Meilleures ventes au Québec – Oh les beaux jours !

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Que La Santé repensée occupe la première place du palmarès établi par le réseau des librairies indépendantes du Québec n’étonne guère. La population y est vieillissante et la réforme du système de santé occupe le devant de la scène politique depuis des mois. Et ce, dans un climat de tension extrême entre un ministre résolu à imposer des restructurations (dont des quotas très élevés de patients à suivre pour les médecins de famille) et un milieu médical et hospitalier non moins résolu à résister. Ce qui ne fait rien pour calmer les angoisses de Québécois plus que jamais sensibles aux approches alternatives en matière de santé.

Quant au livre de la militante écologiste Naomi Klein, Tout peut changer, il bénéficie d’une couverture médiatique importante et suscite un intérêt soutenu chez tous ceux que préoccupe le changement climatique – ils sont nombreux au Québec ! Trois ouvrages connaissent un succès plutôt conjoncturel : 300 raisons d’aimer New York est en effet arrivé à point nommé dans les rayons, les Québécois étant toujours nombreux à profiter des premiers beaux jours pour faire une virée dans la Grosse Pomme, y cherchant entre autres un avant-goût du véritable printemps. Entre le doute et l’espoir, la biographie de Raymond Gravel, prêtre catholique rebelle et populaire, connaît pour sa part un regain d’intérêt depuis son décès en août 2014. Ancien drogué et prostitué, député du Bloc québécois jusqu’à ce que le Vatican l’oblige à choisir entre la prêtrise et la politique, il s’est toujours montré partisan d’un accompagnement respectueux des homosexuels et des divorcés. Vient enfin Prendre la parole : les règles de l’art, les pièges à éviter, les trucs du métier, un livre de conseils sur l’art de s’exprimer en public du journaliste Jean-Luc Mongrain, qui a animé de 1974 à 2012 de nombreuses émissions d’information à la radio et à la télévision et qui, après une brève éclipse, fait son retour sur la scène médiatique.

Du côté de la fiction, les romans du Québécois Nicolas Dickner gagnent en popularité dans la province depuis la parution, en 2005, de Nikolski. En témoigne Six degrés de liberté, qui gravite autour de trois personnages et d’un conteneur réfrigéré. Quant au Journal d’un disparu de Maxime Landry, gagnant de l’édition 2009 de Star Académie, il illustre une tendance forte parmi la nouvelle génération d’artistes de la chanson : celle d’embrasser plusieurs modes d’expression. Il suit en cela les traces de Daniel Bélanger, Biz, Nicola Ciccone, Jérôme Minière et Mara Tremblay, entre autres. Enfin, une liste des « meilleurs vendeurs » ne saurait éviter les bestsellers internationaux, tel Quatre, de l’Américaine Veronica Roth, ni les incontournables livres de cuisine et de développement personnel. D’autant que Trois fois par jour a été lauréat d’un Gourmand Awards 2015.

Kazuo Ishiguro : « J’écris sur la face cachée de la mémoire »

Né en 1954 à Nagasaki, Kazuo Ishiguro vit à Londres. Connu pour la subtilité et la délicatesse avec laquelle il traite du refoulement des sentiments, il est l’auteur de six romans empreints de nostalgie, dont Les Vestiges du jour, Man Booker Prize et succès mondial, adapté au cinéma par James Ivory, et Auprès de moi toujours, adapté au cinéma par Mark Romanek.

 

D’où vient votre prédilection pour le thème des souvenirs, omniprésent dans votre œuvre ?

Je suis certainement devenu écrivain afin de sauvegarder mes souvenirs d’enfance, même si je ne m’en rendais pas compte à l’époque. Je suis né à Nagasaki mais, à 5 ans, j’ai suivi mes parents en Angleterre – mon père, océanographe, devait y poursuivre ses recherches. Nous parlions japonais à la maison, je choyais mes souvenirs. En grandissant, ces souvenirs sont devenus les piliers d’un monde intérieur que nourrissaient les jeux et les livres pour enfants envoyés par mon grand-père, ou encore les films japonais sortis au moment de ma naissance – ceux d’Ozu notamment. Je pensais que notre séjour en Angleterre serait provisoire. Jusqu’au jour où, vers 15 ans, j’ai compris que je ne retournerais pas au Japon. Je le savais, sans doute, et si on m’avait interrogé, j’aurais d’ailleurs dit que je préférais rester là – ma vie, mes amis étaient en Angleterre. Mais vers 20 ans, je me suis demandé ce que j’allais faire de ce monde si riche que je m’étais fabriqué : fallait-il le laisser disparaître ? Bien que mon premier roman, Lumière pâle sur les collines, traite de thèmes précis, comme la responsabilité parentale, mon but principal était de mettre en mots ce Japon qui tenait autant du mythe que de la réalité. Et je me suis senti plus rassuré, plus en sécurité, particulièrement après mon deuxième roman, Un artiste du monde flottant. Même si j’oubliais tout de cet univers que j’avais construit, il survivrait dans mes deux premiers romans. Au début de ma carrière, écrire signifiait donc avant tout se souvenir.

 

La mémoire n’a-t-elle pas très vite cessé d’être une raison d’écrire pour devenir un sujet à part entière ?

Bien sûr. Dès le deuxième roman et Les Vestiges du jour. Tout comme le héros d’Un artiste du monde flottant, Stevens le majordome revient sur son existence et constate qu’elle a été un échec – et même un double échec, professionnel et personnel, puisqu’il n’a pas pu ou voulu vivre l’amour qui lui était offert. Presque tous mes livres à partir de celui-ci, qu’il s’agisse de Quand nous étions orphelins ou d’Auprès de moi toujours, sont des voyages dans les souvenirs du narrateur et personnage principal. La mémoire est même devenue une technique d’écriture. J’en ai fait une loupe à travers laquelle j’observais des êtres humains et la façon dont ils se voyaient, se jugeaient, et affrontaient leur passé. L’ambiguïté et la subjectivité de la mémoire offrent une grande liberté artistique : on peut écrire comme un peintre abstrait pratiquerait le collage, en juxtaposant une scène d’il y a trente ans et une scène d’hier ou d’aujourd’hui, et en laissant le lecteur faire le parallèle. On peut jouer des silences et des non-dits, laisser deviner ce qui se trouve entre les lignes. D’un point de vue émotionnel, j’aime aussi beaucoup la texture incertaine et brouillée de la mémoire. Ce caractère trouble, flouté, n’apparaît pas dans Le Géant enfoui, qui n’est pas raconté à la première personne et n’est pas centré sur un personnage. C’est peut-être pour cela que j’ai créé ce mystérieux brouillard qui enveloppe tout le pays et rend tout le monde amnésique. Je suis passé d’une brume au sens figuré à une brume réelle…

 

Dans Auprès de moi toujours, en faisant le choix de la dystopie, vous vous aventuriez en territoire inconnu pour vous. Avec Le Géant enfoui, vous faites une incursion dans un autre genre, la fantasy – le recours au surnaturel…

J’écris sur les relations humaines et des questions existentielles comme l’amour ou la mort. Il est facile pour moi de changer les paramètres extérieurs, qu’il s’agisse des lieux, de l’époque, de l’âge des protagonistes ou encore du genre. Mais je n’ai pas vraiment choisi d’écrire des livres relevant de la dystopie ou de la fantasy ; je dirais plutôt que j’y ai été amené. Dans Auprès de moi toujours, je voulais montrer des jeunes gens contraints d’affronter les épreuves normalement réservées aux personnes âgées. Pour réussir à créer cette situation, j’ai exploré diverses pistes, songeant par exemple à une maladie qui accélérerait le vieillissement de mes héros et me permettrait d’obtenir la concentration temporelle que je recherchais. Mais après plusieurs tentatives, j’ai compris que je devais aller vers la science-fiction, avec l’idée de ces clones « élevés » pour leurs organes et condamnés de ce fait à une existence raccourcie. Le genre n’a pas été un point de départ, mais un aboutissement : j’en ai eu besoin. Le processus a été similaire pour Le Géant enfoui. J’avais depuis longtemps envie d’aborder la façon dont non seulement des individus, mais également des sociétés, en viennent à refouler leurs souvenirs. De là m’est venue l’idée d’un univers plongé dans une amnésie d’origine inconnue, qui pose problème au couple formé par Axl et Beatrice. Craignant que cette amnésie n’abîme l’amour qui les unit depuis des années, ils s’engagent dans une quête qui fera resurgir leur mémoire disparue, sans se rendre compte que cela peut avoir un prix. D’autant que, pour la société où ils vivent, retrouver la mémoire risque de réveiller des haines endormies et de plonger le monde dans le chaos. J’aurais pu renouer avec la science-fiction, imaginer quelque chose dans nos téléphones portables qui « consommerait » un peu de nos mémoires à chaque appel, par exemple… Mais j’étais plus attiré par les codes de la fantasy.

 

Pourquoi n’avoir pas ancré votre propos dans un contexte réaliste, comme vous l’aviez fait pour Les Vestiges du jour ?

Je l’ai envisagé. J’ai pensé à la France après la Seconde Guerre mondiale, ou encore à l’Afrique du Sud après l’apartheid, lorsqu’il a fallu trouver un équilibre délicat entre devoir de mémoire et nécessité de mettre entre parenthèses les conflits passés pour préserver la paix. J’ai pensé également à l’ex-Yougoslavie ou au Rwanda après le génocide. Imaginez ce minuscule pays où tout le monde a recommencé à vivre côte à côte ; le facteur ou le marchand de légumes a tué votre sœur, votre frère, votre père et vous devez faire comme si de rien n’était… Le gouvernement exerce d’ailleurs un contrôle très strict sur la presse, l’éducation, tout ce qui touche à la transmission. Ce qu’ont vécu et ce que vivent les populations de ces pays m’intéressaient, mais je n’étais pas sûr d’être qualifié. Et surtout, le livre aurait été considéré comme un roman sur la Bosnie ou le Rwanda, alors que je cherchais à atteindre un universel. À écrire en romancier, sur un mode métaphorique, pour réfléchir au rapport que nous entretenons avec ce type de mémoire, sa face sombre, cachée, au sein d’une société ou au sein d’un mariage – une problématique récurrente dans l’histoire, et dans nos vies. J’ai donc choisi pour Le Géant enfoui une période – celle des conflits entre les Bretons et les Saxons, au temps du roi Arthur – qui n’était pas importante en tant que telle. Le livre est une fable, une parabole, sans être une allégorie au sens strict du terme – je ne voulais pas qu’on y voie un roman à clé, une version déguisée de la Bosnie ou de l’Afrique du Sud.

 

Diriez-vous que vous êtes passé de l’examen d’une mémoire individuelle à celui de la mémoire collective ?

Jusqu’alors, je mettais en scène un unique personnage face à ses souvenirs, tandis que Le Géant enfoui explore la manière dont fonctionne la mémoire dans une relation à deux – ici, un mariage, mais cela pourrait être une relation entre frère et sœur, entre amis, etc. – ou au sein d’une nation. Dans le premier cas, la mémoire est le fruit d’une négociation complexe, chacun pouvant avoir des souvenirs différents de ce qui s’est passé ; d’où les conflits lorsque paraissent des récits de famille, chacun ayant sa version des faits… Avec tout ce que cela peut entraîner : si je n’ai pas vécu la même histoire que l’autre, notre amour est-il bien réel ? Dans le second cas, la perspective est tout autre. Des héros de mes romans précédents, comme l’artiste du monde flottant ou Stevens dans Les Vestiges du jour, ont parfois été considérés comme des symboles, emblématiques de certains aspects de la société : toute une génération d’artistes nationalistes qui s’est fourvoyée pour l’un, un système de valeurs britanniques démodé pour l’autre. Mais cela ne m’a jamais vraiment convaincu. Un personnage n’est pas représentatif d’une communauté plus large ; les individus sont différents des sociétés. Et c’est en réfléchissant sur ce qui les distingue, notamment dans la manière de contrôler la mémoire, que j’en suis venu à écrire Le Géant enfoui. Émotionnellement parlant, une nation ne peut pas ressentir la poignante mélancolie d’un Stevens comprenant qu’il a gâché sa vie. Une culpabilité subsiste parfois, mais chaque génération peut se dire qu’elle fera mieux que la précédente. Les civilisations durent bien plus longtemps qu’une vie, généralement trop courte pour qu’un individu bénéficie d’une seconde chance… La mémoire prend également une dimension politique – je pense à la manière dont Milosevic a manipulé et utilisé la mémoire collective lors de la guerre de Bosnie, ou aux remémorations rituelles en Irlande du Nord, où les souvenirs des batailles se transmettent de génération en génération à travers des marches, des chansons, des poèmes. Le culte de la mémoire ne peut-il se révéler tout aussi dangereux que l’éradication de la mémoire ?

 

Est-ce ainsi que se construit la mémoire d’un peuple ?

C’est une question à laquelle j’ai beaucoup réfléchi. Comment, par exemple, mesurer l’influence de la culture populaire en tant que vecteur de transmission ? Songez à des films comme La Grande Vadrouille, qui montre des héros sauvés parce qu’ils se sont réfugiés en zone libre, ou Chicago, qui s’ouvre sur des Noirs et des Blancs dansant de concert. Ils sont bien évidemment inexacts sur le plan historique. Est-ce un problème ? Un divertissement peut exercer une immense emprise émotionnelle, bien supérieure à n’importe quel enseignement officiel ; cela justifie-t-il qu’on le censure ou le corrige ? Par ailleurs, les nouvelles technologies modifient la donne. Avant, nous avions les livres, la télévision, le cinéma, les journaux. À présent que nous disposons des médias sociaux, on peut se demander ce qui restera dans cinquante ou cent ans des milliers de bribes d’information qui sont diffusées quotidiennement sur Twitter, Facebook ou Pinterest. Peut-on encore parler de mémoire lorsqu’on atteint un tel degré de fragmentation ? Ce sont là quelques-unes des réflexions que j’ai tournées et retournées dans mon esprit.

 

Poser des questions : est-ce là le rôle d’un romancier à vos yeux ?

Je pense que nous écrivons sur les émotions qui découlent de ces questions, à défaut de pouvoir y répondre. C’est là ce qui différencie les auteurs de fiction des auteurs de non-fiction : nous comprenons mieux le coût humain d’une mémoire qu’on réprime ou qu’on est obligé d’affronter. Axl et Beatrice sont d’abord solides, puis commencent à craindre que leurs liens ne souffrent de ce qu’ils vont découvrir sur eux-mêmes. Or, quand on doit garder certains de ses souvenirs enfouis en soi, l’amour entre deux êtres est-il encore véritable ? Ce sont des questions affectives autant qu’intellectuelles, et je ne les envisage pas comme un politicien le ferait, je ne réfléchis pas en termes de solution pratique : il ne s’agit pas de les résoudre mais de les incarner et de les faire ressentir.

 

Propos recueillis par Minh Tran Huy.

L’improbable Monsieur Kharms

Pour décrire une situation loufoque et drôle, on emploie en Russie l’expression : « C’est du Kharms ». Poète satirique, cofondateur de l’Oberiou – un mouvement littéraire qui cherchait à pénétrer l’essence du monde par l’absurde – Daniil Kharms (que l’on orthographie souvent « Harms ») promena sa silhouette improbable dans la Russie des années 1920 et 1930, avant de mourir de faim, en plein siège de Léningrad, dans l’hôpital psychiatrique où l’avait jeté le régime. Toute sa vie, l’homme « s’était créé une série de personnages », souligne le poète, critique et traducteur Valeri Choubinski, auteur d’une nouvelle biographie de ce créateur exubérant. « Même dans la vie de tous les jours, son allure détonnait : il portait une culotte, des chaussettes montantes et d’énormes chaussures qui le faisaient ressembler à un Anglais », rapporte le site Aficha-Vozdoukh. Une pipe coincée entre les dents et un teckel en laisse parachevaient la tenue. Les sorties de Kharms s’apparentaient à de véritables performances artistiques. On le vit se promener sur la perspective Nevski le visage peinturluré, un pied de table à la main, tandis qu’un ami se chargeait de consigner les réactions des passants. Brillant et excentrique, le poète avait un certain succès auprès des femmes. Sa seconde épouse, lassée de ses infidélités, songea un temps à se suicider comme Anna Karénine. Elle renonça finalement et mourut centenaire. Ironie du destin pour un auteur qui resta longtemps cantonné au rayon des livres pour enfants (seuls deux de ses poèmes « pour adultes » furent publiés de son vivant), Kharms détestait les mômes. « On entend des cris stridents de gamins dans la rue, écrivit-il un jour. Je suis allongé et je leur invente un châtiment. Celui que je préfère consiste à les frapper du tétanos, pour qu’ils arrêtent tout à coup de bouger. »

Dietrologia

« Psychanalystes, diplomates, sémiologues, juges d’instruction, critiques, radiologues, auteurs d’autofictions et caricaturistes, telles furent les corporations jugées légitimes à participer au premier Congrès mondial de diétrologie.
– Comme toujours on a oublié la plus importante, me fit observer mon amie Clémentine.
– À savoir ?
– Les belles-mères. »

D.P.

Dietrologia, nom italien, désignant en quelque sorte le « par-derriérisme », la conviction que rien n’est jamais ce qu’il paraît. Selon notre collaborateur Michel André, le mot n’est pratiquement utilisé que dans le domaine politique. La « diétrologie » peut être parfaitement justifiée ou alimenter une théorie du complot.

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant.

Existe-t-il dans une langue un mot désignant le fait d’avoir envie de manger ce que l’autre a dans son assiette ?

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La magie des objets

Le premier roman pour enfants écrit, et magnifiquement illustré, par le romancier britannique Edward Carey (déjà auteur de deux livres pour adultes) appartient à la tendance sombre de la littérature jeunesse actuelle. Comme il l’explique au Los Angeles Times, le danger n’est pas selon lui de faire peur, mais de « se montrer trop condescendant envers les enfants, d’aseptiser la réalité ». Nous voici donc en 1875 à la périphérie d’un Londres imaginaire. S’est développé là un quartier à part, fait de monceaux d’objets abandonnés depuis des décennies. Une étrange famille y règne, les Ferrayor, qui ont noué une « relation symbiotique » avec cette gigantesque décharge. Chacun de ses membres se voit attribuer un objet à la naissance, censé le représenter. Et malheur à celui qui, pour une raison ou une autre, l’égare ou en est séparé. « Dans ce livre, confie Carey, j’ai voulu étudier comment, enfants, nous faisons de nos jouets nos premiers compagnons, en leur prêtant une voix, en les animant. On finit par se convaincre – et c’est ce qui fait la magie de l’enfance – qu’ils sont vraiment vivants. Puis ces objets sont abandonnés, laissés orphelins. »

Une vie en sourdine

On peut être sourd sans le savoir : c’est le pénible sort qu’a connu un juriste américain. Une scarlatine mal soignée, dans les années 1950, l’a laissé lourdement handicapé, sans que quiconque, y compris lui-même, ne s’en avise dans les premiers temps. Le malheureux a bataillé tout au long de ses années d’école et d’université pour donner le change : il riait aux blagues qu’il ne comprenait pas, s’efforçait de lire sur les lèvres. « À 6 ans, il pensait que tout le monde entendait comme lui – mais que les autres étaient plus doués pour comprendre ce qu’ils entendaient ! », résume Reeve Lindbergh dans le Washington Post. À Yale, où il étudiait le droit, il travaillait ses cours deux fois : d’abord pour retranscrire des notes faites de mots grappillés au hasard, et ensuite pour les apprendre – ce qui a fait de lui un étudiant épuisé, au bord du suicide, mais aussi un juriste hors pair.

Comment peut-on se débrouiller professionnellement en étant plus qu’à demi sourd ? Grâce une technique d’apparence toute simple, qu’il détaille dans La Vie malentendue, celle des « lyriques » : chaque phrase prononcée par un interlocuteur est d’abord mémorisée en un galimatias sonore, triturée ensuite jusqu’à en faire émerger un sens. Quand l’auteur s’entend demander de « beauté-faire-mot-des-derrière-y-oignon », cela lui prend toute la nuit : une partie pour comprendre qu’il s’agit de « faire les procès-verbaux des dernières réunions », et le reste pour écrire les procès-verbaux en question. Diabolique – y compris pour les traducteurs obligés de transposer des dizaines de ces « lyriques ».

Il n’y a pas de quoi avoir peur

L’homme était assis depuis un moment sur son siège quand il sentit qu’on lui tirait la manche. Il sursauta, étonné, les contacts physiques lui étaient devenus étrangers, cela faisait longtemps qu’il n’avait pas senti quelqu’un le toucher, le solliciter. L’inconnue avait posé la main sur son bras. Il se tourna vers elle, la regardant réellement pour la première fois.
Il vit un visage étroit aux traits fins sous un chapeau de voyage noir, encadré par la fourrure grise d’une étole. Des yeux grands ouverts le fixaient sans timidité. La femme fit un signe de tête vers le hublot, ses lèvres formèrent un mot : « Regardez. » Mais le grondement des moteurs couvrait sa voix.
L’homme regarda. L’avion montait en oblique vers les nuages. La terre s’étendait sous eux à l’infini, inclinée, et la silhouette de la grande ville s’estompait peu à peu dans la brume. Sur les routes, qui, tels des rubans rectilignes gris acier, découpaient le paysage en parallélogrammes bruns et roux, progressaient dans le lointain, les unes derrière les autres, des colonnes de véhicules pareils à des jouets dérisoires. L’homme distingua de gros canons tirés par des tracteurs et des tourelles de chars d’assaut et hocha la tête en signe de compréhension.
L’appareil plongea dans les nuages et il n’y eut plus autour d’eux que la grisaille mouvante de la brume, qui jeta une ombre sinistre jusque sur le visage de la femme. La porte du cockpit s’ouvrit et le jeune radio, presque encore un adolescent, s’avança dans la cabine. Son visage se tordit en une tentative de sourire poli. L’avion émergea dans la lumière et le soleil fit naître une ombre verdâtre autour de son nez.
« Nous n’avons pas de steward à bord, cria-t-il en allemand en se penchant vers eux, articulant soigneusement comme un collégien. Avec votre permission, je peux vous servir quelque chose. » Il lança un regard interrogatif à la femme et commença à répéter ses explications en anglais. Elle l’interrompit d’un geste. L’homme déclara qu’un verre de cognac ne serait pas de refus.
Ravi de la commande, le jeune homme se dirigea vers l’arrière de la cabine, marchant prudemment entre les rangées de sièges vides. Un instant plus tard, il revint avec une bouteille à la main, portant des verres sur un plateau. L’homme interrogea du regard sa compagne de voyage, qui hocha la tête. Le radio les servit tous les deux et remporta la bouteille.
« À votre santé », dit la femme en desserrant son étole grise et en levant son verre. Au loin, à l’horizon, une chaîne de sommets enneigés émergea de la mer de nuages.
« Les Carpates », s’exclama-t-elle. Sa bouche rose était entrouverte et ses yeux arrondis comme devant un miracle.
« Les Carpates, annonça le radio en repassant à côté d’eux avec une courbette polie. Avec votre permission, nous volerons sans escale jusqu’à notre destination finale. Nous avons plus d’une heure de retard et un centre dépressionnaire approche depuis l’est. » Il retourna dans le cockpit et ferma la porte derrière lui. Ils étaient de nouveau seuls dans la cabine déserte.
« Vous avez froid ? » demanda l’homme.
La femme secoua la tête et serra son plaid autour de ses genoux. Ses yeux brillaient. Elle avait le buste étroit et la poitrine creuse.
Il haussa les épaules, vida son verre et le posa dans le porte-gobelet. Puis il étala son pardessus sur ses genoux, se cala dans son siège et s’endormit. Le soleil continua de briller un instant d’une lumière rouge à travers ses paupières avant de s’assombrir et, en rêve, il parcourut à nouveau un interminable couloir derrière une infirmière vêtue de blanc, puis serra dans ses bras une enfant épuisée et brûlante de fièvre dans une chambre aux murs peints d’un vert froid. Il sentait contre sa poitrine les battements effrayés de son cœur tandis qu’elle gémissait et murmurait : « Papa. » Puis le noir, une secousse, et il s’arracha en sursaut à son rêve, ouvrit les yeux et se redressa.
L’appareil avait brusquement tangué, l’atmosphère s’était obscurcie et une pluie de grêlons rebondissaient sur les vitres à la hauteur de ses yeux. Le grondement des moteurs couvrait leur crépitement, mais les immenses ailes de l’avion oscillaient et la radio émettait sans discontinuer ce qui semblait être des signaux de détresse. L’homme jeta un coup d’œil à sa compagne de voyage. Elle était assise, son plaid sur les genoux, le visage livide. L’avion fendait la masse roulante des nuages, moteurs rugissants comme en péril de mort.
Le radio entrebâilla la porte du cockpit et leur jeta un coup d’œil. Il mit ses mains en porte-voix devant sa bouche et cria à pleine gorge : « Tout va bien. » L’homme se leva et le rejoignit, prenant appui sur les dossiers des sièges pour parer aux secousses.
« Un centre dépressionnaire approche depuis l’est, expliqua le radio. Nous tentons de le contourner, mais nous ne pouvons pas trop nous écarter de notre route. Beaucoup de zones sont interdites par ici.
— Même en cas de tempête ? s’étonna l’homme.
— En situation normale, peut-être, mais aujourd’hui… » Le radio haussa les épaules et l’homme vit ses paupières tressaillir de peur. Au même moment, l’avion changea nettement de cap. Le radio regagna son poste en refermant la porte derrière lui. L’homme eut le temps d’apercevoir le pilote assis devant son tableau de bord, le dos droit.
Le gros appareil tanguait violemment. Dans les trous d’air, l’homme prenait instinctivement appui des pieds sur le sol. Par une soudaine déchirure des nuages, il vit une paroi rocheuse se dresser tout près. L’avion prit brusquement de l’altitude, jusqu’à ce qu’un coup de vent plus fort que les précédents le jette sur le côté. L’homme siffla entre ses dents et se tourna pour regarder sa compagne de voyage.
Celle-ci était assise, immobile, les yeux fermés, remuant en silence les lèvres. Ses doigts fins agrippaient son plaid, sur ses genoux. Son étole lui cachait le cou. Elle portait à la main gauche une fine bague ornée d’un diamant gros comme un pois serti dans un chaton arachnéen. L’aiguille de l’altimètre, sur la cloison séparant la cabine du cockpit, se mit soudain à descendre rapidement. La radio émettait des signaux frénétiques.
La masse fuyante des nuages resta au-dessus d’eux. La terre apparut, accidentée et inculte. Les rafales de vent y soulevaient d’énormes tourbillons de poussière. L’avion se stabilisa, l’aiguille de l’altimètre tressaillait sur place.
Le radio sortit encore une fois du cockpit. Il se courba vers l’homme. La femme ouvrit soudain les yeux et se pencha pour écouter.
« Les turbulences atmosphériques nous ont fait dévier de notre route, cria le radio. Tout va bien, nous contrôlons l’appareil. Mais toutes les stations diffusent des avis de tempête. Je viens de déterminer notre position. Nous approchons d’un aérodrome de secours indiqué sur la carte. Nous allons nous y poser, avec votre permission. C’est plus sûr. »
Le pilote apparut à la porte du cockpit, la mine tendue. Son collègue retourna à sa place. La radio se mit de nouveau à émettre des signaux fébriles. Le sol s’inclina sous l’appareil, un terrain nivelé et dégagé apparut de biais. La femme tendit le cou et écouta avec attention. Sa bouche s’ouvrit et une lueur étrange passa dans ses yeux. Sa main étroite saisit l’épaule de l’homme et la serra avec une vigueur surprenante.
« Ils nous interdisent d’atterrir, lui murmura-t-elle à l’oreille. Ils nous interdisent formellement d’atterrir. »
Les signaux de la radio s’accélérèrent encore.
« Vous comprenez le morse ? » demanda l’homme incrédule. L’aiguille de l’altimètre descendait toujours. L’appareil décrivit une large courbe au-dessus de la portion aplanie du sol moutonneux. On y voyait courir des soldats, qui se regroupèrent en bordure de la piste. Une secousse ébranla l’avion, si fort que l’homme eut l’impression d’avoir reçu un coup de pied dans le ventre. Une série de perforations apparurent dans l’aile argentée qui oscillait sous son regard. L’appareil se cabra. Le sol et la piste se dressèrent soudain en un mur vertical.
« Ils… ils nous tirent dessus, dit l’homme sans en croire ses yeux. C’est impossible. »
La terre reprit une position plus horizontale. Puis le paysage s’assombrit et l’avion replongea dans les nuages. Une bourrasque s’en saisit, étouffant le grondement des moteurs. La radio se tut.
« Est-ce que je peux m’asseoir à côté de vous ? » demanda la femme. L’homme hocha la tête et elle s’approcha d’un pas vacillant, se tenant à l’accoudoir. Ils restèrent là côte à côte, et elle posa sa main étroite sur la sienne. Elle était brûlante.
« Vous avez de la fièvre », dit l’homme. La femme avait les yeux brillants. Elle avait perdu de sa pâleur. Elle haussa les épaules et pointa sa poitrine du doigt.
« Je suis en route pour l’Égypte, expliqua-t-elle. Le mois de mars est dangereux dans le Nord. Les poumons. »
L’avion fendait en hurlant l’avalanche de nuages, secoué par les rafales de vent.
Le radio sortit du cockpit, regarda par le hublot la ligne d’impacts sur l’aile de l’appareil et secoua la tête. « Nous poursuivons notre route », cria-t-il, perçant le rugissement des moteurs. Il gagna ensuite l’arrière, revint avec la bouteille de cognac à la main et la proposa d’un geste. La femme refusa d’un signe de tête, l’homme tendit son verre. Le radio le servit, puis s’assit sur l’accoudoir du siège voisin, de l’autre côté de l’allée, et s’en versa aussi un verre avant de caler la bouteille dans le porte-gobelet.
« Vous avez peur ? » demanda-t-il en tentant de sourire. Aucun des deux ne répondit. Il vida son verre d’un trait et resta à le faire tourner entre ses doigts.
L’homme perdit patience. « Pourquoi n’êtes-vous pas à votre poste ? » demanda-t-il sèchement.
Sans répondre, le jeune homme jeta négligemment son verre par terre et lui fit signe de venir voir par lui-même. Après avoir hésité un instant, l’homme le suivit. Arrivé à la porte du cockpit, il comprit.
Une rangée de trous et de lézardes courait à travers le large tableau de bord. Les verres de deux cadrans aux aiguilles tordues avaient volé en éclats. Le radio attrapa son écouteur et le secoua. Le visage empourpré, il criait et jurait dans une langue étrangère à l’homme. Le pilote pivota soudain sur son siège, tendit le bras et jeta son collègue à sa place si brutalement que celui-ci cria de douleur. Puis il se tourna avec un sourire forcé vers son passager.
« Pardonnez-le, monsieur, dit-il en allemand. Il n’est pas encore titularisé. Il vient de terminer ses études. Mais comme vous pouvez le voir, ils visent bien. » Il montra les impacts de balle sur le tableau de bord.
« Mais pourquoi nous ont-ils interdit d’atterrir ? » demanda l’homme.
Le pilote secoua la tête. « Mobilisation, supposa-t-il. Déclaration de guerre. Nous survolons les frontières de quatre États et l’un d’entre eux n’existera peut-être plus demain. Qui sait. Nous ne pouvons malheureusement plus déterminer notre position. La radio est hors d’usage.
— Est-ce que je peux fumer une cigarette ? » demanda calmement l’homme.
Le pilote lança un coup d’œil à son collègue, puis le regarda d’un air sévère.
« Mieux vaudrait l’éviter, dit-il. Ça me serait égal, sinon, mais le réservoir d’essence fuit peut-être. La jauge est cassée et je ne peux pas vérifier. »
L’homme hocha lentement la tête. « Ah », dit-il seulement. Il réfléchit un instant et demanda : « Est-ce que je peux vous être utile à quelque chose ? » Mais l’inanité de sa question lui apparut aussitôt et il haussa les épaules. L’avion émergea des nuages et la clarté l’aveugla.
Il se pencha pour regarder vers le bas. L’appareil tanguait violemment et son ombre filait sur la masse de nuages mouvante, sous eux. Le vent hurlait à travers les déchirures de l’aile. Le radio, le teint vert, enfouit son visage dans ses bras.
« Pardonnez-le, dit le pilote. Ce n’est qu’un gamin. » Il scruta l’homme du regard et sourit de nouveau. « Vous êtes sans doute officier ?
— Non », répondit l’homme, et il fut empli d’un désir enfantin, dont il eut lui-même honte un instant plus tard, de mettre en avant sa nationalité. « Je suis juste finlandais.
— Je sais, assura le pilote avec un hochement de tête approbateur. C’est le sport. Chez nous aussi on joue beaucoup au football. »
Les aiguilles des cadrans intacts oscillaient. Le soleil jouait sur le visage hâlé du pilote. L’homme tourna les talons et referma derrière lui la porte du cockpit. La femme entrouvrit les yeux quand il la rejoignit.
« Pourriez-vous me tenir la main, s’il vous plaît, demanda-t-elle simplement. J’ai peur. »
L’homme serra sa main brûlante avec un petit rire apaisant : « Il n’y a pas de quoi avoir peur. » Des années plus tôt, il avait tenu dans ses bras son enfant mourante. Il n’y avait pas de quoi avoir peur, il le savait. Car à l’approche de la mort, le visage de l’enfant avait prit un air heureux. Après bien des souffrances.
L’avion replongea dans les nuages. L’obscurité était telle que l’homme ne distingua plus, dans le pâle visage de la femme, que ses yeux brillants. Il enserra fermement sa main dans sa poigne solide. D’immenses lambeaux de nuage défilaient autour d’eux et les hublots s’étaient couverts d’une couche de glace qui fondait en torrents de gouttelettes. La femme se pencha vers lui.
« Je vous connais, non ? », dit-elle d’une voix étonnée, et elle posa sa joue contre sa manche. Elle se pressa si fort contre le tissu rêche qu’il sentit la chaleur de son visage sur les muscles de son bras.
À cet instant, pour la première fois depuis de longues années, il fut empli de l’aveuglante conscience d’être vivant, vivant. Sa vie lui appartenait, il était libre, il n’avait de comptes à rendre à personne. Ils volaient aux frontières de la mort, il le savait parfaitement, et rien de ce qui avait au fil des ans tissé autour de lui un impénétrable cocon n’avait plus aucune importance. Sa solitude était comme une pierre moussue qui se serait soudain mise à rouler à toute allure, faisant valser tout ce qui la recouvrait. D’un geste protecteur, il posa sa main adoucie par des années de confort sur la joue de la femme.
Une averse de neige engloutit le grand avion. Les flocons, lancés tels des traits fulgurants, explosaient contre les hublots. De sourdes détonations percèrent le rugissement des moteurs et l’aiguille de l’altimètre se mit à descendre rapidement. Sur la cloison du cockpit, un signal rouge s’alluma : Attachez vos ceintures. Il s’alluma et s’éteignit, s’alluma et s’éteignit. L’homme comprit que le pilote voulait attirer son attention. L’appareil fonçait en tanguant dans la tempête de neige, ses moteurs poussés à bout grondant par saccades. Un sombre paysage de rochers surgit soudain telle une muraille sur le côté de l’avion, puis un immense tourbillon l’emporta dans un hurlement de moteurs désespéré.
L’homme regarda le décor de sa mort. Il était triste et noir, fait de cimes anguleuses, avec au loin, hors de portée, une plaine brune. Le signal rouge s’alluma et s’éteignit de nouveau dans la cabine plongée dans la pénombre. L’homme attacha rapidement la ceinture de la femme et se prépara à prendre appui des pieds et des mains sur le siège devant lui. Le sol se précipitait de biais à leur rencontre. Soudain, ils levèrent tous deux la tête et se regardèrent. Un terrifiant silence les entourait. On n’entendait plus que le sifflement sauvage du vent dans les déchirures de l’aile géante de l’appareil. Les moteurs s’étaient arrêtés, la terre se ruait vers eux avec ses noirs versants aux arêtes vives, l’aiguille de l’altimètre descendait inexorablement.
Le gros avion de ligne ne pouvait se poser sans dommages dans cette vallée encaissée. C’était une pure impossibilité. Sa vitesse exigeait de l’espace, son poids une piste solide. Pendant une éternité, la terre se rua vers eux. Puis les deux moteurs latéraux se remirent en marche, cognant irrégulièrement, et l’appareil tenta de reprendre de l’altitude. Mais c’était comme si d’énormes masses d’air s’étaient jetées sur lui depuis le ciel pour le secouer, et l’homme s’agrippa au dossier du siège devant lui, songeant avec un calme glaçant à toutes les chances qu’il avait gâchées dans sa vie.
« Bonne nuit », dit doucement la femme. Sa voix était parfaitement sereine, mais tout son corps tremblait, retenu par sa ceinture de sécurité. Ses lèvres, ses pommettes et le coin de ses yeux tressaillaient.
L’aiguille de l’altimètre approchait de zéro. Une crête d’un brun sombre passa sous eux. L’avion frôla la cime de buissons et pénétra dans une vallée dont il ne pouvait ressortir. Le signal rouge s’alluma une dernière fois, comme en guise de joyeux adieu.
Un déchirant bruit de casse sous leurs pieds. L’homme vit l’immense aile gris acier, à côté de lui, plier avec une facilité déconcertante. Il se cala dans son siège et banda les muscles de ses bras et de ses jambes. L’avion se cabra, les hélices se brisèrent et les moteurs s’écrasèrent en hurlant, la cloison du cockpit s’enfonça dans la cabine et les vitres des hublots volèrent en éclat. Ce n’est qu’une fois le fracas et le bruit du verre cassé parvenus aux oreilles de l’homme que vint le choc, si puissant que ses poumons se vidèrent et qu’il se sentit écrasé comme un insecte sous un marteau. Il eut le temps de voir la femme se plier en deux à ses côtés, retenue par sa ceinture. Puis l’avion bascula et s’immobilisa. Mais son ouïe ne percevait plus aucun son et ses yeux ne voyaient plus rien.

 

Ce texte est extrait de Ce genre de choses n’arrive jamais, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail.

Le bleu qui a tué Van Gogh

Les circonstances de la mort de Van Gogh sont bien connues : le peintre part au milieu des champs, se tire un coup de pistolet dans la poitrine et parcourt plus d’un kilomètre pour aller (en vain) chercher de l’aide. Dans son dernier livre, le romancier Christopher Moore transforme ce vrai-faux suicide en assassinat. Lucien Lessard (un personnage fictif), jeune boulanger et peintre en herbe, mène l’enquête avec Toulouse-Lautrec. Ils forment, à en croire John Wilwol dans le Washington Post, un « magnifique duo comique ». Car oui, malgré le drame initial, Sacré Bleu est drôle, très drôle. « On peut le qualifier de comédie historique, en mettant l’accent sur le mot comédie », note Wilwol. Outre Toulouse-Lautrec, dont Moore brosse un portrait enlevé, à l’opposé du personnage mélancolique de Moulin Rouge de John Huston, on croise tous les grands noms de la peinture française de l’époque. La couleur bleue du titre joue bien entendu un rôle décisif. L’un des grands mérites de l’ouvrage est d’ailleurs de rappeler à quel point, jusqu’à assez récemment, il pouvait être difficile d’obtenir certaines teintes, faites de pigments extrêmement rares.

La vraie cause de la Terreur

Rappelez-vous ce dessin de Gary Larson où l’on voit une famille qui regarde dans le vide. Le titre précise que la scène se passe à une époque reculée, « avant la télévision ». Nous pourrions donc aussi imaginer des millions de Français du XVIIIe siècle scrutant le vide, avec cette légende : « Avant 1789 ». Mais que faisait-on en France avant la Révolution ? Avant qu’un sang impur n’abreuve les sillons, que les tyrans ne tremblent, que les bataillons ne se forment et qu’il n’y ait de hauts faits à graver sur les tombes. Y a-t-il vraiment une histoire qui mérite d’être relatée avant l’événement qui poussa Rouget de Lisle à composer son remarquable (et remarquablement sanglant et brutal) hymne national ?

Bien entendu : il y a des tas de choses à raconter. Néanmoins, une certaine conception de l’histoire, sinon l’histoire elle-même, commence avec la Révolution française. En un jaillissement prophétique de ce feu d’artifice verbal dont il est coutumier, George Steiner déclare que les dates révolutionnaires comme 1789 sont bien plus que des « points dans le temps ». Elles représentent des « ouragans de l’être, des métamorphoses du paysage historique si brutales qu’elles se chargent, presque instantanément, de la sobre grandeur de la légende ». Le temps, proclame Steiner, a « gagn[é] en densité ». (1) Sans doute, et d’abord parce que des millions d’hommes et de femmes, sur lesquels l’histoire avait agi jusque-là, devinrent les acteurs d’une histoire qu’ils croyaient écrire.

Le récit de la Révolution fut d’ailleurs écrit alors même qu’elle se déroulait encore. Dans le cas des Réflexions sur la Révolution de France d’Edmund Burke, l’histoire fut même racontée avant les événements. Publié en 1790, le chef-d’œuvre de Burke mettait ses lecteurs en garde : s’il est facile d’accorder la liberté à un peuple, il l’est hélas beaucoup moins pour le peuple en question de former un gouvernement libre. Peu de formules évoquent mieux l’effondrement de la monarchie des Bourbons, la décapitation du roi et la naissance d’une république qui galvanisa la nation contre les armées étrangères mais orchestra aussi la Terreur, cette terrifiante guerre contre ses propres citoyens.

Les événements sanglants des années 1793-1794 sont le sujet de ce livre captivant et profondément instructif. Timothy Tackett a consacré sa carrière à la Révolution. Ce n’est pas une tâche facile : contrairement à leurs collègues qui passent leur vie avec les Carolingiens ou les Parisiens de la Belle Époque, par exemple, les spécialistes de la Révolution forment une troupe endurcie au combat. Pour beaucoup d’entre eux, l’histoire n’est pas une simple profession ; c’est un sacerdoce. Comprendre la vraie nature du passé révolutionnaire de la France, c’est être capable de saisir ce que l’avenir pourrait réserver à ce pays et au monde. En substance, les événements qui se sont déroulés entre 1789 et 1815 offrent une carte du futur, menant, c’est selon, à des lendemains qui chantent ou qui déchantent.

Comme le remarque Tackett, deux écoles d’historiens s’opposent depuis longtemps sur le sens de la Révolution. Certains justifient la Terreur en y voyant la conséquence d’événements contingents : alors que des armées hostiles se massaient aux frontières et que les forces contre-révolutionnaires se développaient au sein de la nation, les révolutionnaires de 1793 n’eurent d’autre choix que de mettre la terreur à l’ordre du jour. Ce fut une réaction temporaire, malheureuse mais inéluctable, pour répondre aux exigences inédites du moment. On ne s’en étonnera pas, la grande majorité des historiens de cette école appartiennent à la gauche, qu’ils soient socialistes ou communistes. Les conservateurs (et leurs descendants néoconservateurs) voient au contraire la Terreur comme l’apogée inévitable de la logique révolutionnaire. Formés par les écrits politiques de Jean-Jacques Rousseau, en particulier par sa notion de « volonté générale », et par l’insistance des Lumières sur le pouvoir de la raison et l’impératif de progrès, les révolutionnaires étaient allergiques à nos idéaux de pluralisme et de modération.

Tackett est conscient des apports des deux camps, mais souligne aussi leurs limites. Il préfère emprunter une troisième voie pour répondre à cette question centrale : comment les idéaux de 1789, exprimés par la trinité Liberté-Egalité-Fraternité, ont-ils pu aboutir aux horreurs de 1793, à ce bain de sang, de violence et de paranoïa ?

Selon Tackett, c’est dans l’histoire des émotions et des sentiments – l’histoire de la peur, en particulier – qu’il faut se plonger si l’on veut comprendre pourquoi les événements prirent un tour aussi épouvantable, moins de trois ans après des débuts si prometteurs. Certains historiens ont regardé la peur en face, en examinant comment, au fil des âges, l’angoisse et la crainte servirent à la fois de causes et d’effets. Feu Jean Delumeau, en particulier, dans son magistral ouvrage, La Peur en Occident, avait étudié les nombreuses manifestations de la crainte en Europe occidentale. Alimentée par les attentes millénaristes et les mouvements hérétiques, les épidémies et les disettes, la peur fut une présence constante dans la société du Moyen Âge et du début de l’époque moderne.

Tackett reprend l’histoire de la peur à peu près là où Delumeau terminait son récit. En 1793, l’une des choses que les Français avaient à craindre était la peur elle-même. Mais ils avaient d’autres bonnes raisons de courir à travers Paris et la province les cheveux dressés sur la tête (à l’exception étrange de Robespierre, la plupart d’entre eux avaient renoncé au port de la perruque). Ils se trouvaient dans une situation sans précédent. À peine quatre ans auparavant, ils s’étaient lancés dans une extraordinaire expérience d’autogouvernement, pour laquelle il n’existait aucun modèle ni guide, malgré les nombreuses invocations à l’antique République romaine. De plus, c’était une expérience qu’ils n’avaient eux-mêmes nullement prévue durant les mois qui précédèrent la chute de la Bastille à l’été 1789.

Lorsqu’il parcourt la correspondance échangée à ce moment-là, par des hommes ou des femmes, Tackett ne discerne aucun pressentiment : nul ne semblait imaginer que son monde, fondé sur une hiérarchie stricte, sur les privilèges aristocratiques et sur l’autorité royale, était sur le point d’imploser. Comment aurait-il pu en être autrement ? Quand l’Assemblée nationale, invention démocratique totalement nouvelle, fit table rase des institutions féodales du pays durant la fameuse nuit du 4 août, l’un des épistoliers que cite Tackett, un libraire nommé Nicolas Ruault, laissa échapper qu’il avait l’impression de s’être éveillé pour découvrir que « des bûcherons […] ont mis à bas une forêt entière en peu d’heures ». Cette forêt de droits et de devoirs était considérée comme existant depuis toujours, éternelle et immuable comme les Alpes. Pourtant, elle fut bientôt remplacée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, cette grande moisson de droits qui, loin d’être les fruits du temps et de la tradition, résultaient d’une adhésion à la raison abstraite et sans entraves. Ruault n’était pas le seul à penser que « tout va changer […]. Nous serons dans peu de temps des hommes nouveaux ».

En fait, tout changea mais resta identique. Tandis que les représentants de la nation s’efforçaient de transformer leurs idéaux éclairés en mesures concrètes, les peurs et les angoisses anciennes se réveillaient et remontaient à la surface. L’effondrement du trône et de l’autel, associé à la montée de la violence populaire, donna à réfléchir aux révolutionnaires les plus ardents. La Grande Peur de 1789, déclenchée par la rumeur selon laquelle des brigands ou des envoyés du roi allaient confisquer les récoltes, se répandit comme une traînée de poudre à travers les campagnes, poussant les paysans à lyncher les aristocrates locaux et à piller les bureaux des impôts. Dans les villes, ouvriers et soldats se mirent en grève, cependant que les femmes, marquées par la pénurie de denrées alimentaire, se radicalisaient. La fuite au compte-gouttes des aristocrates se transforma en hémorragie, et les nobles gonflèrent les rangs des armées étrangères qui allaient bientôt se mobiliser pour écraser la Révolution. Comme l’écrivit un autre des témoins convoqués par Tackett, « Je suis dévoré par l’anxiété […], entre l’espoir et la crainte. »

Vers le milieu de l’année 1792, la peur l’emporta sur l’espoir. Louis XVI avait vainement tenté de fuir la France, ce qui avait déclenché l’invasion par les forces prussiennes et autrichiennes ; de là naquit la rumeur d’un complot qui traversa Paris. Dénoncer les traîtres devint un devoir patriotique, les rues étaient maintenues éclairées toute la nuit pour déjouer les machinations des contre-révolutionnaires, le tocsin sonnait à toute heure et l’on battait le tambour constamment. La peur atteignit son paroxysme début septembre, quand la nouvelle des défaites militaires françaises rejoignit la rumeur selon laquelle les détenus des geôles parisiennes – nobles et ecclésiastiques suspectés d’activité contre-révolutionnaire – préparaient leur évasion. S’introduisant dans les prisons, la foule transforma les cours intérieures en abattoirs, massacrant les détenus à coups de sabres, de piques et de haches. Quand cette frénésie sanguinaire retomba, pas moins de 1 400 personnes avaient été tuées. Cette barbarie fut l’œuvre de quelques-uns, mais Tackett note que la plupart des Parisiens étaient persuadés de sa nécessité. Le sentiment exprimé par une épistolière, Rosalie Jullien, fait écho à l’opinion de beaucoup d’autres : « Le peuple, terrible dans sa fureur, venge les crimes de trois ans des plus lâches trahisons […] : la France est sauvée ! » (2)

Pourtant, la nature même de la théorie du complot adoptée par les révolutionnaires signifiait que la France ne pourrait jamais être vraiment sauvée. Dans leur esprit fiévreux, des forces obscures fomentaient toujours de nouvelles conspirations ; à peine la guillotine avait-elle tranché une excroissance maligne que plusieurs autres la remplaçaient. Quelle meilleure preuve auraient-ils pu trouver que les insurrections contre Paris, menées par des nobles et des ecclésiastiques, qui déferlèrent dans l’est et le sud de la France ? Lorsque l’on découvrit que des héros des premières heures de la Révolution, comme le comte de Mirabeau et le général Lafayette, négociaient avec les Prussiens, cela corrobora la rumeur et les fantasmes de complot. Comme le souligne Tackett, c’est cette vision des choses, partagée par presque toute la faction politique et idéologique, qui engendra l’ensemble des institutions dont surgirait la Terreur.

Dans l’imaginaire populaire, la Terreur et Maximilien de Robespierre sont aussi inséparables que Hitler et la « solution finale ». Pourtant, comme Tackett le souligne, Robespierre fut autant la conséquence que la cause de la Terreur. Avec l’arrestation, le procès et l’exécution de Louis XVI, désormais appelé « Louis Capet », début 1793, la République nouvellement fondée avait créé un précédent. Selon un contemporain, c’est parce que les révolutionnaires « avaient coupé la tête de Louis XVI qu’ils s’enhardirent à couper celle de leurs collègues ». Alors que les populations récalcitrantes de Vendée, de Bretagne et de Provence intensifiaient leur résistance, alors que les armées révolutionnaires perdaient les batailles les unes après les autres, alors que les ouvriers et artisans radicalisés de Paris – les sans-culottes – criaient à la trahison et exigeaient des têtes, les représentants élus de la Convention ne furent pas longs à déclarer que « la terreur est à l’ordre du jour ».

Le Comité de salut public, formé depuis peu, terrifié à l’idée que le peuple pourrait à nouveau imposer sa justice comme en 1792, chercha à en obtenir le monopole. Comme Danton le déclara en une formule célèbre : « Soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être. » Galvanisé par Robespierre et Saint-Just, le Comité adopta une série de lois visant le moindre citoyen soupçonné d’être un « ennemi de la liberté » ou de manquer d’« esprit public », catégories aussi larges que trompeuses. En même temps, les tribunaux révolutionnaires passèrent à l’action, même s’il s’agissait moins de tribunaux que de chaînes de montage fournissant à la guillotine un flux continu de « contre-révolutionnaires ».

Comme l’écrivit Ruault, la Révolution « dévore ses propres enfants, elle tue ses frères, elle mange ses entrailles, elle est enfin le plus terrible et le plus cruel de tous les monstres ». En fait, la Terreur engloutit beaucoup des hommes qui, après l’avoir d’abord soutenue, tentèrent de la juguler. Exemple le plus notable, Danton et ses alliés furent tous expédiés à la guillotine en mars 1794, exécutions que la plupart des Parisiens accueillirent par un silence craintif. Peu de temps après, au mois de thermidor (juillet), ce fut le tour de Robespierre et de ses complices d’être détruits par la machine infernale qu’ils avaient contribué à créer. Après quoi la Terreur se dissipa, laissant dans sons sillage des centaines de milliers de cadavres. Aux 17 000 hommes et femmes jugés et exécutés par les tribunaux, les historiens ajoutent des dizaines de milliers d’autres qui moururent en prison. De plus, les armées révolutionnaires chargées de réprimer le soulèvement vendéen tuèrent entre 250 et 300 000 personnes, dont beaucoup sous les balles du peloton d’exécution ou par noyade collective.

Pourtant, bien avant cet ultime paroxysme sanglant, les armées révolutionnaires avaient, par leurs succès, fait oublier leurs premiers échecs aux frontières. La République avait été sauvée. Alors pourquoi les massacres ont-ils continué ? Comment expliquer que les mesures extrêmes de la Terreur aient survécu à la fin des événements qui les avaient justifiées – quand elles n’ont pas été introduites après ? Tel est le marteau avec lequel les historiens conservateurs frappent les historiens de gauche qui affirment depuis longtemps que la Terreur fut en effet terrible, mais nécessaire à la survie de la République. Comme Tackett le remarque avec diplomatie, les raisons de cette situation critique « n’ont rien d’évident ». Il soupçonne qu’elles tiennent moins aux idées qu’aux émotions, en particulier la crainte que les partisans de la Terreur partageaient avec leurs victimes : la peur des assassinats, la peur des revers militaires, la peur des complots. Sans oublier la haine pure et simple envers ceux qui les avaient jadis gouvernés. Tackett cite un passage inquiétant tiré d’une lettre de Rosalie Jullien, écrite alors que les têtes tombaient dans les paniers imbibés de sang, lettre où elle dénonce « les noirceurs des aristocrates, le fanatisme sanguinaire des prêtres, l’orgueil atroce des nobles […]. Tous ceux qui s’y opposent [au bien public] sont des ennemis et des monstres à mes yeux ». (3)

Certes, l’idéologie et les événements furent les ingrédients essentiels de cet épouvantable ragoût qu’on appelle la Terreur. Mais comme nous le rappelle Tackett, non moins cruciale fut la marmite dans laquelle ils mijotaient : la psychologie, le système émotionnel des révolutionnaires de 1793.
Cet article est paru dans la Los Angeles Review of Books le 12 janvier 2015. Il a été traduit par Laurent Bury.

Savoir jusqu’où lire

Autrefois les choses étaient simples : ceux qui lisaient – une infime minorité – lisaient à voix haute, au bénéfice de tous, pour enseigner, prêcher ou divertir. On lisait alors utile et altruiste. Quand, raconte Plutarque, Alexandre a lu pour lui-même à voix basse une lettre qu’il venait de recevoir « avant de la mettre sous son oreiller », son entourage en fut tout interloqué ! Dans les bibliothèques de l’Antiquité, où tous lisaient à voix haute, quel tintamarre ce devait être… L’inventeur de la lecture comme plaisir silencieux et solitaire, ou comme activité méditative (pour beaucoup, une seule et même chose), c’est sans doute l’évêque Ambroise de Milan. Saint Augustin s’ébahissait de le voir, seul avec son livre, suivre les lignes des yeux en remuant ses lèvres en silence …

Maintenant, tout est bien sûr beaucoup plus compliqué, et les psychopédagogues n’en finissent pas de décortiquer les différentes façons de lire : cursive, analytique, documentaire ; ou encore : sélective, globale, approfondie (au Québec, on préfère distinguer entre lecture de repérage, lecture en diagonale et lecture active).

Mais on peut simplifier la fraction, en faisant juste la distinction entre lecture lente, intensive – le « deep reading », selon Steven Birkerts (1) ; la « prise de possession lente et méditative d’un livre » – et lecture rapide, discontinue, superficielle. Une distinction qui dépasse la question du motif de la lecture (éducation, information ou divertissement) et celle de son support – encore que l’on s’accorde souvent à dire que la lecture sur écran tend à être rapide et superficielle (« skimming »), alors que la lecture intensive s’accommode mieux du papier. La distinction dépasse même celle du contexte sonore : si le silence est de rigueur pour le contact avec une pensée élevée, voire divine (ce que le poète Emerson appelait « lecture à genoux ») (2), dans la lecture « écoutée », l’attention au texte et l’empathie avec celui-ci sont décuplées – d’où le succès sans doute des lectures publiques, comme celles que donne Fabrice Luchini. Le critère no 1, c’est le temps consacré à un livre. « La culture est lenteur », dit Alberto Manguel, spécialiste du sujet.

Y a-t-il moyen de finasser – de ruser avec le rapport entre temps (ou effort) et bénéfice de lecture ? Lecture rapide (« scanning ») et lecture approfondie ne font hélas pas bon ménage. L’autre solution, qu’osait préconiser le Dr Johnson, critique exemplaire et pape de la littérature classique anglaise : laisser la plupart des livres en plan sans les terminer : « Doit-on donc rester collé à vie avec toutes les personnes que l’on rencontre ? […] Un livre peut n’être bon à rien. » Mais alors, comment savoir jusqu’où lire ? À chacun son jugement ou sa méthode. McLuhan suggérait pour sa part celle-ci : aller à la page 179 d’un livre ; si elle vaut le coup, lire la page opposée ; si l’intérêt se confirme, lire la table des matières, et, éventuellement, vraiment éventuellement, le livre dans son entier – mais en lecture approfondie, bien sûr. Une façon comme une autre de résoudre la quadrature du cercle.