Marjorie Garber : « Pourquoi je reste optimiste »

 

Professeur de littérature à Harvard, Marjorie Garber est, selon le New York Times, « l’une des personnalités les plus influentes du monde universitaire américain ». Dans The Use and Abuse of Literature (« Us et abus de la littérature »), elle analyse l’évolution de la perception des œuvres littéraires. Selon elle, l’annonce de la mort du roman est infondée.

 

De nombreux écrivains estiment que la nouvelle génération d’étudiants est incapable de jouir des richesses de la littérature, en raison d’un effondrement général de leur culture en la matière. Qu’en pensez-vous ?

Je suis optimiste concernant le pouvoir de la littérature et de l’imagerie verbale, même pour une génération de plus en plus focalisée sur la culture visuelle et la technologie. Mes expériences avec des étudiants et lecteurs de tous âges – dont un grand nombre de cadres revenus à l’étude de la littérature après une carrière dans le droit, la médecine ou la finance – m’ont persuadée que l’œuvre de fiction possède une incomparable capacité d’émouvoir, d’inspirer et de stimuler la pensée. Que nous commencions avec un texte de chanson, une pièce de Shakespeare ou le passage d’un roman aimé, il y a toujours un moment de profonde interaction et d’excitation, sur lequel on peut bâtir quelque chose.

La littérature n’est pas, ou pas simplement, un moyen de véhiculer des idées. Elle n’est ni un contenant, ni un ensemble de contenus, mais un monde imaginaire intégral. La manière dont quelque chose est dit, ou imaginé, façonne et colore à la fois l’idée et nos réactions à celle-ci. La sensibilité au langage, à la nuance et à la simple beauté de l’agencement des mots est à l’origine de la véritable expérience de la littérature.

 

Ne pensez-vous pas que les nouveaux supports – le livre « à réalité augmentée », les ouvrages écrits collectivement, les livres numériques, etc. – entraîneront la mort du roman, comme l’a annoncé Philip Roth ?

La « mort du roman », de même que la « mort de la poésie », est une prédiction qui date de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles, et la sonnerie de ce glas nous ramène à la vie. Il est symptomatique qu’un Philip Roth prévoie la mort du roman ; ce sont souvent les praticiens éminents d’un art qui annoncent un changement devant entraîner sa disparition. Il y a quelques années, artistes et critiques ont tous doctement proclamé la mort de la peinture – elle est pourtant de retour et à l’avant-garde de la pratique artistique d’aujourd’hui. Il me semble que ces diagnostics – il faudrait y ajouter ceux concernant la « mort du livre-objet », tué, craint-on, par la technologie numérique – provoquent en général une renaissance fulgurante. Nous voyons déjà émerger une multitude de nouvelles formes littéraires, du blog aux omniprésents essais personnels en passant par le journalisme « citoyen ». Si nous doutons de la capacité de survie de tout cela et d’autres formes dites « populaires », nous pouvons nous rappeler que les pièces de Shakespeare et les romans de Dickens ou de Trollope étaient considérés en leur temps comme de simples distractions, non comme des « classiques ». Tout ce qui a été écrit n’est pas nécessairement jugé – ou requalifié – comme de la littérature, cette catégorie étant elle-même en constante redéfinition. Toute prédiction assurée concernant son avenir peut d’emblée être annoncée comme fausse (y compris celle-ci !).

 

Vous affirmez qu’on n’a jamais autant lu. Mais lire à toute vitesse de l’information sur un écran, ce n’est pas la même chose que de plonger dans un roman.

Mon propos ne porte pas sur la qualité littéraire mais sur l’attention littéraire ; c’est la manière dont le lecteur lit – trouvant des images, des structures, des paradoxes, des références, des allusions, des analogies, etc. – qui place le caractère littéraire d’un texte au premier plan de notre attention. Dans la mesure où nous vivons dans un monde saturé de mots et d’images, nous sommes confrontés à des allusions qui peuvent être aussi bien fortuites qu’intentionnelles. Des connexions – ce que les informaticiens appellent « connectivité » – peuvent être nouées entre et à travers les textes par le lecteur, et par l’auteur. Pour le dire autrement, il me semble qu’avec les nouvelles technologies beaucoup plus de personnes se considèrent désormais comme écrivains (et comme lecteurs). Je pense que c’est une bonne chose.

 

Propos recueillis par Jean-Louis de Montesquiou.

Alexandre Dumas : dans la cuisine des mousquetaires

Pied d’éléphant

Que ce titre n’effraye pas le lecteur, nous n’allons pas le condamner à manger tout entier ce monstrueux animal, mais nous l’engagerons, si toutefois il lui tombait une trompe ou des pieds d’éléphant sous la main, d’y goûter en les assaisonnant de la façon que nous allons indiquer plus loin, et à nous en dire après des nouvelles.

La Cochinchine est peut-être aujourd’hui la seule nation qui mange la chair de l’éléphant et la regarde comme un aliment très délicat. Quand le roi en fait tuer un pour sa table, il en envoie des morceaux aux grands, ce qui est une très grande marque de faveur ; mais les morceaux les plus estimés sont toujours la trompe et les pieds.

Levaillant dit que c’est un mets exquis. « Les pieds grillés, ajoute-t-il, sont un manger de roi ; je ne concevais pas qu’un animal aussi lourd, aussi matériel, pût fournir un mets aussi délicat ; je dévorai sans pain le pied de mon éléphant. »

Nous allons donc indiquer, pour ceux de nos lecteurs qui voudraient faire comme Levaillant, une recette pour les pieds d’éléphant que nous devons encore à M. Duglerez de la maison Rothschild.

Prenez un ou plusieurs pieds de jeunes éléphants, enlevez la peau et les os après les avoir fait dégorger pendant quatre heures à l’eau tiède. Partagez-les ensuite en quatre morceaux dans la longueur et coupez-les en deux, faites-les blanchir dans de l’eau pendant un quart d’heure, passez-les ensuite à l’eau fraîche et égouttez-les dans une serviette.

Ayez ensuite une braisière qui ferme bien hermétiquement ; placez au fond de cette braisière deux tranches de jambon de Bayonne, mettez dessus vos morceaux de pieds, puis quatre oignons, une tête d’ail, quelques aromates indiens, une demi-bouteille de madère et trois cuillerées de grand bouillon.

Couvrez bien ensuite votre braisière et faites cuire à petit feu pendant dix heures ; faites passer la cuisson bien dégraissée à demi-glace en y ajoutant un verre de porto et 50 petits piments que vous aurez fait blanchir à grande eau et à grand feu pour les conserver très verts.

Il est nécessaire que la sauce soit très relevée et de bon goût ; veillez surtout à ce dernier point.

Les Indiens ne font pas tant de façons ; il est vrai qu’ils sont moins versés que nous dans les mystères de la haute cuisine ; aussi font-ils tout simplement cuire sous la cendre, après les avoir préalablement enveloppés dans des feuilles serrées avec des fibres de jonc.

Ce qui ne les empêche pas, du reste, de s’en régaler.

 

Filets de kanguroo sautés

(…) La chair de kanguroo s’apprête comme celle du lapin de garenne avec laquelle elle a beaucoup de rapport, mais elle est plus aromatique, ce qui dépend sans doute de la nature des plantes dont il fait sa nourriture et qui sont presque toutes odorantes.

Levez les deux filets d’un kanguroo, parez-les, assaisonnez et rangez-les dans une casserole plate avec du beurre fondu. Préparez un peu de jus avec les os et les débris de l’animal, passez-le, dégraissez-le, versez-le dans une casserole avec quatre cuillerées de vinaigre ; ajoutez un bouquet garni, faites réduire en demi-glace de façon à obtenir une sauce légère, faites-la cuire pendant quelques minutes à feu vif, mêlez-y deux cuillerées à bouche de gelée de groseilles et un morceau de zeste de citron, ajoutez-y, dix minutes après, une poignée de petits raisins de Corinthe ramollis à l’eau chaude, laissez cuire le tout ensemble environ une heure, puis pochez les filets au moment de servir, égouttez-les, dressez-les et masquez-les avec la sauce.

Et vous aurez un plat rare et excellent.

 

Alexandre Dumas, Grand Dictionnaire de cuisine, Phébus, 2000 (première édition : Vuillemot, 1873).

La Corée du Nord, une nouvelle Sparte ?

L’épouvantable dictature nord-coréenne se survit, implacable, bien que l’économie nationale soit au fond du gouffre et le pays au ban des nations. La troisième itération de la dynastie des Kim parvient encore à tuer dans l’œuf toute concurrence au sommet, ou menace d’insurrection à la base, avec des méthodes parfois insolites mais efficaces, comme l’exécution de rivaux au canon DCA. Mais le régime peut-il tenir encore bien longtemps ?

Hélas, impossible de répondre à cette question en se référant à l’histoire récente : la DRPK, avec son système autarcique et paranoïaque, son isolement farouche et la quasi-déification du tyran, n’a – et on ne peut que s’en féliciter – pas de réel équivalent moderne, même chez les pires totalitarismes. Il faut, pour trouver un exemple comparable de militarisme autarcique, remonter loin dans le temps – jusqu’à Sparte, sans doute.

L’éternelle rivale d’Athènes offre en effet quelques parallèles avec le « Royaume ermite ». À Sparte, les citoyens dédiaient toutes leurs forces à l’État – les hommes celles de leurs bras, les femmes celles de leurs ventres – et en recevaient en retour leur subsistance. Idem en DPRK, où garçons et filles doivent au minimum 10 ans de leur vie à l’armée, et où le régime, qui ne prélève pas le moindre Won en impôts, pourvoit à vie à tous leurs besoins. Aliments, habits, logements, emplois, soins, éducation, équipements ménagers ou autres – tout est attribué en fonction du positionnement de chacun sur les quelque 150 cases de l’échiquier social, le Songbun : trois catégories « idéologiques » (« Noyau », « Basiques / Incertains», « Hostiles »), et 50 sous-catégories socioprofessionnelles. Ainsi, avec une généalogie « acceptable » sur trois générations, et un bon degré de loyauté au régime, un ouvrier métallurgique peut compter sur 900 grammes de nourriture par jour (1). À Sparte, où existait une même division ternaire de la population, qui déterminait aussi la répartition de nourriture au sein de chaque classe, on allait même plus loin : le fameux brouet spartiate, les hommes devaient aussi l’absorber en commun, dans de sortes de mess.

Il y a encore d’autres similitudes. Comme l’obsession autarcique (le commerce inter cités était quasi interdit à Sparte ; à Pyongyang, la doctrine du Juché peut se lire comme un traité d’autarcie, et le commerce international n’est pas bien florissant). Ou l’interdiction des activités « lucratives » à Sparte, « capitalistes » à Pyongyang. Ou la mise en commun des moyens de production. Ou encore l’utilisation de l’esclavage pour faire tourner la machine (Sparte ne fonctionnait que grâce aux malheureux Hilotes, esclaves et chair à canon, et la Corée du Nord grâce aux citoyens au Songbun inférieur et/ou aux opinions suspectes, de statut et d’usage similaire). Et surtout, dans les deux nations, c’est l’armée qui prévaut, au prix de tous les sacrifices civils. J.-J. Rousseau traitait Sparte de « couvent pour soldats ». Chez les Kim, la doctrine du Song-un (« Military first »), s’accompagne d’un dédain tout spartiate envers les valeurs amollissantes du matérialisme, et d’une – opportune – justification de la sous-alimentation (qui « donne des idées plus claires », disait Kim Il-sung, dans la droite ligne de Lycurgue (2)).

Mais pour que l’armée prévale, il lui faut un ennemi clair, inexpiable et permanent, aux valeurs détestables. C’était Athènes, pour Sparte ; c’est Séoul pour Pyongyang. Quitte, pour défaire cet ennemi fondateur, à s’allier avec n’importe quel diable : les Perses pour Lysandre, ou les mafias et terrorismes modernes pour Kim Jong-il.

Or, triste nouvelle, le régime de Sparte a tenu plus de trois siècles, et même survécu à la démocratie Athénienne. Pourquoi ? Xénophon a sa petite idée : « Lequel de ces deux systèmes produit-il des hommes plus vertueux, plus soumis, plus maîtres de leurs désirs ? Décide qui pourra », interroge-t-il en conclusion d’un parallèle Athènes-Sparte. Si Sparte perdure, analyse-t-il, c’est en vrac l’effet combiné d’une féroce sélection génétique et d’une éducation entièrement axée sur la vertu (militaire), la continence, le respect du chef. Incidemment, cela suppose aussi une vigoureuse prise en main de la jeunesse, « car à cet âge de vanité, d’insolence, de passion désordonnée pour les plaisirs, il faut que soient imposés mille travaux pour l’occuper ». (3) Exactement ce que fait le régime nord-coréen, qui enrégimente ses jeunes (et ses moins jeunes) 18 heures sur 24, dans une farandole ininterrompue d’activités civiles, politiques et militaires.

Alors, comment Sparte a-t-elle donc fini par succomber ? La poussée extérieure a joué son rôle. Mais ce qui a permis la victoire fatale des Thébains à Leuctres en – 371, c’est la désagrégation de la société spartiate, complètement sclérosée, arc-boutée sur son système de castes qui avait fini par se retourner contre elle en l’obligeant à lutter sur deux fronts, interne et externe. Sparte a été dévorée de l’intérieur, comme son jeune héros légendaire qui s’était laissé ronger le ventre par le renard volé qu’il tenait caché. Kim Jong-un devrait (re)lire Thucydide et Hérodote.

Jean-Louis de Montesquiou

1. Soit plus du double de la ration moyenne de 400 grammes par jour en 2013.

2. « Il a réglé les repas communs, de manière à ce que les garçons ne puissent se charger l’estomac par la surabondance des mets, et qu’ils ne soient pas pris à dépourvu quand il faut se priver. » Gouvernement des Lacédémoniens », ch. III, trad. E.Talbot.

3. Ibid.

Les fabuleux corbeaux de la Tour de Londres

Selon la légende, le jour où les corbeaux quitteront la Tour de Londres, la Grande-Bretagne s’effondrera. C’est pour cela, dit-on, que Charles II décréta au XVIIe siècle que six de ces volatiles devaient y être gardés en permanence. Dans City of Ravens, l’auteur américain Boria Sax raconte sa traque des preuves de cette histoire. Et l’on découvre assez vite qu’il n’y en a pas : après avoir écumé un large éventail de sources, parmi lesquelles des guides touristiques, des ouvrages d’histoire, d’ornithologie et de folklore, l’auteur n’a trouvé aucune référence à des corbeaux vivant dans la Tour avant la fin du XIXe siècle. La première occurrence de l’anecdote impliquant Charles II figure dans un numéro du quotidien le Star daté de 1953 ; et il estime que les corbeaux sont effectivement arrivés là en 1883, date des plus vieilles illustrations les concernant. « Pour avoir ignoré si longtemps les preuves de l’origine récente des corbeaux de la Tour, écrit-il, les Britanniques ont sûrement eu terriblement envie de croire en eux, sinon comme à des êtres surnaturels, du moins comme à une ancienne légende. » Il reconstitue donc, en les associant autant que possible, non seulement la vraie histoire des corbeaux, mais aussi la genèse et le développement de leur dimension mythologique.

On apprend ainsi qu’un dieu corbeau est présent dans les cosmologies de nombreuses cultures, où il est parfois le créateur du monde, celui qui porte la lumière ou la civilisation. On trouve dans les légendes celtiques, entre autres divinités à figure de corbeau, le roi géant Bran le Béni (bran signifie « corbeau » en gallois, et l’oiseau est parfois considéré comme son emblème). C’est avec son histoire, telle qu’elle est racontée dans les Mabinogion (1), que commence l’association mythologique entre les corbeaux et la Tour de Londres : alors qu’il meurt des suites de blessures reçues en affrontant les Irlandais pour le compte de sa sœur Branwen, il ordonne à ses homme de lui trancher la tête et de l’enterrer au lieu-dit londonien de « White Hill ». Lady Charlotte Guest, qui fut la première à traduire les Mabinogion en anglais, écrit dans ses notes que l’allusion « visait très probablement la Tour de Londres, à laquelle les Gallois, fondateurs autoproclamés de la ville, semblaient porter un intérêt tout particulier ».

 

Récits à sensation pour touristes

Les recherches de Sax montrent que l’attitude des Britanniques à l’égard des corbeaux a souvent varié. Des vestiges archéologiques suggèrent que les Romains les laissaient entrer dans leurs campements, et des récits de voyageurs étrangers des XVe et XVIe siècles nous apprennent qu’ils furent un temps protégés par la loi parce qu’ils contribuaient à la propreté des rues et à la pureté de l’air en se nourrissant de carcasses et d’autres déchets. Au XVIIe siècle, au contraire, ils furent diabolisés – et chassés – comme oiseaux maraudeurs, dévorant récoltes et bétail. À partir du XIXe siècle, on les associa de plus en plus au thème macabre des exécutions. (Les oiseaux se rassemblaient autour des échafauds pour y attendre leur repas ; c’est pourquoi ils fournirent bientôt la trame de récits à sensation pour touristes.) Mais il y avait aussi des associations plus positives, encouragées par exemple par Charles Dickens, qui possédait des corbeaux apprivoisés et mit en scène l’un d’entre eux, Grip, dans Le Magasin d’antiquités. Si l’on en croit Sax, cette image plus sympathique fut renforcée pendant la Seconde Guerre mondiale par la détresse que manifestaient les oiseaux lors des bombardements : tout en s’attirant la compassion des Londoniens, ils servaient de sentinelles. C’est de là que viendrait, toujours selon Sax, l’idée du corbeau comme animal protecteur. Quand les oiseaux furent déplacés de leur échafaud vers un enclos situé à proximité, cela induisit, pour l’auteur, « un changement profond de leur dimension symbolique, et bientôt du traitement qui leur était réservé », et le regard qu’on posait sur eux se fit de plus en plus affectueux et amusé.

Mais alors, comment en vint-on à garder des corbeaux dans la Tour ? Sax retient deux hypothèses. Selon la première, c’est le quatrième comte de Dunraven, Thomas Quin, qui en aurait fait don au monument, à la fin du XIXe siècle. C’est en tout cas ce qu’affirme George Young­husband dans un ouvrage sur la Tour écrit en 1918. (Les corbeaux revêtaient une importance particulière pour les Dunraven depuis que Iolo Morganwg, spécialiste romantique de la culture celte, avait reconnu dans leur château de Glamorgan la résidence d’origine de Bran le Béni.) D’après la seconde, les corbeaux auraient été apportés, peut-être comme animaux de compagnie, par la firme Philip Castang, qui fournissait à l’origine les zoos en animaux exotiques, comme le prétend une lettre d’un des directeurs de l’entreprise adressée à Country Life en 1955.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 27 février 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Un effet de l’imagination

S’habitue-t-on à la solitude ? Y a-t-il des gens plus doués que d’autres, comme on dit « doués pour le bonheur » ? Ou des gens plus endurants ? J’ai croisé beaucoup d’écrivains, hommes en général, fiers et forts de leur solitude – pour m’apercevoir que ces ours persuadés d’être superbement seuls retrouvaient chaque soir leur femme et leur dîner, et contemplaient l’ensemble avec l’affection qu’on porte à quelque chose de chaud, de fiable et de quotidien. On n’est pas seul de rester à sa table toute la journée pour écrire. Ça n’a rien d’un exploit, ni d’une ascèse, c’est même la condition banale et élémentaire de l’écriture. On est seul de ne retrouver personne le soir, on est seul de se réveiller seul – pas forcément physiquement, mais « dans sa tête ». Le sentiment de solitude, tel que le décrivent les trois textes réunis ici, est surtout un effet de l’imagination : être seul n’est pas tant être seul aujourd’hui, c’est redouter d’être encore seul demain. C’est confondre maintenant et à jamais, ce qui est le propre de la névrose. L’un des textes a beau s’évertuer à décrire l’âme humaine comme un ensemble cortical robotique, avec statistiques et tests néopavloviens, ce que Lacan appelait le « désêtre » se soigne moins en conditionnant le cerveau pour lui faire aimer ce qui est insupportable, qu’en parlant pour comprendre nos manques originels ; en mettant des mots où il y avait du silence ; en inventant nos propres phrases où il y avait des syntagmes figés, hérités de nos parents, assenés par notre surmoi, imposés par la rentabilité qu’exige de nous le monde du travail, etc. Mais puisque tous ces textes sont américains, reprenons la nuance qu’on trouve en anglais entre alone et lonely. Alone décrit plutôt la solitude choisie, lonely la solitude subie. Le français la rend assez mal par « seul » et « isolé ». Il y a quelques années j’ai traduit les lettres d’exil d’Ovide. Poète célébré à Rome à l’époque d’Auguste, marié et heureux, il s’est retrouvé banni au bout du monde, sur le delta du Danube, seul mais cerné par les « Barbares » qui « ne parlent ni grec ni latin ». Lui-même ne parlant ni gète ni sarmate, il s’attire foule de malentendus : ces êtres chevelus se moquent de lui, et il conclut « le Barbare, ici, c’est moi ». Seul dans la foule des Autres, il finira par mourir en exil. Le miracle c’est que sa voix, deux mille ans après, porte toujours ; son expérience est radicale mais universelle : à le lire, encore aujourd’hui, on se sent moins seul(e) (1).

 

Boris Cyrulnik : « La solitude affecte le cerveau »

Comme le montre l’article de Science que vous reproduisez, la solitude nous abîme. En réalité, elle affecte directement le cerveau. Les enfants roumains qui avaient été mis dans des mouroirs ont vu leur cerveau s’atrophier. Il faut que l’on parle aux bébés pour que la zone du langage se structure dans leur hémisphère gauche. Pierre Bustany, neurobiologiste à Caen, a démontré à l’aide d’images obtenues au scanner qu’après trois semaines d’isolement sensoriel le cerveau s’abîme. La zone temporo-limbique droite s’atrophie. C’est une grande nouveauté de ces dernières années : nous savons désormais de manière certaine que le milieu structure notre cerveau. À Montpellier, le psychiatre Philippe Courtet est en train de finaliser un ouvrage collectif sur la neurobiologie du suicide. Il faut bien comprendre que le sentiment de solitude est une émotion, au sens biologique du terme, provoquée par une représentation. Il y a donc des raisons de penser que la culture du narcissisme qui caractérise notre société modifie les structures cérébrales. À cet égard, la notion d’héritabilité du sentiment de solitude, évoquée dans l’article, est importante. Cela ne signifie pas que ce soit héréditaire à proprement parler, mais que la transmission sur plusieurs générations est possible.

 

Propos recueillis par O.P.-V.

François Bayrou : « Il ne faut pas craindre la solitude »

Choisir de dire la vérité, en politique, n’est-ce pas risquer de choisir la solitude ?

François Bayrou : La vérité est un choix de vie. La démocratie est une utopie, sans doute, et elle est en même temps un idéal. Mais, pour vivre, elle suppose un contrat de vérité entre citoyens et décideurs, élus et candidats. Ce qui signifie un engagement de tous les instants. Et si, momentanément, ce choix entraîne des difficultés, c’est sans gravité. Accéder au pouvoir sans avoir dit le vrai n’a aucun intérêt. C’est une forme de trahison, de compromission. Au contraire, l’effort de partager avec les citoyens la connaissance de la situation, l’exposé sans ambiguïté des décisions à prendre, donne aux gouvernants la légitimité nécessaire. Lorsque les efforts sont exigeants, ils n’entraînent pas toujours l’adhésion mais au moins l’estime, celle dont ont bénéficié des hommes comme Mendès France ou Barre. L’estime pour les dirigeants est un ressort essentiel du progrès d’un peuple. Et je ne crois pas que la solitude soit à craindre. Je ne connais aucun homme d’État qui n’ait fait cette expérience, soit avant soit après l’accès au pouvoir.

 

Les foyers d’une seule personne représentent désormais 30 % des foyers européens. Que vous inspire cette évolution ?

F. B. : Nous ne vivons pas des temps ordinaires. La généralisation de la solitude est l’une des mutations les plus frappantes de l’époque. Je considère que les pouvoirs publics ont une responsabilité. Quand on fait le bilan des allocations, des aides de toute nature, on se rend compte qu’en réalité ils poussent les gens à vivre seuls. Je considère que les mesures fiscales et sociales devraient inciter au partage de vie. Je ne pense pas seulement aux plus âgés, mais tout autant aux étudiants notamment. Dans de nombreux pays européens, en Belgique par exemple, la plupart des étudiants vivent en colocation. C’est un soutien précieux dans les années qui sont pour bien des jeunes les plus fragiles.

 

Propos recueillis par O.P-V.

La biologie et la culture

Avoir une attitude scientifique consiste à ne jamais rien rejeter, mais à toujours examiner une hypothèse à la lueur des faits expérimentaux – et donc, à la tester. Les différences que beaucoup nient lorsqu’il s’agit de dire que le cerveau féminin fonctionne différemment du cerveau masculin tombent d’abord sous le sens : les corps sont différents, depuis l’aspect visible jusqu’aux structures invisibles (la rétine des femmes voit plus de nuances que la rétine des hommes). Il y a, de plus, d’innombrables preuves expérimentales en psychologie, recoupées par de non moins nombreuses expériences menées par des équipes indépendantes, qui montrent qu’une femme réagit à certains stimuli d’une autre manière un homme. On constate quotidiennement que les hormones agissent sur le comportement féminin (juste avant les règles, pendant la grossesse en particulier) et sur le comportement masculin (à la puberté, sous l’effet du stress, en particulier) – que ce soit « naturellement » ou lorsqu’on les administre artificiellement. C’est sur cette base biologique (la « nature » humaine) que la culture agit et pousse les individus vers des comportements appris, normalisés pour les besoins de l’environnement.

Deux livres du même auteur (Louann Brizendine femme, médecin et féministe) The Female Brain (Les Secrets du cerveau féminin) et The Male Brain (non traduit) décrivent admirablement les spécificités du cerveau (et du comportement) de chaque individu humain au fil de sa vie. Sans idéologie, mais à partir des preuves scientifiques. Et dans un langage accessible à tous.

Ils montrent qu’il n’est pas juste, ni productif, de se battre pour savoir qui des deux l’emporte : nature et culture vont de pair en chacun(e) de nous. Nous sommes les produits de leur interaction constante. Car ce n’est pas la culture seule qui nous fait homme ou femme, physiquement et psychologiquement parlant, et ce n’est pas la biologie seule qui guide notre vie.

Le cerveau, l’organe le plus sexué

Les compétences intellectuelles des cerveaux masculin et féminin sont les mêmes, mais cela n’exclut pas l’expression de différences et aussi d’ambiguïtés. Les hormones sexuelles jouent un rôle essentiel. Je n’irais pas jusqu’à dire comme Sylviane Agacinski que « ce sont les hormones de la mère qui conditionnent le développement de l’enfant (1) », mais dans l’utérus, avant que le cerveau ne se forme, les hormones maternelles peuvent modifier des gènes qui vont ensuite s’exprimer dans le cerveau. Celui-ci est ensuite masculinisé par la testostérone, paradoxalement transformée en œstrogènes. Je pense que le cerveau féminin a un plus grand degré de plasticité que celui des hommes. C’est peut-être dû au fait que les deux hémisphères communiquent davantage entre eux, ils sont moins spécialisés. Cela dit, il y a des pièges à éviter. Je ne suis pas convaincu, par exemple, que l’on puisse mettre sur le même plan, pour les opposer, l’autisme, produit d’un concert de gènes défaillants, et les facultés d’empathie, qui caractériseraient davantage le féminin. Et comment expliquer le transsexualisme ? On n’en sait rien, sinon que le cerveau peut vous jouer des tours. On peut en dire autant de l’anorexie mentale. On ne sait pas d’où ça vient. Le cerveau des chercheurs eux-mêmes est sexué : pourquoi les biologistes qui travaillent sur l’homosexualité ne semblent-ils s’intéresser qu’aux hommes ?

Naît-on femme ou le devient-on ?

Les études de genre nées aux États-Unis ont détaillé les différences biologiques entre les hommes et les femmes pour justifier les écarts de comportements, et donné naissance au différentialisme.

Serge Ginger, l’un des rares psychothérapeutes différentialistes français, donnait l’une de ses dernières interventions à Aufeminin l’an passé : « Sur le plan génétique, il y a 2 % de différences entre un homme et un chimpanzé mâle ; alors qu’entre un homme et une femme il y a 5 % de différences. »

Mais cette discipline n’est pas reconnue par l’Université et rencontre peu d’échos en France. Nous avons toujours privilégié une culture plus égalitaire, constructiviste qui a donné lieu à un féminisme revendiquant la construction sociale de l’identité
de genre.

À la lecture du sondage d’Opinion Way pour Books, on pourrait se demander si nous ne sommes pas en train de changer…

En effet, le sondage est intéressant à plus d’un titre.

Tout d’abord, il fait apparaître les Français comme plus différentialistes que Serge Ginger !

Alors que les IRM ont démontré qu’il n’y avait pas de différences notoires entre les cerveaux masculins et féminins, 45 % des personnes pensent
le contraire.

Mais ce sont les femmes qui perçoivent de plus grandes dissemblances (54 % estiment qu’il y a des différences, contre 36 % des hommes).

La perception plus aiguë de nos différences provient sans doute du poids des habitudes. Dès l’enfance, on se sent élevé différemment, on dira d’une petite fille qu’elle est douce et d’un petit garçon qu’il a l’air costaud. Et les femmes ne cessent de porter en elles des inquiétudes : serai-je capable ?, oserai-je ?, quand les hommes sont plus en confiance dans une société qui les représente mieux, au sommet de l’État, des entreprises, des médias.

Ce qui semble plus étonnant, c’est de lire que les jeunes et les CSP + ont beaucoup plus affirmé leur croyance dans des différences biologiques que les moins jeunes ou les CSP -. En effet, plus on est jeune, plus on mesure que l’écart hommes/femmes est grand (56 % chez les 18-24 ans contre 38 % chez les plus de 60 ans). On serait tenté de croire que l’émancipation de la femme et la culture unisexe ont lissé les écarts et qu’on aurait dû trouver des résultats inverses… Non, c’est en vieillissant qu’on se découvre semblables.

De même, plus on est diplômé, plus on se sent différent (+ 52 % vs 45 %).

Là aussi, alors que les femmes représentent plus de la majorité des promotions de jeunes diplômés, les Français ressentent des dissemblances plus importantes selon le niveau scolaire.

Enfin, dernier enseignement du sondage, les Français attribuent aux hommes un cerveau qui les prédisposerait à la violence (71 %) et à la prise de risque (55 %), tandis qu’ils font la part belle aux femmes, en considérant que leur cerveau les prédispose surtout à comprendre les autres (58 %).

Il n’y aurait que sur l’humour, le suicide et l’amour (respectivement 67 %, 72 % et 54 %) que nos cerveaux seraient non sexués.

On mesure combien nous avons tous collectivement une responsabilité pour mettre à bas des stéréotypes qui perdurent.

En 2011, nous avions mené une enquête passionnante sur www.womenology.fr, notre laboratoire du genre sur les valeurs des hommes et des
femmes. Alors que chacun attribuait à l’autre des valeurs d’autrefois, il y avait en réalité un infime écart entre les hommes et les femmes qui s’attribuaient assez simplement des valeurs communes d’honnêteté et de sens de la famille.

On pourrait conclure avec la psychanalyste Serge Hefez qu’il semble que « ce ne sont pas les différences physiologiques du cerveau que l’on mesure, mais bien ce que nous avons dans la tête » (Le Nouvel Ordre sexuel. Pourquoi devient-on fille ou garçon ?, KERO, 2012).