Professeur de littérature à Harvard, Marjorie Garber est, selon le New York Times, « l’une des personnalités les plus influentes du monde universitaire américain ». Dans The Use and Abuse of Literature (« Us et abus de la littérature »), elle analyse l’évolution de la perception des œuvres littéraires. Selon elle, l’annonce de la mort du roman est infondée.
De nombreux écrivains estiment que la nouvelle génération d’étudiants est incapable de jouir des richesses de la littérature, en raison d’un effondrement général de leur culture en la matière. Qu’en pensez-vous ?
Je suis optimiste concernant le pouvoir de la littérature et de l’imagerie verbale, même pour une génération de plus en plus focalisée sur la culture visuelle et la technologie. Mes expériences avec des étudiants et lecteurs de tous âges – dont un grand nombre de cadres revenus à l’étude de la littérature après une carrière dans le droit, la médecine ou la finance – m’ont persuadée que l’œuvre de fiction possède une incomparable capacité d’émouvoir, d’inspirer et de stimuler la pensée. Que nous commencions avec un texte de chanson, une pièce de Shakespeare ou le passage d’un roman aimé, il y a toujours un moment de profonde interaction et d’excitation, sur lequel on peut bâtir quelque chose.
La littérature n’est pas, ou pas simplement, un moyen de véhiculer des idées. Elle n’est ni un contenant, ni un ensemble de contenus, mais un monde imaginaire intégral. La manière dont quelque chose est dit, ou imaginé, façonne et colore à la fois l’idée et nos réactions à celle-ci. La sensibilité au langage, à la nuance et à la simple beauté de l’agencement des mots est à l’origine de la véritable expérience de la littérature.
Ne pensez-vous pas que les nouveaux supports – le livre « à réalité augmentée », les ouvrages écrits collectivement, les livres numériques, etc. – entraîneront la mort du roman, comme l’a annoncé Philip Roth ?
La « mort du roman », de même que la « mort de la poésie », est une prédiction qui date de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles, et la sonnerie de ce glas nous ramène à la vie. Il est symptomatique qu’un Philip Roth prévoie la mort du roman ; ce sont souvent les praticiens éminents d’un art qui annoncent un changement devant entraîner sa disparition. Il y a quelques années, artistes et critiques ont tous doctement proclamé la mort de la peinture – elle est pourtant de retour et à l’avant-garde de la pratique artistique d’aujourd’hui. Il me semble que ces diagnostics – il faudrait y ajouter ceux concernant la « mort du livre-objet », tué, craint-on, par la technologie numérique – provoquent en général une renaissance fulgurante. Nous voyons déjà émerger une multitude de nouvelles formes littéraires, du blog aux omniprésents essais personnels en passant par le journalisme « citoyen ». Si nous doutons de la capacité de survie de tout cela et d’autres formes dites « populaires », nous pouvons nous rappeler que les pièces de Shakespeare et les romans de Dickens ou de Trollope étaient considérés en leur temps comme de simples distractions, non comme des « classiques ». Tout ce qui a été écrit n’est pas nécessairement jugé – ou requalifié – comme de la littérature, cette catégorie étant elle-même en constante redéfinition. Toute prédiction assurée concernant son avenir peut d’emblée être annoncée comme fausse (y compris celle-ci !).
Vous affirmez qu’on n’a jamais autant lu. Mais lire à toute vitesse de l’information sur un écran, ce n’est pas la même chose que de plonger dans un roman.
Mon propos ne porte pas sur la qualité littéraire mais sur l’attention littéraire ; c’est la manière dont le lecteur lit – trouvant des images, des structures, des paradoxes, des références, des allusions, des analogies, etc. – qui place le caractère littéraire d’un texte au premier plan de notre attention. Dans la mesure où nous vivons dans un monde saturé de mots et d’images, nous sommes confrontés à des allusions qui peuvent être aussi bien fortuites qu’intentionnelles. Des connexions – ce que les informaticiens appellent « connectivité » – peuvent être nouées entre et à travers les textes par le lecteur, et par l’auteur. Pour le dire autrement, il me semble qu’avec les nouvelles technologies beaucoup plus de personnes se considèrent désormais comme écrivains (et comme lecteurs). Je pense que c’est une bonne chose.
Propos recueillis par Jean-Louis de Montesquiou.