La Chine entre goût du risque et peur du vide

À la fin des années 1990 circulait à Pékin une blague sur la différence entre une Chine pleine d’allant et une Amérique frileuse. À Palo Alto, une jeune femme sort dîner avec un entrepreneur chinois. En la ramenant chez elle, il accélère à une intersection au moment où le feu passe au rouge. Quand ils arrivent à destination, elle ne l’invite pas à entrer. De toute évidence, il n’est pas fiable, lui dit-elle. Il a failli la tuer à ce carrefour. À Pékin, l’entrepreneur obtient un rendez-vous avec une autre jeune femme et, quand il la ramène chez elle, il ralentit au feu orange. Sur le pas de sa porte, elle aussi l’éconduit. Pourquoi s’est-il arrêté ? Clairement, il ne sait pas saisir les opportunités quand elles se présentent.

Dire que la Chine s’est transformée au cours des dernières décennies est un euphémisme. L’ancien « homme malade de l’Asie » peut se vanter d’être devenu la seconde économie du monde et d’entretenir plus d’échanges avec davantage de pays qu’aucune autre nation. Il y a vingt-cinq ans, en 1989 – quand des millions de Chinois réclamèrent plus de liberté et moins de corruption lors de manifestations qui s’achevèrent par la répression que l’on sait place Tiananmen –, le PIB par habitant était d’à peine 403 dollars. Aujourd’hui, il est de 7 000 dollars (1). Lorsque mes camarades d’université ont obtenu leur diplôme, en 1982, leur salaire était en moyenne de 100 dollars par mois ; maintenant, ils possèdent tous au moins un appartement et fanfaronnent avec une imposante télévision à écran plat.

Mais cette métamorphose d’un cas désespéré du tiers-monde en une locomotive planétaire n’est pas allée sans problèmes. La Chine produit plus de dioxyde de carbone qu’aucun autre pays ; son atmosphère, son sol, son eau sont saturés de métaux lourds et d’autres substances toxiques. Le gouffre entre riches et pauvres est plus grand encore qu’aux États-Unis. Et, si les réformes économiques se sont faites à toute allure, on continue à jeter en prison des personnes dont le seul tort est d’avoir dit ce qu’elles pensaient. Dans les pages du New Yorker, Evan Osnos a décrit cette Chine nouvelle mieux que quiconque. Dans L’Âge des ambitions, il approfondit ses reportages, mettant en lumière ce qu’il appelle l’« âge d’or » de la Chine, ses appétits, ses défis et ses dilemmes, d’une manière exceptionnelle.

Deux thèmes servent de fil rouge à cette enquête. Le premier est la faim. La Chine vit une « ère vorace », déclare Osnos. Après quatre décennies d’impasse maoïste, les Chinois dévalisent la planète afin d’emmagasiner des matières premières, de la richesse, des souvenirs et du respect. Le second thème est la quête. « D’un bout à l’autre du pays, les citoyens quittent leurs campagnes, prennent la route, se joignent à la plus grande migration de l’Histoire », note Osnos, et ce qu’il écrit là ne doit pas être compris en termes purement physiques. Son ouvrage est truffé de récits sur des personnages qui ont mené des expéditions spirituelles, économiques, émotionnelles et philosophiques ayant transformé leur vie et le monde tel que nous le connaissons.

Et tout cela est arrivé si vite… Comme le remarque Osnos, l’édition de 1980 du dictionnaire chinois de référence, « La mer de mots » (2), décrivait ainsi l’individualisme : « Pivot de la conception bourgeoise du monde. Comportement favorisant la personne qui l’adopte aux dépens de tous les autres. » Mais les Chinois actuels ont embrassé l’idée qu’ils peuvent être les acteurs de leur propre destin avec un empressement que peut-être seul un observateur américain peut vraiment comprendre.

Divisant son livre en trois parties, Osnos décrit la quête de richesse, de liberté et d’un idéal en lequel croire. Tout au long de ce parcours, il offre au lecteur une série de portraits finement ouvragés. Nous rencontrons Lin Yifu, qui, jeune officier dans l’armée taïwanaise, prit en 1979 la décision insolite de rejoindre la Chine à la nage. Il obtint ensuite un doctorat en économie à l’université de Chicago. Nommé plus tard économiste en chef de la Banque mondiale, il est devenu l’un des principaux thuriféraires du modèle économique hybride chinois, conjuguant capitalisme débridé et contrôle étatique.

Et voici Gong Hainan, une paysane qui a créé un site Web de rencontres. Elle est l’héroïne de l’une de ces histoires de passage de la misère à la richesse qui occupent une si grande place dans l’image que la Chine a d’elle-même. Tang Jie, quant à lui, étudie la philosophie dans l’une des meilleures universités de Shanghai. Son rejet du traitement de la situation tibétaine par les médias occidentaux est l’occasion pour Osnos d’explorer la galaxie du nationalisme chinois et son idée fixe : l’Occident en a après la Chine. L’auteur interroge riches et pauvres, chrétiens et bouddhistes, patriotes et opprimés, nababs et mafieux, démocrates, dissidents et partisans acharnés du régime.

Le livre d’Osnos n’est pas sans rappeler Chinese Characteristics [« Caractéristiques de la Chine »], écrit par le missionnaire américain Arthur H. Smith en 1894 ; ce fut l’ouvrage le plus lu sur le pays jusque dans les années 1920 (3). Le livre n’échappe pas à la condescendance raciste typique de l’époque, mais il est aussi très pénétrant. La description par Smith du concept chinois de « face » a inspiré à l’un des écrivains les plus fameux du XXe siècle, Luxun, sa nouvelle La Véritable Histoire de Ah Q.

L’examen que fait Osnos de l’ambition chinoise se montre lui-même ambitieux quand il évoque les traits nationaux des Chinois actuels. Ainsi, ces derniers se décrivent volontiers comme plus prudents que les Américains. Or, observe le journaliste, des études en psychologie ont montré qu’à richesse égale ils prennent bien plus de risques dans leurs investissements. Dans la plupart des pays développés, le niveau d’instruction des parents est un facteur décisif pour déterminer combien un enfant va gagner une fois adulte ; mais en Chine, note Osnos, ce sont les relations des parents – pas leur niveau culturel – qui importent le plus. Résultat, les villes chinoises figurent parmi les endroits au monde où la mobilité sociale est la plus faible.

Enfin, malgré l’énergie frénétique du pays et sa croissance miraculeuse, Osnos observe que son âge d’or manque d’une « mélodie centrale » ; au cœur de l’âme chinoise gît un énorme vide spirituel. Ce vide, soutient-il, rend l’avenir de ce grand pays incertain et quelque peu effrayant, pour eux comme pour nous – un point de vue que Smith ne contredirait sans doute pas.

Il y a quelques semaines, le cinéaste Oliver Stone a fait ce que les personnalités de premier plan font rarement quand elles se rendent en Chine : il a dit ce qu’il pensait. Prenant la parole lors du Festival international du film de Pékin, il a éreinté l’industrie cinématographique chinoise, lui reprochant sa censure et les propositions ridicules de coproduction avec des réalisateurs américains. « C’est un tissu de banalités, a-t-il déclaré. Nous ne parlons pas de faire des images pour touristes, des cartes postales sur des jeunes filles dans des villages, ce n’est pas ça qui nous intéresse. Ce que nous voulons, c’est voir l’histoire réelle […], bon sang. » (4)

Les propos de Stone ont déclenché d’inévitables cris d’orfraie chez les gardiens du système chinois. Un cinéaste médiocre [Ning Hao] s’est hâté de prendre la défense de son pays. Mais Stone n’a pas tort. La censure qui sévit en Chine est de toute évidence un frein à son développement culturel et à une meilleure compréhension d’elle-même. Les meilleurs travaux sur la Chine sont produits à l’étranger, pour  l’essentiel en anglais. Le nouveau roman de Yiyun Li, Kinder than Solitude ; les écrits de Ha Jin ; les ouvrages récents du Norvégien Odd Arne Westad et du Britannique Rana Mitter (5) ; même le film Kung Fu Panda en sont autant d’exemples. Et on peut y ajouter la magistrale description que fait Osnos de l’Âge d’or chinois.

Mais, à l’instar du livre de Westad (6), il est peu probable que L’Âge des ambitions paraîtra en Chine continentale. Dans un récent article du New York Times, Osnos racontait qu’un éditeur chinois souhaitait retoucher plusieurs des personnages principaux, afin de rendre l’ouvrage acceptable pour le Parti.

Depuis au moins Edgar Snow, le PC chinois s’est servi d’auteurs américains pour chanter ses louanges, pariant sur l’immense respect du peuple pour les États-Unis (7). Qu’Osnos ait compris cette stratégie et refusé de jouer le jeu le rend doublement unique. « En tant qu’auteur, remarque-t-il, ma part de marché est de livrer l’histoire la plus vraie possible. » C’est ce qu’il fait avec L’Âge de l’ambition.

 

Cet article est paru dans le Washington Post le 16 mai 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Plaidoyer pour l’État-nounou

Fin 2012, le maire de New York, Michael Bloomberg, interdit la vente de boissons sucrées dans des gobelets de plus d’un demi-litre. Cette mesure censée lutter contre l’obésité fut mal accueillie par certains New-Yorkais qui dénoncèrent son caractère « paternaliste ». En s’immisçant dans le régime de ses administrés, Bloomberg les traitait comme des gamins. Des caricatures représentant l’édile sous les traits d’une nounou se mirent à circuler, assorties de ce message : « Vous pensiez vivre au pays de la liberté. » Cette hostilité à l’ingérence des pouvoirs publics est très répandue aux États-Unis. C’est aussi un vieux thème de la pensée libérale. Pour John Stuart Mill, un État qui imposerait à ses citoyens une certaine conception du bien et les empêcherait de se nuire à eux-mêmes empiéterait illégitimement sur leur autonomie. Seuls les comportements susceptibles de nuire à autrui peuvent être réprimés. L’État ne peut faire notre bonheur malgré nous, car nous sommes les mieux placés pour savoir ce qui nous rendra heureux.

C’est justement contre cette idée que la philosophe Sarah Conly part en guerre dans son dernier livre. Pour elle, « de récentes découvertes nous obligent à admettre que Mill s’est lourdement trompé sur la capacité des êtres humains à agir par eux-mêmes », résume Cass Sunstein dans la New York Review of Books. La psychologie et l’économie comportementales ont en effet porté un coup sévère au mythe de l’individu rationnel, capable d’agir au mieux pour maximiser sa satisfaction.

Ainsi, le psychologue Daniel Kahneman a montré que nous subordonnons volontiers l’avenir au présent et remettons au lendemain des choix qui auraient pourtant un impact décisif sur notre bien-être futur [lire « Éloge de la pensée lente », Books, mai 2012]. Nous péchons aussi par excès d’optimisme : « Une étude récente, note Sunstein, a montré que 80 % des automobilistes s’estiment moins dangereux et plus adroits que le conducteur moyen. » Pour Sarah Conly, la conclusion est imparable : nous ne sommes pas assez rationnels pour faire notre bonheur par nous-mêmes. Dans bien des cas, nos intérêts seront mieux servis par une tierce instance, mieux informée, plus prévoyante et surtout moins soumise aux éléments subjectifs qui déforment notre appréciation des faits.

Conly impose quand même certaines limites à cet interventionnisme. « Certes, les gens savent bien quels objectifs ils veulent atteindre, mais ils se trompent parfois sur le meilleur moyen d’y parvenir », écrit Sunstein. C’est exclusivement sur ces moyens que doivent porter les politiques paternalistes, en évitant toute dérive moraliste. Ainsi « Conly n’accepterait pas qu’un gouvernement prétende lutter contre le “péché”, et interdise par exemple certaines pratiques sexuelles ». L’auteure se dit en revanche favorable à l’interdiction pure et simple du tabagisme et « recommande de réduire la taille des portions de bon nombre de plats populaires, au motif que servir aux gens des menus copieux et gras risque de contrarier leurs propres objectifs », relève Sunstein. Une défense vigoureuse de l’« État-nounou ».

Étranger ici et partout

« Ce qui suit est le témoignage, à peine retouché, de Sérgio de Souza Sampaio, né à Cataguases (Minas Gerais), le 7 août 1969, et enregistré au cours de quatre séances, les samedis après-midi des 9, 16, 23 et 30 juillet 2005. » Voilà comment l’écrivain brésilien Luiz Ruffato présente succinctement le personnage principal de son dernier roman, À Lisbonne j’ai pensé à toi.

Fils d’un vendeur de pop-corn et d’une blanchisseuse analphabètes de la petite ville industrielle de Cataguases, dans l’État du Minas Gerais, Luiz Ruffato a travaillé quelques années dans l’une des usines textiles de la ville pour financer ses études, avant de devenir l’une des figures les plus remarquables de la littérature brésilienne contemporaine. Toute son œuvre est marquée par le milieu ouvrier et l’univers des « pauvres diables » de la classe moyenne inférieure, rappelle Alcides Villaça dans les colonnes de la Folha de São Paulo. Mais cette fois, à travers la voix de Sérgio de Souza Sampaio, l’écrivain s’est intéressé à l’expérience toute particulière de ceux qui émigrent et « s’exilent pour survivre ou dans l’espoir fou de pouvoir un jour sortir de leur condition précaire », écrit pour sa part Vilma Costa dans la Gazeta do povo.

Ainsi, « les titres des deux parties qui structurent le récit (“Comment j’ai arrêté de fumer” et “Comment j’ai recommencé à fumer”) renvoient à l’attente d’une libération – vécue à Cataguases, pendant que Sérgio rêve de l’Europe et prépare son départ –, puis à l’expérience réelle de notre héros dans la capitale portugaise. Expérience qui le ramène à cette condition précaire dont – il le comprend peu à peu – il ne pourra jamais se libérer ».

Les déconvenues de Sérgio à Cataguases, son mariage désastreux, ses problèmes d’argent traduisent le désespoir des petites gens de cette classe « moyenne inférieure » aux contours mal définis et qui peuple l’espace indéterminé entre le centre des grandes villes brésiliennes et la campagne, entre les mégapoles de la côte et les régions rurales de l’intérieur. Tous sont étreints par le « sentiment de n’appartenir à aucun lieu, à aucune classe, à aucune identité palpable », poursuit Vilma Costa. « Ces misérables cherchent, rêvent d’un non-lieu, et entreprennent des voyages sans retour en quête d’une identité qui ne leur sera jamais accordée : étranger ici comme partout ailleurs, dit Fernando Pessoa dans son poème Lisbon revisited. »

Car ce que Sérgio trouve à Lisbonne, ce sont d’abord les stéréotypes et  le racisme, puis une déconvenue amoureuse, puis le chômage, la clandestinité et, finalement, la même aliénation, la même spirale infernale que celle à laquelle il avait tenté de se soustraire.

Petit guide à l’usage des maîtres

« Il est peu probable que quiconque achète cet Art de gouverner ses esclaves par besoin d’en suivre les conseils », s’amuse Tom Palaima, du Times Higher Education. Dans ce manuel attribué à Marcus Sidonius Falx, pater familias fictif, Jerry Toner, qui enseigne à Cambridge, nous apprend tout ce qu’il faut savoir sur la main-d’œuvre servile dans l’Antiquité : comment choisir ses esclaves, en « tirer le meilleur » ou encore les punir. Si vous voulez les acheter en bonne santé, songez, par exemple, à vérifier que leurs deux testicules sont intacts… Jerry Toner nous rappelle qu’une personne sur huit était esclave dans l’Empire romain (près d’une sur deux en Italie à certaines époques). Or, comme le remarque Palaima, « peu de voix d’esclaves réels  ou fictifs ont survécu », et il n’existe aucun témoignage antique comparable à ceux, par exemple, de certains Noirs américains. Ainsi ignore-t-on, souligne Toner, comment ceux à qui leur maître imposait des relations sexuelles vivaient la chose : se sentaient-ils victimes d’abus ou avaient-ils complètement intégré et accepté leur dégradation ?

Meurtre à Tehrangeles

Los Angeles est souvent surnommée « Tehrangeles » par l’importante communauté iranienne qui y vit (forte de 700 000 à 800 000 membres). Après 1979, la ville fut en particulier le refuge de nombreux Juifs fuyant le régime de Khomeyni. Gina B. Nahai était, elle, arrivée peu auparavant avec sa famille, mais la révolution l’empêcha de retourner dans son pays natal. Dans Bons baisers de Téhéran, elle met en scène une famille de Juifs d’Iran, exilée comme le fut la sienne. On espère qu’une bonne part des mésaventures qu’elle fait subir aux Soleyman, ses héros, sont le pur produit de son imagination. Le roman s’ouvre sur un meurtre : la victime était (entre autres) un escroc notoire et beaucoup pouvaient souhaiter sa mort. Mais « à mesure que progresse l’enquête de police, toutes sortes d’alliances secrètes et de transgressions passées sont révélées », écrit Elaine Margolin dans les colonnes du Jewish Journal.

L’amant de ma mère

« Peter Schneider avait 8 ans lorsque sa mère est morte. Et ce n’est qu’à 70 ans qu’il a vraiment découvert qui elle était – grâce aux lettres qu’elle avait écrites pendant et après la guerre », résume le Spiegel. Pendant quatre décennies, elles sont restées enfermées dans une boîte à chaussures que l’écrivain n’avait le courage ni de jeter, ni d’ouvrir. « Peut-être pressentait-il la provocation, le choc que représenterait leur lecture », suggère Ursula März dans le Zeit. « Il y découvre une vie qui a bien plus à voir avec le destin tragique d’une Anna Karenine ou d’une Emma Bovary qu’avec le rôle dévolu aux femmes dans l’idéologie nazie. »

Dans le livre qu’il lui consacre, on apprend que cette mère de quatre enfants a entretenu une liaison passionnée (mais mal payée de retour) avec le collègue et meilleur ami de son époux. Non seulement ce dernier était au courant de ces amours, mais il les encourageait. Tout cela alors que s’effondre le IIIe Reich et que la famille Schneider fuit les bombardements et l’avancée des Russes…

Devant cette image nouvelle d’une mère prête à tout sacrifier à un homme qui ne l’aime pas, l’auteur est partagé. Comme le note Andreas Kilb dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, « le fils se sent proche de sa mère, mais l’homme peut comprendre l’indifférence de l’amant. »

La peur du même

D’où naît la violence ? De la confrontation avec une altérité qui nous semble irréductible, serions-nous tentés de dire, du choc de cultures irréconciliables. Pas du tout, rétorque l’historien Russel Jacoby. Dans son nouvel ouvrage, ce disciple de René Girard soutient que les conflits naissent bien plus facilement au sein de communautés homogènes. Ce que nous redoutons, ce n’est pas la différence, mais ce qui nous ressemble trop. La Première Guerre mondiale ? Une guerre civile européenne. L’Holocauste ? « Non pas l’apogée d’un antisémitisme millénaire, mais plutôt la réaction à une assimilation trop bien réussie », résume Gabriel Boylan, du Globe and Mail. Interviewé par ce même journal, Jacoby cite aussi la Somalie, « l’un des pays africains les plus homogènes et pourtant l’un des plus déchirés ». Quant à l’islamisme, « il peut être compris comme une réaction de peur face au pouvoir assimilateur de la globalisation ».

Déçus en bien

L’éternel retour : celui du printemps, du Salon du livre et d’un rapport sur la lecture en France. Le dernier en date (1) n’apporte guère de révélations. Même si 90 % des Français se considèrent toujours lecteurs – ils lisent un livre par an minimum, et de préférence au lit –, la lecture est néanmoins, en France, « dans une dynamique de baisse » (sic). Mais, comme les dirigeants politiques savent le faire lors des soirées électorales, il est toujours possible d’extraire des chiffres matière à se congratuler plutôt qu’à s’autocritiquer. C’est bien sûr le cas avec ce rapport, qui constate aussi que, globalement, les Français lisent encore – nettement plus, en tout cas, que les Américains (faut-il y voir un rapport avec notre meilleure performance en prix Nobel de littérature ? Trois d’avance, Modiano compris). Quant aux jeunes, ils lisent eux aussi toujours beaucoup ; mais d’autres choses (de la BD, du fantastique) et sur d’autres supports que le codex de grand-papa (d’ailleurs, 11 % des lecteurs sont désormais « bi » – papier plus écran – même si les « pur papier » sont toujours 60 %). Au total, on pourrait donc presque se déclarer, à la façon suisse, « déçus en bien ».

Pour conforter cet optimisme, observons de près quelques familles intéressantes. D’abord, les « gros » ou « grands » lecteurs » – la terminologie, et le seuil les définissant (15, 20, 25 livres lus par an), variant selon les études (2). Ce qui ne varie pas, en revanche, c’est la proportion forte et stable qu’ils représentent : 15 à 20 % du total, selon les critères. Certes, ils sont plutôt âgés et ont tendance à appartenir aux catégories culturellement « +++ ». Robert Escarpit faisait déjà pratiquement le même constat dans les années 1950 (3). Ils paraissent s’être par ailleurs assez massivement convertis au numérique, lequel semble à vrai dire fait pour eux : en quelques clics, les « gros lecteurs » se procurent désormais tous les textes qu’ils recherchent, les classent et les reclassent ensuite dans leur bibliothèque numérique, avec tout le cortège de notes ou de citations – et ce, sans risque d’accident causé par une pile de bouquins ni de poursuites judiciaires pour vol de livres, comme le comte Libri au XIXe siècle.

Autre catégorie de lecteurs fidèles : les lectrices. Celles-ci sont proportionnellement plus nombreuses que les hommes (57 %). Et ce sont elles qui lisent le plus les ouvrages de fiction (à 81 %) ; car les hommes, eux, préfèrent lire « utile » : histoire et sciences… ou BD. Mais là encore, rien de très nouveau : « Les femmes sont seules à lire en France », disait autrefois Stendhal – un propos que le pragmatique Vialatte avait ensuite nuancé : « Mais elles ne lisent plus, elles qui étaient les principales clientes des livres. Et à qui parleraient-elles donc d’un livre ? »

Enfin, même si 30 % des Français (« plutôt masculins, plus âgés, non urbains, moins diplômés et avec des revenus plus faibles ») demeurent des non-lecteurs assumés, 64 % des gens affirment qu’ils liraient volontiers davantage s’ils en avaient le temps. Lire plaît encore, mais prend du temps, un temps de plus en plus rare et disputé. Solution : promouvoir les systèmes de facilitation/accélération de la lecture sur écran, comme Spritz (4) ; ou bien publier des livres plus courts, capables à la fois de distraire et d’émouvoir les lectrices comme d’instruire les lecteurs.

 

 

 

Pourquoi les « 1 % » tiennent l’Amérique

N’est-il pas révoltant que 1 % des Américains concentrent entre leurs mains près de 40 % de la richesse nationale ? À la fin du xixe et au début du XXe siècle, les ouvriers étaient nombreux à le penser et à l’exprimer, de façon parfois violente, lors de grèves et d’actions de sabotage durement réprimées. Ce que rappelle le nouveau livre de l’historien Steve Fraser. Il se demande pourquoi les inégalités, qui se rapprochent aux États-Unis de leur niveau de « l’âge doré » (le gilded age), ne génèrent pas les mêmes protestations qu’à l’époque.

Car l’essor du capitalisme industriel n’alla pas sans heurts aux États-Unis. La croissance galopante qui succéda à la guerre de Sécession a, certes, permis la constitution de fortunes colossales. Mais le climat social était explosif. La ploutocratie, la cupidité et la corruption des « barons voleurs » inspiraient tantôt la moquerie (Mark Twain, notamment, en fit une satire dans le roman The Gilded Age, publié en 1873), tantôt une agitation qui contredit le « credo exceptionnaliste selon lequel la lutte des classes est étrangère à l’Amérique », lit-on dans The Atlantic. Pour illustrer la peur qui tenaillait alors les ultrariches, la célèbre journaliste altermondialiste Naomi Klein cite dans une critique publiée par le New York Times l’étonnante histoire du magnat George Pullman : lorsque le créateur des wagons-lits mourut, en 1897, sa famille le fit enterrer dans un sarcophage en béton armé, lui-même recouvert de plusieurs couches d’asphalte. Ses proches avaient peur, rapporte Klein, que le corps ne soit « profané par des ouvriers enragés ».

Pour Fraser, le contraste entre les tensions de l’époque et ce qu’il considère actuellement comme de l’apathie tient d’abord à un imaginaire limité. Comme l’explique Klein, au début du siècle passé, « le souvenir d’un autre système était encore frais chez de nombreux Américains. Beaucoup de ceux qui menaient la résistance se battaient activement pour protéger un mode de vie : fermes familiales bientôt perdues au profit de créanciers prédateurs ou petits commerces décimés par l’industrialisation ». En résumé, on pouvait d’autant mieux imaginer un monde sans capitalisme qu’un tel monde avait existé peu de temps auparavant… Et « c’est cette capacité d’imagination qui manque au deuxième âge doré », écrit Klein.

Un autre facteur d’immobilisme réside, selon Fraser, dans le consumérisme. À le lire, les plus riches ont acheté la paix sociale en fournissant aux Américains toujours plus de produits et toujours plus de crédits pour les acquérir. « La culture ouvrière américaine a troqué la grève contre des Nike », résume Malcolm Harris dans le magazine Bookforum.

Mais le journaliste a du mal à adhérer à l’analyse de Fraser. Son livre, déplore Harris,  « s’intéresse davantage aux croyances et aux comportements qu’aux conditions matérielles qui les sous-tendent ». Il n’insiste pas assez, selon lui, sur l’automatisation de la production et sur le fait que « les moyens de pression des syndicats diminuent à mesure qu’augmente la productivité et que recule le besoin qu’a l’industrie d’une main-d’œuvre effectuant des tâches spécialisées, interchangeables ».

Par ailleurs, Harris se demande si l’auteur ne va pas un peu vite en écartant toute possibilité d’un mouvement significatif dans les prochaines années. « Occupy Wall Street a rendu apparentes les composantes d’un mouvement dissident qui était en train de se développer à gauche depuis des années, écrit-il. C’est aussi vrai à Ferguson, où il a fallu l’intervention de l’armée pour réprimer l’aspiration collective à la liberté et à la justice que Fraser relègue, à regret, dans le passé. Sous la surface, une nouvelle contre-culture bouillonne, vouée à la lutte des classes sous d’autres noms. »

Bartleby et Kafka sont dans un bureau

« Jonas Karlsson est apparemment un célèbre acteur suédois et The Room est son premier livre traduit en anglais. Si vous ne devez lire cette année qu’un seul livre traduit d’un célèbre acteur suédois, ce sera celui-ci », plaisante Ian Sansom dans le Guardian. (1) Le roman en question a pour narrateur un certain Björn, nouveau venu au sein de l’Autorité, une entreprise dont le lecteur ne connaîtra jamais la nature exacte. Disons simplement qu’il s’agit du « genre d’organisation anonyme, froide et inintéressante dans laquelle la plupart d’entre nous finissons d’une façon ou d’une autre par travailler », résume le critique. Irritant pour ses collègues et irrité par eux, persuadé de son talent quand il est la risée de tous, Björn appartient à « une tradition de narrateurs dont l’inaptitude sociale se reflète dans les réactions de ceux qui les entourent », lit-on dans le Times Literary Supplement. Un beau jour, notre homme remarque la présence, entre la poubelle et l’ascenseur, d’une porte que personne ne semble voir. En la poussant, il découvre « la pièce » du titre : un bureau privé, équipé d’un ventilateur, où les facultés de concentration de Björn sont décuplées. Autant dire un Éden pour lui, dont la vie n’est motivée que par le désir (vain) de « performer ». Mais le doute subsiste tout au long du livre sur l’existence même de cette pièce. Est-elle le fruit d’une imagination malade ? Ou, comme le suggère J. P. O’Malley dans le quotidien canadien The Star, « un lieu réel, où ceux qui ont le contrôle surveillent les employés par l’intermédiaire d’un système secret » ? Bartleby moderne pour les uns, figure kafkaïenne pour d’autres, Björn se taille, de l’avis général, une place de choix dans le genre de l’office novel (lire à ce sujet « L’entreprise, mal-aimée des lettres françaises », Books, janvier 2015).