Les dépouilles de Neruda

«C’est la plus grande découverte de ces dernières années dans les lettres hispaniques, un événement majeur de la littérature universelle », proclamait en juin 2014 Pere Gimferrer, le prestigieux poète et directeur éditorial de la maison d’édition Seix Barral, en annonçant l’exhumation de 21 poèmes inédits du Prix Nobel chilien. Parus dès novembre dernier à Santiago et au tout début 2015 en Espagne, ces textes ont pourtant soulevé la controverse.

Plusieurs voix se sont élevées pour critiquer la décision de publier ces vers que le poète lui-même avait préféré écarter, allant jusqu’à les exclure de toute publication dans les journaux et revues de son temps. « Si un auteur comme Pablo Neruda laissait certains de ses textes inédits, c’est parce que son goût personnel, son jugement critique, son sens de la composition l’avaient conduit à les rejeter. Il choisissait bien les poèmes qu’il publiait et oubliait ceux qui méritaient de l’être », objecte dans El País l’écrivain et diplomate chilien Jorge Edwards. Ce dernier, proche de Neruda, organisa pour sa part, avec la veuve du Nobel, la publication d’un recueil de ses textes de jeunesse, Le Fleuve invisible (1980). Certains critiques rappellent même que le premier poème du livre, bien que plusieurs fois remanié par Neruda, ne passa jamais l’épreuve impitoyable de sa sélection. « Dans ces textes inédits, on a parfois l’impression que l’inspiration va décoller. Mais les poèmes sont presque toujours répétitifs et laissent l’impression fâcheuse d’être vains, conclut Edwards. Dans tous les cas, les moments lyriques qui affleurent au détour de certains sont loin – très loin, oserais-je dire – des grands moments de la poésie nérudienne. »

« On parle dans l’introduction de fidélité de la transcription, mais on ne parle pas de la plus importante de toutes, la fidélité à la volonté du poète », s’insurge quant à lui le critique littéraire Francisco Estévez dans les colonnes d’El Imparcial, qui voit dans l’ouvrage un livre « bon pour les fétichistes » de l’auteur, mais certainement « pas pour les véritables amateurs de poésie ». Il faut dire que, aujourd’hui, « Neruda est une marque », observe le poète espagnol Manuel Vilas dans le quotidien ABC. Comme Cervantes, Shakespeare, Dante, mais aussi comme Roberto Bolaño – dont l’inédit Troisième Reich, publié à titre posthume en 2010, avait ravi les fans en dépit de ses faiblesses. Ou bien encore José Saramago : les éditeurs viennent de faire paraître une ébauche du livre (tout juste cinq chapitres) sur lequel travaillait le Nobel portugais durant les mois précédant sa mort.

Il reste que « la découverte d’un prétendu inédit permet de remettre sur le marché un produit – une œuvre littéraire – qui s’y trouve déjà depuis longtemps », se réjouit finalement Manuel Vilas. Une œuvre qui, sinon, ne serait sans doute plus  lue que par une minorité extrêmement cultivée. Et ça marche : « Don Pablo refait son apparition dans les pages des journaux. » De cela, faut-il se plaindre ?

Maïdan vu de Moscou

Le 21 novembre 2013, le Premier ministre ukrainien Mykola Azarov annonçait la suspension de la signature de l’accord d’association avec l’UE. Ce fut l’élément déclencheur d’Euromaïdan,  un mouvement populaire pro-européen sans précédent qui déboucha sur la destitution du président Ianoukovitch et la mise en place d’un nouveau gouvernement à Kiev. Azarov démissionna peu avant et s’envola pour Vienne, d’où il rejoignit ensuite Moscou. Après un an de silence, l’homme est apparu en février à la télévision russe pour présenter son livre. Selon lui, le pays est victime d’un « coup d’État » ourdi par une opposition téléguidée par l’ambassade des États-Unis. « Les opposants s’y rendaient tous les jours comme on va au travail », lit-on dans l’extrait publié par la Komsomolskaïa Pravda. Azarov impute les violents affrontements – plus de 80 morts – aux « organisateurs du coup d’État ». « Jamais l’Ukraine ne se relèvera sans le soutien de la Russie », poursuit-il. Un alignement prorusse qui explique sans doute le succès de l’ouvrage à Moscou, mais suscite aussi les moqueries d’internautes russes, selon qui « le Kremlin s’exprime par la bouche d’Azarov ».

Les meilleures ventes au Mexique – Un refuge contre la barbarie

Capture d’écran 2015-04-20 à 19.25.59

 

Depuis l’assassinat de jeunes étudiants dans l’État du Guerrero et la gestion catastrophique de cet événement majeur par le pouvoir, l’ambiance au Mexique est dominée par la tension, l’incompréhension, la colère et un certain fatalisme. Face à cela, les lecteurs ont tendance à vouloir saisir le pourquoi de la situation, soit dans la non-fiction, soit sous forme d’investigation romancée. Un genre auquel s’essaie le journaliste politique Jorge Zepeda Patterson dans « Milena ou le plus beau fémur du monde », en tête de la liste des meilleures ventes de la chaîne de librairies Gandhi. L’ouvrage retrace le parcours de la pauvre et belle Milena, contrainte à l’esclavage sexuel dès l’adolescence, et décrit les abus de pouvoir et la corruption qui gangrènent le pays. De même, Roberto Wong, avec son polar bien ficelé (Paris D. F.), met le lecteur en situation de danger au cœur de Mexico et réussit à restituer l’horreur quotidienne, le sentiment de panique qui touchent la majeure partie de la population.

La sociologue Sara Sefchovich, elle, passe par l’essai pour examiner la réalité mexicaine et tente de trouver, dans « Ose ! Une proposition audacieuse pour diminuer la violence au Mexique », des solutions à la délinquance et à la criminalité. Elle met en cause l’abandon des citoyens par l’État et somme les autorités de mener une vraie politique sociale auprès des familles.

Dans ce marasme qui affecte toutes les couches de la société, des voix célèbres – José Madero Vizcaino, chanteur, et Dulce María, actrice – se font entendre et livrent leurs conseils plus ou moins « avisés » pour amener chacun sur la voie du bonheur… Au Mexique comme ailleurs, le caractère déprimant de l’époque incite à prêter l’oreille aux personnalités qui ont « réussi » et servent de modèle. Les grands bestsellers internationaux sont eux aussi toujours présents, comme des valeurs sûres qui ne peuvent pas décevoir. Mais parmi eux, on trouve, toujours très lu au Mexique, José Saramago, dont le livre posthume « Hallebardes » raconte le trafic d’armes et ses dangers.

Enfin, comme une voix rassurante qui se plaît à exhumer le passé du pays, la saga familiale de l’écrivain Gonzalo Celorio se glisse dans la liste des meilleures ventes avec bonheur : dans « Le métal et le rebut », il met sa plume fine et très littéraire au service d’un récit qui ressemble à la vie de nombreux Mexicains. Ce retour aux racines familiales traduit un désir de se réfugier dans un univers personnel et collectif imperméable au néant et à la barbarie.

L’écologie est-elle un luxe ?

Comment être écolo dans un pays émergent comme l’Inde, en mal d’infrastructures et d’industrie ? Au sein du précédent gouvernement, celui de Manmohan Singh, « Jairam Ramesh fut l’un des ministres indiens de l’Environnement les plus accomplis. Les militants l’adoraient tandis que les obsédés de la croissance le regardaient comme un danger public », lit-on dans Mint, le quotidien économique de New Delhi. Au cœur des discussions de la bourgeoisie des grandes villes, ce livre témoigne d’un dilemme. Faut-il toujours, ainsi que l’affirme l’ancien ministre, défendre contre les investisseurs « les citoyens qui vivent dans les forêts et toutes les zones vulnérables de l’Inde » ? Pas si évident, pour les élites du pays… Certes, les lois sur les forêts (2006) et sur l’acquisition des terres (votée en 2013, quand Ramesh était ministre du Développement rural) ont protégé les villageois et les populations tribales menacées par les projets industriels et miniers. « Mais à terme, c’est un combat perdu d’avance, commente Mint. Impossible de résister au mouvement de la population qui vient grossir les zones urbaines, en quête de travail ».

La Grande Guerre et le djihad turc

Le 11 novembre 1914, le cheikh al-Islam Ürgüplü Hayri Efendi, autorité religieuse suprême de l’Empire ottoman, posa avec emphase une question dans l’enceinte de la mosquée Fatih d’Istanbul. Cette question et la réponse catégorique qu’il donna lui-même devaient affecter la vie de millions de musulmans dans tout le Moyen-Orient pendant les quatre années suivantes.

« Question : quand des ennemis attaquent le monde islamique, quand il a été établi qu’ils s’emparent de pays musulmans pour les piller et capturent des fidèles, et quand Sa Majesté le Padichah de l’Islam [le sultan ottoman Mehmed V] ordonne le djihad sous la forme d’une mobilisation générale, le djihad devient-il alors […] obligatoire pour tous les musulmans ? Est-ce un devoir pour tous les musulmans du monde entier, qu’ils soient jeunes ou vieux, à pied ou à cheval, de prendre part au djihad avec leurs biens et leurs richesses ? Réponse : oui. »

Traditionnellement, les historiens minimisent l’importance du djihad contre les Alliés qui suivit, orchestré par les Allemands, de sorte qu’il a été jugé sans pertinence pour l’effort de guerre global. Certes, il n’eut pas l’effet dévastateur dont rêvaient ses architectes et, sur ce plan purement militaire, on peut l’opposer au soulèvement plus immédiatement efficace (soutenu par les Britanniques) des Arabes contre les Ottomans, leurs coreligionnaires et suzerains coloniaux de longue date. Pourtant, explique l’historien Eugene Rogan, cette explication néglige l’effet que le djihad eut sur les puissances de l’Entente ou sur les Alliés. « Il n’a pas provoqué un soulèvement islamique planétaire mais il eut une influence tout à fait significative sur les stratèges britanniques et français jusqu’à la chute de Jérusalem, en novembre 1917. Les Anglais craignaient que des défaites infligées par les Ottomans n’entraînent le soulèvement des musulmans dans leurs colonies d’Inde et d’Égypte, et cela orienta en grande partie leur gestion de la guerre. On ne peut donc pas dire que ce djihad n’eut aucune importance ».

De même, il est temps de réviser le point de vue occidental sur le front ottoman, théâtre d’opérations longtemps négligé si l’on excepte les nombreux ouvrages sur Lawrence d’Arabie et la Grande Révolte arabe. Comme de nombreux Européens, en particulier les Britanniques et les Français, ne connaissent de la Grande Guerre que le front occidental, les universitaires du continent ont tendance à voir le conflit au Moyen-Orient dans une perspective britannique. Nous avons donc en tête des clichés éculés comme « la débâcle de Churchill » à Gallipoli ; « la reddition de Townshend » à Al-Kût, défaite la plus ignominieuse de l’histoire militaire anglaise ; « l’entrée du général Maude » dans Bagdad en mars 1917, qui mit fin à trois cent quatre-vingt-trois ans de règne ottoman ; « la conquête de Jérusalem par Allenby » en novembre de la même année. Et bien sûr, ce personnage très énigmatique et typiquement britannique, Lawrence d’Arabie, longtemps idolâtré par les Anglais comme le meneur de la Grande Révolte arabe. Les Arabes ont toujours contesté avec vigueur cette interprétation, tout récemment encore lorsque l’éminent historien irakien Ali Allawi a publié sa biographie du roi d’Irak Fayçal Ier, en 2014. (1)

Grâce à Rogan, Gallipoli, Al-Kût et Gaza deviennent enfin d’éclatantes victoires ottomanes, remportées de haute lutte, plutôt que d’héroïques défaites anglaises. Loin de permettre, comme les Alliés l’imaginaient, une issue rapide du conflit grâce à une défaite-éclair de « l’homme malade de l’Europe » [l’Empire ottoman, NDLR], le front ottoman ne fit que le prolonger, faisant des millions de morts.

Cet ouvrage a notamment le mérite d’attirer l’attention sur le vécu des soldats et des civils turcs et arabes pendant la guerre, en s’appuyant sur une série de Mémoires récemment publiés. Ces dix dernières années, une trentaine de journaux de soldats ottomans ont paru en Turquie. Ces textes sont tantôt déchirants, tantôt amusants, mais toujours intensément humains. Rogan confie qu’ils ont constitué « la partie la plus enthousiasmante de la rédaction de ce livre. Ils nous permettent pour la première fois de nous approcher de l’expérience des combats qu’avaient les simples soldats, et il est passionnant d’observer les parallèles avec ce qu’écrivent les conscrits occidentaux ».

Nous entendons la voix d’hommes ordinaires comme le caporal Ali Riza Eti, médecin turc appelé sous les drapeaux pour combattre les Russes à Köprüköy en novembre 1914, lors de la première bataille ottomane du conflit. Eti transcrivit ainsi la terrifiante symphonie des balles : civ civ civ. « Comme c’était mon premier jour [de combat], j’avais très peur de mourir, note-t-il dans son journal. À chaque civ, je me retrouvais couvert de sueur, des dents jusqu’aux orteils ».

Les journaux intimes des soldats français et ottomans témoignent les uns et les autres de la terreur ressentie en entendant l’ennemi creuser sous leurs lignes. « Les Turcs écrivaient aussi de nombreux poèmes, souvent très mauvais, comme ceux des soldats contre lesquels ils se battaient, écrit Rogan. L’expérience de la guerre était si démesurée qu’elle semblait défier la prose. Ils avaient donc recours à la poésie pour lui rendre justice. »

Rogan raconte comment le mouvement nationaliste arabe naissant, qui militait pour les droits des sujets arabes à l’intérieur de l’Empire ottoman, fit l’objet d’une répression toujours plus sévère de la part des Jeunes-Turcs [le parti réformateur autoritaire au pouvoir à Istanbul, NDLR] dans les années qui précédèrent le conflit. Des dizaines de milliers d’hommes furent exilés en raison de leurs convictions politiques, et plusieurs dizaines d’entre eux furent pendus en 1916, à Beyrouth et à Damas. La brutalité ottomane, conjuguée aux difficultés des années de guerre, alimenta un séparatisme toujours plus affirmé chez les Arabes.

Bien que sensible à la sophistication du pouvoir ottoman, Rogan n’y va pas de main morte à propos du génocide de 1915. Le chapitre consacré à « l’anéantissement des Arméniens », avec le massacre systématique de tous les hommes âgés de plus de 12 ans, est une riposte éloquente au vieux déni turc.

Thomas Edward Lawrence considérait la Grande Révolte arabe comme le « front secondaire d’un théâtre secondaire ». Au contraire, Rogan prouve que le front ottoman fut une affaire internationale qui transforma le conflit européen en Première Guerre mondiale.

C’est là que les Britanniques firent cause commune avec des soldats venus d’Asie du Sud-Est, des Nord-Africains, des Néo-Zélandais, des Australiens, des Sénégalais, des Soudanais et des Français pour combattre une armée ottomane polyglotte composée de Turcs, d’Arabes, de Kurdes, d’Arméniens et de Circassiens. Le front ottoman fut une « véritable tour de Babel, un conflit sans précédent entre des armées du monde entier ».

Les troubles qui bouleversent aujourd’hui le Moyen-Orient trouvent de nombreux échos dans les affrontements d’alors. « On oublie que la guerre se déroula dans de nombreuses parties du Moyen-Orient, dit Rogan. Certains combats affectèrent le quotidien des populations en Irak, en Syrie, au Liban, en Égypte, en Jordanie, en Palestine, au Yémen, dans la région saoudienne du Hedjaz, en Iran et en Turquie. Les personnes touchées par cette guerre se comptaient par millions. »

Autre argument en faveur d’un réexamen de l’événement : les plans de partage élaborés pendant la guerre par les Britanniques, souvent qualifiés de « profondément hypocrites » puisqu’ils promettaient les mêmes terres à plusieurs peuples. Quand on étudie la série d’accords dans leur contexte militaire immédiat, il devient clair, pour Rogan, que la diplomatie passa toujours au second plan.

L’accord d’Istanbul, en 1915, dans lequel la Grande-Bretagne et la France promettaient à la Russie la capitale ottomane et les Dardanelles, montre combien les Alliés étaient sûrs qu’Istanbul allait tomber rapidement. La longue correspondance entre le chérif Hussein de La Mecque [le père de Fayçal Ier], de la dynastie des Hachémites, et le haut-commissaire britannique en Égypte sir Henry MacMahon en 1915-1916 [qui promet aux Hachémites un grand royaume arabe, Syrie et Palestine compris, NDLR] naquit du besoin qu’avaient les Britanniques de se faire un allié arabe contre le djihad ottoman. Vinrent ensuite les accords Sykes-Picot entre la Grande-Bretagne et la France, en 1916, qui découpaient le Moyen-Orient en zones d’influence britannique et française, signés en prévision d’un effondrement imminent de l’empire. La surprenante déclaration Balfour de 1917 [qui promettait l’aide des Britanniques dans l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, NDLR] fut un effort tardif de recalibrage des accords Sykes-Picot afin d’imposer l’autorité britannique en Palestine. Une fois la victoire remportée et l’Empire ottoman à l’agonie, les grandes puissances tournèrent leurs yeux avides vers le Moyen-Orient, récompense de l’après-guerre. Dans les dernières années du règne des Ottomans sunnites, à partir de la révolution des Jeunes-Turcs de 1908 contre le sultanat, les populations de la région étaient équitablement représentées à Istanbul. Le statut traditionnel de dhimmi (2) pour les juifs et les chrétiens avait été aboli. À présent, le gouvernement musulman cédait la place à l’impérialisme européen. Les nouveaux maîtres étaient résolus à étouffer les aspirations à l’indépendance arabe qu’ils avaient eux-mêmes fait naître quelques années auparavant.

Pour Rogan, le conflit a laissé dans la région un héritage des plus néfastes : « Je pense que le Moyen-Orient a plus souffert des conséquences à long terme de la Première Guerre mondiale que presque toute autre partie du monde. » Même si les Britanniques et les Français parvinrent à créer ce qui allait se révéler un système étatique remarquablement solide, dont les frontières demeurèrent pratiquement intactes pendant un siècle, ils laissèrent aussi un passif fait de questions nationales non réglées qui continuent de déstabiliser la région. Bien que sûres d’un certain point de vue, ces frontières n’en ont pas moins engendré maints conflits, notamment avec la Palestine et les Kurdes. Dès la naissance du Liban, les germes du conflit entre groupes religieux étaient semés à l’intérieur de ses frontières, et le pays resta vulnérable aux ambitions d’une Syrie qui n’accepta jamais la perte de ce territoire.

Nulle part, peut-être, l’histoire moderne n’a laissé autant de cicatrices qu’en Irak, pays conçu par les Britanniques comme l’union de trois provinces ottomanes, apparentées mais distinctes : Mossoul, Bagdad et Bassora. Après une brève période d’espoir sous une monarchie nouvelle qui dura de 1921 à 1958, les Irakiens ne purent enrayer le cercle vicieux des révolutions, des coups d’État, des guerres et des dictatures. L’an dernier, l’Europe a inauguré quatre années de commémoration de la Première Guerre mondiale. Au Moyen-Orient, ce centenaire a été accueilli dans le silence plutôt que par la célébration des victoires ou le souvenir des pertes. Il y a d’autres conflits, plus immédiats, dont il faut s’occuper. « C’est la guerre oubliée parce qu’elle est perçue comme celle des autres, même si elle s’est déroulée sur leur sol et même si leurs hommes ont combattu et sont morts », écrit Rogan. Les habitants de cette région n’avaient pas choisi d’être impliqués dans ce conflit. « La Première Guerre mondiale fut le malheur qui conduisit à la chute de l’Empire ottoman et à l’essor de l’impérialisme européen, et on s’en souvient comme d’une période de terribles souffrances. »

Ce livre est un formidable récit, écrit avec verve et empathie. Par son érudition méticuleuse et l’habileté avec laquelle il enchevêtre histoire sociale, diplomatique et militaire sur ce front négligé, « La chute des Ottomans » offre un tableau fascinant d’un conflit meurtrier qui fut catastrophique pour les peuples de la région.

En scrutant l’état du Moyen-Orient un siècle après le conflit, Rogan affirme que le défi fondamental en temps de paix – stimuler la croissance et créer des emplois pour une population jeune et en expansion rapide – fut contrarié par de nombreux revers aujourd’hui écrasants.

« Ce qui empêche cette région de relever ces défis légitimes, ce sont les couches successives de problèmes politiques et de conflits régionaux accumulés, qui semblent repousser dans un avenir toujours plus lointain la perspective d’une région libre et prospère. Avec les conflits au Yémen, en Syrie, en Irak et en Libye, avec l’instabilité politique en Égypte, en Tunisie, au Liban, en Jordanie et en Algérie, je pense que nous avons tous des raisons d’être pessimistes quant aux perspectives d’avenir de cette partie du monde. Aucun de ces problèmes n’a de solution à court terme ».

 

Cet article est paru dans The National le 27 février 2015. Il a été traduit de l’anglais par Laurent Bury.

 

 

Le destin contrarié de l’Occident

Dans les ouvrages historiques qui proposent de vastes panoramas et embrassent les siècles, voire les millénaires, les temps reculés sont en général traités plus succinctement que l’époque contemporaine. Dans l’ambitieuse « Histoire de l’Occident » que vient d’achever Heinrich August Winkler, ce déséquilibre atteint un sommet : le premier tome (plus de 1 000 pages, tout de même) faisait le grand écart entre l’Antiquité et 1914, mais les suivants (tout aussi imposants) ne couvrent, à eux trois, qu’un seul petit siècle ! Le dernier, paru en janvier et qui connaît un beau succès dans les librairies d’outre-Rhin, se concentre ainsi sur « le temps présent », c’est-à-dire le quart de siècle qui s’est écoulé depuis la chute du mur de Berlin.

Il faut dire que Winkler est avant tout un spécialiste de l’histoire contemporaine. Il faut dire aussi que, dans l’interprétation qu’il propose du destin de l’Occident, le moment pivot se situe relativement tard, à la fin du XVIIIe siècle, quand sont énoncés les principes de la déclaration d’indépendance américaine et ceux de la Révolution française.

1776 et 1789, la démocratie et les droits de l’homme : « Le projet et les valeurs fondamentales de l’Occident sont intrinsèquement liés à ces deux dates, à ces deux concepts. Les quatre volumes de Winkler montrent comment ces objectifs de l’Occident éclairé ont été proches ou distants selon les époques. L’auteur insiste sur le fait que cette histoire n’est pas “l’histoire d’un progrès constant vers plus de liberté” », résume Thomas Kliemann dans le Kölnische Rundschau. « Les idées formulées en 1776 et 1789 étaient très supérieures aux hommes les ayant énoncées, qui excluaient encore les femmes de la sphère politique et étaient racistes. L’Occident n’a cessé de trahir ses idéaux. Mais ces derniers ont eu le mérite de lui offrir la possibilité de se corriger. Et c’est là que réside sa force », renchérit Michael Hesse, du Berliner Zeitung.

Le combat, d’ailleurs, n’est toujours pas terminé, à en croire Winkler, pour qui la fin de la Guerre froide a marqué l’entrée dans une nouvelle période de turbulences. « L’acmé de ce quatrième volume est constitué par la chronique haletante de l’année 2014. Winkler a dû l’écrire jusqu’à la dernière seconde ; l’encre n’avait pas encore séché lorsque cette somme de 700 pages est partie à l’imprimerie », explique Hesse. Pour l’historien, 2014 constitue en effet un tournant décisif et inquiétant. La faute à Poutine et à l’annexion de la Crimée par la Russie : « Pour la première fois depuis 1945, un État européen a étendu ses frontières par la violence au détriment d’un autre. »

Pourquoi la Terre tourne-t-elle autour du soleil ?

Le fait est assez rare pour être souligné, insiste La Stampa : la semaine même de la sortie du film Cinquante nuances de Grey, tiré du bestseller mondial du même nom, la saga romantico-érotique de la Britannique E. L. James a été doublée, sur la liste des meilleures ventes italiennes, par un traité de… physique théorique ! Quelle belle surprise, poursuit le quotidien : « Le professeur tient tête à la ménagère. » Il faut dire que « Sept brèves leçons de physique » de l’éminent savant Carlo Rovelli nous guident à travers les révolutions du XXIe siècle, d’Einstein à la mécanique quantique. Il fait pénétrer le lecteur dans les profondeurs microscopiques du tissu de l’espace, explore les origines du cosmos, plonge dans la nature du temps et à l’intérieur du fonctionnement même de notre pensée.

Pour Carlo Rovelli, qui enseigne à l’université d’Aix-Marseille depuis plusieurs années et appartient, comme le déplore amèrement Stefano Baldoni sur le site du Huffington Post italien, à l’« armée de cerveaux nationaux en fuite », cette première place dans les palmarès de la péninsule est aussi une petite revanche. Et ce que la lecture met au jour, c’est d’abord, pour Baldoni, une terrible vérité : « l’immensité de notre inculture scientifique de base ». Par exemple, si la question « Pourquoi la Terre tourne-t-elle autour du Soleil ? » vous inspire spontanément (comme au journaliste contrit) la réponse : « À cause de la loi de la gravitation », il est urgent pour vous de lire Rovelli. « La Terre ne tourne pas autour du Soleil parce qu’elle serait attirée par une force mystérieuse. En réalité, elle court tout droit, mais dans un espace incliné. C’est le Soleil lui-même qui plie l’espace autour de lui. »

Dans un entretien accordé à l’Unità, le physicien, célèbre pour avoir mis au point la théorie de la gravité quantique à boucles, va même jusqu’à proclamer qu’« il faut oublier le temps ». « Le temps et l’espace sont certainement des illusions. Au niveau le plus fondamental, nous n’avons pas besoin de ces paramètres pour décrire le monde. On s’en aperçoit en résolvant des équations fondamentales : nous vivons dans un monde où existent le haut et le bas, mais nous savons qu’il ne s’agit que d’une distinction locale. Même chose pour le temps, utile pour décrire des phénomènes à notre échelle mais qui ne vaut probablement pas pour tout l’Univers. »

Voilà comment, dans ces « Sept leçons de physique », conclut le journaliste de l’Unità à la fin de l’interview, le scientifique Carlo Rovelli entraîne le lecteur sur un territoire qui se trouve « au bord de ce que nous savons, en contact avec l’océan de ce que nous ne savons pas, là où brillent le mystère et la beauté du monde ».

María Oliveira-Cézar : « Ces accusations ne sont guère plausibles »

Historienne argentine spécialisée dans l’histoire du Cône Sud, María Oliveira-Cézar a analysé les divers nationalismes, le prétorianisme et les courants contre-révolutionnaires. Elle poursuit ses recherches à Paris-III et travaille actuellement sur les Juifs argentins en France sous l’Occupation.

 

Quelles étaient les relations entre l’Église et l’État en Argentine avant le putsch de mars 1976 ?

Le progressisme issu de Vatican II s’était heurté peu à peu au conservatisme de la majeure partie des évêques argentins, pour qui l’ennemi numéro un était le marxisme.

N’oublions pas que Che Guevara, d’origine argentine, est mort en 1967, deux ans après la fin de Vatican II. L’archevêque de Buenos Aires – Antonio Caggiano jusqu’en 1975, Juan Carlos Aramburu ensuite –, entretenait des rapports étroits avec l’État.

Après le putsch du 28 juin 1966, la « Révolution argentine » – le nom officiel de la dicature dirigée jusqu’en 1973 par les généraux – visait explicitement à freiner la dérive « extrémiste et collectiviste » et les « avancées du marxisme ». Les généraux ont obtenu le soutien total de l’épiscopat pour l’organisation de l’Athénée de la République –un forum du nationalisme catholique où les membres du gouvernement débattaient avec des intellectuels catholiques –, et surtout pour la mise en route des Cursillos de la Cristiandad. Il s’agissait de retraites spirituelles encadrées par des prêtres, au cours desquelles des militaires, des hommes politiques, des hauts fonctionnaires et des chefs d’entreprise discutaient de sujets religieux, moraux et politiques, parfois avec le concours de personnes de condition modeste soigneusement sélectionnées par les curés.

 

Quel rôle jouaient à l’époque les prêtres progressistes ?

Ils étaient moins nombreux que les conservateurs, mais décidés à assister les pauvres et les marginaux, y compris en leur apprenant à s’organiser et à s’entraider pour s’en sortir. Ils prônaient la légitimité de la lutte pour la libération [lire « Le legs de la théologie de la libération »]. Les plus radicaux affirmaient que leur combat devait se faire les armes à la main. Certains prêtres sont devenus ouvriers ou se sont installés dans les bidonvilles pour vivre comme et avec les pauvres. En 1966 parut à Buenos Aires la revue Cristianismo y Révolución, animée par des catholiques laïcs conseillés par quelques prêtres, qui critiquaient le conservatisme de l’épiscopat et dénonçaient le gouvernement et les puissants soutenant le système. Ce groupe eut une grande influence sur la jeunesse catholique universitaire. Bientôt, il s’élargit et se radicalisa, revendiquant la lutte armée pour libérer les déshérités et les marginaux. Sous la menace, il fut obligé d’arrêter la publication en 1971. En liaison avec lui était né en 1967 le Mouvement des prêtres pour le tiers-monde (MSTM), dont l’aile la plus radicale soutenait l’engagement des religieux pour la révolution sociale.

 

Les jésuites avaient-ils des liens avec l’Église argentine avant le putsch de 1976 ?

La Compagnie de Jésus n’a aucun pouvoir institutionnel à l’intérieur de l’Église puisqu’elle ne fait pas partie de son épiscopat. Les jésuites ne dépendent que du pape et sont donc indépendants de la politique et des décisions de l’épiscopat du pays où ils sont installés. Ils n’obéissent qu’aux directives du souverain pontife, de leur supérieur général, qui siège aussi à Rome, et de leur supérieur provincial, qui siège à Buenos Aires.

L’aura intellectuelle des jésuites leur donne un poids social qu’il ne faut pas confondre avec le pouvoir réel et concret, qui est entre les mains de l’épiscopat. Les deux institutions se regardent en chiens de faïence, les évêques se méfiant de l’intellectualisme des jésuites, perçu comme un élément déstabilisateur.

En 1965 et 1966, la Congrégation générale des jésuites avait ratifié les conclusions du concile Vatican II et élu supérieur général l’Espagnol Pedro Arrupe, qui resta en fonctions jusqu’en 1983. En décembre 1974, la congrégation engagea ses membres à œuvrer pour abolir l’injustice sociale et acquérir une expérience personnelle de la vie des pauvres. C’était un encouragement à s’installer ou au moins à travailler dans les bidonvilles. Il s’ensuivit une forte opposition interne, toujours par crainte des déviations marxistes. Huit mille jésuites quittèrent la Compagnie. Arrupe dut battre en retraite et revenir à une position bien plus conservatrice. De son côté, le pape Paul VI passera assez vite du progressisme au militantisme contre-révolutionnaire, allant jusqu’à recevoir amicalement en 1977 l’amiral Emilio Eduardo Massera, principal responsable des crimes de l’ESMA (l’école de mécanique des sous-officiers de la marine), dont il connaissait les forfaits et certaines des victimes.

 

À votre connaissance, quels rapports entretenaient Bergoglio et les prêtres jésuites Jalics et Yorio avant le coup d’État  ?

Né à Budapest en 1927, Franz Jalics a été ordonné prêtre à Buenos Aires en 1959. En 1962, il est nommé professeur de théologie au Colegio Máximo des jésuites à San Miguel, province de Buenos Aires, et le restera jusqu’à sa séquestration en mai 1976. C’est un intellectuel réputé. Il adhère à une variante de la théologie de la libération et accepte de vivre en communauté avec le père Yorio successivement dans trois quartiers pauvres de Buenos Aires, à partir de 1970. Orlando Yorio, lui, est né dans la banlieue de Buenos Aires en 1932. Il entre chez les jésuites en 1955 et sera ordonné prêtre en 1966. Il devient professeur au Colegio Máximo en 1969 puis vice-doyen de sa faculté de théologie.

Les expériences de Jalics et Yorio en communauté à proximité des bidonvilles n’étaient pas du goût de tous. Les deux prêtres firent l’objet de rumeurs malveillantes confinant à la diffamation. Des accusations d’hérésie et d’engagement dans la guérilla circulaient. Yorio dut abandonner ses fonctions de vice-doyen en 1971, puis, début 1975, ses cours au Colegio.

Ce discrédit précéda la nomination de Bergoglio, jeune jésuite de 36 ans, comme provincial en 1973. Yorio avait été son professeur et Jalics son conseiller spirituel pendant deux ans. Les rapports entre les trois hommes étaient donc des plus profonds.

Le contexte politique était alors très tendu. Depuis quelques années, les groupes révolutionnaires travaillaient aussi dans les bidonvilles et la répression allait s’acharner contre eux. Les prêtres liés à la théologie de la libération étaient également visés, comme le montre l’assassinat du père Carlos Mugica en mai 1974. À la mort de Péron, en juillet 1974, la situation empira, et en 1975 il était devenu dangereux pour quiconque de faire du travail social dans les bidonvilles. En 1974, Bergoglio demanda à Jalics et Yorio de dissoudre la communauté où ils vivaient et de déménager. Ce qu’ils firent, pour en créer une autre avec l’accord de Bergoglio, en 1975 – celle où ils furent arrêtés.

 

Que pensez-vous des accusations portées contre Bergoglio ?

Malgré le fait que, pendant de longues années, Jalics et Yorio ont cru que leur martyre était dû à une dénonciation de Bergoglio, ce n’est en réalité guère plausible. Ceux qui les ont arrêtés croyaient manifestement qu’ils avaient partie liée avec la guérilla, et l’accusation venait certainement de déclarations déformées, faites sous la torture, d’un ou plusieurs membres d’un groupe de catéchistes du quartier, enlevés une dizaine de jours auparavant et disparus à jamais.

L’accusation selon laquelle Bergoglio leur aurait retiré sa protection ne tient pas non plus. Elle ne permet pas d’expliquer pourquoi Jalics et Yorio sont les seuls survivants parmi les personnes séquestrées à l’ESMA à cette époque, qui coïncida avec l’assassinat des prêtres pallotins (1) (supposés bien protégés) par les mêmes commandos de la marine.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Mammouths gelés

« On aime la sûreté ; on aime que le pape soit infaillible dans la foi, et que les docteurs graves le soient dans les mœurs », écrivait Pascal. Hélas, l’histoire l’a montré à foison, le pape n’est pas infaillible – n’en déplaise à un dogme réaffirmé contre toute vraisemblance. Et les mœurs des « docteurs graves » laissent à désirer, c’est le moins que l’on puisse dire. La corruption du pouvoir, dénoncée avec une vigueur sidérante par le pape François dans son discours devant et contre la curie romaine, mine la monarchie catholique comme elle le fait de tous les systèmes politiques pyramidaux – et quelques autres. « Quelle importance ? » disent certains, qui préfèrent se moquer de l’archaïque pompe vaticane et souligner la profonde inadaptation des positions de l’Église eu égard à l’évolution des sociétés « avancées ». D’ailleurs, si le catholicisme continue de revendiquer « 1,253 milliard de baptisés » à travers le monde (dernier chiffre annoncé, mais qui peut vérifier ?), la pratique religieuse, le nombre de sacrements et celui des prêtres est en déclin rapide et constant dans les démocraties riches. Pourquoi irait-on se soucier d’une institution en voie de péremption ? Voici trois bonnes raisons de le faire. D’abord, si l’Église recule dans ses terres historiques, elle progresse nettement en Afrique et en Asie, où le nombre des vocations augmente. Ce sont les continents de l’avenir. Ensuite, quand le message du pape ranime certains des fondamentaux les moins contestables du christianisme, comme le souci des pauvres et la mise en cause d’inégalités criantes, il touche juste et paraît même d’une urgente actualité. Les positions crispées de l’Église sur la contraception, l’avortement, le célibat et le sexe des prêtres, les unions homosexuelles, méritent d’être suivies de près, car elles reflètent aussi des clivages non négligeables au sein de nos sociétés. Elles peuvent évoluer, et c’est un autre point d’intérêt : l’Église est loin d’être la seule grande institution du monde actuel à connaître un grave problème de gouvernance. Pensons à l’ONU… Comment faire bouger les grands mammouths gelés de la planète, voilà un beau sujet d’étude pour nos étudiants en science politique.

Le pape et le Vatican

L’occasion de faire ce dossier nous est donnée par un article nuancé intitulé dans sa version originale « Qui est le pape François ? ». Écrit par un spécialiste de l’université de Cambridge, il met en évidence le style très neuf de Jorge Bergoglio par rapport à ses prédécesseurs et sa détermination à bousculer le corps malade de la curie romaine. « Réussira-t-il ? » se demande l’auteur. Ce n’est pas sûr, tant son attaque est frontale et dérange des décennies de mauvaises habitudes. La popularité qu’il s’est acquise est légitime. Indépendamment de sa critique des mœurs vaticanes, elle se fonde sur deux inspirations très différentes. La première consiste à vouloir rapprocher l’Église de sa tradition la plus noble, celle d’aller vers les pauvres et les marginaux, ce qu’il appelle « les périphéries ». Renouvelant un geste maintes fois pratiqué quand il était archevêque de Buenos Aires, il vient laver les pieds des déshérités. La seconde inspiration n’est pas moins hardie. Tout en restant accroché aux principes d’une Église qui condamne les interventions sur la reproduction et rejette l’idée d’une révision de la masculinité et du célibat des prêtres, il appelle à l’expression des idées divergentes : « Il faut dire tout ce que l’on sent devoir dire […] sans craindre le jugement humain, sans lâcheté. »

Pour faire saisir l’état dans lequel il a trouvé la curie, nous publions un article d’un spécialiste financier, paru du temps de Benoît XVI, qui présente un tableau dévastateur de la corruption matérielle et spirituelle de la hiérarchie de l’Église. François lui-même en a été le témoin et y a cédé, en Argentine, d’abord en ne condamnant pas la dictature sanglante du temps où il était le provincial des jésuites, ensuite en protégeant des prêtres accusés de pédophilie. Il le reconnaît à demi-mot : « Pour vous dire la vérité, j’ai commis des centaines d’erreurs. Des erreurs et des péchés. » Selon le dernier livre fouillé paru le sujet, ces erreurs et ces péchés ont fini par produire chez lui une véritable conversion. Pour détourner une formule qu’il a utilisée à propos des homosexuels, si une personne se repent, et se reprend, « qui suis-je pour la juger ? ». Nous revenons malgré tout sur l’épisode le plus tragique de sa vie de responsable catholique, qui lui valut d’être accusé d’avoir livré aux tortionnaires deux prêtres jésuites qui avaient été ses mentors.

 

Dans ce dossier :