Équilibriste de la dissidence

« Li Chengpeng est l’un des principaux agitateurs politiques de la société chinoise et l’une de ses voix les plus influentes, lit-on dans le South China Morning Post. Fort de 7,4 millions de followers sur son compte Weibo [le Twitter chinois] et de 340 millions de visites sur son blog, il reçoit régulièrement des menaces du pouvoir, qui le considère comme un traître. »

Rien, pourtant, ne destinait Li à la dissidence. Longtemps, il a réservé sa verve aux matchs de football qu’il commentait pour la télévision chinoise. C’était un fervent patriote, qui défendait le régime et critiquait l’Occident. Outre le ballon rond, il aimait le rock, la bière et les coupes de cheveux branchées. Jusqu’au 12 mai 2008, le jour où l’un des pires tremblements de terre de l’histoire chinoise provoqua la mort de 80 000 personnes dans le Sichuan, sa province natale. L’événement le bouleverse. Il part enquêter et ce qu’il découvre le révolte. Pourquoi, dans une région à fort risque sismique, les infrastructures étaient-elles inadaptées ? Depuis, Li Chengpeng écrit pour dénoncer la corruption, la censure, l’insécurité alimentaire, les avortements forcés et le manque de liberté.

En 2013, le recueil des billets postés sur son blog est publié en Chine. Malgré la censure et les menaces, plus de 700 000 exemplaires sont écoulés avant que le livre ne soit interdit au bout de quelques mois. Il paraît ces jours-ci en France, sous le titre de Confessions d’un traître à la patrie.

Li s’y révèle un dissident à part. « C’est sans doute la personne la plus audacieuse en Chine actuellement pour ce qui est de critiquer le pouvoir sans relâche », estime le blogueur et militant Ran Yunfei. Celui-ci admire l’« équilibre » que Li Chengpeng a réussi à trouver, sachant garder « sa liberté de parole » tout en s’évitant de trop graves ennuis avec les autorités. Certes, lors d’une séance de dédicace en janvier 2013, à Pékin, il a été frappé à la tête, et a évité de justesse un couteau lancé sur lui. Certes, depuis juillet 2014, son blog et son compte Weibo sont suspendus (sans qu’aucune raison officielle n’ait été donnée). Mais, contrairement à bien d’autres dissidents, il n’a jamais été emprisonné ni torturé. Il se joue avec talent des contraintes qu’on lui impose, non sans humour. Ainsi l’a-t-on vu, à Chengdu, la capitale du Sichuan, porter un masque sur le visage et un T-Shirt arborant l’inscription : « Je vous aime tous ». Les autorités lui avaient interdit de s’adresser à ses fans… À ceux qui l’accusent d’être un traître, il réplique qu’il ne trahit que l’appareil d’État, pas son pays.

Le chien, fatal à Néandertal ?

Pourquoi l’homme de Néandertal a-t-il disparu ? Mystère. Cette espèce, si proche de nous que nous avons hérité certains de ses gènes (lire notre dossier « Néandertal c’est nous », janvier 2015), a dominé l’Europe pendant près de 200 000 ans puis s’est éteinte au moment de l’arrivée des Homo sapiens. « Au moment », au sens large du terme. La plupart des néandertaliens avaient disparu vers – 40 000 ans, mais leur extinction s’est peut-être étalée sur 20 000 ans (dix fois la distance qui nous sépare de Jésus-Christ). Homo sapiens, lui, est arrivé en Europe vers – 50 000 ans. Toutes sortes d’hypothèses ont été émises. Victimes d’un changement climatique ? Ils avaient pourtant déjà résisté à plusieurs épisodes glaciaires. Une forme de dégénérescence, due à des pratiques incestueuses ? Pourquoi pas ? Une épidémie, comme la peste noire du Moyen Âge, qui a détruit la moitié de la population de l’Europe ? Pas exclu, au vu de leur génome. Mais l’hypothèse la plus souvent retenue est celle de leur marginalisation progressive en raison de la supériorité d’Homo sapiens à la chasse. Nettement plus intelligents, nos ancêtres directs savaient blesser les mammouths au javelot, ce dont les néandertaliens étaient peut-être incapables (bien qu’ils aient eux aussi inventé le javelot). De fait, si l’on a retrouvé des ossements de mammouth sur des sites néandertaliens, ce sont de véritables charniers qui émaillent les sites des hommes dits « modernes ». Ils habitaient sur place, se construisant des huttes avec les ossements.

C’est là qu’intervient une hypothèse toute nouvelle, formulée par l’anthropologue américaine Pat Shipman, auteure d’un livre classique sur Homo erectus et d’un autre, déjà, sur les néandertaliens. (1) Pat Shipman est une spécialiste en taphonomie, l’art d’étudier la formation des fossiles. Son idée est que la supériorité d’Homo sapiens à la chasse a été considérablement renforcée par une alliance avec les loups, ayant conduit à l’apparition d’une première espèce de chien. On pensait que les premiers chiens remontaient à l’invention de l’agriculture, vers – 10 000 ans. Or on a retrouvé récemment des squelettes de loups ayant un crâne d’allure canine vieux de 36 000 ans, donc à une époque proche de l’extinction des néandertaliens. Les loups et Sapiens se sont entendus pour chasser le gros gibier, pense Shipman : les énormes lions des cavernes, les tigres à dents de sabre, et les mammouths. En se répartissant les rôles. Les loups-chiens repéraient la proie, la coursaient, l’épuisaient et finissaient par l’immobiliser, dans l’attente des Sapiens, eux-mêmes meilleurs coureurs que les néandertaliens et mieux armés. L’homme moderne aurait fait une sorte d’OPA sur le gros gibier européen, privant peu à peu les néandertaliens de leurs aliments de prédilection. Et aurait provoqué à la fois leur extinction et celle de toute cette faune magnifique. Homo, déjà coupable !

Seulement voilà. Une autre anthropo­logue américaine, Barbara J. King, a lu attentivement le livre de sa collègue et n’y a guère trouvé matière à étayer cette thèse. Au contraire. Elle a sursauté en lisant : « Les néandertaliens avaient déjà disparu quand les loups-chiens sont apparus. » Elle lui a écrit pour lui demander une explication. Shipman a d’abord répondu que le sous-titre du livre, mettant en avant le rôle des chiens, a été placé là sur l’insistance de l’éditeur, et malgré ses réticences. Elle maintenait néanmoins son hypothèse, faisant valoir que de nouvelles découvertes, probables selon elle, permettraient de rendre les premiers loups-chiens contemporains des néandertaliens. Après quoi, dans un second e-mail, elle admettait que l’on ne parviendrait peut-être jamais à le démontrer. Tout en maintenant que l’idée que notre alliance avec les loups, devenus loups-chiens, demeure, elle, hautement probable. Mais si cette alliance s’est nouée après la disparition des néandertaliens, peut-elle en être la cause ? Le mystère demeure.

 

En compagnie des Yôkai

L’imprudent, dans le Japon d’autrefois, s’exposait à bien des mésaventures. Il pouvait, par exemple, se promener en bordure d’une ville à la tombée de la nuit et rencontrer une jolie femme. Mais, avant de la demander en mariage, mieux valait s’assurer qu’une queue touffue ne dépassait pas de sa jupe. Faute de quoi il risquait de s’apercevoir, le lendemain au réveil, qu’il venait de coucher avec un renard.

L’infortuné pouvait aussi acheter une marmite qui se mettait à crier dès qu’il la posait sur le feu. Le récipient se révélait alors être un « tanuki » (un chien viverrin japonais, canidé à l’allure de raton-laveur), grièvement brûlé et probablement mort. (Contrairement aux renards, les tanuki ne sont pas très doués pour les métamorphoses.) Le 3 mai 1889, un conducteur de train raconta ainsi qu’il avait vu soudain disparaître une locomotive fonçant pourtant droit sur lui à toute vapeur. Celle-ci ne laissa sur la voie qu’un cadavre de tanuki. Les ustensiles domestiques tels que les pots et les poêles avaient tendance à se voir pousser des bras et des jambes. Et les chats pouvaient développer une double queue ou se transformer en monstres.

Le terme générique pour désigner ces fantômes, démons, lutins, gobelins et autres chimères est celui de « yôkai ». Mais ce ne sont pas là uniquement des créatures étranges relevant du folklore. Il en existe aussi des avatars modernes. Comme cette femme au visage fendu par une bouche courant d’une oreille à l’autre qui effraya les écoliers japonais en 1978 ; son apparition donna lieu, dit-on, à un renforcement des patrouilles policières.

Dans son « Livre des Yôkai », Michael Dylan Foster décrit et répertorie des centaines d’entre eux. Il rapporte une foule d’histoires, parfois connues, parfois inédites, au sujet de ces créatures fascinantes, parfois terrifiantes et souvent malicieuses. Notre imaginaire, souligne l’auteur, est lui aussi peuplé de nombreux êtres mystérieux : fantômes, poltergeists, leprechauns, zombies, vampires, sans parler des êtres maléfiques qu’affronte Harry Potter. L’industrie de la « monstrologie » est en plein essor chez les universitaires occidentaux. Mais les monstres japonais sont plus nombreux encore. À vrai dire, un véritable raz-de-marée de Yôkai balaie l’archipel depuis les années 1980. « Que l’on y croie ou non, ces êtres ont toujours fait partie du monde des hommes ; il faut donc les prendre au sérieux », écrit Foster.

Les Yôkai vivent aux marges. On a davantage de chance de les croiser au crépuscule, quand jour et nuit se confondent ; là où les mondes se rencontrent, comme en périphérie d’une ville, quand le tissu urbain cède la place à la campagne ; mais aussi sur un pont ou sous un tunnel, ce « passage étroit et sombre qui vous transporte comme par magie dans un monde différent de celui que l’on vient de quitter » ; ou encore à un carrefour, quand il faut choisir entre deux chemins.

Foster commence par passer en revue les travaux universitaires consacrés aux Yôkai. Son livre s’inscrit dans une tradition de bestiaires dont les plus anciens sont nettement antérieurs au XVIIe siècle. À l’époque, l’un des passe-temps favoris consistait à se réunir dans une pièce obscure pour se raconter des histoires de fantômes. Au terme du centième récit, une apparition effrayante devait nécessairement se produire – c’est en tout cas ce qu’espéraient les participants.

Ces catalogues mentionnaient, outre les Yôkai, d’autres créatures que nul n’avait jamais vues, comme les rhinocéros. Les sirènes étaient rangées dans la catégorie « poisson ». On trouvait aussi des dépouilles de sirènes, sans doute cousues par les pêcheurs japonais. L’une d’elles, une « momie hideuse, fripée et longue d’environ 90 centimètres », faite d’un tronc de singe et d’une queue de poisson, débarqua même à Londres en 1822, où elle fit sensation auprès des savants.

Le recensement des Yôkai et des anecdotes qui les concernent est un processus toujours en cours. Il ne s’agit pas simplement de consigner des traditions folkloriques : ceux qui s’y consacrent finissent souvent par inventer de nouvelles créatures ou par en ressusciter d’autres, oubliées depuis longtemps. Dans les années 1960, le dessinateur de mangas Mizuki Shigeru contribua fort au boom contemporain des Yôkai en créant son héros, Gegege Kitaro : ce jeune fantôme borgne ayant aux pieds des sandales magiques et vêtu d’une veste protectrice se bat contre les Yôkai maléfiques. Parfois imaginés de toutes pièces par Mizuki, ils sont à leur tour entrés dans les annales. L’artiste tira également de l’oubli de nombreuses créatures traditionnelles, tout comme Miyazaki dans son Voyage de Chihiro.

La seconde partie du livre est un index des Yôkai. L’auteur les classe en fonction des lieux où l’on peut les rencontrer (dans la nature sauvage, dans l’eau, à la campagne, dans les villages ou les villes, ou, ce qui est plus terrifiant encore, dans votre propre maison). Certains, comme la sunakake-babâ (la « grand-mère jeteuse de sable ») sont d’un naturel espiègle. D’autres sont effrayants. D’autres encore font vraiment froid dans le dos, telle la nopperabô, cette femme qui pleure la tête enfouie dans sa manche et finit par révéler, en l’écartant, un visage aussi lisse qu’un œuf (sans yeux ni nez ni bouche). Pris de panique, vous vous précipitez dans le magasin le plus proche. Après avoir raconté au boutiquier ce que vous avez vu, il se retourne et demande : « Comme ça ? » Car lui non plus n’a pas de visage.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en mars 2015. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

L’Espagne, terre de croisade

À pied ou à cheval, nombreux furent les guerriers à parcourir des milliers de kilomètres, entre les XIe et XIIIe siècles, pour aller se battre dans la péninsule Ibérique contre des ennemis qu’ils n’avaient pour la plupart jamais vus : les Maures. Venus de France, de villes allemandes, de républiques italiennes, d’Angleterre et même des pays nordiques, ces chevaliers, écuyers et fantassins aidèrent les rois chrétiens dans la Reconquête d’Al-Andalus. « Leur participation fut parfois décisive, comme lors de la prise de Saragosse, en 1118, ou celle de Lisbonne, en 1147 », explique à El País l’historien Francisco García Fitz, coauteur de « Croisés dans la Reconquête ». « Les uns faisaient de l’Espagne une première étape de leur croisade vers la Terre sainte », comme une mise en jambes avant la longue traversée de l’Empire byzantin, raconte García Fitz. D’autres en firent leur destination finale, avec la bénédiction du pape : « Pendant l’époque musulmane, toute la péninsule Ibérique était considérée comme l’autre front de la guerre contre l’islam, une autre Terre sainte », poursuit l’historien.

« Croisés de la Reconquête » est le premier ouvrage à étudier en détail cet aspect méconnu de l’histoire : « Les chroniqueurs espagnols de l’époque, au service du roi, minoraient fortement l’apport des combattants étrangers à la Reconquête. » Quand ils ne se plaignaient pas de leur indiscipline et de leur « ignorance de la guerre des Maures », qui les faisait systématiquement tomber dans leurs embuscades. Comme le rapporte l’un de ces chroniqueurs, Jacques Ier d’Aragon jugeait les croisés « inutiles » – les pires étant à ses yeux les Français, que le souverain espagnol « traitait de tous les noms ».

La vieillesse en face

La mort est une histoire de famille. C’est quand nos proches s’en vont que l’on s’y confronte, en général, pour la première fois, et que l’on prend conscience de sa propre finitude. Avec Histoires de famille, le dessinateur suédois Pelle Forshed décrit, du point de vue d’un auxiliaire de vie, les derniers jours de personnes âgées ordinaires. Bien sûr, il y a leur quotidien souvent obsessionnel (l’ordre strict dans lequel on range les plats surgelés dans le congélateur, le décompte minutieux des pilules du semainier, etc.). Et puis il y a les souvenirs dans lesquels ils se réfugient, la dépendance, la solitude, la décrépitude parfois. Sans oublier les relations difficiles avec la famille, et le désarroi des proches qui les accompagnent, partagés entre la culpabilité et l’impuissance. « En tant qu’auxiliaire de vie, vous vous retrouvez souvent au beau milieu des crises familiales. L’entourage est le plus souvent plongé dans le désespoir. Il n’est jamais facile de voir ses parents vieillir », expliquait l’auteur dans un entretien au Sydsvenskan lors de la sortie de l’ouvrage en Suède en 2013.

Le sujet de la fin de vie est rarement traité par la bande dessinée. Il faut dire que Pelle Forshed a lui-même été auxiliaire de vie de 2002 à 2010 : « C’est un métier dans lequel la mort est toujours présente, poursuivait le dessinateur dans le Sydsvenskan. Mais on découvre également qu’elle n’est pas toujours si effrayante. Pour beaucoup de personnes âgées, la mort arrive comme une libération. »

Entre humour et gravité, bienveillance et mélancolie, Pelle Forshed livre une vision tragi-comique de la vieillesse et de la place qui lui est réservée dans nos sociétés occidentales.

Books

 

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15 faits & idées à glaner dans le numéro 65

L’Église catholique revendique 1,250 milliard de baptisés.

• Nous n’avons pas besoin du temps ni de l’espace pour  décrire le monde.

• On perd rarement une liberté d’un seul coup.

• La communauté musulmane compte 1,3 milliard de fidèles.

• Le marthalisme, c’est-à-dire l’excès d’activité, nuit à l’empathie.

• Le pape Paul VI a reçu amicalement un célèbre tortionnaire.

• La protection de la vie privée n’a jamais été un droit naturel.

• Il n’y a pas d’hommes bons parmi les vivants, ni de mauvais parmi les morts.

• La Terre promise fut toujours une mosaïque de peuples.

• Au début de l’Âge du fer, Jérusalem comptait à peine 200 âmes.

• La culture ouvrière américaine a troqué la grève contre des Nike.

• Le PIB par habitant chinois est passé de 400 à plus de 7 000 dollars depuis Tiananmen.

• Huit automobilistes sur dix s’estiment moins dangereux et plus adroits que le conducteur moyen.

• Entre 15 et 20 % des lecteurs de livres restent de gros lecteurs.

• Dans presque tous les pays, les filles ont un an d’avance sur les garçons en compétences de lecture.

Kal

« Le mot Kal (« À un jour d’aujourd’hui, soit hier soit demain ») ne manque pas à la langue française pour la raison que les Français ne disposent pas de la faculté d’en comprendre le sens ni d’en concevoir l’usage. Kal nous est parfaitement étranger. D’où mon désir d’ouvrir une rubrique complémentaire à celle des mots manquants : « Les mots inconcevables. » Ceux-là nous remplissent d’une curiosité absolue, d’un effréné désir de sortir de notre bulle pour comprendre. Au comble de l’enthousiasme, j’expliquais mon projet à mon ami Namrad (« Qu’en penses-tu, Namrad, hein ? Les mots inconcevables… Qu’est-ce que tu en dis ? ») quand je m’aperçus qu’il m’écoutait avec ce dodelinement souple de la tête qui, chez les Indiens, ne signifie ni oui ni non, ni même peut-être. »

D.P.

Kal, en hindi ou en ourdou, signifie soit « hier » soit « demain », selon le contexte. Ces langues n’ont pas de mots distincts pour « hier » ni « demain ».

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant.

Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner la recherche de ce qui se cache derrière les apparences d’un événement, d’une action ou d’un discours ?

 

Écrivez à

Dans la jungle d’Hollywood

Quand ce livre est sorti en Grande-Bretagne, en 2009, la critique l’a trouvé si réussi qu’elle a cru que James Lever était le pseudonyme de Will Self ou du facétieux Martin Amis. Il n’en était rien : Moi, Cheeta, « le roman le plus audacieux, le plus drôle et émouvant à la fois » que Nicholas Lezard, du ­Guardian, ait lu « depuis des années », est bien l’œuvre d’un parfait inconnu. Qui imagine les Mémoires qu’aurait pu écrire le singe le plus célèbre de l’histoire du cinéma. Et peu importe qu’il n’y ait pas eu, dans la réalité, une mais plusieurs « Cheeta », rappelle le site de la radio publique américaine NPR. À travers le regard faussement naïf du mythique chimpanzé, c’est tout l’Hollywood des années 1930, ses potins, ses orgies, qui ressuscitent. L’ouvrage ne se limite pas cependant à un déballage grinçant. C’est aussi une « lettre d’amour à Johnny Weissmuller, la star des premiers Tarzan », écrit Lezard. Et cette dimension lui permet de « dépasser ses propres limites narratives ». Il devient « hymne à un certain type de beauté et d’innocence » que ne cessa jamais d’incarner l’acteur, malgré ses déboires avec les femmes et l’alcool.

Avoir 14 ans en 1989

En Allemagne, le Wenderoman, le roman sur la chute du Mur, est un genre en soi, très prisé du public comme de la critique. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la liste des lauréats du Deutscher Buchpreis, le Goncourt allemand : depuis 2008 et le triomphe de La Tour, d’Uwe Tellkamp, pas moins de trois Wenderomane ont été couronnés, dont Kruso, de Lutz Seiler, lors de la dernière édition (lire « Robinson en RDA », Books, avril 2015). Leurs auteurs sont toujours originaires de l’ex-RDA, ce qui n’a rien d’étonnant : ne sont-ils pas les mieux placés pour décrire, l’ayant vécu de l’intérieur, l’effondrement du système communiste ? En général, ils sont nés dans les années 1950 et 1960, ce qui leur a permis d’être suffisamment aux prises avec la société autoritaire et sclérosée d’Allemagne de l’Est pour ne guère nourrir d’illusions à son  propos, sans pour autant refuser de lui reconnaître, parfois, quelques charmes.

Clemens Meyer est né en 1976, il appartient donc à la génération suivante, celle qui, en 1989, entrait à peine dans l’adolescence. C’est cette concomitance entre le passage à l’âge de tous les écarts et l’avènement d’un monde nouveau qui fait toute l’originalité de Quand on rêvait, son premier roman, sorti en 2006 outre-Rhin. On y suit une bande d’amis, tous fils de prolos d’un quartier ouvrier de Leipzig, la grande ville industrielle de Saxe. « Ces jeunes garçons savent parfaitement d’où ils viennent, mais, pendant une courte période, ne savent plus très bien où ils vont, leurs horizons semblent ouverts à l’infini », note Eberhard Falcke, du Zeit. Il y a peu, ils étaient encore « menés à la baguette à l’école », et voilà qu’ils se retrouvent, désorientés, « dans un paysage aux contours flous ». Vols, drogue, filles, alcool… « Meyer présente une phénoménologie de la marginalisation entre l’école et la rue », remarque Dorothea Dieckmann dans le Neue Zürcher Zeitung. ­L’euphorie sera de courte durée, les désillusions se succèdent, l’amitié qu’on croyait indestructible vole en éclats, et il ne reste bientôt plus à Daniel, le narrateur, que ses souvenirs. Comme le résume Eberhard Falcke en citant l’avant-propos du Loup des steppes, d’Hermann Hesse, « chaque époque, chaque culture, chaque façon d’être et tradition a son style, a ses beautés et ses cruautés […] Mais il y a des époques où toute une génération se retrouve entre deux époques, entre deux styles de vie, si bien que toute évidence, toute façon d’être, toute sécurité et innocence est perdue. »

Freud sans tabou

L’ont-ils fait ou non ? C’est la question que tout le monde s’est posée. Les éditions du Seuil nous promettent qu’elle trouve sa réponse dans cette correspondance, jusqu’alors inédite en français, entre Freud et sa belle-sœur Minna Bernays. Pendant cinquante-six ans, ces deux-là se sont écrit, beaucoup quand ils étaient séparés, moins quand Minna s’installa chez sa sœur et son beau-frère à Vienne, après la mort de son fiancé. Cette cohabitation donna naissance à la rumeur d’un ménage à trois. Comme le rappelle l’historien de la psychanalyse Bernd Nitzschke dans le Zeit, c’est Carl Gustav Jung qui fut le premier à la répandre. Le lecteur à l’affût de révélations dans ce volume « risque d’être déçu, écrit Nitzschke : on n’y trouve pas la trace d’un indice venant corroborer l’affirmation de Jung ». Pour le reste, ces lettres jettent une lumière inédite et parfois amusante sur la personnalité du père de la psychanalyse, au regard notamment de ses propres théories. Ainsi lorsqu’il décrit l’appartement qu’il a loué et meublé en prévision de son mariage : « Il “oublie” la chambre à coucher », relève Burkhard Müller dans le Süddeutsche Zeitung.