La femme qui voulait réformer l’islam

Ayaan Hirsi Ali raconte que les événements du Printemps arabe l’ont amenée à la conclusion que « les musulmans ordinaires sont prêts pour le changement ». À ses yeux, la forme que devrait prendre ce changement est très claire : une réforme complète de la religion musulmane. « Sans une modification profonde de certains concepts clés de l’islam, dit-elle, nous ne résoudrons pas le problème brûlant et de plus en plus répandu de la violence politique perpétrée au nom de la religion. » Ces propos peuvent paraître incendiaires, mais pour Hirsi Ali, qui a elle-même renoncé à la foi musulmane, l’idée que l’islam doit et peut être réformé est presque accommodante. Jusque récemment, explique-t-elle, elle pensait que « la meilleure chose à faire pour les croyants de l’islam était de choisir un autre dieu ».

Dans son précédent livre, le bestseller planétaire Ma vie rebelle, Hirsi Ali racontait comment elle en était venue à renoncer à sa foi ; une critique acerbe de l’islam se nichait au cœur de riches mémoires littéraires. Ce livre transportait les lecteurs en Somalie, où l’auteure avait subi l’excision étant jeune ; au Kenya, où elle avait volontairement porté la burqa à l’adolescence et soutenu la fatwa appelant au meurtre de Salman Rushdie ; puis aux Pays-Bas, où elle adopta un regard plus critique sur sa foi et collabora avec Theo van Gogh sur un film critiquant le traitement réservé aux femmes par l’islam. Le réalisateur fut ensuite assassiné en pleine rue ; son meurtrier épingla sur sa poitrine un message promettant que Hirsi Ali serait la suivante.

Désormais installée aux États-Unis, enseignante à la John F. Kennedy School of Government de Harvard, Hirsi Ali a encore besoin d’une forte protection policière ; elle continue à susciter l’émoi parmi les musulmans comme les non-musulmans en affirmant, comme elle le fait dans « Hérétique », que « la violence islamique trouve ses racines non pas dans les conditions sociales, économiques ou politiques dans lesquelles vivent les musulmans – ni même dans une erreur d’interprétation théologique –, mais bien plutôt dans les textes fondateurs de l’islam même ».

Hirsi Ali est loin d’être la seule à inciter les musulmans à réformer leur religion. Ainsi souligne-t-elle que cette année encore, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi s’est lui-même adressé aux imams de l’université al-Azhar du Caire [qui donne le la en termes d’orthodoxie islamique dans une bonne partie du monde musulman] pour réclamer « rien de moins qu’une “révolution religieuse” » afin de juguler la violence extrémiste. Étant donné le statut du président égyptien, il y a quelque chance pour que son influence sur les musulmans du monde soit un peu plus grande que celle de Hirsi Ali, une femme qui n’a pas hésité jadis à qualifier l’islam de « culte de la mort, destructeur et nihiliste » – le genre de discours qui ne reflète pas de grandes dispositions pour la critique constructive. Mais avec « Hérétique », l’auteure s’adresse aussi aux Américains non musulmans, qu’elle juge trop nombreux à prôner la tolérance religieuse tout en négligeant les injustices sociales qui seraient selon elle au cœur de l’islam.

Hirsi Ali ne cherche pas seulement à mettre en lumière certains passages du Coran, ou à les réinterpréter. En fait, elle met le lecteur en garde : si l’islam était une maison, elle préconiserait une rénovation de la cave au grenier. « L’extérieur ressemblerait beaucoup à l’original, mais l’intérieur serait radicalement transformé, avec tout le confort moderne. » Selon elle, la transformation ne saurait être complète tant que certains principes islamiques n’auront pas été « récusés et abolis », notamment « le statut infaillible et à demi divin de Mahomet, ainsi que la lecture littérale du Coran ». Au registre de ces réformes qu’elle prétend clouer, comme Luther, à une porte virtuelle, elle demande aussi aux musulmans d’invalider « la charia, cet ensemble de lois dérivées du Coran, des hadith et du reste de la jurisprudence islamique ». (1)

Plus loin dans le livre, Hirsi Ali replace ces propositions radicales dans leur contexte. Elle veut être certaine que le droit civil passe avant la charia (elle cite un sondage réalisé en 2013 par le Pew Research Center, selon lequel 74 % des Égyptiens étaient favorables à ce que la charia devienne la loi de l’État, tout comme 91 % des musulmans irakiens). Et son désir de modifier la perception que l’on a de Mahomet se présente comme la volonté de voir le Coran s’ouvrir aux interprétations et à la discussion entre les musulmans. Pour Hirsi Ali, cela n’a de chance de se produire que si les religieux affirment haut et fort que le livre saint est « un simple livre ». Pourtant, des millions de musulmans n’ont-ils pas déjà une conception pacifique et tolérante de l’islam tout en reconnaissant le caractère sacré du Coran ?

« Permettez-moi de m’exprimer dans les termes les plus simples possibles, écrit-elle au début de son ouvrage. L’islam n’est pas une religion de paix. » Si certaines personnalités politiques occidentales se sont donné bien du mal pour dissocier l’islam de la violence djihadiste au Moyen-Orient, Hirsi Ali accomplit avec vigueur le mouvement inverse, en signalant l’importance des passages militants dans le Coran et en affirmant que le djihad n’est pas « un problème lié à la pauvreté, l’instruction insuffisante ou une autre condition sociale préalable », mais plutôt une « obligation religieuse ». C’est la croyance en l’infaillibilité de Mahomet comme messager de l’islam, suggère-t-elle, qui exclut toute possibilité d’innovation au sein de la foi, et qui encourage Daech et d’autres mouvements djihadistes à avoir une lecture littérale de ces passages militants du Coran. (Comme l’écrivait récemment Caner K. Dagli, spécialiste de l’islam, dans The Atlantic, si Daech peut raisonnablement prétendre suivre fidèlement la loi islamique, « cela pourrait pousser un lecteur réfléchi à se demander ce que font tous les autres musulmans ».)

Ma vie rebelle et le volume qui l’a suivi, Nomade, se lisaient avec intérêt parce que Hirsi Ali y parlait le langage de l’intimité et y distillait les détails douloureux de son éducation, évoquant les mauvais traitements dont elle fut victime au nom de la religion et d’un régime de domination sexiste. Mais la nature personnelle de ses écrits exposait Hirsi Ali à un reproche qu’elle juge condescendant : sa perception de l’islam ne résultait-elle pas de ses propres dysfonctionnements familiaux ?

Dans la plupart des pages de « Hérétique », l’auteure renonce au style autobiographique, lui préférant une argumentation longuement développée. Elle peine toutefois à rendre l’histoire religieuse des autres – même celle de Mahomet en personne, dont elle relate la vie – aussi spectaculaire que la sienne. Et sa rhétorique grandiloquente lui fait perdre la confiance du lecteur. Selon elle, beaucoup d’immigrés musulmans en Occident se débattent entre des identités conflictuelles et, à la recherche de certitudes, aspirent à un extrême ou à un autre. Elle s’interroge : « Tous ceux qui mettent en doute l’islam sont-ils condamnés à abandonner la foi, comme je l’ai fait, ou à rejoindre le djihad violent ? » (Sans doute pas.) Elle voudrait que les Américains prennent conscience de leur naïveté face à l’influence envahissante de l’islam, et soutient que, par sensibilité culturelle, les journalistes et les responsables politiques minimisent parfois les crimes d’honneur perpétrés en Occident. On peut cependant affirmer que ce sujet ne manque pas de susciter une fascination horrifiée ; elle cite même un article de 3 000 mots paru dans Time Magazine, qui présentait tous les détails tragiques de l’un de ces crimes.

Quand Hirsi Ali écrit, presque à regret, qu’« il est irréaliste de s’attendre à ce que les musulmans délaissent en masse leur religion », même les lecteurs laïcs risquent de se demander si elle est le meilleur guide pour comprendre l’islam (un bon sous-titre pour « Hérétique » serait « Comment être musulman, si vous ne pouvez pas faire autrement »). L’auteure pose assurément des questions difficiles – la gauche américaine devrait-elle se battre davantage pour les droits des musulmanes dans les pays où elles sont opprimées ? – et elle n’a pas peur de recourir à la provocation pour stimuler le débat. Le blasphème est un élément essentiel de toute réforme religieuse, affirme-t-elle, et elle défend son droit à parler franchement. « J’ai pris un risque énorme en faisant mon examen de conscience, a répondu Hirsi Ali aux critiques qui trouvaient son ton corrosif. Je suis plus que jamais convaincue de devoir dire les choses à ma façon et de devoir formuler mes propres remarques. » Nul ne peut nier que ses propos soient courageux. Quant à savoir s’ils sont convaincants, c’est une autre affaire.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 1er avril 2015. Il a été traduit de l’anglais par Laurent Bury.

Pour une thérapie par le rêve

Un laboratoire dans l’agglomération de Köppern, non loin de Francfort : une jeune femme est allongée sur un lit rudimentaire, quatre électrodes fixées sur la tête. Elle dort. Ses yeux papillonnent derrière ses paupières, signalant son entrée dans le pays des rêves. Un homme en blouse blanche lui administre une légère décharge électrique : c’est le protocole de l’expérience. Quelques secondes plus tard, la dormeuse est éveillée. Elle doit aussitôt raconter ce qu’elle a vécu.

« Il y avait l’acteur Matthias Schweighöfer, relate-t-elle. J’ai parlé avec lui, ainsi qu’avec deux étudiants Erasmus. Je m’étonnais de la présence de l’acteur et les étudiants m’ont dit : “Mais tu l’as déjà rencontré dans le passé” ; et je me suis dit : “Mince, tu es en train de rêver !” » (1)

Le reste du monde peut bien ne voir dans ces phrases qu’un compte rendu confus ; pour Ursula Voss, psychologue à l’université de Francfort, ce récit traduit une véritable percée, saluée par ses collègues dans le monde entier.

Avec cette faible décharge électrique, notre scientifique a produit chez son cobaye ce qu’on appelle un rêve lucide, un rêve transparent. Quand il est dans cet état, le dormeur prend soudain conscience qu’il rêve. Il peut même à l’occasion, pendant un bref moment, agir sur son déroulement. Voss a pu reproduire le processus chez d’autres sujets.

Se faire le metteur en scène de ses rêves, voilà qui est enthousiasmant. Plusieurs ouvrages expliquent déjà comment apprendre l’art du rêve lucide. À l’université de Berne, des sportifs s’adonnent à cette nouvelle discipline, sous la houlette de scientifiques qui pensent pouvoir profiter du sommeil pour améliorer certains enchaînements de mouvements. Des chercheurs espèrent aussi exploiter la technique pour soigner des personnes souffrant du trouble de stress post-traumatique.

Lorsqu’Ursula Voss a convié des étudiants à venir s’inscrire à son bureau pour un séminaire sur le thème du « rêve lucide », elle a eu la surprise de découvrir une centaine de personnes devant sa porte. « Le sujet fait un tabac », explique-t-elle. Selon elle, « nous vivons l’âge d’or de la recherche sur le rêve ». Elle parie que « dans les années qui viennent, des lacunes scientifiques essentielles vont être comblées. »

Autre résultat des recherches récentes : l’état de rêve et celui de veille se ressemblent beaucoup plus qu’on ne le pensait. Même pendant le sommeil profond, le cerveau reste actif à 80 %. Et à l’état de veille, il fonctionne au moins la moitié du temps sur un mode onirique. Songer à une nouvelle voiture ou à un voyage suffit à le faire basculer dans ce mode – ce qui a clairement une fonction positive. En classe ou au travail, le rêveur est plutôt mal vu. Mais dès les années 1960, le psychologue américain Jerome L. Singer avait défendu la productivité du rêve éveillé : tandis que ses pensées vagabondent, l’individu améliore ses aptitudes sociales et son potentiel créateur. Depuis, d’autres scientifiques se sont ralliés à cette idée. À l’université de Santa Barbara, Jonathan Schooler affirme ainsi que le rêve éveillé stimule la capacité à résoudre les problèmes et à élaborer des stratégies sensées. Or, il en irait de même pour le rêve véritable, pendant le sommeil : pour une nouvelle génération de chercheurs, quand nous rêvons, notre cerveau pense, bricole et prend même des décisions – parfois plus efficacement qu’à l’état de veille.

Depuis longtemps, deux camps irréconciliables se font face : l’un continue à chercher un sens caché à nos rêves, l’autre les considère comme un sous-produit de signaux cérébraux involontaires – une décharge sauvage des neurones, sans aucune signification. Ursula Voss appartient à ce dernier camp. « Les rêves ne veulent rien dire, juge-t-elle. Leur contenu est sans importance, ce qui explique qu’il ne soit pas nécessaire de s’en souvenir. »

 

« Mère est assise sur un cheval… »

À neuf mille kilomètres de Voss, sur la côte ouest des États-Unis, vit George Domhoff. À 78 ans, ce psychologue qui officie à l’université de Santa Cruz a toujours pensé que les rêves ont un sens. Il a recueilli les siens et épluché la littérature pendant des décennies pour en rassembler une formidable collection. Il a repris et affiné une méthode de catégorisation et de codage développée dans les années 1950, qui permet grâce à l’informatique de constituer une banque de données considérable, dans laquelle le contenu des rêves peut être découpé en séquences (du genre « Mère est assise sur un cheval et fume »…) et même interrogé mot par mot, phrase par phrase, image par image. Et ce, qu’il s’agisse de rêves produits pendant le sommeil paradoxal ou pendant d’autres phases du sommeil.

« Nous n’avons pas la moindre preuve que la théorie de Freud, selon laquelle le rêve est l’accomplissement d’un désir, soit pertinente », affirme Domhoff. Il est malgré tout persuadé que les rêves ne sont pas erratiques. Mais s’ils produisent du sens, ce n’est pas que celui-ci serait enfoui dans un sombre recoin de l’inconscient. Pour Domhoff et son équipe, le contenu des rêves n’est pas si énigmatique qu’on ne le suppose souvent. Il est « aussi cohérent qu’une nouvelle bien construite et aussi équilibré au plan émotionnel que dans la plupart des situations de la vie éveillée », dit-il.

Domhoff en est convaincu : rêver nous aide à maîtriser notre vie. Pour lui, le rêve est le frère talentueux de notre conscience active. Il est à mettre presque sur le même plan que nos pensées éveillées. À l’opposé, Ursula Voss et ses collègues ne voient dans les rêves que des tentatives désespérées du cerveau pour produire un sens à partir de signaux confus émis par le tronc cérébral. Pour eux les images qui naissent ont davantage à voir avec des hallucinations qu’avec un scénario compréhensible. Le seul terrain d’entente entre Domhoff et Voss semble être le rejet de la conception freudienne.

Il s’est écoulé un demi-siècle avant que la suprématie psychanalytique sur l’interprétation des mécanismes à l’œuvre pendant le sommeil soit contestée – sur des bases scientifiques. S’appuyant sur la découverte du sommeil paradoxal par Aserinsky et Kleitman puis l’identification par Jouvet de l’implication du « pont » du tronc cérébral dans la production de cette phase du sommeil, le neuropsychiatre J. Allan Hobson a proposé dans les années 1970 une manière de voir les rêves complètement nouvelle, qui, dans le petit monde des spécialistes tout du moins, a évincé la théorie poussiéreuse de Freud : le spectacle nocturne n’était plus qu’un sous-produit du feu d’artifice qu’allument les cellules nerveuses de façon incontrôlée lorsque la conscience entre dans le sommeil paradoxal. Dans la conception de Hobson, en produisant les images des rêves, les lobes frontaux tentent de construire un sens à partir des signaux chaotiques dont ils sont assaillis.

Tandis qu’on glisse doucement dans la phase de sommeil paradoxal, plusieurs aires du cortex préfrontal sont déconnectées. Ce sont les régions qui contrôlent le raisonnement logique et les prises de décision. À l’inverse, le système limbique, le centre émotionnel du cerveau, est fortement activé. Quand il se trouve dans cet état, le cerveau se révèle un dramaturge onirique un peu brouillon ; des souvenirs provenant d’époques très différentes de notre vie – d’examens par exemple – se combinent pour former une histoire.

Le hasard en est-il l’unique metteur en scène ? Domhoff est persuadé que les rêves accomplissent beaucoup plus de choses qu’on ne le croit. Selon lui, le cerveau peut combiner par exemple des angoisses actuelles d’échec avec le souvenir d’un succès passé. Comme dans un atelier peuplé de génies créatifs, nos impressions et nos souvenirs sont démontés et réassemblés pour former quelque chose de neuf. « Ce n’est pas un hasard si, quand nous nous réveillons, nous avons souvent la solution à un problème – ou si l’on se rappelle soudain : “Ah, mais bien sûr, c’est là que j’ai mis mes clés de voiture” », estime le psychologue américain. Domhoff pense même que le rêve peut jouer un rôle thérapeutique. Il en voit une illustration dans l’un des journaux de rêves les plus impressionnants qui lui soient parvenus. Dans cette chronique, l’Américain « Ed » traite de la mort prématurée de sa femme Mary, décédée d’un cancer. Vingt-deux années durant, de 1980 à 2002, le veuf a noté ses émois nocturnes, liés à la perte de sa compagne. L’un des motifs récurrents de ces rêves est le désir d’Ed de revoir sa femme ; sa maladie revient sans cesse. Mais ressurgissent aussi les expériences quotidiennes et les tensions perturbant leur vie sexuelle.

Le 25 août 1982, Ed note : « Je vois Mary très clairement, comme elle était avant la maladie. Elle est très belle, elle rit, est heureuse. Nous discutons longuement. Je peux la toucher. Je crois que je la serre dans mes bras et lui tiens la main. Nous savons l’un comme l’autre qu’elle est morte. Je lui demande si elle va bien. Elle m’assure qu’elle est heureuse. »

Mais le veuf rapporte aussi souvent des tensions et des rejets. Le 16 février 1995, il remarque : « Je prends Mary dans mes bras, l’embrasse et lui murmure des gentillesses dans l’oreille. Elle me repousse et me demande de cesser. Je suis irrité, vexé et je la lâche. Je lui dis que je ne l’étreindrai plus si elle gâche ces moments. Mary est blessée par mes paroles et me répond que j’ai mal compris ce qu’elle voulait dire. »

Bien qu’Ed continue à rêver de sa femme deux décennies après sa mort, Domhoff interprète ses comptes rendus de rêves comme les signes d’un travail de deuil couronné de succès. Le psychologue a quantifié et analysé les notes du veuf. Les rêves récurrents, dans lesquels Mary est rappelée à la vie, diminuent avec le temps de façon spectaculaire. Sa maladie devient un sujet de plus en plus rare. À la fin, il néglige même de noter immédiatement quelques rêves y ayant trait.

Domhoff se sert du journal d’Ed et de l’évolution qui y est clairement perceptible pour étayer sa thèse selon laquelle les rêves ont une action psychologique (2). « La gamme de sensations et d’impressions réelles qu’on y trouve n’est compatible avec aucune des théories habituelles, ni celle de Freud, ni celle de Hobson », dit-il.
Les études confirment l’impression selon laquelle les rêves sont plutôt ordonnés : en moyenne, selon Domhoff, 60 à 80 % d’entre eux sont très cohérents ; on y trouve des contradictions dans seulement 5 % des cas et l’action qui s’y déploie est anormalement dramatique dans moins de 10 % des cas. Domhoff fait partie de ceux pour qui le rêve est bien plus proche de l’état de veille qu’on ne l’a cru jusqu’ici. Il y voit une preuve dans la découverte récente de ce qu’on appelle le « réseau du mode par défaut ». Quand nous sommes en parfait état de veille mais que nous cerveau n’est pas occupé par une tâche cognitive spécifique, on constate une activité cérébrale intense reliant de multiples régions du cortex préfrontal et du cortex pariétal. Autrement dit, comme dans le rêve, le cerveau carbure alors même qu’on ne fait rien. D’après les spécialistes, cet état lui sert notamment à élaborer des scénarios, à imaginer des situations nouvelles, à fantasmer, à se projeter dans le futur, à pratiquer l’introspection. Le « réseau du mode par défaut » se désengage quand nous nous concentrons sur une tâche spécifique, mais en pratique, il est en activité pendant au moins la moitié du temps éveillé.

Pendant les rêves, il se pourrait que le cerveau travaille sur un mode similaire. Les capacités motrices, sensorielles et visuelles sont désactivées – ce qui reste, c’est l’imagination. « C’est pourquoi il convient de parler d’un réseau imaginatif, qui produirait nos rêves », explique Domhoff. Les rêves ne sont pas que les déchets de notre activité nerveuse, ils sont le produit de certaines régions du cerveau et donc de facultés qui sont aussi mobilisées à l’état de veille. C’est ce qui explique leur dimension créative.

Le psychologue tire aussi argument des recherches sur le développement de l’activité onirique chez l’enfant. Avant 4 ans, les rêves sont très peu élaborés, y compris sur le plan des images visuelles. Les enfants qui deviennent aveugles après leur septième année sont capables dans leurs rêves d’élaborer l’impression visuelle d’une personne – même s’ils ne l’ont jamais vue auparavant. Ceux qui ont perdu la vue avant 4 ans ne possèdent pas cette aptitude. « Quelque part entre la quatrième et la septième année, notre cerveau développe manifestement la faculté de produire des images en rêve », dit Domhoff. Et ce n’est qu’entre 13 et 15 ans, comme le montrent d’autres études, que les rêves atteignent une profondeur dramatique comparable à ceux des adultes. Que le contenu des rêves ait un sens se voit aussi dans la reproduction des clichés de la vie quotidienne, notamment sur la répartition des rôles entre les sexes (les femmes se rappellent généralement mieux leurs rêves que les hommes) : dans les voyages oniriques des femmes, les relations à la famille jouent un rôle bien plus grand que chez les hommes qui, de leur côté, ont tendance à davantage se battre avec leurs congénères. À quoi bon une machinerie si exigeante, qui a besoin de tant de temps pour se mettre en place, si elle n’a pour but que de nous plonger la nuit dans un vain délire ?

Ursula Voss n’est pas d’accord. Selon elle, pendant notre sommeil, nous nous trouvons « au même niveau de conscience que les animaux – qui peuvent ressentir, percevoir et même rêver, mais pas réfléchir sur leur comportement, ni le prévoir ». La plupart des dormeurs en restent, nuit après nuit, à ce niveau limité de conscience. L’exception qui confirme la règle, c’est le rêve lucide, sur lequel elle a concentré ses recherches. Un rêveur sur deux en fait l’expérience au moins une fois au cours de sa vie. À ce moment le dormeur prend soudain et involontairement conscience qu’il est train de rêver. Parfois le moment de lucidité se réduit à cette découverte ; mais il arrive aussi que l’état se prolonge plusieurs secondes, voire davantage. Le rêveur prend alors conscience des dissonances dans la dramaturgie de son rêve : par exemple qu’adulte, il vit toujours dans la maison de son enfance ou qu’il est capable de parler avec les animaux. Et il comprend qu’il rêve. Et, plus étonnant, il peut prendre le contrôle de son rêve, au moins pour un court laps de temps. Dans certaines limites. « J’ai pensé que ce serait agréable de galoper dans un beau paysage, a raconté une femme après son réveil. Mais j’ai eu beaucoup, beaucoup de mal à introduire un cheval dans mon rêve et je n’ai réussi qu’à m’asseoir sur son dos. Le cou et la tête de l’animal n’avaient pas du tout l’air authentiques. » Mais elle avait simultanément l’impression d’être sur le dos du cheval et allongée dans son lit.

 

Films atrocement réalistes

Âgé aujourd’hui de 82 ans, J. Allan Hobson se passionne aussi pour le rêve lucide. Il a publié récemment plusieurs articles avec Ursula Voss sur le sujet. Il y voit une ouverture expérimentale possible vers une question fondamentale : « S’il existe bel et bien une possibilité d’actionner un centre de contrôle du cerveau, dit-il, ce serait d’une importance révolutionnaire pour notre compréhension de la santé et des maladies psychiques. »

En attendant, le rêve lucide ouvre des perspectives thérapeutiques. Pour apaiser les vétérans de guerre, par exemple. « Ils souffrent de cauchemars qui prennent la forme de films atrocement réalistes », écrit le journaliste scientifique Stefan Klein dans un essai qui vient de paraître. « Des décennies après les faits, ces cauchemars les ramènent encore et encore sur le champ de bataille. Ils entendent le martèlement des machines de guerre, le fracas des bombes. Ils voient des corps ensanglantés, et l’angoisse de la mort ressurgit. » Leur apprendre à générer des rêves lucides peut leur permettre de prendre – au moins partiellement – le contrôle du film qui tourne en boucle dans leur tête. Et « donner à leur film d’horreur personnel une nouvelle tournure, plus positive », écrit Klein.

Certains spécialistes pensent que les personnes qui ont plus souvent que d’autres des rêves lucides possèdent un talent particulier : « Une faculté sensiblement plus élevée de résoudre les problèmes du quotidien », selon le psychologue Patrick Bourke de l’université de Lincoln, au Royaume-Uni. « Ils prennent du recul et remettent en question les apparences. Ils sont capables d’imaginer une alternative qui, à première vue, semble aberrante », explique Bourke. Pour Ursula Voss aussi, les rêveurs lucides possèdent des qualités particulières : « Ils ont manifestement un plus grand contrôle des lobes frontaux de leur cerveau et sont capables, pour une raison qui reste à déterminer, de produire des fréquences de 40 Hz dans le cortex préfrontal pendant le sommeil paradoxal. »

 

Un festival de créativité

Un collègue de Voss, Ansgar Klimke, met cependant en garde contre une pratique excessive du rêve lucide. « Il y a bien une raison, après tout, si nous ne réussissons pas la plupart du temps à nous souvenir de nos rêves, dit-il. L’hippocampe ne souhaite pas être dérangé par le monde extérieur. » (3) Le rêve lucide intéresse Klimke pour une autre raison : « Si je suis capable de remettre en marche les lobes frontaux de mon cerveau pendant le sommeil, peut-être le suis-je aussi lorsqu’il y a eu des lésions. » Les personnes dont le cortex préfrontal dorsolatéral est endommagé ne sont plus en état d’élaborer des projets. Elles ne distinguent plus ce qui est important de ce qui ne l’est pas. Elles perdent aussi la faculté de tirer des leçons de leurs erreurs. Bref, elles peuvent faire une croix sur l’essentiel de leur vie sociale. Dans le sommeil paradoxal, au contraire, la désactivation de cette région du cortex a un effet très plaisant. Elle autorise un festival de spontanéité et de créativité, un débordement anarchique d’idées. Le fait que le cortex préfrontal dorsolatéral soit réactivé pendant le rêve lucide ouvre des perspectives.

Ansgar Klimke est un psychiatre versé dans l’analyse de l’inconscient. Il y a peu, il s’est réveillé en riant aux éclats. Dans son rêve, il éprouvait une forte irritation contre son fils : celui-ci, pour une raison obscure, hésitait à lui présenter sa nouvelle copine. Et voilà qu’à une soirée, Klimke repérait ce même fils, accompagné de sa copine, à l’autre bout de la pièce. Pour signaler à son père que sa présence le dérangeait, il murmurait : « Cela ne fait tout de même pas si longtemps que mon père est trépassé. » « Ce qui est étonnant, dit Klimke, c’est l’emploi du mot “trépassé”, que je n’utilise jamais quand je suis réveillé. Mon rêve transformait un événement sérieux en quelque chose de drôle. Et faisait remonter des pensées que, d’ordinaire, je bloque. » Le refoulement, comme le sait tout psychothérapeute, « n’est jamais une bonne chose ».

 

Cet article est paru le 5 janvier 2015 dans le Spiegel. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Les habits neufs de l’altruisme

En mai 2013, la couverture du magazine Time appelait « génération moi moi moi » les individus nés entre 1980 et 2000. La photo montrait une jeune femme prenant un selfie, acte emblématique de cette génération d’égoïstes narcissiques tous équipés d’un Smartphone. Pourtant, les enquêtes du Pew Research Center décrivent un groupe d’âge constitué de personnes empathiques, qui votent moins souvent mais sont plus susceptibles que leurs parents de faire du bénévolat. Selon toute vraisemblance, les membres de la génération dite « du millénaire » ont simplement une autre façon de faire, contribuant à la réinvention de l’altruisme et de la citoyenneté, tout en s’adaptant aux nouveaux modes d’action. C’est du moins le message plein d’espoir que reflète le titre du nouveau livre de Nicholas D. Kristof et Sheryl WuDunn, « Une nouvelle voie apparaît ». Dans la génération précédente, la leur, « “rendre ce qu’on a reçu” était ce que nous faisions en décembre, à l’aveuglette, le carnet de chèques à la main. Depuis quelques années, les progrès des neurosciences et de l’économie – et toute une floraison d’expériences soigneusement encadrées – nous ont offert une meilleure connaissance de ce qui fonctionne pour créer des opportunités dans le monde entier, et une plus grande chance de tirer satisfaction de notre générosité ». Le chemin ensoleillé vers le don d’une vie meilleure aux autres nous apparaît plus clairement que jamais, affirment Kristof et WuDunn. Et ce chemin, ils veulent que vous l’empruntiez : leur livre se présente comme un « récit conçu pour vous inciter à changer les choses, ici et à l’étranger. C’est une feuille de route pour vous aider à devenir les citoyens du monde les plus efficaces possibles ».

Le premier chapitre du livre est représentatif de cette approche… et de ses paradoxes. On y rencontre Rachel Beckwith, une petite Américaine qui a décidé de fêter son neuvième anniversaire en invitant ses parents et amis à faire un don à charity: water, un organisme qui creuse des puits dans les villages pauvres du monde entier et qui permet à chacun de monter ses propres campagnes de financement en ligne. La somme visée par Rachel n’a pas été atteinte. Six semaines plus tard, Rachel est morte dans un tragique accident de voiture, mais l’histoire de sa générosité s’est propagée à travers les réseaux sociaux, et sa page Facebook a fini par collecter plus d’un million de dollars. Et voici Lester Strong, qui a quitté son emploi de présentateur à la télévision pour diriger Experience Corps, un organisme qui propose à des retraités américains de parrainer des élèves d’écoles publiques dans tout le pays. Nous faisons ensuite la connaissance du docteur Gary Slutkin, dont le programme « Cure Violence » combat la violence urbaine aux États-Unis en appliquant les méthodes de l’épidémiologie. Après ces récits exaltants, la seconde moitié du chapitre se concentre sur les chiffres et les études scientifiques. Les auteurs y montrent à quel point nous en savons plus qu’avant en matière de création d’opportunités, et à quel point nous, les privilégiés, pouvons donc utiliser notre argent et nos talents au profit de causes plus grandes que soi. Esther Duflo, économiste au MIT, fut la première à recourir aux essais randomisés contrôlés, qui appliquent aux mesures conçues pour aider les plus pauvres les méthodes censément rigoureuses employées pour tester les produits pharmaceutiques. Elle a découvert que, pour 50 cents par an, il est possible d’offrir un traitement vermifuge à un enfant du Kenya, le rendre plus assidu à l’école et contribuer à son développement cognitif. Une fois adulte, il touchera un salaire supérieur de 20 % à celui des membres d’un groupe de contrôle. Ainsi, même si les deux tiers des Américains donnent chaque année 1 000 dollars en moyenne aux œuvres caritatives, leur façon de distribuer l’argent est rarement aussi intelligente que la manière dont ils le gagnent. Comme l’explique Esther Duflo : « Les vers ont un peu de mal à faire la une des journaux. Ils ne sont pas beaux et ils ne tuent personne. » (1)

Comme le premier chapitre, le reste du livre mêle constamment arguments chiffrés et anecdotes édifiantes. Chroniqueurs réguliers du New York Times et lauréats du prix Pulitzer, ses auteurs ont visiblement compris que, pour retenir l’attention du lecteur, il faut combiner narration et argumentation. En fait, à mesure que s’accumulent les histoires de militants qui sauvent le monde, on commence à en repérer les ficelles. Mais le vrai défi de ce volume de 656 pages, c’est de combler le fossé entre le rationnel et l’émotionnel, entre les Esther Duflo et les Rachel Beckwith. Après tout, ces deux formes d’altruisme ont des motivations tout à fait différentes, qui peuvent mener à des actions sans rapport entre elles. Kristof et WuDunn peuvent-ils à la fois se faire entendre de l’utilitariste calculateur et de l’altruiste impulsif ?

 

Les chiffres déprimants du microcrédit

La première partie du livre rassemble des récits et des témoignages sur les programmes qui fonctionnent le mieux pour créer des opportunités. Les institutions de microcrédit font fureur depuis quelques décennies. Dans les pays en développement, elles prêtent de petites sommes à des entrepreneurs qui n’ont pas accès aux banques traditionnelles, sans exiger de garantie. L’idée est qu’un fermier kenyan pauvre a des opportunités d’investissement à rendement exceptionnellement élevé (utiliser de l’engrais lui permettrait par exemple de doubler sa récolte), mais ne peut pas démarrer faute d’argent (il n’a pas de quoi acheter son engrais). Quand Esther Duflo a procédé avec son équipe à un essai randomisé sur le microcrédit à Hyderabad, en Inde, elle a découvert que 7 % de ceux qui avaient reçu un prêt avaient réussi à lancer leur petite entreprise, contre 5 % dans le groupe de contrôle. Les économistes se sont déclarés « très satisfaits de ces résultats » parce qu’ils prouvaient que l’objectif principal du microfinancement avait été atteint. Mais pour presque tous les autres membres du secteur du développement, la déception a été immense. Après avoir cru que le microcrédit était la panacée, ils ont trouvé ces chiffres déprimants. Certaines institutions de microcrédit ont même réagi en tentant de discréditer l’étude. Dans le domaine politique comme en matière d’aide au développement, les grands récits ne sont donc pas toujours compatibles avec les résultats concrets. Même si ce n’est pas un remède miracle, soutenir une institution de microcrédit reste, pour les donateurs, un moyen efficace d’agir. Le taux moyen de remboursement est supérieur à 90 %, ce qui permet de réinvestir son don plusieurs fois dans l’économie locale.

Il se trouve que, pour les gouvernements des pays riches, créer des opportunités représente aussi un excellent investissement. Un Noir américain risque de passer plus de temps en prison qu’à l’université. Si l’on peut inverser cette tendance, le contribuable en bénéficiera aussi. Dans l’un des meilleurs chapitres du livre, intitulé « Le pays des opportunités… si vous arrivez assez tôt pour les saisir », les auteurs soutiennent que le meilleur moyen de compenser la loterie de la naissance est d’intervenir dès les premiers moments de la vie. Il vaut même mieux commencer encore plus tôt : pendant la grossesse, le cerveau du fœtus est modelé par l’environnement utérin d’une manière qui affecte l’enfant pour le restant de ses jours. Un programme simple pour encourager les femmes à arrêter de fumer pendant la grossesse coûte environ 30 dollars par femme ainsi accompagnée. Les essais randomisés ont montré que ces 30 dollars évitent environ 800 dollars de frais destinés au nouveau-né. Après la naissance, le rendement décroît très vite pour la société, mais il n’est pas encore trop tard : avant l’entrée à l’école maternelle, la visite d’une infirmière chez les mères célibataires à faibles revenus produit pour chaque dollar investi 5,7 dollars d’économie, pour le gouvernement fédéral comme pour l’État concerné. James M. Zimmerman, ancien P-DG de Macy’s et chaud partisan de ce genre d’intervention, résume bien l’idée : « Investir dans la petite enfance offre dans notre pays le meilleur retour sur investissement. Actuellement, plus de 90 % des dollars affectés à l’éducation sont dépensés pour les plus de 5 ans, alors que 85 % de la structure centrale du cerveau se développe avant cet âge. »

Il y a dans cette phrase trois mots que vous n’avez peut-être pas remarqués : « dans notre pays ». Pourtant, ils incarnent l’un des principaux paradoxes de ce livre. Les auteurs ne cessent de parler de dons efficaces, mais ils passent à côté du principal écart d’efficacité : celui qui sépare les pays riches des pays pauvres. Si vous lisez ce livre pour essayer de découvrir la meilleure manière d’avoir un impact, oubliez la visite de l’infirmière : pour 50 cents, le vermifuge en Afrique bat tout ce que vous pouvez faire dans les pays riches. Les auteurs montrent à plusieurs reprises qu’ils sont conscients de ce décalage, mais ils en ignorent allègrement les conséquences. On se donne bonne conscience en prétendant que la pauvreté dans notre pays et la pauvreté à l’étranger sont « trop importantes pour qu’on les oppose l’une à l’autre », mais à bien y réfléchir, cela se révèle aussi mensonger que de prétendre qu’on ne peut comparer les bourses d’études et les programmes de visites d’infirmières. Si ce livre comble l’écart entre l’analyse rationnelle et le sentiment viscéral, c’est aux dépens de sa cohérence. « Une nouvelle voie apparaît » n’a donc pas la force morale du manifeste résolument utilitariste que Peter Singer a écrit pour nous inciter à aider les pauvres de la planète [Lire : « Ils pourraient sauver le monde », Books, mars 2013].

Dans la deuxième partie, les auteurs décrivent comment l’art d’aider a été transformé par de nouvelles approches. Ils s’aventurent alors en terrain plus miné, mais c’est peut-être ici que leurs idées étonnent le plus. Pour donner un exemple du modèle d’« entreprise sociale » qui brouille les frontières entre organisations à but lucratif et à but non lucratif, ils présentent la démarche de Danone, qui produit un yaourt contenant des micronutriments permettant de combler les carences dont souffrent les enfants du Bangladesh. Ce yaourt est fabriqué sur place, il permet de créer des emplois et de l’activité économique. Souvent critiquée comme un coup de publicité, cette démarche exhale, pour certaines narines délicates, un parfum d’impérialisme culturel (les habitants du Bangladesh n’avaient jamais entendu parler de yaourts avant que Danone ne lance son opération). Les auteurs ne s’attardent pas sur ces considérations ; ils préfèrent souligner plus généralement que les entreprises sociales, fonctionnant selon un double objectif associant profits et impact social, ont rendu les causes charitables plus efficaces et innovantes.

L’un des personnages les plus intéressants du livre est Dan Pallotta, ambitieux consultant qui a fondé en 1994 Pallotta TeamWorks. Cette firme organise des promenades à bicyclette et d’autres événements afin de collecter des fonds pour la lutte contre le sida et le cancer du sein. Pallotta le savait, son succès s’expliquait parce que ces manifestations étaient amusantes, dans l’air du temps et bien organisées. Il consacrait de l’argent au marketing et à la logistique : « Nous faisons de la publicité pour nos événements comme Apple fait de la pub pour ses iPads. » En 2001, il s’est aussi versé un salaire de 394 000 dollars. De ce fait, 60 % seulement de l’argent recueilli était effectivement destiné à ses œuvres. De plus en plus critiqué pour le montant élevé de ses frais généraux et son approche un peu bling-bling de l’action caritative, Pallotta a été lâché par son mécène en 2002. Ledit mécène, la société de cosmétiques Avon, a tenté d’organiser lui-même les manifestations, en limitant les coûts. Mais malgré des frais réduits, les sommes recueillies ont chuté de 70 % en un an, passant de 6 millions de dollars sous la gestion de Pallotta à seulement 1,6 million. Ces frais généraux étaient en réalité essentiels pour l’effort de collecte de fonds. Dans un discours prononcé dans le cadre des conférences TED (2), Pallotta affirme que « la façon dont nous concevons l’action caritative est complètement erronée » et incite les donateurs à ne pas se fier à « l’étiquette déprimante de “frais généraux” », mais à se focaliser plutôt sur les résultats obtenus pour chaque dollar investi. De leur côté, les associations caritatives ont vite compris qu’elles pouvaient exploiter notre réaction émotionnelle par le biais de la publicité : en 2002, l’Unicef a fait l’expérience de glisser une pièce jaune dans ses courriers, visible à travers la fenêtre transparente de l’enveloppe. Cela a déclenché chez les gens un réflexe de réciprocité, et le taux de réponse a doublé. Manipulation ? Dans le monde des affaires, cela s’appelle du marketing. S’il nous paraît acceptable qu’une multi­nationale utilise cette tactique pour vendre des hamburgers, pourquoi désapprouver une association qui en fait autant pour « vendre » l’éducation destinée aux jeunes Éthiopiennes ?

Le dernier tiers du livre veut montrer que, loin d’être un sacrifice à la Gandhi, l’altruisme peut être une formidable source d’épanouissement. L’IRM, ce graal de la neurologie moderne, a été utilisée dans d’innombrables expériences pour montrer que donner de l’argent à une bonne œuvre active les mêmes centres de plaisir que manger un mets succulent ou faire l’amour. En fait, les événements dont nous pensons qu’ils nous rendront heureux, comme gagner au loto, n’ont presque aucun impact à long terme, mais il est prouvé qu’aider les autres améliore notre satisfaction et notre santé sur la durée. Les études citées sont plutôt solides, mais cet optimisme occulte les mille manières dont nos instincts altruistes jouent en réalité en notre défaveur. L’organisme caritatif américain Smile Train, qui propose d’opérer les enfants atteints de fente palatine dans les pays en développement, utilise la photo d’un petit Russe dans ses courriers : les essais randomisés ont montré que les donateurs, blancs pour la plupart, étaient plus sensibles au portrait d’une personne ayant la même couleur de peau qu’eux. Spontanément, nous aidons ceux qui nous ressemblent. Nous aimons aussi les victimes identifiables : nous sommes davantage prêts à donner 300 000 dollars pour sauver un enfant que la même somme pour en sauver huit. Nous ne devrions peut-être pas nous fier trop à nos instincts. Très souvent, les actes qui nous donnent bonne conscience l’emportent sur les actes qui font le plus de bien.

« Une nouvelle voie apparaît » fonctionne comme un catalogue inspirant de toutes les façons d’aider les autres. Ce livre renferme une foule d’études et d’anecdotes qui raviront tous ceux qui s’intéressent à l’altruisme ; ses vingt chapitres épuisent le sujet – et parfois le lecteur. Si vous avez un ami qui a envie de se lancer dans le bénévolat sans savoir par où commencer, offrez-lui cet ouvrage. Si vous vous souciez plus de l’impact que du récit, je voudrais vous faire une suggestion un peu provocante. Nous avons déjà vu tout le bien que l’argent peut faire, lorsqu’on le confie aux meilleures causes. Mais si vous voulez vraiment changer les choses, pourquoi ne pas essayer ce que personne ne semble avoir fait dans ce livre ? Quittez votre emploi, mais pas pour rejoindre une organisation caritative. Non, partez pour Wall Street, gagnez autant d’argent que possible, puis offrez-le aux œuvres les plus efficaces. Entrez chez Goldman Sachs. Sauvez le monde.

 

Cet article a été rédigé en anglais pour le prix Books-Sciences Po de la critique. Il a été traduit par Laurent Bury.

Une passion russe

Elif Batuman occupe une place de choix parmi les auteurs américains de moins de 40 ans. Son début de carrière tonitruant force l’admiration. Fille d’immigrés turcs, diplômée de Harvard, docteure en littérature comparée à Stanford (où elle enseigne), elle n’a pas attendu d’avoir 35 ans pour publier des articles longs, pétillants d’intelligence et pleins d’humour dans les pages convoitées du New Yorker, de Harper’s ou de n+1. Il ne manquait plus qu’un livre. C’est désormais chose faite avec Les Possédés. Paru en 2010, l’ouvrage rassemble des textes déjà publiés dans différents magazines. Chacun explore à sa manière la grande passion de l’auteure pour la littérature russe. Inconditionnelle de Tolstoï (adolescente, elle refusait de jouer au Frisbee, préférant lire Anna Karénine sur le sofa de sa grand-mère), Elif Batuman voit dans les grands auteurs russes un antidote à l’écriture formatée et nombriliste qui fait selon elle des ravages dans les ateliers d’écriture américains. Loin de concevoir leur métier comme un vulgaire « artisanat », régi par un petit nombre d’interdits stylistiques élevés au rang de dogmes, Pouchkine, Dostoïevski, Tchekhov et les autres visaient plus haut et attaquaient de front les grands problèmes de la condition humaine. Tentée un moment de rejoindre un groupe d’écrivains installés dans une résidence à Cape Cod, la jeune chercheuse décide finalement de poursuivre l’étude de ses auteurs favoris. Tout au long du livre, on la suit donc de conférences en colloques, dans ses rencontres souvent cocasses avec d’autres passionnés. « La plupart du temps, la recette fonctionne, écrit Christopher Tayler dans la London Review of Books. Chaque chapitre regorge de dialogues et de scènes comiques, entrecoupées de biographies express, d’esquisses historiques et de réflexions sur les livres qu’elle étudie ».

Le petit monde que décrit Batuman se révèle en effet haut en couleur. Exemple : lors d’un séminaire organisé à Iasnaïa Poliana, la maison de Tolstoï, un spécialiste renommé pique une tête, sans hésiter, dans un ruisseau où l’écrivain, croit-on, avait l’habitude de se baigner – et en ressort couvert de vase. Dans le dernier chapitre, Batuman fait le portrait d’un jeune chercheur croate qui exerce une fascination mystérieuse sur leur groupe d’étudiants. Le charisme du jeune homme, sa personnalité intransigeante et passionnée rappellent irrésistiblement Stavroguine, le personnage central des Démons (ou des Possédés, selon les traductions) de Dostoïevski. Après une brève aventure, l’auteure le quitte. Un peu plus tard, elle apprend qu’il s’est retiré dans un monastère sur une île de l’Adriatique. Saupoudré de références aux grands noms du structuralisme, le livre séduit quand même la critique par son ton enjoué et son éloge passionné de la littérature russe. Dans le New York Times, Dwight Garner souligne le « plaisir communicatif qu’exprime l’auteure » à propos des textes qu’elle nous invite à relire. « Cette lectrice nous renvoie à nos rayonnages avec un bourdonnement sublime dans la tête. Et l’envie de sentir à notre tour ce qu’elle a ressenti. »

Constat d’échec

Pour caractériser le récent essai de l’économiste Mihir S. Sharma, l’hebdomadaire Outlook évoque « la plus longue notice nécrologique jamais écrite sur l’Inde ». Voilà qui tranche avec les ouvrages d’autosatisfaction. « Sur quoi repose notre prétendue réussite économique ? Sur la finance et les technologies de l’information. Mais ces secteurs se sont développés sans l’action de l’État, grâce à son inaction même », résume Vir Sanghvi dans le quotidien Hindustan Times. Travaillant pour l’un des principaux journaux économiques du pays, Sharma reproche à l’État d’avoir laissé passer les occasions de développer son industrie, seule capable de fournir des emplois décents à une population en pleine croissance. Par contraste, explique-t-il, même le Bangladesh a su développer son secteur textile. Provocateur, l’auteur va même jusqu’à ouvrir son livre sur une attaque en règle du Mahatma Gandhi, premier responsable, selon lui, de l’austérité qui grèverait le développement économique du pays depuis des décennies.

Le blues des banquiers londoniens

« Est-ce que je mérite d’être moi plutôt qu’un type au Darfour qui essaie de ne pas mourir de faim ou assassiné ? Je suis payé très cher parce que j’ai des capacités, mais il en irait autrement si j’étais né avec un handicap mental. C’est la vie. » Pendant deux ans, de 2011 à 2013, le journaliste néerlandais Joris Luyendijk a raconté sur un blog du Guardian le quotidien de la City « d’un point de vue anthropologique ». Paru en début d’année aux Pays-Bas, le livre rend compte de ses entretiens avec différents acteurs du secteur (des directeurs de banque, des gestionnaires de fonds d’investissement, des régulateurs ou des traders). En dépit de quelques remarques cyniques, comme celle citée plus haut, ce qui ressort de ces discussions est le désarroi de professionnels qui, sous des dehors arrogants, laissent entrevoir leurs doutes. « Les gens de l’extérieur voient de l’avidité. Moi, je vois surtout du conformisme et de l’angoisse », lui confie l’un de ses interlocuteurs, sous couvert d’anonymat. D’autres lui font part de leur impression de se trouver sur un bateau à la dérive où, comme le résume le quotidien NRC, « presque personne ne sait à quel niveau se situent les risques énormes et encore moins ce qu’il faut faire lorsque ces risques se concrétisent ». « Peu à peu se forme de la City l’image d’une institution dont les problèmes vont bien au-delà de quelques individus nuisibles, comme ses responsables voudraient le faire croire », poursuit le quotidien, qui salue « un formidable travail journalistique ».

Tous pourris !

Depuis sa sortie en novembre dernier, un roman policier intitulé « Le poignard » connaît un énorme succès à Buenos Aires. Son auteur, Jorge Fernández Díaz, est un journaliste et écrivain chevronné, ami proche d’Arturo Pérez-Reverte, dont il est un peu l’équivalent argentin. L’ouvrage se livre à une dénonciation des abus de la classe politique latino-américaine et de ses liens avec le narcotrafic. « Un thriller sur la “narcopolitique” », résume La Nación. « Il ne s’agit pas ici des dealers de rue, ni des petits consommateurs, mais plutôt de ceux qui, dans les hautes sphères du pouvoir, permettent et favorisent le trafic », poursuit le quotidien. « Il faut dire que la politique argentine est en elle-même un véritable roman policier », confie l’auteur dans un entretien à El País. Fernandez Díaz l’affirme sans ambages : son récit est souvent inspiré d’affaires réelles. « Le poignard » dénonce la vénalité des juges argentins, la corruption de la police, les manipulations des dirigeants du pays et leurs pratiques clientélistes. « C’est un roman dans lequel non seulement tout le monde est corrompu, mais tout le monde a une bonne raison de l’être, ajoute l’auteur. Cette amoralité généralisée, décomplexée, est très argentine. »

Cerveau en ébullition sur corps paralysé

Allan Hobson est un neurologue qui a joué un rôle de premier plan dans les percées réalisées ces dernières décennies dans la neurophysiologie et la neuropsychologie du sommeil et des rêves. Connu depuis longtemps des spécialistes pour ses vues provocatrices sur les implications philosophiques de la recherche sur le sommeil, Hobson s’adresse pour la première fois au grand public cultivé. Son objet est pour l’essentiel d’exposer le modèle désormais largement accepté du rêve qu’il a conçu avec Robert W. McCarley. Les rêves, affirme-t-il, sont le produit de l’activité des régions supérieures du cortex, qui synthétisent et ordonnent les stimuli produits largement au hasard par les centres inférieurs du cerveau lors du sommeil paradoxal, caractérisé par des mouvements oculaires rapides (1). Sous la plume de Hobson, ce modèle dit d’activation-synthèse offre un tableau impressionnant du pouvoir créatif du cerveau humain, sans quitter le cadre strict des connaissances éprouvées des sciences cognitives et des neurosciences. Il s’agit donc de la première alternative sérieuse apportée à l’interprétation des rêves proposée par Freud. Hobson connaît bien la théorie psychanalytique et n’y est pas insensible, mais il n’hésite pas à en souligner les failles. Le Cerveau rêvant peut être considéré comme une tentative globalement réussie pour supplanter l’analyse des rêves au cœur de la théorie psychanalytique. Sa conception neurophysiologique est un défi majeur lancé aux fondements scientifiques et psychologiques de la vision du monde freudienne.

La banalité du phénomène du rêve est bien établie depuis la découverte par Aserinsky et Kleitman, en 1953, du sommeil paradoxal chez l’homme et de son association avec l’expérience du dormeur. Chacun de nous rêve de façon régulière et prévisible quatre ou cinq fois par nuit ; nous sommes tout aussi fréquemment incapables de nous rappeler nos songes au réveil. Quand nous nous endormons le soir, nous nous engageons dans des cycles de 90 minutes. Durant chaque cycle, des scénarios oniriques dont l’élaboration s’étend parfois sur une heure alternent avec des épisodes d’activité mentale comparables à la pensée. Dans une vie de soixante-dix ans nous passons au moins 50 000 heures à rêver, six années pleines au total.

L’une des grandes difficultés de toute théorie des rêves est d’expliquer leur bizarrerie, de rendre compte de manière raisonnée des transformations irréelles des personnes, des lieux et des pensées qui s’y produisent. Pour décrire l’aspect fantastique des récits oniriques, Hobson énumère cinq traits cardinaux : vives impressions sensorielles, souvent motrices et visuelles (hallucinations motrices et visuelles) ; discontinuités dans le temps, l’espace et l’identité des personnes, y compris des violations flagrantes des lois de la physique (distorsions cognitives spatiales et temporelles) ; acceptation sans esprit critique des événements, si inhabituels soient-ils, comme étant bien réels (acceptation trompeuse d’expériences hallucinatoires) ; émotions fortes (intensification des affects) ; et tendance à ne pas pouvoir se rappeler l’expérience une fois qu’elle s’est achevée (amnésie). Les expressions entre parenthèses sont celles utilisées par Hobson, qui, médecin autant que scientifique, soumet l’esprit qui rêve à l’« examen de l’état mental » du neurologue ou du psychiatre. Sa conclusion, déconcertante mais très éclairante, est que selon de stricts critères médicaux, chacun de nous, en rêvant, est formellement psychotique, délirant et/ou dément. La bizarrerie des rêves nous fait éprouver une folie structurellement similaire à celle qui affecte les personnes atteintes de schizophrénie, de démence organique et d’autres pathologies neuropsychiatriques (2). Hobson nous donne des raisons d’espérer qu’étudier le cerveau rêvant permettra d’éclairer la genèse des nombreux états éveillés présentant des caractères formels similaires (3).

Freud suggérait que la bizarrerie des rêves découle d’un processus de déguisement intrapsychique et de censure. Dans le sommeil, supposait-il, le surmoi qui maîtrise l’inconscient et réprime ses pulsions est affaibli. Des désirs interdits menacent de faire irruption dans la conscience, de perturber le sommeil et de réveiller le dormeur. Freud suggère l’existence d’une autre entité psychique, le censeur, qui vient déguiser les pulsions contrariantes au moyen de diverses transformations défensives. Les désirs interdits se mêlent aux résidus d’événements ressentis de jour dans une série de processus psychodynamiques de déplacement, de condensation et de symbolisation. Freud concluait que le contenu manifeste des rêves, dans sa bizarrerie, doit être disséqué et interprété pour dévoiler le graal de toute l’entreprise psychanalytique : le contenu latent qui constitue la force motrice du processus du rêve.

 

Flux d’énergie

Hobson apporte bon nombre d’objections à la théorie freudienne. Certaines sont familières, notamment l’accusation selon laquelle Freud n’a pas su identifier des faits dont la découverte aurait été susceptible d’infirmer ses thèses ; il a refusé d’exposer ses intuitions au risque de les voir falsifiées, test fatal, certes, mais essentiel à toute théorie scientifique (4). Hobson relève par exemple que Freud, ayant affirmé que tous les rêves sont l’accomplissement d’un désir, eut ensuite à affronter la fréquence apparemment contradictoire des rêves d’anxiété et de diverses formes de non-assouvissement. Le psychanalyste écarta l’objection en suggérant que les rêves dans lesquels s’expriment ces émotions négatives, déplaisantes, sont simplement des échecs de tentatives d’accomplissement d’un désir : aussi désagréables voire traumatisants que soient ces rêves, il suffirait de les analyser correctement pour voir qu’ils peuvent aussi procéder des désirs du rêveur à la recherche d’une gratification. La contradiction apparente peut toujours être réinterprétée comme une confirmation, et quand on n’y arrive pas, cela indiquerait non un défaut de la théorie psychanalytique mais une incapacité de l’interprète à comprendre et appliquer la théorie.

Les critiques de Hobson manquent parfois leur cible, mais la plupart font mouche, à commencer par l’idée que la théorie psychologique de Freud était fondamentalement et fatalement dépendante de ses conceptions neurobiologiques et de celles de ses contemporains, aujourd’hui périmées. Le père de la psychanalyse a présenté un tableau complet de ses conceptions neurologiques dans Esquisse d’une psychologie scientifique, rédigée en 1895 mais qu’il a ensuite enterrée (5). Dans ce texte, à l’instar de la plupart des principaux spécialistes du cerveau de son époque, il envisage le système nerveux comme un filet vers lequel les flux d’énergie se dirigent par le biais de canaux sensoriels et dans lequel ils circulent, jusqu’à ce qu’ils se dissipent en une décharge motrice. C’est très différent de la conception moderne, dans laquelle les neurones sont compris comme des éléments de divers réseaux de transmission de signaux, capables non seulement d’emmagasiner mais aussi d’abstraire, d’annuler ou d’éliminer l’information. Hobson fait valoir que la conception archaïque que Freud avait des cellules nerveuses comme transmetteurs d’énergie a refait surface sous des formes diverses dans ses théories psychodynamiques. Hobson y voit ainsi la source inavouée de l’hypothèse freudienne de l’existence d’un inconscient réprimé dynamiquement, menaçant sans arrêt de faire irruption en générant une action motrice des neurones et requérant, pour demeurer sous contrôle, un système psychique élaboré de mécanismes régulateurs. La théorie freudienne du rêve, selon Hobson, était enracinée en profondeur dans un modèle explicite du cerveau, un modèle qui s’est révélé fondamentalement inexact.

Tout cela est un air connu. Pour paraphraser Mark Twain, tout le monde a récriminé contre la théorie freudienne mais personne n’a rien fait pour y remédier. Resté inébranlable malgré ses blessures, après un siècle de critiques, le point de vue freudien continue d’être enseigné à l’école et d’être appliqué dans nos cliniques (6). Bien qu’ayant exprimé leur désaccord avec de nombreux aspects de la théorie freudienne, ses détracteurs n’en avaient pas conçu de rivale capable d’offrir une vision aussi globale et séduisante des opérations de l’esprit humain. C’est la réussite de Hobson de fournir un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler une telle « alternative viable » : une « psychologie des profondeurs » moderne, sophistiquée, ancrée dans l’analyse du cerveau et la neurophysiologie.

 

Chats endormis

Le modèle d’activation-synthèse trouve sa genèse dans la recherche fondamentale menée en neurophysiologie cellulaire dans les années 1960. Hobson et son collaborateur de longue date Robert W. McCarley ont procédé à une analyse systématique des neurones du tronc cérébral, cette structure ancienne du point de vue de l’évolution, située à la base de nos deux hémisphères hypertrophiés. En observant l’effet de lésions se produisant naturellement chez l’homme ou provoquées artificiellement chez des animaux, on a découvert que le tronc cérébral, idéalement placé pour moduler l’activité diffuse du cerveau, joue un rôle central dans l’alternance veille-sommeil. Pour analyser l’activité neuronale au niveau cellulaire, Hobson et ses collègues ont utilisé des micro­électrodes plantées à l’intérieur même de neurones du tronc cérébral de chats endormis et éveillés (7). Ils ont recherché et trouvé des populations de neurones qui ne sont activées que durant le sommeil paradoxal. Et puis, par le genre de chance qui sourit aux esprits bien préparés – selon la formule de Pasteur – ils ont découvert une autre population de neurones qui, eux, cessent toute activité pendant le sommeil paradoxal. Stimulés par ces découvertes, Hobson et McCarley ont avancé que le sommeil paradoxal et le rêve sont le résultat d’une modification de l’état opérationnel du cerveau, orchestrée par l’interaction de ces deux populations de neurones.

Le Cerveau rêvant raconte ces premières découvertes et expose une nouvelle confirmation expérimentale du modèle : la démonstration que le sommeil paradoxal peut être provoqué expérimentalement en appliquant de l’acétylcholine, un neurotransmetteur excitateur, aux populations de neurones activées pendant cette phase du sommeil. Comme Morphée dans la légende gréco-romaine, et une foule d’autres dieux dans d’autres religions, les chercheurs peuvent désormais générer des rêves chez les humains (ou du moins chez les chats domestiques).

C’est sur ces bases neurophysiologiques solides que s’édifie le modèle d’activation-synthèse du rêve. Les générateurs de rêve du tronc cérébral, suggèrent Hobson et McCarley, orchestrent un ensemble complexe de modifications fonctionnelles dans plusieurs autres systèmes neuronaux, dont l’action conjuguée entraîne un mode d’activité mentale entièrement différent. Les neurones activés pendant le sommeil paradoxal déclenchent les mouvements rapides des yeux et envoient en même temps des signaux excitateurs aux régions supérieures du cerveau qui traitent les informations sensorielles. Ce faisant, les neurones du tronc cérébral produisent, dans le langage de la théorie des systèmes, un signal automatique, généré en interne. En même temps, l’accès aux signaux en provenance du monde extérieur est bloqué par l’inhibition des neurones sensoriels primaires et par la concurrence exercée par les messages générés en interne. De façon tout aussi essentielle, les commandes motrices générées et éprouvées lors du rêve par les formations supérieures du cerveau sont bloquées par l’inhibition des relais du système moteur dans la moelle épinière.

 

Souris imaginaires

Le fait que le cerveau rêvant génère des programmes moteurs dont l’exécution est ensuite bloquée a été confirmé expérimentalement par le Français Michel Jouvet. Travaillant sur des chats, Jouvet a créé des lésions sur les trajets des neurones responsables de cette inhibition des flux moteurs pendant le sommeil paradoxal. Quand les chats entrent dans cette phase du sommeil, ils se dressent sur leurs pattes, se déplacent et exécutent des séquences comportementales complexes, chassant même des souris imaginaires sur le sol du laboratoire – tout en restant endormis au regard des critères neurophysiologiques. Les chats mettent littéralement leurs rêves à exécution. Je me suis longtemps étonné de voir qu’aucune conduite pathologique analogue provenant de lésions naturelles dans le système nerveux n’avait été relevée dans la littérature neurobiologique. Mais voilà qu’un trouble du comportement pendant le sommeil paradoxal vient d’être identifié, à bien des égards équivalent. Ceux qui en souffrent exécutent physiquement leurs rêves, souvent se blessant eux-mêmes ou blessant leur partenaire au lit. Contrairement au somnambulisme, bien plus fréquent, qui se produit dans d’autres phases du sommeil, cette pathologie ne se produit clairement que pendant le sommeil paradoxal, tel qu’il est défini en termes neurophysiologiques.
Autoactivé, déconnecté, autostimulé, le cerveau rêvant, suggère Hobson, s’efforce de donner du sens à des stimuli générés en interne, les intégrant dans le scénario d’un rêve qu’il réalise à la lumière des expériences passées, des préoccupations, du tempérament et du style cognitif de l’individu.

La bizarrerie des rêves reçoit une explication simple et convaincante : la forme du rêve reflète celle de l’activité cérébrale pendant le sommeil. Le type d’hallucination sensori-motrice caractérisant l’expérience du rêve est le reflet d’une activation spécifique des centres nerveux sensori-moteurs : c’est parce que les circuits visuels et moteurs sont stimulés préférentiellement que nous voyons avec vivacité, que nous nous déplaçons et même volons dans nos rêves bien plus souvent que nous ne goûtons, sentons ou touchons. Des scénarios improbables sont acceptés comme réels parce que le cerveau est privé des signaux extérieurs grâce auxquels nous structurons notre expérience et construisons notre cadre d’orientation. Les distorsions de temps, de lieu et d’identité personnelle qui abondent reflètent la levée des contraintes due à l’origine interne des stimuli, les systèmes d’analyse et de synthèse étant lourdement affectés et ne nous laissant qu’une cohérence fragmentaire en termes de représentations et d’unité thématique. Les sentiments intenses qui marquent notre expérience onirique reflètent en partie l’activation directe des systèmes émotionnels du cerveau ; et l’amnésie qui suit la plupart de nos rêves résulte de l’incapacité correspondante à activer les circuits de la mémoire à long terme.

Soulignons quelques-uns des points de divergence entre la théorie freudienne et l’hypothèse de Hobson. Pour Freud, l’énergie qui instruit le processus du rêve est le conflit psychique ; pour Hobson, c’est une modification neurologiquement déterminée de l’état psychophysique. Alors que Freud conçoit le traitement de l’information dans le rêve comme tourné vers le passé, Hobson y voit une construction et une progression. Dans la conception freudienne, l’étrangeté du rêve est le produit secondaire des transformations d’un système de défense ; pour Hobson, c’est un caractère premier de l’état opérationnel du cerveau rêvant. Et, c’est un point crucial, là où Freud considère le sens des rêves comme opaque, ayant été obscurci et édulcoré par l’activité du censeur, Hobson le perçoit comme transparent. Il suggère que le contenu de nos rêves reflète nos préoccupations, conflits et défis de notre vie quotidienne, dans lesquels puisent nos centres corticaux pour tenter de donner du sens aux stimuli désordonnés qui leur parviennent. Pour Hobson, le contenu signifiant des rêves est leur contenu manifeste, chargé de significations qui peuvent être lues en direct, sans décodage. Dans un rêve, suggère Hobson, non seulement un cigare est habituellement un cigare, mais l’attente anxieuse d’une promotion est généralement l’attente anxieuse d’une promotion. De son point de vue, psychodynamique sans être psychanalytique, la théorie d’activation-synthèse nous invite à continuer de considérer nos rêves comme des phénomènes révélateurs, de grand intérêt personnel et méritant toute notre attention, et à interpréter pour nous-mêmes leurs thèmes chargés de sens, souvent éminemment conflictuels, sans recourir à l’analyse ésotérique d’une transformation de symboles réservée à un petit nombre d’adeptes.

Les interprétations de Hobson fournissent une conception de l’activité mentale à la fois rigoureusement scientifique et non réductionniste. Sa théorie, écrit-il, « suppose un système ouvert de traitement de l’information, capable non seulement de reproduire et déformer l’information emmagasinée mais d’élaborer une information neuve. Elle intègre la créativité. Elle considère le cerveau comme tellement obsédé par la quête de sens qu’il attribue une signification, et même en crée, quand bien même il n’y a guère à en trouver dans les données qu’il a à traiter. Sous cet angle, l’étude du cerveau rêvant est celle de l’esprit-cerveau comme mécanisme autocréateur ».

 

La grammaire des rêves

J’ai évoqué la similitude soulignée par Hobson entre l’esprit en train de rêver et diverses formes de troubles mentaux. Mais dans son livre il revient sans cesse à une analogie plus positive : la créativité du cerveau rêvant, suggère-t-il, entretient une parenté profonde avec celle de l’artiste. « L’universalité du rêve témoigne de l’universalité de l’expérience artistique. Dans nos rêves, nous devenons tous écrivains, peintres et cinéastes, combinant des ensembles extraordinaires de personnages, d’actions et de lieux pour en faire des expériences étrangement cohérentes. » Hobson nous propose un matérialisme scientifique à visage humain. Selon le philosophe Daniel Dennett, son approche va à la fois « du bas vers le haut » et « du haut vers le bas ».

L’illustration peut-être la plus convaincante que produit Hobson de sa théorie est fournie par un ensemble de données propre au champ des recherches sur le rêve : le récit subjectif. Fidèle à sa conviction que l’introspection est une technique d’investigation neuropsychologique aussi valide que l’enregistrement de neurones, Hobson tient depuis des décennies un journal sur sa table de nuit où il consigne ses visions nocturnes quand il se réveille. Des extraits de ce journal émaillent son livre, racontés et disséqués pour illustrer divers aspects de sa théorie d’activation-synthèse. Ils nous révèlent souvent Hobson lui-même, en proie à ses ambitions, ses inquiétudes, ses passions, et perpétuant, sous une forme très différente mais non moins fructueuse, la tradition psychanalytique de l’autoanalyse.

Mais Hobson est un scientifique trop aguerri pour se satisfaire de l’interprétation anecdotique des rêves individuels. Lui et ses collègues ont cherché à faire de l’analyse des rêves une science véritable. Ils ont introduit de nouvelles méthodologies pour l’analyse formelle et quantitative de récits de rêve recueillis de façon systématique. Ils ont ainsi produit un « tableau interindividuel » de l’activité de rêve en réveillant des sujets en laboratoire précisément dans des phases où l’enregistrement physiologique les déclarait en sommeil paradoxal. En appliquant des méthodes statistiques aux récits ainsi recueillis, Hobson et ses collègues ont identifié et dressé la liste des modes caractéristiques de perception, de pensée et d’action au sein du rêve. Il a, non sans peine, construit une grammaire des rêves, catalogue des incongruités, distorsions et discontinuités typiques qui forment le langage des récits de rêve. L’idée est que de nouvelles et fortes corrélations pourront être établies avec les traits physiologiques déjà connus du cerveau rêvant.

Bien sûr, les récits obtenus dans le cadre artificiel du laboratoire ne sont peut-être pas représentatifs. Dans un programme de recherche complémentaire, Hobson et ses collègues ont cherché à saisir la substance des rêves produits dans leur environnement naturel. Ils ont examiné des collections de récits consignés dans des journaux personnels. C’est là qu’intervient le moment le plus émouvant du livre : quand Hobson analyse les rêves de celui qu’il nomme « l’Homme au moteur » – référence explicite à la terminologie freudienne (l’Homme aux rats, etc.). Jugeant que ses propres rêves et ceux de ses collaborateurs pouvaient être contaminés par les hypothèses qu’ils tentaient d’étayer, Hobson cherchait un « informateur » susceptible de fournir un matériau détaillé mais neutre par rapport à toute théorie. De façon inopinée, il est tombé, en fouillant dans un catalogue de livres médicaux, sur un manuscrit décrivant 233 rêves recueillis sur une période de trois mois en 1939 par un scientifique de Washington. L’Homme au moteur éprouvait une fascination pour les locomotives. Il fournit des descriptions méticuleuses de ses rêves, accompagnées parfois de dessins. Hobson soumet ce matériau à une microanalyse systématique. Les récits sont passés au crible pour repérer par exemple les bizarreries oniriques, chacun est classé par domaine (intrigue, pensée, sensations) et type de traitement (discontinuité, incongruité, incertitude). De fil en aiguille Hobson construit un portrait cognitif complet de l’esprit d’un individu rêvant, les trajectoires curvilignes de ses déplacements fictifs, les couleurs vives de ses images, la fréquence et la fantaisie des véhicules qu’il emprunte dans ses rêves. Cette approche éclaire non la psychopathologie particulière d’un individu, mais les règles universelles de la cognition du rêve, telles qu’elles s’incarnent dans la vie d’un individu. Hobson se révèle ici un maître dans l’art qu’Oliver Sacks a appelé la « science romantique ».

Beaucoup reste à comprendre sur le rêve. Au premier chef le plus grand des mystères : pourquoi rêve-t-on ? Quelles sont les fonctions biologiques du sommeil et du rêve ? Dans son dernier chapitre Hobson passe en revue bon nombre des spéculations avancées en réponse à cette question d’une simplicité déconcertante. Le sommeil comme repos des neurones – peut-être un moyen pour eux de se réalimenter en neurotransmetteurs. Le sommeil comme moyen de « se mettre à l’écart », de réduire l’activité de l’organisme dans les heures du plus grand danger. Le rêve comme moyen de stimuler et de maintenir en état de marche les circuits cérébraux non utilisés dans l’activité quotidienne. Le rêve comme moyen de passer en revue l’expérience des jours précédents, et de traiter l’information en état de déconnexion. Inversant la perspective, Francis Crick a avancé l’idée que le rêve est un moyen d’éliminer l’information non désirée, de désintoxiquer l’appareil cognitif : « rêver pour oublier » (8). Hobson imprime sa marque à chacune de ces suggestions et en propose d’autres : le rêve comme travail créatif générant une nouvelle façon de ressentir certains problèmes de la vie quotidienne et leur apportant de nouvelles solutions ; le rêve comme distraction, ayant une « fonction sybaritique de renforcement du plaisir ». Partisan d’un surdéterminisme évolutif, Hobson suggère que le sommeil et les rêves, comme beaucoup d’autres traits biologiques, peuvent remplir plusieurs fonctions en même temps. Mais il reconnaît que, même considérées de manière conjointe, les théories qui ont été avancées pour expliquer la fonction téléologique du rêve sont loin d’avoir atteint leur but.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books en août 1988. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

 

Le monde vu du phare

L’écrivain-voyageur Paolo Rumiz privilégie depuis vingt ans le « voyage lent » : en vélo de Trieste à Vienne, en train de Berlin à Budapest, ou en péniche le long du Pô, toujours accompagné de ses carnets. En décidant d’habiter dans un phare pendant un mois il a, cette fois, entrepris le premier « voyage immobile » de sa vie. Mais l’immobilisme n’est qu’apparent : en réalité, le phare se fait le réceptacle du monde environnant. On y entend les cris des mouettes et des hirondelles, on y voit les débarquements des clandestins, on y constate la fin des ressources de la planète. « Avec Rumiz, écrit Barbara Garavaglia dans la revue Segno, on comprend aussi pourquoi le voyage fait souvent apparaître ce qui nous manquait et dont nous ignorions justement l’absence. »

Ils ont trahi l’ANC

« Monsieur X1 » : c’est sous ce nom de code que Glory Sedibe témoigna contre trois anciens camarades de l’ANC lors de leur procès, en 1988. Comment un homme qui avait appartenu à la branche armée de l’organisation pouvait-il se mettre à collaborer avec le régime d’apartheid ? Comment lui dont le frère avait été emprisonné à Robben Island pouvait-il assumer de travailler désormais dans les rangs de la police ? Ces questions hantent le deuxième livre de Jacob Dlamini, un jeune journaliste et historien passé maître dans l’art de « bousculer les histoires que l’on raconte – et que les gens aiment se raconter – sur l’apartheid », lit-on dans le Sunday Times de Johannesburg. Dans son précédent ouvrage [Native Nostalgia, évoqué dans Books, juillet-août 2010], Dlamini n’avait pas craint d’affirmer que l’on pouvait avoir été noir sous l’apartheid et avoir eu une enfance heureuse, comme ce fut son cas, malgré la pauvreté qui régnait dans son township. Avec Askari, Dlamini s’attaque à un sujet tabou. Le mot askari, qui désignait les autochtones servant dans les armées coloniales, en est venu à désigner des traîtres, comme Sedibe. Personne ne sait au juste combien furent les collaborateurs (un rapport de 1993 parle de « 103 askaris sud-africains et 14 Namibiens », mais ces chiffres sont difficiles à vérifier et certains affirment qu’il y en eut beaucoup plus). Ni quelles étaient les motivations de chacun. « Il serait facile de figer Sedibe dans le neuvième cercle de l’enfer, celui que Dante réservait à “la lie du peuple maudit”, écrit Sedibe. Mais [cela] n’éclairerait rien. » Sans le dédouaner, mais sans en faire un monstre pour autant, l’auteur souligne que « Monsieur X1 » avait été kidnappé dans un camp de combattants au Swaziland et qu’il n’accepta de collaborer qu’après avoir été enfermé à la sinistre Vlakplaas, la ferme où le régime torturait et assassinait les militants noirs. Prit-il ensuite du plaisir à dénoncer ses anciens amis, comme certains le soutiennent ? Était-il au contraire cet être pathétique que décrivent d’autres, un alcoolique rongé par le remords, mais terrorisé à l’idée que la police puisse s’en prendre à sa famille s’il venait à déserter ? Dlamini laisse ouvertes les hypothèses et n’affiche qu’une certitude : celle que « la lutte contre l’apartheid et pour la liberté ne fut pas une affaire toute blanche ou toute noire sur le plan moral », écrit Eusebius McKaiser dans The Star.