Le 22 décembre 2014, le pape François prononçait son traditionnel discours de Noël devant la curie romaine. Cette rencontre annuelle avec les membres de l’administration centrale de l’Église est pour le pape l’occasion de dresser un bilan, à la manière du « discours sur l’État de l’Union ». En 2005, Benoît XVI en avait profité pour se livrer à une importante analyse de « l’herméneutique de la discontinuité et de la rupture », dont il pensait qu’elle avait travesti le sens du concile Vatican II en le présentant comme un événement révolutionnaire ; il y voyait la source de bien des maux de l’Église contemporaine. Tous ceux qui souhaitaient une « réforme de la réforme » se sont emparés avidement de l’expression « herméneutique de la rupture » et s’en sont servi pour remettre en cause certaines des avancées majeures consécutives au concile.
Le sujet de l’allocution du pape François en 2014 était, lui, bien plus circonscrit. Après avoir brièvement remercié ses auditeurs du lourd travail accompli durant l’année, le pape s’est lancé dans une douloureuse dissection en quinze points des maux spirituels pouvant affecter les personnes exerçant leurs fonctions. Un effrayant catalogue des « maladies curiales ». Ainsi le « narcissisme » spirituel, un effet de la « pathologie du pouvoir », qui encourage certains à se transformer en « patrons » et à se sentir « supérieurs à tous ». Ainsi le « marthalisme » (1), l’excès d’activité, qui évince la capacité d’empathie et rend incapable de « pleurer avec ceux qui pleurent » (2) ; « l’Alzheimer spirituel » frappe ceux « qui construisent autour d’eux des murs et des habitudes » et en oublient l’esprit de l’Évangile. L’énumération par le pape des péchés de la curie comprenait encore l’esprit de clique, l’accumulation de biens matériels, le carriérisme, la « maladie de la rivalité et de la vanité ». Sans oublier la « schizophrénie existentielle », dont découle un « vide spirituel progressif ». Elle affecte nombre de ceux qui, « abandonnant le service pastoral, se cantonnent aux tâches bureaucratiques ». Le pape dénonçait aussi la « sévérité théâtrale et le pessimisme stérile » caractérisant la « maladie du visage lugubre », corollaire fréquent de l’exercice du pouvoir ; et le « terrorisme des bavardages » qui rend les personnes lâches « capables de calomnier, de diffamer, de discréditer les autres, jusque dans les journaux et les magazines. » (3)
Même s’il a été présenté par François comme une contribution pastorale à l’examen de conscience rituel de Noël, ce discours a été généralement perçu, notamment par les membres de l’auditoire, comme une violente critique de l’administration actuelle du Vatican. Qu’un pape se livre à semblable condamnation de la curie est sans précédent à l’époque moderne. Pourtant, rien dans la substance du propos n’aurait dû surprendre. Le conclave qui, en mars 2013, avait élu pape Jorge Mario Bergoglio s’était tenu dans une atmosphère de scandale et de dysfonctionnement au cœur de l’Église. Les cardinaux s’étaient réunis après la démission stupéfiante de Benoît XVI, tandis que pleuvaient les révélations sur la corruption et le blanchiment d’argent à la banque du Vatican, sur les abus sexuels commis par le clergé et l’incapacité des autorités ecclésiastiques à les assumer – le tout pimenté de détails sensationnels émanant du « Vatileaks », les centaines de documents confidentiels divulgués par le majordome du pape Benoît XVI, qui dévoilaient la corruption, la mauvaise administration et les guerres intestines au sein de la curie.
Pendant la préparation du conclave, les cardinaux assurèrent l’un après l’autre vouloir un pape capable de purger l’Église de ses maux, et surtout de réformer la curie. François a été élu en grande partie parce qu’ils l’en pensaient capable. Bergoglio avait mis l’accent, dans son action pastorale, sur la proclamation missionnaire de la miséricorde de Dieu envers les êtres faillibles et en situation difficile. On y voyait la preuve qu’il se soucierait de problèmes moins stériles que les subtilités rituelles et doctrinales, les blocages bureaucratiques et la protection abjecte des intérêts de l’institution.
Pour une « théologie de la femme »
L’un des premiers grands gestes de François fut d’ailleurs de créer une commission de huit (puis neuf) cardinaux chargés de repenser radicalement les structures centrales de l’Église, à commencer par la banque du Vatican [lire l’article de John Plender]. Le nom même qu’il s’est choisi (4) indique une volonté de se démarquer des préoccupations doctrinales et institutionnelles de ses prédécesseurs immédiats, témoignant au contraire de sa défense passionnée de l’engagement d’amour de l’Église envers les pauvres, qui forment l’immense majorité de la population de la planète.
Pourtant, en matière doctrinale, François n’a rien d’un révolutionnaire ni d’un réformateur. Sur les questions clés considérées comme les pierres de touche de l’orthodoxie catholique, ses vues sont parfaitement conventionnelles. Il est résolument hostile à l’avortement et partisan des valeurs familiales traditionnelles. Comme archevêque de Buenos Aires, il s’était opposé en 2010 au projet de loi du gouvernement argentin autorisant le mariage pour tous, tout en se déclarant favorable aux unions civiles pour les couples gays – un pragmatisme modéré qu’ont dénoncé les autres archevêques argentins, enclins à une attitude plus combative. Dans son « entretien » avec le jésuite Antonio Spadaro (5), Jorge Mario Bergoglio a lancé un appel en faveur d’une profonde « théologie de la femme » et de la reconnaissance de son rôle essentiel au sein de l’Église. Mais ses remarques pataudes sur le « génie féminin » ont consterné même les plus modérées des féministes. Et il a clairement affirmé que la lettre apostolique rédigée en 1994 par Jean-Paul II, Ordinatio sacerdotalis (« l’Ordination des prêtres »), avait réglé « définitivement » la question de l’ordination des femmes : « Cette porte-là est fermée. »
Sa complète approbation de la tentative faite par le pape Wojtyla de clore le débat sur le sujet montre les limites du radicalisme de François, comme, sans doute, de sa sophistication théologique. Ceux qui critiquent Ordinatio sacerdotalis font valoir que les papes n’ont pas de ligne directe avec Dieu. Les déclarations papales « définitives » ne sont pas des oracles porteurs d’une nouvelle information, mais plutôt des verdicts pris au terme d’un long et large processus de réflexion doctrinale, de consultation et de débat, qui peut durer des siècles. Certaines procédures doivent être suivies si un tel verdict impose une obligation d’obéissance. Mais la question de l’ordination des femmes n’a jamais été soumise à ce genre d’examen approfondi ; son interdiction n’a donc pas encore fait l’objet d’une confirmation ayant un fondement théologique au sens fort du terme. « Comment le pape Wojtyla savait-il que l’ordination des femmes était impossible ? », ont demandé les critiques. Et que signifiait cette volonté d’escamoter le débat en présentant la question comme « définitivement » close ?
Mais ce ne sont pas là des questions qui passionnent François ; et certains traditionalistes inquiets ont tiré parti de son adhésion aux positions théologiques conventionnelles pour nier l’ampleur de la rupture représentée selon certains par son élection. La primauté qu’accorde Bergoglio à l’évangélisation dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium (« La joie de l’Évangile ») (6) le situerait ainsi dans le droit fil de Jean-Paul et Benoît, qui soulignaient la nécessité d’une « nouvelle évangélisation ». C’est notamment la thèse soutenue par George Weigel, le biographe, confident et hagiographe
de Jean-Paul II (7). Voilà qui atteste, affirme-t-il, « la parfaite continuité entre Jean-Paul II, Benoît XVI et François, et notamment leur commune interprétation de Vatican II ».
Mais ce jugement fait prudemment abstraction d’une rhétorique qui, en paroles et en actes, diverge manifestement de l’esprit des deux pontificats précédents. Pour les admirateurs de « l’orthodoxie dynamique » (un euphémisme pour : exercice vigoureux de l’autorité centrale) qui caractérisait les règnes de Jean-Paul II et Benoît XVI, la franche reconnaissance par Bergoglio de la faillibilité ecclésiastique et des périls du pouvoir autoritaire est aussi surprenante que déplaisante. Rompant de manière spectaculaire avec les usages protocolaires qui interdisent de critiquer publiquement un pape vivant, des conservateurs indignés comme le cardinal [américain] Raymond Burke qualifient l’Église sous François de « navire sans gouvernail ».
Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Dans une série d’interviews et de discours, François a dénoncé les ecclésiastiques qui « jouent les Tarzan » : les responsables de l’Église trop confiants dans leur propre importance, leur force morale ou leur supériorité intellectuelle. Pour lui, les meilleurs dirigeants religieux sont ceux qui laissent « place au doute ». Le mauvais leader, en revanche, est celui « que sa confiance en soi rend excessivement normatif ». Le prêtre qui « dénie tout pouvoir de décision à ses ouailles » n’est pas un bon prêtre, « c’est un bon dictateur ». Bergoglio est même allé plus loin : le fait pour un individu de penser avoir toutes les réponses « prouve que Dieu n’est pas avec lui ». Ceux qui sont toujours en quête de « solutions disciplinaires […] rêvent d’une “sécurité” doctrinale excessive, ceux qui essaient obstinément de reconquérir un passé qui n’existe plus » ont « une vision des choses statique et tournée vers l’intérieur » ; ils transforment la foi en idéologie. C’est l’expérience de l’échec, au contraire, et la découverte de ses propres limites qui constituent la meilleure formation au leadership. François se dit attiré par la « théologie de l’échec » et par un style d’autorité qui a appris, à travers de l’échec, à consulter les autres et « voyager avec patience ».
Éviter toute confrontation avec la junte
Il y a dans tout cela une importante dimension autobiographique. En 1973, à 36 ans, Bergoglio est devenu le supérieur provincial des jésuites d’Argentine. (8) La hiérarchie ecclésiastique était très compromise par sa tolérance envers le régime militaire, violemment répressif (9) ; mais à titre individuel, de nombreux jésuites sympathisaient avec le radicalisme politique et théologique des années 1970. En tant que provincial des jésuites, Bergoglio a évité toute confrontation ouverte avec le régime, s’efforçant de concilier les exigences de justice et de compassion pour les victimes des atrocités avec la nécessité de préserver la mission et les institutions de l’ordre et de protéger la vie des jésuites.
Profondément traditionnelle, sa propre piété était, en tout état de cause, hostile à bien des innovations sociales et religieuses de l’époque. Considéré par beaucoup comme un héros en raison de son charisme personnel et de ses dons spirituels, il était détesté ceux qui voyaient en lui une influence répressive entravant l’action de l’Esprit-Saint en ces temps de crise ; on l’a même accusé plus tard d’avoir sacrifié à la junte des jésuites engagés à gauche.
Tous les biographes récents de François s’accordent à dire que cette dernière accusation est mensongère ; mais son rôle en tant que provincial divise même les meilleurs d’entre eux. Paul Vallely a été l’un des premiers à se pencher sur la question (10). Ses analyses, admiratives mais très rigoureuses, ont résisté au temps. Pour lui, le manque de sagesse et de courage dont a fait preuve Bergoglio dans les années 1970 a marqué un tournant dans sa vie. C’est après cela qu’il s’est converti à l’humilité en insistant sur la primauté des besoins des pauvres, doctrine qui caractérisera son action comme archevêque de Buenos Aires et domine désormais son pontificat.
Pour son livre « Le grand réformateur », Austen Ivereigh a bénéficié d’informations de première main, données par certains de ceux qui ont assuré l’élection de François. L’auteur a aussi mis à profit sa propre connaissance intime du contexte latino-américain dans lequel s’est construit Bergoglio. Il soutient au contraire que, si celui-ci a bien commis certaines erreurs, il s’est fondamentalement montré un bon provincial aux décisions avisées en ces temps troublés. Aux yeux d’Ivereigh, on ne peut contester la cohérence de ses valeurs spirituelles et personnelles tout au long de sa vie.
Quoi qu’il en soit, Bergoglio l’a lui-même reconnu : en tant que provincial, « j’ai dû apprendre de mes propres erreurs en chemin, parce que, pour vous dire la vérité, j’ai commis des centaines d’erreurs. Des erreurs et des péchés ». De façon significative, il les impute non pas à des convictions réactionnaires, sur le plan religieux ou politique, mais à son inexpérience et son inaptitude à prendre conseil : « Je n’ai jamais été un homme de droite. C’est ma façon autoritaire de prendre des décisions qui a créé des problèmes. »
Cette idée est profondément ancrée dans la psyché de Bergoglio, et elle détermine les actes du souverain pontife qu’il est devenu. François est le premier pape à avoir été ordonné prêtre après Vatican II : son adhésion aux valeurs conciliaires est instinctive, puissante, et d’une autre nature que celle de ses prédécesseurs immédiats. Dans Evangelii Gaudium, sa plus importante exhortation apostolique à ce jour, il insiste sur la nécessité de « scruter les signes des temps » – une expression capitale du document conciliaire de Vatican II sur l’Église et le monde moderne (11) que Benoît XVI détestait tout particulièrement et critiquait régulièrement.
Surtout, François est le premier pontife à partager avec enthousiasme l’aspiration de Vatican II à souhaiter une Église où l’autorité serait répartie à travers tout l’épiscopat plutôt que dans les seules mains du pape. En conclusion du concile, en 1965, Paul VI avait institué le synode des Évêques, un forum permanent destiné à assurer une collaboration permanente entre le Vatican et l’épiscopat. On a généralement considéré ce synode comme la principale expression de cette « collégialité » grâce à laquelle une bonne part du pouvoir de décision de la curie serait déléguée aux évêques réunis en synode, et à travers eux aux Églises locales.
Mais ces espoirs se sont révélés illusoires : les autorités romaines ont fait en sorte que le synode reste une instance de discussion impuissante, privée d’autonomie comme de pouvoir d’initiative. Bergoglio a lui aussi ressenti l’insatisfaction générale des évêques face à cette situation ; comme pape, dans l’un des plus frappants passages d’Evangelii Gaudium, il exhorte à « la conversion de la papauté » sur ces questions. Il rappelle que Jean-Paul II a demandé qu’on l’aide à redéfinir la mission papale pour mettre en avant sa fonction de service, mais il reconnaît : « Nous avons peu avancé en ce sens. » La papauté et les structures centrales de l’Église doivent écouter cet appel à la « conversion pastorale », car « une excessive centralisation, au lieu d’aider, complique la vie de l’Église et sa dynamique missionnaire ». En particulier, insiste le pape François, il faudrait donner aux conférences épiscopales une « véritable autorité doctrinale ».
Les controverses les plus vives depuis Vatican II
Et ce qu’il a dit, il l’a fait. En ouvrant en octobre 2014 le synode sur la Famille, qui a traité, entre autres questions difficiles, de la sexualité, de la contraception, du divorce et du remariage, François a encouragé les évêques à s’exprimer franchement. Personne ne devait demeurer silencieux ni dissimuler ses opinions véritables en « craignant peut-être que le pape ne pense différemment ». Le faire serait un échec de « la synodalité, parce qu’il faut dire tout ce que l’on sent devoir dire, dans le Seigneur : sans respect humain et sans crainte ». Ce n’étaient pas des banalités vides de sens : sous Jean-Paul II et Benoît XVI, toute contestation ouverte des positions officielles était volontiers considérée comme de la « dissidence », et les évêques qui s’écartaient un tant soit peu de la ligne officielle étaient blâmés ou écartés de leurs fonctions. Qu’un pape invite les évêques à la critique publique et sans crainte, voilà une nouveauté saisissante.
Les débats subséquents ont donné lieu aux controverses publiques les plus vives jamais observées depuis la clôture du concile Vatican II en 1965. L’attention de la presse s’est focalisée sur l’émergence d’une thématique pastorale libérale, qui plaide pour l’admission à la communion des catholiques divorcés et remariés, et pour plus de compréhension envers les fidèles homosexuels. Une position vigoureusement contestée par ceux qui voient dans ces concessions un signe de soumission à une culture sans Dieu. Ce pape François, célèbre pour avoir confié à des journalistes que « si une personne homosexuelle est de bonne volonté et qu’elle est en recherche de Dieu, qui suis-je pour la juger ? », ce pape qui a affirmé dans Evangelii Gaudium que l’Eucharistie n’est pas un prix destiné aux parfaits mais un remède pour les faibles, est jugé favorable à la libéralisation. Le refus du synode d’entériner les avancées dans cette direction a donc été massivement présenté comme une défaite personnelle.
Mais ce n’est pas sa façon à lui de voir les choses. Dans son discours de clôture, il a rappelé aux évêques que la discussion n’était pas close : ils s’étaient embarqués pour une véritable expérience, « un voyage ensemble », où même les désaccords sont signes de l’activité de l’esprit. « Cela m’aurait beaucoup inquiété et peiné […] si tout le monde avait été d’accord ou gardé le silence dans une paix fausse et quiétiste », a-t-il déclaré. Avant de rappeler à toutes les parties prenantes au débat le danger que l’on court en se retranchant sur ses positions.
D’un côté existe selon lui la tentation du « raidissement hostile », le risque de « s’enfermer sur soi […] ne laissant pas la possibilité d’être surpris par Dieu, par le Dieu des surprises », et de « s’accrocher à la certitude de ce que nous connaissons ». C’est la tentation spécifique des fanatiques et des soi-disant « traditionalistes ». D’un autre côté, le pape a mis en garde contre « la tentation destructrice du philanthropisme naïf » (buonismo en italien), qui, « au nom d’une miséricorde trompeuse, bande les blessures sans d’abord les soigner ni les traiter ; qui s’attaque aux symptômes et pas aux causes et aux racines ». C’est là la tentation des « philanthropes naïfs », et de ceux qu’on appelle « progressistes et de gauche ». Il leur faut donc continuer à s’écouter les uns les autres avec tranquillité, confiants que l’Esprit-Saint continuerait à guider ce que les observateurs extérieurs perçoivent comme une « Église en dispute perpétuelle » sur une mer agitée.
Contre les prélats qui « jouent à Tarzan »
Quoique François soit toujours scrupuleusement respectueux de ses prédécesseurs immédiats, les différences entre eux et lui sont profondes, avec de grandes conséquences pour l’Église, comme sa gestion du synode l’a montré. La défiance de Bergoglio à l’égard des dirigeants religieux qui « jouent les Tarzan », confits dans leurs certitudes, ne convient pas aux nostalgiques du style d’autorité de Jean-Paul II. Et bien que François ait loué « la prudence » dont Benoît XVI avait fait preuve en réhabilitant la vieille liturgie romaine, il se défie quant à lui de l’idéologie réactionnaire que la messe en latin véhicule souvent, et il méprise la pompe rituelle.
L’exaltation du sacerdoce durant les deux derniers pontificats a indubitablement contribué à la résurgence du cléricalisme (et de l’intérêt pour les coiffes ecclésiastiques) parmi ceux qui ont été formés à la prêtrise depuis la fin des années 1970. Mais elle est notoirement absente des déclarations de François : il a aboli les titres honorifiques et les tenues spéciales pour les jeunes prêtres employés à la curie, car la prêtrise consiste à ses yeux fondamentalement à servir les pauvres et les vulnérables, et ne confère ni statut symbolique ni pouvoir sacramentel. Plus important encore, sans doute : François a détourné l’Église des guerres de culture contre la société civile qui avaient tant marqué la papauté de Benoît ; en l’invitant à adopter une attitude plus compréhensive pour les conditions dans lesquelles doivent vivre les fidèles et en réaffirmant de manière plus féconde sa mission envers les pauvres et les démunis, à ses yeux l’audience naturelle de l’Évangile, la plus réceptive aussi. Là où Benoît avait tendance à expliquer la marginalisation croissante du christianisme en Occident par l’apostasie collective engendrée par le matérialisme creux de la société moderne, François tend à imputer le déclin de l’Église en Amérique latine à ses défaillances propres. « Peut-être a-t-elle semblé trop faible, peut-être trop éloignée des besoins des gens […], peut-être trop froide, peut-être trop tournée vers elle-même, peut-être prisonnière de la rigidité de ses propres principes ; peut-être l’évolution du monde a-t-elle fait de l’Église une relique du passé, inadaptée aux nouveaux problèmes ; peut-être l’Église ne sait-elle s’adresser qu’à ceux qui sont encore dans l’enfance, mais pas aux adultes ».
On pensait, sous le pontificat de Benoît, que la meilleure réaction à la crise de la sécularisation consistait à répudier vigoureusement la culture laïque et à se replier sur une Église plus réduite, plus pure, plus sûre d’elle-même. François juge au contraire que l’institution « doit sortir d’elle-même pour aller aux périphéries, géographiques, humaines et existentielles, là où réside le mystère du péché, de la douleur, de l’injustice, de l’ignorance, de l’absence de religion, de la pensée et toute misère ». L’Église doit pouvoir redécouvrir « la chaleur maternelle de la miséricorde » dans « un monde de personnes blessées qui ont besoin d’être écoutées, pardonnées, aimées ». Elle ne doit jamais se réfugier à l’intérieur d’elle-même, jamais opter pour « la rigidité et les postures défensives ». Elle travaille avec les gens comme ils sont, non comme ils devraient être, en prenant des risques pastoraux pour satisfaire les besoins humains, même si, ce faisant, « elle a ses souliers salis par la boue des rues. »
Un pape qui transcende la norme
Cette ouverture évangélique et pastorale, François l’a incarnée de façon mémorable pendant sa première semaine sainte en tant que pape, en mars 2013, en célébrant la liturgie solennelle du jeudi saint non pas, comme c’est l’usage, dans la basilique de Latran, mais dans une institution pour jeunes délinquants où il a embrassé et lavé les pieds de douze prisonniers, parmi lesquels une femme musulmane. Le geste a bien évidemment scandalisé les liturgistes et les experts en droit canonique. Ils ont fait remarquer qu’il est interdit de laver rituellement d’autres pieds que ceux des hommes le jeudi saint, puisque la cérémonie commémore (en principe) l’institution par le Christ d’une prêtrise exclusivement masculine. Le penchant du pape Benoît pour la liturgie solennelle avait été célébré comme le modèle à suivre. Décontenancés, les « observants » – les partisans d’une observance stricte et exacte des règles – ont réagi en déclarant soudain que les actes liturgiques du pape jouissent d’un privilège particulier, qu’ils transcendent la norme et ne constituent pas un modèle à reproduire. Imperturbable, François a de nouveau enfreint le tabou le jeudi saint 2014, en lavant les pieds d’hommes et de femmes dans une institution pour vieillards et infirmes. François tente manifestement de placer la papauté, comme l’Église dont elle est la tête, sur une trajectoire différente de celle qui a été suivie au cours des trente-cinq dernières années. Par la parole et par l’exemple, il est en train de façonner un style de pouvoir personnel mais pas autocratique – qui encourage le franc-parler et la responsabilité locale et porte le regard de l’Église au-delà des préoccupations institutionnelles pour le poser sur les besoins de l’humanité souffrante. En instituant son Conseil des cardinaux, il a lancé une remise en cause très profonde du gouvernement central de l’Église et des finances du Vatican ; mais ses préoccupations vont bien au-delà de la réforme du fonctionnement de l’institution. Son engagement passionné pour les pauvres, à la base de sa dénonciation dans Evangelii Gaudium d’une « économie de l’exclusion » (qui a indigné les néoconservateurs catholiques), est au cœur de la vocation du catholicisme à ses yeux. Il veut davantage qu’un aggiornamento institutionnel : une nouvelle forme d’ouverture où l’Église se définirait non par ce qu’elle exclut, mais par ceux au-devant desquels elle va.
Réussira-t-il ? Il est impossible de le savoir. Pour parvenir à faire évoluer les choses, un pape a besoin de la loyauté de ceux qui l’entourent. Un souverain pontife en place pendant longtemps peut se constituer un encadrement qui partage sa vision. C’est en effet le Vatican qui désigne tous les évêques catholiques du monde ; et c’est le pape lui-même qui choisit personnellement les cardinaux. Le long pontificat de Jean-Paul II puis celui de son bras droit Benoît XVI ont créé une hiérarchie presque totalement en phase avec leur conception de l’Église. Gerhard Müller, qui est toujours à la tête du département le plus influent du Vatican, la Congrégation pour la doctrine de la foi, est aussi l’éditeur des œuvres complètes de Benoît XVI (12) – même si son admiration pour la théologie de la libération lui vaut certainement la sympathie du pape François.
François lui-même n’aura sans doute pas un très long pontificat : il est âgé et n’a qu’un seul poumon valide. À Rome comme dans les diocèses du monde, il a discrètement placé des hommes qui partagent sa vision. Mais l’annonce en janvier 2015 de son second consistoire pour la création de nouveaux cardinaux a été accueillie dans une atmosphère survoltée : l’étonnante liste des vingt évêques sélectionnés par le pape, dont quinze ont moins de 80 ans et seront donc de potentiels électeurs lors du prochain conclave papal, constitue un véritable chœur au service de sa vision alternative de l’Église catholique. Et sur cette liste ne figure, une fois de plus, aucun Nord-Américain. Au mépris des conventions, de nombreux titulaires de sièges apostoliques d’Amérique et d’Europe, qui pouvaient espérer rejoindre ex officio les rangs du « Sacré Collège » (Chicago, Venise et Turin, notamment) se sont vus court-circuités au profit d’évêques de petits diocèses d’Asie, d’Afrique et d’Océanie, dont beaucoup n’avaient jamais eu de cardinal (le Myanmar, les îles Tonga ou le Cap-Vert, par exemple). Il est évident que ces nouvelles nominations répondent à un double dessein : donner du pouvoir à « l’Église des périphéries » et promouvoir des évêques pastoraux, qui, selon l’expression du pape lui-même, « sentent le mouton » ; contrarier, via le rejet des promotions « automatiques » associées aux sièges épiscopaux les plus prestigieux, le carriérisme clérical que Bergoglio déteste.
Pourtant, François a pris tout son temps pour remplacer critiques et opposants. Même le limogeage en novembre du cardinal Raymond Burke, préfet de la Signature apostolique, le tribunal suprême de l’Église, a été singulièrement tardif, étant donné que les apparitions régulières de celui-ci en capa magna – la traîne de moire pourpre longue de 6 mètres qu’arboraient les cardinaux jusqu’à la fin des années 1960 – témoignaient d’une vision de l’Église diamétralement opposée à celle du pape.
L’humilité de François et sa spontanéité lui ont valu les louanges de la presse mondiale, mais son style n’enchante pas tout le monde dans l’organisation qu’il dirige. Les deux générations d’ecclésiastiques conscients de la dignité de leur prêtrise et formés au combat culturel sous les papes Wojtyla et Ratzinger n’apprécient guère les préventions de François à l’encontre du cléricalisme, ni son dédain des conventions liturgiques. Pour traditionnelles que soient ses conceptions doctrinales, ses déclarations improvisées et son caractère spontanément tolérant apparaissent aux yeux de certains comme des entailles potentiellement dangereuses au socle de la foi. Son discours de Noël à la curie évoquait pour certains auditeurs les sermons prononcés lors des Te Deum annuels que Bergoglio présidait en tant qu’archevêque de Buenos Aires et dont il se servait pour fustiger les décisions et les manquements du président Néstor Kirchner et des hommes politiques traditionnellement présents – jusqu’à ce que le président, furieux, décide de ne plus venir.
Comme ce rappel le prouve, les méthodes directes de François ne sont pas toujours calculées pour se gagner des amis ou conquérir de l’influence. Dans son auditoire de décembre dernier, même les fonctionnaires de la curie les mieux disposés à son égard ont dû se sentir malmenés par leur patron, quelles qu’aient été ses intentions. Aucun souverain pontife, si charismatique soit-il, ne peut changer l’Église seul : il lui faut l’aide de ses cadres. Comme on dit à Rome : les papes passent, mais la curie est immortelle.
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 19 février 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.










