Cela ne fait pas si longtemps que Bobby Chang et Yrmis Barroeta ont goûté au lait de chamelle. Leur restaurant, le Mission Heirloom Garden Café, était sur le point d’ouvrir à Berkeley, en Californie, et il fallait mettre la touche finale à la carte. Ouvert depuis novembre dernier, le Mission Heirloom est le premier établissement exclusivement « paléo » (pour paléolithique) de la région de San Francisco. Tout ce qui se fait ici doit imiter le régime alimentaire qui fut celui de nos ancêtres avant l’invention de l’agriculture : pas de céréales, pas de soja, pas de sucre. Cela signifie aussi que Chang et Barroeta ne peuvent pas utiliser le moindre arôme artificiel, le moindre additif, ni quoi que ce soit contenant des produits chimiques qu’ils jugent nocifs. La liste des ingrédients bannis de la cuisine en raison de leur teneur en « glutamate libre » remplit une page entière. Le couple veut aussi s’assurer que les produits proposés sont issus des meilleures filières. La viande doit venir d’animaux élevés en plein air, les légumes bio sont d’origine locale, et le lait… Ah, le lait ! C’est un sujet sensible. De nombreux adeptes du régime paléo pensent qu’il n’a pas sa place dans l’alimentation d’un adulte. On n’en buvait pas à l’âge de la pierre, et sa seule fonction est d’engraisser les bébés. Mais, avec le lait de chamelle, Bobby et Yrmis pensent avoir trouvé le moyen de vaincre les réticences.
Ils ont choisi du lait cru (non pasteurisé), produit dans une ferme amish du Missouri. On lui prête la vertu de tout soigner, du diabète à l’autisme. Ils m’en servent un peu pour accompagner le dessert, un plateau de muffins noix de coco-myrtilles sans gluten. Le lait de chamelle se révèle incroyablement riche, épais en raison des particules de graisse, avec un arrière-goût puissamment salé. Il me fait penser à l’ayran, le yaourt liquide turc. Yrmis Barroeta m’a confié que l’une de ses clientes lui avait dit que la substance lui rappelait beaucoup son propre lait maternel. Au final, c’est très rafraîchissant ; mais, au tarif de 18 dollars la pinte, je ne suis pas bien sûr du nombre de verres que je peux m’offrir.
Le prix ne semble pas une immense préoccupation au Mission Heirloom. Pour Bobby Chang comme pour Yrmis Barroeta, la restauration est une seconde carrière. Elle était styliste à New York ; lui, concepteur de produits à San José. Confrontés à un certain nombre de problèmes de santé, ils se sont convertis au régime paléo en 2010, après s’être essayés au régime végétarien, puis végétalien, adoptant enfin l’alimentation crue. En 2011, ils se sont débarrassés de presque tous leurs biens pour partir faire un tour du monde. À leur retour, ils ont décidé de créer un restaurant qui serait, selon Yrmis, leur réponse à la question de savoir « comment venir en aide à l’humanité ».
Chang et Barroeta ont intégré le mouvement paléo avec le zèle des convertis, et le Mission Heirloom est un temple dédié à leur foi. Un lieu qui oscille entre la vieille échoppe d’apothicaire et le labo à la propreté immaculée. Les bocaux alignés sur les murs sont remplis d’épices et de dizaines d’ingrédients exotiques : graines d’angélique, peaux de tomates déshydratées, champignons polypores, baies de manzanita… Utilisées comme édulcorant, celles-ci sont fournies par une cueilleuse locale qui, d’après son site, a appris la médecine par les plantes auprès « d’une grand-mère indigène dans la jungle équatorienne », avant de faire son MBA.
« Pureté » est le maître mot dans cette cuisine. Les portes sont constellées d’avertissements contre l’introduction de céréales, de farine ou tout autre polluant. Deux filtres géants veillent à l’entrée, le premier pour l’air, afin de protéger les lieux des particules de gluten et de moisissure, et le second pour l’eau. Les aliments ne sont jamais au contact du plastique. Les plats à emporter sont livrés dans des bocaux hermétiques. Tout le linge est blanchi sur place, pour éviter la moindre trace d’eau de Javel. De nombreux visiteurs, m’explique Yrmis, fondent en larmes quand ils voient cette cuisine, avec toutes les précautions qui sont prises.
Pain de viande au cœur de bœuf
Cuisiner selon les principes paléolithiques, c’est un peu comme travailler avec une main attachée dans le dos. Mais le chef du restaurant, Christian Phernetton, sans aucune expérience dans ce domaine avant d’avoir été embauché par Chang et Barroeta, s’est montré à la hauteur du défi. Pour le déjeuner, aujourd’hui, il a préparé un pain de viande au cœur de bœuf (riche en mitochondries), aux champignons shiitake, au chou-fleur, aux carottes et à la lavande, garni de plantes grasses sauvages. Il est servi avec du ketchup au poivre et à la poire, une purée de coings et de bananes plantain et une salade de betteraves et de légumes râpés. Du chou sauté au gras de bœuf et des crackers de manioc complètent le repas. La nourriture est excellente – délicieusement parfumée, colorée et joliment présentée. Nous sommes à des années-lumière des textures gériatriques et des succédanés grossiers (« meatza » pour pizza) qui caractérisent généralement le régime paléo. Mais pourquoi donc se donner tant de mal ? Et quel rapport tout cela a-t-il avec la préhistoire ?
Fondamentalement, la diététique paléo est un régime d’exclusion. Mais c’est aussi une tentative de retour en arrière. En se débarrassant des aliments transformés et des céréales qui ont tendance à boucher les intestins, le mouvement entend ressusciter l’âge d’or de la nutrition, avant que l’agriculture ne nous rende malades, chétifs et faibles. Ce n’est évidemment pas la première fois, dans l’Histoire, que l’on assimile frugalité, santé et vertu. Les épicuriens étaient convaincus que l’homme n’avait guère besoin que d’eau et de pain à l’orge. Le philosophe Francis Bacon faisait, quant à lui, l’éloge du régime minceur des moines et des ermites comme moyen de prolonger la vie. Shakespeare a injecté un peu de « crudivorisme » dans Le Songe d’une nuit d’été, quand Titania veut offrir à Bottom un repas « d’abricots et de mûres ». Denis Diderot s’était soumis à un régime de lait et de fromage blanc pour soigner ses diverses maladies. Quant à Jean-Jacques Rousseau, il pensait que la nécessité devait présider à la discipline alimentaire, s’inspirant pour ce faire de Robinson Crusoé. Mais toutes ces anciennes tentatives de réforme diététique puisaient leur origine dans l’idée que la civilisation, et avec elle le luxe, avait corrompu la moralité de l’homme. Aucune n’était fondée sur la théorie de l’évolution – sur la conviction que l’alimentation moderne contredit notre programmation génétique.
La dentition des indigènes
Le mouvement paléo moderne est apparu il y a soixante-dix ans, à partir d’une observation sur la dentition des peuples aborigènes. Weston Price, un dentiste canadien globe-trotteur, remarqua que les populations ayant gardé une alimentation traditionnelle avaient étonnamment peu de caries et de malocclusions (mauvais alignements des dents). En revanche, dès qu’ils commençaient à consommer des aliments transformés, ces problèmes apparaissaient en masse. D’autres médecins travaillant sous les tropiques ou en zone arctique ont à leur tour découvert que le cancer et le diabète étaient particulièrement rares chez leurs patients – du moins tant qu’ils n’adoptaient pas un régime plus moderne, à l’occidentale. Cette information est cependant restée inexploitée jusqu’en 1985, quand un radiologue du nom de Boyd Eaton publia un article sur les bienfaits de la nutrition paléolithique dans le New England Journal of Medicine. Eaton a contribué à populariser l’idée que les prétendues « maladies de civilisation », dont l’obésité, étaient dues à la manière dont nous nous étions éloignés de la formule biologique inscrite dans nos gènes par nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. Cet article attira aussi l’attention d’un nutritionniste, Loren Cordain, qui cherchait à l’époque un moyen d’améliorer ses performances sportives. Il utilisa les recommandations d’Eaton pour mettre au point un programme qu’il baptisa « régime paléo ». Un mode de vie était né.
Au cours des douze années qui se sont écoulées depuis la publication du premier livre sur le régime paléo, ce qui n’était au départ qu’un sujet de vive discussion sur les forums Internet est devenu une industrie à part entière, avec ses conférences, ses vedettes et ses lignes de produits. Les pages de Paleo Magazine, le magazine de la « vie primitive moderne » sont remplies de publicités pour les cosmétiques paléo et les dentifrices fabriqués à partir d’« argile riche en minéraux » et d’« huiles grasses ultrariches ». Sur le site très populaire de conseils de bien-être Mark’s Daily Apple, Grok, un homme des cavernes armé d’une lance, enseigne aux disciples du paléo comment mettre leur vie à l’unisson du premier âge de la pierre. Il existe des dormeurs paléo, qui essaient de revenir au rythme naturel circadien en se couchant avec les poules, derrière des rideaux occultants et des lunettes teintées ; des paléoparents, favorables à la déscolarisation des enfants, au fait de dormir ensemble et à l’allaitement tardif. Les adeptes du mode de vie primitif se préoccupent aussi énormément de leurs souliers : ils ont contribué à populariser le jogging nu-pieds et les chaussures à orteils séparés, désormais de rigueur en Californie. Ils recommandent d’installer des bureaux-tapis roulants et des ballons de gymnastique à la place des fauteuils sur les lieux de travail, et des toilettes à la turque chez soi.
Un bon nombre de médecins américains ont intégré ces préceptes à leur pratique médicale. On trouve à présent des diététiciens paléo et des psychiatres paléo, qui proposent des traitements fondés sur la théorie de l’évolution contre l’anxiété et les troubles de l’humeur nés de comportement historiquement récents, tels que « vivre au milieu d’étrangers, dépendre de vastes réseaux sociaux ou voyager ». Chris Kresser, « détective santé » de Berkeley partisan d’une approche holistique, élabore pour ses clients des « programmes paléo personnalisés ». Il a cessé de prendre de nouveaux patients, mais il fallait auparavant attendre plusieurs années pour obtenir un rendez-vous, à 1 000 dollars la première consultation. Un praticien de santé amateur prétend même qu’il existe un traitement paléo contre la myopie, un programme d’exercices oculaires ciblés.
Mais le sport et le sexe sont, avec l’alimentation, les deux dimensions les plus prégnantes de ce mode de vie. L’entraînement paléo met l’accent sur l’haltérophilie – pour imiter l’habitude de porter des pierres – et le sprint – pour reproduire la fuite devant les prédateurs. L’essor du mouvement n’a pas peu contribué au succès d’un programme de fitness très couru baptisé CrossFit, qui marie haltères, sprint et gymnastique (le Mission Heirloom doit une grande partie de son chiffre d’affaires des plats à emporter aux salles CrossFit des alentours). Et dans leur bestseller « Sexe à l’aube » (1), Christopher Ryan et Cacilda Jethá donnent une vision paradisiaque de la sexualité des chasseurs-cueilleurs, où l’on voit des clans égalitaires nouer des liens en partageant les obligations parentales et en se livrant à la sexualité de groupe. Le livre est depuis devenu la Bible du mouvement « polyamour », fortement implanté dans la région de San Francisco, qui possède ses propres gourous, espaces communautaires et réseaux sociaux.
L’alcool, c’est paléo ?
Le mouvement paléo s’est peut-être étendu au point de se mêler de presque tout, du sexe aux chaussures. Mais, lors du dîner à la bonne franquette auquel j’ai récemment participé, les adeptes que j’ai rencontrés se souciaient d’abord de ce qu’ils avaient, ou non, le droit de manger. Ce repas était organisé sous les auspices du East Bay Paleo People, groupe qui se réunit une fois par mois à Berkeley et dans les environs. Ce jour-là, le rendez-vous était donné dans une maison avec vue sur la baie de San Francisco. Chaque membre avait apporté un plat paléo, en écrivant à côté la liste des ingrédients. Au menu, pâté de foie, curry de chou-fleur à la noix de coco, boulettes d’agneau marocaines, choucroute, betteraves grillées et biscuits aux amandes sans sucre ni farine. Hésitant devant un poêlon de chair à saucisse sans pain, une femme demandait à une autre : « Est-ce qu’il y a du paprika là-dedans ? Le paprika, c’est permis dans le régime paléo auto-immune ? » Une autre voulait savoir : « Vous buvez un peu d’alcool, vous ? Est-ce que c’est paléo ? »
Ce régime a la réputation d’attirer des personnes – surtout des hommes – du monde de la technologie ou du sport. Mais le groupe réuni ce soir-là comprend tout un éventail de carrières et de personnalités : un professeur de danse, une mère au foyer, une femme d’affaires, un blogueur auteur de livre de cuisine, un étudiant, un employé de la faculté de droit et un commercial pour fabricants de produits de santé holistiques. Tout en mangeant, ils se racontent des souvenirs de leurs premières expériences paléo.
« Quand j’ai commencé, je mourais de faim et j’étais de mauvaise humeur. Il me fallait une pomme de terre ou quelque chose comme ça. Et puis, on a découvert la purée de kabocha. » (2)
« Au début, le sucré me manquait vraiment. J’ai fait une crêpe à la noix de coco – mais c’était vraiment dur et grumeleux… »
Le dessert est un souci pour bien des gens. « J’essaie de me passer de sucreries », confie d’un air piteux la mère de famille, un biscuit aux amandes à la main. « Je peux manger toute cette délicieuse nourriture, mais si je ne prends qu’un seul biscuit, c’est ça que je vais stocker. »
Une autre confirme : « Les desserts, c’est un problème. Tout ce qu’on trouve sur Internet concerne le sucré. J’ai vraiment besoin d’une bonne recette de foie. »
Si les sucreries sont une source de tourment, la consommation de viande sans entrave fait partie des plaisirs de ce régime. En fait, la quantité de viande qu’il faut consommer oblige de nombreuses personnes à diversifier. « Nous avons découvert récemment la viande de cœur, explique un couple. On a trouvé sur le Web une boîte de 25 kilos d’abats pour 250 dollars : cœur, rate, foie, rognon, langue – et tout ça issu d’animaux de pâturage élevés par un producteur bio local ».
Les adeptes du paléo ont toujours envie de vous instruire des bienfaits du régime pour la santé. Une femme s’y est mise pour soigner sa thyroïdite d’Hashimoto, une affection auto-immune. Une autre pour combattre la maladie de Lyme. Une troisième pour lutter contre le « cerveau embrumé ». La perte de poids et la forme physique sont aussi au centre des préoccupations. Parfois, les contraintes de ce mode de vie ancestral obligent à d’étranges acrobaties :
« Je fabrique moi-même mon shampoing, ma lotion et mon dentifrice, reconnaît une jeune Américano-Coréenne. Je préfère fabriquer des choses sans produits chimiques. Le fluor est mortel pour les reins. »
« Mon prof de gym est furieux contre moi parce que j’ai arrêté de maigrir. J’ai déjà perdu 15 kilos mais il menace de me mettre à la diète, et c’est tellement pas paléo !
– As-tu déjà essayé le yoga aérien ? » lui demande quelqu’un.
Tous ont à l’esprit ces problèmes pratiques. Le régime est difficile à suivre, surtout en voyage.
« J’avais l’habitude d’aller à des stages de yoga ; mais comme tout est végétarien, je ne peux plus. »
« Quand je pars en voyage d’affaires, je prends du café, du beurre, du bœuf séché, des œufs durs, parfois une ou deux boîtes de saumon, et je suis fin prêt ! »
Mais la santé n’est pas la seule chose que ces Californiens aient à l’esprit. La hausse des loyers provoquée par le boom de la high-tech, la difficulté des rencontres amoureuses sur Internet et les dangers du « sexting » entre adolescents les inquiètent aussi. Mais à mesure que le repas avance surgissent des questions plus profondes, relatives à l’éthique et à l’authenticité. Plusieurs personnes reconnaissent que leur régime peut être un facteur d’isolement, en particulier sur le plan idéologique.
« Cette partie du monde reste antiviande et antigraisse. Quand je demande juste un steak, avec un peu de beurre à côté, certains le prennent mal. »
« De nombreux choix alimentaires dans la région de San Francisco sont dictés par des considérations morales. Le simple fait de manger de la viande, de dire que c’est bon pour la santé, horrifie les gens. Ils pensent que c’est malsain d’un point de vue spirituel. »
La chasse séduit certains paléos. La femme d’affaires, une expatriée texane au parler franc, confie qu’elle a grandi à la ferme. « Je sais ce que c’est que d’élever un veau, des dindes, des faisans. Ils vous donnent tant de joie. Et puis je me suis mise à la chasse. On accroche un cerf à un arbre, on le saigne, on le vide de ses entrailles qu’on balance dans les bois. Si vous n’avez pas regardé dans les yeux un animal que vous avez ensuite tué, vidé et mangé, ne venez pas me parler de viande ! »
Omnivores opportunistes
Michael, le commercial, a grandi à San Francisco. « Je n’ai pas beaucoup chassé. Pour moi, le summum serait de manger de la viande sauvage. J’aimerais chasser le sanglier. Mais je me suis mis à la pêche au harpon, sur la côte de Sonoma. J’ai l’impression que ça permet de se mettre au niveau du poisson. »
Tandis que la soirée tire à sa fin, le groupe commence à parler de l’organisation d’un Thanksgiving paléo. La fête peut être pénible pour beaucoup. La Texane dit que, quand elle rentre dans sa famille pour Thanksgiving, « ses parents cuisent la dinde, arrachent les pilons et les lui donnent ; ils savent que je ne vais pas me battre avec eux pour la tarte au potiron. » Quelqu’un d’autre répond que, pour leur propre Thanksgiving paléo, « ils pourraient faire une tarte au potiron avec la croûte au lait d’amandes de Danielle. » (3)
« J’adore la croûte des tartes », dit quelqu’un, l’air rêveur.
Pendant qu’on débarrasse, la femme au foyer sujette à la confusion mentale proclame à la cantonade : « C’est tellement sympa d’aller quelque part manger de la nourriture sans danger. »
La sécurité revient comme un leitmotiv dans la conversation des paléo-pratiquants. Mais ils sont aussi attirés vers ce régime par le frisson potentiel de la vie de chasseur. Comment réconcilier les deux ? Il est tout de même un peu paradoxal que la nourriture paléo soit préparée dans des cuisines d’une propreté immaculée. Même s’il est difficile de savoir exactement ce que mangeaient nos ancêtres de l’âge de la pierre, on peut parier qu’ils avaient l’esprit beaucoup plus large que nous en matière d’alimentation. Le régime des chasseurs-cueilleurs est un parfait exemple de la tendance des humains à se comporter en omnivores opportunistes. Un anthropologue qui a vécu parmi les nomades Hadzas de Tanzanie a observé qu’ils consommaient au moins 880 espèces végétales et animales différentes, dont des aliments aussi méconnus que le fruit du baobab ou la viande de pangolin. Un restaurant qui voudrait imiter le vrai régime du chasseur-cueilleur devrait proposer des délices que les palais modernes auraient du mal à digérer : des mets comme le kiviaq, un plat inuit à base d’oiseaux de mer mis à fermenter pendant dix-huit mois dans des sacs en peau de phoque, dont le goût est apparemment à mi-chemin entre la réglisse et un fromage abominablement fort ; ou le ténia des kangourous arboricoles, un petit régal pour les Atbalmins de Papouasie-Nouvelle-Guinée, bien que leurs voisins eux-mêmes trouvent cela répugnant. Reproduire une véritable alimentation de chasseur-cueilleur est sans doute impossible dans des sociétés modernes. Et la plupart des adeptes du paléo – y compris Bobby et Yrmis, du Mission Heirloom – affirment ne pas tourner le dos à l’agriculture. Ils essaient simplement de remonter le temps diététique avec ce qu’ils ont sous la main – retour à l’âge de la pierre après un détour par le supermarché. Mais le paléo, en soulignant les dangers des aliments nocifs, ignore la variété du régime des chasseurs-cueilleurs. Il minimise aussi l’influence de la faim et de l’exercice physique sur la santé des peuples prémodernes. Que ce soit par choix ou par nécessité, le jeûne a souvent joué un rôle majeur dans leur alimentation. Les Pirahas du Brésil sautent souvent un jour de chasse – et de nourriture – pour le seul plaisir de jouer ou de discuter. Quand le linguiste Daniel L. Everett les a interrogés sur cette habitude, ils lui ont expliqué : « Les Pirahas ne mangent pas tous les jours. Les Pirahas sont durs. Les Américains mangent beaucoup. Les Pirahas mangent peu. »
On peut jeûner par choix, mais l’exercice physique, lui, est en général une composante obligée de la vie des chasseurs-cueilleurs. Les hommes hadzas marchent en moyenne plus de 10 kilomètres par jour à la poursuite du gibier. Les femmes marchent beaucoup moins, mais elles dépensent encore plus de calories à creuser la terre en quête de racines. Les bénéfices pour la santé du travail manuel ne sont d’ailleurs pas l’apanage des chasseurs-cueilleurs. Une étude publiée en 2009 par Paul Clayton et Judith Rowbotham dans le Journal of Environment & Public Health montre que les terrassiers jouissaient d’une santé impressionnante dans la Grande-Bretagne du milieu du XIXe siècle. Leur durée de vie était comparable voire supérieure à la nôtre (si l’on ne tient pas compte de la mortalité infantile), et l’incidence des maladies dégénératives était chez eux le dixième de ce qu’elle est aujourd’hui. Et tout cela avec un régime alimentaire deux fois plus calorique. Il se trouve que l’on peut manger le double sans craindre d’engraisser, dès lors qu’on veut bien charrier 20 tonnes de terre par jour. Mais, pour l’instant, nul ne semble avoir breveté de « régime terrassier ».
Comme il supprime le sucre et les aliments transformés, le régime paléo a sûrement du bon. Mais il ne s’agit que d’un régime sain parmi beaucoup d’autres. Il n’y a aucune raison de penser que lui seul réponde aux besoins de nos gènes. Après tout, comme le fait remarquer Marlene Zuk dans son livre « Paleofantasmes », le génome humain évolue constamment et ne justifie pas une seule et unique préconisation en vue d’une santé optimale. L’agriculture n’existe que depuis dix mille ans, mais c’est amplement suffisant pour pouvoir s’adapter aux nouveaux aliments qu’elle nous a offerts. Le cas du lait est particulièrement significatif. Tous les humains ont évolué de façon à pouvoir digérer le lait maternel quand ils sont nourrissons. Mais, par le passé, la plupart perdaient cette faculté de décomposer le lait en grandissant. Cette capacité nouvelle semble être apparue, assez rapidement, dans trois régions différentes – l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique de l’Ouest. Une « révolution du lait » a balayé l’Europe il y a quelque sept mille cinq cents ans, quand les chasseurs-cueilleurs sont devenus cultivateurs, et le résultat de cette révolution a été transmis dans nos gènes (chez la plupart d’entre nous). Le processus semble avoir été similaire pour la capacité d’absorber l’amidon. L’évolution a travaillé dur sur les gènes des populations agricoles. Les aliments modernes comme le lait, le sucre et les grains transformés peuvent être nocifs pour certains groupes, mais pas pour les raisons qu’imaginent les adeptes du paléo. Les maladies de civilisation ne sont pas toujours causées par l’affrontement d’un modèle humain primitif unique et la dangereuse alimentation « nouvelle ». Elles naissent plutôt du hiatus entre les aliments modernes et des populations qui n’ont pas bénéficié des quelques milliers d’années nécessaires pour s’adapter à une nouvelle source de subsistance.
Mais si l’évolution appuie en permanence sur le bouton « rafraîchir » du génome humain, il reste que nous possédons beaucoup d’ADN très ancien. Le rôle exact de ces gènes et leur provenance a fait l’objet de découvertes surprenantes ces dernières années. Les paléogénéticiens ont prouvé que, quand nos ancêtres africains se sont répandus à travers le monde, ils se sont croisés avec des espèces « humaines » plus anciennes vivant en Eurasie. Les Mélanésiens et les Aborigènes australiens ont hérité jusqu’à 5 % de leur génome d’un groupe mystérieux, les Dénisoviens, que la science ne connaît que grâce à une poignée d’os découverts dans une grotte de Sibérie. Les Européens doivent en moyenne 2 % de leur génome à leurs ancêtres néandertaliens. Au total, 40 % du génome néandertalien existe toujours, dont les fragments sont dispersés chez les populations d’Europe et d’Asie [lire notre dossier « Néandertal, c’est nous », Books, janvier 2015]. Quelques-uns de ces gènes sont peut-être responsables de certaines « maladies de civilisation ». L’un d’eux, en particulier, semble jouer un rôle majeur dans la métabolisation de la graisse. Il a probablement évolué pour lutter contre la famine, mais, chez les humains d’aujourd’hui, il accentue le risque de diabète de type 2.
Un dédale de restrictions
D’autres erreurs de programmation sont-elles tapies dans cet ADN archaïque ? Chaque année, notre connaissance de nos parents change, parfois de façon troublante. Les archéologues ont trouvé des preuves de cannibalisme chez les Néandertaliens. Les restes d’une famille, retrouvés dans une grotte espagnole, témoignent du fait que ses membres, tombés dans une embuscade, ont été tués puis mangés. Leurs os les plus petits portent des marques d’entailles, signe qu’ils ont été découpés. Les os les plus gros ont été écrasés, probablement pour prendre la moelle à l’intérieur – à méditer en sirotant une tasse de bouillon d’os au Mission Heirloom. Les chercheurs ont aussi trouvé des preuves d’inceste chez les Néandertaliens. Le séquençage des gènes d’un os d’orteil d’une de nos ancêtres montre que ses parents étaient très proches : demi-frère et demi-sœur, ou oncle et nièce, ou neveu et tante.
Un mode de vie primitif, authentiquement inspiré de notre héritage préhistorique, devrait donc intégrer l’inceste et le cannibalisme plutôt que le polyamour et le bœuf de pâturage. Le rêve du mouvement paléo – revenir sur dix mille ans d’agriculture et restaurer un mode de vie plus originel, naturel, en accord avec notre programme génétique – est une illusion. Le passé qu’il évoque – sain, reposant et sexuellement satisfaisant – est une projection, et le dédale de restrictions qu’il impose à ses plus fervents adeptes peut procurer du réconfort à quelques-uns mais est insupportable pour la plupart. Au demeurant, une large diffusion du régime paléo ne serait probablement pas une très bonne idée sur le plan écologique. La quantité de viande, de poissons sauvages et de légumes sans engrais qu’il faudrait alors épuiserait rapidement les ressources de la planète, en augmentant de surcroît les émissions de gaz à effet de serre.
Cela étant, le rêve à l’origine du mouvement possède quelque chose de séduisant, aussi incertain (ou illusoire) que soit son objectif. J’ai moi-même succombé jadis à ces paléofantasmes. Étudiant, j’ai passé un été à travailler sur un site archéologique dans le sud-ouest de la France, une grotte effondrée qui avait jadis abrité des Néandertaliens. Après mon départ, l’équipe a exhumé les fragments d’un crâne d’enfant. Mais pendant que j’étais sur place, nous avions surtout arraché des mauvaises herbes et extrait de temps en temps un éclat de silex du tamis. Et pourtant, en creusant dans cette fosse, j’ai souvent eu le sentiment d’être sur le point de comprendre un grand mystère humain.
Le week-end, nous allions visiter les autres sites classiques qui ont laissé leur nom dans les annales de la préhistoire : Cro-Magnon, Le Moustier, Pech-Merle. Je me souviens de m’être assis dans un café en Dordogne, au cœur du pays du foie gras, en essayant d’imaginer à quoi ressemblait la vie quand la vallée fourmillait de bisons et de mammouths. Après une visite à Lascaux, le poète polonais Zbigniew Herbert s’était lui aussi senti « citoyen de la Terre, héritier non seulement des Grecs et des Romains mais de presque de tout l’infini ». En creusant dans ma propre petite grotte de seconde zone, j’ai un peu ressenti la même chose. Contemplant côte à côte l’art splendide, les magnifiques outils d’os, les hameçons, les aiguilles et les alènes fabriqués par les humains réputés « modernes » et les outils de pierre grossiers des Néandertaliens, j’ai eu le sentiment de voir la preuve d’une ancienne révolution cognitive.
Homo neuroticus
Svante Pääbo, le généticien suédois à la tête de l’équipe qui a séquencé le premier génome néandertalien complet, écrit que seules 78 mutations significatives nous séparent de nos cousins les plus proches. Certaines de ces mutations régulent les cheveux et la peau ; quelques-unes concernent le système immunitaire. Mais qu’en est-il du reste ? Quel mystérieux ingrédient nous a rendu humains ? Était-ce le langage ? Un besoin d’apprendre et d’enseigner ? Ou bien l’historien des religions Walter Burkert avait-il raison d’écrire que « l’homme est devenu homme en chassant, à travers l’acte de tuer » ?
Le mode de vie paléo promet de nous libérer de la décadence de la vie moderne et de retrouver l’harmonie tranquille de notre passé évolutionniste. Mais une échappée dans la nature ne permet jamais d’échapper à la culture. L’environnement stérile du Mission Heirloom Garden Café semble à des années-lumière du paléolithique, mais il existe quelque chose de profondément humain dans la peur de la contamination qui y règne. Dans Purity & Danger (4), son étude classique sur les tabous alimentaires et sexuels, Mary Douglas note que la conception du sale est toujours relative, et liée à l’angoisse du désordre. La saleté, écrit-t-elle, « est une offense faite à l’ordre ». Les lois alimentaires humaines, pour arbitraires qu’elles semblent, participent de la guerre contre le chaos. Elles ne constituent pas une tentative pour contenir le danger mais « un effort pour organiser l’environnement ». Et, si l’on en croit l’archéologie, ce besoin d’organisation remonte très loin. Se pourrait-il que cette soif d’ordre soit précisément ce qui nous a rendus modernes et séparés des Néandertaliens ? Peut-être sommes-nous des Homo neuroticus, mus par le besoin de créer des systèmes d’interdits sophistiqués, pour ensuite trouver les moyens d’en violer l’esprit, sinon la lettre. On commence par vouloir éviter l’alimentation moderne et on finit par manger des muffins et des mille-feuilles paléo.
J’avais la pureté et le danger très présents à l’esprit quand je me suis rendu aux « Olympiades de l’âge de la pierre », qui se sont tenues en 2014 dans un parc en périphérie de Fremont, à South Bay. Cette compétition se déroule chaque année depuis cinq ans dans la région de San Francisco. Ce n’est pas une manifestation paléo en soi, mais elle est en phase avec un désir plus général de retour à un passé humain plus viscéral. Pour l’essentiel, ces olympiades sont l’occasion pour les praticiens et les enthousiastes de faire preuve de leur compétence dans différents savoir-faire de la vie primitive – allumer du feu, tailler des silex, lancer des bolas. Mais c’est aussi l’occasion d’une compétition extrêmement sérieuse : le sport peu connu du lancer de flèche avec atlatl. Atlatl est le mot nahuatl pour « propulseur ». Les guerriers aztèques ont utilisé l’atlatl contre les conquistadors, mais l’objet s’est développé séparément un peu partout dans le monde. Le propulseur est l’un des plus vieux instruments humains. Le British Museum en possède un exemplaire magnifique datant du paléolithique supérieur, un bois de renne sculpté en forme de mammouth. C’est un instrument simple – un bâton avec un crochet ou une encoche à un bout pour la flèche – mais extrêmement lourd à manier. L’un des concurrents m’a confié : « Ce qui est cool avec l’atlatl, c’est que tous nos ancêtres en ont un jour été des pros. »
Ce savoir-faire ancestral ne semble pas s’être perpétué. Lancer avec un propulseur semble contre nature, comme si l’on s’avisait de lancer une balle de base-ball avec une raquette de tennis. Tous les concurrents ont du mal : beaucoup de leurs lancers ratent la cible ou ne font qu’en effleurer le bord. Les spectateurs blaguent en évoquant le risque de mourir de faim cet hiver et en espérant que leur jardin donnera beaucoup cette année.
Mais l’un des lanceurs semble d’une autre trempe. Teddy Eister pratique l’atlatl depuis qu’il a 12 ans, inspiré par l’illustration d’un livre pour enfants. Aujourd’hui, il fabrique ses propres propulseurs en chêne et façonne ses flèches avec du bambou et du roseau. Après une remarquable performance la veille, il est désormais classé parmi les dix meilleurs dans le sport. Il envoie flèche après flèche droit dans la cible. Quand il les lance, elles semblent s’incurver à la moitié du vol sur toute la longueur de leurs 2 mètres avant de s’enfoncer dans le mille avec un « shlok » réjouissant. La présence d’esprit requise pour jeter cet objet fragile contre un rhinocéros en maraude ou un tigre à dents de sabre me coupe le souffle. Mais, à voir Teddy tirer, il devient soudain possible d’envisager cela comme un mode de vie, ou du moins comme une façon de rester en vie. Peut-être que notre petite tribu ne mourra pas de faim cet hiver, après tout.
Malheureusement, Teddy est végétarien. Et voilà notre rêve collectif d’un dîner de mammouth qui s’évanouit dans la brise automnale.
Cet article est paru dans le magazine britannique Prospect en décembre 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.