Le triomphe de Térence

L’Eunuque n’est pas n’importe quelle pièce de Térence. À en croire Suétone, elle fut le plus grand succès de l’histoire du théâtre romain et rapporta à son auteur la somme record de 8 000 sesterces. Mieux, on la fit rejouer le jour même de la première. Térence y applique la recette qui a fait sa renommée : alors que ses prédécesseurs se contentaient d’une seule intrigue, lui en mêle plusieurs (en tissant habilement deux pièces du Grec Ménandre).


À Rome, rappelle Emily Watson dans la London Review of Books, « ce qu’on appelle aujourd’hui l’industrie du spectacle était l’œuvre d’esclaves » – Térence en était peut-être un lui-même – et le genre de la comédie était par excellence celui où s’exprimaient « les tensions suscitées par les hiérarchies sociales ». On trouve déjà dans L’Eunuque la figure de l’esclave plus malin que son maître, celle de la jeune fille qu’on croit esclave mais qui se révèle de naissance libre, et bien entendu la prostituée au grand cœur. Les femmes sont maltraitées (parfois violées), mais nous sommes dans une comédie et, à la fin, leurs violeurs les épousent (quand ils ne sont pas déjà leurs maris…).

Écrire à en vomir

Dans une lettre envoyée à ses sœurs le 8 mai 1956 depuis Washington, Clarice Lispector résume le conte qu’elle est en train d’écrire, Le Buffle : « C’est l’histoire d’une femme qui va au jardin zoologique pour apprendre à haïr avec les bêtes sauvages. Mais c’est le printemps et les animaux sont tous à la saison des amours, même le lion lèche la tête de la lionne […]. Puis vient le buffle. Mais je vois que je tue l’histoire en la racontant de la sorte. Un jour, vous verrez. » Paru en 2007 au Brésil, Mes chéries reproduit l’abondante correspondance échangée entre la plus grande romancière brésilienne du XXe siècle et ses deux sœurs, Elisa et Tânia, de 1940 à 1957, quand Clarice suivit son mari diplomate à Naples, Berne, Paris et Washington. Ces lettres « ne racontent pas simplement de bonnes histoires, elles révèlent la solitude existentielle et l’angoisse créatrice de cette grande figure de la littérature brésilienne. Loin de son pays, Clarice Lispector se retrouva totalement désorientée par ce déracinement brutal », commente Ubiratan Brasil dans les pages de l’Estado de São Paulo. Obligée de vivre dans une Europe dévastée par la Seconde Guerre mondiale, l’auteure souffre surtout d’être privée de l’environnement qu’elle juge propice à la création : « Je vis dans l’attente d’inspiration avec une avidité qui ne me laisse aucun repos, confie-t-elle en 1942. J’en suis vraiment arrivée à la conclusion qu’écrire est la chose que je désire le plus au monde, plus même que l’amour. »


Pendant ces années d’expatriation, Clarice Lispector produira peu, en comparaison des décennies suivantes : une demi-douzaine de contes et deux romans, La Ville assiégée (1949) et La Pomme dans le noir (1961). Deux livres à la gestation longue et éprouvante. En 1947, elle écrit à Tânia au sujet de La Ville assiégée : « Je crois que dans deux mois je peux le donner pour achevé. Ce qui se passe, c’est que je vais y mettre fin parce qu’il me dégoûte. C’est le travail qui m’a le plus fait souffrir. Déjà trois ans que je tourne et retourne autour, l’abandonne et le reprends. Et cela fait à peine trois mois que je sais enfin ce que je voulais dire dedans… » La romancière raconte qu’elle a besoin de ne plus penser au livre tant il lui donne la nausée : « Je n’ai pas du tout évolué, je n’ai rien atteint. » Sa plus grande hantise : l’écriture facile. « Faire des chroniques dans un style léger est très dangereux. Le risque est de prendre goût à la facilité d’écrire. Le risque de tomber dans ce que le poète Antonio Candido appelle la littérature infernale. […] Malheureusement pour moi, je suis un esprit fatigué et blasé. Peu de choses m’enthousiasment, j’ai bu trop de littérature. »

Bowie l’inauthentique

C’est la rencontre entre un des artistes les plus protéiformes des dernières décennies et un auteur qui l’est presque autant. Simon Critchley a écrit des essais sur Derrida, Levinas, l’humour ou encore le personnage d’Hamlet. S’il a choisi de consacrer le dernier à David Bowie, c’est parce qu’à ses yeux, comme il l’explique dans un entretien au Huffington Post, « Bowie est l’artiste le plus important des quarante dernières années, tous genres confondus ». Son livre entend réhabiliter un domaine méprisé des philosophes, celui de la musique pop, qu’il est temps de « prendre au sérieux ». En réaction contre le « culte de l’authenticité » contemporain, selon lui particulièrement vivace aux États-Unis, l’auteur dit avoir « voulu célébrer l’inauthenticité de la musique : son art de faire semblant, ses illusions, ses feintes ». Chez David Bowie, dont les artifices se doublaient d’une extrême sincérité, ce caractère inauthentique est le déguisement d’une « vérité qui s’empare de vous ». Peter Murquy recommande dans l’Irish Times « ce petit livre précieux, débordant d’intuitions originales exprimées dans un langage clair et accessible ».

La lutte des classes à la ville

En 2010, pour la première fois, plus d’un être humain sur deux était un citadin. La proportion devrait être de deux tiers en 2050. Une tendance illustrée par la multiplication des mégapoles de plus de dix millions d’habitants : elles sont aujourd’hui une bonne trentaine, contre deux en 1950 (Tokyo et New York). Or cet essor urbain va souvent de pair avec le creusement des inégalités, dont les immenses bidonvilles de Bombay ou de Mexico sont devenus le symbole. Raison de plus, estime le géographe et anthropologue David Harvey, pour réfléchir à nouveaux frais à la manière dont les villes sont gérées et aménagées. Et le temps presse, explique-t-il à la White Review, car celles-ci « tendent de plus en plus à devenir un enjeu de lutte ».


Professeur à la City University de New York, Harvey passe la question au crible d’une analyse résolument marxiste. À ses yeux, ce sont de plus en plus les détenteurs du capital (particuliers et entreprises) qui régissent l’organisation de l’espace urbain – et de moins en moins ceux qui y travaillent. En témoigne la gentrification des centres-villes, où les petites échoppes cèdent la place aux boutiques de luxe et où la spéculation fait grimper les loyers. Financièrement étranglés, « les travailleurs sont repoussés vers les zones périurbaines, où ils ont accès à de moins bons services et doivent assumer des frais de transport plus élevés », résume Marnie Holborow dans l’Irish Marxist Review.


Harvey souligne que ce phénomène n’a rien d’inédit et que les Parisiens ont vécu la même chose durant l’haussmannisation. La grande transformation de la capitale voulue par Napoléon III, censée moderniser la ville et assainir les quartiers populaires, fut en effet suivie d’une véritable flambée des prix qui relégua bon nombre de travailleurs pauvres dans les faubourgs de l’Est et du Nord. Selon le chercheur, l’insurrection de la Commune, quelques années plus tard, permit au petit peuple de reprendre brièvement possession d’une ville dont il s’était senti exclu et de poser les bases d’une nouvelle forme de démocratie urbaine. Une aspiration que l’auteur croit reconnaître dans les grandes manifestations organisées ces dernières années dans plusieurs métropoles mondiales, du Caire à Athènes en passant par les Indignados de Madrid et Occupy Wall Street à New York.


Pour analyser ces mouvements, Harvey mobilise fréquemment le concept de « droit à la ville », proposé par le philosophe marxiste français Henri Lefebvre dans un ouvrage paru en 1968. Cette notion, explique Edwin Heathcote dans le Financial Times, ne désigne pas simplement « la liberté de parcourir et d’utiliser les espaces publics, mais aussi la possibilité d’exercer une influence sur la vie urbaine, qu’il s’agisse du genre de boutiques qui s’installent dans telle rue ou de l’organisation des quartiers ».


Tout en saluant la justesse de certaines observations d’Harvey, notamment en ce qui concerne le nouveau sous-prolétariat urbain, Heathcote déplore la rareté des solutions proposées « si on met de côté la sempiternelle révolution prolétarienne ».

Les tribulations d’une Juive au cœur du Reich

Comment cela a-t-il pu se produire au cœur de l’Allemagne ? Quiconque réfléchit au sort des Juifs bute sur cette question, à laquelle personne n’a jusqu’à présent réussi à répondre. D’un côté, les documents attestent un haut degré d’antisémitisme, de soumission au Führer, d’indifférence, de convoitise envers les biens des Juifs expropriés. De l’autre, on trouve des milliers de témoignages d’aide plus ou moins désintéressée, de simple humanité venant de citoyens ordinaires.

Si l’on veut s’approcher de la réalité, il faut lire le récit que Marie Jalowicz Simon (née en 1922) a laissé sur sa vie clandestine à Berlin – un livre sensationnel que son fils Hermann Simon vient de publier. À 19 ans, en 1941, Marie, fille unique, se retrouva orpheline. À la fin de cette année-là, après l’introduction de l’étoile jaune et les premières arrestations, elle acquit une conviction : « Ils vont nous déporter, et pour tout le monde ce sera la fin. » Marie voulait survivre.

Elle devint ce qu’on a appelé un « sous-marin » [terme désignant les Juifs ayant vécu cachés dans l’Allemagne nazie], trouva assistance auprès de plus de cent personnes, occupa dix-neuf appartements où elle se réfugia sous de faux noms, jouant la sœur célibataire ou l’aide-ménagère – tantôt aimée, tantôt tolérée, tantôt traitée de « dulcinée juive ». Elle logea chez des communistes purs et durs, des maîtres chanteurs nazis, tenta de fuir en Turquie et échoua en Bulgarie. Un avocat qui devait l’aider à obtenir des papiers exigea qu’elle couche avec lui. Elle venait de tomber amoureuse et, persuadée que son Mitko et elle étaient faits l’un pour l’autre, elle refusa. L’avocat éconduit la dénonça promptement. Mais qui la sauva alors des geôles bulgares, elle dont on pouvait voir facilement qu’elle était une Juive avec de faux papiers – qui la sauva sans contrepartie, à ses propres risques et périls ? Qui lui procura des documents officiels avec un nom d’emprunt, de l’argent et un billet pour retourner à Berlin ? Hans Goll, qui dirigeait à Sofia le service de recrutement des travailleurs bulgares pour l’Allemagne.

Début 1942, Marie fuit en chemise, sous le nez de deux agents de la Gestapo, dont l’un était déjà dans sa chambre. Dans la rue, un vieil ouvrier qu’elle ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam lui prêta son blouson. « Enfin on peut faire quelque chose contre les Canaques », lui dit-il en la conduisant chez des Juifs de sa connaissance.

Marie Jalowicz raconte comment Felicitas, serveuse dans un bar de Kreuzberg, la « vendit » 15 marks (200 euros) à un certain Karl Galecki, la cinquantaine bien sonnée et lourdement handicapé. Ce charmant individu avait élu domicile dans un baraquement, aimait les poissons de ses aquariums et un cadre en apparence vide. « Est-ce que tu devines ce que c’est ? – Non. – C’est un poil du berger allemand du Führer », lui expliqua son hôte d’un ton plein de respect avant d’ajouter, comme en passant : « Les Juifs, il faut tous les tuer. » Heureusement pour Marie, il lui assura, « tête baissée et les yeux pleins de larmes », qu’il n’était plus capable d’avoir des rapports sexuels. La cohabitation dura peu.

Même chez le communiste Willi Kupke et sa femme Tati, elle ne s’attarda guère. Dès la première nuit, Willi se glissa auprès d’elle : « Il marmonna quelques obscénités immondes. Je ne pouvais ni faire un scandale, ni m’en débarrasser, donc je me résignai à en passer par là. » La nuit suivante, le fantôme s’approcha de nouveau. Johanna Koch, qui avait prêté son identité à Marie pour son faux passeport, voulait qu’elle soit « misérable, dépendante et souffrante pour pouvoir ensuite [la] dorloter et [la] réconforter ». La prostituée Lotte (qui avait des jambes dignes de Marlène Dietrich) aida Marie sans poser de questions, dès qu’elle le put.

La jeune femme avait sauté sa troisième année de primaire ; son père, l’avocat et notaire Hermann Zwi Jalowicz, s’était entendu dire par son propre père : « Mon garçon,  tu as déjà 3 ans. Tu ne dois pas apprendre d’abord les lettres de l’allemand et ensuite notre saint alphabet [hébraïque], mais l’inverse. » Plus tard, Marie dut intégrer une école juive. En 1938, sa classe passa le baccalauréat. L’inspecteur Schröder, un nazi convaincu, était examinateur. Marie lut un texte écrit en moyen haut-allemand [allemand médiéval]. « C’est vraiment magnifique, s’extasia Schröder. Vous qui avez l’air si jeune, vous êtes arrivée tout droit du Moyen Âge dans cette classe. » Il fit par la suite remonter les notes des candidats juifs d’un point, soutenant que « par comparaison avec les résultats dans les établissements non juifs, c’était parfaitement justifié. »

Début 1940, Marie commença, chez Siemens, à s’acquitter du travail forcé exigé des Juifs. Son chef d’équipe, Max Schulze, était d’origine polonaise et ne tarda pas à lui faire des confidences : « Mon curé m’a dit que les nazis sont les plus grands criminels de l’Histoire. » Toujours de bonne humeur, il fredonnait dans le hall de l’atelier : « Laisse-moi goûter tes lèvres, ne me laisse pas partir tout seul… » Schulze savait lire, mais à peine écrire. C’est pourquoi il demanda à Marie de remplir des formulaires pour lui – en secret, dans les toilettes. Un autre chef d’équipe, Stakowski, portait un insigne du parti sur sa blouse et suivait une formation pour acquérir une qualification supérieure. À cette fin, il sollicita l’aide en mathématiques d’une autre travailleuse forcée. Avec le temps, de nazi fanatique, il se métamorphosa en « inoffensif sympathisant, c’était déjà ça ».

« Nos relations avec ces hommes travaillant normalement chez Siemens étaient si bonnes, résume Marie, que je me disais souvent : “Comment a-t-on pu en arriver à cette effroyable persécution des Juifs ? Ici, en fait, il n’y a pas d’antisémites, les gens sont tous gentils.” » La même question se posait pour les couches supérieures de la société. En tant qu’ancien notaire et ancien combattant sur le front, le père de Marie touchait une petite pension de retraite qui lui avait été accordée par Heinrich Hölscher, le président de la Cour suprême. En mai 1941, après la mort de son père, la jeune fille se présenta chez le président et expliqua à sa secrétaire  sa situation matérielle désespérée. « Ah ! ah, mon Dieu, vous me faites pitié ! Ah, ne restez pas comme ça au garde-à-vous, lui dit son interlocutrice, tout émue. Attendez ici un instant. Je vais voir le chef, j’en fais mon affaire ! » Elle revint deux minutes plus tard, rayonnante : « Vous continuerez à toucher la pension. Mais cela n’a aucune base juridique. Et créer un précédent serait catastrophique. Donc, vous n’en parlez absolument à personne. »

En 1943, Marie avait trouvé refuge chez l’artiste Camilla Fiochi à Zeuthen, au sud-est de Berlin. Elles se trouvaient en compagnie de deux autres peintres, le 3 février, lorsqu’elles apprirent par la radio que la 6e armée du Reich avait capitulé à Stalingrad. Elles poussèrent des cris de joie, trinquèrent à la défaite de l’Allemagne et à la victoire des Alliés – jusqu’à ce que soudain Camilla se fige : « Mon Dieu ! Mon neveu Günther ! » Il avait sans doute été tué au cours du siège de Stalingrad. Marie fut prise d’un « rire nerveux tout à fait déplacé » dont elle eut honte. Pour des raisons de sécurité, il lui fallut bientôt changer de planque.

Elle trouva immédiatement le gîte chez Trude Neuke, une communiste militante. Lors d’une réunion de sa section, elle laissa échapper qu’elle hébergeait une jeune Juive. Ses camarades la réprimandèrent sévèrement, non par antisémitisme, mais au nom de leurs « grandes missions ». Trude s’indigna et leur répondit d’aller « se faire foutre ». Peu après, lors d’une vente aux enchères, elle acheta un majestueux porte-manteau ayant appartenu à des Juifs. Jusqu’alors, elle accrochait les vestes à des clous. « Tu trouves que c’est pas bien ? Si ce n’est pas moi qui achète ces meubles, un autre les prendra. » Marie lui donna raison, mais cela lui faisait « mal au cœur ». Trude haïssait les bourgeois, peu importe qu’ils fussent aryens ou Juifs. En 1943, elle chercha inlassablement et en vain parmi ses camarades et connaissances de nouveaux points de chute pour Marie. « Tu n’y penses pas ! lui disait-on à chaque fois. Nous courons un tel danger, nous sommes dans une telle pauvreté, une telle détresse – c’est hors de question. » Heureusement, il y avait la femme du concierge Krause. Lorsque Marie, qui se faisait passer pour une demi-juive, lui demanda carrément si elle pourrait l’accueillir au besoin, elle « se tapa sur les cuisses avec enthousiasme » et répondit : « Mais bien sûr. Dans un premier temps, certainement. Et ensuite on vous trouvera bien quelque chose. »

Comment la jeune femme s’explique-t-elle le comportement de tous ces gens ? Ceux, nombreux, qui ne l’ont pas dénoncée et les autres qui l’ont aidée « n’étaient pas des opposants au nazisme ». Certains d’entre eux, pense-t-elle, « face à un vieux type de cent cinquante kilos correspondant à l’idée qu’ils se faisaient d’un Juif riche, auraient fort bien pu le dénoncer ». « Tel pauvre bougre nourrissait une haine implacable contre le riche Juif de l’immeuble, parce que celui-ci lui avait peut-être un jour soufflé un terrain qu’il voulait acheter. Il rêvait de le voir disparaître pour pouvoir lui dérober le tapis de son salon. En revanche, ce même pauvre bougre n’avait rien contre des jeunes filles affamées qui travaillaient consciencieusement, tout comme lui. »

Les expériences que Marie Jalowicz décrit n’opposent pas des couples antagonistes, comme persécuteur/aide, ami/ennemi des Juifs. Ces dichotomies ne s’appliquent ni à des groupes particuliers, ni aux individus. Le plus vraisemblable est plutôt que la plupart des gens avaient en eux cette dualité : de l’indifférence et à l’occasion une âme secourable, une attitude à la fois humaine et raciste, des aspects sombres mais aussi lumineux.

 

Die Zeit, 13 mars 2014

Traduction : Baptiste Touverey

Sur les trottoirs de Berlin

Nini et Jameelah ont 14 ans, se connaissent depuis l’école primaire, partagent une langue secrète et une boisson à elles, ce « lait de tigre » qui donne son titre au roman – un cocktail fait de lait certes, mais aussi d’alcool et de jus de fruit de la passion… Quand elles ne traînent pas dans leur quartier difficile, elles viennent déambuler en tenue suggestive le long de l’avenue chic de Berlin, le Ku’damm, pour y affoler le chaland (mais évitent d’aller jusqu’au bout). Dans ce premier roman, la jeune Stefanie de Velasco « rassemble tout ce qui a fait les gros titres du 20-heures allemand dans les années 2000 : les réfugiés de Bosnie-Herzégovine, de Serbie et d’Irak, la nouvelle classe des travailleurs pauvres née des réformes Schröder, les vétérans d’Afghanistan amputés, qui pour 100 euros se paient des prostituées occasionnelles et mineures », note Felix Stephan dans le Süddeutsche Zeitung. Et pourtant, remarque Nico Bleutge, du Tagesspiegel, on aurait tort de voir dans Lait de tigre une simple « étude sociale » ou un « roman d’ado léger » : « Velasco a signé un livre subtil sur ce que c’est que grandir et se souvenir. »

Deviens qui tu n’es pas

Ce livre vaut peut-être moins pour son contenu – une méditation sur nos routines et comment en sortir – que pour son histoire, qui n’est pas sans rapport avec son contenu… « À 40 ans, Vincent Deary a abandonné son travail de psychothérapeute, vendu sa maison londonienne, déménagé à Édimbourg et s’est enfermé dans une petite pièce pendant deux ans pour écrire un livre. Ou plus exactement pour méditer sur l’écriture d’un éventuel livre. Il passa l’essentiel de la première année à prendre des notes sur des Post-it. Au bout de cinq ans, il avait fini », résume Carole Cadwalladr dans le Guardian. Une genèse qui ne déboucha sur rien car, pendant cinq autres années, Deary ne montra son manuscrit à personne et commença un travail de chercheur à l’université. Quand il osa enfin demander son avis à un ami, qui avait travaillé pour la revue Granta, celui-ci fut enthousiaste, comme tous les lecteurs qui suivirent. Bientôt, les enchères des éditeurs atteignirent des sommets pour cet essai inclassable d’un quinquagénaire inconnu, à mi-chemin de la psychologie, de la philosophie et des neurosciences. Ce n’est qu’un début : Deary a prévu d’écrire une trilogie.

Éducation sentimentale à l’américaine

Le firmament des lettres américaines, c’est le Great American Novel – une épopée qui incarne l’Amérique d’une époque donnée. Bien qu’il ne se déroule que pour partie aux États-Unis, le deuxième roman de Rachel Kushner semble en bonne voie d’obtenir ce titre prestigieux.


En quelque 500 pages, l’auteure explore les seventies, à New York d’abord, puis en Italie, avec pour terrains de prédilection le milieu new-yorkais de l’art mais aussi le monde des courses de moto, la grande bourgeoisie milanaise et même les Brigades rouges. Ce maelström est cependant appréhendé au travers d’un prisme unique : le regard de la jolie Reno, le « je » du roman, qui cache son ambition sous une fausse naïveté. À vrai dire, il ne s’agit pas d’un personnage très consistant – plus un miroir, un prétexte à amener le lecteur, via les amants de Reno et leurs proches, là où il faut.


La critique new-yorkaise, dans son ensemble, a réagi « avec un enthousiasme frôlant l’hystérie », remarque Geoff Mak dans la Los Angeles Review of Books. Et James Wood, figure de la critique littéraire américane, n’hésite pas à comparer le livre à L’Éducation sentimentale – surtout parce que la narratrice est ici aussi un « personnage presque vide, sauf pour ce qui est de l’exactitude de ses observations », et qu’elle est attirée par les personnes plus âgées.


Ce roman a pour particularité, entre autres facettes inattendues, de susciter des débats artistico-intellectuels rappelant fort ceux qu’il décrit avec tant d’ironie. Sur le site Salon, Laura Miller s’emporte ainsi contre les critiques, en petit nombre et tous mâles, qui ont osé froncer le nez devant l’ouvrage : combien de femmes, avant Kushner, ont donc été jugées être à la hauteur du « grand roman américain » ? « Très exactement : zéro ! » Frederick Seidel, un poète respecté, se permet, lui, dans la New York Review of Books, des commentaires plutôt acerbes (« Le livre est constamment amusant – sauf là où il est vraiment mauvais – mais il n’est absolument jamais convaincant »). Un propos qui met en rage Nicholas Miriello, du Huffington Post : « La façon d’écrire de Seidel est venimeuse,  et même un tantinet sexiste », explose-t-il. Le malheureux critique-poète est accusé de machisme, de mauvaise foi, de lecture hâtive, de jalousie même.


Pour ramener un peu d’ordre, Marc Tracy, dans la New Republic, hasarde sa propre explication : il s’agirait d’un antagonisme « moins littéraire que côtier (côte Est contre côte Ouest) ». Rachel Kushner est non seulement une femme, mais elle est née à Reno et vit à Los Angeles, ce qui ne fait pas bon effet à New York, relève-t-il.

La chute de Yu Hua

Très apprécié dans les pays occidentaux, Yu Hua, le célèbre auteur de Vivre ! et de Brothers, essuie les critiques virulentes de ses compatriotes, qui l’accusent de n’en avoir que pour le lectorat étranger. Ainsi, le journaliste du Beijing News Zhang Dinghao déplore le langage « désuet et quelconque » de son dernier roman, « Le septième jour », sorti cet été en Chine. Récit de l’errance d’un mort trop pauvre pour s’offrir une sépulture, et de ses rencontres avec d’autres fantômes dont la destinée s’inspire de l’actualité, le livre est une dénonciation sans fard des injustices de la société chinoise. Mais c’est aussi « un roman fast-food, bricolé en quelques jours », selon Zhang Dinghao. Hong Zhigang, auteur d’une biographie critique de l’écrivain, préfère, lui, rappeler que le foisonnement – jugé excessif – d’événements tout droit sortis des journaux relève d’un parti pris de réalisme, comme il l’explique au Global Times : « Yu Hua accumule les faits pour mieux refléter la vie. “Le septième jour” exprime l’angoisse, la colère et le désespoir que suscite chez lui la réalité. » 

Merde, alors !

Un moyen peu connu de remédier au problème du changement climatique : les excréments de cachalots. Dans le seul océan Austral, une population estimée de 12 000 cachalots prélève chaque année 200 000 tonnes de carbone dans l’atmosphère et fait tomber celui-ci dans les profondeurs de l’océan sous forme de composés ferreux. On trouve l’information dans un livre ambitieux consacré aux cycles des excréments animaux et humains et à leur histoire. Écrit par un vétérinaire et épidémiologiste canadien, il est présenté par l’un de ses collègues dans la Literary Review of Canada comme l’ouvrage définitif sur le sujet. L’insecte qui vient se nourrir de l’humidité au coin de la paupière du Péruvien endormi défèque avant de partir et lui donne ainsi toutes les chances de contracter la trypanosomiase. D’une façon générale, le caca joue un rôle crucial à tous les étages de la biosphère. L’homme sait depuis longtemps en tirer parti, pour faire du feu, construire des murs, fabriquer du papier (à partir de bouses d’éléphant), plus récemment du plastique et même un arôme artificiel à goût de vanille. L’un des problèmes du monde contemporain est celui de la chasse d’eau, qui prélève des quantités aberrantes du précieux liquide dans les régions qui en manquent.