De l’inutilité de la peine de mort

XXVII. Douceur des peines

Un des plus grands freins aux délits n’est pas la cruauté des peines, mais leur infaillibilité, et par conséquent la vigilance des magistrats et la sévérité d’un juge inexorable, sévérité qui, pour être une vertu utile, doit s’accompagner d’une législation douce. La certitude d’un châtiment, bien que modéré, fera toujours plus d’impression que la crainte d’un châtiment plus terrible, quand s’y ajoute l’espoir de l’impunité. En effet, quand ils sont certains, les maux, même minimes, effraient toujours les esprits humains ; et l’espérance, don du ciel qui souvent nous tient lieu de tout, éloigne toujours l’idée des maux les plus grands, surtout lorsque l’impunité, accordée dans la plupart des cas par la cupidité et la faiblesse, en augmente la force. L’atrocité même de la peine fait qu’on prend d’autant plus de risques pour l’esquiver que le mal que l’on encourt est plus grand ; elle fait aussi qu’on commet plusieurs délits pour échapper à la peine d’un seul. Les pays et les temps des plus atroces supplices ont toujours été ceux des actions les plus sanglantes et inhumaines, car le même esprit de férocité, qui guidait la main du législateur, tenait aussi celle du parricide et du sicaire. Sur le trône, il dictait des lois de fer à des âmes atroces d’esclaves, qui obéissaient. Dans l’ombre des maisons (1), il poussait à immoler les tyrans pour en créer de nouveaux.

À mesure que les supplices deviennent plus cruels, les esprits humains s’endurcissent. Comme les fluides, ces esprits se mettent toujours au niveau des objets qui les entourent ; et la force toujours vive des passions fait que, après cent ans de supplices cruels, la roue effraie autant que le faisait auparavant l’emprisonnement. Pour qu’une peine obtienne son effet, il suffit que le mal qu’elle procure excède le bien qui naît du délit ; et c’est dans cet excédent de mal que doivent être calculées l’infaillibilité de la peine et la perte du bien que le délit produirait. Tout ce qui est en plus est donc superflu, et pour cela tyrannique. Les hommes se règlent sur les effets répétés des maux qu’ils connaissent, et non sur ceux qu’ils ignorent. Soient deux nations, dans l’une desquelles, sur l’échelle des peines proportionnée à celle des délits, la peine la plus grande serait l’esclavage perpétuel, et dans l’autre la roue. Je dis que dans la première on craindra autant la plus grande peine que dans la seconde ; et s’il y avait une raison pour transporter dans la première les peines les plus grandes de la seconde, cette même raison servirait à accroître les peines de cette dernière, et l’on passerait insensiblement de la roue aux tourments les plus lents et les plus recherchés, jusqu’aux derniers raffinements de cette science trop connue par les tyrans.

Il dérive deux autres conséquences de la cruauté des peines, contraires au but même qui est celui de prévenir les délits. La première est qu’il n’est pas si facile de conserver la proportion essentielle entre le délit et la peine, car, bien qu’une industrieuse cruauté ait multiplié à foison les espèces de ces peines, elles ne peuvent cependant dépasser les forces ultimes qui limitent l’organisation et la sensibilité humaine. Une fois que l’on serait arrivé à cette extrémité, on ne trouverait pas de peine plus grande correspondant aux délits les plus nuisibles et les plus atroces, ce qui serait pourtant nécessaire pour les prévenir. L’autre conséquence c’est que l’impunité elle-même naît de l’atrocité des supplices. Les hommes sont enfermés entre certaines limites, tant dans le bien que dans le mal, et un spectacle trop atroce pour l’humanité ne peut être qu’une fureur passagère, mais jamais un système constant comme doivent l’être les lois. Si elles sont vraiment cruelles, ou bien on les change, ou bien les lois mêmes engendrent une impunité fatale.

Qui, en lisant les histoires, n’est pas saisi par un frisson d’horreur face aux tourments barbares et inutiles, inventés et appliqués froidement par des hommes que l’on appelait sages ? Qui peut ne pas sentir frémir la partie la plus sensible de son être en voyant des milliers de malheureux lacérés, avec des procédures méditées et de lentes tortures, par des hommes doués des mêmes sens et par conséquent des mêmes passions, plaisant spectacle pour une multitude fanatique ? Ces malheureux sont accusés de délits impossibles et fabriqués par l’ignorance et la crainte, et ne sont coupables de rien d’autre que d’être fidèles à leurs propres principes ; et c’est la misère, voulue ou tolérée par les lois, qui ont toujours favorisé le petit nombre et outragé la multitude, qui les a entraînés vers un retour désespéré à l’état de nature primitif.

 

XXVIII. De la peine de mort

Cette inutile prodigalité de supplices, qui n’a jamais rendu meilleurs les hommes, m’a poussé à examiner si la mort est vraiment utile et juste dans un gouvernement bien organisé. Quel peut être le droit que les hommes s’attribuent de trucider leurs semblables ? Certainement pas celui dont découlent la souveraineté et les lois. Celles-ci ne sont qu’une somme de portions minimes de la liberté privée de chacun ; elles représentent la volonté générale, qui est l’agrégat des volontés particulières. Quel est celui qui a jamais voulu laisser à d’autres hommes l’arbitre de le tuer ? Comment peut-il y avoir, dans le plus petit sacrifice de la liberté de chacun, celui du plus grand parmi tous les biens, la vie ? Et quand cela a été, comment un tel principe s’accorde-t-il avec cet autre, qui veut que l’homme n’est pas maître de se tuer, alors qu’il devait l’être s’il a pu donner ce droit à autrui ou à la société tout entière ?

La peine de mort n’est donc pas un droit, dès lors que j’ai démontré qu’elle ne peut l’être, mais une guerre de la nation contre un citoyen, parce qu’elle juge nécessaire ou utile la destruction de son être. Mais si je démontre que la mort n’est ni utile ni nécessaire, j’aurai gagné la cause de l’humanité.
On ne peut croire nécessaire la mort d’un citoyen que pour deux motifs. Le premier c’est quand, même privé de liberté, il aurait encore des relations et une puissance telles qu’elles mettent en danger la sûreté de la nation, et quand son existence pourrait provoquer une révolution dangereuse dans la forme établie du gouvernement. La mort d’un citoyen devient donc nécessaire quand la nation récupère ou perd sa liberté, ou dans les temps d’anarchie, quand ce sont les désordres eux-mêmes qui tiennent lieu de lois ; mais sous le tranquille règne des lois — dans une forme de gouvernement qui réunit les voeux de la nation, bien protégée à l’extérieur et à l’intérieur par la force et par l’opinion (peut-être plus efficace que la force elle-même), où le commandement n’appartient qu’au véritable souverain, et où les richesses achètent des plaisirs et non de l’autorité — je ne vois aucune nécessité de détruire un citoyen, sinon quand sa mort serait l’unique et véritable frein pour dissuader les autres de commettre des délits, ce qui est le second motif pour lequel on peut croire juste et nécessaire la peine de mort.

Si l’expérience de tous les siècles, dans lesquels le dernier supplice n’a jamais empêché les hommes déterminés d’offenser la société, et si l’exemple des citoyens romains et vingt années de règne de l’impératrice Élisabeth de Moscovie (2) — pendant lesquels elle donna aux pères des peuples (3) cet illustre exemple, qui équivaut sans doute à de nombreuses conquêtes acquises par le sang des fils de la patrie — ne persuadaient pas les hommes, à qui le langage de la raison est toujours suspect là où celui de l’autorité est efficace, il suffirait de consulter la nature de l’homme pour sentir la vérité de mon assertion.

Ce n’est pas l’intensité de la peine qui produit le plus grand effet sur l’esprit des hommes, mais son extension (4) ; car notre sensibilité est ébranlée plus facilement, et de façon plus stable, par des impressions minimes mais répétées que par un mouvement fort mais passager. L’empire de l’habitude est universel sur tout être sensible, et de même que, grâce à elle, l’homme parle, marche et pourvoit à ses besoins, les idées morales ne s’impriment dans l’esprit que par des chocs durables et réitérés. Le frein le plus fort contre les délits, ce n’est pas le terrible mais passager spectacle de la mort d’un scélérat, mais le long et pénible exemple d’un homme privé de liberté ; devenu bête de somme, il dédommage par ses labeurs la société qu’il a lésée. Ce retour sur nous-mêmes, efficace parce que très souvent répété, qui nous fait dire : je serai moi aussi réduit à une si longue et misérable condition si je commets de semblables méfaits, est bien plus puissant que l’idée de la mort, que les hommes voient toujours dans une lointaine obscurité.

La peine de mort produit une impression qui, par sa force, ne supplée pas au rapide oubli, qui est naturel à l’homme même dans les choses les plus essentielles, et que les passions accélèrent. Règle générale : les passions (5) violentes surprennent les hommes, mais pas pour longtemps, et sont donc aptes à faire ces révolutions (6) qui transforment des hommes communs en des Perses ou des Lacédémoniens ; mais dans un gouvernement libre et tranquille, les impressions doivent être plus fréquentes que fortes.

La peine de mort devient un spectacle pour la plupart des gens et un objet de compassion mêlé d’indignation pour certains ; et ces deux sentiments occupent l’esprit des spectateurs davantage que ne le fait la salutaire terreur que la loi prétend inspirer. Mais dans les peines modérées et continues, la terreur est le sentiment dominant, car il est le seul. La limite que le législateur devrait fixer à la rigueur des peines semble résider dans le sentiment de compassion, lorsqu’il commence à prévaloir sur tous les autres dans l’esprit des spectateurs d’un supplice conçu plus pour eux que pour le coupable.

Pour qu’une peine soit juste elle ne doit avoir que les seuls degrés d’intensité qui suffisent à détourner les hommes des délits ; or il n’y a personne qui, en y réfléchissant, puisse choisir la perte totale et perpétuelle de sa propre liberté, tout avantageux que puisse être un délit. L’intensité de la peine d’esclavage perpétuel, substituée à la peine de mort, a donc ce qu’il faut pour dissuader tout esprit déterminé. J’ajoute qu’elle a quelque chose de plus. Très nombreux sont ceux qui regardent la mort avec un visage tranquille et ferme, les uns par fanatisme, les autres par vanité, vanité qui presque toujours accompagne l’homme par-delà le tombeau ; d’autres enfin par une tentative ultime et désespérée ou de ne pas vivre ou d’échapper à la misère. Or, ni le fanatisme ni la vanité ne peuvent subsister dans les fers ou les chaînes, sous le bâton, sous le joug, dans une cage de fer, et pour le désespéré les tourments ne sont pas finis mais ne font que commencer. Notre esprit résiste davantage à la violence et aux douleurs extrêmes mais passagères qu’au temps et à l’ennui incessant. En effet il peut, pour ainsi dire, se ramasser tout entier en lui-même, pour un instant, afin de repousser les premières ; mais son élasticité, toute vigoureuse soit-elle, ne suffit pas à résister à l’action lente et répétée des seconds. Avec la peine de mort, tout exemple que l’on donne à la nation suppose un délit ; dans la peine d’esclavage perpétuel un seul délit offre des exemples très nombreux et durables, et s’il est important que les hommes voient souvent le pouvoir des lois, les peines de mort ne doivent pas être très éloignées entre elles ; elles supposent donc la fréquence des délits, et pour que ce supplice soit utile il faut qu’il ne produise pas sur les hommes toute l’impression qu’il devrait produire, c’est-à-dire qu’il soit utile et non utile en même temps. À celui qui dirait que l’esclavage perpétuel est aussi douloureux que la mort, et pour cela tout aussi cruel, je répondrais que si l’on somme tous les moments malheureux de l’esclavage, il le sera certes peut-être encore plus, mais que ces moments s’étendent sur toute la vie, tandis que la mort exerce toute sa force en un seul moment. Et c’est là l’avantage de la peine d’esclavage, qu’elle effraie davantage celui qui la voit que celui qui la subit ; en effet, le premier considère toute la somme des moments malheureux, et le second est distrait du malheur présent par la pensée du malheur futur. Tous les maux s’agrandissent dans l’imagination, et celui qui souffre trouve des ressources et des consolations inconnues et incroyables pour les spectateurs, qui substituent leur propre sensibilité à l’esprit endurci du malheureux.

Voici à peu près le raisonnement d’un voleur ou un assassin, qui n’ont d’autre contrepoids, pour ne pas violer les lois, que le gibet ou la roue. Je sais que développer les sentiments de son propre esprit est un art qui s’apprend avec l’éducation ; mais ce n’est pas parce qu’un voleur n’exprimerait pas bien ses principes que ceux-ci agiraient moins. Quelles sont ces lois que je dois respecter, qui laissent un si grand écart entre moi et le riche ? Celui-ci me refuse un sou que je lui demande, et il s’en excuse en m’ordonnant un travail qu’il ne connaît pas. Qui a fait ces lois ? Des hommes riches et puissants, qui n’ont jamais daigné visiter les misérables chaumières du pauvre, qui n’ont jamais partagé un pain ranci au milieu des cris innocents de ses enfants affamés et des larmes de sa femme. Rompons ces liens funestes au plus grand nombre et utiles à quelques rares et nonchalants tyrans, attaquons l’injustice à sa source. Je retournerai à mon état d’indépendance naturelle, je vivrai libre et heureux pendant un certain temps grâce aux fruits de mon courage et de mon industrie ; le jour de la douleur et du repentir viendra peut-être, mais ce temps sera bref, et je n’aurai qu’un jour de souffrance pour de nombreuses années de liberté et de plaisir. Roi d’un petit nombre de gens (7), je corrigerai les erreurs de la fortune, et je verrai ces tyrans pâlir et palpiter en présence de celui que, avec un faste insultant, ils tenaient pour moins que leurs chevaux, pour moins que leurs chiens. C’est alors que la religion se présente à l’esprit du scélérat, qui abuse de tout ; et en lui offrant un repentir facile et la quasi-certitude d’un bonheur éternel, elle diminue de beaucoup l’horreur de l’ultime tragédie.

Mais celui qui voit devant lui un grand nombre d’années, ou même tout le cours de la vie qu’il devrait passer — devenu esclave de ces lois par lesquelles il était naguère protégé — dans l’esclavage ou dans la douleur sous le regard de ses concitoyens avec lesquels il vit à présent librement et de façon sociable, compare utilement tout cela avec l’incertitude des issues de ses délits, et avec la brièveté du temps dont il jouirait de leurs fruits. L’exemple continu de ceux qu’il voit à présent victimes de leur inadvertance produit en lui une impression beaucoup plus forte que le spectacle d’un supplice, qui l’endurcit plus qu’il ne le corrige.

La peine de mort n’est pas utile à cause de l’atrocité de l’exemple qu’elle donne aux hommes. Si les passions ou la nécessité de la guerre ont appris à faire couler le sang humain, les lois qui modèrent la conduite des hommes ne devraient pas augmenter ce farouche exemple, d’autant plus funeste que la mort légale est donnée avec application et formalité. Ce me semble une absurdité que les lois, qui sont l’expression de la volonté publique, qui détestent et punissent l’homicide, en commettent un elles-mêmes, et que, pour éloigner les citoyens de l’assassinat, elles ordonnent un assassinat public. Quelles sont les lois les plus vraies et les plus utiles ? Ce sont les pactes et les conditions que tous voudraient observer et proposer pendant que se tait la voix toujours écoutée de l’intérêt privé, ou qu’elle se combine avec l’intérêt public. Quels sont les sentiments de chacun sur la peine de mort ? Lisons-les dans les attitudes de dédain et de mépris avec lesquels chacun regarde le bourreau, qui est pourtant un innocent exécutant de la volonté publique, un bon citoyen qui contribue au bien public, l’instrument nécessaire à la sûreté publique au-dedans, comme le sont les valeureux soldats au-dehors. Quelle est donc l’origine de cette contradiction ? Et pourquoi ce sentiment est-il indélébile chez les hommes, en dépit de la raison ? Parce que les hommes, dans la partie la plus secrète de leur âme, qui conserve plus encore qu’aucune autre la forme originaire de la vieille nature, ont toujours cru que leur propre vie n’est au pouvoir de personne sinon de la nécessité, qui avec son sceptre de fer régit l’univers.

Que doivent penser les hommes en voyant que les sages magistrats et les graves prêtres de la justice traînent un coupable à la mort avec une tranquillité indifférente et un lent apparat, tandis qu’un malheureux, en attendant le coup fatal, se trouve dans les affres des dernières angoisses, et que le juge, avec une insensible froideur, et peut-être même avec une complaisance secrète pour sa propre autorité, s’en va goûter les aises et les plaisirs de la vie ? Ah ! diront-ils, ces lois ne sont que les prétextes de la force et les formalités méditées et cruelles de la justice ; elles ne sont qu’un langage de convention pour nous immoler avec plus de sûreté, comme des victimes destinées au sacrifice, à l’idole insatiable du despotisme.
L’assassinat, qu’on nous prêche comme un terrible méfait, nous le voyons pourtant pratiqué sans répugnance et sans fureur. Prévalons-nous de l’exemple. La mort violente nous paraissait une scène terrible dans les descriptions qui nous étaient faites, mais nous voyons que c’est l’affaire d’un moment. Comme elle le sera moins chez celui qui, ne l’attendant pas, s’épargne presque tout ce qu’elle a de douloureux !
Tels sont les funestes paralogismes que font, sinon avec clarté du moins confusément, les hommes disposés aux délits, chez lesquels, comme nous l’avons vu, l’abus de la religion peut plus que la religion elle-même.

Si l’on m’opposait l’exemple de presque tous les siècles et de presque toutes les nations qui ont prévu la peine de mort pour certains délits, je répondrais qu’il s’anéantit face à la vérité, pour laquelle il n’y a pas de prescription ; et que l’histoire des hommes nous donne l’idée d’une immense étendue d’erreurs, parmi lesquelles surnagent quelques vérités confuses, séparées entre elles par de grands intervalles. Les sacrifices humains ont été communs à presque toutes les nations ; mais qui osera les excuser ? S’il n’y a que de rares sociétés, et pour peu de temps seulement, qui se soient abstenues de donner la mort, cela est plus en ma faveur qu’en ma dé­faveur ; car cela est conforme au sort des grandes vérités, qui ne durent que le temps d’un éclair en comparaison de la longue et ténébreuse nuit qui enveloppe les hommes. Elle n’est pas encore arrivée cette époque heureuse dans laquelle la vérité appartiendra au plus grand nombre, comme l’erreur jusqu’à présent, et à cette loi universelle n’ont échappé jusqu’ici que ces seules vérités que la Sagesse infinie a voulu séparer des autres en les révélant.

La voix d’un philosophe est trop faible contre les tumultes et les cris de tant d’hommes qui sont guidés par l’aveugle coutume, mais les quelques sages épars sur la face de la terre me feront écho au fond de leur cœur ; et si la vérité pouvait — au milieu des obstacles infinis qui l’éloignent d’un monarque malgré lui (8) — arriver jusqu’à son trône, qu’il sache qu’elle y arrive avec les vœux secrets de tous les hommes, qu’il sache que se taira face à lui la sanglante renommée des conquérants, et que la juste postérité lui attribuera la première place parmi les trophées pacifiques des Titus, des Antonins et des Trajans.

Heureuse serait l’humanité si pour la première fois on lui dictait des lois, à présent que l’on voit installés sur les trônes d’Europe des monarques bienfaisants, animateurs des pacifiques vertus, des sciences, des arts, pères de leurs peuples, citoyens couronnés ! L’accroissement de leur autorité forme le bonheur des sujets parce qu’il supprime ce despotisme intermédiaire, plus cruel parce que moins sûr, qui étouffait les vœux du peuple toujours sincères et toujours propices quand ils peuvent arriver jusqu’au trône. Si ces monarques, dis-je, laissent subsister les anciennes lois, cela provient de l’infinie difficulté d’ôter aux erreurs la vénérable rouille de plusieurs siècles, et c’est là une raison pour les citoyens éclairés de désirer avec plus d’ardeur l’accroissement continuel de leur autorité.

 

Ce texte est extrait de Des délits et des peines, de Cesare Beccaria. Il a été traduit par Alessandro Fontana et Xavier Tabet.

L’élégance de la légèreté

Ça aussi, ça passera s’ouvre et se referme dans le cimetière de Cadaqués, sous le soleil ardent de la Costa Brava, « qui craquelle la peau et la terre ». C’est l’été, la saison préférée de Blanca. Et elle enterre sa mère. « Presque tous mes amis sont venus, et quelques-uns des siens aussi, et des personnes qui n’ont jamais été amies de qui que ce soit. Il y a beaucoup de gens, et il y a des gens qui ne sont pas là. Vers la fin, la maladie qui l’a sauvagement jetée à bas de son trône et a détruit sans pitié son royaume l’a rendue très chiante avec nous tous et, bien sûr, le jour de l’enterrement, ça se paye », écrit l’Espagnole Milena Busquets, dont la mère, la grande éditrice et romancière Esther Tusquets, décédée en 2012, repose elle aussi au cimetière de Cadaqués.

Ça aussi, ça passera est un texte à forte teneur autobiographique. Milena Busquets y parle de la douleur de la perte, de la déchirure de l’absence. Et de sa mère, grande figure de l’intelligentsia catalane de gauche, libertaire, « intelligente, égoïste, cultivée, capricieuse, qui a élevé ses enfants dans l’idée qu’il faut toujours se sentir libre de faire ce que l’on veut, en assumer les conséquences, sans jamais ressentir aucune culpabilité », résume Carlos Zanón dans El País.

Mais Ça aussi, ça passera n’est pas seulement un requiem. C’est aussi une réaffirmation de la vie, à travers les enfants (Milena Busquets, comme son personnage, en a deux), les amies, les hommes qui ont compté dans sa vie (deux ex-maris et un amant), le sexe, très présent. Il y a quelque chose de la Françoise Sagan de Bonjour tristesse dans le récit aigre-doux de Busquets, entre mélancolie et désinvolture. « La légèreté est une forme d’élégance. Vivre avec joie et légèreté est chose très difficile », explique ainsi la romancière à l’agence de presse EFE. Comme sa mère, Blanca-Milena pense qu’il faut vivre intensément, être le plus heureux possible et rendre heureux ceux qui nous entourent. Sous les apparences d’une extraordinaire fluidité, le texte de Ça aussi, ça passera est très travaillé : aucune confession cathartique ici, et pas une trace de sentimentalisme.

« Parfois, je me raconte l’histoire que tu m’as racontée un jour, assise sur mon lit, pour me consoler de la mort de mon père », écrit Busquets : « Il était une fois, dans un lieu très lointain, peut-être la Chine, un empereur très, très puissant, intelligent et bienveillant, qui avait réuni un jour tous les sages du royaume, les philosophes, les mathématiciens, les scientifiques, les poètes, et il leur avait dit : “Je veux une phrase brève, qui puisse servir dans toutes les circonstances possibles, toujours”. Les sages s’étaient retirés et avaient passé des mois et des mois à réfléchir. Enfin, ils étaient revenus et avaient dit à l’empereur : “Nous avons trouvé la phrase, c’est celle-ci : Ça aussi, ça passera”. Et tu avais ajouté : “La douleur et la tristesse passent, comme la joie et le bonheur.” »

Refonder l’Église

L’avenir de l’Église catholique réside dans son passé. Il ne s’agit pas de la profession de foi rétrograde d’un opposant au dépoussiérage de la curie voulu par le pape François. C’est au contraire l’idée centrale d’un ouvrage qui a pour but avoué de soutenir les initiatives du souverain pontife et même – pourquoi pas ? – de leur servir de source d’inspiration. Il s’intitule Krypta et, selon Rudolf Neumaier, du Süddeutsche Zeitung, il n’aurait pas été possible de trouver « métaphore plus belle et plus appropriée » pour dire à quel point ce n’est pas en dehors d’elle, mais dans sa « crypte », c’est-à-dire dans sa propre histoire, que l’Église trouvera les solutions à ses problèmes actuels. Hubert Wolf, l’auteur du livre, sait de quoi il parle : il est non seulement prêtre, mais aussi l’un des plus éminents spécialistes de l’histoire du catholicisme.

À ceux qui pensent qu’on ne saurait changer un ordre intemporel voulu par Dieu, Wolf montre, au contraire, que la tradition soi-disant immuable de l’Église est le produit de pures contingences historiques. « L’Église ne s’est transformée en une organisation antidémocratique que très tardivement, au XIXe siècle : l’Europe, devenue plus libre, plus égalitaire, plus fraternelle, a emprunté la voie opposée. Elle a cimenté la hiérarchie, renforcé le centralisme romain et introduit, avec le dogme de l’infaillibilité pontificale de 1871, un absolutisme papal », rapporte Neumaier. Avant ce tournant réactionnaire, elle présentait un visage bien plus ouvert et divers. Surtout, durant son histoire plurimillénaire, elle a exploré toute une série de possibilités aujourd’hui oubliées. Or, selon Wolf, ces traditions méconnues constituent un véritable réservoir de modèles alternatifs, qui peuvent aider à lutter contre la sclérose actuelle.

L’Église manque de prêtres ? Pourquoi ne pas faire appel à des laïcs ? Pendant longtemps, on n’avait pas besoin d’être ordonné prêtre pour prêcher. Le catholicisme est hostile aux femmes ? C’est oublier que les abbesses jouissaient jadis d’un pouvoir équivalent à celui des évêques. Comme le rappelle Hubert Wolf dans un entretien au Frankfurter Rundschau, « elles nommaient les curés, édictaient des catéchismes, faisaient des sermons à la messe. Ce n’est qu’au XXe siècle que furent méticuleusement éliminés du rite de sacrement des abbesses tous les éléments qui rappelaient, même de loin, le sacrement des évêques ».

Krypta est un appel à la démocratisation des instances ecclésiastiques. De nos jours, les évêques sont nommés par le pape et gouvernent leur évêché comme de petits despotes, hors de tout contrôle. Mais jusqu’au début de l’époque contemporaine, le clergé local et ses ouailles avaient leur mot à dire. Selon la formule du pape du Ve siècle, Léon le Grand : « Celui qui doit être à la tête de tous doit avoir été élu de tous. »

Face à la mort

En 2011, le poète Clive James, qui animait une émission littéraire à la télévision, a appris qu’il allait mourir : atteint d’une leucémie, il ne lui restait plus que quelques mois ou années à vivre. James s’est alors attelé à terminer sa traduction de la Divine Comédie, publiée en 2013. Puis à écrire des poèmes, réunis aujourd’hui dans un recueil intitulé « Condamné à la vie », plébiscité par les lecteurs anglais. « Quand nous sommes au bord de la mort, nous sommes au cœur de la vie : tel est le leitmotiv de cet ouvrage », écrit le poète Blake Morrison dans le Guardian. L’approche de la fin fait de Clive James un homme qui observe les choses. Et si la maladie le rend sourd, elle aiguise aussi sa vue : « Jadis je n’aurais pas remarqué ; ni su / Le nom pour les anémones du Japon, / Si pâles, si frêles. Mais à présent je perçois le ton / Des feuilles. Aucun oiseau ne peut se poser dans les arbres/ Sans que je le voie. Je compte les abeilles. »

Dans ces poèmes, Clive James parle à cœur ouvert : « Il déclare purement et simplement ce qu’il ressent. D’où le recours formel à la versification classique : sans son cadre contraignant, le débordement des sentiments serait insoutenable », conclut le Guardian.

On laisse bien s’entretuer les Noirs

« Lorsque les commentateurs racistes sont confrontés à des cas comme celui de Michael Brown (1), ils essaient d’amener le débat sur un terrain totalement différent, en faisant référence à la prétendue épidémie des crimes commis par des Noirs sur d’autres Noirs », constate Cord Jefferson dans le magazine Bookforum.
Ce terme d’« épidémie » est pourtant repris dans un livre qu’un critique du Guardian qualifie d’« important ». Son auteure, la journaliste Jill Leovy, est peu suspecte de racisme : reporter au Los Angeles Times, elle s’est fait un nom en fondant The Homicide Report, un blog dont la mission est de mettre un nom et un visage sur les victimes (en majorité noires) de crimes commis dans la mégapole.

Avec Ghettoside – son premier livre – Leovy balaie toute idée d’une prédisposition des Afro-Américains à la violence. « Les homicides ont tendance à se produire au sein d’un même groupe, quelle que soit la race », écrit-elle dans le Wall Street Journal. Le problème n’est donc pas que des Noirs tuent d’autres Noirs, mais que ces derniers présentent toujours un risque accru de se faire assassiner. D’après Leovy, en 2010, le taux de mortalité par homicide des hommes noirs âgés de 25 à 34 ans était aux États-Unis environ quinze fois supérieur à celui des Blancs du même âge. Une réalité que la journaliste refuse d’opposer à la question des brutalités policières. Au contraire, ces tragédies – la surmortalité des Noirs d’un côté et les bavures de l’autre – sont pour elle les deux faces d’un même problème : une politique de tolérance zéro qui concentre les ressources et l’attention sur les délits mineurs, au détriment des enquêtes au long cours. « Cela peut sembler paradoxal, insiste Leovy, mais les tactiques policières récemment dénoncées par les manifestants comme du harcèlement et de la discrimination sont là pour surcompenser ce qui est essentiellement une faible présence de la police dans ces quartiers [afro-américains] […]. Les officiers sont meilleurs pour arrêter les gens au hasard que pour traquer ceux qui font véritablement du mal ; ils sont meilleurs pour procéder à des ratissages que pour enquêter sur les crimes les plus graves. »

Selon des chiffres cités par Newsweek, sur les 2 677 meurtres de personnes noires commis à Los Angeles entre 1994 et 2006, seuls 38 % ont donné lieu à une arrestation. Or, si la majorité des assassins courent toujours, c’est, semble-t-il, à cause de la négligence des autorités. John Skaggs, l’officier au centre du récit de Leovy, est l’un des rares à s’intéresser aux meurtres perpétrés dans les ghettos. Alors que certains de ses collègues n’hésitent pas à employer à leur sujet l’acronyme « NHI » pour « No Human Involved » (« aucun être humain impliqué »), lui et ses équipiers partent du principe que la vie d’un Noir de Watts ou de Compton compte autant que celle d’une célébrité blanche d’Hollywood. Mais les moyens dont ils disposent sont dérisoires. Leovy raconte avoir vu ces policiers s’acheter des magnétophones et des classeurs sur leurs deniers personnels, parce que le budget de leur service ne permettait pas de tels achats.

C’est cette indigence qui expliquerait pourquoi 40 % des personnes assassinées aux États-Unis sont des hommes noirs, alors qu’ils ne forment que 6 % de la population. Comme le formule Leovy, « l’Amérique noire n’a pas bénéficié de ce que le sociologue Max Weber appelait le monopole de la violence par l’État ». Privés de la certitude que la force publique fera tout ce qui est en son pouvoir pour punir les meurtriers de leurs proches, les habitants des quartiers les plus défavorisés tendent à se faire justice eux-mêmes. Et nourrissent un cycle de violence que Leovy n’hésite pas à qualifier de « peste » – la conséquence d’une ségrégation qui ne dit pas son nom et qui nécessite des mesures tout aussi urgentes que celles visant à lutter contre les violences policières. Comme le dit l’épigraphe du livre, empruntée à Albert Camus : « Quand on voit la misère et la douleur qu’elle apporte, il faut être fou, aveugle ou lâche pour se résigner à la peste. »

Danse avec des loups

« Sarah Hall a un don pour érotiser le paysage », écrit Helen R. Brown dans le Spectator. À 41 ans, l’auteure du Michel-Ange électrique et de Comment peindre un homme mort (aux éditions Christian Bourgois) a su imposer son regard singulier, qu’elle promène dans ce cinquième roman, tout juste paru en anglais, sur les étendues verdoyantes du comté de Cumbria. C’est là, sur ce bout de terre niché entre la mer d’Irlande et la chaîne Pennine, qu’un comte loufoque et millionnaire s’est mis en tête de réintroduire des loups – les premiers dans le pays depuis 500 ans. Rachel, la scientifique chargée de cette mission, n’est dupe ni de la mégalomanie de l’homme, ni des difficultés du projet. Mais « elle aimerait croire qu’il puisse à nouveau exister un lieu où les lumières de la ville finissent et où commence la vie sauvage », écrit la romancière. Surtout, Rachel a besoin d’un refuge, d’une « tanière », dit Brown, où mettre au monde l’enfant qu’elle porte, fruit d’une aventure passagère. Méditation sur la maternité, la famille, la sexualité et le sens du devoir, le roman entremêle habilement le thème du retour à la vie sauvage et la nécessité ressentie par son personnage de « se domestiquer elle-même ».

Un bon député est-il un député jeune ?

Est-ce parce qu’à 61 ans, il se sent visé par les critiques adressées à la vieille garde politique ? Est-ce par passéisme ? Toujours est-il que le député Pino Pisicchio dresse dans « Les dilettantes » un portrait peu amène de la nouvelle classe politique italienne. Alors que les observateurs applaudissent au rajeunissement du Parlement depuis les élections de 2013 (un peu plus de 47 ans de moyenne, contre 51,8 ans en 2008), Pisicchio, lui, ne cache pas son scepticisme. Qu’est-ce qui compte le plus, demande ce député centriste, élu pour la première fois en 1987 : l’âge des parlementaires ou leur compétence ? Si l’on en juge comme lui par les diplômes, le niveau a nettement diminué. « Lors de la première législature républicaine, de 1948 à 1953, 91 % des parlementaires étaient diplômés, alors que 90 % de la population n’avait pas de culture littéraire. Aujourd’hui, la part des élus titulaires d’une licence est légèrement supérieure à 68 %, et 37,6 % de la population ne lisent pas plus d’un livre par an », souligne Pisicchio. À l’en croire, ces chiffres se traduisent sur les bancs du Parlement par une méconnaissance des enjeux et une forme de dilettantisme. Arrivés au pouvoir en fustigeant les « professionnels de la politique », les nouveaux élus – au premier rang desquels ceux du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo – auraient une conception paradoxalement beaucoup plus utilitariste de la fonction que leurs aînés. Ne voyant aucun caractère sacré à la politique, ils la considéreraient comme un simple « travail de substitution » – un « métier » plutôt qu’une profession –, dont l’exercice ne nécessite pas à leurs yeux de réel investissement intellectuel. Outre les journaux de droite, qui ont fait bon accueil à son livre, la Rai voit dans Pisicchio un juge légitime de la politique italienne : « Il faut un vétéran pour comprendre les changements au palais de Montecitorio [le siège de la Chambre] », lit-on sur le site de la télévision publique italienne.

Fin de partie à La Havane

L’histoire qu’on enseigne dans les écoles cubaines exalte le rôle rédempteur de la révolution cubaine mais elle la réduit aussi, pour l’essentiel, à une biographie de Fidel Castro. Un jour, peut-être, les enfants du pays auront accès à d’autres versions de leur passé. Si vient ce jour, « Visions du pouvoir à Cuba », de l’historienne américaine d’origine cubaine Lillian Guerra, devrait être une lecture obligée (et désolante). Ce livre raconte la manière dont s’est construite la plus longue dictature de l’histoire latino-américaine (qui est aussi à ce jour le plus vieux régime en place sur la planète).

Lillian Guerra nous offre ici une histoire sociale de l’assujettissement, volontaire ou subi, du peuple cubain au système instauré durant les années 1960 et 1970. S’appuyant sur près de vingt ans de recherches dans les archives cubaines et américaines, l’auteure reconstitue la manière dont Fidel Castro s’y est pris pour restreindre l’espace laissé aux libertés civiques, aux institutions autonomes et, enfin, à la société elle-même. Jusqu’à les dominer totalement.

Quand les révolutionnaires ont pris le pouvoir, en janvier 1959, un habitant sur six possédait une radio, un sur vingt-cinq avait un téléviseur. Il se publiait sur l’île 120 quotidiens et magazines, comme la revue politique Bohemia qui, dans les trois premières semaines de 1959, a vendu un million d’exemplaires célébrant le triomphe de la révolution. Avec une telle surface médiatique, couvrant l’île entière – la plupart des titres étaient en faveur du nouveau régime – Castro a pu démultiplier l’effet de ses discours-fleuves, souvent prononcés devant un million de personnes l’applaudissant à tout rompre. Il fut le premier révolutionnaire à utiliser la télévision avec un impact massif.

L’instrumentalisation des symboles religieux par Fidel est l’une des révélations de Lillian Guerra. Il prononçait, en un leitmotiv incessant, ce genre de phrases : « Ils disent du mal de moi parce que j’ai dit la vérité. Ils ont crucifié le Christ pour avoir dit la vérité » ou « Celui qui condamne une révolution comme celle-ci trahit le Christ et se déclare capable de crucifier ce même Christ une fois encore ». Castro n’était pas croyant, malgré son éducation chez les Jésuites. Mais il a affirmé et imposé ses convictions de la même manière que des dogmes religieux. Une nouvelle foi, le Fidelismo, a commencé de se former autour de sa personne. On a vu paraître des dessins où Fidel figurait au milieu de scènes bibliques ; on a vu des pèlerinages organisés dans la Sierra Maestra, l’ancien repaire de la guérilla, ou au pic Turquino, le point culminant du massif, que Fidel avait un jour escaladé.

Cette nouvelle foi a donné naissance à un vocabulaire foisonnant. « Traîtres » et vendepatrias (« vendeurs de la patrie ») comptent alors parmi ses épithètes les plus simples, qui sont d’abord appliquées aux hommes qu’on accuse d’avoir torturé et tué au service du régime de Batista vaincu. Les exécutions de ceux-là sous l’étendard de la « justice révolutionnaire », durant les premiers mois du pouvoir castriste, sont très populaires. Mais Fidel institua ensuite, selon ses propres termes, la « terreur révolutionnaire ». Le comandante révolutionnaire Huber Matos, très aimé des Cubains, en fut l’une des premières victimes. Arrêté en octobre 1959 pour avoir critiqué l’influence manifestement croissante du Parti communiste, il est condamné à vingt ans de prison, peine qu’il effectuera.

Castro mène ses manœuvres politiques avec la même célérité. Il s’arroge la fonction de Premier ministre, rejette l’idée d’élections ou la séparation démocratique des pouvoirs, instaure une « démocratie authentique » (le vote à main levée sur la Plaza de la Revolución à la Havane), et pratique les premières purges dans les rangs des anciens combattants de la révolution. Dès mars 1959, Raúl Castro contacte Moscou pour organiser un programme d’entraînement soviétique de l’armée cubaine et de la police politique, que l’on connaîtra plus tard sous le nom de « G2 ».

 

Sucre contre pétrole

Cela étant, Cuba apparaît encore en 1960 (du moins si l’on s’en tient aux objectifs affichés) comme une version radicale de la révolution mexicaine : nationaliste, égalitariste, « humaniste », et focalisée sur la justice sociale. Mais la visite sur l’île, en février de cette année-là, du vice-Premier ministre soviétique Anastase Mikoyan marque le début du rapprochement économique avec l’Union soviétique, axé sur l’échange de sucre contre du pétrole, selon des termes très favorables à Cuba. Cette étroite relation économique pousse bientôt au développement de contrôles étatiques à la soviétique dans l’ensemble de la société et à une érosion considérable de la place du marché.

Tous les quotidiens et revues indépendants disparaissent. L’un des épisodes les plus tristes est la fermeture de Bohemia, autrefois ardemment révolutionnaire, et l’exil au Venezuela que s’impose son directeur, Miguel Ángel Quevedo. (Il allait se donner la mort quelques années plus tard, laissant derrière lui une description terrible de la façon dont il avait été évincé.) Seul reste le journal Revolución, qui a fusionné en 1965 avec une nouvelle publication, Granma.

L’université est privée de son auto­nomie traditionnelle et les organisations étudiantes procèdent à l’exclusion de leurs membres hostiles au régime ou à l’Union soviétique. Le pouvoir confisque les stations de radio et de télévision et transforme les syndicats, autrefois chargés de défendre les droits des travailleurs, en instruments de soutien à la productivité dans les entreprises publiques, de plus en plus nombreuses. À la fin de 1960, le pouvoir nationalise environ 550 firmes (propriétés de Cubains ou d’Américains), qui représentaient 80 % du tissu industriel diversifié du pays. L’Église catholique, qui s’oppose au virage communiste, est neutralisée.

Fidel s’efforce de fonder une sorte de nouvelle Église militante de loyalistes, résolue à défendre la « pureté » du régime par la force. Guerra montre en détail comment la responsabilité de cette purification échoit alors aux nombreuses organisations militantes créées, dès le début des années 1960, par le fait du prince castriste. Le but est d’intégrer la société verticalement, depuis les masses jusqu’au Comandante. L’État a mis sur pied des organisations pour tous : les femmes, les étudiants, les paysans, les ouvriers, les fonctionnaires, les écrivains, les artistes ; même les enfants défilent le fusil à l’épaule.

 

Surveiller la pureté révolutionnaire

De toutes ces entités, les Comités de défense de la révolution (CDR) sont peut-être les plus inquiétantes et les plus intimidantes. Les CDR recrutent des volontaires, pâté de maison par pâté de maison, pour surveiller la pureté révolutionnaire de leurs voisins et dénoncer la moindre déviance. Fidel les définit comme l’« arrière-garde civile au service de l’avant-garde des milices et des Forces armées révolutionnaires (FAR) dans le combat contre l’ennemi intérieur et extérieur ». Avant d’ajouter : « Il sera impossible aux vers et aux parasites de manœuvrer si le peuple, de sa propre initiative, a l’œil sur eux. »

Au début des années 1960, les villes cubaines sont le théâtre d’une vague précoce de dissidence à travers les affrontements entre ces cederistas et des groupes ou des individus que le régime stigmatise en les comparant à des gusanos (littéralement, des « vers »). Guerra reconstitue d’une manière saisissante cette agitation, en utilisant des documents récemment découverts dans les archives. Les gusanos refusaient de s’intégrer aux institutions révolutionnaires. La plupart critiquaient pourtant l’invasion de la baie des Cochons soutenue par la CIA en avril 1961, et voyaient dans les exilés de Miami les « valets des gringos ». Malgré cela, les CDR pouvaient les envoyer en prison et même (empruntant au modèle soviétique) à l’hôpital psychiatrique, où ils étaient parfois soumis à des électrochocs. « Un million de bâillons » : c’est ainsi que Castro appelait les cederistas, pour leur capacité à prévenir toute critique de la révolution.

Autre événement majeur (et historiquement obscur) : l’opposition violente des paysans à la collectivisation des terres dans les provinces de l’Escambray et de Matanzas. Dans l’Escambray, écrit Lillian Guerra, la CIA a tout fait pour encourager la résistance. Six mille personnes sont mortes (en comptant à la fois les pertes subies par l’armée et par les rebelles) au cours de l’opération passée à la postérité sous le nom de « la limpia [“le nettoyage”] de l’Escambray ». Et à l’été 1963, le pouvoir transfère définitivement tous les hommes de l’Escambray vers la province de Pinar del Río, tandis que les femmes et les enfants sont envoyés dans le quartier de Miramar à La Havane. Au total, ce sont 35 000 personnes qu’on a « relocalisées ». La province sera ensuite transformée en zone militaire et en parc national. En 2005, pour la première fois en quarante ans, Raúl Castro a qualifié ces événements de « guerre civile ».

Presque au même moment (et sans la moindre intervention de la CIA, selon Guerra), les paysans de Matanzas prennent eux aussi les armes contre la collectivisation. Le groupe des guérilleros de Matanzas survivra jusqu’au début de 1963. De nombreuses arrestations et exécutions sommaires ont lieu ; de vastes campagnes sont lancées pour diffuser slogans et arguments favorables à la révolution. La seconde réforme agraire (1963) imposera bientôt de nouvelles limites à la propriété privée rurale. Comme l’écrit Guerra, « le modèle égalitaire de production agricole capitaliste de Matanzas, historiquement exceptionnel, fut ramené de force à la norme communiste ».

La contre-culture de la jeunesse mondiale débarque sur l’île au milieu des années 1960, avec un peu de retard. Avec leurs cheveux longs et leurs sandales, leur musique rock, leur prédilection pour un mode de vie bohème et la permissivité sexuelle, de nombreux jeunes Cubains sont culturellement rebelles, sans pour autant entrer dans l’opposition active contre le régime. Guerra rappelle que les éphémères publications associées à la contre-culture (comme El Sable ou El Puente) diffusent alors des commentaires critiques sur des sujets devenus aujourd’hui – à l’ère Raúl – monnaie courante dans les médias officiels, notamment les abus et la négligence de la bureaucratie, ou le gaspillage des ressources.

Fidel n’a aucune patience envers ce qui est à ses yeux un manque de zèle révolutionnaire des jeunes. Il fait fermer ces publications et envoyer en camp de travail nombre de leurs collaborateurs, à des fins de « rééducation ». Le Comandante va jusqu’à pousser les enfants à dénoncer leurs parents s’ils expriment explicitement le désir de quitter Cuba.

En 1965, Fidel avait mis sur pied les Unités militaires d’aide à la production (UMAP), des camps de travail où sont expédiés quantité de ces jeunes « antisociaux » et autres gusanos. (On estime que 35 000 personnes passeront par ces camps entre 1965 et 1968). Aux côtés des autres détenus, on y trouve des membres de sectes religieuses protestantes et afro-cubaines dont le régime se méfie (en particulier les témoins de Jéhovah et les adventistes du septième jour), et qui sont systématiquement torturés.
Fort de la conviction que le révolutionnaire est nécessairement « macho », le régime se lance dans une politique de persécution des homosexuels, et les envoie en camp. Reinaldo Arenas, le brillant écrivant gay qui a quitté Cuba en 1980, a écrit le récit du traitement qu’il y avait subi, Avant la nuit (Babel, 2000) ; Guerra apporte à son tour plusieurs témoignages personnels de première main. Les homosexuels étaient soumis non seulement au travail forcé, mais aussi à de douloureuses thérapies pavloviennes censées « guérir leur maladie ». Cette persécution d’État contre les gays se poursuivra jusqu’au début des années 1980.

 

L’« île-plantation de Fidel »

En 1968 – « l’année de la guérilla héroïque » – 58 000 petits commerces sont nationalisés en quelques jours (dont des kiosques de rue, des échoppes de cordonniers, de couturières, des blanchisseries, des instituts de beauté, des boîtes de nuit, etc.). De nombreux propriétaires (qualifiés de « petits bourgeois ») sont affectés au travail obligatoire dans l’agriculture ou le bâtiment. Désormais pleinement à la tête de ce que certains critiques ont appelé l’« île-plantation de Fidel » (son père possédait une importante hacienda), Castro fait l’une de ses innombrables grandes erreurs économiques. En 1970, il appelle à la « récolte des dix millions » de tonnes de sucre. Cela marque l’extrême limite de l’appel idéaliste au « travail volontaire », lancé par Che Guevara dès 1959. Castro annonce que l’« honneur de la révolution » est en jeu. Un étudiant qui a participé à l’opération confie à Guerra qu’ils n’avaient pas récolté la canne à sucre « pour Fidel ou son honneur ».

La réponse d’envergure est néanmoins révélatrice du pouvoir charismatique que possédait alors Fidel, capable de mobiliser des centaines de milliers de personnes de tous les milieux. Mais la récolte n’atteint pas ses objectifs. Confronté à un absentéisme croissant dans les champs (la seule chose qu’il restait du droit de grève), Castro promulgue un décret contre le vagabondage et renforce le contrôle du littoral. Plus personne ne veut quitter le pays, déclare-t-il. L’émigration restera illégale jusqu’à l’exode de Mariel en 1980. (1)

Signe manifeste de l’intégration de Cuba au sein du bloc soviétique, le simulacre de jugement (rappelant les procès staliniens des années 1930) du poète Heberto Padilla, qui avait osé critiquer « notre version miniature du stalinisme ». Arrêté en mars 1971, après cinq semaines de prison et d’interrogatoires quotidiens, il « avoue » ses crimes contre la révolution [au cours d’une humiliante séance publique d’autocritique]. De nombreuses voix du monde littéraire latino-américain et international reconnaissent là une « parodie de procès » et critiquent la répression, y compris des personnalités jusqu’alors inconditionnelles de Fidel, comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Castro donnera ensuite des ordres précis pour interdire les livres de ces auteurs à Cuba. Padilla avait reçu en 1968 le prix de poésie de l’Union des écrivains, attribué par un jury international. Désormais, le message était clair, tout comme il l’était dans ces propos tenus par Fidel en 1961 : « Avec la révolution, tout ! Contre la révolution, rien ! »

Le même slogan prévaut toujours, même si la population a plus de marges de manœuvre. Le régime tolère désormais un certain volume d’activité économique privée, aussi restreinte soit-elle. Il existe une certaine liberté de mouvement, même si les Cubains ne peuvent pas monter à bord des navires de croisière ni acheter de bateaux. Et nul n’est plus persécuté en raison de ses inclinations sexuelles ou religieuses. Cela étant, les limites qui pèsent sur la vie politique et les libertés restent fondamentalement les mêmes qu’en 1971. L’État contrôle toujours la presse, la radio et la télé­vision, les universités, les mouvements étudiants et les syndicats. Sur ce plan, rien n’a changé. L’accès à Internet n’est pas libre et les manifestations de contestation sont réprimées. Le régime n’envoie plus les dissidents en camp de travail, mais en 2014, on a recensé 8 899 détentions de courte durée pour motifs politiques.

Il a fallu du temps pour que l’opinion publique latino-américaine accepte de regarder en face la réalité dictatoriale du pouvoir cubain. Beaucoup, aujourd’hui, ne veulent d’ailleurs toujours pas l’admettre. Ou alors, ils la minimisent en mettant l’accent sur les réussites sociales du régime, en particulier dans les domaines de l’éducation et de la médecine, tout en imputant l’essentiel de la responsabilité à l’embargo américain. Marc Frank, le correspondant du Financial Times et de Reuters à Cuba, se range dans cette dernière catégorie avec son livre « Révélations cubaines » (2). Frank vit sur l’île depuis 1984. En 1995, il a épousé une infirmière cubaine, qui est son témoin personnel pour ce qui concerne la qualité des services de santé.

Son livre traite avant tout de la trajectoire de l’économie cubaine au cours des vingt dernières années. Il s’ouvre sur un récit bref mais intense des dernières étapes du pouvoir absolu de Fidel Castro, aboutissant à la grave maladie intestinale qui l’a obligé à lâcher totalement les rênes en 2008. En 1993, l’effondrement de l’Union soviétique et la perte de ses aides (65 milliards de dollars au total entre 1960 et 1990 – 40 % sous forme de prêt, le reste sous forme de don) provoquent à Cuba un choc économique sans précédent. Frank décrit certains de ses effets : les fractures remises en place sans anesthésie, la vente des tout derniers trésors que possèdent encore les familles (livres ou bijoux), les produits de première nécessité qui disparaissent des rayons des magasins (savon, allumettes, serviettes hygiéniques) et le retour de la prostitution au grand jour. Suit l’éprouvante « période spéciale en temps de paix », au cours de laquelle Fidel accepte de menues concessions économiques, comme la légalisation du dollar et la plus grande latitude laissée à certaines professions et activités (travailleurs indépendants, vendeurs sur les marchés, propriétaires de petits restaurants familiaux) interdites depuis la disparition de l’entreprise privée en 1968.

Frank ne souligne pas la responsabilité directe qui incombe à Castro dans certains des effets de la crise de 1993, notamment en raison de sa désastreuse politique de « rectification », appliquée de 1986 à 1990 en réaction à la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev : développement du rationnement ; interdiction des marchés paysans à la campagne ; réduction du travail indépendant ; renaissance de l’appel de Che Guevara au travail volontaire. Ces mesures étaient aux antipodes de celles qu’a récemment adoptées Raúl Castro. Selon Carmelo Mesa-Lago, un spécialiste très respecté de la société cubaine aux États-Unis, professeur émérite à l’université de Pittsburgh, dont Frank ne mentionne pas le travail, la « rectification » a peut-être été l’erreur économique la plus grave et la plus coûteuse de Fidel. Elle a empêché de prendre des décisions qui auraient pu limiter l’impact de la fin de l’aide russe et éviter la terrible souffrance des années qui ont suivi.

Pour Frank, l’absence d’agitation sociale est plus significative. La seule éruption de violence contre les privations de la période spéciale s’est produite à l’été 1994, sur le Malecón, l’avenue du front de mer de La Havane. Selon Frank, « rien n’a été incendié, personne n’a lancé de gaz lacrymogène, et on n’a pas vu de police antiémeute. Des ouvriers du bâtiment amenés par bus, certains avec des barres de fer à la main, ont rapidement ramené l’ordre ». Enfin, l’arrivée de Fidel a permis de contrôler la situation. Et le régime a décidé d’autoriser un exode à grande échelle sur des radeaux de fortune – c’est ce qu’on a appelé la « crise des balseros » – en partie pour alléger la pression interne et en partie pour pousser les États-Unis à signer des accords d’immigration officiels. Ce fut une fuite désespérée, émanant surtout de la partie la plus vulnérable de la population, les Afro-Cubains de l’est de l’île, désireux de franchir les 90 milles les séparant des États-Unis sur des radeaux faits de planches de bois, de draps et de vieux pneus. Pour autant que l’on sache à partir de conversations avec les réfugiés et les experts, le départ n’était pas, dans la plupart des cas, motivé par le manque de liberté politique, mais par la nécessité économique.

 

Sauvé par Hugo Chávez

Sans expliquer comment il obtient ce chiffre, Frank estime que ce qu’il appelle la « zone grise » des mécontents non militants représente aujourd’hui 30 % des Cubains. Quelque chose cloche, reconnaît-il, lorsqu’une bouteille d’huile de cuisson peut coûter jusqu’à trois jours de salaire. Et il propose la métaphore de la « ville-usine » américaine, avec son unique épicerie où « le prix d’une livre de haricots ou de riz, d’une tête d’ail, d’un concombre, d’une mangue, de quelques oignons ou tomates, représente des heures de travail ».

Mais il manque au livre de Frank des récits tangibles de la souffrance matérielle des familles et des individus qui habitent cette « ville-usine ». Il faut, pour trouver ces images d’extrême nécessité et de désespoir, se tourner vers le compte Twitter du blogueur Yusnaby Pérez, un jeune ingénieur sans emploi qui se connecte au Web via un fournisseur d’accès espagnol. Il évoque les hommes et les femmes, un sac plastique à la main, qui errent dans les rues en cherchant à « résoudre » (resolver est un verbe essentiel dans la vie quotidienne à Cuba) le problème de leur subsistance avec un salaire ouvrier d’environ 20 dollars par mois ; il décrit des cadres sans emploi qui vendent des bananes ou des briquets dans la rue ; et les radeaux qui voguent vers Miami sur une mer souvent dangereuse.

Le livre de Frank tire sa force de son enquête minutieuse sur les réformes entreprises par Raúl Castro depuis sa nomination inattendue à la tête de l’État à l’été 2006 [par intérim jusqu’en 2008, puis en titre]. Entre 2007 et 2009, il a engagé certains changements administratifs, mineurs mais importants pour les Cubains, qui ont été par exemple admis dans des hôtels jusqu’alors réservés aux touristes. Mais l’essentiel, c’est l’évolution de la politique nationale et internationale, que Frank reconstitue en étudiant le processus de réconciliation avec l’Amérique latine, le Vatican et les pays européens. À la suite d’un discours de Raúl et de la publication d’un rapport d’universitaires, les 800 000 membres du Parti communiste cubain sont priés d’engager la discussion sur les défauts de l’économie cubaine. Le débat durera quatre ans, tout en se cantonnant – comme on pouvait s’y attendre – au fonctionnement économique de la « ville-usine » cubaine, à l’exclusion de toute évaluation de sa structure politique et, a fortiori, de sa raison d’être.

Les modestes réformes menées entre 1991 et 1995 avaient permis d’entamer un redressement partiel, mais Cuba n’était véritablement sorti de la crise des années 1990 que grâce aux largesses d’Hugo Chávez – en pétrole, en investissements et en devises –, à partir des années 2000. (En 2010, l’aide représentait un total de près de 13 milliards de dollars, 21 % du PIB de Cuba cette année-là.) On ne s’étonnera pas que Frank, au cours d’un voyage qu’il a l’habitude de faire chaque année à travers le pays, note alors les signes d’une économie ressuscitée par le soutien vénézuélien : des fours électriques chinois, de l’électricité, du gaz, des bicyclettes.

Mais l’été 2008 charrie son lot d’ouragans, naturels et financiers, dévastateurs : les tempêtes Gustav et Ike, et la crise financière mondiale. Face à cette situation, Raúl fait un nouveau pas en avant, se livrant à une sorte d’autocritique bien dans la tradition soviétique. Il devait sauver la révolution en corrigeant les « vices », les « erreurs » dans lesquels elle était tombée. Soudain, les seuls quotidiens cubains – Granma et Juventud Rebelde –, éternels gardiens de l’orthodoxie, commencent à critiquer les manquements de la bureaucratie. Selon l’autodiagnostic du pouvoir, le principal problème tenait à l’« attitude », et non à la structure ni au modèle.

En 2010, Raúl lance donc une vague de réformes : il étend l’emploi non étatique (littéralement « à son compte » ou cuenta-propismo) ; encourage la redistribution et la culture des terres collectives laissées en friche ; et soutient les coopératives autonomes dans l’agriculture et les services, tout comme la liberté d’acheter et de vendre des maisons et des voitures. Le pays a besoin de trouver du travail aux 1,8 million de personnes qui vont être licenciées, en tant qu’employés superflus, de 3 700 entreprises publiques (dont la moitié perd de l’argent). Raúl cherche à encourager un certain niveau de production coopérative et privée de biens et de services. « Cuba est le seul pays au monde, remarque-t-il, où les gens peuvent vivre sans travailler. »

 

Des bureaucrates inquiets pour leur poste

Frank décrit le foisonnement, ces dernières années, des kiosques, des étals de nourriture ambulants, des petits restaurants, tous vendant à la criée leurs marchandises à travers les rues des villes cubaines. Sa visite à une coopérative de taxis récemment privatisée révèle les tensions sous-jacentes à cette transition. Auparavant, les employés pouvaient « traîner à ne rien faire », voire emmener leur famille à la plage durant les heures de travail, aux frais de la princesse. Mais on attend d’eux qu’ils travaillent à présent. Le journaliste complète son récit par la visite d’une coopérative agricole où les travailleurs sont harcelés par les bureaucrates opposés aux réformes, qui craignent pour leur poste.

Carmelo Mesa-Lago a le sentiment que ces réformes vont dans le bon sens, qu’il s’agit d’une évolution sans précédent, et (avec un Fidel idéologiquement hors-jeu) qu’elles sont irréversibles. Mais tout cela est bien trop timide à ses yeux, bien trop lent. Et le processus se heurte déjà à de nombreux obstacles qui en limitent sérieusement les effets.

Les nouveaux paysans (ils sont 174 275 selon les statistiques officielles) ont bénéficié de la redistribution des terres non cultivées, mais une foule de restrictions les empêche d’augmenter substantiellement la production : les paysans eux-mêmes ne peuvent investir que sur 1 % des parcelles de 67 hectares, ce qui limite le potentiel de croissance de la production ; ils ont obligation de vendre l’essentiel de la récolte à l’État (qui fixe les prix) ; et ils n’ont qu’un contrat limité dans le temps, que l’État peut décider de renouveler ou d’annuler au bout de dix ans. Les paysans rencontrent aussi des obstacles pour embaucher des salariés hors de leur famille, ils font face au manque de crédit et d’expérience, et ne peuvent vendre sur le marché libre des produits de base comme la viande, le lait, le riz, les haricots, les pommes de terre et les oranges.

Fin 2014, environ 600 000 salariés du secteur public (33 % de l’objectif initial) avaient été licenciés. Mais trop peu d’emplois privés ont été créés pour absorber les personnes renvoyées. Les travailleurs « à leur compte » sont pour la plupart des travailleurs secondaires (avec des métiers comme artistes de rue, dames-pipi ou tailleurs de palmiers). Les diplômés de l’enseignement supérieur – médecins, enseignants ou architectes – peuvent conduire un taxi mais pas exercer en privé la profession à laquelle ils ont été formés. C’est un véritable gâchis du capital humain créé par la révolution elle-même. Mesa-Lago pense que le régime cubain pourrait s’inspirer davantage des expériences vietnamienne et chinoise, pays où la propriété privée, la liberté d’embaucher et les libertés économiques générales sont bien plus grandes. Que peut-il advenir de Cuba, alors que l’économie vénézuélienne est en train de s’effondrer ? Mesa-Lago a le sentiment que la perte éventuelle de l’aide serait grave, mais pas aussi catastrophique que dans les années 1990. Le Venezuela éponge 35 % du déficit commercial cubain, un chiffre considérable mais très inférieur aux 72 % autrefois absorbés par l’URSS. Le régime attribue la responsabilité de ses problèmes à l’embargo américain. Mesa-Lago l’a toujours dénoncé, mais il affirme que la « cause fondamentale des problèmes de Cuba est la politique économique menée au cours des cinquante dernières années ». Le rapprochement en cours avec les États-Unis pourrait améliorer les choses mais, selon Mesa-Lago, rien n’est plus important que de changer le modèle économique. Il en va même de la sauvegarde des réalisations sociales du régime.

Frank affirme que la plupart des Cubains sont des dissidents. Il veut dire par là qu’ils s’engagent dans une dissidence respectable en « cherchant à réformer et faire évoluer le système ». Pour lui, ce ne sont pas des « dissidents », mot qu’il flanque de guillemets pour désigner ceux en qui il voit des « alliés déclarés de Washington et de l’establishment politique de Miami qui cherche à renverser le régime ». Son raisonnement est une insulte à la légitimité et au courage des vrais dissidents, d’hier et d’aujourd’hui, qui ont risqué et perdu leur liberté, voire leur vie, en raison d’un rejet profondément sincère et justifié du système. À l’image du leader dissident Oswaldo Payá – dont le plan de démocratisation interne (le Proyecto Varela) a reçu un soutien international considérable –, mort dans un accident de voiture inexpliqué en juillet 2012. Frank ne dit rien des soupçons qui pèsent sur les circonstances de sa mort. Il ne mentionne pas non plus les activités de groupes catholiques dissidents ou d’organisations comme Unión Patriótica de Cuba ou Arco Progresista, qui expriment les vues de la communauté afro-cubaine, de plus en plus coupée du leadership essentiellement blanc du pays depuis la crise des années 1990.

 

Blogueurs sous surveillance

La blogueuse Yoani Sánchez apparaît comme l’une des personnalités les plus remarquables du pays, en l’absence d’opposition légale. Elle est passée maître dans l’art de dévoiler le double langage de la gérontocratie cubaine et 650 000 personnes suivent son compte Twitter ainsi que son blog, Generación Y, traduit en dix-sept langues. Les Cubains n’ont pas le droit d’avoir un accès Internet personnel. Personne ne peut consulter directement ce qu’écrit Sánchez, mais des clés USB de blogs et de textes circulent clandestinement.

Les blogueurs ont été placés sous surveillance, interrogés par les autorités et parfois incarcérés. À l’aéroport de La Havane, une unité spécialisée de la police est chargée d’empêcher toute importation illégale d’ordinateurs ou de téléphones portables. Cuba avait 800 cafés Internet en 2013, mais leur tarif est exorbitant pour le Cubain moyen (4,50 dollars de l’heure) et l’utilisateur doit laisser son numéro de carte d’identité, son adresse et communiquer l’objet de sa recherche.

Frank semble pourtant moins troublé par le contrôle ou la censure d’Internet à Cuba que par sa lenteur. Il cite la peur du pouvoir – justifiée selon lui – de voir une ouverture complète des communications déclencher une cyberguerre, une sorte d’invasion de la baie des Cochons numérique. Et le journaliste insiste sur le fait que le Cubain moyen incrimine à la fois le gouvernement et l’embargo de la médiocrité du service.

Les tentatives faites par les États-Unis de subvertir la révolution cubaine d’origine ont certainement accéléré le développement de l’État policier cubain, mais la répression de la vaste opposition politique et sociale pendant plus de cinq décennies ne peut simplement être considérée comme son équivalent. L’embargo américain injustifiable ne justifie pas de telles violations des droits de l’homme les plus élémentaires.

« La vie est un livre. Nous avons simplement tourné la page et continué », a déclaré un responsable vietnamien à propos de la relation de son pays avec l’ancien ennemi américain. La déclaration a impressionné Frank, qui en fait l’épigraphe de sa conclusion. Mais ces mots sont aussi une invitation à l’amnésie.
Avant la révolution, Cuba produisait 80 % de sa nourriture ; l’île en importe aujourd’hui la même proportion, et cela lui coûte chaque année 2,5 milliards de dollars. « Simplement tourner la page » laisserait sans réponse la question de savoir pourquoi la production industrielle a chuté de 45 % et la production de sucre de 80 % entre 1989 et 2013. Ce ne fut pas seulement l’effet de l’embargo.

Sans nier les réussites sociales considérables de la révolution, il ne faut pas oublier (comme l’ont reconnu certains historiens marxistes eux-mêmes) le réel progrès économique et social que connaissait Cuba avant la révolution. Même si c’était un pays marqué par les inégalités ethniques, sociales et régionales, dont la richesse bénéficiait à une toute petite minorité. Cuba avait le troisième PIB par habitant d’Amérique latine (dépassé uniquement par le Venezuela et l’Uruguay), la plus faible mortalité infantile, et figurait déjà parmi les nations les plus alphabétisées. « Simplement tourner la page » inciterait à passer sous silence l’immense responsabilité personnelle qui incombe à Fidel dans la ruine de l’économie cubaine, et à ignorer les effets de sa longue dictature personnelle sur des générations de Cubains.

 

Cet article est une synthèse de deux textes parus dans la New York Review of Books les 19 mars et 2 avril 2015. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

15 faits et idées à glaner dans le numéro 66

• Sous la Commune, la Garde nationale comptait vingt bataillons féminins.

 

• Les armées révolutionnaires ont tué entre 250 000 et 300 000 Vendéens.

• Le culte de la mémoire peut se révéler aussi dangereux que son éradication.

• Les grandes découvertes sur le cerveau en train de rêver ont été faites sur des chats.

• Les femmes se rappellent généralement mieux leurs rêves que les hommes.

• Cuba comptait 120 quotidiens et magazines à la veille de la prise du pouvoir par Castro.

• Les Cubains n’ont pas le droit d’avoir un accès Internet personnel.

Schubert demanda à entendre une dernière fois le quatorzième quatuor de Beethoven avant de mourir.

• Les vers intestinaux handicapent environ la moitié des enfants d’âge scolaire en Afrique subsaharienne.

• Nous aimons mieux donner 300 000 dollars pour sauver un enfant que la même somme pour en sauver huit.

• En 1905, un tiers de la littérature scientifique était publié en allemand.

Sénèque possédait cinq cents tables en bois de citronnier munis de pieds d’ivoire.

• En 2010, le taux de mortalité par homicide des Noirs âgés de 25 à 34 ans était, aux états-Unis, environ quinze fois supérieur à celui des Blancs du même âge.

• L’histoire des hommes nous donne l’idée d’une immense étendue d’erreurs, parmi lesquelles surnagent quelques vérités confuses.

• Quand on parle à Dieu, cela s’appelle prière ; quand Dieu vous parle, cela s’appelle schizophrénie.

Du nouveau sur César

Écrire quelque chose de nouveau sur Jules César, quelque chose qui ne relève pas de l’anecdote, « cela semble impossible », remarque l’historien de l’Antiquité Uwe Walter. C’est pourtant ce que réussit son collègue Mischa Meier, écrit-il dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. L’explication ? Ce dernier n’est pas spécialiste de la Rome républicaine, mais de l’Antiquité tardive (on lui doit notamment une biographie de l’empereur byzantin Anastase Ier) (1). « Aussi envisage-t-il César depuis la perspective de l’époque impériale », non celle de l’époque républicaine (à laquelle César et son fils adoptif Octave mirent fin). Walter résume ainsi la thèse : « Le cadre dans lequel agissaient César et ses contemporains était déjà de nature monarchique, mais leur conscience des choses et le discours dominant accusaient, eux, un retard par rapport au réel […]. L’ordre ancien ne fonctionnait plus, mais l’ordre nouveau n’était pas concevable. » La tragédie du destin de César tient dans ce décalage, qui fut surtout, remarque Meier, le fait des élites politiques romaines : les soldats, la plèbe et les provinciaux étaient semble-t-il prêts depuis longtemps à n’obéir qu’à un seul. Le grand mérite de l’ouvrage est selon Walter de « mieux éclairer pourquoi l’assassinat réussi du premier monarque romain, assassinat dont les motifs étaient explicitement républicains, aboutit finalement à l’établissement d’une monarchie qui ne fut plus vraiment remise en cause ».