« Se salir les souliers à la boue des rues »

Le 22 décembre 2014, le pape François prononçait son traditionnel discours de Noël devant la curie romaine. Cette rencontre annuelle avec les membres de l’administration centrale de l’Église est pour le pape l’occasion de dresser un bilan, à la manière du « discours sur l’État de l’Union ». En 2005, Benoît XVI en avait profité pour se livrer à une importante analyse de « l’herméneutique de la discontinuité et de la rupture », dont il pensait qu’elle avait travesti le sens du concile Vatican II en le présentant comme un événement révolutionnaire ; il y voyait la source de bien des maux de l’Église contemporaine. Tous ceux qui souhaitaient une « réforme de la réforme » se sont emparés avidement de l’expression « herméneutique de la rupture » et s’en sont servi pour remettre en cause certaines des avancées majeures consécutives au concile.

Le sujet de l’allocution du pape François en 2014 était, lui, bien plus circonscrit. Après avoir brièvement remercié ses auditeurs du lourd travail accompli durant l’année, le pape s’est lancé dans une douloureuse dissection en quinze points des maux spirituels pouvant affecter les personnes exerçant leurs fonctions. Un effrayant catalogue des « maladies curiales ». Ainsi le « narcissisme » spirituel, un effet de la « pathologie du pouvoir », qui encourage certains à se transformer en « patrons » et à se sentir « supérieurs à tous ». Ainsi le « marthalisme » (1), l’excès d’activité, qui évince la capacité d’empathie et rend incapable de « pleurer avec ceux qui pleurent » (2) ; « l’Alzheimer spirituel » frappe ceux « qui construisent autour d’eux des murs et des habitudes » et en oublient l’esprit de l’Évangile. L’énumération par le pape des péchés de la curie comprenait encore l’esprit de clique, l’accumulation de biens matériels, le carriérisme, la « maladie de la rivalité et de la vanité ». Sans oublier la « schizophrénie existentielle », dont découle un « vide spirituel progressif ». Elle affecte nombre de ceux qui, « abandonnant le service pastoral, se cantonnent aux tâches bureaucratiques ». Le pape dénonçait aussi la « sévérité théâtrale et le pessimisme stérile » caractérisant la « maladie du visage lugubre », corollaire fréquent de l’exercice du pouvoir ; et le « terrorisme des bavardages » qui rend les personnes lâches « capables de calomnier, de diffamer, de discréditer les autres, jusque dans les journaux et les magazines. » (3)

Même s’il a été présenté par François comme une contribution pastorale à l’examen de conscience rituel de Noël, ce discours a été généralement perçu, notamment par les membres de l’auditoire, comme une violente critique de l’administration actuelle du Vatican. Qu’un pape se livre à semblable condamnation de la curie est sans précédent à l’époque moderne. Pourtant, rien dans la substance du propos n’aurait dû surprendre. Le conclave qui, en mars 2013, avait élu pape Jorge Mario Bergoglio s’était tenu dans une atmosphère de scandale et de dysfonctionnement au cœur de l’Église. Les cardinaux s’étaient réunis après la démission stupéfiante de Benoît XVI, tandis que pleuvaient les révélations sur la corruption et le blanchiment d’argent à la banque du Vatican, sur les abus sexuels commis par le clergé et l’incapacité des autorités ecclésiastiques à les assumer – le tout pimenté de détails sensationnels émanant du « Vatileaks », les centaines de documents confidentiels divulgués par le majordome du pape Benoît XVI, qui dévoilaient la corruption, la mauvaise administration et les guerres intestines au sein de la curie.

Pendant la préparation du conclave, les cardinaux assurèrent l’un après l’autre vouloir un pape capable de purger l’Église de ses maux, et surtout de réformer la curie. François a été élu en grande partie parce qu’ils l’en pensaient capable. Bergoglio avait mis l’accent, dans son action pastorale, sur la proclamation missionnaire de la miséricorde de Dieu envers les êtres faillibles et en situation difficile. On y voyait la preuve qu’il se soucierait de problèmes moins stériles que les subtilités rituelles et doctrinales, les blocages bureaucratiques et la protection abjecte des intérêts de l’institution.

 

Pour une « théologie de la femme »

L’un des premiers grands gestes de François fut d’ailleurs de créer une commission de huit (puis neuf) cardinaux chargés de repenser radicalement les structures centrales de l’Église, à commencer par la banque du Vatican [lire l’article de John Plender]. Le nom même qu’il s’est choisi (4) indique une volonté de se démarquer des préoccupations doctrinales et institutionnelles de ses prédécesseurs immédiats, témoignant au contraire de sa défense passionnée de l’engagement d’amour de l’Église envers les pauvres, qui forment l’immense majorité de la population de la planète.

Pourtant, en matière doctrinale, François n’a rien d’un révolutionnaire ni d’un réformateur. Sur les questions clés considérées comme les pierres de touche de l’orthodoxie catholique, ses vues sont parfaitement conventionnelles. Il est résolument hostile à l’avortement et partisan des valeurs familiales traditionnelles. Comme archevêque de Buenos Aires, il s’était opposé en 2010 au projet de loi du gouvernement argentin autorisant le mariage pour tous, tout en se déclarant favorable aux unions civiles pour les couples gays – un pragmatisme modéré qu’ont dénoncé les autres archevêques argentins, enclins à une attitude plus combative. Dans son « entretien » avec le jésuite Antonio Spadaro (5), Jorge Mario Bergoglio a lancé un appel en faveur d’une profonde « théologie de la femme » et de la reconnaissance de son rôle essentiel au sein de l’Église. Mais ses remarques pataudes sur le « génie féminin » ont consterné même les plus modérées des féministes. Et il a clairement affirmé que la lettre apostolique rédigée en 1994 par Jean-Paul II, Ordinatio sacerdotalis (« l’Ordination des prêtres »), avait réglé « définitivement » la question de l’ordination des femmes : « Cette porte-là est fermée. »

Sa complète approbation de la tentative faite par le pape Wojtyla de clore le débat sur le sujet montre les limites du radicalisme de François, comme, sans doute, de sa sophistication théologique. Ceux qui critiquent Ordinatio sacerdotalis font valoir que les papes n’ont pas de ligne directe avec Dieu. Les déclarations papales « définitives » ne sont pas des oracles porteurs d’une nouvelle information, mais plutôt des verdicts pris au terme d’un long et large processus de réflexion doctrinale, de consultation et de débat, qui peut durer des siècles. Certaines procédures doivent être suivies si un tel verdict impose une obligation d’obéissance. Mais la question de l’ordination des femmes n’a jamais été soumise à ce genre d’examen approfondi ; son interdiction n’a donc pas encore fait l’objet d’une confirmation ayant un fondement théologique au sens fort du terme. « Comment le pape Wojtyla savait-il que l’ordination des femmes était impossible ? », ont demandé les critiques. Et que signifiait cette volonté d’escamoter le débat en présentant la question comme « définitivement » close ?

Mais ce ne sont pas là des questions qui passionnent François ; et certains traditionalistes inquiets ont tiré parti de son adhésion aux positions théologiques conventionnelles pour nier l’ampleur de la rupture représentée selon certains par son élection. La primauté qu’accorde Bergoglio à l’évangélisation dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium (« La joie de l’Évangile ») (6) le situerait ainsi dans le droit fil de Jean-Paul et Benoît, qui soulignaient la nécessité d’une « nouvelle évangélisation ». C’est notamment la thèse soutenue par George Weigel, le biographe, confident et hagiographe
de Jean-Paul II (7). Voilà qui atteste, affirme-t-il, « la parfaite continuité entre Jean-Paul II, Benoît XVI et François, et notamment leur commune interprétation de Vatican II ».

Mais ce jugement fait prudemment abstraction d’une rhétorique qui, en paroles et en actes, diverge manifestement de l’esprit des deux pontificats précédents. Pour les admirateurs de « l’orthodoxie dynamique » (un euphémisme pour : exercice vigoureux de l’autorité centrale) qui caractérisait les règnes de Jean-Paul II et Benoît XVI, la franche reconnaissance par Bergoglio de la faillibilité ecclésiastique et des périls du pouvoir autoritaire est aussi surprenante que déplaisante. Rompant de manière spectaculaire avec les usages protocolaires qui interdisent de critiquer publiquement un pape vivant, des conservateurs indignés comme le cardinal [américain] Raymond Burke qualifient l’Église sous François de « navire sans gouvernail ».

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Dans une série d’interviews et de discours, François a dénoncé les ecclésiastiques qui « jouent les Tarzan » : les responsables de l’Église trop confiants dans leur propre importance, leur force morale ou leur supériorité intellectuelle. Pour lui, les meilleurs dirigeants religieux sont ceux qui laissent « place au doute ». Le mauvais leader, en revanche, est celui « que sa confiance en soi rend excessivement normatif ». Le prêtre qui « dénie tout pouvoir de décision à ses ouailles » n’est pas un bon prêtre, « c’est un bon dictateur ». Bergoglio est même allé plus loin : le fait pour un individu de penser avoir toutes les réponses « prouve que Dieu n’est pas avec lui ». Ceux qui sont toujours en quête de « solutions disciplinaires […] rêvent d’une “sécurité” doctrinale excessive, ceux qui essaient obstinément de reconquérir un passé qui n’existe plus » ont « une vision des choses statique et tournée vers l’intérieur » ; ils transforment la foi en idéologie. C’est l’expérience de l’échec, au contraire, et la découverte de ses propres limites qui constituent la meilleure formation au leadership. François se dit attiré par la « théologie de l’échec » et par un style d’autorité qui a appris, à travers de l’échec, à consulter les autres et « voyager avec patience ».

 

Éviter toute confrontation avec la junte

Il y a dans tout cela une importante dimension autobiographique. En 1973, à 36 ans, Bergoglio est devenu le supérieur provincial des jésuites d’Argentine. (8) La hiérarchie ecclésiastique était très compromise par sa tolérance envers le régime militaire, violemment répressif (9) ; mais à titre individuel, de nombreux jésuites sympathisaient avec le radicalisme politique et théologique des années 1970. En tant que provincial des jésuites, Bergoglio a évité toute confrontation ouverte avec le régime, s’efforçant de concilier les exigences de justice et de compassion pour les victimes des atrocités avec la nécessité de préserver la mission et les institutions de l’ordre et de protéger la vie des jésuites.

Profondément traditionnelle, sa propre piété était, en tout état de cause, hostile à bien des innovations sociales et religieuses de l’époque. Considéré par beaucoup comme un héros en raison de son charisme personnel et de ses dons spirituels, il était détesté ceux qui voyaient en lui une influence répressive entravant l’action de l’Esprit-Saint en ces temps de crise ; on l’a même accusé plus tard d’avoir sacrifié à la junte des jésuites engagés à gauche.

Tous les biographes récents de François s’accordent à dire que cette dernière accusation est mensongère ; mais son rôle en tant que provincial divise même les meilleurs d’entre eux. Paul Vallely a été l’un des premiers à se pencher sur la question (10). Ses analyses, admiratives mais très rigoureuses, ont résisté au temps. Pour lui, le manque de sagesse et de courage dont a fait preuve Bergoglio dans les années 1970 a marqué un tournant dans sa vie. C’est après cela qu’il s’est converti à l’humilité en insistant sur la primauté des besoins des pauvres, doctrine qui caractérisera son action comme archevêque de Buenos Aires et domine désormais son pontificat.

Pour son livre « Le grand réformateur », Austen Ivereigh a bénéficié d’informations de première main, données par certains de ceux qui ont assuré l’élection de François. L’auteur a aussi mis à profit sa propre connaissance intime du contexte latino-américain dans lequel s’est construit Bergoglio. Il soutient au contraire que, si celui-ci a bien commis certaines erreurs, il s’est fondamentalement montré un bon provincial aux décisions avisées en ces temps troublés. Aux yeux d’Ivereigh, on ne peut contester la cohérence de ses valeurs spirituelles et personnelles tout au long de sa vie.

Quoi qu’il en soit, Bergoglio l’a lui-même reconnu : en tant que provincial, « j’ai dû apprendre de mes propres erreurs en chemin, parce que, pour vous dire la vérité, j’ai commis des centaines d’erreurs. Des erreurs et des péchés ». De façon significative, il les impute non pas à des convictions réactionnaires, sur le plan religieux ou politique, mais à son inexpérience et son inaptitude à prendre conseil : « Je n’ai jamais été un homme de droite. C’est ma façon autoritaire de prendre des décisions qui a créé des problèmes. »

Cette idée est profondément ancrée dans la psyché de Bergoglio, et elle détermine les actes du souverain pontife qu’il est devenu. François est le premier pape à avoir été ordonné prêtre après Vatican II : son adhésion aux valeurs conciliaires est instinctive, puissante, et d’une autre nature que celle de ses prédécesseurs immédiats. Dans Evangelii Gaudium, sa plus importante exhortation apostolique à ce jour, il insiste sur la nécessité de « scruter les signes des temps » – une expression capitale du document conciliaire de Vatican II sur l’Église et le monde moderne (11) que Benoît XVI détestait tout particulièrement et critiquait régulièrement.

Surtout, François est le premier pontife à partager avec enthousiasme l’aspiration de Vatican II à souhaiter une Église où l’autorité serait répartie à travers tout l’épiscopat plutôt que dans les seules mains du pape. En conclusion du concile, en 1965, Paul VI avait institué le synode des Évêques, un forum permanent destiné à assurer une collaboration permanente entre le Vatican et l’épiscopat. On a généralement considéré ce synode comme la principale expression de cette « collégialité » grâce à laquelle une bonne part du pouvoir de décision de la curie serait déléguée aux évêques réunis en synode, et à travers eux aux Églises locales.

Mais ces espoirs se sont révélés illusoires : les autorités romaines ont fait en sorte que le synode reste une instance de discussion impuissante, privée d’autonomie comme de pouvoir d’initiative. Bergoglio a lui aussi ressenti l’insatisfaction générale des évêques face à cette situation ; comme pape, dans l’un des plus frappants passages d’Evangelii Gaudium, il exhorte à « la conversion de la papauté » sur ces questions. Il rappelle que Jean-Paul II a demandé qu’on l’aide à redéfinir la mission papale pour mettre en avant sa fonction de service, mais il reconnaît : « Nous avons peu avancé en ce sens. » La papauté et les structures centrales de l’Église doivent écouter cet appel à la « conversion pastorale », car « une excessive centralisation, au lieu d’aider, complique la vie de l’Église et sa dynamique missionnaire ». En particulier, insiste le pape François, il faudrait donner aux conférences épiscopales une « véritable autorité doctrinale ».

 

Les controverses les plus vives depuis Vatican II

Et ce qu’il a dit, il l’a fait. En ouvrant en octobre 2014 le synode sur la Famille, qui a traité, entre autres questions difficiles, de la sexualité, de la contraception, du divorce et du remariage, François a encouragé les évêques à s’exprimer franchement. Personne ne devait demeurer silencieux ni dissimuler ses opinions véritables en « craignant peut-être que le pape ne pense différemment ». Le faire serait un échec de « la synodalité, parce qu’il faut dire tout ce que l’on sent devoir dire, dans le Seigneur : sans respect humain et sans crainte ». Ce n’étaient pas des banalités vides de sens : sous Jean-Paul II et Benoît XVI, toute contestation ouverte des positions officielles était volontiers considérée comme de la « dissidence », et les évêques qui s’écartaient un tant soit peu de la ligne officielle étaient blâmés ou écartés de leurs fonctions. Qu’un pape invite les évêques à la critique publique et sans crainte, voilà une nouveauté saisissante.

Les débats subséquents ont donné lieu aux controverses publiques les plus vives jamais observées depuis la clôture du concile Vatican II en 1965. L’attention de la presse s’est focalisée sur l’émergence d’une thématique pastorale libérale, qui plaide pour l’admission à la communion des catholiques divorcés et remariés, et pour plus de compréhension envers les fidèles homosexuels. Une position vigoureusement contestée par ceux qui voient dans ces concessions un signe de soumission à une culture sans Dieu. Ce pape François, célèbre pour avoir confié à des journalistes que « si une personne homosexuelle est de bonne volonté et qu’elle est en recherche de Dieu, qui suis-je pour la juger ? », ce pape qui a affirmé dans Evangelii Gaudium que l’Eucharistie n’est pas un prix destiné aux parfaits mais un remède pour les faibles, est jugé favorable à la libéralisation. Le refus du synode d’entériner les avancées dans cette direction a donc été massivement présenté comme une défaite personnelle.

Mais ce n’est pas sa façon à lui de voir les choses. Dans son discours de clôture, il a rappelé aux évêques que la discussion n’était pas close : ils s’étaient embarqués pour une véritable expérience, « un voyage ensemble », où même les désaccords sont signes de l’activité de l’esprit. « Cela m’aurait beaucoup inquiété et peiné […] si tout le monde avait été d’accord ou gardé le silence dans une paix fausse et quiétiste », a-t-il déclaré. Avant de rappeler à toutes les parties prenantes au débat le danger que l’on court en se retranchant sur ses positions.

D’un côté existe selon lui la tentation du « raidissement hostile », le risque de « s’enfermer sur soi […] ne laissant pas la possibilité d’être surpris par Dieu, par le Dieu des surprises », et de « s’accrocher à la certitude de ce que nous connaissons ». C’est la tentation spécifique des fanatiques et des soi-disant « traditionalistes ». D’un autre côté, le pape a mis en garde contre « la tentation destructrice du philanthropisme naïf » (buonismo en italien), qui, « au nom d’une miséricorde trompeuse, bande les blessures sans d’abord les soigner ni les traiter ; qui s’attaque aux symptômes et pas aux causes et aux racines ». C’est là la tentation des « philanthropes naïfs », et de ceux qu’on appelle « progressistes et de gauche ». Il leur faut donc continuer à s’écouter les uns les autres avec tranquillité, confiants que l’Esprit-Saint continuerait à guider ce que les observateurs extérieurs perçoivent comme une « Église en dispute perpétuelle » sur une mer agitée.

 

Contre les prélats qui « jouent à Tarzan »

Quoique François soit toujours scrupuleusement respectueux de ses prédécesseurs immédiats, les différences entre eux et lui sont profondes, avec de grandes conséquences pour l’Église, comme sa gestion du synode l’a montré. La défiance de Bergoglio à l’égard des dirigeants religieux qui « jouent les Tarzan », confits dans leurs certitudes, ne convient pas aux nostalgiques du style d’autorité de Jean-Paul II. Et bien que François ait loué « la prudence » dont Benoît XVI avait fait preuve en réhabilitant la vieille liturgie romaine, il se défie quant à lui de l’idéologie réactionnaire que la messe en latin véhicule souvent, et il méprise la pompe rituelle.

L’exaltation du sacerdoce durant les deux derniers pontificats a indubitablement contribué à la résurgence du cléricalisme (et de l’intérêt pour les coiffes ecclésiastiques) parmi ceux qui ont été formés à la prêtrise depuis la fin des années 1970. Mais elle est notoirement absente des déclarations de François : il a aboli les titres honorifiques et les tenues spéciales pour les jeunes prêtres employés à la curie, car la prêtrise consiste à ses yeux fondamentalement à servir les pauvres et les vulnérables, et ne confère ni statut symbolique ni pouvoir sacramentel. Plus important encore, sans doute : François a détourné l’Église des guerres de culture contre la société civile qui avaient tant marqué la papauté de Benoît ; en l’invitant à adopter une attitude plus compréhensive pour les conditions dans lesquelles doivent vivre les fidèles et en réaffirmant de manière plus féconde sa mission envers les pauvres et les démunis, à ses yeux l’audience naturelle de l’Évangile, la plus réceptive aussi. Là où Benoît avait tendance à expliquer la marginalisation croissante du christianisme en Occident par l’apostasie collective engendrée par le matérialisme creux de la société moderne, François tend à imputer le déclin de l’Église en Amérique latine à ses défaillances propres. « Peut-être a-t-elle semblé trop faible, peut-être trop éloignée des besoins des gens […], peut-être trop froide, peut-être trop tournée vers elle-même, peut-être prisonnière de la rigidité de ses propres principes ; peut-être l’évolution du monde a-t-elle fait de l’Église une relique du passé, inadaptée aux nouveaux problèmes ; peut-être l’Église ne sait-elle s’adresser qu’à ceux qui sont encore dans l’enfance, mais pas aux adultes ».

On pensait, sous le pontificat de Benoît, que la meilleure réaction à la crise de la sécularisation consistait à répudier vigoureusement la culture laïque et à se replier sur une Église plus réduite, plus pure, plus sûre d’elle-même. François juge au contraire que l’institution « doit sortir d’elle-même pour aller aux périphéries, géographiques, humaines et existentielles, là où réside le mystère du péché, de la douleur, de l’injustice, de l’ignorance, de l’absence de religion, de la pensée et toute misère ». L’Église doit pouvoir redécouvrir « la chaleur maternelle de la miséricorde » dans « un monde de personnes blessées qui ont besoin d’être écoutées, pardonnées, aimées ». Elle ne doit jamais se réfugier à l’intérieur d’elle-même, jamais opter pour « la rigidité et les postures défensives ». Elle travaille avec les gens comme ils sont, non comme ils devraient être, en prenant des risques pastoraux pour satisfaire les besoins humains, même si, ce faisant, « elle a ses souliers salis par la boue des rues. »

 

Un pape qui transcende la norme

Cette ouverture évangélique et pastorale, François l’a incarnée de façon mémorable pendant sa première semaine sainte en tant que pape, en mars 2013, en célébrant la liturgie solennelle du jeudi saint non pas, comme c’est l’usage, dans la basilique de Latran, mais dans une institution pour jeunes délinquants où il a embrassé et lavé les pieds de douze prisonniers, parmi lesquels une femme musulmane. Le geste a bien évidemment scandalisé les liturgistes et les experts en droit canonique. Ils ont fait remarquer qu’il est interdit de laver rituellement d’autres pieds que ceux des hommes le jeudi saint, puisque la cérémonie commémore (en principe) l’institution par le Christ d’une prêtrise exclusivement masculine. Le penchant du pape Benoît pour la liturgie solennelle avait été célébré comme le modèle à suivre. Décontenancés, les « observants » – les partisans d’une observance stricte et exacte des règles – ont réagi en déclarant soudain que les actes liturgiques du pape jouissent d’un privilège particulier, qu’ils transcendent la norme et ne constituent pas un modèle à reproduire. Imperturbable, François a de nouveau enfreint le tabou le jeudi saint 2014, en lavant les pieds d’hommes et de femmes dans une institution pour vieillards et infirmes. François tente manifestement de placer la papauté, comme l’Église dont elle est la tête, sur une trajectoire différente de celle qui a été suivie au cours des trente-cinq dernières années. Par la parole et par l’exemple, il est en train de façonner un style de pouvoir personnel mais pas autocratique – qui encourage le franc-parler et la responsabilité locale et porte le regard de l’Église au-delà des préoccupations institutionnelles pour le poser sur les besoins de l’humanité souffrante. En instituant son Conseil des cardinaux, il a lancé une remise en cause très profonde du gouvernement central de l’Église et des finances du Vatican ; mais ses préoccupations vont bien au-delà de la réforme du fonctionnement de l’institution. Son engagement passionné pour les pauvres, à la base de sa dénonciation dans Evangelii Gaudium d’une « économie de l’exclusion » (qui a indigné les néoconservateurs catholiques), est au cœur de la vocation du catholicisme à ses yeux. Il veut davantage qu’un aggiornamento institutionnel : une nouvelle forme d’ouverture où l’Église se définirait non par ce qu’elle exclut, mais par ceux au-devant desquels elle va.

Réussira-t-il ? Il est impossible de le savoir. Pour parvenir à faire évoluer les choses, un pape a besoin de la loyauté de ceux qui l’entourent. Un souverain pontife en place pendant longtemps peut se constituer un encadrement qui partage sa vision. C’est en effet le Vatican qui désigne tous les évêques catholiques du monde ; et c’est le pape lui-même qui choisit personnellement les cardinaux. Le long pontificat de Jean-Paul II puis celui de son bras droit Benoît XVI ont créé une hiérarchie presque totalement en phase avec leur conception de l’Église. Gerhard Müller, qui est toujours à la tête du département le plus influent du Vatican, la Congrégation pour la doctrine de la foi, est aussi l’éditeur des œuvres complètes de Benoît XVI (12) – même si son admiration pour la théologie de la libération lui vaut certainement la sympathie du pape François.

François lui-même n’aura sans doute pas un très long pontificat : il est âgé et n’a qu’un seul poumon valide. À Rome comme dans les diocèses du monde, il a discrètement placé des hommes qui partagent sa vision. Mais l’annonce en janvier 2015 de son second consistoire pour la création de nouveaux cardinaux a été accueillie dans une atmosphère survoltée : l’étonnante liste des vingt évêques sélectionnés par le pape, dont quinze ont moins de 80 ans et seront donc de potentiels électeurs lors du prochain conclave papal, constitue un véritable chœur au service de sa vision alternative de l’Église catholique. Et sur cette liste ne figure, une fois de plus, aucun Nord-Américain. Au mépris des conventions, de nombreux titulaires de sièges apostoliques d’Amérique et d’Europe, qui pouvaient espérer rejoindre ex officio les rangs du « Sacré Collège » (Chicago, Venise et Turin, notamment) se sont vus court-circuités au profit d’évêques de petits diocèses d’Asie, d’Afrique et d’Océanie, dont beaucoup n’avaient jamais eu de cardinal (le Myanmar, les îles Tonga ou le Cap-Vert, par exemple). Il est évident que ces nouvelles nominations répondent à un double dessein : donner du pouvoir à « l’Église des périphéries » et promouvoir des évêques pastoraux, qui, selon l’expression du pape lui-même, « sentent le mouton » ; contrarier, via le rejet des promotions « automatiques » associées aux sièges épiscopaux les plus prestigieux, le carriérisme clérical que Bergoglio déteste.

Pourtant, François a pris tout son temps pour remplacer critiques et opposants. Même le limogeage en novembre du cardinal Raymond Burke, préfet de la Signature apostolique, le tribunal suprême de l’Église, a été singulièrement tardif, étant donné que les apparitions régulières de celui-ci en capa magna – la traîne de moire pourpre longue de 6 mètres qu’arboraient les cardinaux jusqu’à la fin des années 1960 – témoignaient d’une vision de l’Église diamétralement opposée à celle du pape.

L’humilité de François et sa spontanéité lui ont valu les louanges de la presse mondiale, mais son style n’enchante pas tout le monde dans l’organisation qu’il dirige. Les deux générations d’ecclésiastiques conscients de la dignité de leur prêtrise et formés au combat culturel sous les papes Wojtyla et Ratzinger n’apprécient guère les préventions de François à l’encontre du cléricalisme, ni son dédain des conventions liturgiques. Pour traditionnelles que soient ses conceptions doctrinales, ses déclarations improvisées et son caractère spontanément tolérant apparaissent aux yeux de certains comme des entailles potentiellement dangereuses au socle de la foi. Son discours de Noël à la curie évoquait pour certains auditeurs les sermons prononcés lors des Te Deum annuels que Bergoglio présidait en tant qu’archevêque de Buenos Aires et dont il se servait pour fustiger les décisions et les manquements du président Néstor Kirchner et des hommes politiques traditionnellement présents – jusqu’à ce que le président, furieux, décide de ne plus venir.

Comme ce rappel le prouve, les méthodes directes de François ne sont pas toujours calculées pour se gagner des amis ou conquérir de l’influence. Dans son auditoire de décembre dernier, même les fonctionnaires de la curie les mieux disposés à son égard ont dû se sentir malmenés par leur patron, quelles qu’aient été ses intentions. Aucun souverain pontife, si charismatique soit-il, ne peut changer l’Église seul : il lui faut l’aide de ses cadres. Comme on dit à Rome : les papes passent, mais la curie est immortelle.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 19 février 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Le Vatican, nid de vipères

Les finances de l’Église romaine sont notoirement opaques, mais une chose au moins est sûre : sa capacité à utiliser à des fins charitables les importantes contributions de ses fidèles a été sérieusement mise à mal par les énormes indemnités versées aux victimes d’abus sexuels commis par le clergé. Pour les seuls États-Unis, la note approche les 2 milliards de dollars. Ce scandale, qui a sérieusement ébranlé la crédibilité des Églises américaine et irlandaise, a provoqué ailleurs un embarras considérable. Il a aussi mis en lumière le manque de transparence et de responsabilité dont l’Église a fait preuve dans sa gestion des dons de 1,2 milliard de catholiques.

Le réquisitoire que dresse Jason Berry en étudiant l’impact financier de cette crise, principalement aux États-Unis, n’est pas reluisant. Il entame son enquête à Boston, où l’ancien archevêque, le cardinal Bernard Law, et une poignée d’évêques auxiliaires n’ont rien fait pour sanctionner les hommes qui avaient agressé sexuellement des enfants, tout en obtenant le silence des victimes par des règlements à l’amiable. Les prêtres prédateurs ont bénéficié d’un suivi psychiatrique puis ont été affectés à de nouvelles fonctions, au contact d’autres victimes potentielles. Quand les détails ont été finalement rendus publics en 2002 grâce au Boston Globe, le pape Jean-Paul II s’est senti obligé de présenter ses excuses mais exonéra l’épiscopat, déclarant qu’un « manque général de connaissances, et parfois aussi le conseil d’experts médicaux, [avaient] conduit les évêques à prendre [de mauvaises] décisions » – une façon pour le moins indélicate de rejeter la faute sur d’autres. Le pape a aussi refusé de donner suite à une requête d’évêques américains demandant la permission de démettre les prêtres coupables d’agressions sexuelles caractérisées. Quand le cardinal Law a enfin quitté l’archevêché, on lui a confié une confortable charge ecclésiastique. (1)

Dean O’Malley, le successeur de Law, a ensuite entrepris de vendre des biens de l’Église et de fermer des paroisses, avec l’aide de son vicaire général, Richard Lennon. Un plan aussi mal conçu qu’exécuté. La décision a entraîné un mouvement de résistance des fidèles. Des paroissiens en colère se sont mis à occuper les églises promises à la fermeture, dont un grand nombre étaient financièrement à l’équilibre. À Boston, O’Malley refusa d’appeler la police pour les expulser. Il en alla différemment ailleurs. Devenu évêque de Cleveland (Ohio), diocèse hanté par un scandale financier sous son prédécesseur, Richard Lennon a dû se faire escorter par la police pour dire les dernières messes dans les églises qui fermaient. Entre-temps, les paroissiens en colère de Boston en avaient appelé à Rome, où leur dossier se perdit dans le dédale du droit canon.

Des histoires de ce type se sont répétées, avec des variantes, un peu partout aux États-Unis, certains diocèses cherchant à se protéger de leurs créditeurs en se déclarant en faillite. Ailleurs, notamment à Boston, les dons des paroissiens destinés aux fonds de pension du clergé furent utilisés pour couvrir le coût des règlements à l’amiable, laissant les fonds en question lourdement déficitaires. Les fidèles n’en ont pas été informés.

Ce manque de transparence vient de ce que les évêques de l’Église catholique jouissent d’un pouvoir considérable sans être tenus de rendre des comptes, en particulier sur les questions financières. Les fonds qui leur parviennent des paroisses ne sont pas contrôlés. Les informations que doivent communiquer les diocèses sur leurs finances sont réduites au minimum. L’attitude de la hiérarchie catholique à l’égard des laïcs se résume à l’adage : paie, prie, obéis. Vis-à-vis du Saint-Siège, l’obligation de rendre des comptes est rudimentaire : une déclaration financière quinquennale, non auditée.

 

La banque du Vatican, un paradis fiscal

Certaines des plus grosses sommes injectées dans le système viennent du denier de Saint-Pierre. Celui-ci est alimenté par les paroisses du monde développé ; officiellement, ce fonds est utilisé par le pape pour aider les plus pauvres. En pratique, il sert à tout autre chose. Notamment à colmater les déficits d’exploitation et compenser les pertes dues aux bourdes du Saint-Siège. Par exemple l’implication de la banque du Vatican dans la faillite de la banque Ambrosiano dans les années 1980. (2) Le livre compte peu de révélations sur la manière dont le Saint-Siège utilise les oboles, qui se sont élevées à 82,5 millions de dollars en 2009. Jason Berry qualifie à juste titre de trou noir la banque du Vatican ; celle-ci, impliquée dans le blanchiment d’argent de la mafia à l’époque du scandale Ambrosiano, n’apparaît nulle part dans les documents financiers publics du Saint-Siège. L’établissement reste une institution controversée, un paradis fiscal qui a de nouveau attiré l’attention des autorités italiennes en 2010 pour des entorses supposées aux lois sur le blanchiment.

L’étendue des opérations en liquide est l’un des traits curieux du fonctionnement économique de la hiérarchie catholique : des enveloppes pleines de billets changent constamment de mains. Cela peut aller jusqu’au sommet. Selon George Weigel, le biographe de Jean-Paul II, cité par Berry (3), il n’était pas rare que la banque du Vatican reçoive le matin un coup de fil de l’appartement pontifical, disant que le pape avait besoin avant midi d’un certain nombre d’enveloppes contenant 20 000 ou 30 000 dollars – autant de dons destinés aux évêques d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Ou, pour le dire moins gentiment, peut-être des fonds secrets personnels laissés à leur bon vouloir. Parfois, l’échange se faisait en sens inverse. Les fidèles laïcs assez chanceux (et riches) pour assister à la messe privée quotidienne de Jean-Paul II laissaient souvent des milliers de dollars en espèces à un fonctionnaire du Vatican. On ne peut que se demander comment ces sommes apparaissaient dans les comptes.

Certaines des allégations les plus accablantes du livre concernent la façon dont la culture du Vatican a engendré des transactions plus sinistres à mesure que s’accélérait la vente à prix sacrifiés des biens de l’Église. Un personnage important du drame fut le cardinal Angelo Sodano, l’ancien secrétaire d’État du Vatican, qui dirigeait le Saint-Siège. Sodano, ouvertement hostile aux idéologies de gauche et, comme Jean-Paul II, adversaire acharné de la théologie de la libération, avait été nonce du pape au Chili, où il s’était lié d’amitié avec la famille de Pinochet et avait publiquement soutenu la dictature. Ce cardinal membre de la curie était un intime de Marcial Maciel Degollado, le charismatique fondateur mexicain de l’ordre de la Légion du Christ. Maciel, qui s’était révélé un pédophile en série et le père de quatre enfants de deux femmes différentes, était soutenu avec enthousiasme par Jean-Paul II. Ce dernier voyait dans son catholicisme conservateur un contrepoids précieux à la théologie de la libération.

Maciel, brillant collecteur de fonds auprès des riches Latino-Américains, chercha à s’assurer des soutiens supplémentaires au Vatican en distribuant des enveloppes pleines de billets et des cadeaux somptueux. Quand Sodano fut nommé cardinal, la Légion du Christ de Maciel finança une fête pour deux cents membres de la famille. Tout aussi important, le cardinal usa de son pouvoir pour aider son neveu Andrea Sodano, vice-président du groupe Follieri, qui entreprit d’acheter des biens de l’Église au rabais. Le cardinal accueillit les invités à la fête de lancement de la filiale américaine de Follieri, tandis que Raffaello Follieri, le P-DG haut en couleur dont la petite amie était l’actrice vedette Anne Hathaway, usait de ses liens avec le Vatican pour lever de l’argent auprès d’investisseurs. Follieri fut de surcroît épaulé par un fonctionnaire du Vatican qui avait accès à tous les documents sur le patrimoine des diocèses du monde entier.

Quand Follieri connut des difficultés et que ses financiers soupçonnèrent l’entreprise de malversations, une enquête du FBI établit qu’Andrea Soldano avait reçu 800 000 dollars de sa société pour de faux rapports d’ingénierie. De grosses sommes avaient aussi été versées à des fonctionnaires du Vatican en échange d’informations sur les ventes de biens. On ignore ce qu’ils en ont fait. Le FBI pensa, à juste titre, que les poursuivre serait une perte de temps, mais un agent les a qualifiés devant Berry de « complices d’association de malfaiteurs susceptibles d’être mis en examen ». Follieri a été condamné à cinquante-quatre mois de prison pour escroquerie, blanchiment d’argent et association de malfaiteurs. Le cardinal n’a jamais expliqué son rôle dans cette affaire nauséabonde et n’a jamais révélé publiquement sa version de l’histoire.

En filigrane, le fait que l’Église catholique, la plus grande institution du monde, souffre d’un système de gouvernance fondamentalement vicié. Certes, cette difficulté n’est pas propre au catholicisme. Nombre de ceux qui optent pour une carrière leur permettant de fuir les biens temporels ne s’intéressent pas à l’argent, on peut le comprendre, et ne supportent pas l’idée que l’activité sacerdotale soit soumise au type de contrôle interne jugé normal dans les entreprises. Les évêques catholiques se considèrent, quant à eux, comme les successeurs spirituels des apôtres. Pour certains, à en juger par leur comportement envers les prêtres prédateurs, cette succession apostolique est un laissez-passer qui les place au-dessus des lois et leur permet de ne rendre des comptes qu’après la mort, ce qui n’est pas une grande consolation pour les victimes d’agressions sexuelles.

L’accent mis sur la succession apostolique explique peut-être aussi pourquoi la hiérarchie du Vatican s’est montrée si clémente envers les cardinaux et les évêques qui ont contribué à étouffer les affaires. Le livre de Berry montre clairement que, dans l’Église catholique, faillir à ses devoirs est constamment récompensé. Dans un cas particulièrement confondant, le cardinal François George de Chicago, trois ans après l’adoption par l’Église américaine d’une charte de protection de la jeunesse, a réintégré dans son ministère un prêtre accusé de pédophilie, malgré les mises en garde de son comité consultatif. Le prêtre récidiva, alla en prison, et l’archidiocèse dut banquer pour indemniser les victimes. Le cardinal George fut élu dans la foulée président de la Conférence américaine des évêques catholiques.

Dans toute entreprise, l’exemple donné au sommet est essentiel pour généraliser les comportements éthiques. Il en va sûrement de même pour toute institution religieuse. Et la question doit être posée : comment des hommes de la trempe de Benoît XVI et de Jean-Paul II ont-ils pu montrer un tel manque d’autorité et une telle faiblesse morale dans leur gestion du scandale des abus sexuels ? En tant que préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le futur Benoît XVI mit longtemps à réagir. Traitant brutalement certains théologiens catholiques en froid avec l’orthodoxie, il rechigna pourtant à punir cardinaux et évêques impliqués dans les scandales. En témoigne son refus d’accepter la démission offerte par deux prélats irlandais coupables d’avoir protégé des prédateurs. Pour ce qui est de Jean-Paul II, Berry évoque à juste titre la manière « surréaliste » dont il s’est « dissocié » de la crise et son apparente indifférence à l’égard des victimes traumatisées. Il n’existe peut-être pas de réponse pleinement satisfaisante à cette question fondamentale, mais l’effet corrupteur de l’exercice du pouvoir sans obligation de rendre des comptes, dans un système de gouvernance viciée, joue certainement un rôle important. Surtout quand la mort est la seule forme de gestion de la succession pour l’homme au sommet, comme c’était le cas dans la vieille Union soviétique.

Jason Berry, qui s’accroche malgré tout à sa foi catholique, propose un récit fascinant et, pour l’essentiel, convaincant. Il relève les mesures prises par les évêques américains pour améliorer la protection des enfants. Cela dit, il ne fournit pas de preuve réelle de ce qu’il appelle l’expansion d’une culture gay dans les séminaires. Il n’étaie pas non plus l’affirmation selon laquelle, dans certains diocèses américains, les prêtres qui n’appartiennent pas à cette culture sexuelle ne sont pas promus. Il ne mentionne pas davantage le rapport commandé par les évêques américains au John Jay College of Criminal Justice, qui n’a pas établi de relation de causalité entre le célibat et les abus sexuels. Ce rapport soutient que le problème est né en partie de l’essor général de la liberté sexuelle dans les années 1960 et 1970. La conclusion implicite (nous ne devons pas attendre mieux du clergé que du reste de la population en fait d’exemplarité morale) a conduit des critiques à appeler cela « l’explication Woodstock ». Le rapport fournit aussi des indices statistiques d’une diminution substantielle du nombre d’agressions sexuelles. Mais le rapport d’un jury d’accusation à Philadelphie en 2011 a suggéré que des prêtres prédateurs sont peut-être toujours en activité dans des paroisses où ils bénéficient d’un libre accès aux jeunes.

Seul le temps dira ce qu’il en est, concernant la fréquence des abus sexuels. Mais il ne fait aucun doute qu’une organisation dont la gouvernance est si complètement dépourvue de garde-fous donnera inévitablement prise à d’autres scandales, notamment en matière d’argent. (4) C’est une perspective déprimante pour les catholiques ordinaires, singulièrement mal servis par leur hiérarchie dans cette saga sordide.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 4 avril 2012. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Fernando Báez : « La guerre culturelle fait partie intégrante du djihad »

L’essayiste vénézuélien Fernando Báez s’est rendu en Irak en 2003, après l’invasion américaine, en tant que membre d’une commission d’enquête sur la destruction des bibliothèques et musées du pays. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont une « Histoire de l’antique bibliothèque d’Alexandrie », une Histoire universelle de la destruction des livres (Fayard, 2008) et « La destruction culturelle de l’Irak » (La destrucción cultural de Iraq, Flor del Viento Ed., Barcelone, 2004).

 

À la fin du mois de février, une vidéo de la destruction du musée de Mossoul mise en ligne par Daech a fait le tour du monde. Quel objectif poursuit l’organisation en exerçant sa violence contre le patrimoine de l’humanité ?

Toute guerre est l’occasion de destructions culturelles. Mais celles-ci peuvent être collatérales, ou bien, comme ici, volontaires. Toutes les vidéos de Daech, celles qui montrent des assassinats comme celles qui montrent des destructions d’œuvres d’art, relèvent d’une seule et même stratégie de mise en scène de la terreur : elles ont pour but de choquer, d’intimider, de manipuler les populations et de renvoyer le monde à son impuissance. Il faut bien comprendre que les œuvres et monuments filmés par Daech sont ciblés en tant que tels et pour ce qu’ils représentent. L’Etat islamique détruit tout ce qui incarne, aux yeux de ses ennemis, le sacré. Et il a beaucoup d’ennemis : les chiites, les chrétiens d’Orient que l’on considère comme les descendants des Assyriens de l’Antiquité, les juifs, les Occidentaux, etc. Voilà pourquoi l’organisation s’attaque aux palais assyriens, aux croix, aux églises, aux sanctuaires, mais aussi aux livres et aux archives. La destruction du tombeau de Jonas à l’été 2014 était à cet égard hautement symbolique : la mosquée qui s’élevait autour de la sépulture du prophète était chiite et, pour les membres de Daech, les prières doivent être exclusivement adressées à Dieu et non à un homme, fût-il un prophète auquel le Coran consacre une sourate. Sans oublier que dans la religion chrétienne, Jonas préfigure le Christ, et qu’il a en outre une importance particulière dans l’Église assyro-chaldéenne.

Dans les jours qui ont suivi la diffusion de la vidéo fin février, on a lu dans les médias que les statues montrées par les images étaient des copies en plâtre. C’est vrai pour une partie des objets détruits au musée de Mossoul, mais pas pour tous. Par ailleurs, quelques jours plus tôt, Daech avait détruit la bibliothèque de la ville. Ensuite, début mars, les miliciens se sont attaqués à Nimroud et Hatra, l’antique cité parthe en pierres de taille, aux vestiges spectaculaires et vieux de 2 000 ans. Nous sommes face à une réelle destruction iconoclaste de l’antique culture assyrienne. Les terroristes s’en servent comme d’un message d’intimidation adressé aux chrétiens et à l’Occident.

 

Autrement dit, nous ne sommes pas face à des « fanatiques ignorants » comme l’ont souvent dit les commentateurs indignés ?

C’est une erreur fréquente que d’attribuer les destructions culturelles à des hommes ignares, inconscients de leur haine. Il faut en finir avec ce stéréotype. Les miliciens de Daech savent ce qu’ils font et fondent leurs actions sur un traité intitulé Gestion de la barbarie (1), écrit par le théoricien du djihad Abu Bakr Naji en 2004. Quand ils détruisent des biens culturels, les djihadistes s’en remettent à une certaine interprétation de la sourate 21 du Coran, dite sourate des Prophètes, sur les images auxquelles les infidèles rendent un culte. La guerre culturelle fait partie intégrante du djihad. Nous l’avons vu au cours des siècles, un groupe ou une nation qui tente de soumettre un autre groupe ou une autre nation commence d’abord par essayer d’effacer sa mémoire pour reconfigurer son identité. Il n’y a pas d’hégémonie religieuse, politique ni militaire sans hégémonie culturelle. Les combattants de Daech le savent. Ils veulent intimider, démotiver, démoraliser, favoriser l’oubli, diminuer la résistance et, surtout, instiller le doute.

 

Dans votre Histoire universelle de la destruction des livres, vous forgez la notion de « mémoricide ». Est-ce de cela qu’il s’est agi en Irak, ou encore à Bamiyan, en Afghanistan, et à Tombouctou, au Mali ?

Ce que m’a appris l’Histoire, c’est que le livre n’est jamais détruit en tant qu’objet physique, mais en tant que lien mémoriel, c’est-à-dire comme l’un des axes de l’identité d’un homme ou d’une communauté. Nous sommes ceux qui se souviennent qu’ils sont. Il n’y a pas d’identité sans mémoire. Et les symboles de cette mémoire, ce sont les livres et les biens culturels. Leur destruction est toujours l’expression d’une tentative d’annihiler une mémoire perçue comme une menace directe ou indirecte pour une autre, jugée supérieure. Derrière chaque destruction culturelle, on peut déceler une intention délibérée de forcer une amnésie, qui permettra le contrôle d’un individu ou d’une société.

 

Cette amnésie forcée est-elle le propre des situations de guerre ?

Non. Chaque société construit, sur la base du traumatisme ou de l’enthousiasme, une image partielle et partiale de son passé. Chaque société bloque donc, volontairement ou non, certains souvenirs. Tout au long de l’Histoire, il a existé des formes parfaitement institutionnalisées de manipulation de la mémoire collective. Les Romains appelaient damnatio memoriae le processus de « condamnation de la mémoire » de tous ceux que le Sénat qualifiait d’infâmes ; on effaçait notamment de toutes les inscriptions, livres et monuments le nom de la personne touchée par cette mesure, afin que les nouvelles générations l’oublient. C’est une sorte d’amnésie décrétée par un pouvoir autoritaire pour préserver son hégémonie politique. Le poète et préfet d’Égypte Caius Cornelius Gallus, qui introduisit le genre de l’élégie à Rome, fit l’objet d’une damnatio memoriae : il nous reste à peine quelques vers de son œuvre. On sait aussi que Messaline, la troisième épouse de l’empereur Claude, mère de Britannicus, accusée d’avoir comploté contre son mari, fut l’une des rares femmes dont on a proscrit la mémoire : plusieurs ex-voto découverts par les archéologues montrent que son nom a été masqué à l’encre, et des dizaines de monuments à sa gloire ont disparu.

 

De nombreuses révolutions ont tenté de purifier le passé, à commencer par la Révolution française. Y a-t-il quelque chose de nouveau dans ce à quoi nous assistons aujourd’hui ?

Absolument rien. La première trace que nous ayons d’une volonté de raser un lieu culturel remonte à la troisième dynastie d’Ur, qui domina justement toute la Mésopotamie de 2112 à 2004 avant notre ère. Une tablette portant les fragments d’un hymne à Ishbi-Erra, gouverneur de Mari, dans le sud-est de l’actuelle Syrie, mentionne ainsi le premier ordre de dévastation totale : « […] sur l’ordre d’Enlil [le roi des dieux mésopotamiens] de réduire en ruines le pays et la cité […], il lui était revenu en destin d’annihiler sa culture. »

 

Dans l’une des vidéos postées par Daech, un homme explique que les miliciens sont en train de détruire « le musée des Anglais », que ces objets n’existaient pas du temps du Prophète et qu’ils ont été exhumés par les Britanniques à l’époque coloniale pour affaiblir l’islam. S’agit-il aussi de réaffirmer l’empire de l’islam sur son territoire ?

Toute destruction est une forme d’affirmation de pouvoir. L’Inquisition a brûlé des livres arabes dans le célèbre Autodafé de Grenade, en 1500, pour réaffirmer la victoire des Rois catholiques en 1492 et la reconquête d’Al-Andalus sur les Arabes. Dans la culture tribale traditionnelle du Moyen-Orient, la rivalité avec l’Occident a perduré depuis Al-Andalus et les croisades jusqu’à nos jours, de façon latente. La stratégie de l’État islamique, comme il le revendique dans sa revue Dabiq, est de « demeurer et s’étendre » : Daech suit en cela le chemin tracé il y a des siècles par Saladin, artisan de la reconquête de Jérusalem par les musulmans en 1187.

 

Dans la vidéo du 26 février dernier, un membre de Daech fait aussi référence à la destruction des idoles à La Mecque par Mahomet en 630. Quel sens faut-il donner à cela ?

Du point de vue de l’islam, la seule tolérance de l’idolâtrie est déjà un péché. Voilà pourquoi, au-delà du clivage entre chiites et sunnites, tout le Moyen-Orient souffre d’un conflit d’identité entre le passé antéislamique et le passé islamique. Ce conflit génère d’inépuisables tensions au sein de la communauté musulmane, qui compte 1,3 milliard de fidèles, tensions fondées sur un livre considéré comme sacré. Car la 21e sourate du Coran (« Les Prophètes », versets 52 à 58) est explicitement iconoclaste. Et dans la tradition, il existe un hadith célèbre selon lequel le propre gendre du Prophète, Ali, aurait dit : « Ne laisse aucune image sans la démolir. »

 

La vidéo ne montre pas tous les objets qui étaient entreposés dans le musée, parmi lesquels des centaines de tablettes cunéiformes, supports de la plus ancienne écriture du monde. On peut se demander si elles sont toujours dans le musée ou si elles ont été vendues sur le marché noir des antiquités…

C’est un problème central. D’un côté, les miliciens de Daech détruisent les œuvres les plus visibles, dans une mise en scène de leur puissance ; de l’autre, ils se livrent à un intense trafic, plus discret et plus lucratif. L’État islamique se finance grâce au pétrole, mais la vente d’objets d’art fait aussi partie intégrante de son modèle économique.

Il est donc probable qu’un grand nombre des œuvres et livres qui se trouvaient dans le musée et la bibliothèque de Mossoul soient déjà vendus ou cachés en attente d’un acquéreur. Selon Interpol, le commerce illégal d’œuvres d’art est le troisième trafic le plus lucratif au monde, tellement la demande est élevée. Même les narcotrafiquants mexicains acceptent d’être payés de cette façon !

 

Irina Bokova, la directrice générale de l’Unesco, rappelait le 27 février dernier que le trafic des œuvres d’art en Irak était évalué à 7 milliards d’euros. D’où vient ce phénomène ?

Le commerce juteux des vestiges de l’ancienne Mésopotamie n’est pas nouveau. La province de Ninive [dont Mossoul est la capitale] a souffert d’innombrables pertes depuis plusieurs décennies. Dès 1996, l’archéologue J. M. Russell dénonçait l’abandon, le vandalisme et surtout les pillages dont étaient victimes ces sites. En 2003, l’invasion de l’Irak par les troupes américaines n’a fait qu’aggraver le problème. Et, depuis la mainmise de Daech sur l’est de la Syrie et le nord de l’Irak, le phénomène a connu un véritable essor. La situation est catastrophique : non seulement il n’y a ni argent pour la protection des sites, ni projet de recherche scientifique pour les étudier, mais leur fréquentation est devenue extrêmement risquée.

 

Daech est-il seul responsable du pillage culturel de la région ?

Bien sûr que non. Les véritables coupables sont les acheteurs. Il ne faut pas oublier qu’au bout de la chaîne on trouve, via les antiquaires, les maisons de vente aux enchères et l’Internet clandestin (2), les bibliothécaires, les musées et surtout les collectionneurs privés. Avides de nouveaux objets d’art, ils n’en vérifient pas l’origine exacte. Sans parler des gens peu scrupuleux, des collectionneurs sans éthique qui détruisent la culture irakienne pour se pavaner devant leurs amis et se gargariser de leur amour du beau dans les dîners en ville.

 

Que peut faire la communauté internationale ?

Après la diffusion de la vidéo fin février, les dirigeants du monde entier ont dit leur indignation. Mais cela cache une véritable hypocrisie : que font les États pour adopter des législations efficaces contre le trafic ? Des pays comme la Chine ou la Russie coopèrent très peu, mais même les grands pays européens ne sont pas sans tache. Et je ne parle pas du Liechtenstein, du Luxembourg, de Monaco et bien d’autres, qui n’ont jamais ratifié la convention de l’Unesco interdisant depuis 1970 l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicite des biens culturels.

Quant à l’Unesco, malheureusement, ses moyens d’action sont très limités. Depuis que la Palestine est devenue un État membre, fin 2011, les États-Unis ont coupé leurs subventions à l’organisation, soit 22 % du budget total de l’agence. En outre, il est pour l’instant impossible d’envoyer sur place, dans le nord de l’Irak, une commission d’enquête pour recenser les dégâts et établir la liste des pièces volées afin d’empêcher leur trafic.

Ceci dit, il faut saluer l’effort des archéologues qui, à la frontière turque, forment des Syriens – qui se sont eux-mêmes nommés les Monuments Men (3) – dont la mission est de rendre compte des dégradations, voire de protéger certains vestiges en les enterrant ailleurs, après avoir noté leurs coordonnées GPS. C’est évidemment la voie à suivre : sur le long terme, ce dont l’Irak a besoin, c’est de plus de professionnels au service de la cause culturelle. Et d’un vrai budget pour la culture ! Comme souvent, la meilleure prévention réside dans l’éducation et la formation des populations. En attendant, ces efforts restent dérisoires face à l’ampleur du désastre.

 

Propos recueillis par Suzi Vieira.

Le grand roman de l’Allemagne

Certaines de ses photographies sont des icônes. À commencer par celle qui figure en couverture de ce livre, intitulée Jeunes paysans. Une image si célèbre que le romancier Richard Powers lui a consacré un roman, Trois fermiers s’en vont au bal. Car il y a dans ces jeunes paysans endimanchés qui partent danser, à l’été 1914, une « vision d’innocence qui dénote à présent la fin d’une époque », écrit Jackie Wullschlager dans le Financial Times. Cette image dit tout de l’ambition qui sera celle d’August Sander, le père de la photographie allemande : se faire l’archiviste de son temps. Elle dit tout, aussi, de sa patte : « Je ne déteste rien plus que la photographie au sucre avec minauderies, poses et affectation », écrivait-il en 1927.

Ce sont donc 619 clichés sans fioritures que l’on trouve dans ce livre, véritable mémorial d’une œuvre tout entière dédiée au projet monumental conçu dès les années 1920 par Sander : consigner tous les « types » de la société allemande. « Comme un entomologiste, peut-on lire dans The Economist, Sander a saisi et catalogué ses compatriotes, par professions, par classes sociales, par familles. Au fil d’une carrière qui a duré cinquante ans, il a observé des industriels, des artistes d’avant-garde, des communistes, des saltimbanques, des Gitans et des chômeurs avec un même détachement ».

Le résultat est ce portrait unique de l’Allemagne à une période charnière de son histoire, un panorama sans égal des visages, des attitudes, des vêtements et des cadres de vie du pays. « Sander a essayé de faire un inventaire du pays jusqu’au dernier bouton de guêtre, souligne l’écrivain Geoff Dyer dans Bookforum. Il nous offre la texture même de l’époque, le tissu psychologique dont était faite la république de Weimar. » Un inconscient social saisi sur gélatine, entre une rigidité des corps qui n’est pas sans rappeler le monde autoritaire du Ruban blanc de Michael Haneke et une nouvelle liberté d’être, à l’unisson de l’expérience démocratique du moment.

Aussi clinique soit-il, c’est bien le monde sensible de son époque que le travail d’August Sander restitue avec un humanisme tout en retenue. « Les sujets sont encouragés à se présenter pour la postérité, non seulement en montrant leur personnalité réelle, mais aussi leur personnalité idéale, lit-on dans le magazine en ligne L’Œil de la photographie. C’est ce sentiment de soi que l’appareil photo lui-même confère, car Sander insuffle à ses sujets une dignité qui rappelle la tradition des portraits peints de l’aristocratie. » Et c’est précisément dans cet idéal de soi que se lisent, en creux, les valeurs et les normes de la société dont ces hommes et ces femmes sont l’expression. De la sociologie en images qui atteint à la dimension du « roman picaresque », selon l’écrivain Luc Sante dans la New York Review of Books.

 

 

Sander_Menschen_13_full

August Sander achève son portrait des « hommes du XXe siècle » par le groupe qu’il intitule « les derniers des hommes », celui des « idiots, malades, fous et mourants ». C’est à cette série qu’appartiennent ces Enfants aveugles de naissance, vers 1930. Dans une veine qui évoque irrésistiblement Diane Arbus.

 

Faut-il avoir peur des objets connectés ?

Je reçois chaque jour par mail un fragment de code informatique, envoyé par un site auquel je me suis abonnée, IFTTT (les initiales signifient « If this then that » : « Si ceci, alors cela »). Le code prend la forme d’une « recette ». J’ai ainsi récemment décidé d’activer une recette IFTTT formulée comme suit : « Si la température intérieure de ma maison tombe au-dessous de 7 °C, envoyez-moi un SMS. » Un ordre simple qui annonce le bouleversement que subira notre vie quotidienne quand l’essentiel du monde matériel sera connecté à Internet – comme l’est déjà mon thermostat.

On trouve dès à présent dans le commerce des ampoules électriques qui s’allument lorsque votre voiture signale à votre maison que vous vous trouvez à une certaine distance ; des cafetières qui se synchronisent avec l’heure du réveil sur votre téléphone ; des lave-linge séchants branchés sur le Wi-Fi qui détectent votre absence et défroissent régulièrement vos vêtements jusqu’à votre retour ; mais aussi des mijoteuses, des aspirateurs et des réfrigérateurs. « Jetez un coup d’œil à la météo du jour, cherchez des recettes sur le Web, consultez vos réseaux sociaux ou bien laissez un mot à votre famille – tout cela sur la porte de votre frigo », explique une publicité.

Bienvenue dans une ère nouvelle, celle de l’Internet des objets, la prochaine révolution du Web si l’on en croit les technologues, banquiers d’affaires, instituts de recherche et entreprises en lice pour engranger une part des 14 400 milliards de dollars que devrait représenter ce marché en 2022. Nous devons cette estimation au P-DG de Cisco Systems, qui va encore plus loin en décrivant cette nouvelle vague comme l’« Internet de tous les objets ». L’essayiste visionnaire Jeremy Rifkin, dont le cabinet de conseil travaille auprès des entreprises et des États pour accélérer le mouvement, décrit ainsi le phénomène : « L’Internet des objets connectera tout et tous dans un réseau mondial intégré. Pour alimenter en big data son système nerveux planétaire, on fixe déjà des milliards de capteurs sur les ressources naturelles, les chaînes de production, le réseau électrique, les réseaux logistiques, les flux de recyclage, et on en implante dans les logements, les bureaux, les magasins, les véhicules et même les êtres humains. On pourra ainsi […] accroître énormément la productivité et réduire à presque rien le coût marginal de production et de partage d’une large gamme de biens et de services. »

Selon Rifkin, cette prolifération d’objets interconnectés provoquera une « troisième révolution industrielle ». Celle-ci ne redéfinira pas seulement notre rapport aux machines et leurs relations entre elles : l’Internet des objets submergera et renversera le système capitaliste quand les gains d’efficacité qu’il permettra auront sapé les fondements de l’économie de marché en réduisant les coûts de production à presque rien. Son livre La Nouvelle Société du coût marginal zéro (1) est un hymne à cette nouvelle ère. [Lire « La fin heureuse du capitalisme », Books, février 2015.]

 

100 000 milliards de capteurs

Ce discours relève aussi en grande partie de l’incantation, comme la plupart des analyses prospectives, même quand elles s’appuient sur la réalité. Et la réalité, en effet, c’est que l’Internet des objets se développe rapidement. Rifkin observe que, en 2007, 10 millions de capteurs de tout type étaient connectés à Internet ; ils seront selon lui 100 000 milliards en 2030. Il s’agit pour la plupart de petites étiquettes électroniques à radiofréquence (2) fixées sur les marchandises durant leurs pérégrinations à travers la planète. Mais on en trouve aussi sur les distributeurs automatiques, les camions de livraison, le bétail, les téléphones portables, les voitures, les stations météo, le casque des footballeurs américains, les moteurs d’avion et même les chaussures de sport. Leur fonction : produire des données permettant de rationaliser, d’informer et d’améliorer la productivité, le plus souvent sans intervention humaine. Quant aux appareils autonomes connectés au Web et capables de communiquer directement entre eux (par exemple les téléphones portables), leur nombre double tous les cinq ans : on en compte 25 milliards en 2015 ; il y en aura 50 milliards en 2020.

Depuis des années, une cohorte de technologues – notamment Ray Kurzweil, directeur du département d’ingénierie de Google – prédisent que l’intelligence artificielle surpassera un jour l’intelligence humaine et fusionnera avec elle. Ils ont donné à cet événement le nom de « singularité » [lire « La singularité Kurzweil », Books, octobre 2011]. Nous n’en sommes pas encore là, mais une singularité d’un autre type apparaît imminente. Certains malades avalent des pilules équipées d’une puce électronique microscopique ; activée par les sucs acides de l’estomac, elle signale directement au dossier médical électronique du patient s’il a respecté (ou pas) les prescriptions de son médecin. Une autre forme de singularité est à l’œuvre quand nous nous revêtons de « technologies portables » mesurant l’activité physique, le rythme cardiaque et respiratoire, les cycles du sommeil, et transmettant toutes ces informations à des bases de données en nuage, à nos téléphones portables et à nos ordinateurs (sans oublier Facebook, notre assureur et notre employeur).

Cisco Systems est ainsi en train de mettre au point un produit baptisé « The Connected Athlete » [« l’athlète connecté »]. Celui-ci « transforme le corps du sportif en un système distribué de capteurs et d’outils analytiques en réseau [de sorte que] l’athlète devient un réseau corporel sans fil ». Les technologies portables ont généré un chiffre d’affaires de 800 millions de dollars en 2013 ; et sans doute de près du double en 2014. Ces chiffres montrent que les consommateurs acceptent et prennent l’habitude de devenir eux aussi des objets connectés au Web, et reliés entre eux grâce à lui.

L’essor de l’Internet des objets est passé jusqu’à présent facilement inaperçu, notamment parce que ses produits emblématiques auprès du public ont souvent l’air superflus et sans intérêt. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons sous-estimé son importance. Un réveille-matin diffusant une odeur de bacon, un globe lumineux s’allumant si le vent est trop fort pour faire de la voile ou un « compteur d’œufs » qui vous dit combien il en reste dans votre réfrigérateur où que vous soyez dans le monde… Ces inventions, aussi révolutionnaires soient-elles, ne sont pas de l’étoffe dont on fait les révolutions. Leur côté gadget cache leur caractère profondément novateur.

À cela s’ajoute leur aspect inquiétant. Dans les semaines qui précédèrent la commercialisation des Google Glass (les lunettes numériques de Google à 1 500 dollars qui permettent à celui qui les porte d’enregistrer ce qu’il voit et entend), la presse se fit l’écho d’un certain nombre d’incidents. Plusieurs clients ayant acheté les lunettes en avant-première furent pris à partie par des passants que le caractère intrusif de l’appareil indignait.

La raison de cette hostilité est précisément celle-là même qui conduit David Rose à encenser le phénomène en usant d’un langage presque poétique. Ce professeur au MIT a fondé une entreprise qui travaille sur la possibilité de connecter des objets du quotidien tels que les parapluies ou les flacons de médicaments. Dans Enchanted Objects, il soutient que ces gadgets peuvent transformer radicalement la manière dont nous lions connaissance. Rose imagine une soirée au cours de laquelle, « ayant chaussé vos belles lunettes, vous demanderez à l’appareil d’indiquer le nom des invités au-dessus de leur tête, ainsi que quelques renseignements biographiques essentiels. Lors d’une réunion de travail, des notes sur les précédentes rencontres et l’ordre du jour s’afficheront à votre demande. Vos lunettes vous permettront de consulter des sites Web, les réseaux sociaux et une multitude de sources d’information. […] Vous vérifierez en temps réel les affirmations de vos amis et collègues. […] Vous pourrez utiliser une messagerie instantanée et communiquer par vidéoconférence. »

 

Un mur enchanté dans la cuisine

La firme de David Rose, Ambient Devices, est aux avant-postes d’un secteur qui s’est donné pour mission, selon son expression, d’« enchanter » les objets, c’est-à-dire de les équiper d’une connexion à Internet pour en faire quelque chose d’« extraordinaire ». Parmi ces nouveaux appareils, citons la Google Latitude Doorbell, qui « vous dit où se trouvent les membres de votre famille et émet un signal quand ils se rapprochent de votre domicile » ; un parapluie dont la couleur vire au bleu quand il va pleuvoir, pour vous faire penser à l’emporter ; ou encore cette veste qui vous étreint chaque fois qu’un de vos contacts Facebook aime l’un de vos posts.

Rose imagine un « mur enchanté dans votre cuisine qui pourrait afficher, grâce à des lignes de lumière colorée, les fluctuations du moral de vos proches ». Ce mur vous permettrait de « mieux comprendre [les] pensées et émotions secrètes qui vous importent vraiment »… Ce concept vous semblera peut-être excentrique (et délirant) ; mais, à l’été 2014, la British Airways distribua aux passagers d’un vol New York-Londres une couverture équipée de capteurs mesurant leur bien-être. Un moyen jugé plus scientifique, semble-t-il, que de leur poser simplement la question. D’après un rapport, « quand les fibres optiques cousues dans la couverture viraient
au rouge, les membres de l’équipage pouvaient voir que le passager était stressé et anxieux. La couleur bleue indiquait au contraire qu’il était calme et détendu ». La compagnie découvrit ainsi que les voyageurs étaient plus satisfaits au moment du repas et plus décontractés quand ils dormaient.

Cette « découverte » est bien sûr aussi triviale qu’un parapluie qui vire au bleu quand il va pleuvoir. En revanche, la collecte des données personnelles n’a rien de trivial, aussi anodines qu’elles paraissent. Nul besoin d’avoir beaucoup d’imagination pour prévoir que le « mur des humeurs » de votre cuisine pourrait faire de vous la cible de publicités pour antidépresseurs vous suivant à la trace autour du Web, ou provoquer l’envoi d’un message d’alerte à votre employeur. Les données du mur pourraient même figurer sur votre page Facebook car, comme l’expliquent Robert Scoble et Shel Israel dans un récent essai (3), le réseau social « veut construire un système qui anticipe vos besoins ».

Il est plus facile encore d’imaginer comment les informations sur vos allées et venues enregistrées par le Google Latitude Bell pourraient être exploitées lors d’un procès. De nombreux capteurs sont d’ores et déjà installés sur les véhicules ; certains, placés dans les sièges, peuvent déterminer le nombre de passagers qui s’y trouvent. Des voitures sont même équipées d’un « enregistreur d’événements » comparable à la boîte noire d’un avion. Comme l’écrivent Scoble et Israel, « la police pourra, de l’opinion générale des juristes, utiliser devant la justice les données enregistrées des voitures comme elle le fait déjà pour les relevés téléphoniques ». Et « en plus d’ajuster automatiquement la position des sièges et des rétroviseurs, votre voiture connaîtra bientôt vos musiques, vos stations-service, vos hôtels et restaurants préférés […]. Elles savent quand vous rentrez chez vous et pourront bientôt vous rappeler de vous arrêter pour acheter le dessert. »

D’après les révélations récentes du journaliste Glenn Greenwald (4), le nombre d’Américains surveillés par le gouvernement atteint le chiffre colossal de 1,2 million de personnes. Quand l’Internet des objets sera devenu réalité, ce nombre pourra facilement s’étendre à l’ensemble de la population. Car un système qui peut vous rappeler d’acheter le dessert en route sait aussi qui vous êtes, où vous êtes, ce que vous venez de faire et avec qui. L’Internet des objets crée les conditions idéales pour renforcer la surveillance de l’État.

C’est là le nœud du problème : le système convertit en données notre corps, notre identité et notre environnement. Comme l’explique un post sur le site technologique Giacom, « l’Internet des objets ne s’intéresse pas aux objets. Ce qu’il convoite, ce sont des données bon marché. » En grande quantité. « Plus vous en dites au monde sur vous-même, et plus le monde peut vous fournir ce dont vous avez envie », écrit Sam Lessin, le directeur du Identity Product Group de Facebook. Une conviction partagée par Scoble et Israel : « Cela peut vous donner l’impression angoissante que Big Data vous regarde. Mais dans la très grande majorité des cas, nous pensons que le jeu en vaut la chandelle. »

C’est aussi ce que pense Jeremy Rifkin, qui balaie d’un revers de la main notre attachement à la vie privée. Il ne s’agit à ses yeux que d’affectation bourgeoise : « Connecter tout et tout le monde à un système nerveux planétaire, c’est faire passer l’humanité de l’ère de la vie privée – l’une des caractéristiques essentielles de la modernité – à l’ère de la transparence. Si la vie privée est depuis longtemps tenue pour un droit fondamental, elle n’a jamais été un droit naturel. De fait, pendant toute l’histoire de l’humanité jusqu’à l’époque moderne, on a vécu plus ou moins en public […]. Dans la quasi-totalité des sociétés que nous connaissons avant l’époque moderne, les gens se baignaient ensemble, urinaient et déféquaient fréquemment en public, mangeaient à une table commune, avaient souvent des rapports sexuels en public et dormaient en groupe, serrés les uns contre les autres. Ce n’est qu’au début de l’ère capitaliste que les gens ont commencé à se retirer derrière des portes closes. »

Comme le savent tous ceux qui ont fréquenté un tant soit peu Facebook, la transparence est une fiction – au sens propre. Les médias sociaux ont pour vocation de permettre de présenter de soi une image soigneusement polie. C’est de l’opacité déguisée en transparence. En un sens, les réseaux sociaux permettent donc de protéger l’intimité. Ainsi, quand Rifkin prétend que « la vie privée a perdu une bonne part de son attrait » chez les jeunes, il confond peut-être le partage (par exemple, le fait de diffuser ses photos de vacances en Espagne) avec le dévoilement ; ou alors il admet que les jeunes sont devenus immunisés contre les concessions qu’exige l’utilisation de services tels que Facebook. Mais le sont-ils tant que cela ? Pas sûr. En témoignent les réactions très enthousiastes (31 000 demandes d’invitation en une heure) suscitées par le lancement d’Ello, un concurrent de Facebook qui s’engage à ne pas collecter ni revendre les informations personnelles des utilisateurs.

Ces compromis vont se multiplier à mesure que se poursuit la numérisation du quotidien, nous laissant de moins en moins la possibilité de nous désengager. S’il est possible de corriger l’image que l’on donne de soi sur Facebook et Twitter, il n’en va pas de même avec l’Internet des objets. Celui-ci, informé de nos habitudes, de nos rituels de toilette, de notre histoire médicale et de bien d’autres choses, ne permet pas ce type d’intervention.

 

Contrôler à distance le volant d’une voiture

Quoi que nous fassions, l’ubiquité des objets connectés nous place directement dans le collimateur des hackers, qui disposeront d’innombrables voies d’accès à notre vie numérique. L’hiver dernier, des pirates se sont introduits dans 100 000 appareils connectés, y compris des réfrigérateurs, et ont envoyé 750 000 courriels indésirables à leurs propriétaires [lire notre dossier sur les hackers, Books, avril 2015]. Peu après cette attaque, le magazine Forbes annonça que des experts en sécurité numérique avaient mis au point un appareil d’une valeur de 20 dollars capable de contrôler à distance le volant, les freins, l’accélérateur, la fermeture centralisée des portes et les phares d’une voiture. Cela montrait une fois de plus combien il est facile de manipuler et de saboter les machines les plus sophistiquées. Dans un rapport du centre de recherches Pew, Jerry Michalski, un ancien analyste qui a fondé le think tank REX, observe que « la plupart des objets connectés à Internet seront vulnérables. Ils auront aussi tendance à fonctionner de manière imprévisible : ils exécuteront des tâches pour lesquelles ils n’ont pas été conçus, et le plus souvent indésirables ».

Pénétrer dans un réseau domestique et programmer votre réfrigérateur pour qu’il vous inonde de spams et pirater une voiture afin de provoquer un accident : ces scénarios sont vraisemblables et effrayants, mais leur portée reste limitée. Il en ira autrement quand la technologie des objets connectés sera adoptée dans l’industrie, la logistique, la production et la distribution d’énergie. Dans un article du New York Times, Matthew Wald écrit : « Si un ennemi réussisait à porter un coup décisif [au réseau électrique], il pourrait priver d’électricité pendant plusieurs semaines des pans entiers du continent ; l’approvisionnement en eau, en essence et en aliments frais serait interrompu, les communications coupées ; les conséquences de l’ouragan Sandy ou du 11-Septembre ne nous donnent qu’une toute petite idée de l’ampleur des perturbations que cela provoquerait. » Wald remarque aussi que les responsables administratifs, la police, les gardes nationaux et les ouvriers chargés d’entretenir le réseau, bien qu’ils aient été entraînés à faire face au scénario du pire, lui donnent souvent l’impression de parler une langue différente.

Ce problème évoquant la tour de Babel empoisonne toute l’aventure de l’Internet des objets. Une fois que les « objets » en question sont connectés, il doivent communiquer entre eux : votre téléviseur avec vos ampoules électriques, vos serrures avec vos chaussettes (oui, il existe des chaussettes connectées). Or, si un langage commun fait défaut, comme c’est jusqu’à présent le cas, quand votre télé tombe en panne ou devient obsolète (un appareil plus « intelligent » ne tardera pas à sortir), l’éventail de choix est limité par le langage qui relie entre eux tous vos appareils. Certains groupes travaillent à la mise en place d’une plateforme unifiée ; mais, en septembre 2014, Apple a donné une idée de la façon dont l’Internet des objets pourrait se périmer en présentant sa nouvelle montre intelligente, son système de paiement mobile, ses applications médicales et autres ajouts, apparemment inopinés, à son catalogue. Mat Honan a hurlé virtuellement dans le magazine Wired : « Apple est en train de construire un monde dans lequel un ordinateur intervient dans chacune de vos interactions, jour et nuit. Un ordinateur dans votre poche, sur vous, pour payer tous vos achats, pour ouvrir la porte de votre chambre d’hôtel, pour épier vos mouvements dans les allées d’un hypermarché, pour surveiller votre sommeil, pour contrôler les appareils de votre maison, pour vous rappeler où vous êtes garé, pour prendre votre pouls, pour vous dire combien de pas vous avez faits, sur quel dénivelé, et combien de calories vous avez brûlées – et partager tout cela avec vos amis… C’EST LE NOUVEL ÉCOSYSTÈME D’APPLE. APPLE A TRANSFORMÉ NOTRE MONDE EN UN GIGANTESQUE ORDINATEUR QUI NOUS SUIT PARTOUT. »

Cet écosystème est luxuriant, sans doute, mais aussi délibérément limité. On pourrait appeler cela l’Internet des objets propriétaires.

Pour bon nombre d’entre nous, il est difficile d’imaginer que des montres intelligentes et des ampoules électriques connectées au Wi-Fi puissent conduire à un nouvel ordre mondial, qu’il s’agisse d’un État de surveillance mieux renseigné sur nous que nous-mêmes ou de la techno-utopie rêvée par Jeremy Rifkin, dans laquelle les gens fabriqueront eux-mêmes ce dont ils ont besoin, déployant leur créativité débridée grâce à des imprimantes 3D alimentées par des panneaux solaires. Dans la mesure où le prix des appareils de domotique restera sans doute élevé, il y a peu de chances que ces montres et autres ampoules se révèlent les principaux moteurs de l’Internet des objets, même s’ils en seront la vitrine. En réalité, la troisième vague du Web sera créée par des entreprises qui rationaliseront leur fonctionnement en remplaçant la main-d’œuvre par des machines, en utilisant des capteurs pour simplifier les modes de distribution et réduire les stocks, en développant des algorithmes pour éliminer le risque d’erreur humaine, etc. Les économies ainsi réalisées sont au cœur de la troisième révolution industrielle prophétisée par Rifkin. Non seulement parce qu’elles tireront vers le bas le prix des biens de consommation, mais aussi parce qu’un principe fondamental du capitalisme (pas de hausse de la productivité sans surcroît de travail humain) cessera pour la première fois de s’appliquer. Or, dès lors que la productivité sera libérée du travail, soutient l’auteur, le capitalisme ne sera plus capable d’assurer sa propre survie, idéologiquement ou pratiquement. « L’Internet des objets libère les êtres humains de l’économie de marché pour leur permettre de satisfaire leurs intérêts non matériels au sein des communaux collaboratifs. »

Rifkin imagine que les individus, libérés du travail par les machines, se livreront à des activités plus épanouissantes telles que jouer de la musique ou autoéditer leurs romans. Or il nous propose cette vision au moment même où une nouvelle forme de chômage structurel, engendrée par la robotique, Big Data et l’intelligence artificielle, s’empare de la planète, faisant disparaître les carrières traditionnelles [lire notre dossier sur le travail, Books, février 2015]. Les assertions de Rifkin se veulent rassurantes, mais elles sont illusoires et trompeuses. Elles rappellent Marx annonçant dans L’Idéologie allemande en 1845 que, sous le communisme, les gens seraient libres « de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir [et] de faire de la critique après le repas. »

La troisième vague d’Internet s’apprête à déferler. Avec elle, des emplois vont disparaître, le travail va changer de nature et les entreprises, consultants et banques d’investissement qui auront pris les devants gagneront beaucoup d’argent. La vie privée expirera à son tour, et nos espaces d’intimité deviendront des plateformes publicitaires (en décembre 2014, Google a annoncé son projet d’afficher des publicités sur les écrans des appareils électroménagers). Et nous serons peut-être trop occupés à faire en sorte que notre grille-pain communique avec la balance de la salle de bains pour nous en rendre compte.
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 20 novembre 2014. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Le fiasco afghan

Ashraf Ghani, devenu président de l’Afghanistan en septembre dernier, a un jour rédigé pour Hamid Karzai, son prédécesseur, un rapport qui commençait ainsi : « Il existe un consensus dans la société afghane : la violence […] doit cesser. La réconciliation nationale et le respect des droits fondamentaux ouvriront la voie à une période de paix et de stabilité dans l’ensemble du pays. Les aspirations du peuple doivent s’incarner dans un gouvernement représentatif responsable, rassemblant des courants divers, favorable à l’égalité des sexes, multiethnique, et qui tient ses promesses au quotidien. »

C’était il y a douze ans. Plus personne ne parle de cette manière à présent – pas même le nouveau président. Aujourd’hui, le scénario optimiste est celui du compromis politique avec les talibans, le scénario pessimiste est celui de la guerre civile.

Les responsables occidentaux continuent pourtant d’affirmer que des objectifs ont été atteints : les opérations antiterroristes ont réussi à réduire à néant la présence d’Al-Qaïda dans le pays, des progrès ont été réalisés dans les domaines de la santé et de l’éducation, et l’État est désormais présent jusque dans le moindre district. Ce n’est pas grand-chose dans la mesure où, en treize ans, la coalition menée par les États-Unis a dépensé 1 000 milliards de dollars et déployé 1 million de soldats et de civils. Mais c’est mieux que rien. Et l’on pourrait penser que tout est dit. Des milliers de rapports émanant des ONG, des organisations internationales, des ministères des Affaires étrangères, des services de renseignement, des universités et des ministères de la Défense ne parviennent-ils pas à la même conclusion ?

Mais le livre d’Anand Gopal, « Pas d’hommes bons parmi les vivants », montre que tout n’est pas dit. Ce réquisitoire bouleversant prouve que les défaillances de l’intervention se sont révélées plus graves que même les plus cyniques ne l’imaginaient. Gopal, grand reporter pour le Wall Street Journal et le Christian Science Monitor, enquête par exemple sur un raid antiterroriste mené en janvier 2002 par les Américains. Ayant identifié deux sites comme des « repaires d’Al-Qaïda », le Central Command de Tampa, en Floride, avait envoyé un commando aéroporté des Forces spéciales. Le chef de l’opération, l’adjudant Anthony Prior, a été attaqué par un assaillant inconnu, lui a rompu les cervicales pendant le combat avant de l’abattre d’un coup de feu ; il a ensuite utilisé son arme pour tirer sur d’autres ennemis, a fait des prisonniers puis a repris l’hélicoptère, à la manière d’un héros hollywoodien.

À ceci près que le commando n’a pas attaqué Al-Qaïda ni même les talibans. Gopal raconte que ces hommes ont pris d’assaut les bureaux de deux gouverneurs de district, tous deux adversaires des talibans. Ils ont tiré sur les gardes, menotté un gouverneur dans son lit avant de l’exécuter, ramassé 26 prisonniers, envoyé à l’intérieur des complexes des hélicoptères de combat AC-130 pour faire sauter l’essentiel de ce qui était encore debout et jeté au milieu des décombres cette carte de visite : « Bonne journée, de la part de Dégâts Inc. ». Des semaines plus tard, ils ont relâché les prisonniers en s’excusant, après les avoir torturés. Il se trouve – et les cas similaires se comptent par centaines – qu’un « allié » afghan avait donné aux États-Unis une fausse information, faisant passer ses rivaux pour des talibans afin de s’en débarrasser. « Bilan, écrit Gopal : 21 leaders proaméricains et leurs employés morts, 26 prisonniers et quelques disparus. Pas un membre des talibans ou d’Al-Qaïda ne figurait parmi les victimes. En une demi-heure, les États-Unis avaient réussi à éradiquer les deux pouvoirs exécutifs possibles de Khas Oruzgân, le noyau de tout futur leadership antitaliban – des hommes vaillants qui avaient survécu à l’occupation russe, à la guerre civile et au régime taliban, mais qui ne devaient pas survivre à leurs propres alliés. »

Gopal déniche ensuite l’interview donnée un an et demi plus tard par le commandant des Forces spéciales américaines, dans laquelle il célébrait l’exploit, notant que sept hommes de son équipe avaient été décorés de l’étoile de bronze et que lui-même avait reçu l’étoile d’argent pour son courage.

Les investigations de l’auteur sur le développement économique ne sont pas plus encourageantes. À l’image de milliers d’hommes politiques occidentaux (1), j’ai souvent répété ce mantra : il y a 4 millions d’enfants – dont 1,5 million de filles – de plus à l’école que sous les talibans. Mais Gopal cite un rapport afghan qui dégrise. En 2012, « sur les 4 000 enseignants actuellement en poste dans la province de Ghôr, 3 200 peut-être n’ont aucune qualification – certains ne savent ni lire et écrire – et 80 % des 740 écoles de la province ne fonctionnent tout simplement pas ». Et Ghôr est l’une des provinces « les moins menacées par les talibans ».

 

Gagner la confiance des chefs rebelles

Songez encore au sort qu’ont connu plusieurs hommes politiques de premier plan : « Le Dr Hafizullah, le premier gouverneur de Zurmat, a fini à Guantánamo parce qu’il avait contrarié le chef de la police Mujahed. Mujahed s’est retrouvé à Guantánamo parce qu’il avait contrarié les Américains. Le chef de la sécurité Naïm a atterri à Guantánamo à cause d’une vieille rivalité avec Mullah Qassim. Qassim a échappé à l’arrestation, mais un malheureux homonyme est allé à Guantánamo à sa place. Au terme de la vendetta qui s’est ensuivie, Samoud Khan, un autre commandant proaméricain, est resté dans la prison de Bagram, pendant qu’un garçon violé par ses hommes était expédié à Guantánamo…

Abdullah Khan s’est retrouvé à Guantánamo car on l’accusait d’être Khairullah Khairkhwa, l’ancien ministre de l’Intérieur taliban, ce qui aurait pu être plus crédible si Khairkhwa ne s’était lui aussi trouvé à Guantánamo à l’époque.

Neuf détenus de Guantánamo pouvaient invoquer la preuve la plus éclatante qui soit de leur innocence : ils étaient passés directement d’une prison talibane à une prison américaine après 2001. »

Pourquoi n’avais-je pas connaissance de ces éléments ? Pourquoi la plupart d’entre nous n’en savaient-ils rien ? La réponse tient en partie au fait que ce genre de journalisme d’investigation est rarissime en Afghanistan. Les civils étrangers sont pris pour cibles, même dans les régions les plus sûres, depuis que des journalistes espagnols ont été exécutés en 2001 près de Jalalabad. Gopal – un Américain – est allé débusquer ses sujets jusque dans les zones où la rébellion est la plus active – au cœur des provinces de Gahzni, d’Oruzgân, d’Helmand et de Kandahar, ainsi que dans la vallée de Korengal, au nord-est –, là où des milliers de soldats de la coalition ont été tués. Il a appris le dari et, plus difficile, le pachtou. Et il a su gagner la confiance des chefs rebelles.

Mais son véritable génie tient à la façon dont il agence toutes ces sources et articule ces informations avec des milliers d’heures d’interviews. Il retrouve le commandant taliban qui a attaqué la capitale de la province d’Oruzgân en 2001, puis il interroge le commandant des Forces spéciales américaines qui la défendait. Il nous montre ce dernier au moment où il ordonne une frappe aérienne, et le commandant taliban au moment où il voit la même bombe pulvériser la Jeep devant lui. Il enquête sur tel ou tel personnage en l’interrogeant, mais aussi en questionnant ses voisins et ses ennemis. Puis il traque ces mêmes individus à travers les rapports de Human Rights Watch, les documents du département d’État (via WikiLeaks), les communiqués de presse de l’armée ou les rapports d’arrestation et d’interrogatoire des détenus de Guantánamo.

Tout cela lui permet de donner de l’épaisseur à des personnages jusqu’à présent caricaturés. Les rapports de Human Rights Watch ont depuis longtemps insisté sur les crimes de seigneurs de guerre comme Sher Mohammed Akhunzada, Jan Mohammed ou Abdul Rachid Dostom. Mais les responsables occidentaux ont également persisté à voir en eux de charismatiques fripouilles et des membres incontournables de la classe dirigeante afghane. Leurs liens avec le crime organisé, la CIA, les officiers des renseignements pakistanais et les trafiquants de drogue passent pour de simples expressions de leur machisme. Les escroqueries qu’ils commettent à la tête d’entreprises du bâtiment ou d’agences de sécurité privées, dans l’immobilier, l’import-export d’huile et de pavot ou le soutien logistique aux étrangers en mission temporaire dans le pays passent pour du folklore.

 

Un chien de combat à 100 000 dollars

Les ambassadeurs, par exemple, plaisantent souvent du penchant de Dostom pour l’alcool et de ses extravagances (selon la rumeur, il aurait acheté un chien de combat pour 100 000 dollars). Un journaliste du Washington Post le décrit en train de tonner pendant la séance de pose pour la photo de son visa américain : « Mon ami, même si tu prends une photo de mon cul, les États-Unis sauront que c’est Dostom. » Tous les généraux américains, les chefs des renseignements pakistanais, les dirigeants des ONG européennes, les diplomates, les ministres et les correspondants étrangers qui ont rencontré le personnage au cours des trente dernières années rivalisent d’anecdotes de ce genre. Il a fait mourir d’asphyxie des centaines de prisonniers talibans dans des containers. Mais il est récemment devenu vice-président.

L’enquête approfondie de Gopal montre dans le moindre détail la véritable terreur qu’imposent ces hommes. Ses longs entretiens avec des seigneurs de guerre, ses récits bienveillants de leur jeunesse et de leurs souffrances ne font que rendre leurs crimes plus épouvantables. Il interroge ainsi minutieusement Jan Mohammed, retraçant son ascension du statut de simple gardien d’école au rang de commandant de la résistance contre les Soviétiques. Gopal décrit son emprisonnement, les tortures qu’il a subies et sa présentation devant un peloton d’exécution taliban. Il raconte comment Jan Mohammed a sauvé le président Karzai d’une embuscade dans les années 1990, avant de devenir son ami et son conseiller.

Mais tout cela figure en préambule d’un récit où l’on voit Jan Mohammed ordonner à des commandos de la mort de tirer sur des vieillards désarmés devant leurs familles, d’électrocuter et de mutiler, de voler aux gens leurs derniers biens, au fil d’une croisade toujours plus psychotique pour éliminer quiconque a le moindre lien avec les talibans ou, bien sûr, avec une tribu rivale. Aucun lecteur de Gopal n’aura désormais envie de plaisanter à propos de ces hommes, ou de les présenter comme de simples « notables traditionnels », voire un « mal nécessaire ».

Toujours grâce à son enquête méticuleuse, l’auteur révèle non seulement le conservatisme des campagnes afghanes, mais aussi ce qui s’y joue d’étonnamment moderne. À première vue, sa description du Sud rural, par exemple, peut sembler familière quand il évoque une région où la femme est une propriété : le « gouvernement n’interviendrait pas davantage [dans le meurtre de votre femme], écrit-il, qu’il ne le ferait si vous aviez tué, dans un moment de rage, votre bœuf ou endommagé votre maison ». Mais il découvre aussi une mobilité sociale inattendue et des évolutions de statut à l’œuvre derrière les murs d’enceinte blanchis à la chaux. Au gré d’une longue interview (qui forme la base de près d’un quart du livre et a dû prendre des jours et des jours), une femme déshéritée qui vit cloîtrée avec sa belle-mère à Khas Oruzgân raconte qu’elle a étudié à l’université de Kaboul et vivait autrefois dans une résidence haut de gamme construite par les Soviétiques dans la capitale, sans porter le voile.

 

Carte-Afghanistan

 

Des hommes d’un charisme sidérant

Son mari était un homme de gauche et un proto-féministe qui l’encourageait à travailler. Quand il a été tué dans une fusillade et leur fils de 10 ans grièvement blessé, elle s’est retrouvée presque réduite à la famine dans la ville de Kandahar, dans le sud du pays. Puis, soudain, grâce à un protecteur de la famille, elle est devenue la première femme élue par la province d’Oruzgân au Sénat.

Les stupéfiantes histoires de Gopal ne brossent toutefois pas un portrait complet de l’Afghanistan. Il est tellement plongé dans le chaos et la violence qu’il semble réellement croire – comme le titre de son livre le laisse entendre – qu’il n’y a en Afghanistan « pas d’hommes bons parmi les vivants » (2). La vérité est plus cruelle : il est difficile de décrire la vie au milieu des Afghans sans utiliser des mots comme dignité, honneur, courage, force et générosité. Bon nombre de ceux avec lesquels j’ai travaillé incarnent ces vertus si clairement, non sans donquichottisme, qu’ils ont presque l’air d’un reproche adressé à notre temps. (3)

Gopal doit en avoir fait l’expérience – avec les amis afghans, par exemple, qui l’ont accompagné à moto au cœur des régions insurgées. À force de parcourir l’Afghanistan à pied et de travailler dans un quartier très traditionnel de la capitale, j’ai rencontré des dizaines de personnalités éminentes qui étaient des hommes d’un charisme, d’une énergie et d’un sens des responsabilités sidérants, manifestement bien informés et compétents dans leur milieu. Gopal en a lui aussi croisé beaucoup, sans doute. Il a dû aussi remarquer à quel point même les méchants de son livre étaient prêts à risquer leur vie, encore et toujours, pour la religion, la patrie ou par simple orgueil – et comme ils vivaient sereinement tout en sachant qu’ils finiraient par être capturés ou tués. (Une grande partie de ses interlocuteurs ont, depuis, été assassinés ou emprisonnés.) Mais il n’examine pas ces vertus. Surtout, il ne saisit pas le sens de l’humour de la population. Les Afghans sourient et rient plus que tout autre peuple de ma connaissance, ou presque.

Ashraf Ghani est à présent – après plusieurs mois de contestation pour fraude électorale – le nouveau président de l’Afghanistan. Son livre, Fixing Failed States (« Réparer les États faillis »), écrit avec Clare Lockhart, affirme que le pays peut être remis sur pied si l’État remplit dix fonctions, dont l’instauration de l’« État de droit », la bonne gouvernance et le « monopole de la violence légitime ». Chemin faisant, il se propose d’éliminer la corruption, de désarmer et démobiliser les milices, et de créer un système judiciaire fiable ainsi qu’une économie prospère. Après avoir passé trois décennies à développer cette théorie – successivement comme professeur, fonctionnaire de la Banque mondiale puis ministre –, il la met désormais en pratique.

Les responsables de l’intervention américaine en Afghanistan avaient autrefois des objectifs très semblables – souvent sous l’influence directe d’Ashraf Ghani, d’ailleurs, qui fut le défenseur le plus tenace et le plus affirmé de cette doctrine de la « construction de l’État » (« State-building ») après le 11-Septembre. Des concepts similaires sont évoqués dans le manuel de contre-insurrection de l’armée américaine rédigé par le général David Petraeus et dans le livre de l’envoyé du président James Dobbin, The Beginner’s Guide to Nation-Building (« Vade-mecum du bâtisseur de nation »). C’est aussi en ces termes qu’ont été justifiés, pour l’essentiel, le budget de 1 000 milliards de dollars consacré par les États-Unis et leurs alliés à l’Afghanistan ainsi que le déploiement sur le terrain de plus de 1 million de personnes en douze ans. Le président Obama lui-même a peut-être cité inconsciemment Ghani en assurant que les difficultés de l’Afghanistan – drogue, droits de la femme et même instabilité régionale – pourraient être résolues par la création d’un « État crédible, efficace et légitime ».

La construction de l’État n’est pas un défi réservé à l’Afghanistan. Ghani a défendu exactement la même recette, du Népal à l’Éthiopie, lorsqu’il présidait l’Institut pour l’efficacité de l’État, une ONG installée à Washington. Et cela semble extrêmement séduisant. La Banque mondiale affirmait en 2013 que la construction de l’État était la solution à la piraterie en Somalie. François Hollande, toujours en 2013, déclarait que « restaurer l’État, améliorer la gouvernance » était la condition préalable à la victoire sur les trafiquants et les terroristes au Mali. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, a condensé la théorie dans son bon mot de 2014 : « Les missiles tuent peut-être des terroristes. Mais la bonne gouvernance tue le terrorisme. »

Le livre de Gopal devrait pourtant nous amener, au minimum, à mettre en doute cette façon de construire l’État sous les balles. Quel a été le résultat des 1 000 milliards de dollars dédiés à la « sécurité », au « développement économique » et à la « gouvernance » de l’Afghanistan ? Que signifiait établir la sécurité à Khas Uruzgan, où tous les notables traditionnels avaient été tués et où seule une milice illégale faisait contrepoids aux talibans ? Comment se fier à la « police » pour instaurer un « monopole de la violence légitime » quand, par exemple, « les 65 policiers du district multiethnique et multipartisan de Jalrez, dans la province de Wardak, sont originaires d’un seul village pro-Sayyaf » (ce dernier étant un seigneur de guerre pachtoun) ?

Quel est l’avenir d’une économie afghane dont le fonctionnement repose sur les services apportés aux 200 000 soldats et contractants civils étrangers et l’exploitation de la rente qu’ils représentent, les « hommes d’affaires » afghans n’étant guère que des seigneurs de guerre tirant profit de la sécurité, de l’approvisionnement et des contrats de construction apportés par les bases militaires américaines ? Comment cela pourrait-il durer au-delà du retrait des troupes ? (4)

Les agences d’aide ont injecté des milliards directement dans le budget national, au motif que cela renforçait la « responsabilité » et la « légitimité » de l’État. Mais l’Administration verse de l’argent à des employés qui ne font même pas semblant de travailler, y compris dans les ministères les plus populaires auprès des donateurs, comme l’Éducation. La réglementation, les contrôles fiscaux et les directives administratives ne sont généralement que des opportunités pour l’exercice du népotisme, la vengeance et la distribution de pots-de-vin. Gopal nous le rappelle sans relâche : l’État que l’Occident se proposait de développer est d’une faiblesse insigne. Il n’existe souvent tout simplement pas.

 

Le jargon de la construction de l’État

Mais les responsables occidentaux n’ont jamais compris à quel point ils étaient loin du compte. Notamment parce que la plupart n’ont jamais eu conscience, même partiellement, de la réalité que décrit Gopal. Et parce qu’ils ne pouvaient, ni ne voulaient, regarder la vérité en face. Le jargon de la construction de l’État, de la « construction de capacité » (« capacity-building »), de la « société civile » et des « moyens de subsistance durables » semblait opportunément éthique, pratique et incontestable. En outre, la peur de perdre des soldats et de subir de nouvelles attaques terroristes les détournait des descriptions précises du fiasco : il fallait faire quelque chose, et l’échec n’était tout simplement « pas une option ».

Récemment, en tant que président de la commission de la Défense du Parlement britannique, j’ai voté les frappes aériennes en Irak et constaté l’attrait durable du thème de la construction de l’État. Le Premier ministre a ouvert les débats en déclarant que sa stratégie supposait « la création d’un nouveau gouvernement réellement ouvert en Irak [et] d’un nouveau gouvernement représentatif et responsable à Damas. » Un ancien ministre a affirmé qu’il fallait, contre l’État islamique, « se concentrer sur la gouvernance locale et la responsabilité ».

Voilà le schéma intellectuel dans lequel la Grande-Bretagne et beaucoup d’autres ont décidé d’inscrire les frappes aériennes contre l’État islamique. Mais Gopal nous rappelle combien tout cela est facile à dire, et presque impossible à faire. Pourquoi serions-nous meilleurs contre Daech que nous ne l’avons été contre les talibans et Al-Qaïda ? Nous finançons à présent des commandants de milices syriennes et irakiennes et des chefs tribaux. En Afghanistan, les personnages de ce type se sont enrichis grâce aux contrats internationaux, ont présenté trompeusement leurs rivaux comme des terroristes et utilisé leurs liens avec la coalition pour terroriser et tenir à l’écart la population locale. Nos nouveaux alliés seront-ils différents de seigneurs de guerre afghans comme Jan Mohammed et Abdul Rachid Dostom ? Nous avons déjà essayé la stratégie de la contre-insurrection et de la construction de l’État dans la même région d’Irak en réponse à un groupe très semblable – Al-Qaïda en Irak – en 2008. Nous avons investi 100 milliards de dollars par an, déployé 130 000 soldats et financé des centaines de milliers de miliciens arabes sunnites. Et le problème a resurgi, six ans plus tard, plus grave.

Les concepts de « gouvernance », d’« État de droit » et de « sécurité » ont un sens spécifique selon les sociétés et sont façonnés par les structures de pouvoir locales. Les rébellions varient en fonction de ce que des communautés reculées et souvent peu connues pensent d’elles-mêmes, de leurs dirigeants, de leur religion, de leur passé et du monde extérieur. Construire un État ou s’attaquer à une insurrection exige donc une connaissance approfondie de l’histoire et du caractère propres à chaque pays. Et une forme de modestie de la part des gouvernements occidentaux, qui doivent reconnaître les limites de ce qu’ils savent et de ce qu’ils peuvent faire dans la plupart de ces sociétés. Mais l’étonnante diversité des pays où nous intervenons n’a d’égales que l’uniformité, l’outrecuidance et la rigidité de la politique occidentale.

La question que nous devons nous poser aujourd’hui n’est pas : « Comment instaurer bonne gouvernance, développement économique et sécurité ? » mais : « Qui fait l’État islamique et pourquoi obtient-il le soutien tacite de la population sunnite ? » L’État ou l’armée d’Irak constituent-ils une option crédible ? Quelle vision de l’Occident les sunnites des zones rurales ont-ils développée ? Comment convaincre les dirigeants kurdes d’autoriser les peshmergas à devenir une armée professionnelle, quand leurs rangs restent un réseau de patronage et de pouvoir essentiel pour les principaux partis politiques ?

Comment amener la Turquie à soutenir activement le combat contre l’État islamique ? Comment convaincre les pays du Golfe de cesser de le financer ? Comment faire en sorte que l’Irak et la Syrie ne soient plus de simples pions dans une bataille bien plus importante entre l’Iran et ses adversaires sunnites ? Quel soutien peut-on apporter aux populations vivant sous le joug de Daech, pour leur permettre d’échapper progressivement à ce cercle infernal ? Et comment nos institutions, nos modèles conceptuels, nos armes et nos dollars – à nous, les intervenants – fragilisent-ils et biaisent-ils nos relations, corrodent-ils nos programmes et ruinent-ils nos objectifs déclarés ?

Voilà le genre de questions – enracinées dans la politique, la culture et l’expérience – que nous aurions dû poser en Afghanistan, au lieu de raffiner des modèles universels de « construction de l’État ». Voilà les questions auxquelles seules des études comme celle de Gopal peuvent répondre.
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 6 novembre 2014. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

La petite mère des peuples

«Ce livre est consacré à la plus célèbre anthropologue que la terre ait jamais portée : Margaret Mead », écrit Peter Mandler. D’autres prétendants au titre viennent spontanément à l’esprit (James George Frazer ? Claude Lévi-Strauss ?), mais on peut en effet affirmer que Margaret Mead fut longtemps la chercheuse en sciences sociales la plus encensée des États-Unis – et en tout cas, la plus connue. Depuis sa mort en 1978, le genre d’anthropologie qu’elle pratiquait semble être passé de mode, mais sa vie n’a cessé de susciter un intérêt croissant.

Mead a écrit une autobiographie agréable à lire, à défaut d’être sincère. Après son décès, sa fille a publié des mémoires qui levèrent un coin du voile sur sa bisexualité. Depuis, deux biographies et un recueil de lettres sont également parus. Et Mead est au centre de trois livres récemment consacrés à une autre anthropologue célèbre, Ruth Benedict, dont elle suivit les cours et avec qui elle eut une longue relation amoureuse. Deux autres ouvrages ont d’ailleurs été consacrés à leur relation. Ces deux femmes, sexuellement libérées dans une société puritaine, parmi les premières à avoir fait carrière dans un milieu universitaire très masculin, sont devenues de véritables icônes féministes.

Non que les hommes n’aient eu de l’importance dans la vie de Mead. Au contraire. « L’un de mes blocages est de ne pouvoir envisager ma vie autrement qu’axée sur un homme », confia-t-elle à Benedict. Ses études de terrain les plus abouties, en Nouvelle-Guinée et à Bali, furent réalisées en étroite collaboration avec deux de ses maris, les ethnologues Reo Fortune et Gregory Bateson. Benedict et elle furent profondément influencées par les idées d’Edward Sapir, le plus brillant des étudiants de Franz Boas [le père de l’anthropologie américaine], et les deux femmes furent aussi ses maîtresses. Benjamine de ce groupe de collègues, amis et amants, Margaret Mead en prit peu à peu la tête et devint l’imprésario d’une sorte de groupe de Bloomsbury des sciences sociales. (1)

Professeur d’histoire culturelle moderne à Cambridge, Peter Mandler aborde une dimension importante mais assez négligée de sa vie : la carrière de Mead pendant la Seconde Guerre mondiale et immédiatement après, lorsque le groupe tenta d’aider le pouvoir et l’armée des États-Unis en utilisant sa méthode anthropologique pour comprendre les alliés et les ennemis de l’Amérique, ainsi que l’Amérique elle-même.

Le mot-clé était « culture ». Non pas la culture au sens du poète Matthew Arnold, « le meilleur de ce qui a été pensé et dit », mais plutôt au sens du philosophe allemand Johann Gottfried Herder : l’ensemble local de coutumes, de croyances et de valeurs qui donne aux peuples leur vision du monde, leur identité et le mode d’emploi de la vie. Sapir, Benedict et Mead ont relancé cette approche dans les années 1920, mais en lui donnant un nouveau développement. Benedict émit l’hypothèse que chaque culture possédait une identité psychologique caractéristique – coincée, par exemple, ou expressive et optimiste, et même paranoïaque ou narcissique – et que la personnalité des jeunes était façonnée pour épouser ce modèle émotionnel. En matière de culture comme en matière de personnalité, l’essentiel était le conditionnement précoce. « À l’âge où il commence à parler, [l’enfant] est la petite créature de sa culture, écrivit Benedict. Lorsqu’il est grand et peut prendre part à la vie de cette culture, il a fait siennes ses habitudes, ses croyances et ses interdits. » Cette approche rendait une intervention possible. « La “culture” était pour eux un nouveau territoire à conquérir », observe Mandler. Tout comme la thérapie permettait de traiter les problèmes de personnalité, l’éducation pouvait réformer la culture.

Au départ, les anthropologues rechignaient à appliquer les concepts de culture et de personnalité aux sociétés modernes complexes. Mais quand l’Amérique est entrée en guerre, il y eut une soudaine demande de guides pour comprendre la nature des nouveaux alliés et ennemis du pays. Les chercheurs en sciences sociales furent mobilisés en masse à Washington. Bientôt, la moitié des anthropologues américains participaient à l’effort de guerre. Margaret Mead s’y dévoua, recrutant pour l’aider Benedict, Bateson et un nouveau membre de la bande, Geoffrey Gorer, riche dilettante bisexuel anglais. (Edward Sapir était mort en 1939 et, de toute façon, il s’était éloigné de Mead, qu’il qualifia de « symbole de tout ce que je déteste le plus dans la culture américaine ».)

 

Le stoïcisme jovial des Anglais

Mead devint leur porte-voix lorsqu’ils partirent tous pour Washington. Et comme il fallait avoir un impact sur les décideurs politiques, elle poussa son équipe à appliquer une version simplifiée de la théorie culturaliste de la personnalité. « Benedict et Mead se fiaient maintenant à cette unique abstraction, “le caractère”, pour représenter l’ensemble de la culture, remarque Mandler. De plus, elles supposaient que cette unique abstraction pouvait être considérée comme uniforme dans toutes les strates d’une nation moderne complexe. »

Mead prit les États-Unis et la Grande-Bretagne comme sujet d’étude privilégié. Elle expliquait que la culture américaine avait été forgée par l’immigration. Les enfants connaissaient mieux le Nouveau Monde que leurs parents, et étaient autorisés, voire encouragés, à crâner. « La structure du caractère américain se fonde sur une petite enfance optimiste », concluait-elle. Cet accent mis sur la situation des immigrés laissait de côté les Afro-Américains, ne valait évidemment pas pour l’establishment WASP et faisait bon marché des différences régionales à l’intérieur du pays, et de la puissance des croyances religieuses. En fait, cette thèse n’avait guère de fondement empirique. Mead put cependant en tirer cette conclusion encourageante : même si les Américains n’étaient pas belliqueux, ils ripostaient lorsqu’on les provoquait.

Concernant la Grande-Bretagne, Mead s’appuya sur les éléments de Bateson et Gorer, qui avaient été camarades de classe à Charterhouse (2) et à Cambridge. Ni l’un ni l’autre ne pouvait lui apporter grand-chose sur les variantes de classes et de régions (selon Gorer, la classe ouvrière urbaine n’était même pas anglaise, c’était un ramassis d’« Irlandais des bas-fonds »). Les deux hommes s’accordaient néanmoins sur un point : en Grande-Bretagne, le père était l’exhibitionniste de la famille. Les enfants étaient expédiés en pensionnat pour y apprendre la discipline et le respect de la tradition (« Je ne sais pas ce qui se passe dans les classes inférieures », avouait Bateson). En 1943, Mead passa trois mois en Angleterre, où elle fut abasourdie par le stoïcisme jovial et la solidarité de la population, même si dame Rachel Crowdy, figure éminente de l’action sociale, lui indiqua aimablement que cette attitude était en grande partie liée à la guerre, et qu’en temps normal la vie en Grande-Bretagne était assez différente.

 

Cinq jours pour comprendre la Grèce

Le « décodage culturel » – selon l’expression de Mead – de sociétés moins familières, fondé dans une large mesure sur des entretiens avec des exilés, produisit des conclusions encore plus bizarres. N’ayant pu intéresser l’espionnage britannique à un projet visant à rendre fou Mussolini en alimentant sa paranoïa, Bateson rejoignit les renseignements américains en 1944 et fut envoyé en Birmanie. Mead dépendait désormais de Geoffrey Gorer, à qui elle conseilla de s’acheter une conduite. « Vous devez déjà faire oublier – d’un strict point de vue universitaire – tout ce que vous avez écrit, pour un éventail de raisons différentes, liées au sujet, à son traitement, à vos opinions politiques et à votre acceptation des phénomènes extrasensoriels. N’était-ce pas suffisant […] pour ne pas ajouter à vos handicaps un livre intitulé Hot Strip Tease ? »

Mais, éprise de son collègue, Mead fit en sorte qu’on lui confie la recherche sur les Japonais. Gorer avoua qu’il ne connaissait rien au Japon, mais il réalisa la première des « esquisses diagnostiques rapides », concluant que « l’apprentissage précoce et sévère de la propreté est l’influence la plus significative dans la formation du caractère japonais adulte ». Il passa ensuite aux Grecs, territoire également inconnu pour lui. « Nous avions cinq jours pour nous en occuper, se rappela Mead. Geoffrey Gorer a interviewé Renzo Sereno, un Italien qui avait une tante grecque et connaissait les Grecs. Nous avons utilisé cette information pour échafauder un ensemble d’hypothèses. » Il interrogea ensuite une vingtaine de Grecs dans l’État de New York, en un week-end, et dicta un rapport. « Notre découverte fondamentale fut qu’il existait seulement deux partis en Grèce : les gens qui sont contre le gouvernement et les gens qui sont contre les gens qui sont contre le gouvernement. » L’hostilité frappante que les Grecs éprouvaient apparemment envers l’autorité résultait d’une « terrible peur de la castration, fondée sur les punitions et les menaces, émanant principalement de la mère, réprimant la sexualité infantile ». Gorer expliqua ensuite l’âme russe comme la conséquence de l’emmaillotage des bébés. Mead approuva imprudemment ses assertions, mais l’establishment des sciences sociales fut sans pitié. Le peu de crédit de l’entreprise reposa sur l’étude plus posée du caractère japonais par Ruth Benedict, publiée en 1946 sous le titre Le Chrysanthème et le Sabre. Même si, comme le fait remarquer Mandler, l’idée farfelue que Benedict aurait été responsable de la décision américaine de maintenir l’empereur Hirohito sur son trône est dénuée de fondement.

La collaboration de Mead avec son gouvernement fut ensuite jugée d’un mauvais œil par toute une génération de chercheurs en sciences sociales américains, après la guerre du Vietnam, et Mandler se donne beaucoup de mal pour souligner qu’elle était du côté des bons, mue par le souci de favoriser la compréhension entre les peuples. Mais une accusation plus grave a été portée contre elle : ces études sur la culture et la personnalité étaient superficielles et peu fiables, elles auraient pu être dangereusement trompeuses. Mandler n’apporte toutefois aucun élément indiquant que Mead et ses amis eurent une réelle influence sur les décisions du gouvernement.

Pendant la guerre de Corée, la chercheuse abandonna à contrecœur ces études stratégiques et, selon la formule de Mandler, revint aux indigènes. Avant les années 1940, elle avait exalté les traditions culturelles de la Papouasie. Mais dans le nouveau contexte de la Guerre froide, les chercheurs américains en sciences sociales élaborèrent leur théorie de la « modernisation ». Toutes les sociétés pouvaient et devaient suivre la voie américaine vers la liberté et la prospérité. Mead repartit pour le Pacifique Sud et remarqua ce qu’elle prit pour un mouvement de réforme sociale dans les îles de l’Amirauté, refusant d’y voir une forme de culte du cargo – ce qui était pourtant évident (3). Ce fut sa dernière expédition en tant qu’ethnologue. Dans les dernières décennies de sa vie, commente Mandler, « elle renonça pratiquement à son personnage public d’anthropologue et devint “la grand-mère du monde”, consultée comme un oracle sur toutes sortes de questions sexuelles, morales et sociales ». Il y avait en cette épiscopalienne convaincue une sorte de prédicatrice, voire de prophétesse.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 21 mai 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.

La véritable origine des Hébreux

Les esprits des volcans sont, comme on peut l’imaginer, colériques et très susceptibles. D’Hawaï jusqu’en Indonésie, les cheminées magmatiques passent pour les trônes de puissances irascibles. Le forgeron Héphaïstos fait jaillir des étincelles de l’Etna. Pour apaiser l’être qui habite à l’intérieur du mont Fuji, on lui construisit un sanctuaire dès 27 avant notre ère.

Or le Dieu d’amour des chrétiens n’est pas si différent. Certes, le héros de la Bible est passé par un long processus d’anoblissement religieux et philosophique. Mais, dans l’Ancien Testament, il peut se montrer assez mal luné. Yahvé fait trembler la Terre et fondre le sommet des montagnes comme de la cire, lit-on dans le psaume 97. Il apparaît tantôt comme une colonne de flammes, tantôt comme un « feu dévorant ». Et voilà que, de nouveau, tout le mont Sinaï se met à brûler, « car le Seigneur y était descendu au milieu du feu ; cette fumée s’élevait comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne tremblait avec violence » (Exode 19, 18) (1). Des chercheurs comme le physicien britannique Colin Humphreys plaident pour une interprétation littérale de ces nombreuses descriptions d’éruption : Dieu, disent-ils, était un volcan. (2)

La Bible raconte que Moïse, lors de sa première rencontre avec le Créateur, séjourna au pays de Madian. Ce nom désigne une région du nord-ouest de l’Arabie saoudite, dans laquelle se trouvent d’immenses champs de lave, au nord de l’actuelle province de Médine. Des fleuves figés de basalte et des traces d’éruptions sillonnent ces paysages austères. Le cratère le plus imposant, le mont Bedr, qui fait 170 mètres de haut, surmonte le plateau du Thadra, qui s’étale en forme de table et culmine lui-même à 1 600 mètres au-dessus du niveau de la mer.

C’est de ce cône sombre, à en croire Humphreys, que serait sorti Yahvé. La plus grande aventure religieuse de l’Histoire, le monothéisme, aurait donc surgi du désert d’Arabie. « Nul volcan ayant explosé à une époque historique ne se trouve à proximité de Jérusalem », explique le physicien, qui enseigne à l’université de Cambridge.

Yahvé, un dieu fait de gaz brûlants ? Même la théologienne Margot Käßmann soutient la théorie du cratère, tout comme le spécialiste de l’Ancien Testament et égyptologue suisse Othmar Keel, une sommité dans sa discipline (3).

C’est une histoire vraiment étrange que raconte le livre de l’Exode. Au départ, les Israélites vivent comme esclaves en Égypte. Parce que le jeune Moïse a frappé un surveillant, il fuit hors du pays – jusqu’au pays de Madian. Là, le Seigneur lui apparaît au sommet d’une montagne sous la forme d’un buisson ardent. Il lui ordonne : délivre tes frères et sœurs de leur captivité. Moïse se hâte de retourner dans le royaume de Pharaon et finit par obtenir le droit d’emmener son peuple. Selon la Bible, « 600 000 hommes » se lancent dans une longue marche désespérée. La sortie d’Égypte ramène finalement le prophète et son peuple au pays de Madian, au pied de la montagne de Dieu. Le guide des Hébreux la gravit de nouveau. Cette fois, il reçoit les Tables de la Loi et leurs Dix Commandements, gravés dans la pierre d’une écriture de feu. Ensuite, Dieu conclut une alliance avec les Hébreux et leur annonce une « Terre promise ».

La Bible mentionne en tout 42 étapes par lesquelles serait passée la multitude. Cela fait cinq siècles que les spécialistes de l’Ancien Testament tentent de déchiffrer ces indices. Jusqu’à présent, la plupart pensaient que les Hébreux avaient rayonné dans le Sinaï. Humphreys, à l’unisson d’autres chercheurs, propose désormais une tout autre interprétation. D’après lui, les fugitifs ont suivi une vieille route commerciale directement jusqu’à la mer Rouge puis ont obliqué vers la droite. Ils auraient donc pénétré bien plus avant dans la péninsule Arabique qu’on ne le supposait – jusqu’en lisière des champs de lave.

D’autres données de la Bible viennent étayer cette hypothèse. La mystérieuse montagne de Dieu s’en trouve déplacée bien plus au sud. Mais le Coran aussi (sourate 7, 85) indique cette direction. L’historien antique Flavius Josèphe raconte même que Moïse aurait atteint, au prix de grands efforts et en bravant des tempêtes de sable, l’oasis de « Madiana ». C’était la ville la plus importante du pays de Madian.

Le prophète se tenait-il au sommet du mont Bedr lorsqu’il reçut de l’Éternel les Tables de la Loi ? Un indice supplémentaire plaide en faveur de cette nouvelle interprétation. La plus ancienne mention de Yahvé, le maître de la Création (que les Juifs écrivaient au moyen du tétragramme YHWH), s’étale sur le mur d’un temple égyptien vieux de 3 400 ans environ. L’inscription énumère les peuples que le pharaon a vaincus. Est mentionné un « pays des Shasous YHW ». Une partie du dernier hiéroglyphe est abîmée.

Cette découverte a secoué le petit monde des spécialistes. Les Shasous ? Ce peuple vivait de l’élevage du bétail et du commerce caravanier et habitait le pays de Madian. Des documents attestent que ces tribus du désert, avec leurs troupeaux de moutons et de chèvres, se rendirent jusqu’en Palestine. Les hommes étaient armés de lances et de boomerangs ou de poignards recourbés. Sur le bas-relief, ils sont représentés circoncis. Les Égyptiens appelaient ces bergers les « nomades des sables » et les considéraient comme des voleurs et des bandits. « Le chemin étroit est dangereux parce que des Shasous se cachent derrière les buissons, lit-on sur un papyrus. Ils ont des visages furieux, ils sont hostiles. » De nombreux éléments laissent entendre que ces nomades barbus du Nord de l’Arabie vénéraient la forme originelle de Dieu

Moïse était-il lui-même un Shasou ? Personne ne saurait le dire. Il n’est même pas certain que le prophète biblique ait vraiment existé. La seule certitude, c’est que la Bible a consigné de très lointains souvenirs, et que ceux-ci rattachent les Hébreux à un peuple bédouin vivant à proximité de la mer Rouge.

Ces nomades présenteraient des « traits essentiels » du peuple élu de la Bible, estime le théologien suisse Thomas Staubli. Car ceux que l’Ancien Testament nomme « Israélites » ou « Hébreux » étaient aussi des bergers itinérants. Le patriarche Abraham fait la navette, avec ses troupeaux, entre l’Euphrate et le Nil. Le cortège qui suit Moïse traîne avec lui, lors de son errance, un sanctuaire mobile, l’Arche d’alliance. Il accomplit ses rituels dans un temple pliant, le « Tabernacle ». Élément particulièrement stupéfiant : il est prouvé que les Shasous atteignirent Jérusalem. On a découvert sur le mont du Temple, où se dressent aujourd’hui le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa, une figurine vieille de presque 3 000 ans. Elle montre un représentant typique de ces Bédouins à la barbe pointue et au bandeau rehaussant la chevelure.

À l’évidence, les exégètes de l’Ancien Testament ont des découvertes étonnantes à nous offrir. Avec l’aide des papyrologues, des spécialistes de la céramique, des assyriologues et de la datation au carbone 14, ils éclairent les passages obscurs des Écritures pour établir la vérité derrière les promesses de salut.

L’histoire des trois premiers rois d’Israël – Saül, David et Salomon – occupe, à elle seule, 66 chapitres de la Bible. Ceux-ci décrivent des conflits dynastiques et des guerres sanglantes – ainsi que l’émergence d’une nation à partir d’un ensemble nébuleux de tribus. Mais que s’est-il réellement passé entre le XIIe et le XIe siècle avant notre ère ? Les premiers nomades shasous à s’être sédentarisés dans l’arrière-pays montagneux du Levant n’ont laissé aucune trace écrite, aucun temple ni autel. Les ruines de leur civilisation ont subi des destructions qui les rendent difficilement interprétables.

Mais les fouilles récentes ont donné d’importants résultats. Un exemple : le livre de l’Exode raconte l’épisode du veau d’or. En l’absence de Moïse, parti chercher les Dix Commandements en haut de la montagne, les Hébreux fondent avec le métal de leurs boucles d’oreilles un eggel, un jeune taureau, comme il est dit dans les écrits hébreux originels. C’est précisément une idole de la sorte qui a été découverte dans le temple d’Atarot, à 35 kilomètres au sud-est de Jérusalem. Il s’agit d’un bovin en terre cuite fabriqué vers 900 avant notre ère. Les chercheurs parlent d’une « découverte exceptionnelle ».

 

Carte Israel

 

Les Hébreux baignaient dans un monde de revenants et de magie

Ce genre de statue était jadis très répandu dans cette contrée. Yahvé lui-même fut sans doute initialement représenté sous la forme d’un animal à sabots. L’Ancien Testament rapporte que Jéroboam, l’un des anciens rois d’Israël (de 931 à 901 avant notre ère), fit bâtir deux temples. Dans l’un comme dans l’autre, il y avait des bœufs. Certes, la Bible fait comme si Salomon était déjà un inébranlable monothéiste. Mais la vérité est qu’il y a trois mille ans, en Terre promise, personne ne suivait encore le deuxième commandement (« Tu ne feras pas d’image de Dieu »). Et le premier (« Tu n’auras pas d’autre dieu que moi ») était lui aussi enfreint. Les fouilles montrent que les Hébreux baignaient dans un monde de revenants et de magie. Au sommet des montagnes comme sous les arbres s’élevait la fumée des temples. Les chercheurs ont mis au jour des récipients pour les libations et des figurines de la déesse de l’amour Astarté. D’après les rapports de fouilles, ils ont été « trouvés dans toutes les grandes zones de peuplement juif de la fin du VIIe siècle avant notre ère, à l’intérieur de résidences privées ». Dans le cimetière situé aux portes de Jérusalem, un important lieu de culte était même dédié au dieu des enfers Moloch. Là, les habitants faisaient « passer leurs enfants par le feu », comme on le lit dans la Bible. Le déroulement de ce rituel à l’air plutôt macabre n’est pas connu.

Même la situation dans l’antique Canaan apparaît sous un nouveau jour. La Bible nous raconte comment le peuple de Dieu pénétra en Terre promise sous le commandement de son général en chef Josué et, là, réduisit tout en miettes. Dans la réalité, la campagne militaire fut plutôt un échec, dû notamment aux Philistins, que l’Ancien Testament présente comme les ennemis mortels d’Israël. Ils étaient installés tout près, sur les côtes, où ils possédaient cinq métropoles.

Nous connaissons tous l’histoire du géant philistin Goliath. À en croire le livre de Samuel, le guerrier mesurait « six coudées et un empan » (à peu près 2,90 m), ce qui ne l’empêcha pas, après que David, le futur roi, l’eut atteint avec sa fronde, d’être décapité.

Ce K.-O. n’a rien de vraisemblable. Car « ces voisins étaient infiniment supérieurs aux Israélites, ils avaient des chars de combat et possédaient le monopole des métaux », explique Angelika Berlejung. Cette assyriologue de l’université de Leipzig mène actuellement des fouilles dans la ville philistine d’Ashdod. L’été dernier, elle a dû interrompre son travail à cause des bombardements sur Gaza. Mais son équipe avait déjà mis au jour des déesses dénudées, des céramiques brun et blanc et un rempart monumental. Ces découvertes prouvent qu’en 900 avant notre ère Ashdod était cinq fois plus grand que Jérusalem. Lorsqu’un Hébreu voulait acheter une charrue ou un simple clou, il devait supplier son ennemi. Et, au début, les épées leur étaient interdites : l’archéologue Hermann Michael Niemann parle d’un « embargo sur les armes ». La Bible dissimule cette situation honteuse sous des « tirades émotionnelles exprimant un profond dégoût pour les riches habitants des côtes », explique le chercheur.

Le « Livre des livres » contient des annales, des noms de rois et des chroniques authentiques. Mais il fait aussi la part belle aux légendes, aux rumeurs et aux interprétations idéologiquement édulcorées. Au fil du temps, celles-ci ont été plusieurs fois modifiées. Certains censeurs ont officié au VIIe siècle avant notre ère, d’autres à l’époque de Platon ou même plus tard. Il en est résulté quelques contradictions. Le patriarche Abraham est ainsi censé avoir vécu il y a plus de quatre mille ans. Alors pourquoi monte-t-il un chameau ? À l’époque, l’animal n’avait pas encore été domestiqué.

L’histoire de Goliath nous révèle ces pratiques mieux que toute autre : la plus ancienne version de la légende date sans doute du XIe siècle avant notre ère. Le héros s’y nomme encore « Elhanan ». Ce n’est que plus tard qu’on a attribué cette aventure au roi David. Goliath porte désormais un « casque de bronze » ainsi qu’une cuirasse de fer et des jambières. Il ressemble soudain comme deux gouttes d’eau à un hoplite grec. Le récit subira un dernier polissage à l’époque de la naissance du Christ.

Autre exemple d’accommodement avec la réalité : la Bible (I Rois 5) raconte que Salomon gouvernait un État brillant qui s’étendait jusqu’à l’Euphrate. Le roi se délectait de pintades et se faisait amener des singes. Ses vaisseaux cinglaient jusqu’en Espagne. Son harem comptait 700 princesses et 300 concubines. Pas une pierre, hélas, ne témoigne de cet empire mythique. Et il en va ainsi pour tout. On démasque, nivelle, rajuste. La recherche théologique moderne ressemble à une gigantesque entreprise de désillusion.

L’homme peut-être le plus important dans ce processus de démystification habite lui-même en Terre sainte. Israel Finkelstein est directeur de l’Institut archéologique de l’université de Tel-Aviv. Trente années durant, il a gratté le sol avec une spatule. Et ce travail commence à porter ses fruits. Notre connaissance de « la chronologie des strates de l’âge du fer et des constructions monumentales, explique le chercheur, a véritablement été révolutionnée ces quinze dernières années ». Des milliers de débris ont permis d’établir une « typologie de la céramique » distinguant six périodes. À cela s’ajoutent quantité de datations au carbone 14 de semences carbonisées, de noyaux d’olive ou de bouts de bois décomposés.

Grâce à ce nouvel axe chronologique, on peut enfin ordonner le chaos des ruines. Dans son dernier livre, « Le royaume oublié », l’archéologue se risque pour la première fois à une vue d’ensemble. Il organise le déroulement de la période allant de 1200 à 750 avant notre ère d’une manière radicalement nouvelle, proposant un aperçu de ce qui s’est vraiment passé en Palestine – un coup d’œil sur le berceau de Dieu.

Avec Finkelstein, la rayonnante Jérusalem se transforme en simple village et David en un brigand Briquambroque (4), entouré d’« hommes munis de gourdins », qui « beuglaient, lançaient des jurons, crachaient ».

 

Une idée « romantique » du passé

Ce genre d’interprétation ne plaît bien sûr pas à tout le monde. Les « maximalistes » notamment s’y opposent. Ce camp au sein des archéologues préfère se servir du résultat des fouilles pour corroborer les Écritures. On rencontre encore quelques représentants de cette vieille école aux États-Unis, mais plus encore en Israël. Les maximalistes y collaborent étroitement avec le mouvement des colons. La chercheuse Eilat Mazar, qui prétend avoir découvert dans la partie arabe de Jérusalem le « palais de David », reçoit de l’argent du très orthodoxe Shalem Center.

Eilat Mazar a exhumé des fragments de mur que ses collègues, plus critiques, datent du VIIIe siècle avant notre ère. Mais elle veut y voir le témoignage d’une époque bien plus ancienne et plus brillante. « Il s’agit toujours de donner une représentation magnifiée du passé afin de pouvoir justifier les revendications territoriales actuelles », s’agace Gunnar Lehmann, un archéologue allemand qui possède un passeport israélien et travaille à l’université Ben Gourion de Beersheba.

Dans le même ordre d’idée, les conservateurs nationalistes soutiennent que le mont du Temple leur appartient à eux, et non aux Arabes – puisque leurs ancêtres y auraient bâti un temple splendide. Gunnar Lehmann qualifie cette idée de « romantique ».

Si l’on considère froidement les vestiges du passé, l’image qui en ressort est un peu moins glorieuse. Certes, on lit dans le premier livre des Rois qu’en 957 avant notre ère Salomon fit élever sur la montagne de Sion un sanctuaire doré pour lequel 150 000 tailleurs de pierre et porteurs se seraient échinés. Mais de ce monument splendide, on n’a pas retrouvé jusqu’à présent la moindre trace.

Par ailleurs, les Hébreux n’ont jamais occupé seuls la Terre promise. Ce fut toujours une mosaïque de peuples. Les luttes pour savoir à qui appartiendrait tel ou tel pan de territoire furent permanentes et fort compliquées. Une chose est claire : jusqu’en 1200 avant notre ère environ,
les Égyptiens ont gouverné le pays. Le Levant était leur colonie. Le pharaon contrôlait les villes et les marchés, il exploitait dans le désert du Sinaï des mines de turquoise et de cuivre. En cas d’alerte, ses troupes pouvaient parcourir le « chemin d’Horus », qui menait du Delta oriental du Nil à la ville-garnison de Gaza, en onze jours seulement. Le long de ces routes, on surveillait surtout le commerce du luxe. Les Égyptiens étaient particulièrement attentifs à deux produits : la limace de mer (pour la teinture) et le cèdre (pour la construction). L’un comme l’autre venaient du Liban.

Dans ce vaste réseau économique, les nomades shasous n’étaient que des trouble-fêtes. En 1290 avant notre ère, le pharaon Séti Ier se vanta d’en avoir fait « des piles de cadavres ». Une image le montre dans un char de guerre traînant des têtes tranchées de nomades. Des milliers et des milliers de ces bergers tombèrent à cette époque dans les filets des pharaons, lors de razzias. Aménophis II fit capturer massivement les Shasous et les contraignit à travailler dans des carrières et des mines. La légende de la captivité en Égypte pourrait trouver là son origine.

La rupture intervint ensuite : l’Égypte entra dans une période de turbulences et perdit le contrôle de ses colonies. En 1200, des envahisseurs avaient surgi d’Europe et d’Asie Mineure avec leurs chariots cahotants. D’autres arrivèrent par la mer. Ils venaient de Crète, de Chypre ou des îles Ioniennes. Une gigantesque marée humaine, avide de terres. Le pharaon Ramsès III réussit à arrêter les agresseurs et à les cantonner le long de la côte de Palestine. Là, ces peuples qui venaient d’horizons différents se mêlèrent pour donner naissance à une ethnie nouvelle, les Philistins. Mais le monde ne connut pas la paix pour autant. Bientôt ce fut la guerre de tous contre tous. Les villes furent réduites en cendres, les palais pris d’assaut. Après le retrait définitif de l’Égypte en 1130, la région sombra dans le chaos.

Cet effondrement se fit sentir aussi dans l’arrière-pays, jusqu’en Arabie, où les nomades transhumaient avec leur troupeaux. Les tribus produisaient de la viande, du fromage, de la laine et commerçaient avec les villes côtières, où elles pouvaient obtenir des céréales. Mais voilà que ces cités étaient détruites. Les éleveurs de bétail s’emparèrent alors de la charrue. La zone montagneuse centrale, entre la plaine de Jezréel et la vallée de Beersheba, connut un mouvement massif de sédentarisation. Entre 1200 et 1000 avant notre ère, le nombre de villages explosa, passant de 30 à 250. L’embryon d’Israël.

 

Déchiqueter des lions à mains nues

Ces pionniers semèrent et défrichèrent. Leurs minuscules villages se trouvaient la plupart du temps au sommet des montagnes. Le bétail était parqué dans la cour intérieure des maisons en terre glaise, l’eau de pluie recueillie dans des citernes en plâtre. Ces implantations ne possédaient ni temple ni grenier. Il y avait néanmoins un lieu de culte. La Bible nous dit qu’il était à Schilo. C’est là que se trouvait l’Arche d’alliance en bois d’acacia. Que celle-ci ait renfermé deux Tables de la Loi est, en revanche, une invention plus tardive.

Vers 1050, la situation se calma. Les Cananéens installés de longue date rebâtirent leurs villes détruites. De toutes parts on releva les murs effondrés. Même les cités des Philistins recommencèrent à se développer ; bientôt, certaines dépassèrent les 20 hectares. Elles étaient émaillées de villas et de tours. Leurs habitants commerçaient avec des pays lointains, se maquillaient et dégustaient des fruits de mer.

Les pères fondateurs d’Israël, en revanche, vivaient comme des bouseux au milieu des broussailles de montagnes reculées, attachés à la glèbe, en autarcie, se nourrissant de pain non levé. Leurs armées étaient équipées de massues de bois. Les chefs de village menaient ces hordes au combat. Dans l’Ancien Testament, cette arriération est souvent sublimée. Ainsi le musculeux Samson peut-il déchiqueter des lions à mains nues. Le livre des Juges raconte comment il massacre un millier de Philistins avec une mâchoire d’âne. C’est prendre ses rêves pour la réalité. Certes, une communauté se forma peu à peu dans l’arrière-pays montagneux. Les villages se rapprochèrent. Mais lorsque nos Shasous sédentarisés osèrent affronter en plaine leurs voisins équipés, eux, de fer, ils subirent une lourde défaite. À Eben-Ezer, ils perdirent 30 000 soldats. L’ennemi leur déroba même l’Arche d’alliance.

C’est alors qu’apparaît dans l’Ancien Testament un grand héros militaire. Désespéré par ces revers, le peuple réclame un guide, « comme en ont tous les païens ». Leur choix se porte sur un bel homme qui dépasse d’une tête toutes ses compagnons d’armes. Il s’agit de Saül, le premier roi d’Israël. Peu de personnages de la Bible connaissent un destin aussi tragique, tombent si bas de si haut. Au début, il fait encore bonne figure. Le prophète Samuel l’oint au nom du Seigneur. Il mène une guerre d’escarmouches avec l’armée philistine et remporte plusieurs victoires.

Il a pour compagnon David, un berger de Bethléem. On fait appel à ce beau garçon, qui joue magnifiquement de la cithare, pour remonter le moral du roi, atteint de dépression. Le musicien est aussi poète – il passe pour l’auteur des Psaumes – et il ne tarde pas à devenir un officier irremplaçable. Cela éveille la jalousie du roi. « Saül en a tué mille mais David dix mille », s’extasie le peuple. L’envieux monarque décide de lui tendre un piège. « Apporte-moi cent prépuces d’ennemis », exige-t-il. David lui en amène deux cents. Saül finit par tant enrager qu’il tente de tuer son rival. David s’enfuit. Le roi précipite sa propre chute. À Tell Afek, là où les montagnes rejoignent la plaine, il engage une nouvelle bataille contre les Philistins. Et de nouveau, elle tourne au désastre. Les Hébreux sont taillés en pièces. Le roi se jette sur son épée.

Mais aucune autre source que la Bible n’atteste l’existence de Saül. Que s’est-il réellement passé ? Certes, on trouve des ruines là où s’est sans doute élevé son château de terre glaise. Mais une construction inachevée y empêche toute fouille : le roi Hussein de Jordanie avait envisagé, dans les années 1960, d’y bâtir une résidence d’été. Pendant la guerre des Six-Jours, les Israéliens interrompirent les travaux. Depuis, tout a été laissé à l’abandon.

La Bible donne d’innombrables détails. Elle nomme même les principaux bergers des troupeaux de Saül par leur nom. Pourtant, l’histoire ne fut écrite que vers 750 avant notre ère. Et jusqu’en 470 environ, les prêtres l’ont peaufinée. Ils y ont introduit des éléments tendancieux. Saül est impétueux, colérique, presque dément. Il jette une lance en direction de David, son propre gendre (I Samuel 19). Dans un autre épisode, il se démène comme un danseur en transe. Il fait même tuer des prêtres.

De nombreux auteurs pensent que les rédacteurs de la Bible ont purement et simplement diffamé leur premier roi. Ils l’ont fait passer pour un fou afin de mettre en valeur leur héros national et ancêtre David, le conquérant mythique de Jérusalem. Malgré toutes ces déformations, Finkelstein est parvenu à dessiner une sorte de portrait-robot. D’après lui, le vrai Saül fonda en 950, dans l’arrière-pays montagneux – particulièrement enclavé –, un micro-État, dont le territoire originel occupait seulement une surface de 20 kilomètres sur 15. De là, le souverain étendit peu à peu son pouvoir. Selon Finkelstein, il ne tarda pas à pénétrer aussi dans les vallées du Nord, où se trouvaient les riches villes des Cananéens. Les lieux présentent des traces d’incendies. Ces cités furent brutalement assaillies et anéanties.

Mais, en attaquant ainsi, les insurgés s’étaient sans doute avancés trop loin de leurs inexpugnables bases montagneuses. Les routes commerciales passaient par les plaines, qu’empruntaient les caravanes des Cananéens, des Philistins, des Phéniciens et des Égyptiens, chargées d’or, de baume et de bois précieux. C’est pourquoi la vengeance ne tarda pas. Il est établi qu’à un moment donné, entre 950 et 930 avant notre ère, le pharaon Chéchonq se rendit en Palestine à la tête d’une immense armée. On connaît, par les inscriptions, 120 lieux que soumit le monarque.

Cette campagne était restée jusqu’à présent une énigme. Car Chéchonq avait pénétré très avant dans les montagnes et leurs repaires de bergers. Il s’était risqué dans une zone où ses chars ne pouvaient pas rouler et où chaque buisson pouvait dissimuler des ennemis en embuscade. Aucun pharaon ne s’était jamais aventuré dans cette contrée impénétrable. Finkelstein donne pour la première fois une raison plausible à cette expédition : une puissance « saülienne » mineure mais en expansion et agressive s’était implantée dans les montagnes. Le maître du Nil voulait l’anéantir.

 

David, un hors-la-loi

Une autre indication tirée de la Bible plaide en faveur de cette thèse. Elle raconte que, pour dissuader les Hébreux de se lancer dans de nouvelles entreprises, le cadavre de Saül fut cloué par les vainqueurs aux portes de Beit She’an. Les fouilles ont révélé que les Égyptiens avaient établi une forteresse à cet endroit. Il s’agissait de leur poste le plus septentrional, non loin du lac de Génésareth. Ainsi le brouillard se dissipe-t-il quelque peu autour de la figure du roi Saül. Finkelstein voit en lui un brillant chef de guerre, qui périt parce qu’il avait osé défier les grandes puissances.

David aussi, que l’Ancien Testament célèbre comme un génial joueur de lyre aux « beaux yeux », révèle maintenant son vrai visage. Il y a quelque temps, une stèle vieille de 2 850 ans a été exhumée, qui mentionne une « maison de David ». Mais ce fondateur de dynastie n’était pas un noble monarque. Plutôt un brigand. Le spécialiste de l’Ancien Testament Ernst Axel Knauf le qualifie de « bandit » et de « tueur en série », qui n’était pas à un cadavre près ». Pourquoi un jugement si sévère ? La Bible nous rapporte que David, après sa fuite, vit dans une caverne au milieu du désert et rassemble une bande autour de lui. Ce sont « des hommes au cœur aigri qui étaient dans le besoin et endettés ». En leur compagnie, il se livre au pillage à travers la contrée de Juda, peu peuplée. Puis notre gaillard et ses 600 guerriers entrent au service de la ville philistine de Gat. David devient donc soldat de l’ennemi juré. Il massacre des femmes et des enfants. Ses hommes et lui ressemblent de manière frappante aux Apirous, dont l’existence est attestée historiquement, des hors-la-loi qui utilisaient alors les montagnes de Palestine comme refuge. Entre 1200 et 900 avant notre ère surtout, l’endroit grouillait d’esclaves en fuite, de personnes cherchant à échapper au fisc et d’autres insoumis qui s’étaient soustraits à l’emprise de l’État et vivaient de brigandage.

Pour Finkelstein, David fut l’un des chefs apirous. L’histoire du beau garçon qui joue de la lyre et compose de la poésie ne serait qu’un enjolivement imaginé plus tard. Le spécialiste suisse de l’Ancien Testament Walter Dietrich partage ce point de vue. Il tient le David historique pour un « vassal qui protégeait le flanc sud-est du pays des Philistins contre les incursions des tribus du désert et était rétribué pour cela. » Il n’est même pas impossible qu’il ait été payé pour participer à la guerre d’extermination contre Saül. D’une quelconque solidarité ethnique, pas de trace. Tout en cherchant à étendre son territoire, notre soldat gère habilement ses affaires. Le livre de Samuel nous dit que, tel un mafieux, il exige de l’argent de son peuple en échange de sa protection. Lorsque Nabal, un riche éleveur, refuse de payer, il provoque sa mort et épouse sa femme.

Notre seigneur de guerre parvient finalement à contrôler si bien les montagnes karstiques de Juda qu’il se fait proclamer roi à Hébron. D’après de récentes découvertes, cela dut se passer vers 940. Notre héros était à la tête d’un « émirat » (selon Othmar Keel) composé d’une petite vingtaine de villages. À la fin, David triomphe sur toute la ligne – du moins dans les Écritures. À coups de ruses et de meurtres, il réussit à hériter du royaume de Saül, affaibli par sa défaite militaire. Le rebelle unifie ainsi les douze tribus et crée un puissant État.

Aujourd’hui, les faits passés au crible des décombres révèlent une réalité plus modeste. Le David qui se cache derrière le mythe ne fut qu’un chef de tribu qui régna sur un petit pays isolé et si sec qu’il était pratiquement impossible à cultiver. Et la ville de Jérusalem, que le héros juif est censé avoir conquise en rampant dans un canal souterrain, n’était pas encore, au début de l’âge du fer, une splendide citadelle, mais une simple forteresse comptant à peine 200 âmes.

 

— Cet article est paru dans le Spiegel le 20 décembre 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Le Lis de ma vie

Du Lis dont je veux parler ici, j’ai gardé une image vivante dans mes souvenirs. Sa fleur ressuscite devant moi, plus nette que les portraits des êtres humains qui m’entouraient aux mêmes temps que cette plante. Ne m’était-elle plus chère que ceux-là ? L’habitude avait-elle émoussé la tendresse que j’avais éprouvée pour mes compagnons ? Pour répondre à cette question, je ne crois pas qu’il faille donner de l’importance au facteur durée, mais considérer seulement celui d’intensité. L’avantage et la faveur de survie dont est nourri ce Lis dans ma mémoire semblent être dus, en effet, à la profondeur de la première émotion. Nous penserons à la puissance qu’ont sur la mémoire des sens les impressions simultanées de surprise et de plénitude provoquées par un même spectacle. Le Lis imprima son image unique, parfaite et qui devait rester pure ; les compagnons, sur l’écran de ces jours-là, ont eux-mêmes par l’usure brouillé leurs contours. C’est par le phénomène de la surprise que le Lis de Cranleigh m’imprégna d’un sentiment auquel rien ne pouvait être ajouté, ni d’ailleurs retranché. Le crépuscule où il m’apparut est encore aujourd’hui son doux cadre. Comme jadis, il me rencontre le soir, et ni le visage d’un homme ni celui d’une autre fleur jamais ne l’accompagne.

J’ai dit Cranleigh, parce que c’est dans ce village du Surrey que vivra toujours notre amitié, et que pour penser à un ami on ne peut, sous menace de la trahir, l’arracher à son milieu. D’autre part, il me répugnerait de romancer un sujet qui dépasse tout romanesque, puisqu’il est la poésie même des paysages vivants. Ici, la beauté ne peut être traduite par l’écriture ; ici, la vérité défie les pouvoirs de la rhétorique. Et l’on manquerait de respect au lecteur en lui supposant un esprit frivole, incapable de tolérer l’histoire de la vérité dépouillée d’artifices populaires. C’est pourquoi, dans les pages qui vont suivre, je serai partout vrai et ne décrirai rien que je n’aie moi-même vu ou éprouvé.

Ce Lis, plus haut qu’un homme, vivait pendant l’été de 1920. Il dépassait la taille moyenne du Lis. Que les mânes de Lavander Cottage me pardonnent, si je révèle que, dans les ombres trop serrées de deux pins maritimes, sa tige fragile avait un peu « filé ». Au milieu du jour, les pins lui cachaient le soleil, quand les nuages insouciants n’oblitéraient pas ses rayons. Cet état maladif du Lis, en vérité, ajoutait le charme de la sympathie à sa beauté d’archange. Le corps un peu incliné, il était debout entre les vagues d’améthyste d’un petit peuple de Lavandes. L’ombre où le tenaient les pins, insensibles à sa gloire, permit au Lis de prolonger sa floraison, et, à moi-même, de voir s’étendre sur de plus nombreux jours notre amour digne des oliveraies antiques.

Or, quand au début du jour, partant vers la combe creusée dans la colline de Hombury, je passais près de l’Archange, tous deux nous étions préoccupés d’autres problèmes. Lui s’efforçait, en brillant, d’attirer sur ses anthères mûres le regard des cétoines ; moi, je revivais l’émotion qu’il m’avait donnée la veille, au coucher du soleil, plus que je ne me souciais de l’apparence réelle qu’il ajoutait ce matin aux Lavandes, au chalet, aux trois pintades du jardin.

Je l’examinais alors avec les yeux de l’observateur moins exigeant. C’était le regard dont la science use d’accoutumée entre le sujet et l’objet, méthodique et pas trop passionné. Ingrat, je pensais que le beau Lis ne possédait pas davantage que les trois pétales et les trois sépales bien connus des Liliacées, que tous, modelés dans une même chair d’ivoire, immobilisaient en cet instant de l’éternité les volutes ardentes de leur nervure, pour élever dans l’ombre verte et mauve des Lavandes une coupole d’architecture inimitable. Et, de chaque côté des nervures, ondulaient, selon les palpitations lentes d’une gorge, les deux tempes nettes des pétales. Le rameau incurvé de la mélodie centrale était soutenu par des motifs épanouis de chapiteaux corinthiens. Dans le jardin des sons, un arpège surgi d’un violon seul imiterait la courbe de cette nervure cambrée, ou peut-être la fronde lentement déroulée d’une fougère scolopendre.

Pour découvrir les perles de nectar quotidien, déjà préparé pour les bourdons au fond du cornet soyeux de la corolle, j’écartais les anthères qui me laissaient aux doigts leur duvet de pollen d’or. Pendant que je retirais la main, le Lis frémissant reprenait l’équilibre de la matinée, encore assise au pied oriental du grand arc de la journée. Quant à moi, je m’en allais vers les bruyères et les genêts, humilié de ne point éprouver le feu de l’admiration mystique qui, chaque crépuscule, laissait couler dans mon âme la provision miraculeuse dont se nourrissent les souvenirs. Mais le soir, quand derrière moi le soleil rougeoyait à l’ouest, la rencontre inoubliable avait lieu. En lui comme en moi, toutes les ivresses de la journée s’étaient concentrées, pour magnifier les courts instants de plénitude où mes regards réchauffés donneraient à l’Archange des yeux qui rendraient justice à ma fidélité. Le grand Lis avait un peu fermé ses pétales. Les rayons obliques le poudraient d’un rose cerise qui lui « allait à ravir ». Il ne pleurait pas encore d’émotion, mais ses anthères, réunies en un conciliabule frileux, montraient le recueillement qui précède le chant nocturne, celui qui, dès que j’aurais terminé les rites muets de mon culte, bercerait le demi-rêve dans ses corolles.

Or, certains soirs, absorbé par le compte de la journée, je gravissais le sentier des Lavandes qui parfumaient l’atmosphère, pourprée des mêmes rayons qui poudraient de rose cerise le Lis. Si, passant, j’oubliais de lui offrir l’hommage d’une pensée qui fût particulièrement sienne, le remords, sans tarder, sautait sur mes épaules comme un chat. Mais souvent, l’Archange lui-même m’épargnait tout sentiment de honte. Dans l’ombre, une douce main tendue me retenait un instant. Un pétale de la fleur, avec une assurance fugitive, se posait sur mon bras, me tirait sans acrimonie de mon indifférence, et m’indiquait, caché dans la minute prochaine, le remords menaçant qui me guettait.

Ce souvenir de la Fleur de France et sa Pureté ne s’effacera jamais en moi. Il est là, aussi vivace qu’en l’année 1920. Aujourd’hui, à la fin du printemps, une émotion nouvelle vient vivifier et nourrir le souvenir des émois anciens. Ici, maintenant, l’alerte m’est donnée par le soleil matinal de mes Pensées qui prennent l’espace où, l’an dernier, s’élevait un vitrail flambant de Belles-de-jour.

Si, face à un mur bas, vous gravissez la pente d’une colline, vous verrez d’abord surgir au faîte des pierres les boutons verts des hauts Pavots. Puis, il vous semblera que s’élèvent les boutons en progrès d’épanouissement. Ensuite, se découvriront les fleurs qui, jusqu’à cet instant de l’ascension, étaient encore cachées par le mur. Cette cloison de pierraille, à mesure que vous monterez la pente, déchaussera les plantes de Pavot. Arrivé à la base du mur, vous verrez ces êtres de jade vivant dressés comme des portraits pourpres. En somme, la perspective et la projection ont dessiné pour vous les plantes lactifères, pavoisées de stridentes couleurs. Mais l’art du dessin fut pratiqué selon la logique contrariée de l’enfant qui commence par le toit le tracé d’une silhouette de cabane. Pendant que vous gravissiez la pente, la perspective, comme le jeune dessinateur son toit, a fait apparaître d’abord les boutons des fleurs, suspendus sur le ciel.

Ici, à La Châtre, cette année, la découverte des corolles de Pensées ne se fit pas du sommet à la base et progressivement, tels ces Pavots que je n’ai pas évoqués sans motif. L’apparition fut soudaine comme un voile, soulevé brusquement, découvre un spectacle muet. Je dis le nom de la ville et l’année qu’il était, sans doute parce que j’espère que la vérité, reconnaissante de ma fidélité, me prêtera les mots authentiques qu’exige la peinture de la scène florale que je vais tenter de fixer, les mots qui m’aideront à faire comprendre, à ceux qui voudront bien m’écouter, la réalité et la profondeur de mon émotion.

C’était chaque matin. Dans la cour, l’aube studieuse ramenait ses buées. Elle laissait aux ourlets de toutes les feuilles le juste poids d’un semis de cristal. Le brouillard d’aurore ne s’était pas encore détaché des Vignes et des Pois-de-senteur du courtil que je traversais. Mais plus haut, gravissant les marches qui conduisaient au jardin, j’émergeais dans une zone purifiée où déjà le soleil, dans l’haleine bleue, réveillait ses corails et ses cuivres, promesses des pourpres et des ors d’une nouvelle journée.

Debout à l’entrée du territoire des fleurs, si je baissais le regard, il était salué par des centaines de corolles de Pensées. Avant mon arrivée, pour témoigner de leur héliotropisme, elles admiraient les reflets du soleil qui, préparant son introït, réunissait ses dards et ses flèches. Dès que je m’arrêtais, ébloui, sur la plus haute marche, toutes ces corolles, tous ces masques saluaient le dieu du jardin. Laissons-nous croire qu’il en était ainsi. Peut-être que mon amour des fleurs, surtout le matin quand les tristes avatars de la journée n’ont pu rien saccager, avait la force et la pureté de donner à chaque Pensée une âme qui, sans tarder, pour son dieu, inventait un culte muet.

Après le temps que se donne pour retomber une fusée de feu d’artifice, tous ces regards, qui me renvoyaient mes saluts émus, venaient sans malice anéantir ma prétention de comprendre, m’assuraient même que jamais nul homme n’avait pu exprimer l’émotion qu’il éprouvait devant le ciel étoilé brusquement découvert, ou dans la présence du mystère intimidant de quelques dynasties de Pensées, immobiles dans un matin encore vierge.

À l’aube, j’imagine que notre attention est encore disponible quand notre regard tombe brusquement sur les petits visages colorés des Pensées. Peu d’hommes sensibles échappent au trouble nuancé de joie que fait éprouver cette insistante compagnie de corolles. Ces menues faces humaines qui nous regardent provoquent en nous une impression sentimentale. Si le soleil est prêt à se lever derrière nous, toutes les faces expectantes semblent déjà se tourner vers notre arrivée. Comment ne pas y voir le signe d’un accueil cordial ?

Sur un autre plan, cette substitution de personnes, notre arrêt momentané entre le soleil et les fleurs, constituerait un tour de magie. Brusquement, apparaissent quelques centaines de visages penchés vers nous et plongeant leurs regards dans le nôtre. Comment être assuré qu’il n’y a pas, dans ce geste unanime, la puissance d’une opération de sorcellerie : c’est-à-dire l’échange fugitif d’ondes subtilement combinées avec les autres pouvoirs de notre âme, l’action mystérieuse d’une force, plus mystérieuse encore, sur des habitudes survivant en secret, sur des résidus de superstitions ou de souvenirs ?

Qu’à cette question, dédaignée du bon sens matérialiste, réponde l’impression de puissance dissimulée que nous éprouvons en face d’un grand nombre de Pensées. Elles sont là, les visages rapprochés comme ceux d’une compagnie de Frans Hals.

Devant ce spectacle, je faisais une longue station. Les regards noirs sortaient d’un velours doré et violet profondément saturé de pourpre. Si elles avaient été moins sombres, je les eusse vues, sans doute, pendant que je m’éloignais, se tourner et, se montrant de profil, gravir la colline du Paradis, comme les bienheureux d’Angelico. Mais la suavité du Béato, à cette époque de l’année, n’était représentée que par les Pâquerettes et les Véroniques. Toutes les fleurs, du reste, étaient lointaines. Distraites par leur besoin d’amour et de soleil, elles travaillaient invisiblement à l’alchimie du nectar et du pollen.

Seules, encore libres pendant ce départ de l’aurore, mes Pensées se tournaient vers moi. Malgré le retour de l’événement, chaque matin les petits visages des Pensées m’imposaient un temps d’arrêt. Puis je marchais vers les corolles, réconforté par l’heureuse pensée que, en m’agenouillant auprès d’elles, je ne soulèverais que des questions et des problèmes tellement profonds que l’homme n’y ose pénétrer et qu’il se voit délicieusement réduit à l’admiration. Je ne quittais ces Violettes, car la Pensée se nomme Viola Tricolor, sans cruellement détacher l’une d’elles de sa tribu. Maintes fois je cédai à la tentation de faire le portrait de celle que j’avais arrachée au giron maternel. Pendant que, à la plume ou au pinceau, on imite minutieusement leur visage, elles ne livrent pas leurs secrets, mais on ne doute pas que, avec un malicieux humour, elles ne miment les traits et l’expression de nos amis ou des passants inconnus.

La corolle de Pensée que je cueille aujourd’hui est une brune aux yeux d’or, une adolescente que je connais. Ses cheveux, tordus sur l’œil, ne cachent pas un front plein de répliques ironiques. Toutes ses idées sont issues d’elle seule, ses démarches n’ont de fin qu’elle-même. Elle est si égoïste ou si égocentrique qu’elle reste de glace et sûre de ses directions, malgré le feu de l’alerte que partout elle alimente. Si on la scrute pendant longtemps d’un œil philosophique, son frétillement artificiel cesse, et l’on voit sa lèvre, tachée de pollen, se distendre en signe de dépréciation, ou peut-être gronde-t-elle de dépit en constatant qu’une limace a dentelé l’ondulation de sa coiffure, ce qui cependant ajoute au charme et au danger de l’échevelée.

Intrigué par la précision du parallèle, je retourne au parterre de Pensées, dans l’espoir d’y découvrir d’autres similitudes d’expression. Voici un visage, une corolle violet pâle. La seule couleur que se permette la morale de cette fleur-ci est un violet de veuve, avec, en mélange, la dose qu’il faut de pourpre dans ce mauve pour que les traits ne soient pas d’un masque trop « fané ». Elle est rigide et offre agressivement son visage sévère : toutes les femmes n’ont pas gagné par leur vertu un mari pur et sombre, un pasteur presbytérien, modèle de tenue et d’impeccable conduite. S’il est un exemple pour tous, il le sera d’abord pour sa femme, vêtue de noir, l’œil sincère et exigeant, maigre comme il convient. Et si elle ne peut porter le col droit, signe de l’office du pasteur, elle ajoutera à son propre uniforme un lacet blanc, qui cernera les pétales mauves, comme le col dessinera un trait blanc sur la nuque de son époux.

Voilà comment, si vous faites une galerie des portraits de votre famille vivante ou de vos amis, vous guetterez l’expression des fleurs dont nous parlons. Cependant, certaines Pensées sont entièrement peintes d’une seule couleur. Parfois, les plates-bandes des jardins de faubourg sont encadrées d’un large ruban bleu outremer un peu violacé. C’est un bleu qui produit le meilleur parallèle optique à la vibration intense du rouge jaunâtre de l’épicarpe d’une orange. C’est la seule nuance de bleu, privée totalement de pourpre, qui ne soit pas froide et déchue.

Pourtant, si vous n’aimez pas d’être dupe d’une mystification involontaire, vous vous approcherez du ruban bleu pour vérifier s’il n’est point fait de longs cortèges d’Anémones hépatiques. Souvent, vous découvrirez qu’il ne s’agit pas, en effet, de la très ordinaire et bien connue petite Pensée bleue. La couleur de l’Hépatique est plus pourprée que celle de la Pensée bleue, et fleurit avant de montrer ses premières feuilles trilobées.

Entre toutes les fleurs, la Pensée est si connue qu’il semblerait vain de décrire ses formes extérieures. Cependant, peut-être ignore-t-on que les botanistes la nomment une fleur irrégulière. On veut marquer ainsi que ses pétales ne sont pas tous de même forme, comme les bras dans la symétrie rayonnée de l’Astérie ou Étoile-de-Mer, par exemple. Ne sommes-nous pas troublés d’entendre appliquer à cette corolle, d’une symétrie et d’un équilibre parfait, l’adjectif irrégulier ?

Pour finir, on notera le minuscule buste de guerrier antique que j’ai découvert au centre de chaque Pensée, un petit buste semblable à ces plâtres, portraits de figures historiques populaires que, sur les ponts de Paris, vendaient encore naguère des mouleurs ambulants. Il s’agit du gynécée formé par l’ovaire, le style et le stigmate. Si vous regardez de profil l’ensemble de ces organes, l’ovaire représentera un gros thorax cuirassé et couvert d’un col de crins, orné de cinq festons étalés sur le dos, la poitrine et les épaules du soldat. Le cou sera imité par le style, la tête par le stigmate qui, regardé toujours de profil, figure un casque antique, avec un grand orifice sous la visière, rappelant l’orbite profond des vieilles armures. Ce casque est celui de Pallas, et j’appelle la Pensée de ce beau nom de Minerve. Si c’est l’attitude pensive, sage et réfléchie qui a valu à ces Violettes leur nom actuel, celui de Pallas ne leur conviendrait pas moins.
Ce texte est extrait de La Fleur et son parfum, de Jean de Bosschère, à paraître aux éditions Klincksieck.

Premières images de la chute de l’homme

Aveugle, mourant, presque seul et sans le sou. Voilà comment John Milton, l’un des géants de la poésie anglaise du XVIIe siècle, rédigea l’une des épopées les plus ambitieuses et les plus spirituelles jamais composées sur la chute de l’homme et son expulsion du Paradis, sur la désobéissance et la nostalgie du bonheur à jamais perdu. Paru à Londres en 1667 et traduit en français par Chateaubriand, Le Paradis perdu compte pas moins de 10 565 vers sur ce qui constitue sans doute l’épisode le plus célèbre de la Bible. Ecrit à la fin de la première Révolution anglaise, peu de temps après la décapitation de Charles Ier et les guerres civiles qui ont déchiré l’Angleterre, le Paradis perdu reflète la vision miltonienne d’un monde érodé, au-dessus duquel plane une flamboyante épée, la vision aussi d’un certain avenir pour la dignité humaine, enfin placée sous le signe de la liberté individuelle. Une œuvre monumentale, un chef-d’œuvre de la littérature universelle, que le dessinateur espagnol Pablo Auladell s’est risqué à adapter en images, dans une « épopée graphique » aussi onirique qu’impressionnante de justesse, alternant entre le gracile et le grotesque, entre la lumière du Paradis et les ombres de l’Enfer, entre l’innocence et le vice, entre la candeur et le ressentiment. Un travail de longue haleine, qui aura pris près de cinq ans à Auladell, raconte le quotidien madrilène ABC. Il faut dire que « ce n’est pas tâche facile de transposer 10 565 vers – divisés, comme L’Énéide de Virgile, en douze chants chargés d’images et de métaphores – en un nombre bien plus modeste de vignettes. “Une image ne vaut pas mille mots” dans ce Paradis perdu dessiné, et Auladell a fait un vrai travail littéraire dans son adaptation, conclut ABC. Il y a du William Blake dans cette représentation onirique de la chute de l’homme ».

 

PARADIS_interieur.indd

PARADIS_interieur.indd

PARADIS_interieur.indd

PARADIS_interieur.indd

PARADIS_interieur.indd

PARADIS_interieur.indd

PARADIS_interieur.indd

PARADIS_interieur.indd