13 faits & idées à glaner dans le numéro 64

Shakespeare ne possédait que peu de latin et encore moins de grec.

• Le hasard est une forme de causalité dont nous ignorons les lois.

• Les hackers n’ont pas attendu Internet.

• La moitié des 250 millions d’Indonésiens ont moins de 30 ans.

• Aujourd’hui une œuvre peut être librement condamnée sans avoir été vue ou lue.

• Le sable peut être plus toxique pour l’environnement que la dioxine.

Existerions-nous si le train et l’automobile n’avaient pas été inventés ?

• Il est superflu d’interdire aux femmes ce que leur constitution ne leur permet pas.

• Plus de vingt batailles ont opposé les troupes coloniales françaises aux Amazones du Dahomey.

• L’opération Condor menée en Amérique latine entre 1975 et le début des années 1980 a fait 60 000 victimes.

• Une trentaine de mégapoles ont plus de dix millions d’habitants.

• Quelque 850 millions de personnes souffrent de malnutrition.

 

Serhiy Jadan : « Ce qui se passe dans l’est de l’Ukraine n’a rien de spontané »

Le poète et romancier ukrainien Serhiy Jadan est né en 1974. Il a fait des études de philologie à l’université de Kharkiv et enseigné quelque temps avant de se consacrer entièrement à l’écriture. On peut lire de lui en français son roman La Route du Donbass, Noir sur Blanc, 2013.

 

 

Pourquoi avoir écrit ce « Journal de Lougansk » ?

Le carnet de voyage est un genre très commode : on peut écrire ce qu’on voit et partager ses réflexions sans trop se soucier de la forme. J’habite Kharkiv, qui n’est pas très loin, et me suis rendu au Donbass en avril et mai 2014. C’était au moment où des groupes prorusses annonçaient la création des deux républiques de Donetsk et de Lougansk, les deux entités faisant partie du Donbass. Mais il y avait à l’époque l’espoir que ce conflit resterait purement local et pourrait être résolu sans une vraie guerre. Il y avait certes, par-ci par-là, des habitants armés de fusils-mitrailleurs. Et ces groupuscules qui s’étaient emparés de quelques bâtiments officiels et appelaient Poutine à la rescousse. Mais on pouvait les approcher facilement, leur parler, les photographier. L’animosité ne s’était pas encore installée. Hélas, le pouvoir ukrainien, au lieu de régler ce conflit, était occupé par son propre calendrier : celui des élections présidentielles puis parlementaires. Un temps précieux a été perdu. Des colonnes de chars russes ont envahi le Donbass. On nous a imposé une guerre artificielle qui ne peut plus avoir de solution militaire.

 

La Russie affirme que l’oppression linguistique subie par les russophones est la raison première des révoltes qui ont éclaté dans l’est de l’Ukraine pendant les manifestations de la place Maïdan. Qu’en pensez-vous ?

C’est une carte très usée. Voilà des années que, à l’approche des élections en Ukraine, les politiques brandissent des arguments linguistiques. Les uns affirment que la langue russe est opprimée, les autres disent la même chose à propos de l’ukrainien. Mais, sitôt les élections passées, on oublie ce thème jusqu’à l’échéance suivante. J’ai toujours trouvé ces spéculations odieuses. Pour chaque individu, la langue maternelle est une question sensible. Il doit pouvoir l’utiliser librement. Mais dans le passé, jamais ces spéculations n’avaient abouti à des effusions de sang. Cette fois, de gros efforts de propagande russe ont été déployés pour convaincre les habitants de l’Est que « le pouvoir de Kiev » les opprimait et les privait du droit de s’exprimer dans leur langue.

Cette propagande a fini par porter ses fruits. Prenez mon cas personnel. La ville de Kharkiv est essentiellement russophone. Moi, je parle toujours en ukrainien et on me répond le plus souvent en russe. Cela n’a jamais posé de problème. Parfois, les gens s’excusaient de ne pas savoir parler l’ukrainien, et parfois ils ne remarquaient même pas que nous ne parlions pas la même langue ! Or, ces derniers temps, on me demande souvent si je ne viens pas d’Ukraine occidentale. La langue est devenue une sorte de marqueur politique.

 

Voulez-vous dire que le mouvement du Maïdan est associé à la langue ukrainienne, et l’opposition au Maïdan à la langue russe ?

C’est bien plus complexe. À Kiev, sur la place, on trouvait bien des personnes originaires de l’est de l’Ukraine. On y parlait le russe et l’ukrainien. Des Maïdan locaux ont surgi pratiquement partout, y compris à Kharkiv, à Donetsk, à Lougansk, avec des citoyens qui soutenaient l’idée de la révolution de la dignité, qui aspiraient à une voie européenne pour le pays. C’était cela, l’idée de ce mouvement. Mais ces gens étaient moins nombreux dans l’est que dans le centre ou l’ouest de l’Ukraine. La majorité à l’est était souvent effrayée par les changements radicaux qui s’annonçaient, elle aspirait à la stabilité. Cette majorité n’était cependant pas massivement hostile au Maïdan : elle prenait simplement ses distances. Et s’il n’y avait pas eu d’agents russes, qui ont accompli un énorme travail de sape, il n’y aurait pas eu d’émeutes « anti-Maïdan ».

 

Depuis combien de temps cette opération russe était-elle en préparation ?

D’après plusieurs indices concordants, ce scénario a été élaboré dès le lendemain de la Révolution orange, en 2004-2005. Ce qui se passe dans l’est du pays est une opération planifiée qui n’a rien de spontané. Comme le pouvoir russe avait peur qu’une « révolution de couleur » à caractère démocratique éclate en Russie, il était très important pour le Kremlin de déstabiliser l’Ukraine. Les services russes, bien implantés ici, sont parvenus à recruter tout un réseau : des officiers haut gradés, des députés de la Rada, des maires de certaines villes et, bien entendu, des employés ordinaires de divers organismes publics. Ce réseau a été renforcé pendant la présidence de Viktor Ianoukovitch, qui s’appuyait notamment sur les unités spéciales de la police, les Berkout, entièrement formées et encadrées par les Russes. Et lorsque Ianoukovitch a été déchu, le scénario de l’insurrection de l’Est a été mis en branle. Ceux qui ne connaissent pas la réalité peuvent penser que nous sommes en plein dans la théorie du complot, mais c’est la vérité. Le rapport secret provenant de l’Administration russe et publié par la Novaïa Gazeta fin février prouve que le Kremlin élaborait toutes sortes de scénarios d’annexion de la Crimée et du Sud-Est ukrainien avant même la chute de Ianoukovitch. (1)

 

La création des deux républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk s’explique-t-elle en partie par la persistance au Donbass d’une forme de mentalité soviétique ?

Je ne dirais pas cela. Le Donbass était plus vulnérable, c’était le maillon faible de l’État ukrainien en raison de sa situation économique. À l’époque soviétique, cette région minière était considérée comme privilégiée. Des ouvriers de toutes les origines ethniques y affluaient des quatre coins de l’URSS, attirés par les hauts salaires et autres privilèges qui les attendaient. Mais la situation a changé. Comme de nombreuses régions minières dans le monde, le Donbass a mal vécu son déclin. Sous l’influence de la propagande, une partie de la population s’est mise à rêver d’un retour en arrière, dans une URSS qui n’existe plus.

 

Kharkiv, où vous habitez, est la deuxième ville d’Ukraine. Est-elle aussi menacée ?

Nous avons également été témoins d’une tentative de créer une « république populaire de Kharkiv », à l’instar de celles de Lougansk et de Donetsk. J’ai été moi-même sérieusement blessé lors d’une confrontation avec les Berkout, il y a un an. Et fin février de cette année, deux explosions ont bouleversé la vie des habitants de notre ville. Quatre morts, plusieurs blessés, au cours d’une marche pour célébrer la victoire du Maïdan… Mais, Dieu merci, jusqu’ici nous avons su résister. Et malgré ces actes de barbarie, je reste persuadé que Kharkiv tiendra. Beaucoup de gens ici ont compris que si les combats commençaient, ils perdraient tout : la sécurité et la perspective d’une vie normale.

 

Pensez-vous que les entités séparatistes de Donetsk et de Lougansk redeviendront un jour partie intégrante de l’Ukraine ?

Je n’imagine pas dans quelles conditions cela pourrait se produire, comment des gens qui ont tiré les uns sur les autres pourraient coexister dans le même État. Bien entendu, il y a des unités et des conseillers militaires russes qui font la guerre du côté des séparatistes, mais nos concitoyens tirent eux aussi sur les soldats ukrainiens. C’est vrai que le temps peut guérir les blessures, mais je trouve absolument effroyable l’accumulation de haine que l’on constate des deux côtés. Des gens qui, il y a quelques mois encore, occupaient une position neutre ont été littéralement aspirés dans l’entonnoir de la guerre. Toute guerre, par définition, est sale et cynique, mais ce conflit-là l’est doublement. Ce n’est pas une guerre civile, c’est essentiellement une agression et une occupation russes. La Russie met en œuvre sur notre sol son scénario de « guerre hybride » (c’est un terme russe, odieux en soi), sans reconnaître sa participation militaire directe.

 

Que pensez-vous de la figure de Vladimir Poutine ?

Je dirais qu’il personnifie le mythe soviétique de grandeur – au fond, un vieux mythe impérial. Cet homme a planté ses crocs dans le passé du système totalitaire et essaie de le tirer du trou où il était enfoui pour le restaurer. C’est la mort. C’est la ruine. C’est ce qui tire la Russie vers le passé et l’empêche d’avancer. Noie-t-il une partie de l’Ukraine dans le sang afin de restaurer l’Union soviétique, augmenter la puissance russe, surmonter les complexes de sa propre population ? Je ne comprends pas. Car ce qui se passe dans le Donbass, ce n’est pas une politique ou une géopolitique, c’est tout simplement l’horreur.

 

Il me semble que l’accueil enthousiaste de l’annexion de la Crimée par une majorité des Russes montre qu’ils veulent être de nouveau les maîtres de l’empire…

Je ne peux l’expliquer de façon rationnelle. J’ai toujours aimé le peuple russe, la culture russe et la langue russe. Et je suis offensé et scandalisé par la joie mauvaise que beaucoup de Russes ont exprimée à l’annonce de l’annexion de la Crimée. Je suis encore plus offensé et scandalisé par la propagande du Kremlin, qui traite les Ukrainiens de « fascistes » et de « nazis » menant des opérations punitives contre le « peuple du Donbass ». Toute cette rhétorique monstrueuse, tout ce délire trouve subitement un accueil favorable parmi la population russe et est partagé par une partie de citoyens ukrainiens du Donbass. Voilà qui montre la puissance de la machine de désinformation russe.

 

Vous aimez votre ville. Un mot sur les raisons de cet attachement ?

C’est une ville qui a une grande histoire. Au XIXe siècle, son université était déjà au centre d’une vie culturelle impressionnante. Et, dans les années 1920, elle était la capitale de l’Ukraine soviétique. De nombreux poètes, écrivains, metteurs en scène, peintres, architectes y vivaient et y créaient. Plusieurs représentants de la « renaissance fusillée », ce mouvement d’inspiration à la fois avant-gardiste, nationale et bolchevique, travaillaient ici. On parle de la « renaissance fusillée » car presque tous ses représentants, plus de cent intellectuels et artistes, furent fusillés en 1937, au moment des grandes purges.

 

En quoi cette histoire se fait-elle encore sentir aujourd’hui ?

Kharkiv est toujours une ville où habitent des artistes, des écrivains et des musiciens, et ils ne sont pas moins nombreux que dans les années 1920. Malheureusement, la plupart de ces gens sont peu connus en dehors de la région. On peut dire que nous formons une sous-culture spécifique, tout comme Tchernivtsi ou Lviv, qui possèdent leurs propres sous-cultures. C’est l’une des spécificités de l’Ukraine. Ce qui m’attire aussi, c’est le caractère multiculturel de Kharkiv. La ville est à la croisée des chemins entre Kiev, le Caucase, la Crimée et Moscou ; elle a toujours attiré des cultures et des ethnies différentes. En plus des Ukrainiens et des Russes, des milliers de Vietnamiens, de Chinois, de Coréens, de Caucasiens et d’Africains vivent ici.

 

Vous êtes né dans la région de Lougansk. Pouvez-vous encore vous rendre à Lougansk et à Donetsk ?

J’y vais constamment, je me suis rendu à plusieurs reprises sur la ligne du front, notamment avec nos volontaires, pour soutenir nos militaires. C’est l’enfer. La destruction de bâtiments, les tirs d’artillerie incessants, les tueries, la misère. Une vraie guerre qu’on ne sait plus comment arrêter. C’est à cette guerre que je vais consacrer mon prochain livre. Je ne sais pas encore si ce sera un roman ou un essai, mais il faut que je l’écrive !

 

Vous avez traduit de nombreux poètes allemands, polonais, biélorusses et russes. L’année dernière, vous avez publié un recueil de poèmes de Paul Celan. Sa perception tragique du monde vous touche-t-elle particulièrement à cause de la situation en Ukraine ?

Cet immense poète est très populaire chez nous, car il est originaire de Tchernivtsi, dans le sud-ouest de l’Ukraine, et on y organise tous les ans son festival. Mais on traduit généralement ses poèmes de la fin des années 1940 et des années 1950, alors que je m’attaque essentiellement à ses poèmes et autres textes tardifs, publiés en partie après sa mort. C’est un Celan plus obscur, plus hermétique, qui me fascine. Sa vision catastrophique entre en résonance avec la catastrophe dans laquelle est plongé mon pays. D’ailleurs, je publie prochainement un nouveau recueil de mes poèmes et traductions, y compris de Czesław Miłosz et de Bertolt Brecht. Il s’agit de textes écrits avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Rédigés il y a trois quarts de siècle, ils redeviennent subitement d’actualité pour l’Ukraine contemporaine…

 

Propos recueillis par Galia Ackerman.

Pourquoi les oiseaux aiment la ville

En mars 2013, John Marzluff passa quelques jours dans le parc national de Yellowstone. Comme il le fait chaque fois qu’il profite du plein air, cet éminent professeur d’écologie y compta les espèces d’oiseaux : vingt-quatre. Lors d’un bref séjour à New York peu après, il resta plusieurs heures à Central Park, l’espace vert de Manhattan. Là, il put dénombrer trente et une espèces. Central Park était plus riche en volatiles que Yellowstone !

Marzluff n’en fut pas surpris outre mesure. Au cours des treize dernières années, il avait observé, avec ses étudiants de troisième cycle de l’université de Washington, ce qu’il advenait des oiseaux, des mammifères et autres animaux sauvages quand les forêts des environs de Seattle et d’autres villes étaient transformées en zones résidentielles. Ce livre passionnant est le récit de ce qu’ils ont découvert sur l’étonnante richesse de la faune des banlieues, et la manière dont nous devrions réagir à ce foisonnement.

Marzluff et les autres écologistes urbains observent qu’il existe une échelle dans la vie aviaire. Quelques survivants coriaces tiennent bon au cœur de la zone urbaine ; à la campagne, les oiseaux abondent. Mais c’est dans l’entre-deux, dans la zone périurbaine arborée et diversifiée, que se trouve le mélange d’espèces le plus riche. Voilà une découverte contre-intuitive : dans notre esprit, le « tsunami urbain » (pour reprendre l’expression de l’auteur), ce déplacement massif de la population vers les villes, aurait dû engendrer des déserts biologiques uniformisés, peuplés en tout et pour tout de quelques étourneaux, moineaux et autres pigeons. Mais c’est oublier l’instinct de survie qui anime les animaux sauvages, et leur capacité de s’adapter prestement aux opportunités nouvelles. Il faut qu’environ 30 % d’un territoire périurbain soit composé de végétation naturelle, avertit Marzluff, pour que s’y développe une foisonnante vie aviaire. Mais si les oiseaux parviennent à trouver, au cœur ou en périphérie des villes, le gîte et le couvert pour élever leurs jeunes, ils le feront. Allez entreprendre une compagnie d’électricité sur les perruches, venues d’Argentine, qui trouvent les poteaux électriques avec transformateurs absolument parfaits pour les énormes nids de brindilles de leurs colonies !

Mais l’ambition de Marzluff va bien au-delà du simple recueil de détails anecdotiques ; il entend proposer une thèse plus générale. À ses yeux, la zone périurbaine est une forme définissable d’habitat naturel, dont les traits biologiques et les habitants sont aussi spécifiques que ceux des marais salants ou des pâturages alpins. La variété est l’une des principales caractéristiques écologiques des banlieues. Si la forêt inentamée peut être d’une piètre diversité, la mosaïque de pelouses, parcs, jardins, ombrages, ruisseaux et mares que l’on trouve à la périphérie des villes offre une multitude d’opportunités aux créatures capables de s’y adapter. Ce phénomène est d’ailleurs devenu une question d’importance majeure en sciences de l’environnement et fait l’objet un nouveau domaine de recherche. Un demi-million d’hectares sont urbanisés chaque année aux États-Unis, et 40 % des Américains vivent dans les banlieues.

La nouveauté est un autre trait saillant de cet habitat animal périurbain. Les villes existent depuis longtemps, et la pleine nature depuis toujours. Mais les banlieues – des zones résidentielles très étendues avec une faible densité de population et beaucoup de végétation – sont apparues principalement avec l’avènement des transports rapides, essentiellement dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Animaux et oiseaux n’y sont devenus plus visibles que très récemment, à mesure que l’urbanisation a gagné sur le territoire des ours et des lynx, et que les ours et les lynx s’y sont trouvé de nouvelles niches. Certaines espèces particulièrement voyantes, comme le grand pic, de la taille d’un corbeau avec une crête d’un rouge flamboyant, la buse à queue rousse, qui s’est installée sur la Cinquième Avenue depuis les années 1990, et le grand duc d’Amérique, qui niche à Pelham Bay, dans le Bronx, ont fait leur retour dans certains coins hospitaliers des villes.

Dans le sillage d’autres biologistes, Marzluff classe la faune urbaine en trois catégories : les « fuyards », les « profiteurs » et les « opportunistes ». Les fuyards, ce sont les animaux qui ne peuvent ou ne veulent pas tolérer l’omniprésence de l’homme et de ses constructions ; sitôt qu’une zone est défrichée pour accueillir de nouveaux lotissements, ils partent. La plupart des grands mammifères appartiennent à cette catégorie ; chez eux, la répartition ville/campagne n’est donc pas la même que chez les oiseaux. Dans l’ensemble, seuls les mammifères de petite taille (rongeurs, taupes), extrêmement polyvalents (coyotes) ou à l’abri de toute pression prédatrice (cerfs) peuvent s’adapter à la vie de banlieue.

 

Cinq « fabuleuses mauvaises herbes »

Les profiteurs, eux, trouvent leur bonheur même dans les zones de population humaine les plus denses. Beaucoup sont des charognards. Marzluff ne s’étend guère sur ce phénomène, bien qu’il constitue un aspect majeur de l’écologie urbaine. Jusqu’à récemment, des millions de vautours d’espèces différentes peuplaient les villes indiennes, les débarrassant des animaux morts, que les hindous ne mangent pas, et même des cadavres humains sur les tours du Silence parsies (1). Ce n’est plus vrai depuis que ces oiseaux de proie sont victimes d’une désastreuse épidémie mortelle provoquée par le diclofénac, un anti-inflammatoire utilisé dans l’élevage. Goélands argentés et goélands marins ont depuis 1900 étendu leur zone de reproduction à toute la côte atlantique de l’Amérique du Nord, depuis le Maine jusqu’à la Floride, pour profiter des décharges urbaines. Aux États-Unis, les centres-villes les plus construits abritent surtout des profiteurs, surnommés par Marzluff « les cinq fabuleuses mauvaises herbes des espèces aviaires » (2) : le pigeon (l’omniprésent pigeon biset, qui nichait à l’origine dans les falaises du Moyen-Orient avant de coloniser toutes les villes de la planète), l’étourneau, le moineau, le canard et l’oie du Canada. Les trois – ou peut-être quatre – premières de ces espèces ne sont pas originaires d’Amérique du Nord, mais elles se sont répandues sur tous les continents. Le phénomène est mondial, seules les espèces diffèrent. Dans les villes australiennes règnent le méliphage bruyant (que mentionne Marzluff) et d’autres habitants des cités comme la perruche arc-en-ciel (les agglomérations d’Australie, très boisées, sont notoirement riches en oiseaux). L’auteur aurait aussi pu évoquer, outre les moineaux, ce volatile que l’on trouve partout dans les villes nord-africaines, le bruant du Sahara, ou encore le bruant chingolo, son équivalent latino-américain. Les corbeaux constituent un cas à part, et Marzluff leur a consacré un livre sagace et bourré d’informations, « En compagnie des corneilles et des corbeaux ». (3)

Comme il était prévisible de la part d’animaux si intelligents, dont certains sont capables de concevoir et d’utiliser des outils, de nombreuses espèces de corvidés ont compris que la ville était un paradis pour eux. Personne ne leur tire dessus, et la nourriture abonde. Mark Twain raconte qu’il a été harcelé par les corbeaux familiers lors de son voyage en Inde en 1896. Cette espèce s’est ensuite diffusée dans les villes d’Afrique de l’Est et d’Asie du Sud-Est. Quant aux corneilles d’Amérique, d’abord extrêmement craintives car on les massacrait à grande échelle dans les campagnes, elles sont devenues des citadines pleines d’assurance au cours des cinquante dernières années. Un peu plus tard, leurs proches parentes les corneilles noires se sont installées en plein centre de Paris, de Londres et d’autres grandes villes européennes. Enfin, à Tokyo, les corbeaux à gros bec sont devenus si nombreux et agressifs qu’il a fallu prendre des mesures pour en limiter le nombre.

Après les profiteurs viennent les opportunistes. L’évolution animale réagit puissamment aux nouvelles opportunités créées par la banlieue. L’évolution, rappelle Marzluff, n’est pas un vieux phénomène accompli depuis une éternité. Elle est constamment à l’œuvre, comme le montrent l’apparition et l’essor quasi immédiat de nouvelles souches de bactéries résistantes dès que sort un nouvel antibiotique. Pour illustrer la permanence de l’évolution animale et sa rapidité, Marzluff évoque le fameux cas de la phalène du bouleau, une espèce de papillon qui survit en se camouflant contre l’écorce d’un arbre. Quand ladite écorce a noirci dans le Londres victorien envahi par la suie, les phalènes les plus claires se se sont rapidement fait repérer et attraper par les prédateurs. Le taux de survie supérieur des phalènes les plus aptes » (ergo les plus sombres) a conduit l’ensemble de cette population à prendre une teinte plus foncée. Les phalènes se sont éclaircies à nouveau avec la dépollution de Londres au XXe siècle. Marzluff cite encore des recherches sur les moineaux qui deviennent plus sombres dans un environnement industriel, et il note que les populations italiennes et espagnoles de cet oiseau, isolées de celles de l’Europe du Nord par les montagnes, ont évolué pour former des espèces séparées. Il émet l’hypothèse que les colonies urbaines d’autres espèces pourraient à la longue devenir à ce point biologiquement différentes qu’elles aussi finiraient par constituer des espèces séparées – mais c’est une prédiction manifestement très hardie.

Marzluff excelle à nous rappeler que l’évolution animale n’est pas seulement physique mais aussi comportementale. Les oiseaux et les autres bêtes qui s’adaptent aux banlieues s’habituent aux mangeoires, aux nichoirs et aux animaux domestiques. Surtout, ils doivent apprendre à tolérer la proximité de l’homme. On relève des différences d’attitude notables entre les oiseaux des villes et les oiseaux des champs. À Paris, les merles noirs (qui ressemblent à des merles d’Amérique trempés dans l’encre) circulent entre les chalands sur les marchés, attrapant les cerises tombées sur le trottoir, tandis que les merles de campagne que nous voyons dans notre maison de Bourgogne sont si craintifs qu’il suffit de paraître à la fenêtre pour les faire fuir. Marzluff note dans son livre sur les corbeaux que les corneilles d’Amérique qui vivent en zone rurale, s’attendant à se faire tirer dessus, s’opposent à bonne distance aux intrus menaçant leurs nids par de vigoureux croassements ; en revanche, les corbeaux des villes, si quelqu’un grimpe à l’arbre qui abrite leur nid, restent silencieux mais piquent l’intrus sur la tête.

Il est possible que la banlieue où habite Marzluff, près de Seattle, et les périphéries des États-Unis en général offrent bien davantage d’opportunités aux animaux sauvages que les mégapoles d’Asie et d’Afrique. L’auteur montre aussi que la donne est différente sous les tropiques, où même les beaux quartiers sont loin de posséder une faune aussi riche que la forêt. Dans ces pays, de nombreuses espèces se sont finement adaptées à des micro-habitats très spécifiques qui présentent un cocktail extrêmement précis de plantes et d’insectes, associé notamment à une certaine température et un certain taux d’humidité. Il semble dès lors vraisemblable que la grande majorité des espèces d’oiseaux sauvages, sous les tropiques, soit constituée de fuyards. L’existence de « banlieues à oiseaux » pourrait se révéler un phénomène plus localisé et culturellement déterminé des climats tempérés d’Amérique du Nord et d’Europe que Marzluff ne semble le dire.

Quoi qu’il en soit, la relative richesse biologique de nos banlieues ne doit ni nous conduire à l’autosatisfaction ni nous inciter à nous désintéresser de la biodiversité. Seuls quelques oiseaux et autres animaux restent quand on défriche une zone pour la lotir. Ce sont les espèces les plus susceptibles de s’adapter qui survivent, celles qui occupaient déjà des milieux hétérogènes, avaient des habitudes alimentaires variées et sont capables de saisir une opportunité. Il est tout à fait possible que ces espèces opportunistes soient plus nombreuses chez les oiseaux que chez les mammifères, les amphibiens ou les arthropodes. La disparition de la plupart des grands mammifères dans les « banlieues à oiseaux » a déjà été mentionnée. Les grands scarabées, qui contribuent à éliminer le bois mort et les cadavres d’animaux, et les amphibiens, qui ont besoin d’avoir accès à la fois à la terre et à de l’eau propre, ont eux aussi beaucoup moins bien survécu dans les zones périurbaines que les oiseaux.

La faune qui prospère en banlieue pourrait aussi de plus en plus se composer d’espèces exotiques capables d’évincer les indigènes. Si Marzluff avait travaillé à Miami plutôt qu’à Seattle, il aurait dû signaler les douzaines d’espèces de perroquets présentes en Floride du Sud, réchappées du commerce des oiseaux exotiques, et dont certaines se reproduisent dans les parcs de la ville. Il aurait aussi pu davantage évoquer l’introduction de plantes étrangères invasives telles que le kudzu, la renouée du Japon, la persicaire, le célastre orbiculaire et bien d’autres, qui, en l’absence de leurs prédateurs habituels, occupent désormais de vastes superficies et étouffent toutes les autres formes de vie sous leur feuillage impénétrable.

Un problème supplémentaire se pose dans les « banlieues aviaires » : les profiteurs peuvent s’y transformer en nuisibles. Comme l’a récemment montré Jim Sterba dans « Guerres dans la nature » (4), le mouvement à double sens – la colonisation des zones sauvages par l’homme et la recolonisation des villes par les espèces sauvages adaptables – est susceptible d’engendrer des rencontres aussi inquiétantes que plaisantes. Marzluff n’est pas aveugle aux désagréments de cette coexistence. Il note ainsi que la densité des veuves noires à Phœnix, en Arizona, est trente fois plus élevée que dans le désert avoisinant. Et il reconnaît que si sa maison était occupée par un mamba noir, ce serpent venimeux entre tous, il lui faudrait l’éliminer.

 

Tsunami urbain

Mais, pour le biologiste, la proximité de la vie sauvage est un phénomène presque entièrement positif, et il a le sentiment que les pics flamboyants qui percent des trous dans les bardeaux de sa maison ou les roitelets qui nichent dans sa boîte à lettres sont un moindre prix à payer pour le plaisir de leur compagnie. Marzluff comprend que l’adaptation de la vie sauvage aux banlieues, qui ne préserve que les espèces adaptables, ne garantit pas la survie de la biodiversité en général. Le XXIe siècle, l’ère « anthropocène » (5), représentera nécessairement une ère d’extinction massive, tout simplement parce que les fuyards sont nombreux dans le monde naturel, en particulier sous les tropiques. L’existence des « banlieues à oiseaux » est sans doute ce que nous pouvons faire de mieux face au « tsunami urbain ». Mais la richesse de la vie animale dans ces périphéries n’a rien d’automatique ; l’homme peut contribuer à l’améliorer encore en faisant preuve d’une plus grande tolérance vis-à-vis de certains animaux du voisinage et en mettant quelques connaissances écologiques au service de certains autres. Marzluff conclut son livre sur une note didactique en proposant dix commandements pour renforcer la richesse écologique des banlieues. Il n’est pas inutile de les rappeler ici, même s’ils ne seront pas du goût de tout le monde aux États-Unis.

1. Tu ne convoiteras pas la pelouse de ton voisin.
Marzluff est un chaud partisan du couvert végétal naturel au lieu du gazon stérile omniprésent ; mais recouvrir sa pelouse de plantes indigènes peut être source de conflits avec les voisins ou les autorités municipales.

2. Garde ton chat à l’intérieur.
Marzluff offre quelques judicieuses suggestions pratiques destinées à faire admettre l’idée au félin.

3. Rends tes fenêtres plus visibles pour les oiseaux.

4. N’illumine pas le ciel nocturne.
Ce commandement, comme le précédent, concerne plus les tours d’habitations ou de bureaux que les maisons ; ce qui rend plus difficile d’y amener des changements.

5. Procure de la nourriture et des nichoirs.
Mais il faudra aussi les nettoyer, s’attendre à quelques petits désagréments et admettre que cela contribuera sans doute davantage à votre plaisir qu’à la survie animale, sauf au plus fort de l’hiver.

6. Ne tue pas les prédateurs naturels.
Et ce, quand bien même un faucon de Cooper serait en train de manger les mésanges à tête noire autour de votre mangeoire.

7. Favorise la diversité des habitats à l’intérieur des villes et la différenciation naturelle entre les villes.
Notons que, pour l’essentiel, Central Park n’est nullement plus riche en oiseaux que Yellowstone ; seuls le sont les secteurs comme The Ramble, où le sol est couvert d’une dense végétation d’origine – malgré les puissantes réticences des promeneurs de chiens, des gestionnaires du parc frénétiques de la tondeuse à gazon ou des horticulteurs avec leur liste standard de plantes exotiques.

8. Crée des passages protégés à travers routes et autoroutes.
En fait, cela se pratique déjà, mais plus en Europe qu’en Amérique.

9. Assure une bonne communication entre l’eau et la terre.
Cela va obliger à mieux informer les urbanistes et les directeurs de clubs de golf, et coûtera un peu d’argent.

10. Profite de la nature et tisse un lien avec elle, là où tu vis et travailles.
C’est exactement ce qu’a fait Marzluff, et cela lui a procuré une joie contagieuse qui imprègne les pages de ce livre divertissant et bourré d’informations.

 

New York Review of Books, 20 novembre 2014

Traduction : Jean-Louis de Montesquiou

Un miracle musulman : l’Indonésie

L’Indonésie fut, après l’Inde et la Chine, le troisième plus grand État-nation à naître au milieu du XXe siècle. Composé de milliers d’îles petites et grandes, le pays s’étend sur un espace maritime vaste comme les États-Unis et abrite la plus importante population musulmane de la planète. Pourtant, sur notre carte mentale du monde, l’Indonésie n’est guère plus qu’un théâtre lointain pour tremblements de terre, tsunamis et éruptions volcaniques. Les traumatismes politiques de l’Égypte postcoloniale, à commencer par la crise de Suez, sont bien plus connus que le massacre de plus d’un demi-million d’Indonésiens soupçonnés d’appartenir à la mouvance communiste, à partir de 1965, ou que la rébellion sécessionniste qui a duré trente ans dans la province d’Aceh. Les éditorialistes de politique étrangère, qui ont prématurément salué de nombreuses révolutions à la fin de la Guerre froide (rose en Géorgie, orange en Ukraine, verte en Iran ou safran en Birmanie), n’ont pas su donner un code couleur au renversement spectaculaire, en 1998, de Suharto, dictateur de longue date de l’Indonésie. Ils ont à peine remarqué les passations de pouvoir qui ont suivi, au terme d’élections pluralistes (la dernière en date remonte à juillet 2014). Découvrir que Barack Obama avait vécu de 1967 à 1971 à Jakarta avec sa mère, brillante anthropologue, ne semble pas avoir davantage éveillé leur intérêt pour l’histoire et la culture de l’archipel – contrairement à l’hypothèse selon laquelle le président des États-Unis aurait pu être élevé en musulman.

L’Indonésie est un pays d’une impressionnante diversité : quelque 13 500 îles, 250 millions d’habitants, 360 groupes ethniques environ, et plus de 700 langues. Difficile, dans cette mosaïque ahurissante, de trouver les moindres conceptions morales, tempéraments politiques, coutumes ou traditions artistiques communes qui ne laissent apparaître un supplément de complexité et de division interne. À elle seule, Java – l’île la plus peuplée, qui abrite près de 60 % des habitants – est faite des sédiments de nombreuses civilisations (chinoise, indienne, moyen-orientale, européenne) et offre un prodigieux spectacle d’identités culturelles superposées. Les Chinois qui se sont installés dans les ports de l’archipel au XVe siècle rappellent l’intense réseau maritime qui, bien avant l’arrivée des colons, reliait l’Asie du Sud-Est à une région aussi éloignée que la Méditerranée. La pratique de l’islam indonésien est bigarrée, teintée des croyances préislamiques de l’hindouisme, du bouddhisme et même de l’animisme. Les groupes ethniques ou quasi ethniques qui peuplent les îles (Javanais, Bataks, Bugis, Acehnais, Balinais, Papous, Bimanais, Dayaks et Ambonais) donnent au pays un air de plus grand musée d’histoire naturelle à ciel ouvert de la planète.

Comme l’écrit Elizabeth Pisani dans son récit de voyage touffu et pénétrant, Indonesia, etc., cette diversité « n’est pas simplement géographique et culturelle ; différents groupes vivent fondamentalement, en parallèle, à différents moments de l’histoire humaine ». Ces dernières années, les hommes d’affaires étrangers, mécontents des coûts croissants et des profits décroissants qu’offrent l’Inde et la Chine, se sont tournés vers l’Indonésie. La moitié environ de la population a moins de 30 ans, ce qui nourrit les conjectures enthousiastes de la presse économique mondiale sur le « dividende démographique » du pays. Et c’est vrai : dans le Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo, autrefois célèbre pour ses féroces chasseurs de têtes, on trouve à présent des « résidences fermées » et des amateurs de sacs Vuitton. Mais les symboles de la modernité consumériste peuvent être trompeurs. Certes, on tweete davantage à Jakarta que dans n’importe quelle autre ville du monde, et 69 millions d’Indonésiens – plus que toute la population du Royaume-Uni – utilisent Facebook. Mais il existe encore, dans les forêts tropicales menacées de Sumatra, une tribu de chasseurs-cueilleurs friande de chair d’ours ; et prendre le thé avec le cadavre fait partie des rites préfunéraires pratiqués sur l’île prétendument chrétienne de Sumba.

 

Un pays bricolé

Cette coexistence de l’archaïque et du contemporain n’est que l’une des nombreuses singularités de l’Indonésie, le plus improbable des États-nations ayant surgi inopinément des ruines des empires européens après la Seconde Guerre mondiale. Les négociants néerlandais qui ont assis impitoyablement leur pouvoir dans la région à partir du XVIIe siècle avaient donné à l’archipel un semblant d’unité, faisant de Java son centre administratif. Les nationalistes indonésiens, pour la plupart javanais, qui chassèrent les Hollandais en 1949  (après quatre années de combat) eurent à cœur de préserver leur héritage, et copièrent le régime de coercition, de tromperie et de corruption établi par le colonisateur. Mais le caractère bricolé du pays a toujours été apparent, comme en témoignait d’emblée la deuxième phrase, dangereusement floue, de la proclamation d’indépendance : « Les questions relatives au transfert du pouvoir, etc., seront traitées avec soin et dès que possible. »

L’archipel, écrit Pisani, « n’a cessé, depuis, de travailler sur cet “etc.” ». Pour être juste, les Indonésiens ont eu beaucoup de sujets sur lesquels travailler. Bâtir des institutions politiques et économiques ne pouvait être une mince affaire dans un pays géographiquement éclaté, à l’héritage colonial invalidant : piètre alphabétisation, chômage élevé et inflation. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’occupation japonaise avait miné les deux avantages induits de la longue domination européenne : une armée et une administration professionnelles. Au milieu des années 1950, le romancier américain Richard Wright en tirait cette conclusion : « L’Indonésie a repris le pouvoir aux Néerlandais, mais elle ne sait pas comment l’utiliser ». (1) Wright plaça alors ses espoirs d’une consolidation nationale rapide dans « l’ingénieur capable de fonder un projet sur 80 millions de vies humaines, un projet qui puisse les nourrir, tout en s’assurant leur allégeance volontaire ». L’Indonésie disposait d’un tel individu en Sukarno, un ingénieur et architecte diplômé, devenu un opposant de premier plan au pouvoir hollandais. Pendant une brève période, il forma avec l’Indien Jawaharlal Nehru et l’Égyptien Gamal Abdel Nasser une sorte de Sainte Trinité du monde postcolonial. Mais Sukarno peina à obtenir l’allégeance des peuples disparates du pays. Au nom de son projet de construction nationale, il déploya une rhétorique anti-impérialiste, nationalisa les entreprises et lança l’armée contre les insulaires aux velléités sécessionnistes. Il élabora l’idéologie du Nasakom (un savant mélange de nationalisme, d’islam et de communisme), avant d’opter pour un amalgame plus autocratique qu’il baptisa « Démocratie dirigée ». (2)

Au début des années 1960, Sukarno s’inquiéta de la puissance de l’armée, qui avait développé d’étroites relations avec le Pentagone, et chercha à lui faire contrepoids en renforçant le Partai Komunis Indonesia, alors le plus important Parti communiste après ceux d’Union soviétique et de Chine. Mais une série d’événements encore non élucidés survenus dans la nuit du 30 septembre 1965 conduisirent à sa chute : l’assassinat de plusieurs membres du haut commandement militaire provoqua un contre-coup d’État, conduit par un certain général Suharto. (3) Les nouveaux dirigeants, écrit Pisani, déclenchèrent un « tsunami de propagande anti-PKI, suivi de massacres en représailles ». L’armée participa avec zèle à l’extermination de la « vermine gauchiste » et, comme le souligne l’auteure, « de nombreux Indonésiens ordinaires se joignirent au mouvement avec plaisir ». Différents groupes – les grands propriétaires terriens de Bali menacés par les paysans sans terre, les tribus dayaks pleines de ressentiment envers la population d’origine chinoise – « utilisèrent cette grande orgie de violence pour marquer un certain nombre de points ». À Sumatra, des « organisations criminelles liés à certains milieux d’affaires créèrent une branche spécialisée dans l’étranglement des communistes qui avaient essayé d’organiser les travailleurs des plantations. » Le massacre de 1965-1966 reste l’un des grands crimes impunis du XXe siècle. Dans le récent documentaire L’Acte de tuer, des Indonésiens vieillissants se vantent avec empressement de leur rôle dans les massacres. (4)

 

À l’origine du modèle chinois

Ce bain de sang inaugura l’Ordre nouveau de Suharto – un euphémisme encore plus transparent pour exprimer le despotisme que ne l’avait été la « Démocratie dirigée » de Sukarno. Le président offrit à la population une croissance économique rapide grâce à l’investissement privé et au commerce international, sans aucune garantie des droits démocratiques. Se faisant appeler « bapak (“père”) de tous les Indonésiens », il réussit mieux que d’autres autocrates paternalistes comme le chah d’Iran et le Philippin Ferdinand Marcos. L’un de ses conseillers avait lu attentivement le livre de Samuel Huntington paru en 1968, Political Order in Changing Societies. La thèse de l’ouvrage – le fait de mener simultanément les modernisations politique et économique peut conduire au chaos – fut souvent interprétée dans les pays en développement comme une mise en garde contre la démocratie non dirigée. Suharto, par conséquent, conjugua domination politique impitoyable et réseau de clientélisme économique en perpétuelle expansion. Il fut, de fait, l’un des premiers représentants du modèle que les dirigeants chinois incarnent aujourd’hui, associant capitalisme de copains et autoritarisme. Les massacres, pour son plus grand profit, ne l’avaient pas seulement débarrassé d’une opposition politique forte ; les contestataires potentiels dans les milieux paysans et ouvriers avaient désormais peur.

Selon Huntington, le rôle historique des militaires dans les sociétés en développement « est d’ouvrir la porte à la classe moyenne et de la fermer à la classe ouvrière ». Suharto, avec ses parents et alliés dans l’armée et les grandes entreprises, a mené à bien cette double manœuvre délicate pendant plus de trente ans, aidé en cela par la richesse du pays en ressources naturelles d’exportation (étain, bois, pétrole, charbon, caoutchouc et bauxite).

Les années 1970 et 1980 ont été celles de la métamorphose de Jakarta : la ville d’immeubles bas qu’avait connue Obama enfant est devenue une mégalopole de verre et d’acier perpétuellement embouteillée. Mais la croissance économique a charrié avec elle une révolution des aspirations et la politisation de l’opinion. En 1998, après que la crise financière asiatique eut révélé la fragilité du miracle économique indonésien, l’autocratie de Suharto s’est enfin effondrée. Ses successeurs ont prudemment instauré le pluralisme électoral et la liberté de la presse, mais peiné à trouver la formule susceptible d’attirer des investisseurs en quête de hauts rendements trimestriels sans s’aliéner les salariés modestes ou les chômeurs. Les fidèles du régime Suharto – anciens généraux et industriels monopolistes – se sont découvert des talents de manipulateurs de scrutin, et la désillusion envers la démocratie est allée s’exacerbant.

Les forces centrifuges inhérentes au pays ont été renforcées par la décision soudaine, prise en 1999, de déléguer le pouvoir politique de Java aux provinces. Comme l’écrit Pisani, « en l’espace de dix-huit mois seulement, le quatrième pays le plus peuplé du monde et l’un des plus centralisés a éclaté pour devenir l’un des plus décentralisés. Le gouvernement central continue de s’occuper de la défense, de la fiscalité, des relations extérieures, des affaires religieuses, de la justice et de la planification. Mais tout le reste – à savoir la santé, l’éducation, la politique d’investissement, la pêche et bien d’autres choses encore – a été délégué à près de 300 “gouvernements” de district ».

Une bonne partie des nouveaux administrateurs de province – plus connus sous le nom de « mini-Suhartos » – sont passés maîtres dans l’art de détourner les fonds et les ressources à leur disposition. Les vieux problèmes du pays tels que la pauvreté, les inégalités et la destruction de l’environnement sont devenus plus désespérants au milieu de l’euphorie engendrée par la croissance rapide et l’enrichissement d’une petite minorité. Les élections de juillet 2014 ont révélé une confusion de plus en plus profonde sur le genre de pays que doit être l’Indonésie. L’un des deux principaux candidats à la présidence était l’ancien gendre de Suharto, Prabowo Subianto, un ex-général accusé de nombreuses violations des droits de l’homme dans les années 1990, et soutenu par la majorité de l’élite politique et des milieux d’affaires. Même s’il est à présent devenu un magnat du pétrole, Prabowo a essayé de diriger la colère et la frustration des masses contre les étrangers qui « pillent » l’Indonésie. Son adversaire finalement victorieux, Joko Widodo (alias « Jokowi »), a connu une ascension fulgurante depuis qu’il est passé, en 2002, du statut de maire de Surakarta, sa ville natale, à celui de gouverneur de Jakarta. Jokowi était le premier candidat à la présidence depuis Suharto à n’avoir aucun lien avec l’ancien dictateur. Fils de charpentier, il est connu pour son soutien aux petites entreprises et aux citadins pauvres. Les résultats de l’élection montrent l’énorme attrait de son appel à une « révolution mentale » et à une gouvernance « de bas en haut » parmi les jeunes Indonésiens mécontents des modernisateurs de haut en bas.

Elizabeth Pisani est une observatrice particulièrement subtile de l’affrontement en cours pour la définition de l’Indonésie. C’est sac au dos qu’elle a visité pour la première fois le pays voici plus de trente ans ; elle y est retournée comme journaliste en 1988, juste au moment où le mécontentement de l’opinion envers Suharto commençait à déborder. En 2001, trois ans après le départ forcé du dictateur, elle était à pied d’œuvre pour observer l’hésitante tentative de réforme politique (reformasi) entreprise par le pays, et elle est restée pour assister à la première élection présidentielle directe, en 2004. Son livre, fruit de longs séjours plus récents, bénéficie de ce recul, et de sa maîtrise du Bahasa Indonesia, la seule langue dans laquelle la plupart des Indonésiens peuvent communiquer.

 

Un pays qui « fait mal aux fesses» 

À l’affût de l’original et de l’inexploré, Pisani semble avoir délibérément ignoré Bali, dont les rizières en terrasses, les orchestres gamelans et les opportunités matrimoniales ont été célébrées dernièrement dans l’ouvrage à succès d’Elizabeth Gilbert Mange, prie, aime. (5) S’infligeant des trajets en moto et en bus minables sur de mauvaises routes, des traversées sur des bateaux de pêche qui prennent l’eau et autres ferries peu sûrs, l’auteure suit un long parcours sinueux à travers les îles de la périphérie – Sumba, les Moluques, Sulawesi, Kalimantan et Sumatra – avant d’arriver dans le vieux cœur de Java. Elle exploite avec beaucoup de créativité la forme discursive du récit de voyage, son penchant intrinsèque à l’aléatoire. Son voyage est structuré par la curiosité et nourri par un sens aigu de l’émerveillement et de la découverte. Informée qu’un chamane a été appelé pour capturer un crocodile mangeur de femme sur une île au large de Sumatra, elle a aussitôt cette réaction typique : « J’ai décidé d’aller à Haloban pour parler à l’homme qui murmurait à l’oreille des crocodiles. »

Ce goût de l’inconnu peut flirter avec le masochisme dans un pays qui, comme le souligne l’un des amis de Pisani, « fait mal aux fesses ». Mais l’auteure est toujours partante pour une nouvelle expérience, qu’il s’agisse d’observer des achats de votes lors d’une élection locale dans la province d’Aceh ou de rechercher la distance optimale entre un bar à karaoké ouvert 24 heures sur 24 et les toilettes odorantes du ferry qui l’emmène aux Moluques – une traversée de cinq jours.

Plus remarquable encore, elle ne manque jamais de resituer ses descriptions souvent méticuleusement ethnographiques des différents peuples et cultures dans le cadre de ce pays en pleine mutation – où les responsables de district et leurs partisans locaux sont liés entre eux, et à Java, par un même système clientéliste. Un pays où l’économie capitaliste moderne est partout, qui enrichit et détruit tout à la fois les îles les plus reculées. Les Indonésiens, découvre Pisani, participent tous d’une vie collective à différents niveaux – la famille, le village, le voisinage, la région et le pays –, quelles que soient les diverses manières dont ils adorent leurs dieux ou font et défont les mariages. Certes, la campagne javanaise ressemble toujours pour l’essentiel à l’île visitée dans les années 1950 par Clifford Geertz, le plus fin observateur américain de l’Indonésie. (6) Mais les vieux liens s’effilochent. Pisani écrit : « Cet esprit de solidarité pourrait ne pas survivre aux pressions de l’économie moderne, et encore moins à la marche en masse vers cet autre Java, le Java de McDonald’s, des supérettes, des routes à péage, des résidences fermées, qui est en train d’engloutir l’île, bouchée après bouchée. »

 

Les hypothèses survoltées de McKinsey

Un rapport souvent cité du McKinsey Global Institute affirme qu’« environ 50 % des Indonésiens pourraient faire partie de la classe des consommateurs d’ici 2030, contre 20 % aujourd’hui ». Il est tentant de voir le pays comme une société « traditionnelle » typique, dans laquelle une classe moyenne de plus en plus individualiste donnera naissance à un État démocratique et laïc. Mais la connaissance qu’a Pisani des recoins les plus intimes de l’archipel l’incite à contester les hypothèses survoltées d’« analystes en costume à fines rayures des banques de Hongkong, de think tanks distingués ou de journalistes étrangers ». Elle infirme les projections de McKinsey en égrenant quelques faits simples : « Un tiers des jeunes Indonésiens ne produisent rien du tout, quatre adultes sur cinq n’ont pas de compte bancaire et les établissements prêtent à leurs clients pour acheter des produits, pas pour monter de nouvelles entreprises. » Pendant ce temps, les conflits d’intérêts des élites politiques et économiques du pays – « qui engrangent l’argent des matières premières, ont la vie facile et dépensent sans compter » – stimulent assez peu la croissance économique réelle.

L’auteure rejette tout autant les idéologues qui prétendent que l’Indonésie appartient à l’empire du mal en perpétuelle expansion de l’extrémisme islamique. Dans la majeure partie du pays, les pratiques religieuses restent syncrétiques. Sur l’île chrétienne de Sumba, elle découvre que les habitants adhèrent à l’ancienne religion marapu, « guidés davantage par la lecture des entrailles d’un poulet que par celle de la Bible ». Les musulmans ne semblent pas vouloir désavouer le wayang, le théâtre d’ombres fondé sur les épopées hindoues du Ramayana et du Mahabharata. Même s’il est vrai que l’islam orthodoxe semble attirer de plus en plus les citadins indonésiens, c’est en grande partie parce que la religion « est un signe d’identité visible qui répond au besoin de se regrouper, si prononcé dans l’Indonésie clanique. » Quelques fanatiques attaquant des minorités chrétiennes et musulmanes, affirme-t-elle, ne représentent pas la majorité, qui semble indifférente aux croyances des autres. Les partis politiques religieux, confrontés au déclin de leur poids électoral, se sont recentrés, avec pragmatisme.

Une analyse plus réaliste montrerait cependant que l’intolérance s’est développée depuis la chute de Suharto et l’avènement de la démocratie. Comme Pisani l’admet, « le fanatisme rapporte bel et bien des voix ». Pour obtenir la majorité, les hommes politiques se sont livrés à toutes sortes d’acrobaties – depuis les promesses inconsidérées d’autonomie régionale jusqu’à la législation obligeant les femmes à monter à moto en amazone en passant par les manifestations anti-Lady Gaga. (7) [Sur l’islam en Indonésie, lire notre entretien ci-dessous]

Le développement politique de l’Indonésie a eu d’autres résultats inattendus. Alors que seule une petite élite profitait autrefois de la corruption, de nombreuses personnes touchent à présent des pots-de-vin. Pisani affirme qu’il est possible de voir cette concussion généralisée comme une sorte d’« égalisateur social ». Dans le très ancien système de clientélisme clanique, les individus prennent soin des membres de leur famille élargie ou de leur village, leur accordant argent, contrats ou emplois. La décentralisation a donné à bien plus de gens qu’autrefois le pouvoir de distribuer les faveurs, ce qui les incite en retour à s’investir davantage dans le maintien du statu quo politique. La corruption, écrit Pisani, joue ainsi un rôle crucial « en soudant la mosaïque d’îles et les peuples disparates de l’archipel pour en faire une nation. Le clientélisme est le prix de l’unité ».

Dans la bouche de l’un des mini-Suhartos du pays, la remarque aurait les accents d’une rationalisation cynique. Mais Elizabeth Pisani reconnaît, comme Richard Wright avant elle, qu’un projet collectif soutenu par une allégeance volontaire est essentiel à un État-nation aussi artificiel que l’Indonésie, en particulier quand le fossé s’élargit entre riches et misérables et que l’idéologie nationale est faible. Ces temps-ci, en Indonésie et dans bien des pays postcoloniaux, le bien-être est rarement conçu comme un projet collectif. Nous sommes à mille lieues de l’époque idéaliste de Sukarno, Nehru et Nasser ; c’est désormais chacun pour soi. Pisani craint que cette nouvelle culture du capitalisme global ne vide rapidement de leur substance les croyances et les institutions qui donnaient autrefois un sens et un horizon à des millions d’existences, et ne les remplace par une simple invitation à l’assouvissement personnel. Il se peut qu’une croissance économique soutenue pendant plusieurs années finisse par inciter les Indonésiens à devenir des individus libres et doués d’esprit d’initiative dans le monde moderne. Pour le reste, écrit Pisani, « les populations rurales profondément enracinées de l’archipel ont toujours vécu très près du minimum vital, et des millions de personnes restent satisfaites de cette vie ».

L’auteure est inflexible sur le fait que tous les Indonésiens ne peuvent pas ou ne doivent pas se vouer à cette entreprise moderne qu’est l’accomplissement de la liberté individuelle par le succès matériel dans la grande ville. Son séjour parmi les communautés prémodernes de l’archipel lui a fait prendre conscience des sacrifices douloureux et souvent vains que consentent leurs membres au nom d’une vie meilleure fantasmée, quand « la sécurité globale d’une culture commune est bradée en échange de l’épanouissement individuel ».
Un conservatisme pragmatique explique aussi l’absence de diaspora indonésienne importante en Occident. L’émigration paraît trop ardue quand, « en bourlinguant jusqu’à une autre île, vous pouvez vous libérer des pesanteurs du lieu et du clan, apprendre de nouvelles danses et goûter de nouveaux mets ». La vision de Pisani est semblable à celle d’Ann Dunham, la mère d’Obama, que son travail de terrain parmi les villageois javanais a conduite à plaider pour la viabilité économique des traditions artisanales des petits paysans et contre l’apologie de l’urbanisation propre à toutes les idéologies modernisatrices.

Pisani espère, non sans mélancolie, que le prochain « etc. » de l’Indonésie puisse être une « culture collectiviste sans le féodalisme ». Voilà qui semble encore plus vague que la proclamation d’indépendance initiale du pays, en 1945. L’Indonésie ne peut échapper à ses défis actuels et à venir en tentant de se réfugier dans le passé. De toutes les forces historiques qui ont pesé sur ses différents peuples au cours du siècle passé – le commerce maritime, l’impérialisme, le développement et le despotisme , l’économie et la mondialisation pourraient se révéler celles dont les effets sont les plus ambivalents. À la moitié de son périple, Pisani commence à s’inquiéter de ce qu’elle essaie d’« écrire un livre sur un pays qui a cessé d’exister ».

Ce type d’incertitude semble le lot de nombreux autres États postcoloniaux. Les idéologies nationalistes, forgées pour faire naître un consensus dans de nouvelles sociétés hétérogènes, sont depuis longtemps en déclin. La démocratie électorale a perdu son prestige moral. Les dictateurs militaires à l’ancienne sont de retour au pouvoir en Thaïlande et en Égypte. Aussi brutaux soient-ils, ils semblent manquer de conviction et de ressources pour construire un nouveau projet national. L’autoritarisme lui-même a cessé d’être un rempart contre le désordre dans bien des endroits, les exemples les plus dramatiques étant la Syrie et l’Irak.

 

Qu’est-ce qu’un pays ?

L’Indonésie n’est pas immunisée du tout contre les ruptures catastrophiques, comme l’a montré le pogrom anticommuniste de 1965-1966. Mais, à l’image de l’Inde, elle a eu la chance relative de développer un mode de vie politique capable d’intégrer de nombreuses disparités – de classes, de régions, d’ethnies et de religions. L’archipel indonésien ne sombrera probablement pas dans l’anarchie sécessionniste violente que connaissent le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Mais il a encore besoin, comme l’affirmait autrefois Clifford Geertz, d’une « structure au sein de laquelle les tensions culturelles, qui ne sont pas près de disparaître ni même de s’atténuer, peuvent être placées et négociées – contenues en un pays ». Bâtir ce type de consensus national renouvelé, ou imaginer le moyen de s’en passer, semble tout aussi indispensable à l’intégration des immigrés hispaniques aux États-Unis, des musulmans en France, des Palestiniens en Israël, des Tamouls au Sri Lanka, des Kurdes en Turquie, des Tibétains en Chine. La vieille question – qu’est-ce qu’un pays et quel est son fondement ? – apparaît redoutablement d’actualité, bien après avoir été réglée en apparence. En ce sens, et aussi difficile que ce soit de l’admettre, nous sommes peut-être tous indonésiens à présent, face aux complexités d’un vieil ordre en train de voler en éclats.

 

New Yorker, 4 août 2014

Traduction : Sandrine Tolotti

Les métamorphoses du scandale

J’ai depuis longtemps la nostalgie de l’âge du choc. C’est avec une certaine affection que je songe à cette folle année 1857, qui s’ouvrit sur le procès intenté à Gustave Flaubert pour son premier roman, Madame Bovary (en présence d’un sténographe engagé par l’écrivain, pour l’édification d’une postérité incrédule), suivi six mois plus tard par le procès de Charles Baudelaire pour son premier recueil de poèmes Les Fleurs du mal. Dans les deux cas, le malheureux substitut du procureur était Ernest Pinard, qui déplora « cette fièvre malsaine qui porte à tout peindre, à tout décrire, à tout dire ». L’âge des grands procès ! Sinon des procès, du moins des scandales : le soir de la première du Sacre du printemps de Stravinsky, en 1913, hué par le public ; ou l’espiègle Fontaine de Duchamp, ce fameux urinoir signé « R. Mutt » proposé pour l’exposition de la Société des artistes indépendants à New York, en 1917, mais rejeté par le comité directeur.

J’étais nostalgique parce qu’il me semblait qu’il n’était plus possible de choquer. Ou que le choc n’était plus avouable. Selon le plasticien britannique Grayson Perry, nous sommes tous devenus des bohèmes, et donc l’art ne peut plus nous offusquer. Si c’est vrai, voilà le signe d’une transformation majeure et peut-être désolante de la nature de l’art, et des relations entre art et société. Mais cela me semble, si l’on songe par exemple aux Pussy Riot et à Ai Weiwei, un raisonnement quelque peu étroit. Puis vint l’attentat contre Charlie Hebdo. Naturellement, le débat qui s’ensuivit a porté sur le droit d’insulter, et sur le potentiel d’instabilité géopolitique dont il est porteur. Mais il paraît plus urgent encore de définir ce qu’est à proprement parler l’insulte. Choquer, offenser : le sens de ces nobles termes ne va pas forcément de soi. Il existe tant de variantes du choc. Pour y voir plus clair, c’est d’une sorte de généalogie du phénomène que nous pourrions avoir besoin.

Et c’est de Paris qu’il faut partir, pour des raisons à la fois symboliques et historiques. Transportez-vous par l’imagination au Salon de 1865, en train de contempler les tableaux exposés. Pour les besoins de ce voyage dans le temps, vous êtes critique d’art. Mais vous ne regardez ni les allégories classiques avec leurs chérubins, ni les paysages détrempés du Nord. Non, vous vous moquez d’un nu. Son titre : Olympia. Son auteur : Édouard Manet. Vous êtes entouré d’experts ès choc dans la salle M, qui accueille la foule des grands jours, et écoutez les critiques discuter entre eux. Olympia ressemble à un gorille, à une guenon, disent-ils, et la main posée sur son entrejambe est comme une araignée, une griffe. Cette femme est en caoutchouc. Elle ne s’est manifestement pas lavée, et l’on voit partout sur ses draps les traces de suie laissées par les pattes de son chat. Si tant est qu’on puisse voir quoi que ce soit, puisqu’en réalité cette femme est informe, inconcevable, c’est une tache là où il devrait y avoir un corps.

Nous sommes tellement habitués à l’idée que l’histoire de l’art moderne a été écrite par une succession d’artistes à scandale qu’il est assez touchant d’observer combien Manet fut abattu par cet opprobre. Il écrivit à son ami Baudelaire une lettre pleine de désarroi : « Je voudrais bien vous avoir ici mon cher Baudelaire, les injures pleuvent sur moi comme grêle, je ne m’étais pas encore trouvé à pareille fête. » À quoi Baudelaire fit une réponse où le panache moderniste éclate dans toute sa splendeur : « C’est vraiment bête ce que vous exigez. On se moque de vous ; les plaisanteries vous agacent ; on ne sait pas vous rendre justice, etc., etc. Croyez-vous que vous soyez le premier homme placé dans ce cas ? » Pourtant, Manet n’exagérait pas. Cette toile, note l’écrivain Georges Bataille, fut « le premier chef-d’œuvre dont la foule ait ri d’un rire immense » (1).

Aujourd’hui, bien sûr, le touriste innocent qui se tient devant cette peinture pourrait être tenté de considérer cette perte de sang-froid comme une manifestation parmi tant d’autres de l’hystérie du XIXe siècle. Il vaut néanmoins la peine de se demander si les critiques de l’époque eurent raison, non de théoriser leur réaction comme ils le firent, mais d’avoir une réaction. Ne pas être choqué du tout, n’aurait-ce pas été la marque d’un esprit plus obtus encore ?

Certes, le scandale tenait au sujet de l’œuvre : à l’évidence, Manet avait représenté sans détour une prostituée. Il tenait aussi en partie à la forme : Manet avait sans détour fait de son tableau un exercice d’esquisse sans relief. Mais ces commotions, peut-être propres à l’atmosphère du XIXe siècle, étaient superficielles. Comme Bataille le note, le choc le plus profond venait de ce qu’aucun système sémantique ne permettait de comprendre Olympia. Le sujet décrit par le tableau ne pouvait être situé « ni dans le monde sans charme que révèle le mouvement du langage prosaïque, ni dans l’ordonnance convulsive de la fiction ». Le génie de Manet, la véritable source de l’indignation bourgeoise, c’était sa capacité à « décevoir l’attente » : « Partout, il avait été soudain répondu à l’attente de quelque forme théâtrale par la nudité de “ce qu’on voit”. Mais partout les choses se passaient de telle manière que l’attente déçue fût à l’origine de l’impression et lui donnât force de gifle ». La grandeur de cet art, c’est qu’il avait changé la nature de la forme. Le choc n’était qu’un effet secondaire.

Prenons donc Olympia comme un modèle réduit du scandale : les inconvenances immédiates du sujet – les prostituées ! la classe ouvrière ! – suivies par les inconvenances plus secrètes de la forme. Mais rien de tout cela ne pouvait être visible sur le moment. On trouve dans le livre de T. J. Clark « La peinture de la vie moderne » un chapitre extraordinaire sur l’émoi suscité par Olympia (2), au début duquel l’auteur rassemble les critiques hystériques de l’époque : tout le bavardage des virtuoses du Salon. Ainsi qu’il le remarque, le choc créa simplement un fiasco de la critique. Car dans le moment de l’indignation, il ne pouvait y avoir qu’absence et frustration.

 

Un défi ironique

Cela crée une dernière complication cachée : plus un critique se sent déçu dans son attente, plus il risque de soupçonner que toute l’opération n’est qu’une plaisanterie délibérée. Dans un article mineur consacré à Olympia, un écrivaillon du nom de Bonnin colporte la rumeur selon laquelle le tableau n’était qu’un « parti pris, une sorte de défi ironique jeté au jury et au public ». Il est vrai, ajoute-t-il, que d’autres ont tenté de mettre en avant la sincérité de Manet, mais en fin de compte personne ne peut vraiment savoir : « Ses toiles sont trop inachevées pour qu’il soit possible de l’apercevoir [le sujet]. »

Le choc a quelque chose de suspect, de sale, qui peut susciter notre dédain. Est-il autre chose qu’une tactique, un épisode qui relève non de l’histoire de l’art mais de la publicité ? C’est cette crainte qui se cache derrière les bavardages du Salon, et derrière la préface rédigée par les frères Goncourt, l’année d’Olympia, pour leur roman réaliste Germinie Lacerteux, où ils posaient cette question fondamentale : « Pourquoi donc l’avons-nous écrit ? Est-ce simplement pour choquer le public et scandaliser ses goûts ? » (Absolument pas, répondaient noblement les Goncourt. Leurs motivations étaient exclusivement morales.) Il faut le reconnaître, le choc n’est pas chic. Il est souvent perçu comme puéril, artificiel, lassant. Même en 1865, le choc était has been.

 

Neuf ans de galère

L’âge héroïque du choc commence à peu près un siècle plus tôt, avec les écrits de Voltaire, Diderot et consorts. Les Lumières furent une opération d’édition clandestine : les manuscrits qu’elles inspirèrent étaient si choquants qu’il fallait les faire imprimer à Amsterdam, puis les rapporter en France en contrebande, cachés sous la paille dans des tonneaux de poisson ou dans les bagages de diplomates complaisants. En cas de dysfonctionnement de ce réseau, les conséquences pouvaient être terribles. Après une saisie, à l’issue de laquelle trois personnes avaient été arrêtées, Diderot écrit à Sophie Volland : « Ils viennent d’être piloriés, fouettés, marqués, et l’apprenti condamné à neuf ans de galères, le colporteur à cinq ans, et la femme à l’Hôpital pour toute sa vie. » Par « Hôpital », Diderot entendait l’asile d’aliénés, un châtiment qui n’est pas sans rappeler ceux qui seront plus tard en vigueur en URSS. Dans leurs romans et essais, Diderot et ses complices cherchaient à détruire l’idéologie dominante, en particulier le complexe politico-religieux formé par l’Église et l’État.

Les Lumières étaient un mouvement de rebelles. Dans des œuvres comme Candide ou les excès délirants des Cent Vingt Journées de Sodome, tous les codes en vigueur – politiques, sexuels, sémantiques – sont ébranlés ou rejetés. Edward Gibbon se rappelle avoir participé en 1763 à un dîner avec les philosophes, où tous les convives « prêchaient les dogmes de l’athéisme avec le zèle de fanatiques et condamnaient tous les croyants à la moquerie et au mépris ». C’est avec les Lumières que commença l’union de l’art et du choc, et voilà pourquoi un siècle plus tard, en 1865, cette union était déjà suspecte. Mais un simple pas de côté géographique permet de jauger la pertinence de notre lassitude. Oui, dans les démocraties libérales, nous avons le sentiment de ne plus pouvoir être scandalisés. Mais il est bon de se rappeler le sort réservé au choc dans d’autres pays. On trouve ainsi, parmi les héritiers de Diderot, le groupe punk féministe des Pussy Riot, traîné en justice pour avoir heurté les sensibilités orthodoxes russes après sa brève performance de 2012 dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, « Sainte Mère de Dieu, chassez Poutine ». Le texte de référence sur le sujet étant le livre acerbe de Masha Gessen Pussy Riot (3). Gessen y raconte la genèse des Pussy Riot et de leur procès, en évoquant notamment le collectif artistique Voïna, auquel ont appartenu certaines chanteuses du groupe : « Elles voulaient affronter une langue de mensonges qui avait jadis été bravée efficacement, mais s’était, depuis, reconstruite et renforcée, discréditant le langage même de l’affrontement. Il ne restait plus de mots. » Voilà le problème que Voïna dut résoudre dans la nouvelle ère Poutine, qui les conduisit à faire des happenings dans les supermarchés ou le métro. Comme l’a expliqué Nadya Tolokonnikova, leurs chansons punk obéissaient à une logique philosophique : « Nous cherchions une sincérité et une simplicité authentiques, que nous avons trouvées dans l’esthétique du fou sacré présente dans la performance punk. » Tout comme les écrivains de l’absurde Daniil Harms et Alexandre Vvedenski opposèrent à la terreur soviétique leur poésie fondée sur le non-sens : « Ils payèrent de leur vie pour avoir eu raison de penser que l’absence de sens et de logique était ce qui reflétait le mieux leur époque. » (4)

Si une œuvre d’art détruit l’idéologie en vigueur, elle est intrinsèquement insultante pour ceux qui continuent d’adhérer à cette idéologie. L’héritage des Lumières est ce droit sauvage à l’insulte artistique, dont le credo fut résumé par le slogan de Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire. » (Même si Voltaire défendait un autre héros des Lumières, Helvétius, et même s’il n’a jamais prononcé exactement cette phrase.) Et comme le souligne à juste titre le dramaturge Tom Stoppard, « l’attrait du credo voltairien tenait précisément à ce qu’il était volontaire. C’était son choix. Voltaire ne concédait pas à son adversaire la possession d’un droit supérieur, il choisissait de lui accorder ce droit. Il posait un jalon pour le genre de société qu’il préconisait, un jalon en vue d’un idéal ».

C’est à la fois la fragilité et la nécessité de cet idéal qu’ont si brutalement démontrées les meurtres de Charlie Hebdo. Mais les caricatures pour lesquelles les journalistes sont morts ont révélé une vérité plus complexe : l’insulte est une catégorie mobile. Charlie Hebdo est une mini-publication des Lumières, ses dessins corrosifs sont l’expression d’un refus absolu des forces au pouvoir, sur le plan politique, et de la foi religieuse, au niveau sociétal. Tout comme le marquis d’Argens, dans le roman libertin Thérèse philosophe, se moquait des prétentions de l’Église au rôle de guide spirituel, avec ses scènes pornographiques où un prêtre inspire à une élève des extases dont elle affirme qu’elles sont purement métaphysiques, les caricaturistes de Charlie Hebdo se moquent du pape, des rabbins orthodoxes ou des folies de l’islamisme. Mais le marquis d’Argens ne s’adressait qu’à un lectorat local. Aujourd’hui, le public est potentiellement mondial. Le sens de chaque œuvre dépend donc d’un bien plus large réseau d’oppressions et d’idéologies. Ainsi, un problème inédit a surgi avec l’avènement des nouveaux médias : le choc n’existe bien souvent que sous la forme d’une rumeur. Une œuvre peut être librement condamnée sans avoir été vue ou lue. Le chercheur Mahmood Mamdani peut donc observer, lorsqu’il s’exprime en faveur des poursuites lancées contre des caricaturistes par le Tribunal pénal international pour le Rwanda : « Nous devons distinguer fanatisme et blasphème. Le blasphème est une pratique consistant à contester une tradition de l’intérieur. À l’inverse, le fanatisme est une attaque menée de l’extérieur contre cette tradition. » (5) Mais il est plus simple de faire cette distinction au Rwanda qu’ailleurs. Où est l’intérieur, où est l’extérieur ? Si vous envisagez les caricatures de Charlie Hebdo dans le contexte de la politique intérieure française récente, on peut y voir l’expression d’un mépris ordinaire. Si vous les envisagez dans le contexte planétaire de l’islam militant, elles sont l’expression d’un défi courageux.

Le 11 mai 1929, l’écrivain Michel Leiris rendit visite à Pablo Picasso. Dans le journal intime de Leiris, leur conversation est résumée par cette phrase désabusée : « Actuellement, il n’y a plus moyen de faire passer une chose pour laide ou répugnante. La merde même est jolie. » La nostalgie de l’âge du choc est un malaise récurrent. Mais la dépression de Picasso est le symptôme d’une résistance. Créer des œuvres qui passent pour laides est une noble ambition en matière d’art. Bien sûr, le scandale peut être passager et fabriqué : il n’y a rien de plus superficiel que l’insulte. Mais l’utilité d’une petite histoire du choc est de nous persuader de ne pas renoncer au concept, de l’examiner plutôt avec plus de souplesse. Et l’idéal possible, à l’avenir, ne résidera peut-être pas dans les plaisirs fragiles du choc idéologique, si nobles soient-ils, mais dans le choc anthropologique.

Dans sa correspondance avec Bernard-Henri Lévy, le romancier Michel Houellebecq distingue l’art du provocateur – il « calcule la phrase ou l’attitude qui provoquera chez son interlocuteur le maximum de déplaisir ou de gêne ; puis, rationnellement, il applique le résultat de son calcul » – de sa propre pratique de romancier, « une forme de sincérité perverse : je recherche avec obstination, avec acharnement, ce qu’il peut y avoir en moi de pire afin de le déposer, tout frétillant, aux pieds du public » (6). Comme les Goncourt, il veut affirmer qu’il n’y a rien de tactique dans la possibilité que sa fiction puisse offenser. Reste à savoir si c’est vrai, mais ce problème relève de la critique littéraire. Houellebecq est une star mineure du scandale – à chaque parution, une nouvelle accusation : de racisme, de misogynie, et à présent, avec son nouveau roman, Soumission, d’islamophobie.

De fait, on trouve dans Soumission la plupart des codes habituels du choc. Son intrigue n’est déjà que trop connue, elle a inspiré des éloges comme des condamnations. En 2022, grâce à une série d’accords politiques et de machinations cyniques, la France devient un État islamique. À mesure que la Fraternité musulmane, parti modéré, s’impose peu à peu dans les sondages, les deux partis centristes se retrouvent marginalisés. Pour conserver un peu de pouvoir et contrer la menace bien plus grave d’une montée du Front national, tous deux proposent leur appui au parti musulman, dont le leader remporte l’élection présidentielle et crée un embryon de gouvernement islamique. Être une femme dans ce nouveau monde est un sort peu enviable. Mais l’économie se stabilise, le chômage recule, la famille devient la nouvelle utopie et un avenir religieux semble s’offrir à l’Europe.

Cependant, cette fiction n’est qu’un biais permettant à Houellebecq de traiter son véritable sujet. Le roman a pour narrateur un professeur d’université, un homme d’âge moyen, spécialiste de l’œuvre de Joris-Karl Huysmans, romancier du XIXe siècle qui se convertit de l’esthétisme au catholicisme. Sa thèse avait pour sous-titre « la sortie du tunnel », et c’est une autre sortie du tunnel que décrit le livre de Houellebecq. Dans ses romans, en effet, la vie moderne est toujours décrite – avec une terreur délibérément comique – comme un paysage morne d’ennui et d’enfermement : une désolation faite de repas au micro-ondes, de rapports sexuels sans intérêt et d’interdiction de fumer. Dans cette désolation émergent quelques fugitifs moments d’espérance, comme l’amour témoigné au narrateur par sa petite amie juive Myriam, qui décide d’émigrer. Le seul espoir durable réside dans la conversion. Le roman se termine donc sur le narrateur envisageant sa future conversion à l’islam, en apparence pour les avantages matériels (le salaire à la fac versé par des fonds qataris, les trois ou quatre épouses autorisées), mais en réalité parce que la soumission à Dieu, dans l’atmosphère superficielle d’une démocratie libérale occidentale, est le seul moyen de redonner un sens à la vie. Seule la religion offre la perspective d’une « deuxième vie », même si, dans le roman, cet avenir reste hypothétique. Tout comme l’épigraphe, empruntée à En route de Huysmans, décrit le dilemme fondamental, le narrateur se demandant à Saint-Sulpice s’il est encore capable de prier : « Je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une autre existence il y a loin ! »

Car Houellebecq est le romancier de l’impasse. Dans une interview accordée avant la parution de Soumission, il présentait son présupposé essentiel : « Les Lumières sont mortes, qu’elles reposent en paix. » Telle est sa philosophie depuis le début de sa carrière et c’est la source de sa profonde opposition à la notion même de progrès libéral et laïc, que rejette la mélancolie de sa prose. Les apparentes insultes à la susceptibilité d’autrui masquent une insulte bien plus grave : un pessimisme philosophique absolu, une laideur intellectuelle…

Néanmoins, je ne suis pas sûr que l’exemple de Houellebecq soit suffisant. La forme de ses romans est toujours platement conventionnelle : une alternance de dialogues et de descriptions. Je reviens constamment à l’Olympia de Manet, et à la délicieuse remarque de T. J. Clark selon laquelle l’une des raisons de la perplexité du public fut ce déplacement minime : la façon dont Olympia soutient le regard du spectateur, contrairement aux yeux rêveurs et alanguis de l’un de ses modèles, la Vénus d’Urbino de Titien. Ce petit glissement représentait un immense refus formel, un choc formel qui constituait aussi un rejet des normes sociales (7).

L’œuvre vraiment choquante, comme la prière punk des Pussy Riot, s’interroge sur l’idéologie qu’elle a elle-même créée. Les futures œuvres à scandale que j’imagine seront aussi aventureuses sur le plan formel que destructrices sur le plan intellectuel. En fait, je ne suis pas sûr qu’une véritable résistance à l’idéologie soit possible sans résistance aux conventions esthétiques. Les nouveaux actes choquants pourraient bien être plus tranquilles, à moindres frais, et passer par l’invention de formes nouvelles dérangeantes et malicieuses. Une liste rapide inclurait les monologues de Wallace Shawn, comme son grand texte Fièvre, qui apostrophe directement un public complice (8) ; les proportions gigantesques du roman 2666, de Roberto Bolaño, avec ses descriptions exhaustives et méticuleuses de centaines d’assassinats de femmes commis à Santa Teresa ; ou les expériences de chorégraphie muséographique de Philippe Parreno. Autrement dit, une voie à explorer serait de bousculer la distance contractuelle qui sépare d’ordinaire l’écrivain et le lecteur, ou la performance et son public.L’œuvre d’art future peut être aussi tranquille qu’elle le souhaite dans sa façon de choquer. J’aimerais simplement être sûr qu’elle survivra.

 

Guardian, 23 janvier 2015

Traduction : Laurent Bury

La poudre aux yeux verte

Une voiture hybride fonctionne avec une batterie et un moteur à combustion, elle consomme donc moins d’essence et on la considère généralement comme un miracle écologique. Mais Friedrich Schmidt-Bleek, lui, ne voit nullement les choses ainsi. Si nous voulons agir en faveur de l’environnement, explique-t-il, nous devons continuer de rouler avec une vieille Coccinelle.

Ce scientifique a d’autres conseils du même acabit en réserve. Il recommande de privilégier les sacs en plastique aux sacs en papier, de porter une chemise en matière synthétique plutôt qu’un modèle en coton et d’emballer sa tartine beurrée dans un film plastique et non dans de l’aluminium.

À 81 ans, l’auteur n’est pourtant pas un vieux grincheux ignorant : chimiste de formation, Schmidt-Bleek est considéré comme un pionnier du mouvement écologiste. Il a été vice-président de l’Institut Wuppertaal pour le climat, l’environnement et l’énergie, il a occupé des postes de direction à l’Umweltbundesamt (le bureau fédéral pour l’Environnement) et à l’OCDE. À présent, le « pape de l’environnement » (Frankfurter Rundschau) dresse, sur 304 pages, un bilan qui décoiffe. En traitant de « mensonges verts » une bonne part de ce que les Allemands célèbrent fièrement comme des acquis écologistes. À l’en croire, la politique environnementale suivrait un cours fallacieux depuis des années, souffrant de « défauts de construction fondamentaux ». Résultat, loin d’aider la nature, elle lui nuirait.

Le problème vient de ce que la défense de l’environnement se réduit aujourd’hui pour l’essentiel à un but, réduire les émissions de CO2. Un objectif bien trop limité, selon Schmidt-Bleek. Si les politiques voulaient lutter contre le changement climatique, il leur faudrait s’attaquer aux racines du mal, c’est-à-dire à l’usage qui est fait des ressources naturelles : du sable et du calcaire, du cuivre et du fer, du pétrole et du gaz. De matériaux, donc, qui ne sont pas renouvelables à l’envi.

Notre scientifique a mis au point un procédé pour mesurer les déprédations dont est victime l’environnement. Il a calculé, pour toute une série de matières premières et de produits, la quantité de matériau mobilisé pour permettre leur production, tout au long d’une chaîne allant de l’extraction minière jusqu’à la commercialisation. Ainsi, pour obtenir 1 kilo de cuivre, on prélève dans la nature à peu près 500 kilos de ressources. Pour la production d’aluminium, c’est 85 fois le poids du métal qui est nécessaire ; pour 1 gramme d’or, on exhume 0,5 tonne de matière. Et produire les composants d’un smartphone suppose d’extraire environ 450 fois le poids de l’appareil.

Ainsi chaque objet porte-t-il en lui un « envers écologique » invisible qui correspond à la quantité de nature mise à contribution pour le fabriquer. D’après Schmidt-Bleek, « la qualité environnementale des produits s’en trouve complètement réévaluée ».

Les technologies vertes d’avenir se révèlent dès lors contestables parce qu’elles absorbent souvent une masse considérable de ressources. L’envers écologique d’une voiture hybride, en raison de la propulsion supplémentaire et de l’importante quantité de cuivre qu’elle requiert, représente près du double de celui d’une voiture classique. Certes, elle consomme un peu moins d’essence, mais cet avantage est réduit à néant par les dommages causés à l’écosphère, parce qu’elle mobilise plus de matériaux et produit plus de déchets.

Même la production de biens apparemment aussi écologiques que le coton ou le papier nuirait davantage à l’environnement que la fabrication de plastique, par exemple, car elle nécessite une quantité d’eau colossale. Selon cette même logique, le film transparent est à peu près 200 fois plus économe pour l’environnement que l’aluminium.

Le schéma de Schmidt-Bleek ne tient aucun compte des différences de toxicité entre les matériaux – et ce, délibérément : ce qui est dangereux pour l’homme ne l’est pas nécessairement pour la nature. « Le sable peut être plus toxique pour l’environnement que la dioxine », soutient-il. Lorsque le vent disperse de grandes quantités de sable, mêmes les terres les plus fertiles finissent par devenir stériles.

On ne s’étonnera pas que l’auteur considère la transition énergétique comme de la « poudre aux yeux verte », coûteuse et discutable. Mieux vaudrait une transition des ressources.

À l’heure actuelle, chaque Allemand consommerait en moyenne 70 tonnes de nature par an, alors que le seuil acceptable serait de 6 à 8 tonnes, estime le professeur. Un objectif que pourrait permettre d’atteindre une réforme fiscale augmentant considérablement les impôts des gros consommateurs de réserves naturelles. La publicité elle-même devrait être taxée : n’incite-t-elle pas à gaspiller de précieuses ressources ?

Schmidt-Bleek est radical et ses idées ne sont défendues par aucun parti, pas même les Verts. Le savant raconte avoir épluché les 327 pages de leur programme électoral. Résultat : le gaspillage des ressources n’y tient aucune place.

 

Spiegel, 2 juin 2014

Traduction : Baptiste Touverey

Deux cerveaux amoureux

Dans les années 1980, un séminaire se tenait régulièrement au milieu des boiseries de l’ancienne bibliothèque de l’All Souls College d’Oxford. On l’avait officieusement baptisé « La Guerre des étoiles ». Menant le débat à tour de rôle, quatre géants de la philosophie morale et politique passaient près de deux heures à ferrailler à une extrémité de la salle. Le reste de l’assemblée était essentiellement composé d’étudiants de troisième cycle aussi passionnés qu’intimidés. J’étais de ceux-là et je suivis toutes les séances pendant un trimestre. Les quatre philosophes étaient Derek Parfit, Amartya Sen, Ronald Dworkin et Gerard Allan Cohen – Jerry, pour les intimes –, tous alors au début de leur carrière universitaire. (1) En 1982, Janet Radcliffe Richards, qui venait d’arriver à Oxford, décida d’aller voir par elle-même cet éblouissant feu d’artifice intellectuel dont tout le monde parlait comme du meilleur spectacle en ville. Proche de la quarantaine, enseignant la philosophie à l’Open University, elle venait de publier un livre intitulé « La féministe sceptique ».(2)

Sen, qui connaissait déjà Radcliffe Richards, alla la saluer après le séminaire. « Qui était-ce ? », lui demanda Parfit. Après avoir soutiré son nom et appris qu’elle s’était récemment séparée, il lui écrivit une lettre, dont l’intéressée confie qu’elle la publiera un jour. Il s’agissait, d’après elle, de « la lettre de drague la plus remarquable de l’Histoire ». Le soupirant avait acheté « La féministe sceptique » pour lui faire passer, selon elle, « une sorte d’audition ». Après quoi il la poursuivit de ses assiduités, sans savoir qu’il était en compétition avec quatre autres hommes.

Pour nombre de ses confrères, Parfit est aujourd’hui le plus grand représentant vivant de la philosophie morale. Son premier livre, « Raisons et personnes », publié en 1984, passe pour l’œuvre d’un génie. (3) L’homme est à présent marié à Radcliffe Richards, elle-même auteure de trois ouvrages très admirés, qui brillent par leur logique implacable et leur capacité à tolérer des conclusions inconfortables. (4) Non seulement Parfit et Radcliffe Richards forment sans doute le couple le plus cérébral du monde, mais ils sont une illustration fascinante de la façon dont le comportement personnel d’un philosophe est modelé – doit être modelé, pense Parfit – par ses convictions professionnelles, notamment en matière de philosophie morale ou d’éthique. Je leur ai récemment rendu visite chez eux, dans le nord de Londres.

Janet raconte avoir été d’abord « complètement déconcertée » par cet homme auquel manquent certaines caractéristiques courantes et qui ne réagit pas à de nombreux messages sociaux ordinaires. Derek n’éprouve ni jalousie ni malveillance (même si l’orgueil ne lui est pas étranger). Pour faire la cour à sa future épouse, il ne lui envoya aucun des signaux habituels – ni fleurs ni chocolats – mais lui fourra un jour dans les bras l’intégralité des partitions pour clavier de Bach. Il lui prêta aussi un vieil ordinateur qu’il avait racheté à Ronald Dworkin et qui n’arrêtait pas de tomber en panne. « Pour vous dire à quel point tout le processus était étrange, quand Derek a proposé de venir un soir à minuit réparer l’ordinateur, j’ai cru qu’il était sincère. » Ce n’était pas le cas.

En 2011, la veille de leur mariage civil, Derek et Janet se dirigeaient vers un restaurant indien d’Oxford pour une petite fête sans prétention. En couple depuis vingt-neuf ans, ils avaient décidé de se marier pour des raisons essentiellement pratiques. Ils se faisaient vieux, et officialiser leur relation permettrait notamment de régler plus facilement les questions d’héritage. La cérémonie devait se tenir devant quatre témoins seulement : la sœur et le beau-frère de Janet, sa nièce et le compagnon de celle-ci.

 

Rendre le monde meilleur

En chemin, ils passèrent devant une boutique de robes de mariée avec en vitrine l’une de ces meringues tout en jupons, volants et traîne. « Voilà ce que je porterai demain », dit Janet pour plaisanter. « Tu veux dire exactement celle-là, répliqua Derek, parfaitement sérieux, ou une qui lui ressemble ? »

Cette façon de prendre les choses de manière littérale, Janet s’y est habituée, même si elle l’amuse encore. Après avoir rencontré Derek, elle a mis du temps à comprendre le personnage. « Il ne faut pas vous mettre en ménage avec Derek si vous aspirez à une vie conjugale normale, avoue-t-elle. Mais je savais que je ne voulais rien de tel. »

Janet et Derek sont désormais tous deux chercheurs émérites [Distinguished Research Fellows] à l’Uehiro Centre for Practical Ethics d’Oxford, où je suis moi-même chercheur associé. Tous deux ont supervisé mes travaux au cours de mes études. Derek a dirigé mon mémoire de troisième cycle et Janet mon doctorat. Ma thèse avait pour thème la philosophie de la discrimination, un sujet sur lequel Janet a beaucoup écrit. Mon mémoire, quant à lui, portait sur les « générations futures » (ou l’éthique des populations), un sujet qui relève du domaine plus large de la philosophie morale. Il s’agit de réfléchir, par exemple, à nos devoirs et obligations envers les personnes encore à naître, ou de se demander si nous rendons le monde meilleur en y faisant entrer plus de vies heureuses. Parfit n’a pas façonné cette sous-discipline, il l’a créée. La plupart des textes sur le sujet prennent comme point de départ des questions qu’il a formulées.

Ses travaux se sont notamment penchés sur ce qu’on appelle « le problème de la non-identité ». Imaginons : une femme sait que, si elle conçoit un enfant à l’instant T, il naîtra avec un handicap, mais que, si elle attend quelques mois, elle aura un enfant « normal ». La plupart diront probablement qu’elle devrait attendre, et pas seulement à cause de l’effet qu’un enfant handicapé pourrait avoir sur sa famille et sur la société dans son ensemble. L’intuition la plus puissante est que cela vaut mieux pour l’enfant.

Mais un peu de réflexion permet de comprendre que c’est une idée peu judicieuse. Si cette femme retarde la conception, elle ne rendra pas meilleure la vie de l’enfant handicapé, elle aura un autre enfant. Du moment que le handicap n’est pas trop grave, la femme qui ne retarde pas sa grossesse ne rend pas les choses plus compliquées pour l’enfant handicapé, puisque, dans le cas inverse, celui-ci n’existerait tout simplement pas.

Il fallut toute l’intelligence de Parfit pour admettre l’étendue des conséquences de ce problème moral. Les décisions concernant le changement climatique ou d’autres formes d’atteintes à l’environnement présentent, par exemple, une structure similaire. Supposons que nous ayons à choisir entre deux politiques. La politique A préservera nos ressources, alors que la B les épuisera. Si nous choisissons l’option A, la qualité de vie sera un temps moins bonne qu’avec la B. Mais au bout de trois cents ans, disons, elle deviendra bien meilleure et le restera ensuite indéfiniment.

Des individus différents naîtront en fonction de la politique choisie. Au bout de trois siècles, il se peut que personne ne soit en vie parmi ceux qui étaient à naître quelle que soit la politique suivie. Dans « Raisons et personnes », Parfit propose, pour nous aider à mieux comprendre cet argument complexe, de nous demander : « Existerais-je quand même si le train et l’automobile n’avaient pas été inventés ? » Normalement, quand nous pensons qu’une chose est mauvaise, nous pensons qu’elle est mauvaise parce qu’elle l’est pour un ou plusieurs individus. Mais dans ces cas de non-identité, la décision n’est mauvaise pour personne. Parfit affirme que cela ne fait aucune différence. Pour un même nombre d’individus en vie, le résultat est mauvais si les vivants ont une qualité de vie inférieure à ceux qui auraient pu vivre.

Le raisonnement semble sans faille. Mais des difficultés plus embarrassantes surgissent face à des décisions qui ne créent pas le même nombre d’individus. Parfit nous entraîne sur un chemin qui conduit inexorablement à ce qu’il appelle la « conclusion répugnante », en lien avec la question très concrète de la taille idéale de la population. Selon cette conclusion répugnante, « pour toute population possible d’au moins 10 milliards d’individus qui tous ont une qualité de vie très élevée, il doit exister une population imaginable bien plus nombreuse dont l’existence, toutes choses égales par ailleurs, serait meilleure, même si ses membres mènent des vies à peine dignes d’être vécues ». L’épithète que Parfit réserve à cette conclusion montre bien qu’il la juge désagréable à entendre, mais lui et d’autres philosophes estiment la logique qui l’a conduit là difficile à réfuter.

Outre la question des générations futures, « Raisons et personnes » a apporté une contribution importante à d’autres domaines de la philosophie, notamment le temps (et cette curieuse tendance qui nous conduit à privilégier l’avenir aux dépens du passé) et l’identité personnelle (à quel type de changements pouvons-nous survivre et lesquels impliquent que nous cessions d’exister). Ce livre regorge d’idées riches et complexes, souvent présentées par le truchement d’expériences de pensée extraordinairement curieuses et inventives.

 

Muesli et café instantané

Il y a deux ans, ayant atteint la limite d’âge, Parfit a dû libérer son appartement d’All Souls pour emménager dans une petite maison qu’il avait achetée dans le centre d’Oxford. Ce changement aurait été pour lui un choc si Janet n’était revenue au même moment à Oxford. Derek a passé presque toute sa vie dans des établissements d’enseignement : boursier à Eton, il est venu à Oxford pour étudier l’histoire, puis a obtenu à 25 ans une bourse pour All Souls, qu’il n’a plus quittée. All Souls est unique dans le paysage universitaire d’Oxford, cette institution n’accueillant aucun étudiant de premier cycle, uniquement des chercheurs.

Bien qu’il ne sache pas faire fonctionner un four, Derek met un soin méticuleux à suivre son régime alimentaire. Chaque jour, le menu est le même. La nourriture doit satisfaire à deux critères de base : être saine et exiger le minimum de préparation. Comme Janet, il est végétarien. « C’est ennuyeux comme sujet de conversation, non ? » Voilà une remarque de mauvais augure venant d’un auteur qui a écrit quelque part n’avoir pas le souvenir de s’être jamais ennuyé. Janet et moi nous retirons au salon, à l’étage, abandonnant Derek à son muesli et son café instantané.

Bien que Janet s’en défende, « La féministe sceptique », paru en 1980, semblait avoir été conçu pour agacer tout le monde. La dimension « sceptique », qui exaspéra certaines féministes, affirmait que nombre de leurs arguments habituels étaient ou bien indigents, ou bien incohérents. La dimension « féministe », quant à elle, consistait en une éblouissante déconstruction des arguments illogiques employés par les hommes afin de justifier leurs privilèges.

Prenons l’idée selon laquelle « les femmes ne devraient pas avoir le droit de conduire un bus » (le genre d’assertion bien plus prégnante à l’époque sclérosée des années 1970 qu’aujourd’hui). Le problème ne peut tenir simplement au deux poids, deux mesures, que cela implique. Après tout, celui qui n’arrive pas à décrocher un emploi est traité différemment de celui qui y parvient. Les distinctions sont inévitables sur le marché du travail. Les alcooliques ne sont pas autorisés à devenir pilotes, pourtant, nous n’en concluons pas que les alcooliques sont victimes de discrimination.

Le problème, dit Janet, c’est qu’une telle règle ne trouve aucune justification, même selon les normes générales édictées par ses défenseurs. La plupart d’entre eux se déclarent partisans de la méritocratie, mais ce critère moral n’est pas cohérent avec la discrimination arbitraire d’un groupe.

La raison souvent invoquée pour une telle interdiction est que les femmes ne conduisent pas assez bien pour qu’on les tolère au volant d’un bus. Mais comme le faisait remarquer John Stuart Mill, qu’aime à citer Janet, « il est tout à fait superflu d’interdire aux femmes ce que leur constitution ne leur permet pas ». Autrement dit, dans une véritable méritocratie, si toutes les femmes étaient réellement incapables de conduire un bus, elles ne seraient pas embauchées et il serait inutile de créer une loi pour les exclure.

L’argumentation est typique de la stratégie de Radcliffe Richards : elle concède à l’adversaire que sa ou ses prémisses sont vraies, pour ensuite lui montrer que ses conclusions ne le sont pas. Les lois [britanniques] sur l’avortement ne tiennent selon elle pas debout. Si le fœtus est vraiment un être humain, alors pourquoi faire une distinction entre une femme qui attend un enfant difforme, une femme violée et une femme tombée enceinte suite à un simple accident ? « Si l’on voulait appliquer la loi [actuelle] de façon cohérente, il faudrait punir les femmes qui ont des rapports sexuels sans intention de procréer. Si vous avez été violée, ce n’est pas votre faute, vous n’avez pas recherché le sexe comme fin en soi. Si vous portez un fœtus difforme, c’est que vous aviez bien l’intention d’avoir des enfants ; vous avez manqué de chance, voilà tout, et ce n’est pas votre faute. Mais le simple fait de ne pas vouloir d’enfant après l’amour ne vous autorise pas, dans cette logique, à avorter. » (5)

En société, Janet est plus loquace que Derek. Contrairement à ce dernier, qui s’enorgueillit d’être un philosophe pour philosophes, les écrits de Janet ont influencé le débat sur des questions concrètes – le féminisme, naturellement, mais aussi la bioéthique. Dernièrement, ce sont ses travaux sur la greffe qui ont retenu l’attention. L’idée d’un marché sur lequel on vendrait des reins ou des cœurs rebute d’instinct la plupart d’entre nous. Et ce d’autant que les membres les plus pauvres de la société seraient aussi les plus enclins à vendre leurs organes sur un tel marché. Pourtant, selon Janet, il est bien pire de l’interdire. « Bien sûr, il est horrible que des êtres humains en soient réduits à vendre leurs organes. Mais en quoi l’interdiction de le faire pourrait-elle améliorer les choses ? »

Plus tard, alors que nous échangeons quelques banalités, Derek reparaît dans la pièce. La conversation prend un virage abrupt. Fini le papotage. Il n’est plus question que de philosophie. Et c’est Derek qui est le plus bavard.

Sa préoccupation actuelle, sujet de son deuxième livre, est de savoir s’il existe des vérités objectives dans le domaine de la morale ou de l’éthique. L’ouvrage en question, « Ce qui importe » (6), a été publié en 2011 sous la forme de deux énormes volumes qui font en tout près de 1 500 pages. En plus d’un compte rendu substantiel dans la New York Review of Books, le livre a reçu l’imprimatur suprême, marque de l’éminence culturelle : un long article dans le New Yorker.

Alors que Janet ne répugne pas à la controverse lorsqu’elle estime un argument mauvais ou dangereux, voire les deux à la fois, Derek se déclare mal à l’aise dans les conflits d’idées et de valeurs. « Le désaccord me tracasse, ce qui fait de moi une exception parmi les philosophes. » L’auteur est perturbé à l’idée que beaucoup de grands penseurs, morts ou vivants, croient qu’il n’existe aucune raison objective à l’action. Prenons cet exemple – évoqué par feu Bernard Williams – d’un homme qui maltraite sa femme sans le moindre état d’âme. (7) Pour Williams, il y a, certes, beaucoup à dire sur le mari – qu’il est malfaisant, sexiste et brutal. Mais celui-ci n’a aucune raison de se conduire mieux. On ne peut affirmer que cet homme a une raison d’améliorer son comportement si rien ne le motive à changer d’attitude. Le livre de Derek est au contraire la défense longuement argumentée de l’idée selon laquelle l’homme en question a bel et bien une raison de se conduire correctement, quels que soient ses désirs et les mobiles qui le poussent à agir.

Les questions de ce genre (la morale est-elle objective ? Qu’est-ce qui constitue la subjectivité et l’objectivité ?) sont fondamentales dans ce domaine de la philosophie morale que l’on appelle « métaéthique ». Mais ont-elles une importance hors de la salle de séminaire ? Parfit pense que oui. Et selon lui, une personne doutant de l’objectivité de l’éthique risque de se conduire moins bien. Il appelle Janet à la rescousse pour l’aider à retrouver ces vers d’un poème de Yeats : « Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires/ Se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises. »

Je suggère à Derek que les opinions métaéthiques d’un individu ont peu de chances de modifier son comportement dans un sens ou dans l’autre. Ces dernières années, les liens entre les opinions et le comportement des professeurs d’éthique ont fait l’objet de fascinantes recherches empiriques, menées pour la plupart par Eric Schwitzgebel, de l’université de Californie à Riverside. Ses travaux laissent par exemple entendre ceci : si les spécialistes d’éthique sont plus nombreux que les autres à penser que les gens devraient donner aux œuvres caritatives une plus grande part de leurs revenus, ils ne sont pas plus généreux en pratique. (8) Parfit bat légèrement en retraite. Il l’admet : la question de savoir si le subjectivisme – l’idée selon laquelle il n’existe aucune vérité morale objective – corrode nos réactions éthiques est un problème empirique. Mais il poursuit : « Il serait surprenant que cela n’affaiblisse pas au moins un peu les convictions morales de certaines personnes. » Parfit dit aussi craindre que ses arguments sur les générations futures ne sapent l’idée qu’il faut agir pour lutter contre le réchauffement climatique.

Son anxiété tient, je le soupçonne, au fait qu’il extrapole à partir du cas d’un seul individu : lui-même. Je suis tout à fait prêt à croire qu’il changerait son comportement s’il était persuadé de la justesse du subjectivisme. Quand je demande ce que sa philosophie et celle de Janet ont en commun, il répond : toutes deux acceptent l’existence de vérités éthiques ou « normatives » en attente d’être découvertes. Sa réflexion morale avance principalement dans une direction impersonnelle, en cohérence avec le fait que Janet et lui ont rejoint la campagne Giving What We Can, dont les signataires s’engagent publiquement à donner au moins 10 % de leurs revenus à des organisations de lutte contre la pauvreté.

Derek Parfit et Janet Radcliffe Richards n’ont pas de descendants à qui léguer leurs biens. Venant d’un couple dont l’un des conjoints (Janet) est spécialiste de Darwin et de psychologie évolutionniste, et l’autre des individus à naître, la décision de rester sans enfants est frappante (9). Parvenue depuis longtemps à la conclusion qu’il y a déjà trop de personnes dans le besoin sur cette terre, Janet n’a pas ressenti la nécessité d’en créer davantage. Et Derek était indifférent à la possibilité d’avoir une progéniture. Janet n’a jamais regretté de ne pas être devenue mère : « En fait, plus je vois de parents vieillissants, plus je suis heureuse de n’avoir personne à qui en vouloir de ne pas s’occuper de moi. »

À 71 ans, Derek reste le Stakhanov de la philosophie. Il se lève tard mais travaille jusqu’à 23 heures, avec seulement quelques courtes pauses, sept jours sur sept. Telle est son habitude depuis un demi-siècle. Son existence n’est toutefois pas celle d’un reclus, puisqu’il est sans cesse en contact par mail avec les philosophes du monde entier. La page des remerciements dans le livre de son confrère Shelly Kagan, « Les limites de la moralité », est typique. (10) Après avoir remercié un tas de gens, Kagan écrit : « [Ce livre] a encore gagné en ampleur grâce à l’attention extraordinairement soutenue que lui a accordée Derek Parfit. Derek a commenté l’ensemble non pas une, mais trois fois, et j’ai incorporé ses suggestions à plus d’une centaine de passages. »

 

Des dizaines de brosses à dents

Jeff McMahan, un ancien étudiant de Parfit, se rappelle être entré en réunion avec lui pour discuter de sa thèse et n’en être ressorti que quatorze heures plus tard. Une autre fois, McMahan débarquait tout juste d’un vol transatlantique. La discussion philosophique commença aussitôt. Derek ne songea pas une seconde que son visiteur pouvait avoir envie d’un verre d’eau ou besoin d’aller faire pipi.

Le déluge d’articles et de manuscrits dans la boîte mail de Parfit ne tarit pas. Et ses notes détaillées sont promptement renvoyées. « La seule chose dont je tire une certaine fierté, c’est la rapidité avec laquelle je peux envoyer des commentaires aux gens », dit-il. Derek Parfit lit en mangeant, en faisant du vélo d’appartement, en enfilant ses chaussettes et en se brossant les dents. Chaque année, il use des dizaines de brosses à dents, qu’il achète en quantité industrielle. Il lui est arrivé de lire un article de quatre-vingts pages au cours d’un seul brossage. L’une des raisons pour lesquelles il s’habille tous les jours de la même façon – pantalon noir, chemise blanche – est qu’ainsi il ne perd pas de temps à choisir ses vêtements. Son ami le philosophe suédois Ingmar Persson dit de lui qu’il est « le plus érudit des philosophes vivants ». Et que son travail acharné a « contribué à placer son œuvre bien au-dessus de toutes les autres ». Son modus operandi consiste à écrire de nombreux brouillons, puis à les réécrire (il use très vite ses claviers d’ordinateur). Il ne cache pas l’état d’avancement de ses travaux. De nombreuses versions de travail de « Ce qui importe » ont circulé dans le milieu universitaire, chacune différant légèrement des autres. Les remerciements comptent deux cent cinquante noms.

Quand il ne regarde pas le monde à travers les livres, Derek Parfit l’observe à travers un objectif. Ou plutôt, il l’observait. Pendant des décennies, son principal passe-temps fut de photographier Saint-Pétersbourg et Venise, où il est retourné quantité de fois pour prendre d’innombrables clichés des édifices sous des lumières variées : à Saint-Pétersbourg, chacune de ses images montre la neige sous un ciel gris. « J’ai peut-être ceci de particulier, a-t-il confié au New Yorker, que je ne suis jamais fatigué ni rassasié de ce que j’aime le plus. De sorte que je n’ai ni besoin ni envie de variété. » Son admiration pour certains styles architecturaux lui a valu des ennuis. Il y a des années, Derek a tenu à acheter avec Janet une maison de campagne dans le Wiltshire : il avait eu le coup de foudre pour sa charmante façade du XVIIIe siècle. La demeure se trouvait à des kilomètres d’Oxford et elle était scandaleusement chère. Pendant les huit années où elle leur a appartenu, Derek s’est promené dans la campagne en tout et pour tout deux fois, et les deux fois à contrecœur. Le bureau situé au dernier étage offrait une vue à couper le souffle, mais ses rideaux restaient toujours fermés.

 

Duomaniaque repenti

Les vacances photographiques appartiennent désormais au passé. Après trois mois de février sans neige à Saint-Pétersbourg, Derek estime son projet achevé. Duomaniaque repenti, il se contente désormais d’une seule manie : la philosophie et rien que la philosophie. Il travaille à un nouveau livre, « Quelque chose importe-t-il vraiment ? », dans lequel il réagira aux réponses critiques suscitées par « Ce qui importe ». Sa réputation n’est pourtant plus à faire. Lauréat en 2014 du prestigieux prix Schock, Parfit est révéré par deux générations de philosophes âgés de 40 à 65 ans. Comme le présente son confrère d’Oxford Roger Crisp, il est le plus impressionnant de tous les interlocuteurs qu’il ait rencontrés en philosophie : « Avec son travail sur l’identité personnelle, Parfit a porté la tradition de Hume bien plus loin qu’aucun autre penseur avant lui. Il en a fait autant pour la tradition rationaliste, qui remonte à Platon en passant par Kant. Et il a transformé la tradition utilitariste. »

« Raisons et personnes » est l’archétype d’une certaine approche de la philosophie en général et de la philosophie morale en particulier. Le livre procède avec un soin méthodique, construit ses arguments et teste ses intuitions à travers des expériences de pensée, d’où il tire des principes censés être transposables dans le monde réel.

Parfit n’est pas le seul à pratiquer ainsi la philosophie morale, mais personne ne le fait avec sa profondeur et son inventivité. On aurait tort cependant de croire qu’il est l’objet d’une vénération universelle. Pour beaucoup, l’approche de Parfit est totalement erronée. Parmi les objections, la plus puissante est peut-être celle-ci : l’éthique ne se prête guère à une sorte d’analyse algorithmique. Comme l’a écrit le philosophe Roger Scruton dans un compte rendu caustique du livre : « Une manière d’être quelqu’un d’immoral est de penser que [les dilemmes moraux] peuvent être résolus par l’arithmétique morale. » Un autre adversaire notable de Parfit, Simon Blackburn, se demandait dans sa critique s’il s’agissait vraiment, comme l’avait suggéré Peter Singer dans le Times Literary Supplement, de « la plus importante publication en philosophie morale » depuis les « Méthodes éthiques » d’Henry Sidgwick, en 1874. N’était-ce pas plutôt, s’interrogeait Blackburn, « un long voyage en eaux stagnantes » ? Le philosophe ne laissait planer aucun doute quant à son propre verdict.

Dans les années 1940, le pédiatre viennois Hans Asperger se livra à des recherches pionnières sur un groupe d’enfants en difficulté. Mais il fallut attendre les années 1980 pour que le syndrome d’Asperger soit reconnu comme un trouble médical. Parmi ses nombreux symptômes, on trouve l’interprétation littérale des choses, l’incapacité à déchiffrer les signes sociaux, des préoccupations étroites et obsessionnelles. L’Asperger étant relativement récent dans la littérature psychologique, les personnes de plus de 40 ans sont peu nombreuses à avoir été diagnostiquées.

Le mot « Asperger » revient dans plusieurs conversations que j’ai à son sujet avec des amis de Parfit. Qu’en pense-t-il ? Cela pourrait-il expliquer la spécificité de certaines de ses interactions sociales et son mode de vie inhabituel ? « Il y a peut-être du vrai dans cette idée », répond-il, même s’il invoque aussi son éducation en pensionnat. Les mêmes amis soulignent également que son tempérament particulier a nécessité énormément d’ajustements de la part de Janet. Ce qu’elle confirme. « Mais les ajustements sont devenus assez simples une fois que j’ai compris sa manière de fonctionner et cessé de chercher en lui ce qui n’existait pas. Son mode de vie me permet une grande indépendance. »
Bien que Janet soit revenue enseigner à Oxford en 2008, Derek et elle font encore beaucoup d’allées et venues entre cette ville et Londres, parfois ensemble, mais souvent séparément. Rien d’étonnant à ce que « beaucoup de gens ne se rendent pas compte que nous sommes en couple », dit-elle. Pourtant, ils communiquent constamment, et ce depuis toujours. Chaque fois que je suis allé chez Janet à Londres pour parler de ma thèse, nos discussions ont invariablement été ponctuées par les appels de Derek. Janet, qui enseignait à University College de Londres, passait alors le plus clair de son temps dans la capitale pendant que Derek vivait à Oxford. Mais ils se parlaient plusieurs fois par jour. Il s’agissait manifestement d’une relation extrêmement intime et affectueuse entre deux individus intellectuellement, moralement et esthétiquement compatibles. Et ce même si, en un sens, Derek semblait curieusement ne pas se rendre compte que Janet se trouvait à une centaine de kilomètres. « Il lui importe que j’existe, dit-elle, mais beaucoup moins que je sois à côté de lui. »

 

Prospect, Août 2014

Traduction : Laurent Bury

Le roman vrai des Amazones

L’Amazone de la mythologie classique occupe toujours une grande place dans la culture contemporaine. Élevée au rang d’archétype, cette guerrière, habile au tir à l’arc et cavalière émérite, ennemie du patriarcat et affranchie de toute domination masculine, a fourni un modèle à d’innombrables femmes puissantes et excentriques : Elizabeth Ire et la Grande Catherine, mais aussi Wonder Woman et Katniss Everdeen, l’héroïne de Hunger Games.

Ces guerrières de légende font aussi partie des figures omniprésentes dans l’art et la littérature des Grecs et des Romains. Rares étaient les temples antiques à ne pas posséder de bas-relief représentant les Amazones en plein combat, avec leur pantalon moulant aux riches motifs et leur bonnet de feutre muni de rabats couvrant les oreilles. De la plaine de Troie à l’aréopage d’Athènes en passant par les conquêtes d’Énée en Italie (origine légendaire de Rome) et les campagnes orientales d’Alexandre, elles interviennent dans la quasi-totalité des récits de guerre antiques, tant réels que mythologiques.

Les historiens de l’Antiquité ont consacré aux Amazones des textes minutieux, en particulier à celles de Scythie. Ils nous les montrent parfois vivant à l’écart des hommes, dans des groupes matriarcaux où l’infanticide des garçons était monnaie courante ; d’autres nous racontent qu’elles tombèrent amoureuses de leurs voisins scythes, ou que des héros grecs à la virilité exacerbée étaient parvenus à les soumettre. En revanche, on ne les imaginait pas lesbiennes. Une autre légende répandue chez les modernes, selon laquelle elles se coupaient un sein pour tirer à l’arc plus facilement, n’est étayée par presque aucune source antique digne de foi. Cette idée dérive d’une étymologie fautive du mot « Amazone », rapproché par erreur du nom grec désignant la poitrine (mastos ou mazos). Le terme est en fait issu d’un vocable non hellénique (peut-être scythe ou iranien) et très ancien servant à désigner un peuple.

Si Adrienne Mayor s’était contentée de montrer, avec sa rigueur académique et la poésie de son style, comment l’image des Amazones s’est transformée en Europe entre l’Antiquité, le Moyen Âge et le XVIIe siècle, sa contribution à l’histoire ancienne aurait été précieuse. Mais elle a fait bien davantage. En explorant avec soin la littérature, le folklore et les traditions ancestrales d’une myriade de peuples situés entre la Grèce, la Russie et la Chine (notamment les Kirghizes, les Azéris et les Tcherkesses), elle a fait tomber les murs qui séparent l’histoire culturelle de l’Occident et son pendant oriental. Toutes ces cultures font mention de guerrières à cheval, armées et intrépides. Pourtant, seul un petit nombre (dont Mulan, héroïne d’une romance chinoise) sont parvenues jusqu’à notre hémisphère. Dans les steppes, on voit encore des femmes armées chevaucher aux côtés des hommes ; au Kazakhstan, elles participent à des courses et des jeux équestres dangereux. Mayor fait le récit d’une rencontre fascinante, au début de l’ère moderne, entre des voyageurs et un groupe de ces cavalières. Les premiers conclurent assez raisonnablement que c’étaient les descendantes des célèbres Amazones de la mer Noire, sur lesquelles les auteurs classiques avaient tant écrit.

Au XIXe siècle, certains pionniers de l’anthropologie, comme J. J. Bachofen, ont exploité le mythe des Amazones pour soutenir que le règne mondial du patriarcat avait été précédé par un matriarcat originel. Engels reprit cette hypothèse à son compte dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), et sa vogue perdura pendant quelques décennies. Mais quand le structuralisme de Lévi-Strauss gagna du terrain sur le marxisme, dans les années 1960 et 1970, une nouvelle orthodoxie se mit à prévaloir chez les spécialistes de l’Antiquité : les Amazones étaient une fiction échafaudée par les Grecs pour préciser certains aspects de leur civilisation, où les hommes détenaient le pouvoir. De fait, comparé aux autres sociétés patriarcales, le monde grec antique se distinguait par son exceptionnelle misogynie. La conception hellénique du mariage impliquait un régime de succession patrilinéaire et le transfert physique des femmes et de leurs biens entre hommes de différentes maisons. À quoi s’ajoutait une surveillance étroite de la sexualité féminine, motivée par le souci extrême de garantir la légitimité des naissances.

 

Pantalons multicolores

D’après cette théorie (que la plupart des spécialistes féministes de l’Antiquité adoptèrent avec enthousiasme), l’Amazone était un produit de l’imagination masculine grecque. Elle permettait de définir en creux le comportement de sa figure antagonique : la femme grecque « normale », soumise à son mari, n’aimant pas se battre et certainement peu encline à courir la campagne en toute liberté, montée sur un rapide destrier. Le mythe de ces guerrières, que les Grecs rêvaient volontiers d’empaler sur de longues lances ou de violer, encourageait ces messieurs à ramener dans le droit chemin toute épouse, sœur ou fille manifestant des tendances « amazoniennes ».

Pourtant, depuis une trentaine d’années, une étonnante série de découvertes archéologiques a prouvé de manière irréfutable que les peuples nomades de l’Antiquité comptaient dans leurs rangs des femmes guerrières. Certaines d’entre elles maniaient l’arc et allaient à la bataille aux côtés des hommes. Au Ve siècle av. J.-C., à Ak-Alakha, dans les hauteurs de l’Altaï, les Pazyryks ont enterré ensemble un homme et une jeune femme ainsi que leurs armes, leurs chevaux et leurs pantalons. En 1984, à Sampula, dans le nord-ouest de la Chine, des archéologues ont mis au jour les squelettes de cent trente-trois nomades des deux sexes, enterrés dans une fosse du ier ou du IIe siècle av. J.-C. Ils étaient morts au combat et portaient des pantalons aux motifs multicolores. La jambe de l’un d’entre eux était ornée d’un centaure embouchant une trompette guerrière ressemblant tout à fait à celles des Amazones et des Scythes dans l’art grec. Les couvre-chefs de ces nomades étaient équipés de rabats, comme ceux des Amazones de l’époque classique. Ces découvertes abondantes et pittoresques empêchent désormais quiconque de présenter les Amazones comme un pur produit de l’imagination.

Les Amazones historiques ont probablement croisé la route des Grecs lors de voyages et d’expéditions commerciales autour de la mer Noire, et durant les campagnes d’Alexandre en Bactriane. La découverte de ces tombes de « vraies » Amazones, complétée par des études de terrain chez les peuples nomades qui vivent encore dans le Caucase et en Eurasie, donne à penser que les Grecs ont passé au crible de la mythologie des témoignages de première main. Les bardes colportant les sagas nartes du Caucase et les épopées chinoises en ont fait autant.

Le travail d’Adrienne Mayor ouvre des horizons nouveaux à la mythologie comparée et à l’iconographie féministe. Sa thèse sous-jacente est que les fameuses guerrières manquent à notre propre mythologie. Elle raconte ainsi comment, à Athènes, on donnait aux petites filles une poupée de terre cuite à l’effigie d’une Amazone (le Louvre en possède une collection). Peinte de couleurs éclatantes, la figurine était casquée. Ses bras comme ses jambes étaient articulés, de sorte qu’on pouvait l’habiller et la déshabiller exactement comme une Barbie. Une autre poupée antique, haute cette fois de plus de 30 centimètres, a été retrouvée dans l’est de la Turquie. Elle porte un uniforme d’Amazone, composé d’une tunique et d’une ceinture cloutée ; ses cheveux sont longs et bouclés. À l’origine, elle était aussi équipée d’armes offensives et défensives. Nous connaissons même le nom de l’artisan qui l’a fabriquée, un certain Maecius, fier de son œuvre au point d’y avoir apposé sa signature. On ne trouve certes pas de figurines d’Amazones dans les magasins de jouets actuels, mais vous pouvez vous consoler en lisant ce très beau livre à vos enfants et en leur montrant les images. Surtout avant de vous asseoir avec eux sur le canapé pour regarder Hunger Games.

 

New Statesman, 22 janvier 2015

Traduction : Arnaud Gancel

Dans la tête du peintre des peintres

« J’ai tout peint. Tout ce qui peut se peindre. Tout sauf mon chef-d’œuvre. Que me reste-t-il à peindre ? » Dans Les Ménines, roman graphique que traduisent ce mois les éditions Futuropolis, Santiago García et Javier Olivares retracent la vie de Vélasquez et le processus qui mena le maître du baroque espagnol à la réalisation de l’un des chefs-d’œuvre de la peinture universelle. L’angoisse et les doutes du peintre sur sa propre postérité sont au cœur de cet ouvrage de près de deux cents pages. Tout comme l’angoisse et les doutes de ses successeurs, qui ne cessèrent, de Goya à Dalí en passant par Picasso, de se mesurer au « peintre des peintres », comme le surnommait ce dernier. Il faut dire que le tableau de Vélasquez est sans doute l’un des plus insaisissables de l’histoire de l’art.

Qualifiée de « théologie de la peinture » par le peintre Luca Giordano, l’œuvre recèle une mise en abyme vertigineuse, comme l’a montré Michel Foucault dans le premier chapitre des Mots et les Choses : « Le peintre se tient légèrement en retrait du tableau. Il jette un coup d’œil sur le modèle », écrit le philosophe français. C’est que, dans Les Ménines, Vélasquez s’est représenté en train de peindre le tableau que le spectateur voit, tandis que ses modèles, le roi Philippe IV et sa femme, ne sont représentés que dans le miroir accroché au mur du fond. « Foucault traçait dans l’espace du tableau une spirale allant des yeux du peintre au pinceau approchant la palette, puis à la toile qui tourne le dos au spectateur, puis aux tableaux accrochés sur le mur du fond dans l’ombre, puis aux tableaux dont on ne distingue que l’arête des cadres sur le mur représenté tout à droite, pour arriver au célèbre miroir où se reflètent le roi et la reine d’Espagne et, finalement, au chambellan dans l’encadrement de la porte du fond, qui offre le seul point de fuite à la toile. Dans ce trajet décrit par Foucault, on trouve tous les degrés de la représentation, rapporte Raúl Minchinela dans El Diario. Si le Quichotte de Cervantès [qui date lui aussi de cette époque] réfléchit à ce qu’est un livre écrit, Les Ménines réfléchit à ce qu’est un tableau peint. » C’est la représentation d’une représentation qui se pense elle-même.

Mais, au-delà de la formidable résonance des Ménines dans l’histoire de l’art, le roman graphique de García et Olivares plonge les lecteurs dans la vie de Vélasquez, et, à travers elle, dans le Siècle d’or espagnol, avec ses vices et ses vanités. Ainsi les auteurs explorent-ils la relation ambiguë, faite d’amitié, d’admiration mutuelle mais aussi de pouvoir, entre le roi Philippe IV et son peintre de cour. Le roman graphique n’hésite pas à montrer les multiples facettes de l’artiste, y compris les moins glorieuses. Car Vélasquez poursuivit toute sa vie le but de devenir noble. Or, comme le lui explique sans détour Rubens dans un passage qui raconte la visite à Madrid du maître flamand du portrait, on ne gagne pas d’argent en peignant « des gens misérables » : « Diego, la peinture est une industrie ; l’industrie de l’argent. L’argent donne la noblesse. Et la noblesse convertit l’industrie en art. » Une théorie de l’art qui n’est pas sans résonance aujourd’hui.

 

Books

 

 

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Sur la route de la Kolyma

Onzième jour

Sokol. Kilomètre 49 de la route

 

Pour décrire la journée d’aujourd’hui, il faut une feuille grande comme la carte de la Russie à l’échelle 1/100 000, donc une bâche de la taille d’un parachute. C’est une métaphore assez loufoque, j’en conviens, mais je viens seulement de dessoûler, ou presque. Après une beuverie faramineuse. Je me suis pris une sacrée cuite, mais ce n’est rien comparé à celui qui était au volant… L’horreur ! Il fonçait à cent quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure, heureux comme un gamin sur les montagnes russes. Bien sûr, il n’était pas question d’attacher la ceinture de sécurité. Il ne m’a tout simplement pas laissé faire. Il faut qu’il puisse profiter des privilèges qu’il a.

Il filait ainsi sur la route de la Kolyma qui, jusqu’à Palatka, est certes bétonnée, voire asphaltée, mais cela ne l’empêche pas d’onduler comme la mer d’Okhotsk en pleine tempête. Toute route qui court sur du permafrost ondule forcément. Chaque année, le sol dégèle un peu, puis gèle de nouveau, il travaille et avec lui la route. J’aimerais savoir comment les Canadiens s’en sortent. Déjà la nuit a été des plus mémorables. J’ai été logé dans une chambre double avec un parfait inconnu. Ici, cela n’a rien d’extraordinaire, sauf qu’il s’est levé en pleine nuit et s’est mis à « marcher » en tâtonnant le long des murs. Tombé sur un miroir dans le couloir, il l’a embarqué avec lui et a continué sa route. De ma vie entière, je n’avais vu de somnambule. Et si c’était un fou ? De ceux qui vous étouffent dans votre sommeil avec un oreiller ? J’ai fini par me lever, je l’ai pris doucement par les épaules et je l’ai recouché dans son lit, comme un gamin. Le matin, il ne se souvenait de rien.

Après le petit-déjeuner, je suis de nouveau reparti à Palatka dans la voiture envoyée par Aleksandr Aleksandrovitch Bassanski, l’oligarque doré de la Kolyma (c’était la cinquième fois que je faisais ce bout de chemin). J’essayais de le débusquer depuis déjà trois jours. Sur place, il m’a fait monter dans son énorme Land Cruiser V8 immatriculé 00300, donc insaisissable pour la police, s’est-il vanté, et nous nous sommes mis en route pour Magadan [la capitale de la Kolyma, NdlR] où se trouve son restaurant Khoutor (Le Hameau) (c’était la sixième fois que je faisais la route entre Palatka et Sokol).

Diablement cher, le restaurant est décoré avec faste mais il est aussi complètement vide. C’est là, dans une salle privée à l’usage exclusif du propriétaire, que j’ai été témoin d’un nouveau mystère, d’une série de scènes extraordinaires et étranges.

Voilà que la batterie du portable de Bassanski s’est déchargée. Il en cherche une autre, mais n’en trouve pas, et se lamente qu’il possède des millions, mais même pas une malheureuse batterie de portable. Comme par hasard, cherchant toujours, il ouvre son porte-documents et tombe sur plusieurs liasses de billets emballées sous plastique, certainement des millions de roubles, qu’il me montre pour appuyer ses paroles. Pourquoi diable trimballe-t-il cette mallette avec lui toute la journée ?

Mon hôte se sent ici comme un poisson dans l’eau. Bien mieux, il est au septième ciel. Il adore nager dans cette opulence et on voit bien qu’il n’a pas encore eu le temps de s’en rassasier. Il manque aussi du brin de fantaisie pour partir faire du ski à Courchevel accompagné d’une armée de prostituées, ou pour acheter un yacht royal ou un club de foot. Les côtelettes, le caviar, les zakouskis, les vodkas toutes plus originales les unes que les autres, les montres en or et la chasse lui suffisent… Ainsi que de rouler à tombeau ouvert dans sa caisse de luxe. Il a tout ! Mais il a besoin d’un public, d’une cour.

Aujourd’hui, j’ai donc fait le public.

C’est un homme renfermé, introverti, secret. Je dois tout deviner, ruser pour lui soutirer des bribes d’informations, manigancer. Pour me parler de son histoire personnelle, il s’est contenté de me montrer les cicatrices qu’il a partout sur le corps, mais je n’ai pas réussi à lui arracher un seul mot sur leur origine. Il a reçu ses blessures en Afghanistan et en Angola, en tant que haut gradé des services spéciaux de l’URSS. Il est lieutenant-colonel des Spetsnaz du GRU à la retraite, le GRU étant le service de renseignements militaire de l’URSS et maintenant de la Russie. On dirait qu’ici, les affaires qui rapportent gros sont réservées aux services de renseignement. Que pour faire partie du club des oligarques, il faut obligatoirement passer par les services spéciaux.

Bassanski est originaire d’Ukraine, il est ingénieur des mines et, comme il sied au roi de l’or de la Kolyma, un quart de ses dents sont faites de ce métal précieux, plus exactement tout le côté droit de sa mâchoire supérieure. Il est propriétaire de deux mines à ciel ouvert et d’une mine souterraine d’où l’on extrait de l’or et de l’argent, ainsi que de trois grandes compagnies qui lavent les sables aurifères sur sept immenses parcelles. En Russie, on les appelle des « polygones ». Bassanski emploie huit cents personnes dont cinq cent cinquante mineurs. En 2010, ils ont extrait pour lui 1,2 tonne d’or et 23 tonnes d’argent pour deux milliards de roubles (44 320 000 euros). Tous les mois, Bassanski paie deux millions de dollars d’impôts, et sa cuillère, il la tient non pas comme tout le monde, avec trois doigts, mais avec toute la main.

Son téléphone n’arrête pas de sonner, ou alors c’est Bassanski qui appelle, règne, donne des ordres ou pose des questions… Il fait venir Igor Dontsov au restaurant, un député de la Douma de l’oblast (Bassanski est l’adjoint du président de la Douma) pour me montrer à quel point ils sont amis [l’oblast est une division administrative de la Russie, NDLR]. Dontsov, c’est le numéro trois à la Kolyma en termes d’affaires et de revenus. Il construit des routes, il pêche le poisson et récolte le caviar. Dans ce classement, Bassanski est le numéro deux, et le numéro un dans l’extraction aurifère.

Après, ce fut notre retour à Palatka, complètement ivres. Bassanski fonce comme s’il cherchait la mort, en plus, il roule la plupart du temps à gauche, même dans les côtes et dans les virages, alors que la voie de droite est libre. Pas une voiture sur la route et, lorsqu’il y en a une qui surgit en sens inverse, Bassanski ne se range que le temps de la laisser passer. Pourquoi fait-il ça ? Parce que la voie de droite lui appartient de droit, alors il faut qu’il s’approprie aussi celle de gauche. Qu’il l’ait pour lui, qu’il l’a « prenne sous lui », comme on dit ici. Comme un chien prend une chienne, un homme une pute, et un blatny [criminel professionnel] un cave dans sa cellule. Celui qui accepte le deal se soumet, il se met sous celui qui domine, sinon, c’est la guerre. Ici, on peut tout prendre « sous » soi : l’administration, les autorités, une entreprise, une ville, n’importe quelle personne. Aussi un journaliste. Et même une route.

À l’aller, lorsqu’il était encore sobre, Bassanski conduisait de la même façon. Peut-être juste un peu plus lentement.

 

L’agent Bassania. Les yeux vides

 

Je commande un café et, comme d’habitude, je ne sais pas quoi faire vu que la tasse est petite et le carré de sucre énorme. J’essaie de le casser en deux, mais je n’y arrive pas. Je demande de l’aide à Bassanski, lui qui est grand comme un pilier de pont. Il le fait sans aucun problème.
– Encore une épreuve, vous n’arrêtez pas de me tester, dit l’oligarque. On voit bien que vous avez été formé par les services d’espionnage.
– Vous plaisantez ?! Je n’arrivais tout simplement pas à le casser.
– C’est vous qui plaisantez, répond-il. A-t-on déjà vu quelqu’un sucrer si peu ?
– Moi.
– Et moi, je vis en Russie, alors n’essayez pas de me rouler, vous n’y arriverez pas. J’ai vu que vous aviez même remarqué que le cendrier était à l’emblème de mon signe du zodiaque : je suis Taureau, du mois de mai.
– Je suis reporter. J’attache de l’importance aux détails. Je suis né comme ça.
– On ne naît pas comme ça. Ça, on l’apprend dans les écoles pour agents. Une bouteille de vodka de plus, et je finirai par connaître votre grade. Mais en attendant, buvons à l’amitié entre les peuples.

Nous buvons. De la vodka Belouga, la plus chère des vodkas locales, deux mille cent roubles la bouteille (47 euros). Mon hôte veille scrupuleusement à ce que je ne laisse pas une goutte au fond de mon verre, selon la coutume russe. Nous buvons donc au même rythme, seulement, il est presque deux fois plus grand que moi.

Nous mangeons la salade de crabe « La vague marine » pour quatre cent vingt roubles, puis passons à ma soupe russe préférée, la solianka, pour quatre cent quarante roubles. Le menu se compose de trente-trois pages. Le plat le plus cher est le poisson farci pour mille six cents roubles (36 euros), deux cents roubles de plus qu’un verre du cognac le plus cher, mais moi, je prends des blinis avec du caviar pour deux cent quatre-vingts roubles (6 euros), parce que j’adore ça.

Nous buvons encore, puis Bassanski retrousse une jambe de son pantalon et me montre une cicatrice sur son mollet, puis l’autre jambe, et il enlève sa chemise. Sur son dos, plusieurs cicatrices sont alignées : les traces d’une rafale de mitraillette.
– J’ai été recruté quand j’étais encore au lycée technique, raconte-t-il. Ils avaient besoin de jeunes sportifs et moi, je faisais de la boxe, j’adorais ça. Après, il s’est avéré que j’étais aussi un excellent tireur. Jamais, à aucune de mes missions, je n’ai rencontré de meilleur tireur que moi. Je sais tirer à l’oreille. J’éclate une bouteille accrochée à une ficelle à une distance de cinquante mètres.
– Dersou Ouzala coupait la corde à laquelle la bouteille était suspendue d’un coup de feu.
– Pas mal ! Ce gars fait partie de votre unité ? s’anime l’oligarque.
– Non, de la littérature. La vôtre, en plus. Arseniev a écrit un livre sur lui, et Kurosawa en a fait un film.
– Quand le président Poutine m’a remis une médaille en 2007 pour mes succès dans les affaires, il m’a serré la main en disant : « Les nôtres, toujours au sommet ! »
– Lui aussi était un agent, dis-je. Du KGB.
– Je suis un militant actif du parti Russie unie, dirigé par Vladimir Vladimirovitch Poutine. C’est mon idole et mon modèle. Je me suis présenté trois fois aux élections à la Douma de notre oblast en tant que candidat de ce parti. La dernière fois, j’ai eu soixante-six pour cent des voix. Plus que tous les autres députés de la Kolyma. Dans quelques semaines, il y a de nouveau des élections, et on va les gagner. Cette victoire, putain, personne ne peut nous la prendre ! Aucun communiste, opportuniste ou populiste ! Jamais de la vie ! Santé !
– Ces blessures au dos, vous les avez eues comment ?
– Et puis quoi encore ? Tu travailles aux renseignements ou dans un journal ?! On était au combat. C’était chaud à Kandahar. On était peu, et eux, aussi nombreux que des fourmis. Mais nous avons accompli notre mission en beauté.
– Est-ce que quelque chose vous fait peur ?
– J’ai pris du poids. Et mes yeux, avec toutes ces blessures et toutes ces anesthésies, sont comme vides le soir. C’est-à-dire que je vois moins bien. Mais buvons aux relations polono-russes !

Finalement arrive Igor Dontsov, le camarade député du patron du restaurant Khoutor. Ils parlent argent, affaires et prochaines élections. Ils essaient de se mettre d’accord sur qui est plus puissant, plus riche.
– Avec ton million de dollars de revenus par mois, t’es le candidat le plus riche des prochaines élections, dit Dontsov. Après, il y a moi, puis Volodia Khristov de Soussouman. Mais si on rajoutait tous les dividendes de mes actions à mes revenus, je serais le premier.
– Ma réserve d’argent est tout simplement colossale.(Bassanski téléphone à quelqu’un et met le haut-parleur.) Irina, on a eu combien de crédit à Sberbank ?
– Quatre cent dix millions de dollars, répond une voix féminine. Non, pardon, quatre cent vingt millions.
– En fait, dit Dontsov, il y a de l’argent à se faire. Une délégation d’hommes d’affaires de Saint-Pétersbourg est venue chez nous. Ils cherchaient un cadeau pour leur gouverneur, c’est son anniversaire fin octobre. Ils sont allés dans ta bijouterie, mais c’était trop modeste pour eux, tu vois ?
– Dans une semaine, notre coupe de pépites d’or sera prête, dit Bassanski tout en demandant à quelqu’un au téléphone d’apporter une copie de ce petit bibelot. On les fait uniquement sur commande. Le prix dépend du nombre de pépites. La dernière a coûté cent trois mille dollars.
– Ça pourrait faire l’affaire. Allez hop, un dernier pour la route ! Il faut que j’y aille, j’ai encore pas mal à faire aujourd’hui. Que Dieu te donne la santé, Aleksandr.

Nous buvons. Bassanski vérifie que je n’ai rien laissé dans mon verre, prend congé de Dontsov et convoque quelqu’un qui, depuis plusieurs heures, alors que nous festoyons, l’attend dans son bureau de Magadan avoisinant le restaurant.

L’homme en question a quarante-sept ans, comme Bassanski, mais il est petit, maigre, fatigué, avec une espèce de sincérité maladroite qui se lit sur son visage. De ceux qu’on aime tout de suite, alors que c’est un visage édenté, sillonné de vieilles cicatrices, avec des mains recouvertes de tatouages, et pas de ceux que les caves se font en liberté. Des gribouillis typiques de l’armée ou de la prison. Lui aussi est un ancien de l’Afghanistan et certainement aussi de plusieurs tôles.

Voici de quoi il retourne. (Mais buvons un coup !) Bassanski a acheté une licence de dix ans pour extraire l’or d’une immense parcelle située sur une péninsule entre les rivières Obo et Kongo. L’or y abonde. L’oligarque a déjà acheté un bateau, car c’est le seul moyen pour y accéder. Mais sur ce terrain, le Sincère a une petite entreprise d’abattage d’arbres et une scierie, trois personnes en tout, alors il est venu demander au potentat qu’il le laisse vivre, qu’il ne détruise pas son affaire. Après tout, il n’est pas un concurrent, et puis Bassanski n’a pas acheté la péninsule, mais juste une licence d’extraction.
– Je sais pas, moi… (Le potentat se gratte le crâne.) Mes directeurs pensent qu’il est préférable de déplacer les gens, de les faire partir. Jusqu’au dernier. Mais moi, ça me fait bizarre. Je veux d’abord les rencontrer, et décider après. C’est vrai que nous aimons être seuls sur le terrain. Et c’est ce qui se passera probablement cette fois-ci aussi, vu que notre réserve d’argent est simplement colossale, et ça résout tous les problèmes.
– Résout comment ? bégaie le Sincère.
– On trouve un arrangement, on achète, on paie qui il faut. Si, disons, une entreprise de prospection d’or se met en travers de notre chemin, on l’achète, et ses anciens propriétaires en deviennent les directeurs. Voilà ce qu’on fait. L’autre méthode, c’est la force.

Le service de sécurité de Bassanski est très développé. Il y emploie des anciens du KGB, du FSB et du Berkout, les Spetsnaz ukrainiens. L’ancien président ukrainien Viktor Iouchtchenko a démantelé cette unité, car pendant la révolution Orange, elle avait soutenu son concurrent. Les militaires du Berkout font maintenant partie des forces armées du trust Arbat [le groupe de Bassanski].

 

L’ingénieur Bassanski. Le Midas russe

 

Aleksandr Bassanski a grandi dans le hameau de Dikanka dans l’oblast de Poltava en Ukraine. Il est arrivé à la Kolyma à l’âge de vingt et un ans en tant que vétéran de la guerre d’Afghanistan. Il a débuté comme simple serrurier. Il est rapidement passé contremaître, mécanicien, et lorsque, trois ans plus tard, il a décroché son diplôme d’études supérieures aux cours du soir, il a tout de suite été promu mécanicien en chef du combinat minier de Karamkine. Telles sont les possibilités qu’offrent les services spéciaux soviétiques pour forger des carrières (d’ailleurs interrompues par de fréquentes et longues missions de combat).

Au bout d’un an, Bassanski est devenu directeur du combinat, et l’année suivante, son propriétaire. Il avait vingt-sept ans.
– Comment avez-vous trouvé de l’argent pour financer l’achat d’une immense mine d’or à ciel ouvert ? je demande. Après six ans de travail à peine ?!
– Je suis un inventeur. J’ai breveté douze inventions et soumis quatre-vingt-sept demandes de brevets. J’ai encaissé pour chaque demande six mille anciens roubles soviétiques, c’est une somme énorme. À cette époque-là, un ouvrier gagnait chez nous quatre cents roubles, et le directeur neuf cents. Une Lada Jigouli coûtait cinq mille cinq cents roubles, mais moi, avec tout l’argent que j’avais, je n’ai pas acheté de voiture mais des coupons de Sportloto. Parfois même, en payant d’un coup vingt mille roubles. Je sortais des salons du Loto avec des valises remplies de coupons. Il m’est arrivé de remporter des gains gigantesques. J’ai gagné un argent colossal.
– Vous êtes en train de me dire que vous avez gagné l’argent pour l’achat d’une mine d’or en jouant aux jeux de hasard ?
– C’est faux. En faisant des innovations et des inventions. J’ai joué en plus. Moi, peu importe ce dans quoi je me lance, ça marche à tous les coups. Un jour, j’ai accompagné notre gouverneur en visite officielle à Gdan´sk. Tout le monde est allé dîner avec les hôtes et moi, je suis allé au casino, je leur ai vidé les caisses jusqu’au dernier kopeck. C’était ma première et ma dernière fois au casino. Je n’ai même pas pris tout ce que j’avais gagné, parce qu’ils n’avaient pas assez de dollars en liquide, et qu’est-ce que j’aurais fait des zlotys ? J’ai joué au Loto pendant trois ans seulement. Je ne suis pas devenu accro. J’ai une grande force de volonté.

En quelques années, les gisements dans sa mine ont été épuisés. Il l’a donc fermée et a acheté en Pologne une ligne de production de boissons gazeuses. Ainsi, il a été le premier à la Kolyma à vendre des boissons dans des bouteilles en plastique. Rapidement, il s’est emparé de tout le marché.
– Je vendais vingt-six types de boissons sucrées pour un million de dollars par mois, se rappelle Bassanski. J’ai gagné ainsi quarante millions de dollars net. Sur de l’eau et du sucre. Et lorsque les autres ont commencé à faire la même chose, j’ai tout revendu pour investir dans l’industrie minière. La privatisation battait son plein. J’ai acheté des mines au moment où une once d’or coûtait deux cents dollars sur les marchés mondiaux. Aujourd’hui, elle est à plus de mille cinq cents dollars et le prix continue de monter. En 2010, il a augmenté de trente-cinq fois tandis que la Banque centrale de Russie achetait de l’or à tour de bras. Entre 2007 et 2009, la réserve d’or de la Russie est passée de cent vingt et un milliards de dollars à cinq cent soixante milliards. Qu’est-ce que vous prenez en dessert ? Pour moi, il y aura des raviolis à la cerise, de la glace au kiwi, puis des syrniki (des galettes au fromage blanc) avec de la sgouchtchonka (la confiture de lait). J’aime beaucoup le sucré.
– Merci, rien pour moi.
– Qu’est-ce que vous aimez, vous ? demande l’oligarque.
– Moi ? Mon boulot, le sport, j’aime bien boire un coup, être sur la route, je suis amoureux…
– Justement, s’anime-t-il. Parlons des femmes.
– Je ne suis pas très moderne. Je suis un homme marié amoureux de sa femme.
– Alors qu’il y a des glaces à la vanille, au café, au chocolat, aux fruits…
– Et moi, je ne prends que celles à la vanille.
– C’est d’une tristesse ! Allez, on va en ville !

Était-ce pour me montrer comment, sous l’action de la vodka, sa véritable nature prenait le dessus ? Il s’est mis à klaxonner tout le monde, à insulter les gens, à cracher du mat [grossièretés, NdlR] par la fenêtre ouverte de sorte d’en abreuver la rue entière. Même les femmes. Il cherchait la bagarre. Il a enfreint toutes les règles du code de la route. J’ai eu l’impression qu’il ne le faisait pas comme tout le monde, pour son petit confort, ou par négligence, mais qu’il y était obligé, pour profiter pleinement de son droit de faire tout ce dont il avait envie.

Nous sommes rentrés à Palatka. C’était la septième fois que je parcourais ce chemin. J’ai pris mon sac à dos et l’oligarque m’a accompagné à l’hôtel à Sokol (la huitième fois !).
Sur le chemin, le téléphone collé à l’oreille, il a discuté des détails d’une action à mener contre quelqu’un qu’il appelait « le Rat ». Sous l’émotion, il a même lâché la pédale d’accélérateur.
– Il faut s’en débarrasser « en suivant le programme complet », à l’aide du FSB.
Je l’entendais qui donnait des ordres. Il s’agissait d’un règlement de comptes dans ses affaires. Il était question d’une somme d’argent minable, de un million cinq cent mille roubles (33 334 euros), une bagatelle, même pas la moitié du prix de la coupe de pépites d’or.
Au moment de se dire au revoir, Bassanski m’a fourré dans la main une pépite d’or qu’il avait sortie plus tôt d’une vitrine dans sa bijouterie, rue Karl-Marx. C’était presque de l’or pur. Un caillou de la rivière Bereliokh de 8,81 grammes à 883,5 millièmes.
Je m’en suis défendu, j’ai essayé de l’esquiver, mais en vain.
– Je ne peux pas ! ai-je crié. Je ne veux pas, je n’ai pas le droit…
– Arrête ton cinéma ! a-t-il dit en me fourrant de force le caillou dans la poche. T’es un agent, pas un journaliste. T’as le droit.

 

Ce texte est extrait du Journal de la Kolyma, de Jacek Hugo-Bader. Il a été traduit par Agnieszka Zuk.