Avant de partir pour son équipée meurtrière en 2011, Anders Breivik était un habitué du Palace Grill, dans le quartier huppé d’Oslo-Ouest. Il semblait inoffensif : c’était un blond de plus qui essayait de draguer les femmes au bar. « Il donnait l’impression de sortir d’une école de commerce, se souvient l’une d’elles, d’être un de ces types d’Oslo-Ouest qui s’habillent de manière très classique. » Effectivement, il s’était essayé au commerce, même s’il n’avait jamais décroché de diplôme, ni grand-chose d’autre d’ailleurs. Et c’était bien un garçon d’Oslo-Ouest, le fils d’un diplomate. Mais il y avait le livre qu’il disait écrire : un « chef-d’œuvre », d’un genre « complètement inconnu à ce jour ». Il refusait de préciser ce dont il s’agissait – sinon que le texte s’inspirait des « romans de chevalerie du Moyen Âge ». Il ne se donnait pas grand mal pour dissimuler ses obsessions. Une nuit, fin 2010, il se trouvait au Palace Grill quand une star de la télévision a débarqué. Breivik s’est aussitôt lancé dans un discours sur les Templiers et sur le complot musulman contre la Norvège. Les videurs l’ont mis dehors. Dans la rue, il lança à la célébrité : « D’ici un an, je serai trois fois plus connu que vous ! »
Cette histoire, racontée dans un livre remarquable signé Aage Borchgrevink (1), semble tout droit sortie d’un film d’horreur – parce que nous savons, nous, que le pilier de bar a bel et bien tenu sa promesse. À l’époque, Breivik travaillait d’arrache-pied sur son manifeste : « 2083 : une déclaration d’indépendance européenne ». Une diatribe de 1 518 pages contre le complot musulman visant à conquérir la chrétienté. Le texte, pour l’essentiel une compilation d’extraits de sites antidjihadistes, fut mis en ligne précisément le jour des attentats, sous la signature d’« Andrew Berwick », l’un de ses nombreux pseudonymes. Les signes de l’islamisation rampante de l’Europe, y affirmait-il, sont partout visibles, qu’il s’agisse de l’indépendance bosniaque ou de la multiplication des mosquées à Oslo. Les hommes musulmans ne se gênent pas avec les femmes européennes, tout en interdisant les leurs aux hommes européens. Lui-même et ses compatriotes norvégiens blancs constituent, dans ce qui est en train de devenir rapidement « l’Eurabie », « des dhimmis de la première génération » (un terme désignant les minorités non musulmanes dans l’Empire ottoman, qu’il avait trouvé sur Internet, comme la plupart de ses idées). Pis encore, les élites européennes « de culture marxiste » avaient rendu les armes, comme une femme qui préfère « se faire violer que de risquer de graves blessures en résistant ». Même l’Église luthérienne – avec « ses pasteurs en jeans qui manifestent pour la Palestine et ses églises qui ressemblent à des centres commerciaux minables » – a baissé les bras.
Heureusement qu’il y avait encore des « chevaliers » assez courageux, comme Breivik, pour défendre l’honneur de l’Europe.
« 2083 » n’est pas un simple manifeste : ce sont aussi des Mémoires se voulant la source d’inspiration d’un homme qui a rejeté « le mode de vie Sex and the City » pour remplir son devoir sacré. Ce bond du vain hédonisme à l’héroïsme meurtrier revient comme un leitmotiv dans la biographie des jeunes hommes qui quittent Bradford, Hambourg, Paris ou Oslo pour la Syrie. Sa haine de l’islam, révèle Borchgrevink, n’a d’ailleurs pas empêché Breivik de proposer une alliance tactique à Al-Qaïda contre l’État libéral qu’il haïssait encore plus. Et les désirs qui l’animaient n’étaient guère différents de ceux de ses ennemis djihadistes : revanche, aventure, gloire.
Anders est né en 1979. Ses parents ne se sont jamais mariés et se sont séparés avant son deuxième anniversaire. Il a été élevé par sa mère, infirmière, qui s’est révélée instable et capable de violence psychologique. Quand le petit garçon a eu 4 ans, le foyer était devenu tellement chaotique que les services sociaux ont préconisé de retirer l’enfant à sa mère, recommandation jamais suivie d’effet. Breivik a grandi dans la haine de sa mère, qu’il accusait de vouloir l’« efféminer », et dans l’adoration de son père, qu’il ne voyait que rarement. Il était attiré par les petits durs comme son copain Rafiq, un fils d’immigrés pakistanais qui prétendait connaître des membres du célèbre « Gang B » d’Oslo-Est. Breivik était une « patate », un jeune Blanc. Mais, chaperonné par Rafiq, il s’est acheté un pantalon ample, a appris à voler et à parler ce que Borchgrevink appelle « le norvégien kebab ». Il « taguait à la bombe sur tous les murs de la ville son pseudo, Morg, emprunté à un méchant de Marvel Comics (2) ». L’amitié entre les deux garçons s’est cependant peu à peu effilochée, notamment parce que Rafiq et sa bande semblaient attirer irrésistiblement les filles blanches, qui dédaignaient Breivik. Celui-ci a fini par rejoindre un groupe « fierté blanche » et s’est même trouvé une petite amie – mais elle l’a bientôt plaqué pour un Pakistanais.
La « révolte des Européens de souche »
Son projet de devenir millionnaire ne fut pas davantage couronné de succès, même s’il gagna un peu d’argent, vers l’âge de vingt ans, en vendant des abonnements bon marché de téléphonie mobile et de faux diplômes, essentiellement à une clientèle d’immigrés. Il adhéra au parti d’extrême droite FrP (Parti du progrès), dont l’hostilité à l’immigration et aux hausses d’impôts faisait écho à ses propres frustrations. Mais ce qui semble avoir transformé Breivik, c’est la découverte des écrits de Peder Are Nøstvold Jensen, un blogueur qui écrivait sous le nom de Fjordman. Le manifeste qu’il avait diffusé sur Internet, « Révolte des Européens de souche : une déclaration d’indépendance de l’Europe », donnait du sens aux échecs de Breivik en les resituant dans le cadre de la guerre globale entre islam et chrétienté. Rafiq, se dit Anders, n’était pas un simple voyou : il était, en secret, un djihadiste. « La sous-culture délinquante des années 1990, écrit Borchgrevink, renaissait sous forme de conflit religieux. ». Breivik était désormais un chevalier combattant pour sauver l’Europe.
Désireux d’entrer en contact avec ses camarades chevaliers, il se présenta lui-même à Fjordman, qui le trouva « aussi ennuyeux qu’un marchand d’aspirateurs ». Il fit une apparition lors d’un meeting en faveur d’Israël organisé par Friends of Document.no, un site d’extrême droite dirigé par Hans Rustad. Selon cet ancien soixante-huitard, les hommes musulmans utilisaient la sexualité comme une arme de guerre, infligeant aux Occidentaux une « castration lente ». Rustad eut le sentiment que « certains interdits étaient absents de la tête de Breivik ». Aucun individu normalement inhibé ne se serait aventuré à Monrovia en pleine guerre civile libérienne, ce que Breivik fit en 2002. Il raconta à ses amis qu’il allait acheter des « blood diamonds » (3), mais son véritable but était d’entrer en contact avec Milorad Ulemek, alias Le Dragon, un ultranationaliste serbe qui avait combattu dans l’unité des Opérations spéciales de l’armée de son pays : aux yeux de Breivik, les Serbes étaient montés en première ligne pour défendre l’Europe contre l’islam, pour se retrouver ensuite salement lâchés dans les moments difficiles. Il n’est pas sorti grand-chose de ces rencontres, sinon que Breivik avait désormais le sentiment de faire partie d’une communauté.
En 2006, il retourna chez sa mère, pour pouvoir collaborer tout son saoul à des sites d’extrême droite, s’adonner aux jeux vidéo et travailler sur « 2083 ». Mais il était inquiet à l’idée de devenir « un vieux barbon aigri derrière son ordinateur » : « Change ta frustration et ta colère en motivation et en détermination », s’exhortait-il. Breivik commença à prendre des stéroïdes et à porter un uniforme couvert de médailles ; sa mère pensait qu’il « se prenait complètement pour Rambo ».
Le matin du 22 juillet 2011, il publia son manifeste sur ses sites préférés et envoya des courriels à 1 003 contacts en Europe et en Israël. Ses envois étaient paramétrés pour coïncider avec les attentats qu’il devait perpétrer plus tard dans la journée : l’explosion d’une bombe dans le centre d’Oslo, suivie d’une attaque sur l’île d’Utøya, à 40 kilomètres au nord de la ville, où les Jeunes Travaillistes tenaient leur université d’été. Il préparait l’expédition depuis 2002, expliqua-t-il quand la police l’interrogea. Son fusil Ruger et son pistolet Glock avaient été achetés en toute légalité. « Gungnir », le nom de la lance d’Odin, était gravé sur le fusil. Quant à la bombe de 950 kilos, elle avait été fabriquée avec des engrais achetés pour une ferme qu’il avait montée en 2009 sur des terres louées à de vieux agriculteurs, au nord d’Oslo. Cinq mois avant le massacre, un programme antiterroriste de l’ONU avait repéré Breivik comme l’un des quarante et un Norvégiens ayant importé des produits chimiques pouvant être utilisés pour fabriquer des bombes aux engrais, mais la police norvégienne ne fit pas d’enquête. Elle s’inquiétait des djihadistes radicaux, pas des petits garçons d’Oslo-Ouest habitant chez leur maman.
Breivik plaça la bombe dans une camionnette garée devant un bâtiment administratif. L’engin explosa à 15 h 22, tuant huit personnes. Déguisé en policier, il se dirigea ensuite vers Utøya en ferry. Et cet homme qui avait échoué dans toutes ses entreprises se révéla un tueur très méthodique. En à peine plus d’une heure, il tua soixante-neuf personnes, dont soixante-sept en leur tirant dans la tête ; les deux autres se noyèrent dans le fjord en tentant de fuir. Trente-deux victimes avaient moins de 18 ans. « Marxistes, aujourd’hui vous allez mourir ! » cria-t-il.
Breivik avait soigneusement choisi ses cibles. Quelle qu’ait été sa rage à l’encontre des musulmans, il en voulait beaucoup plus encore aux gauchistes qui leur avaient ouvert les portes de la Norvège. Des générations entières de dirigeants travaillistes avaient fait leur éducation, politique et sentimentale, au camp de vacances d’Utøya. « Caillou idéologique gauchiste dans la chaussure du parti travailliste pragmatique au pouvoir », l’île incarnait tout ce que détestait Breivik : le féminisme, les droits des homosexuels et la compassion envers les immigrés ou les peuples opprimés du tiers-monde. Avec son attaque « préemptive » contre « ces marxistes culturels », il espérait déclencher une guerre civile. Mais, pour la majorité de la population, c’est non seulement à Utøya mais au pays tout entier qu’il s’en est pris. Grâce à Breivik, écrit Borchgrevink, la Norvège a découvert « qu’elle était riche de bien autre chose que de pétrole, et le 22 juillet 2011 devint un symbole non pas de division et de faiblesse mais de force et de solidarité ».
Breivik fut exclu symboliquement de la nation : c’était un « fou solitaire » et son crime un incident horrible, mais isolé. Une fable rassurante, mais pas très convaincante. Avant son procès, on a décrit Breivik comme un schizophrène paranoïaque, mais le psychiatre de la prison d’Ila n’a trouvé de preuves ni de psychose ni de schizophrénie. Une seconde équipe psychiatrique a conclu qu’il souffrait de troubles narcissiques de la personnalité mais pas de psychose, et était donc juridiquement responsable de ses actes. Breivik lui-même s’est toujours dit sain d’esprit, et après une seconde expertise, la justice a de fait considéré qu’il l’était suffisamment pour passer en jugement et recevoir la peine maximale de vingt et un ans de détention. Pourtant, la perception générale en Norvège reste que son cas relève de la psychiatrie, sans justifier d’une réflexion politique plus approfondie. Borchgrevink raconte en détail la descente de Breivik aux enfers de la littérature sur l’« Eurabie » ; mais lui aussi impute sa radicalisation à un foyer dysfonctionnel. Il s’en remet fortement aux rapports confidentiels des psychiatres qui suivaient le petit Anders et sa mère – des rapports que celle-ci, décédée en 2013, a réussi à faire retirer du dossier d’accusation. Sans ce « déficit d’attention familiale », sous-entend Borchgrevink, Breivik ne serait sans doute jamais tombé dans la violence.
Peut-être bien. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, comme le démontre Sindre Bangstad dans « Anders Breivik et la montée de l’islamophobie ». Les traumatismes de l’enfance n’expliquent pas pourquoi il a dirigé sa colère contre les musulmans et les « collaborateurs » européens, de mèche avec eux. En se focalisant sur Breivik, on ignore, et même on occulte le problème des relations qu’entretient la Norvège avec sa population musulmane. Selon Bangstad, « il est tout à fait possible d’être un fou solitaire et d’être mû par des fantasmes idéologiques de pureté et de menace existentielle qui sont, en réalité, beaucoup plus répandus ». Bien peu de Norvégiens seraient prêts à pardonner ses actes à Breivik, même en leur for intérieur, ou à comprendre pourquoi sa rage envers les musulmans s’est traduite par un massacre d’adolescents, blancs pour la plupart. Cela étant, les clichés antimusulmans que l’on trouve dans « 2083 » sont très courants, et pas seulement sur Internet – on les retrouve chez les membres du FrP (auquel Breivik a appartenu jusqu’en 2004), troisième parti norvégien, qui participe au gouvernement conservateur. Cette rhétorique a également infiltré les mouvements progressistes du pays – qui défendent les droits des homosexuels, le féminisme et la liberté d’expression. On aurait pu espérer un renversement de cette tendance après Utøya, mais nous avons observé le contraire. « L’unité » norvégienne a été renforcée par le massacre, mais aux dépens de la minorité musulmane, qui représente 3,6 % des 5 millions de citoyens, et qui est moins que jamais la bienvenue.
La tolérance n’a jamais été le point fort de la Norvège. Pendant une bonne partie du XIXe siècle, la Constitution a interdit aux juifs et aux catholiques d’entrer sur le territoire ; et le bannissement des Jésuites n’a été levé qu’en 1956. Ceux que l’on appelle les Tatere – des Tsiganes nomades, présents en Norvège depuis plusieurs siècles – ont été l’objet, des années 1930 aux années 1970, d’une implacable politique d’assimilation allant jusqu’à la stérilisation forcée.
Une certaine idée de la Norvège
Il n’y a pas, en Norvège, de figure historique plus exécrée que celle de Widkun Quisling, le Premier ministre collaborateur exécuté en 1945 – qui fut loin d’être unique en son genre. Pourtant, jusqu’aux années 1980, les Norvégiens n’entendaient parler à l’école que des héros qui s’étaient réfugiés dans les forêts et les montagnes pour lutter contre les nazis, et non des milliers de volontaires de la division nordique Viking de la Waffen SS, ni des rafles de Juifs effectuées par la police norvégienne. Les musulmans avaient alors remplacé les Juifs, aux yeux de l’extrême droite, dans le rôle de l’« ennemi de l’intérieur ».
La première vague d’immigration islamique remonte au boom pétrolier des années 1960, avec l’arrivée des « travailleurs invités » pakistanais. En 1975, le Parlement adopta une loi restreignant l’immigration et qui, de facto, s’appliquait aux seuls travailleurs non occidentaux. Depuis, la plupart des musulmans sont arrivés soit au titre de l’asile (la majorité venant de Somalie ou des Balkans), soit pour rejoindre un conjoint ou un parent déjà installé. Au début, les immigrés musulmans n’étaient pas identifiés par leur religion, mais plutôt par leur pays d’origine. Cela changea dans les années 1990. En partie parce qu’ils ne se sentaient pas véritablement acceptés comme Norvégiens, la piété et le conservatisme social se renforcèrent au sein de cette population ; une tendance que les responsables des mosquées – pour certains formés dans des madrasas très conservatrices au Pakistan – ont tout fait pour encourager. Plus de 80 % des Norvégiens appartiennent à l’Église luthérienne, mais presque personne n’assiste aux offices. Dans ce contexte, les musulmans sont de plus en plus apparus comme des adeptes d’une religion différente au sein d’une société de culture chrétienne mais incroyante. Pour de nombreux Norvégiens, une balade dans certains coins d’Oslo devint une expérience dérangeante. Les échos de l’ourdou et de l’arabe, le port du hidjab, même l’odeur de la cuisine étrangère entraient en conflit avec leur idée de la Norvège. Beaucoup se mirent à penser que le pays avait un « problème musulman ».
L’appel du salafisme radical
Les craintes qui nourrissent ce sentiment ne sont pas totalement irrationnelles. Les musulmans de Norvège sont surreprésentés dans les professions libérales, mais aussi chez les pauvres et les chômeurs. Le racisme, la marginalisation, la guerre contre le terrorisme et le sentiment d’une menace pesant sur leur identité ont sensibilisé certains d’entre eux à l’appel du salafisme radical. Bangstad donne une description détaillée de groupes comme IslamNet et L’Oumma du Prophète, qui ont envoyé des volontaires en Syrie et organisé des manifestations minuscules mais véhémentes en faveur de l’État islamique. Et pourtant, souligne-t-il, les partisans de l’islam radical sont très minoritaires par rapport à ceux qui le rejettent. Et même si les musulmans de Norvège ont protesté contre ce qu’ils percevaient comme des insultes envers l’islam – de la publication des Versets sataniques aux caricatures danoises –, les sondages montrent qu’ils étaient presque aussi nombreux que les Norvégiens de souche, proportionnellement, à défendre la liberté d’expression.
Confrontés à ces données, les Norvégiens hostiles à l’islam accusent les musulmans modérés de mentir, de pratiquer la taqqiya – un terme chiite pour « dissimulation ». Et le spectre de « l’expansion islamique » a permis au FrP de devenir une force politique majeure. Même si son poids électoral est passé de 22,9 % à 16,3 % aux élections législatives de 2013, le parti a pu intégrer la coalition gouvernementale pour la première fois. À sa création en 1973, le FrP s’appelait l’ALP – « le parti d’Anders Lange pour la réduction des impôts, des contributions indirectes et des interventions de l’État ». Dans la liste des priorités de l’époque, la « menace » représentée par les minorités raciales venait loin derrière le poids de la fiscalité, les péages routiers et le prix du pétrole. Mais ce parti a toujours été infecté par une forte dose d’idéologie suprémaciste blanche. À la fin des années 1980, le FrP a reporté son attention sur l’immigration, plus particulièrement musulmane, encouragé par le succès du PP danois (auquel il a emprunté son nouveau nom). Carl Hagen, le successeur de Lange, a lancé cet avertissement lors d’une manifestation : si les Norvégiens ne faisaient pas corps pour défendre leur culture, « l’islam s’emparerait de la Norvège ».
L’idée que l’élite culturelle poignarde le pays dans le dos est au cœur du message du FrP – idée associée à ce que le nouveau leader du parti, Siv Jensen, la ministre norvégienne des Finances, appelle l’« islamisation rampante ». Parce que les progressistes norvégiens ne sont que des « pseudo-progressistes », seul un parti agressif comme le FrP peut défendre les traditions norvégiennes de libéralisme social. Sous l’égide de Siv Jensen, ce parti de petits commerçants, patriarcal et nostalgique, s’est réinventé en parti féministe – encore que son féminisme consiste surtout en ce que Brandstad (à la suite de Gayatri Spivak) (4) appelle « sauver les femmes basanées des hommes basanés ».
Les « entrepreneurs de la polarisation » du FrP jouissent d’une audience croissante, et leurs arguments montrent une sophistication et une cohérence elles aussi croissantes, grâce à des journalistes et des blogueurs comme Fjordman ou Walid al-Kubaisi – un écrivain et cinéaste irakien en exil qui joue le rôle d’« informateur indigène », comme Ayaan Hirsi Ali (5) l’avait fait aux Pays-Bas. Ils tiennent un discours plus extrême que le FrP, mais leurs rhétoriques se recouvrent trop parfaitement pour qu’on puisse y voir une coïncidence. Certains de ces idéologues ont d’ailleurs conseillé le parti. Ils font partie d’un réseau beaucoup plus étendu, une internationale anti-islam qui va de la Scandinavie aux États-Unis, avec des personnalités comme Lars Hedegaard, très influent intellectuel danois d’extrême droite, la journaliste italienne Oriana Fallaci (6), les néoconservateurs américains Daniel Pipes, Pamela Geller et Robert Spencer ; et enfin, Gisèle Littman, maître à penser de la « littérature eurabiste », une Britannique d’origine judéo-égyptienne qui vit en Suisse et écrit sous le nom de Bat Ye’or (quand on songe à leur dénonciation de la dissimulation musulmane, le nombre de théoriciens de l’Eurabie qui écrivent sous pseudonyme a de quoi surprendre).
Ces penseurs croient que l’Occident est affaibli par son culte « politiquement correct » de la victime, mais leurs propres écrits (tout comme ceux de Breivik) semblent motivés par le sentiment d’une blessure que leur auraient infligée personnellement les musulmans ; un sentiment réinterprété, et ainsi mondialisé, à travers le prisme du Choc des civilisations de Samuel Huntington. Fjordman, un arabisant né dans une famille de gauche, se trouvait au Caire le 11 septembre 2001 ; il a vu un groupe d’Égyptiens fêter les attentats. Al-Kubaisi a fui l’Irak pour éviter d’être mobilisé dans la guerre contre l’Iran, et a reçu l’asile politique en Norvège – ainsi qu’une bourse d’État lui assurant un revenu à vie. Bruce Bawer, un critique littéraire homosexuel américain qui s’est installé dans le pays en 1999 pour vivre avec son compagnon norvégien, en est venu à considérer les immigrés musulmans comme une cinquième colonne irréductiblement antilibérale. Il a dénoncé Breivik comme un « fou meurtrier » ; mais dans son livre publié en 2012, « Les nouveaux Quisling : comment la gauche internationale s’est servie du massacre d’Oslo pour enterrer le débat sur l’islam » (7), il puise directement dans « 2083 » deux contre-vérités : que le parti travailliste avait employé des militants anarchistes comme gros bras, et que « d’innombrables Norvégiens ont été tués par des musulmans ».
« Absolutisme de la liberté d’expression »
Les intellectuels de gauche et la presse norvégienne ont offert une tribune aux idéologues de l’Eurabie. On tombe facilement, dans les colonnes de journaux de gauche comme le quotidien Klassekampen, sur des polémiques hystériques à propos de l’islam et de l’immigration musulmane. Sans oublier les articles qui confortent cette hystérie – par exemple une récente interview d’un admirateur norvégien de l’État islamique, parue dans un journal de gauche sans la moindre mise en garde éditoriale sur sa prétention à s’exprimer au nom de tous les musulmans.
La tolérance de la gauche envers la rhétorique violemment antimusulmane remonte, selon Bangstad, à l’affaire Rushdie, quand la Norvège fut le premier pays à traduire les Versets sataniques, en 1988. Quatre jours après la fatwa de Khomeyni, un groupe de leaders musulmans créèrent un « Conseil de défense islamique » exigeant l’interdiction du roman au nom d’une loi norvégienne contre le blasphème tombée depuis longtemps en désuétude. Et en 1993, l’éditeur norvégien de Rushdie, William Nygaard, a été atteint par trois balles en sortant de son domicile d’Oslo ; il a survécu, mais le tireur n’a jamais été retrouvé. Le gouvernement a réagi en créant une série de commissions appelant à une meilleure protection de la liberté d’expression. C’était une défense admirable du droit de Rushdie à être publié ; mais, comme le souligne Bangstad, une sorte « d’absolutisme de la liberté d’expression » a depuis pris le pas sur tout souci de protection des minorités contre les propos racistes et discriminatoires, protection pourtant garantie par la loi norvégienne.
On a vu apparaître la théorie populaire selon laquelle les musulmans sont mal à l’aise avec la liberté d’expression et un conflit implacable oppose les « valeurs » norvégiennes à la « culture » musulmane. La presse est devenue « un terrain d’affrontement plutôt que de dialogue », un forum où s’expriment des opinions incendiaires sur l’islam. La tolérance envers la « liberté d’expression » a été érigée en test de loyauté envers la nation. « Le droit d’offenser les évêques et les imams est au cœur même de notre mode de vie, a expliqué Per Edgar Kokkvold, le secrétaire général de l’Association nationale de la presse norvégienne. Si ça ne leur plaît pas, qu’ils s’en aillent ! » La situation ne s’est pas arrangée après la tuerie de Breivik. Les médias ont parlé abondamment d’une minuscule manifestation d’islamistes radicaux devant l’ambassade américaine à propos d’une vidéo postée sur YouTube intitulée L’Innocence des musulmans (8), qui a réuni quatre-vingts personnes ; mais ils ont passé à peu près sous silence la manifestation de six mille personnes organisée par le Conseil islamique de Norvège avec le soutien de l’évêque luthérien d’Oslo.
Comme l’écrit Bangstad, la presse s’est amourachée des « jeunes musulmans marginalisés prêts à se comporter comme les personnages… que les Norvégiens non musulmans ont de bonnes raisons de craindre ». Et l’intelligentsia continue à en pincer pour les propagandistes de l’Eurabie qui proclament que ces jeunes gens-là représentent l’islam tout entier. Fjordman, le héros de Breivik, s’est élevé dans la société, passant des pages Web à celles de l’Aftenposten, un quotidien qui se dit « conservateur de gauche ». Il écrit également un livre sur Utøya, en partie financé par une bourse de la Fondation Fritt Ord, la plus prestigieuse des organisations norvégiennes de défense de la liberté d’expression. Nygaard, qui préside désormais le Pen Club (9) en Norvège, a soutenu l’attribution de cette bourse à Fjordman au motif « qu’il ne prône pas la violence ».
La Norvège n’est pas le seul pays d’Europe où la cause de la liberté d’expression a été travestie par des fanatiques. À travers l’ensemble du continent, mais surtout en Scandinavie, les démagogues qui s’en prennent à l’islam se présentent comme les dreyfusards de l’époque moderne, prêts à soutenir des vérités que la gauche n’ose pas exprimer par souci du politiquement correct. Les succès électoraux récents de partis d’extrême droite comme les Démocrates suédois, le Front national en France et la formation de Geert Wilders (10) aux Pays-Bas se sont nourris de la manipulation de la peur des musulmans. Les populistes d’extrême droite progressistes sur les questions de société se posent désormais, écrit Bangstad, en porte-drapeaux de la révolte déclenchée il y a deux siècles contre les superstitions et les privilèges de l’Église. Leur légitimité de gauche, disent-ils, est incontestable : pourquoi les Européens devraient-ils donc faire la moindre concession à ceux qui voilent leurs filles et s’en prennent aux acquis des mouvements sociaux de l’après-guerre, de l’émancipation des femmes au mariage homosexuel – sans parler de ceux qui soutiennent le djihad ? En 1892, Édouard Drumont avait lancé un journal antisémite pour dénoncer la déloyauté des Juifs envers la France. Il l’avait appelé La Libre Parole.
Cet article est paru dans la London Review of Books le 20 novembre 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.