substantiels, de façon à pénaliser efficacement les émetteurs de CO2. Mais comment le faire admettre à l’échelle mondiale ?

En 2009, Nordhaus éludait prudemment cette question cruciale. Il la prend désormais à bras-le-corps. Dans l’American Economic Review, il propose de créer un « club » d’États vertueux qui appliqueraient la taxe et pénaliseraient les pays refusant de jouer le jeu. Car c’est là le nœud gordien : aucun des scénarios mis sur la table à la conférence de Paris ne prévoit de pénalités pour les free-riders, ceux qui signeraient un accord avec l’idée de n’en faire ensuite qu’à leur tête. Et quelle pénalité propose Nordhaus ? « Un tarif douanier uniforme sur les importations en provenance de ces pays. » C’est la sanction que les modèles économiques font apparaître comme la plus efficace, dit-il. Autrement dit, pour sauver la planète, instaurons le protectionnisme !

Émanant d’un économiste aussi sophistiqué, cette proposition radicale en dit long sur le désarroi des meilleurs esprits sur la question du réchauffement climatique. À ce compte, on pourrait en formuler une autre : couvrir la planète de centrales nucléaires. C’est de loin la source d’énergie la plus efficace si l’on entend réduire les émissions de gaz à effet de serre. Serait-ce moins utopique ?

Le volcan qui a fait Frankenstein

En juin 1816, il fait froid et la pluie tombe sans cesse sur Genève. Dans la villa où ils sont enfermés, le poète anglais Shelley, sa future épouse Mary Godwin et lord Byron s’ennuient. Pour tuer le temps, ils se racontent des histoires de fantômes. C’est alors que la jeune Mary a l’idée de son Frankenstein. Un classique de la littérature fantastique qui doit sa naissance à la météo exceptionnelle de 1816, année tellement fraîche en Europe qu’on la surnomma « l’année sans été ». Dans le livre où figure cette anecdote, le professeur de littérature Gillen D’Arcy Wood explique qu’à des milliers de kilomètres de là, un an auparavant, l’Indonésie avait été le théâtre de l’une des plus violentes éruptions volcaniques jamais observées. Le cratère large de 7 kilomètres, visible au sommet du mont Tambora, donne une idée de la violence de cette explosion seize fois plus forte, nous dit l’auteur, que celle de la Tsar Bomba soviétique, la plus puissante bombe H jamais testée. L’éruption, qui a causé des dizaines de milliers de morts dans l’archipel, a fait sentir ses effets bien au-delà. Son bruit a été entendu jusqu’à 2 600 kilomètres à la ronde. Et les quantités massives de dioxyde de soufre rejetées par le volcan dans la haute atmosphère ont perturbé pendant de longs mois le climat de l’hémisphère Nord, semant la pagaille un peu partout. Selon l’auteur, le refroidissement causé par les rejets gazeux aurait ainsi déréglé durablement le cycle des pluies en Asie du Sud, provoquant des famines et une épidémie de choléra. Le coup de froid observé en Europe fut également ressenti sur la côte Est des États-Unis, comme le note Thomas Jones dans la London Review of Books : « Il neigea en Nouvelle-Angleterre le 6 juin 1816, une “date restée dans les annales de l’histoire météorologique américaine”, et il y eut des gelées tout au long de l’été. »

Un Marx à visage humain

Le Karl Marx dépeint dans la biographie captivante et extrêmement détaillée de Jonathan Sperber sera d’une familiarité troublante pour quiconque a la moindre accointance avec l’extrême gauche. Voilà un homme qui n’est jamais plus passionné que lorsqu’il attaque son propre camp, qui se débat avec des problèmes d’argent chroniques et continue à dépendre financièrement de ses parents, qui échafaude sans cesse de nouveaux projets destinés à changer le monde, mais est incapable de respecter les délais, et certaines règles d’hygiène personnelle, vivant dans des chambres que certains pourraient qualifier de « bohèmes », d’autres de franchement sordides. Un homme, enfin, qui peut faire preuve d’une exaspérante incohérence quand il ne se fourvoie pas dans des luttes théoriques obscures et une abstraction inintelligible.

Cela fait pourtant un choc de se rendre compte que l’homme de gauche par excellence, le père du communisme lui-même, s’inscrit dans un schéma reconnaissable. C’est comme si l’on apprenait que Jésus-Christ avait organisé régulièrement des ventes de charité dans son église locale. Révéré comme une icône révolutionnaire ou honni comme la source du totalitarisme soviétique, Marx jouit dans le monde d’une réputation si magnifiée qu’on s’étonne de découvrir en lui un simple être humain, un personnage que l’on pourrait croiser au coin de la rue. Si l’homme décrit par Sperber revenait de nos jours, ce serait un blogueur compulsif, qui échangerait des mails belliqueux avec des intellectuels médiatiques.

Mais présenter les choses ainsi n’est pas très honnête. L’objectif avoué du livre est de dissiper la vision dominante d’un Marx intemporel – moins homme que canon idéologique – pour le replacer dans son contexte, dans son époque, et non dans la nôtre. S’opposant fermement aux études qui veulent faire de Marx notre éternel contemporain, Sperber a entrepris de mettre en avant une « figure du passé », pas un « prophète du présent ».

Et il remplit avec brio la mission fondamentale de toute biographie, recréant un homme qui jaillit de chaque page, plus vivant que jamais. Nous voyageons avec Marx de son Trèves natal à Bonn puis Berlin, où il mène une existence d’étudiant fêtard. Nous l’accompagnons lorsqu’il fait ses débuts de journaliste politique à Cologne, puis dans l’exil, à Paris, Bruxelles et Londres, où il est une figure du mouvement révolutionnaire. Nous voyons sa pensée se former peu à peu, mais lisons aussi les lettres suppliantes qu’il adresse à sa mère pour obtenir une avance sur son héritage, et l’angoisse qui le tenaille quand il doute de pouvoir subvenir aux besoins de la femme qu’il aime depuis l’adolescence. Nous entendons parler des nuits blanches qui suivent le déclenchement de la guerre de Sécession : Marx est perturbé non pas par le destin de l’Union, mais par la perte de la pige que lui versait le New York Tribune. Accaparé par les événements américains, le titre n’a plus besoin de ses services de correspondant en Europe. Nous le voyons solliciter les prêteurs sur gages, s’échiner à maintenir un niveau de vie bourgeois, « le spectacle de la respectabilité », comme il l’écrit à son complice et meilleur ami Friedrich Engels.

Il en émerge une image riche, profondément humaine. Marx se voue à la révolution sans être monomaniaque. C’est un père très aimant, qui joue volontiers avec ses enfants et, plus tard, ses petits-enfants, mais qui souffre aussi de ce qui serait aujourd’hui diagnostiqué comme une dépression pendant les deux années qui suivent la mort de son fils de 8 ans, Edgar. C’est aussi clairement un collaborateur exaspérant, capable de passer douze heures par jour dans la salle de lecture du British Museum mais procrastinant des années sur ses projets de livres, pour finalement se révéler incapable de les rendre. Engels, écrit Sperber, a passé des décennies à répéter la même injonction : finis le travail !

Outre le long et solide mariage avec Jenny, il existe une autre histoire d’amour dans la vie de Marx : son partenariat avec Engels, qui semble avoir été prêt à faire n’importe quoi pour son ami. Tout le monde sait qu’Engels a subventionné Marx ; mais on ignore en général qu’il lui a épargné un scandale en assumant la paternité de l’enfant de Lenchen Demuth, la servante de la famille Marx : le garçon était en fait le fils de Karl. Après la mort du grand homme, c’est Engels qui s’est dépêtré des notes illisibles de Marx et les a rassemblées pour publier à titre posthume les deux derniers volumes du Capital. Même le texte phare qu’est Le Manifeste du parti communiste comporte un programme en dix points emprunté presque au mot près à un projet antérieur d’Engels. Ce dernier fut l’Aaron de Marx, capable de parler en public et de maquiller ainsi les déficiences de son partenaire, qui était handicapé à la fois par son accent rhénan et son zézaiement. Sa dévotion était telle qu’il plaça même des recensions anonymes du Capital dans la presse allemande. Imaginez ce que ces deux-là auraient inventé à l’ère d’Amazon !

Tout cela constitue un drame humain suffisamment fascinant en lui-même (drame complété par le soin que prend Sperber à livrer un compte rendu précis de tous les écrits liés à Marx – ses discours comme ses lettres, ses articles ou ses factures – dans un style plaisant et familier). Mais cet ouvrage nous est précieux pour une autre raison : prendre en considération le Marx intime et voir en lui un homme de son temps bouleverse notre façon de comprendre ses idées.

Pendant tout le XXe siècle, de nombreux universitaires se sont échinés à résoudre les contradictions contenues dans ses textes, cherchant à en extraire une doctrine cohérente. L’approche de Sperber est plus pragmatique. Marx n’est pas à ses yeux un bloc idéologique, mais un être humain réagissant aux événements. Sa vocation première n’était pas scientifique, mais journalistique : Sperber suggère que les deux courtes périodes pendant lesquelles il dirige un journal d’opposition à Cologne représentent ses plus grands moments d’accomplissement professionnel. Selon lui, l’essentiel de ce que les universitaires ont tenté de qualifier de « philosophie marxiste » fut en réalité du commentaire à chaud, en réaction à l’actualité immédiate, et, de ce fait, un écheveau de contradictions.

C’est pourquoi, en 1848, Marx put faire un discours dénonçant comme un « non-sens » la simple idée d’une dictature révolutionnaire du prolétariat, alors même que cette notion constitue un élément central de la doctrine marxiste. Les vieux universitaires communistes avaient coutume d’affirmer que le texte de ce discours devait être un faux, mais Sperber le croit authentique. Marx le prononça devant un auditoire rhénan qui exigeait alors le front le plus large possible contre l’autoritarisme prussien. Dresser une classe de Rhénans contre l’autre n’avait pas de sens à ce moment-là et donc « Marx répudia ses propres écrits ». Malgré sa détermination à concevoir une théorie globale d’économie politique, l’intellectuel resta toujours, y compris en exil, préoccupé par la politique allemande et ne se défit jamais de son dégoût contre le despotisme prussien. Tout ce qu’il a écrit, même ses pages les plus abstraites, fut influencé par l’actualité et le concret.

Les efforts de mise en contexte de Sperber ne se révèlent insuffisants que dans un domaine. Il prétend que les écrits de Marx sur la question juive, y compris ses commentaires les plus violents, doivent être relativisés, compris dans le cadre des attitudes de l’époque et donc pas jugés franchement antisémites. Mais ce point de vue est difficile à soutenir, étant donné les preuves rassemblées par Sperber lui-même, notamment une lettre de 1875 à Engels dans laquelle Marx – né juif, sans doute juste avant la conversion de son père au protestantisme – qualifie avec désinvolture un compagnon de train de « petit youpin », avant de se lancer dans une description dont Sperber concède (et c’est tout à son honneur) qu’elle « est une dénonciation stéréotypée du juif inculte et avide ».

Non que ce traitement assez léger de l’antisémitisme de Marx ternisse la réussite globale du livre. Sperber nous oblige à porter un regard neuf sur un homme dont l’influence perdure jusqu’à aujourd’hui. Sa manière d’aborder le personnage mériterait d’être imitée, en particulier dans le cas des grands penseurs et de l’histoire au sens large : il nous apprend à démystifier les mots et les actes de ceux qu’on sacralise souvent par pure paresse.

 

 

Cet article est paru dans le New York Times le 29 mars 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Le Victor Hugo italien

« Chef-d’œuvre ». C’est ainsi que Tommaso Labranca qualifie, dans Il Giornale, le premier roman d’Alessandro Mari. Plus encore qu’un très long texte, rédigé dans la « langue d’un grand classique », renchérit Sergio Pent dans La Stampa, ce livre est une « incroyable entreprise ». Il faut dire qu’en presque 1 000 pages, ce jeune « Victor Hugo italien » (selon Pent toujours) ressuscite une époque riche et mouvementée : celle du Risorgimento. Il le fait à travers quatre personnages : l’orphelin Colombino, le peintre Linsander, Leda, religieuse dans un couvent de Rome, et un certain Dom José, revenu d’Amérique du Sud où il combattait pour la liberté des peuples, et qui n’est autre que Garibaldi.

Pour Paolo Mauri, de la Repubblica, Les Folles Espérances « humilient l’histoire » : les vrais personnages historiques y perdent de leur importance, au profit de héros plus modestes et anonymes. La longueur de l’ouvrage a pu inquiéter certains lecteurs, mais elle participe de cette réinvention par Mari du roman-feuilleton. « Ce pavé pourrait passer pour la réimpression d’un classique oublié », note Tommaso Labranca, mais il nous rappelle surtout d’où nous venons, « en insistant sur nos origines humbles. Cent cinquante ans après l’unification italienne, il en est grand besoin ».

Ce que les universitaires ne peuvent pas dire

« Il a décrit la corruption avant de quitter le pays », titre la New York Review of Books en rendant compte du livre d’Evan Osnos, Chine, l’âge des ambitions (Albin Michel, 2015). Les détails fournis par le journaliste n’auraient jamais pu sortir dans un livre universitaire, écrit Perry Link, lui-même professeur à l’université de Californie et à Princeton. Les spécialistes sont trop liés au pays pour écrire ce qu’ils savent vraiment. Ils ont besoin de pouvoir y retourner. Ils sont « mariés à la Chine pour la vie ».
La corruption était déjà dénoncée avec virulence par les manifestants de Tiananmen. Elle n’a fait que croître depuis lors, s’institutionnalisant au point de devenir une obligation. « Si vous n’acceptez pas de bakchich, vous devez sortir du jeu », explique un Chinois cité par Osnos. Les fonctions publiques s’achètent. Le journaliste évoque un poste de secrétaire municipal du Parti, à vendre pour 101 000 dollars ; un poste de chef de la planification urbaine pour 103 000 dollars. Celui qui acquiert ainsi le poste compte sur les prébendes et les cadeaux pour rentabiliser son investissement.

« Un général une étoile peut espérer toucher 10 millions de dollars en cadeaux et paiements pour passation de marchés ; un commandant quatre étoiles, au moins 50 millions. De nombreux responsables qui se sont enrichis quittent le pays. Un rapport interne de la Banque centrale évaluait à 18 000 le nombre d’officiels qui se sont exilés depuis 1990, avec un magot de 120 milliards de dollars au total ». Il faut graisser la patte pour se faire soigner à l’hôpital ou inscrire un enfant dans une bonne école. Pour éviter les expressions fâcheuses, on utilise des mots aseptisés comme « tarif », sponsoring »…

Selon le journaliste américain Michael Forsythe, en 2012, la fortune cumulée des 70 membres les plus riches de l’Assemblée nationale populaire représentait près de 90 milliards de dollars, soit plus de dix fois plus que la fortune cumulée de tous les membres du Congrès américain. Au moins quatre des familles des neuf membres du Comité permament du Bureau politique qui dirigeaient le pays entre 2007 et 2012 possédaient des avoirs supérieurs à 150 millions de dollars.

Le roman de Dante

8 juin 1294. Dante Alighieri célèbre le quatrième anniversaire de la mort de sa muse, la douce Béatrice. En pensée, il fait revivre cette femme « triste, qui aimantait l’attention et rendait les gens meilleurs, plus respectueux, plus affables ». Ainsi s’ouvre le roman de Marco Santagata, dont le titre, « Comme une femme amoureuse », fait écho à un chant de La Divine Comédie. Universitaire, spécialiste de l’œuvre de Dante, Santagata est « le Virgile qui accompagne le lecteur dans le quotidien du poète », selon la formule de Michele Lauro dans Panorama. Avec un style « raffiné mais sans affectation », son livre dessine un génie étonnamment « fragile, peu sûr de lui et contradictoire […], loin des stéréotypes de l’hagiographie ». Une libre exploration de la biographie de Dante, qui prend par moments le tour d’une méditation sur les phénomènes de l’inspiration et de la création. Comme lorsque, assis à la table de sa cuisine (la seule de la maison), Dante convoque, au milieu des effluves de soupe et des récriminations de sa femme, la vision de Béatrice « comme une femme amoureuse » – condition sine qua non, selon Santagata, pour « rejoindre de nouveaux et plus hauts rivages ».

Roméo et Juliette au Daghestan

Patimat, une jeune villageoise aussi belle que cultivée, et Marat, un juriste qui enquête sur la mort de militants des droits de l’homme, vivent dans une bourgade isolée au bord de la mer Caspienne, au Daghestan. Ce sont « les fiancés » du nouveau roman d’Alissa Ganieva. Originaire de cette république du Caucase du Nord, l’écrivaine et critique d’à peine 30 ans raconte, à travers ces deux jeunes gens, la naissance d’un sentiment amoureux brisé par les convenances sociales et religieuses, qu’il s’agisse de l’obsession de la virginité ou de l’âge du mariage. Comme ses deux premiers livres, « Les fiancés » donne à voir une société tiraillée entre la montée d’un islam rigoriste et un consumérisme à l’occidentale. Pour le journaliste Zakir Magomedov, dont le propos est rapporté sur le site Kavkazski ouzel, Ganieva a su capter l’« atmosphère suffocante et poussiéreuse » de cette république parmi les plus instables de la région. « Le livre décrit avec justesse les processus qui se déroulent en ce moment même au Daghestan : la confusion du laïc et du religieux ; un curieux patriotisme qui mêle des éléments contradictoires, comme la vénération de l’imam Chamil [célèbre chef de guerre caucasien qui combattit l’armée russe au XIXe siècle] et la loyauté envers la Russie ; des coutumes préislamiques et la présence de courants de l’islam radical ; la torture pratiquée par la machine d’État ; et la criminalité qui a gangrené jusqu’aux mosquées et à la police ».

Pologne – L’épopée de Jacob Frank

Chaque livre d’Olga Tokarczuk est un défi. Avec Les Pérégrins, en 2007, l’écrivain avait composé un recueil inclassable. Deux ans plus tard, elle s’essayait au roman policier avec Sur les ossements des morts, grand succès de librairie. Son nouvel opus, « Les livres de Jacob », marque son passage au roman historique. Bestseller depuis sa sortie fin 2014, l’œuvre est pourtant difficile : « Tout est fou dans ce voyage à travers sept frontières, trois religions, cinq langues », note le site littéraire Culture.pl. « À commencer par la longueur du livre, 900 pages, et le sens de lecture inversé (comme un hommage aux livres en hébreu). » Mais il fallait bien ça pour retracer la vie sinueuse de Jacob Frank, juif en rupture de ban qui créa un mouvement sectaire puissant au milieu du XVIIIe siècle. Ce personnage aux prétentions messianiques jouissait d’un charisme inouï, mais reste très controversé. « Tokarczuk a dû commencer son roman par fascination, conclut la Gazeta Wyborcza, mais elle a dû avoir besoin d’une folie méthodique pour le terminer (il lui aura fallu six ans). Quoi qu’il en soit, c’est déjà une œuvre incontournable de la littérature polonaise. »

L’amateur et le professionnel

On s’en doute, le pamphlet d’Andrew Keen n’a guère été apprécié dans la communauté des acteurs d’Internet. Il a aussi fait l’objet de critiques émanant d’universitaires, qui ont repéré dans son essai des erreurs et des contradictions. Il faut dire que Keen ne vient pas du monde universitaire. Il n’en emploie pas les méthodes et se laisse parfois prendre aux pièges classiquement tendus à… l’amateur. « Comme il le reconnaît dans la conclusion de son livre, il est lui-même un amateur », écrit par exemple le professeur Paul Duguid dans le Times Literary Supplement. Duguid enseigne à l’École des systèmes d’information et de management de l’université de Californie. À le lire, il serait malvenu de dénoncer le culte de l’amateur qui imprègne Internet si l’on n’est pas soi-même un professionnel des systèmes d’information.

Duguid pointe quelques erreurs de détail et relève des naïvetés. Ainsi, le déclin des encyclopédies professionnelles, du type Britannica, a commencé bien avant l’arrivée de Wikipédia, qui ne peut donc être accusée de tous les maux. De même, la pornographie n’a pas attendu le Web 2.0 pour affirmer sa présence sur Internet. Duguid fait observer que l’idée « que le Web 2.0 souffre d’un culte de l’amateur » a été lancée avant Keen par « le célèbre blogueur Nicholas Carr ». Autrement dit, la pratique des blogs, élément essentiel de la culture (sinon du culte) de l’amateurisme, a servi à dénoncer ce que Keen dénonce…

En faisant ces remarques et en lançant quelques autres piques, Duguid fait croire au lecteur non averti que le pamphlet de Keen ne mérite pas d’être lu. Mais son article contourne habilement tous les points clés de la démonstration. Il évite soigneusement le débat sur le fond. Même s’il est écrit parfois un peu vite, le livre de Keen vaut d’être lu – la journaliste du New York Times ne s’y est pas trompée.

Pour donner une idée de sa démarche et de son style, voici les premiers paragraphes du premier chapitre de son livre :

« J’ai un aveu à vous faire avant de commencer : dans les années 1990, j’ai été l’un des pionniers de la première ruée vers l’or d’Internet. Rêvant d’un monde plein de musique, j’avais fondé Audiocafe.com, l’un des premiers sites musicaux d’Internet. À l’époque, un reporter de San Francisco m’avait demandé ce que je comptais faire pour changer le monde ; j’avais répondu que mon rêve était de pouvoir écouter l’œuvre complète de Bob Dylan à partir de mon ordinateur portable et de pouvoir télécharger sur mon téléphone cellulaire les Concertos brandebourgeois de Bach.

Comme bien d’autres, j’ai prêché l’évangile de mon rêve d’Internet et séduit bon nombre d’investisseurs. Je suis passé à un cheveu de devenir immensément riche. Tout cela pour dire que le présent ouvrage n’est pas une critique ordinaire de la Silicon Valley : ce livre est l’œuvre d’un apostat qui a renoncé pour de bon au culte de l’amateur. »