Comment cela a-t-il pu se produire au cœur de l’Allemagne ? Quiconque réfléchit au sort des Juifs bute sur cette question, à laquelle personne n’a jusqu’à présent réussi à répondre. D’un côté, les documents attestent un haut degré d’antisémitisme, de soumission au Führer, d’indifférence, de convoitise envers les biens des Juifs expropriés. De l’autre, on trouve des milliers de témoignages d’aide plus ou moins désintéressée, de simple humanité venant de citoyens ordinaires.
Si l’on veut s’approcher de la réalité, il faut lire le récit que Marie Jalowicz Simon (née en 1922) a laissé sur sa vie clandestine à Berlin – un livre sensationnel que son fils Hermann Simon vient de publier. À 19 ans, en 1941, Marie, fille unique, se retrouva orpheline. À la fin de cette année-là, après l’introduction de l’étoile jaune et les premières arrestations, elle acquit une conviction : « Ils vont nous déporter, et pour tout le monde ce sera la fin. » Marie voulait survivre.
Elle devint ce qu’on a appelé un « sous-marin » [terme désignant les Juifs ayant vécu cachés dans l’Allemagne nazie], trouva assistance auprès de plus de cent personnes, occupa dix-neuf appartements où elle se réfugia sous de faux noms, jouant la sœur célibataire ou l’aide-ménagère – tantôt aimée, tantôt tolérée, tantôt traitée de « dulcinée juive ». Elle logea chez des communistes purs et durs, des maîtres chanteurs nazis, tenta de fuir en Turquie et échoua en Bulgarie. Un avocat qui devait l’aider à obtenir des papiers exigea qu’elle couche avec lui. Elle venait de tomber amoureuse et, persuadée que son Mitko et elle étaient faits l’un pour l’autre, elle refusa. L’avocat éconduit la dénonça promptement. Mais qui la sauva alors des geôles bulgares, elle dont on pouvait voir facilement qu’elle était une Juive avec de faux papiers – qui la sauva sans contrepartie, à ses propres risques et périls ? Qui lui procura des documents officiels avec un nom d’emprunt, de l’argent et un billet pour retourner à Berlin ? Hans Goll, qui dirigeait à Sofia le service de recrutement des travailleurs bulgares pour l’Allemagne.
Début 1942, Marie fuit en chemise, sous le nez de deux agents de la Gestapo, dont l’un était déjà dans sa chambre. Dans la rue, un vieil ouvrier qu’elle ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam lui prêta son blouson. « Enfin on peut faire quelque chose contre les Canaques », lui dit-il en la conduisant chez des Juifs de sa connaissance.
Marie Jalowicz raconte comment Felicitas, serveuse dans un bar de Kreuzberg, la « vendit » 15 marks (200 euros) à un certain Karl Galecki, la cinquantaine bien sonnée et lourdement handicapé. Ce charmant individu avait élu domicile dans un baraquement, aimait les poissons de ses aquariums et un cadre en apparence vide. « Est-ce que tu devines ce que c’est ? – Non. – C’est un poil du berger allemand du Führer », lui expliqua son hôte d’un ton plein de respect avant d’ajouter, comme en passant : « Les Juifs, il faut tous les tuer. » Heureusement pour Marie, il lui assura, « tête baissée et les yeux pleins de larmes », qu’il n’était plus capable d’avoir des rapports sexuels. La cohabitation dura peu.
Même chez le communiste Willi Kupke et sa femme Tati, elle ne s’attarda guère. Dès la première nuit, Willi se glissa auprès d’elle : « Il marmonna quelques obscénités immondes. Je ne pouvais ni faire un scandale, ni m’en débarrasser, donc je me résignai à en passer par là. » La nuit suivante, le fantôme s’approcha de nouveau. Johanna Koch, qui avait prêté son identité à Marie pour son faux passeport, voulait qu’elle soit « misérable, dépendante et souffrante pour pouvoir ensuite [la] dorloter et [la] réconforter ». La prostituée Lotte (qui avait des jambes dignes de Marlène Dietrich) aida Marie sans poser de questions, dès qu’elle le put.
La jeune femme avait sauté sa troisième année de primaire ; son père, l’avocat et notaire Hermann Zwi Jalowicz, s’était entendu dire par son propre père : « Mon garçon, tu as déjà 3 ans. Tu ne dois pas apprendre d’abord les lettres de l’allemand et ensuite notre saint alphabet [hébraïque], mais l’inverse. » Plus tard, Marie dut intégrer une école juive. En 1938, sa classe passa le baccalauréat. L’inspecteur Schröder, un nazi convaincu, était examinateur. Marie lut un texte écrit en moyen haut-allemand [allemand médiéval]. « C’est vraiment magnifique, s’extasia Schröder. Vous qui avez l’air si jeune, vous êtes arrivée tout droit du Moyen Âge dans cette classe. » Il fit par la suite remonter les notes des candidats juifs d’un point, soutenant que « par comparaison avec les résultats dans les établissements non juifs, c’était parfaitement justifié. »
Début 1940, Marie commença, chez Siemens, à s’acquitter du travail forcé exigé des Juifs. Son chef d’équipe, Max Schulze, était d’origine polonaise et ne tarda pas à lui faire des confidences : « Mon curé m’a dit que les nazis sont les plus grands criminels de l’Histoire. » Toujours de bonne humeur, il fredonnait dans le hall de l’atelier : « Laisse-moi goûter tes lèvres, ne me laisse pas partir tout seul… » Schulze savait lire, mais à peine écrire. C’est pourquoi il demanda à Marie de remplir des formulaires pour lui – en secret, dans les toilettes. Un autre chef d’équipe, Stakowski, portait un insigne du parti sur sa blouse et suivait une formation pour acquérir une qualification supérieure. À cette fin, il sollicita l’aide en mathématiques d’une autre travailleuse forcée. Avec le temps, de nazi fanatique, il se métamorphosa en « inoffensif sympathisant, c’était déjà ça ».
« Nos relations avec ces hommes travaillant normalement chez Siemens étaient si bonnes, résume Marie, que je me disais souvent : “Comment a-t-on pu en arriver à cette effroyable persécution des Juifs ? Ici, en fait, il n’y a pas d’antisémites, les gens sont tous gentils.” » La même question se posait pour les couches supérieures de la société. En tant qu’ancien notaire et ancien combattant sur le front, le père de Marie touchait une petite pension de retraite qui lui avait été accordée par Heinrich Hölscher, le président de la Cour suprême. En mai 1941, après la mort de son père, la jeune fille se présenta chez le président et expliqua à sa secrétaire sa situation matérielle désespérée. « Ah ! ah, mon Dieu, vous me faites pitié ! Ah, ne restez pas comme ça au garde-à-vous, lui dit son interlocutrice, tout émue. Attendez ici un instant. Je vais voir le chef, j’en fais mon affaire ! » Elle revint deux minutes plus tard, rayonnante : « Vous continuerez à toucher la pension. Mais cela n’a aucune base juridique. Et créer un précédent serait catastrophique. Donc, vous n’en parlez absolument à personne. »
En 1943, Marie avait trouvé refuge chez l’artiste Camilla Fiochi à Zeuthen, au sud-est de Berlin. Elles se trouvaient en compagnie de deux autres peintres, le 3 février, lorsqu’elles apprirent par la radio que la 6e armée du Reich avait capitulé à Stalingrad. Elles poussèrent des cris de joie, trinquèrent à la défaite de l’Allemagne et à la victoire des Alliés – jusqu’à ce que soudain Camilla se fige : « Mon Dieu ! Mon neveu Günther ! » Il avait sans doute été tué au cours du siège de Stalingrad. Marie fut prise d’un « rire nerveux tout à fait déplacé » dont elle eut honte. Pour des raisons de sécurité, il lui fallut bientôt changer de planque.
Elle trouva immédiatement le gîte chez Trude Neuke, une communiste militante. Lors d’une réunion de sa section, elle laissa échapper qu’elle hébergeait une jeune Juive. Ses camarades la réprimandèrent sévèrement, non par antisémitisme, mais au nom de leurs « grandes missions ». Trude s’indigna et leur répondit d’aller « se faire foutre ». Peu après, lors d’une vente aux enchères, elle acheta un majestueux porte-manteau ayant appartenu à des Juifs. Jusqu’alors, elle accrochait les vestes à des clous. « Tu trouves que c’est pas bien ? Si ce n’est pas moi qui achète ces meubles, un autre les prendra. » Marie lui donna raison, mais cela lui faisait « mal au cœur ». Trude haïssait les bourgeois, peu importe qu’ils fussent aryens ou Juifs. En 1943, elle chercha inlassablement et en vain parmi ses camarades et connaissances de nouveaux points de chute pour Marie. « Tu n’y penses pas ! lui disait-on à chaque fois. Nous courons un tel danger, nous sommes dans une telle pauvreté, une telle détresse – c’est hors de question. » Heureusement, il y avait la femme du concierge Krause. Lorsque Marie, qui se faisait passer pour une demi-juive, lui demanda carrément si elle pourrait l’accueillir au besoin, elle « se tapa sur les cuisses avec enthousiasme » et répondit : « Mais bien sûr. Dans un premier temps, certainement. Et ensuite on vous trouvera bien quelque chose. »
Comment la jeune femme s’explique-t-elle le comportement de tous ces gens ? Ceux, nombreux, qui ne l’ont pas dénoncée et les autres qui l’ont aidée « n’étaient pas des opposants au nazisme ». Certains d’entre eux, pense-t-elle, « face à un vieux type de cent cinquante kilos correspondant à l’idée qu’ils se faisaient d’un Juif riche, auraient fort bien pu le dénoncer ». « Tel pauvre bougre nourrissait une haine implacable contre le riche Juif de l’immeuble, parce que celui-ci lui avait peut-être un jour soufflé un terrain qu’il voulait acheter. Il rêvait de le voir disparaître pour pouvoir lui dérober le tapis de son salon. En revanche, ce même pauvre bougre n’avait rien contre des jeunes filles affamées qui travaillaient consciencieusement, tout comme lui. »
Les expériences que Marie Jalowicz décrit n’opposent pas des couples antagonistes, comme persécuteur/aide, ami/ennemi des Juifs. Ces dichotomies ne s’appliquent ni à des groupes particuliers, ni aux individus. Le plus vraisemblable est plutôt que la plupart des gens avaient en eux cette dualité : de l’indifférence et à l’occasion une âme secourable, une attitude à la fois humaine et raciste, des aspects sombres mais aussi lumineux.
Die Zeit, 13 mars 2014
Traduction : Baptiste Touverey