La grâce du faucon

« “F comme Faucon” est un livre éblouissant […]. Je serais surprise si un meilleur livre était publié cette année », écrivait en juillet dernier Melissa Harrisson dans le Financial Times au sujet de l’ouvrage d’Helen Macdonald. L’auteure est une historienne et naturaliste de Cambridge. Fascinée par les oiseaux de proie depuis l’enfance, elle a suivi une formation de fauconnière, fait des recherches sur les rapaces et collaboré à des projets pour leur préservation en Europe et en Asie. « Mais quand son père, le photographe de presse Alisdair Macdonald, meurt brusquement, la jeune femme sombre dans l’autre monde, celui, fantasmagorique, du traumatisme et du deuil, qui flirte dangereusement avec la folie », poursuit le Financial Times.

C’est alors qu’elle décide d’acquérir le plus sauvage des rapaces d’Angleterre : l’autour des palombes. « F comme faucon » raconte comment Helen Macdonald surmonte son deuil en entraînant son oiseau de proie, Mabel. Unanimement acclamé par une critique qui salue la grâce de son écriture, l’étrange ouvrage, mi-essai de fauconnerie, mi-journal intime, figure parmi les meilleures ventes de ces derniers mois outre-Manche.

Les leçons du paganisme

« L’invention de dieux, de héros et de surhommes de toutes sortes […] fut l’inestimable exercice préparatoire à la justification de l’égoïsme et de la souveraineté de l’individu : la liberté que l’on accordait au dieu à l’égard des autres dieux, on finit par se l’accorder à soi-même à l’égard des lois, des mœurs et des voisins. Dans le polythéisme se préparaient la liberté d’esprit et la pluralité d’esprit de l’homme. » S’il ne s’inscrit pas, contrairement au Gai Savoir de Nietzsche, dans une critique systématique du christianisme, le dernier livre du philologue italien Maurizio Bettini partage en grande partie son enthousiasme pour les polythéismes anciens.


Professeur à l’université de Sienne, Bettini expose dans cet « Éloge du polythéisme » les raisons que nous aurions de nous inspirer des principes religieux des Romains et des Grecs. Les dieux de l’Antiquité sont victimes à ses yeux d’une grave injustice : qualifiés de « païens » par des chrétiens dédaigneux, puis réduits au rang d’« acteurs de récits fantastiques », ils ont cessé de constituer une « source d’inspiration vive pour la culture contemporaine ». Or, comme le rapporte le site Spettacoliere, « les religions antiques étaient des religions au sens plein du terme. Affirmer qu’elles sont aujourd’hui dépassées, c’est comme dire qu’Homère, Hérodote, Hésiode ou Virgile sont des auteurs dépassés ».


Le propos de Bettini n’est certes pas de revenir aux cultes anciens. Mais d’en tirer des « cadres mentaux propres à réduire le taux de conflictualité entre les différentes religions monothéistes et entre leurs clivages internes », lit-on dans Il Foglio. L’auteur insiste notamment sur l’interpretatio, ce phénomène d’assimilation entre divinités qui fit, par exemple, que le dieu nordique Odin s’est confondu avec le romain Mercure, l’Égyptien Séraphis avec Jupiter, ou encore les Alcis des Naharvals avec les jumeaux grecs Castor et Pollux. Un syncrétisme qui pouvait aller jusqu’à l’adoption d’une nouvelle divinité, issue d’une religion étrangère, si celle-ci n’avait pas d’équivalent dans le panthéon existant. À Rome, en particulier, « les dieux des autres religions étaient considérés non comme une menace, mais comme une ressource, écrit Roberto Escobar dans Il Sole. Pareille à une langue bien vivante, la religion romaine évoluait, avançait, grandissait » en se nourrissant des autres. C’est dans cette ouverture que Bettini voit aujourd’hui une « précieuse stimulation pour tous ceux qui aspirent à penser le monde différemment ».

Platon et l’histoire des sciences

« Pourquoi les scientifiques ne devraient pas écrire d’histoire. » Tel est le titre peu amène sous lequel a paru, dans le Wall Street Journal, la critique consacrée par l’historien Steven Shapin au dernier livre du prix Nobel de physique Steven Weinberg. Il est vrai que Weinberg n’a pas ménagé ses confrères spécialistes de sciences sociales : « J’ai voulu, écrit-il, prendre mes distances avec ce qui reste de constructivistes : ces sociologues, philosophes et historiens qui tentent d’expliquer non seulement les processus, mais aussi les résultats de la science, comme des produits d’un milieu culturel particulier. » Fort de « la perspective d’un scientifique moderne sur la science du passé », Weinberg revendique son droit à « juger le passé selon les critères du présent ». Une démarche qui a le mérite de mettre en lumière certains savants méconnus, tels Aristarque de Samos (un tenant de l’héliocentrisme, dès le IIIe siècle av. J.-C.) ou le chimiste anglais Robert Boyle (l’un des pionniers de la méthode expérimentale au XVIIe siècle). Mais qui en malmène d’autres, y compris parmi les plus illustres : Platon est qualifié d’« idiot », l’accent mis par Galilée sur la géométrie plutôt que sur l’algèbre semble « en retard sur son temps » et la pensée de Descartes est jugée « surévaluée », tout comme celle du philosophe anglais Francis Bacon. « Bacon et Descartes se sont, certes, souvent trompés dans leurs jugements scientifiques, mais ils ont défendu la science à ses débuts, ont aidé à l’établir comme une activité intelligible et utile et ainsi créé une niche culturelle pour la profession à laquelle appartient Weinberg », fait valoir dans la revue Nature le philosophe et historien des sciences Robert P. Crease, qui conclut : « Ces accomplissements ne sont négligeables que dans une conception très étroite de l’histoire des sciences. »

Éloge du laisser-mourir

Mourir n’a jamais été simple, mais la chose est devenue beaucoup plus difficile avec la médecine moderne. Nos ancêtres partaient vite ; bien peu vivaient assez longtemps pour devoir affronter l’asthénie et la démence auxquelles la plupart d’entre nous sommes condamnés. Et lorsqu’ils tombaient malades, vu l’inefficacité de la médecine, ils ne pouvaient que prier pour leur rétablissement ou la vie éternelle.

Aujourd’hui, la prière a été remplacée par la chimiothérapie, la chirurgie et la radiothérapie ; l’espoir d’être accueilli par les anges du paradis a cédé la place à la réalité sinistre des hôpitaux et des maisons de repos. Quand on nous annonce un cancer, nous sommes confrontés à des choix médicaux  parfois insurmontables. Nous tentons de peser les risques, la toxicité du traitement et les chances qu’il nous offre de prolonger un peu notre vie. Par ailleurs, comme je le dis parfois à mes patients, guérir d’une maladie, c’est mourir d’une autre.

Atul Gawande, un chirurgien qui exerce dans le Massachusetts et collabore au New Yorker, a déjà publié trois livres grand public sur la pratique médicale. Il y décrit la médecine comme un art intrinsèquement dangereux, susceptible de commettre des erreurs même quand il est exercé par les meilleurs spécialistes. L’auteur explique aussi comment s’y prendre pour réduire les risques. Ils ont beau évoquer la faillibilité des praticiens, ces livres sont positifs et n’expriment guère de doutes sur valeur de la médecine moderne. Le ton du dernier livre de Gawande, « Être mortel », est différent. Nous avons fait de la mort « une expérience médicale,  et tout indique qu’elle est train d’échouer », écrit le chirurgien.

En signant un ouvrage sur la mort, l’agonie et les traitements modernes qui n’ont souvent d’autre effet que de rendre l’épreuve plus pénible, l’auteur sait que certains l’accuseront d’agiter « le spectre d’une société bientôt prête à sacrifier ses malades et ses personnes âgées ». Ce à quoi il répond : « Ne sacrifions-nous pas déjà les personnes âgées et les malades en refusant d’accepter le caractère inexorable du cycle de la vie humaine ? Et si nous disposions déjà de meilleures approches qui attendent simplement d’être reconnues comme telles ? »

Gawande enchaîne avec des récits mettant en scène certains de ses patients et des membres de sa propre famille. Cette séquence culmine avec l’évocation de la mort de son père, lui aussi chirurgien, vaincu par une tumeur rare et incurable de la moelle épinière. Les premières histoires traitent le problème du vieillissement, de l’asthénie progressive et de la perte d’indépendance qui l’accompagne. Autrefois, seul un petit nombre de personnes vivaient assez longtemps pour en souffrir. En outre, les liens du sang étaient bien plus forts, et les parents âgés étaient pris en charge par la famille. Désormais, c’est entre les murs d’une institution que nous sommes, pour beaucoup, condamnés à vivre notre crépuscule.

L’auteur retrace la vie de son grand-père indien, dont la « vieillesse, vue d’Occident, paraît idyllique ». Soutenu par sa famille, il continua d’exploiter sa ferme malgré son grand âge. Il mourut à 110 ans sans avoir jamais mis les pieds dans une maison de retraite. Gawande oppose à cet exemple celui de la grand-mère de son épouse. Farouchement indépendante, elle connut un lent déclin et termina ses jours dans un hospice bien tenu mais sans âme.

Suit un exposé des différentes théories du vieillissement. Le message qui en ressort est déprimant : « Nous tombons tout simplement en morceaux », témoigne un éminent gériatre de 87 ans, dont Gawande raconte la sénescence sans omettre celle de sa femme. Ce passage est d’une lecture pénible. L’auteur déjeune un jour avec eux dans leur maison de retraite.

« Tous deux s’appliquaient à mâcher lentement. Elle fut la première à s’étouffer. C’était l’omelette. Les larmes aux yeux, elle se mit à tousser […]. “Plus on vieillit, me dit-il, et plus l’inflexion de la colonne vertébrale fait pencher la tête vers l’avant. Quand on regarde droit devant, l’effort est le même que celui d’une personne normale qui lèverait les yeux vers le plafond. Essayez donc d’avaler tout en regardant en l’air : vous vous étranglerez à un moment ou à un autre. Le problème est courant chez les personnes âgées. Écoutez donc.” Je remarquai qu’à chaque minute, à peu près, j’entendais quelqu’un s’étouffer dans la salle à manger. […] Quelques bouchées plus tard, ce fut son tour à lui. »

Gawande explique l’importance de la coordination des soins apportés aux personnes âgées, à qui différents spécialistes prescrivent un grand nombre de médicaments aux interactions complexes, avec des résultats souvent chaotiques et néfastes. De petits détails comme le fait de se couper les ongles des orteils (compétence que l’on perd avec l’âge, en se raidissant) finissent par avoir une influence considérable sur l’autonomie de la personne.

J’ai travaillé plusieurs mois comme infirmier auxiliaire dans une unité psycho-gériatrique. Je connais bien le genre d’établissement sans âme qu’a visité Gawande et, comme tout le monde, je suis horrifié à l’idée de finir mes jours dans l’un d’eux. L’auteur évoque pourtant des cas encourageants de maisons transformées par une poignée de responsables inspirés (dans l’une d’elles, on a introduit des perruches, autorisé les animaux de compagnie et créé un potager, en laissant bien plus d’autonomie aux patients, avec d’excellents résultats) mais je crains qu’il ne s’agisse que de rares exceptions.

Tout au long de ma carrière, je me suis trouvé dans l’obligation d’annoncer à des gens que leur vie touchait à sa fin. J’ai souvent eu du mal à trouver un équilibre entre leur donner un espoir, même d’une vie courte, et les plonger dans le désespoir pour le temps qu’il leur restait. Mes jeunes confrères m’appellent souvent la nuit pour que je les guide dans la prise en charge de malades arrivés aux urgences. Il faut trancher rapidement entre opérer le patient et, peut-être, lui sauver la vie (mais alors il restera lourdement handicapé) ou bien le laisser mourir. Si je conseille d’opérer, je me rendors, mais si je recommande l’autre option je reste en général éveillé longtemps. On a bien peu de certitudes en médecine, et j’ai peur d’avoir pris la mauvaise décision. Soigner est tellement plus simple que de ne pas soigner.

Vivre sans espoir est affreusement difficile mais, à la toute fin, l’espoir peut aussi faire de nous tous des imbéciles incurables. Le père de Gawande agonisa lentement, et le traitement qu’il subit (chirurgie, puis radiothérapie) n’y changea pas grand-chose. Gawande est très critique envers certains de ceux qui ont soigné son père, et qui auraient apparemment fait  des « prédictions absurdes ». L’auteur est même « fou de rage » quand un spécialiste laisse flotter l’espoir que son père se remette au tennis au terme de la chimiothérapie. En réalité, la paralysie gagnait peu à peu tout son corps. Au bout du compte, son père refusa toute chimio et mourut paisiblement chez lui, après avoir bénéficié, semble-t-il, d’excellents soins à domicile.

Vers la fin d’« Être mortel », l’auteur décrit sa satisfaction d’avoir aidé l’un de ses patients à bien mourir au lieu de lui infliger ce que les médecins appellent un traitement « agressif », qui n’aurait eu qu’une très faible chance de prolonger sa vie de manière significative. L’expérience venant, la plupart des chirurgiens apprennent que savoir quand ne pas opérer importe autant que de savoir comment opérer, et que cette compétence est encore plus difficile à maîtriser.
Gawande conclut : « Notre réticence à analyser en toute honnêteté intellectuelle l’expérience du vieillissement et de la mort aggrave le mal que nous faisons aux patients […]. Nous avons délibérément soumis notre destin aux impératifs de la médecine, à la technologie et à des inconnus ». Impossible de ne pas tomber d’accord.

L’auteur incite à penser que le traitement excessif du cancer et la médiocre qualité des soins aux vieillards dans les établissements spécialisés ne sont pas des problèmes limités aux États-Unis mais universels. Je n’en doute pas. Cela dit, le système de santé américain est commercial, concurrentiel et très coûteux par rapport à ce qui existe dans le reste du monde ; il entraîne ce que nombre de praticiens européens considèrent comme un acharnement thérapeutique extravagant, et parfois effrayant. Les problèmes que Gawande décrit si crûment s’expliquent tant par les attentes irréalistes des patients que par l’attitude des médecins, qui craignent de les désespérer (mais en profitent aussi pour se remplir les poches).

Ces derniers, selon l’auteur, feraient mieux se demander si l’espoir d’une vie plus longue contrebalance dans l’esprit du patient la peur du traitement. De son propre aveu, Gawande pensait autrefois que la décision de subir ou non une thérapie potentiellement dangereuse n’était qu’un problème d’incertitude. Il évoque la « loi de l’apogée/fin » du psychologue Daniel Kahneman : étonnamment, le souvenir que nous gardons d’une intervention médicale douloureuse dépend d’une moyenne entre la souffrance ressentie à la fin et le moment le plus douloureux du traitement. Une intervention longue et pénible ne laissera pas un mauvais souvenir si sa fin est relativement indolore. Gawande applique cette loi à la manière dont nous anticipons les risques et souffrances à venir, alors qu’il s’agit d’une tout autre affaire.

Son argument se résume à la vieille rengaine selon laquelle le médecin devrait négocier avec son patient les différentes options au lieu de les lui imposer, en précisant les avantages et les inconvénients. Mais Gawande n’explique pas pourquoi cela ne se produit presque jamais. Il demande aux praticiens de s’efforcer d’être de bons docteurs, parce que leur rôle ne doit pas être simplement « d’assurer la santé et la survie […] mais […] de rendre possible le bien-être. Et le bien-être est lié à nos raisons de vouloir rester en vie ». Nous allons chez le médecin pour y chercher de l’espoir et de la franchise, mais ces deux termes sont souvent en conflit. À mes yeux, le problème central reste l’incertitude : certains patients réagissent admirablement à la chimiothérapie alors qu’elle est sans résultat sur d’autres ; certains souffrent de terribles effets secondaires, d’autres non. C’est cette même incertitude qui pousse certains praticiens, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, à recommander (et les patients à accepter) des traitements qui ont parfois peu de chances de réussir et risquent même d’aggraver la situation.

Au dernier chapitre, Gawande aborde la question de l’euthanasie pour les patients en phase terminale ; il déclare y être favorable, non sans hésitation. Car il craint que la mort volontaire, trop facilement accessible, ne freine l’essor des soins palliatifs. Selon lui, on observe déjà le phénomène aux Pays-Bas ; il me semble pourtant que l’inverse s’est produit dans l’Oregon. Contrairement à ce qu’il prétend, la mort volontaire est autorisée aux Pays-Bas, en Suisse et en Belgique aux malades dont la souffrance est « insupportable et sans perspective d’amélioration », mais il n’est pas nécessaire d’être en phase terminale. Il n’envisage même pas le fait que, dans la culture néerlandaise, bien des gens préfèrent mourir chez eux et être soignés par leur famille plutôt que par des inconnus dans une maison de retraite.

Nous ne pouvons savoir quelle sera notre décision lorsque nous serons, à notre tour, confrontés à ces choix terribles. Je me plais à croire que, s’il me faut un jour choisir entre mourir rapidement dans mon lit ou bien vivre plus longtemps dans une maison de retraite, je choisirai mon propre lit quand bien même il y aurait des animaux de compagnie et des perruches. Mais on ne peut jamais savoir.

 

New Statesman, 23 octobre 2014

Traduction : Laurent Bury

Robinson en RDA

La petite île d’Hiddensee, dans la Baltique, surnommée parfois la Capri du Nord, joua un rôle méconnu et souvent dramatique pendant la Guerre froide. C’est de ses longues plages de sable que s’élancèrent bien des Allemands de l’Est pour rejoindre à la nage l’île danoise de Møn. Par beau temps, ils pouvaient apercevoir ses falaises blanches, distantes de 50 kilomètres. Beaucoup y perdirent la vie. « Le plus surprenant est que personne ne se soit vraiment intéressé à ces morts. De nombreux films ont été consacrés à ceux qui ont réussi, à deux surfeurs notamment, qu’on a abondamment portraiturés. Mais les noyés ont sombré dans l’oubli », explique Lutz Seiler dans un entretien au Tagesspiegel. À plus de 50 ans, ce poète reconnu signe avec Kruso un premier roman tardif qui connaît outre-Rhin un succès aussi bien public que critique (il a remporté le dernier Deutscher Buchpreis). L’action se déroule sur cette île d’Hiddensee, où les mirages de liberté furent souvent mortels. D’ailleurs, note Alexander Cammann, du Zeit, la grande question posée par l’ouvrage est bien celle de la liberté : « Comment est-elle possible ? »


Une phrase a retenu l’attention de la quasi-totalité des critiques : « Quand on se trouvait ici, on avait quitté son pays sans passer ses frontières. » C’est le sentiment d’Ed, le personnage principal, qui, après la mort accidentelle de sa petite amie, débarque ou plutôt « échoue » à Hiddensee. Il tombe très vite sous la coupe d’Alexander Krusowitsch, fils d’un général russe et d’une artiste de cirque. Krusowitsch, dit Kruso, est le maître occulte d’Hiddensee, et une joyeuse communauté gravite autour de lui, à la fois tribu hippie, secte et cénacle littéraire. Comme son nom l’indique, il est le Robinson de l’île. Bien des années plus tôt, sa sœur a disparu en mer et sa grande idée est de retenir ceux qui veulent fuir, comme elle a sans doute tenté de le faire. Non pas en les dénonçant à la Stasi, mais en leur prouvant que la liberté ne se trouve pas au-delà des flots, qu’elle réside « au plus profond de soi ».


Le roman raconte comment Ed va devenir le Vendredi de ce Robinson de la Baltique, en plein été 1989, au moment où des centaines de milliers d’Allemands de l’Est se ruent en Hongrie. Le pays a ouvert ses frontières avec l’Autriche – une brèche dans le rideau de fer qui va précipiter sa chute quelques mois plus tard. Mais ces événements ne parviennent aux personnages que comme un écho lointain. L’essentiel n’est pas là-bas. Ni même dans la liberté véritable, à en croire Kruso, très sceptique à l’égard des sociétés capitalistes. « La force de ce roman, estime Roman Bucheli, du Neue Zürcher Zeitung, vient de ce puissant contraste entre le cours dramatique de l’histoire, en arrière-fond, presque entièrement évacué, et la focalisation radicale sur une intimité qui ne s’y réduit pas. »

La fin de la flagornerie

En Inde, les législatives de 2014 n’ont pas eu pour seul effet de porter au pouvoir le nationaliste Narendra Modi et de renvoyer le parti du Congrès dans l’opposition : le scrutin a aussi bouleversé le paysage éditorial. « Les autobiographies et les portraits politiques sont devenus le nouveau filon des éditeurs, écrit Vidhi Choudhary dans le quotidien Mint. Ces livres se vendent cinq à dix fois mieux que les autres essais et les romans ». Autrefois, le genre se réduisait aux « ouvrages révérencieux sur les personnalités politiques vivantes – ou nettement moins timorés s’agissant des morts », poursuit Mint. Mais aujourd’hui, une nouvelle génération d’auteurs n’hésite pas à faire preuve d'une « franchise » qui va jusqu’à la « brutalité ».


Depuis plusieurs mois déjà, le livre du journaliste Rajdeep Sardesai sur « l’élection qui a changé l’Inde » connaît un succès considérable. L’ouvrage cherche à analyser la signification du phénomène NaMo (pour Narendra Modi, le Premier ministre issu du Bharatiya Janata Party, le Parti du peuple indien). « De la gouvernance paternaliste au culte de la personnalité, la politique indienne a connu un véritable changement de paradigme », lit-on dans le magazine Tehelka. D’après Sardesai, l’astucieux Modi a « compris le changement démographique » qui fait de l’Inde « une société plus jeune, plus ambitieuse, tournée vers l’ascension sociale ». De plus, le leader du BJP a pu compter sur la bienveillance de grands médias qui manquent singulièrement d’esprit critique.


Dans The Accidental Prime Minister (« Premier ministre par accident), Sanjaya Baru enquête pour sa part sur l’ascension et la chute de l’ancien chef du gouvernement Manmohan Singh. Dans One Life Is Not Enough (« On n’a pas assez d’une vie »), l’autobiographie de l’ancien ministre des Affaires étrangères, le lecteur découvre un portrait peu flatteur de Sonia Gandhi, présidente du parti du Congrès.


Parmi les bestsellers figure aussi l’ouvrage d'Harish Khare, l’ancien journaliste et ex-conseiller en communication de Manmohan Singh, How Modi Won It (« Comment Modi a gagné »), impitoyable chronique des erreurs  du Congrès. Sans oublier les révélations du journaliste vedette Vinod Mehta, Editor Unplugged (« Rédacteur en chef déchaîné »). Plus risqué, enfin, The NaMo Story, A Political Life (« L’histoire de Narendra Modi, une vie politique ») s’attaque au leader en place : l’auteur révèle les méfaits passés de l’actuel Premier ministre quand il était à la tête du Gujarat et met en cause son attitude lors des émeutes de 2002 qui opposèrent hindous et musulmans dans cet État de l’Inde.


Signe que « des points de vue contraires deviennent acceptables », explique le directeur des éditions Rupa dans le Hindustan Times. À mesure que les rangs de la middle class grossissent, le débat public s’enrichit.

Dans l’ombre du père

En 1869, Léon Tolstoï achève son chef-d’œuvre Guerre et Paix et voit naître son troisième fils, baptisé comme lui Léon. Auteur de plusieurs ouvrages à succès portant sur Tolstoï père, le journaliste et écrivain russe Pavel Basinski vient de consacrer un ouvrage à cet autre Léon. Il y dresse le portrait d’un garçon frêle et sensible, légèrement efféminé, qui, des treize enfants de la fratrie, souffre le plus des disputes spectaculaires qui éclatent entre ses parents. (1) Adulte, Tolstoï fils est un homme tourmenté, qui peine à trouver sa voie. Il tente  successivement les carrières de médecin, d’écrivain, de sculpteur et d’homme politique. Toujours sans succès. Basinski a puisé la matière de ce livre – comme pour les précédents – dans les journaux intimes des habitants du domaine de Yasnaïa Poliana, propriété des Tolstoï. Selon Varvara Babitskaïa, du magazine Aficha, le biographe est « impitoyable » pour son sujet, qu’il présente« comme une cruelle parodie de son illustre père ».

 

1| Lire à ce sujet « La guéguerre de monsieur et madame Tolstoï », Books, hors-série novembre 2013-janvier 2014, p. 92.
 

L’avocat des travailleurs américains

Les idées de l’avocat Tom Geoghegan détonent tellement dans le paysage intellectuel américain que même ses livres moins réussis attirent l’attention. Cet auteur plaide en effet pour un droit de regard systématique des syndicats sur les orientations stratégiques des entreprises. Il veut inscrire la liberté syndicale dans le Civil Rights Act de 1964, pour qu’elle bénéficie des mêmes garanties que le droit à la non-discrimination sexuelle ou raciale. Enfin, il se dit favorable à un transfert du budget des universités vers les lycées, pour favoriser l’apprentissage et  fournir une formation adaptée à ceux qui n’auront jamais les moyens de faire des études supérieures. Ainsi que le souligne dans BookForum l’historien Michael Kazin, son dernier opus « se lit davantage comme une série d’articles d’opinion louables et provocateurs que comme une stratégie cohérente pour donner un coup de pouce aux salariés américains tout en redressant le pays ». Il est vrai que la plupart des préconisations de Geoghegan ont peu de chances d’être reprises un jour par un leader démocrate (lui-même n’a recueilli que 3 % des voix lors de la primaire pour le poste de représentant de l’Illinois, en 2009). Mais on ne peut, selon Kazin, qu’admirer la ténacité dont cet éminent spécialiste du droit du travail a fait preuve depuis trente ans. « Les utopistes perspicaces, informés et pleins d’esprit sont rares, insiste le critique. En particulier ceux qui passent leurs journées à se battre, le plus souvent sans succès, pour offrir une vie décente à des personnes en butte aux forces les plus puissantes de la société. »

Urbicide à Jaffa

En mai 2004, l’Unesco inscrivait au patrimoine mondial de l’humanité un ensemble de bâtiments connus à Tel-Aviv sous le nom de Ville blanche. Un honneur doublement usurpé, si l’on en croit l’architecte israélien Sharon Rotbard. Dans un livre tout juste traduit en anglais (l’original est paru en hébreu il y a une dizaine d’années), ce natif de Tel-Aviv explique que le millier de bâtiments en question, qui datent des années 1930 à 1950, est loin d’être le chef-d’œuvre moderniste que l’on dit : « Les étudiants du Bauhaus ne furent que quatre à émigrer en Palestine, dont un seulement laissa un héritage architectural majeur », explique dans le Guardian Owen Hatherley, qui précise : « Ce qui constituait en réalité la Ville blanche, c’étaient de petits immeubles d’investissement, conçus par des architectes d’Europe de l’Est ayant étudié en France ou en Belgique, et bâtis sur le plan d’urbanisme de l’influent Écossais Patrick Geddes […]. Le Bauhaus n’était qu’une marque », résume Hatherley. Au-delà du mythe architectural, ce que dénonce Rotbard est l’effacement physique et symbolique de l’ancienne ville de Jaffa, dont Tel-Aviv n’était au début du XXe siècle qu’un quartier. « Il décrit comment Tel-Aviv a supplanté les orangeraies arabes de Jaffa et poursuit en expliquant la manière dont, lors de la naissance d’Israël, en 1947-1948, les paramilitaires ont écrasé et en grande partie rasé la ville à partir de laquelle elle avait surgi », lit-on dans The Economist. Au moment de la déclaration d’indépendance du 14 mai 1948, la presque totalité des habitants de Jaffa avaient fui. Et rien de ce qui reste aujourd’hui de l’ancienne ville arabe ne permet d’imaginer le centre économique et culturel qu’elle était jadis. Un « urbicide », dont les architectes sont aux yeux de Rotbard autant responsables que les militaires : « Par leurs actions et par leurs œuvres, ce sont eux qui finalisent l’occupation, la rendant irréversible », écrit-il.

Un génie dans la révolution

Une énième étude à propos de Goethe et de la Révolution française ? Pas exactement : alors que l’on s’intéresse en général au seul « Goethe sur la Révolution » – aux avis, sentences et réflexions du grand écrivain sur cette tempête qui s’abattit sur l’Europe –, l’historien et journaliste Gustav Seibt étudie dans son dernier livre un sujet bien plus circonscrit et concret : « Goethe dans la Révolution », « son implication directe dans “le plus terrible de tous les événements”, comme il le qualifia plus tard », résume Manfred Koch dans le Neue Zürcher Zeitung. Car Goethe n’était pas seulement l’un des auteurs les plus fameux de son temps : il fut aussi ministre du duc Charles-Auguste de Saxe-Weimar. Et en tant que tel, il dut (à contrecœur) accompagner l’armée prussienne qui, à l’été 1792, envahit la France dans l’intention d’y restaurer l’Ancien Régime. L’expédition ayant tourné court à Valmy, Goethe pense en être quitte. Mais quelques mois plus tard, on l’envoie à Mayence. La ville est occupée par les Français, qui tentent d’y exporter les valeurs de leur jeune République, avant de s’en retirer le 23 juillet 1793. Dans son livre, Seibt fait un récit minutieux des journées du 20 au 28 juillet 1793, quand aux débordements jacobins succéda la furie contre-révolutionnaire. Les pages que Goethe y consacrera plus tard dans sa Campagne de France comptent, selon l’auteur, parmi « les descriptions de violence physique les plus fortes de toute son œuvre ». Son essai sur Goethe dans la révolution est aussi, pour Seibt, l’occasion de replacer dans son contexte l’une des phrases les plus célèbres et les plus mal comprises de l’écrivain : un jour que la foule menace de lyncher un architecte soupçonné d’avoir collaboré avec les Jacobins, il s’interpose et répond à ceux qui lui demandent pourquoi il a risqué sa vie : « Je préfère commettre une injustice que tolérer un désordre. » Cette phrase – qu’au demeurant, Goethe n’a sans doute jamais prononcée, aucune source ne venant la confirmer, selon Seibt – est donc loin du machiavélisme qu’on lui prête, puisque, comme le relève Koch, « l’“injustice” en question a consisté à empêcher la pire des iniquités : une justice expéditive ».