L’opération Condor, in memoriam

Un plafond blanc à la peinture craquelée. Un carrelage en tomettes tout éraflé. Une douche crasseuse, le rideau à moitié tiré, qui évoque la vulnérabilité des détenus mis à nu. Dans son livre, paru en Espagne et en Amérique latine à l’automne dernier, le photographe João Pina multiplie les clichés de lieux décatis, hantés par le passé, où règne encore une atmosphère menaçante. Ce sont les anciens sites de torture et de réclusion utilisés pendant l’opération Condor : entre 1975 et le début des années 1980, les services secrets des dictatures du Chili, d’Argentine, du Brésil, du Paraguay, d’Uruguay et de Bolivie mènent conjointement une campagne d’une rare violence contre les mouvements d’opposition et les guérillas révolutionnaires. « Une répression organisée au niveau continental, et qui fit quelque 60 000 victimes – avec le consentement, la collaboration ou le silence des États-Unis et de son secrétaire d’État, Henry Kissinger », rappelle le quotidien catalan La Vanguardia.

Petit-fils d’un opposant communiste qui passa dix-neuf ans dans les geôles de Salazar, João Pina a passé plus de dix ans à mettre en images les crimes de l’opération Condor. « J’ai voulu bâtir une mémoire visuelle de cette époque, sauver de l’oubli les derniers lieux des disparus, leurs familles, les survivants », explique-t-il au New York Times. Un travail paradoxal, qui s’efforce d’évoquer par l’image des êtres, des lieux, des actes, des événements dont le temps a effacé les traces visibles. Les endroits que capture l’objectif apparaissent souvent des plus ordinaires : un garage, un stade, des bureaux. Parfois, le photographe a tenté de reproduire la vision du plafond que pouvait avoir le détenu depuis son lit, ou celle du sol sur lequel se fixaient ses yeux pendant un interrogatoire. Plusieurs détenus se souvenaient ainsi d’une pièce avec un réfrigérateur dans le garage Olimpo de Buenos Aires, transformé en centre de torture pendant la dictature de Videla : un réfrigérateur, Pina en a justement trouvé un lorsqu’il a visité les lieux.

Mais le photographe ne s’intéresse pas seulement aux sites de l’opération Condor. Il a aussi photographié les victimes de la répression, survivants et familles de disparus. Sur l’un de ces portraits, pris à Buenos Aires, une femme enceinte, de profil, regarde l’objectif par-dessus son épaule. Son ventre cache en partie une autre femme juste derrière elle, face caméra. C’est sa mère : Adriana Calvo, qui donna naissance à sa fille Teresa alors qu’elle était menottée à l’arrière d’une voiture militaire en 1977. Teresa sur le point de mettre au monde à son tour un enfant. Un autre portrait montre Veronica de Negri debout dans l’herbe d’un parc de Washington : figure solide, fière et impassible. Militante communiste, Veronica de Negri a été kidnappée, torturée et violée par des militaires chiliens avant d’être relâchée. Exilée aux États-Unis, elle y a élevé son fils Rodrigo Rojas de Negri jusqu’à ce que celui-ci, photographe, retourne au Chili en 1986 pour couvrir une manifestation anti-Pinochet et ne meure aux mains d’une patrouille militaire du dictateur. « Veronica a beaucoup souffert, explique João Pina au New York Times. C’est une femme d’une force incroyable. Je crois que c’est ce que donne à voir cette photo ».

 

Books

 


 

 

 

 

 

La beuglante des borgate

Ce que vous venez de lire est une nouvelle que j’ai publiée dans la revue Nuovi Argomenti ; j’ai usé de noms fictifs, quelque peu forcé le trait, inventé des épisodes pour donner à la trame plus d’attrait. Mais l’immeuble existe, dans un coin de borgata semblable à tous les autres ; au-delà du périphérique, si loin du centre de Rome que les taxis vous soumettent à un interrogatoire en règle avant de venir vous chercher, exigent un numéro de téléphone fixe, et le nom de famille, et la garantie formelle qu’ils ne feront pas le voyage à vide. Un HLM des années quatre-vingt, le béton à nu (dans l’entrée de l’escalier A, tagué à l’encre rouge : « La jalousie est la force des cocus »), dans un cul-de-sac avec un trou dans le grillage pour s’épargner le grand tour quand on revient à pied du supermarché. Les vicissitudes de Sabrina (qui en réalité s’appelle Fiorella), abandonnée par son mari juste après l’accouchement, ont été longuement discutées par les femmes du quartier, réunies dans ces assemblées provisoires qui se tiennent sur les bancs publics du terre-plein, là où le talus descend vers l’arrêt d’autobus. La résignation (« Tu sais comment sont les hommes ») est manifeste chez ces quadragénaires, parmi lesquelles se mêlent quelques jeunes épouses ; chacune d’elles est bien consciente de ce qui la différencie, en mieux, des autres (« Moi, le mien, il m’aurait fait la moitié de ça, il serait déjà six pieds sous terre. — Son erreur, ç’a été de revenir, en fait c’est elle qui a foutu la relation en l’air, parce que quand elle est revenue, elle savait déjà comment ça allait tourner, faut pas se raconter d’histoires. — Y en a, à cause de leur éducation, qui font passer les traditions avant leurs sentiments et qui s’écrasent pour pas faire honte à leur famille »). Elles hésitent, toutefois, à conseiller à Fiorella de couper complètement les ponts, à cause d’une obscure histoire selon laquelle elle serait la « cousine germaine » de son mari, étant la fille naturelle d’un frère de sa mère à lui, et que donc ses frères, qui sont toujours là quand il s’agit de lui donner des ordres, ne seraient en fait que ses demi-frères et de fait ils n’avaient pas été très heureux de la voir revenir.

Gianfranco (je ne peux pas dire son vrai nom cette fois) s’appuie sur des amitiés puissantes – à tel point que quand les Napolitains sont venus le menacer parce qu’il était en train d’envahir leur territoire, il a pu leur répondre « Fais gaffe que çui qui te la file à toi, c’est le mien qui lui file » – c’est pourquoi il n’a aucune limite de secteur, il fait ce qu’il veut, rien à foutre, il est toujours couvert. Les femmes parlent de ça comme de leur train-train quotidien, comme elles cancanent à propos de celle du troisième étage de l’escalier B qui ne paie plus le boucher depuis un mois et demi (ou si elle paie, on sait comment) et de Renato Zero qui n’a pas reconnu l’une de ses filles mais qui a été formidable à l’Olimpico, avec tous ces cœurs qui battaient avec lui. Si on ne peut rien faire dans l’immédiat pour améliorer les choses, c’est pas une raison pour se laisser aller, la vraie force consiste à toujours garder une lueur d’espoir. La prophétie dominante, quoi qu’il en soit, est que Fiorella se fera récupérer par sa famille d’origine ; quant à l’appartement du deuxième étage, ça deviendra un centre de tri de marchandises en gros, à moins que Gianfranco (continuons de l’appeler ainsi) n’y revienne avec une pétasse quelconque. Les jeunes épouses doivent aller se préparer, la femme enceinte de l’escalier C s’évente de son léger jupon à fleurs, exhibant sa camelote. L’immeuble est illuminé par le soleil couchant et, dans l’émeraude des champs, accolé aux autres parallélépipèdes hirsutes, fait mentir l’adage qui voudrait que les borgate soient toujours moches.

L’escalier A se compose de neuf appartements mais seules sept familles y habitent, car le deuxième étage est occupé tout entier par Fiorella et son bébé, et elle se sent si perdue parfois dans cet énorme appartement qu’elle s’installe au balcon et téléphone pendant des heures… le plus souvent à ses amies, mais un témoin affirme l’avoir entendue haleter des cochonneries à un ex, comme quoi tu vois que Gianfranco n’avait pas tous les torts. Le bébé est adorable, pauvre chou, le jour il balance sa petite tête et la nuit il ne pleure presque jamais. Marcello, le culturiste du premier étage, qui est pourtant très sensible aux bruits avec tout ce qu’il s’injecte, ne s’est jamais plaint du petit ; il se plaint quand la locataire du troisième va faire le ménage chez Fiorella et qu’elle met la cireuse en marche à neuf heures du matin, c’est une heure plus que civilisée, d’accord, mais lui est dans le premier sommeil : « Eh, Valeria, il t’a rien fait, ce parquet. » Il n’empêche que quand la vieille dame descend avec l’enfant dans les bras et qu’il promène son chien, il se montre tout à fait charmant tant avec elle qu’avec le bambin et se met à faire le clown – il se noue un foulard autour de la bouche pour le faire rire, entre dans le magasin d’articles de sport, « Ceci est un hold-up, aboulez vos dettes ! ». Peut-être parce que lui ne peut pas en avoir, d’enfants.

L’escalier A n’est pas gâté de ce côté-là : Marcello est stérile ; Flaminia, la femme du supporter de la Roma en liberté conditionnelle, là c’est elle qui a une occlusion des trompes ; Francesca, la paraplégique qui occupe le dernier appartement du premier, pourrait techniquement devenir mère mais c’est le destin qui a tué l’hypothèse dans l’œuf. Au troisième étage, il y a un couple de demi-vieux qui ont une fille mariée à Lavinio, brouillée avec ses parents, puis un type séparé qui vit avec sa mère de soixante-dix ans (Valeria, justement) et enfin une Brésilienne qui vit de ses charmes, ce qui n’est pas l’idéal non plus. Si Fiorella, comme c’est probable, retourne chez ses parents, c’en sera terminé des jeunes pousses dans l’immeuble. Qui est aride, même vu de l’extérieur : pas une fleur, pas une plante aux balcons – rien que des seaux, et des chaises en plastique, et des barils de lessive. Ici ce sont les hommes qui restent à la maison et ils n’ont pas la main verte ; et de toute façon, ils trouveraient peu viril de s’occuper des plantes. Ils s’en foutent, ils jouent aux cartes ou ils sniffent, et quand les femmes rentrent, elles crient parce que leurs maris ou leur fils n’ont même pas sorti les poubelles, vous imaginez s’ils ont pensé à arroser les rosiers. Ils croient pouvoir tout résoudre en baisant, et même ça, allons, parlons d’autre chose.

On beugle beaucoup dans la borgata, mais les colères sont considérées comme des phénomènes naturels, elles glissent comme de l’eau sur les plumes d’un canard. L’habitude des gueulantes fait émerger leur côté comique. Comme ces deux frères qui se disputaient à propos d’un partage inégal de la came, l’un criait sur l’autre depuis bien cinq minutes « je vais te tuer, je vais te tuer, je vais te tuer », quand une voix exaspérée a coupé court : « Eh, si tu veux je le tue moi-même, mais qu’on en finisse ! » Ou bien ce type qui s’égosillait « Pippo, Pippooo » à trois heures du matin pour réveiller Filippo le marchand de légumes, et qui s’est vu répondre par un voisin furibard : « Tu veux voir où je te le mets, ton pipeau ? »

Chiara, la femme de Marcello, s’est prise d’affection pour un olivier qui a poussé dans une lézarde du cailloutis derrière les emplacements de parking, dans un terrain infiltré de boues toxiques, parmi les tessons, les cartons sales et les pièces de rechange rouillées, dans un espace tellement étroit et inaccessible qu’aucune graine ne pouvait prendre ; et pourtant l’olivier est là, sain et brillant, ses feuilles serrées comme des pièces de monnaie reflétant le ciel, duveteuses par-dessous ; sans l’ombre d’une olive, d’ailleurs il n’en a jamais donné, pas une seule année, et son tronc tordu est fendu d’une blessure en forme d’amande. Chiara va se réfugier là le dimanche pour échapper à la nausée, un livre sous le bras qu’elle n’ouvre même pas – une biographie de Mussolini ou une histoire des Templiers. Elle s’assied entre les racines et parle aux branches, vu qu’à la maison on ne peut parler de rien ; même la puanteur des écoulements, ça ne la dérange pas, c’est l’odeur de la vie.

La seule qui ait chez elle une collection de plantes et les soigne avec minutie mais sans chichis, c’est Francesca. Ce sont des plantes grasses et épineuses, de toutes les formes et de toutes les dimensions, dans des pots aux couleurs vives ; elle ne les met pas sur le balcon car les chats pourraient se blesser en sautant. Elle s’approche de la fenêtre et voit Chiara étendue sous l’olivier, avec ses longs cheveux, si longs qu’ils lui voilent le torse, mais ça ne lui fait pas de peine. Tout le monde expie des choix dans la vie. Comme ce garçon de vingt-sept ans, ce matin, qui a plongé le quartier dans la stupeur et le luxe ; des voitures noires et carrément deux limousines couleur crème. Et lui en queue-de-pie et haut-de-forme, pareil que Ramazzotti quand il s’est marié avec la Hunziker. C’était son but, semble-t-il ; car le cortège des voitures est parti en klaxonnant vers Bracciano, le même château qu’Eros. Cette petite plaisanterie a dû lui coûter environ trente mille euros vu les deux cents invités autour du lac. Francesca regardait la mise en scène d’en haut et aux balcons voisins elle entendait Marcello et Bruno, le supporter de la Roma, approuver sans réserve :
« Il a raison, c’est clair, qu’est-ce que c’est pour lui trente mille euros, il se les refait en deux voyages… Il a payé un réalisateur de chez Dear, un pro, pour qu’il lui fasse le petit film du mariage : y aura la double interview, époux-épouse, comme dans l’émission de télé, la classe, et y aura aussi une cabine vidéo pour lâcher toutes les conneries que tu veux… S’il fallait pas signer, moi aussi je le ferais… T’imagines ? Au moins lui quand il sera vieux, il pourra montrer ça à ses petits-enfants et il dira : Devinez lequel est Ramazzotti et lequel est moi… » Ils ont rigolé, Bruno a poussé un juron et Flaminia l’a engueulé de l’intérieur. Francesca a levé les yeux là où les voitures se perdaient, jusqu’à la cime des peupliers, elle s’est imaginée sur leurs feuilles comme dans une barque, se balançant au soleil.

Francesca, dite la Cicci, a une résistance terrible et un rire contagieux ; au début des années cinquante, quand elle est née, c’était le boom de la poliomyélite en Italie et elle est tombée en plein dedans. Elle n’a jamais marché de sa vie, si ce n’est pour des instants très brefs et très éprouvants, avec des appareils encore plus encombrants et handicapants que son fauteuil roulant. Toute petite, elle ne s’en rendait pas compte, le choc est survenu à l’école primaire : un jour, elle est rentrée de l’école en affirmant vouloir mourir vite, qu’elle se réjouissait, parce que la bonne sœur lui avait promis qu’une fois morte, au paradis, elle marcherait. Au parc, elle jouait avec les gamins de son âge et elle s’amusait bien, jusqu’à ce que leurs mères arrivent et les arrachent à leurs jeux : « Viens par ici, la petite fille est malade. » C’est ainsi que sa mère, une femme énergique devenue veuve prématurément, a décidé de quitter leur patelin pour Rome, dans l’espoir qu’on la remarque moins dans une grande ville, d’autant que c’était plus facile pour les hôpitaux et les soins. Adolescente, Francesca arborait un visage magnifique, des yeux clairs et une plantureuse poitrine ; aujourd’hui encore, quand il est sous coke, Marcello hasarde « Je lui mettrais bien un petit coup » – et Bruno, plus torve : « C’est ça, avec une barre en alu. » Le fait est qu’elle n’a jamais eu peur de se frotter à l’amour et aux fiancés. Elle n’avait que quinze ans quand une voisine cancanière (elles habitaient alors dans la via Merulana) alla rapporter à sa mère : « Dis, c’est ta fille que j’ai vue avec un petit jeunot en train de fricoter dans une voiture verte ? », à quoi la mère a répondu imperturbable : « J’espère que oui parce qu’elle y a droit, elle autant que les autres. » Sa mère était une dure à cuire, doublée d’une tête de mule ; un jour, elle appela sa fille dans la cuisine et lui fit la morale : « Écoute, je t’ai acheté de belles culottes, du vernis, je t’habille à la mode comme toutes les gamines de ton âge… De la vie tu peux avoir tout et même plus, si tu ne pleures pas sur ton sort, si tu te bats, si tu le veux, et moi je serai à tes côtés tant que le Seigneur me donnera la force ; mais si tu comptes rester là à pleurnicher toute la journée, à te lamenter dans ton coin, moi j’ouvre la fenêtre, je te jette d’abord et je me jette après. » Et Francesca a lutté, elle s’est risquée sur la neige aux sports d’hiver ; elle allait danser au Piper, on la portait dans les bras pour descendre l’escalier ; ses copains oubliaient qu’elle était handicapée. À un congrès du parti, le secrétaire conclut son discours en fixant par hasard Francesca qui était au premier rang, en exhortant : « Maintenant, camarades, levons-nous et mettons-nous en route. — Eh Robi, c’est à moi que tu viens dire ça ? », répondit-elle dans l’éclat de rire général.

La politique a été sa grande chance, le souffle de la responsabilité collective ; engagée au sein du Parti communiste, elle en a suivi toutes les transformations jusqu’à l’actuel Parti démocratique, accompagnant avec conviction les mutations de l’idéologie pour réaliser des changements concrets. Dans les réunions, on l’appelle « la papesse » parce que son fauteuil roulant ne passe pas inaperçu, elle se fait transporter par ses amis comme sur un pavois ; elle est présente partout où l’on discute, où l’on décide : « De la fontaine d’eau à la cause la plus noble : le combat pour le 20, le bus, et la défense des filles-mères… Je crois avoir contribué avec les camarades à faire évoluer le quartier ou du moins toute la via Vermeer… Il faut connaître son territoire égout par égout. »

Les gamines, dans les blocs alentour, tombent enceintes très tôt ; elles ne savent pas où aller, elles se réunissent sous les ponts et elles baisent – il y a un jeu à la mode appelé « l’arc-en-ciel » : elles entrent dans une cave sombre avec du rouge à lèvres de couleur vive, chacune un différent, les garçons baissent leur slip et ensuite, à la couleur restée sur leur pénis, ils doivent deviner quelle fille leur a fait une pipe (« Pardon, mais ta mère est au courant ? — Elle s’en fout, elle est de la Rifondazione comunista… »). À vingt ans, elles ont déjà tout essayé, deux ou trois ans plus tard elles sont séparées et ont goûté aux coups, « elles me font vraiment de la peine, vingt-cinq ans et l’avenir derrière elles ». Même dans le centre tu les reconnais tout de suite parce qu’il faut qu’elles se montrent, leurs vêtements dorés et léopard sont toujours excessifs et sans histoire, comme si elles devaient toutes mourir avant la prochaine saison. « Et ce pauvre type qui s’est marié en recopiant Ramazzotti, il était en train d’inviter tout le monde à venir se défoncer le soir à ses frais, avec les flics à côté qui l’entendaient à cause de sa grosse voix… Ils vivent comme ça, et demain ? bah… »

Ils sont prêts à tout. Des fois ils collectent des piécettes pour s’acheter une bière, puis tu les vois avec une liasse de billets de cinquante, parfois sept ou huit cents euros claqués pour une pipe à eau. (« On se fait une pipe ? » est-il écrit sur un pilastre de l’escalier C : invitation ironique probablement destinée aux flics.) Une « pipe à eau », c’est une bouteille en plastique percée d’un trou en haut pour fumer la cocaïne, en voici la recette : 1. prendre une cuiller de cocaïne mélangée à du bicarbonate, mettre la cuiller sur la flamme jusqu’à ce que l’huile remonte à la surface ; 2. à l’aide d’un cure-dent, recueillir l’huile qui cristallise immédiatement ; 3. réserver les cristaux et remplir une bouteille d’eau aux trois quarts ; 4. passer une canule de stylo-bille dans le trou pratiqué avec la braise d’une cigarette dans le haut de la bouteille ; 5. couvrir le goulot de la bouteille avec du papier d’aluminium percé de petits trous pour en faire un filtre ; 6. répandre un peu de cendre de cigarette sur le filtre en aluminium, ajouter les cristaux par-dessus, faire flamber ; 7. aspirer la fumée qui descend dans la cavité de la bouteille, comme un narguilé.

 

Ce texte est extrait de La Contagion, à paraître le 2 avril aux Éditions Verdier. Il a été traduit par Françoise Antoine.

Kingsman : vers un imaginaire climatosceptique ?

Depuis quelques jours, la blogosphère climatosceptique bruisse d’une joie nouvelle : le film Kingsman : Services secrets de Matthew Vaughn, sorti en salles il y a peu, ferait la part belle à ceux qui considèrent que l’alarmisme climatique n’a pas lieu d’être. Comme Hollywood n’a jusque là guère brillé par son esprit critique au sujet du climat (à l’image du célèbre Jour d’après de Roland Emmerich), un tel retournement serait, au choix, avant-coureur d’une évolution globale des mentalités, ou reflet d’une tendance existante de l’opinion. Dans un cas comme dans l’autre, ce serait une bonne nouvelle pour les climatosceptiques, tant le terrain de l’imaginaire est un champ de bataille important d’une controverse à qui décidément rien ne semble être étranger.

J’ai voulu me faire un avis sur la question et suis donc allé voir le film. Précisons d’emblée que je n’ai pas la fibre d’un critique de cinéma : ne comptez donc pas sur moi pour des commentaires savants sur les références à James Bond, le jeu des acteurs ou les effets spéciaux. Pour l’avis général du spectateur lambda que je suis, qu’il me suffise de dire que Kingsman est un film plutôt distrayant, efficace dans son déroulement malgré quelques longueurs et lourdeurs, et d’une violence dont l’intention humoristique ne fait pas toujours mouche. Je n’aurais probablement jamais pensé à aller le voir sans cet article de David Archibald (traduit en français ici) qui le présente comme favorable aux climatosceptiques, toutefois j’ai passé un moment sympathique et ne regrette pas d’y être allé.

Kingsman est-il climatosceptique ? Au sens strict, non. À aucun moment n’y est nié le fait que l’homme serait responsable d’un problème autour du climat. La question apparaît pourtant très vite : Richmond Valentine, le méchant milliardaire à combattre (Samuel L. Jackson), fait sienne la théorie, évidemment inspirée de James Lovelock (qui, depuis, a mis beaucoup d’eau dans son vin), selon laquelle le réchauffement climatique serait le strict équivalent d’une fièvre de notre planète. Celle-ci aurait la même fonction qu’une fièvre ordinaire : vaincre une infection. En l’occurrence, les micro-organismes destructeurs seraient les humains eux-mêmes. Le méchant Valentine se propose donc d’exterminer la majeure partie de l’humanité, arguant que c’est ce qui finira par se produire de toute façon.

Ce n’est sûrement pas un hasard si Valentine est diplômé du MIT. C’est en effet ce célèbre institut qui a abrité, entre autres, les recherches ayant abouti au fameux « rapport Meadows » lequel, dans les années 70, prophétisait la non-durabilité de notre modèle de civilisation et une inéluctable catastrophe globale vers le milieu du XXIè siècle. L’allusion est brève, mais le scénariste savait à l’évidence très bien ce qu’il faisait.

Mettre dans la bouche d’un indéfendable méchant des propos pas si loin du discours de certains sur nous autres humains destructeurs de la planète est assez nouveau dans le paysage du divertissement cinématographique. Il convient de mettre en balance cette nouveauté avec un passage du film qui s’en prend aux prêcheurs évangéliques qui nient la théorie de l’évolution et combattent le droit à l’avortement. Il est raisonnable de penser que cette autre critique, qui n’a aucun caractère nécessaire dans le déroulement du film, n’est là que pour limiter le risque d’être perçu comme un cheval de Troie du parti conservateur américain (notoirement climatosceptique, mais qui compte aussi dans ses rangs de nombreux créationnistes et de nombreux opposants à l’avortement). Les producteurs ont pris leurs précautions…

À mon sens, le miroir inversé du film n’est pas le Jour d’après, mais le roman Inferno de Dan Brown. Là, j’en entends qui rigolent… oui, j’ai lu Inferno. Mais je vous rassure : je n’ai pas aimé. (De toute façon, un auteur qui, dans le Da Vinci code, est capable d’enfiler les perles les plus éculées sur le nombre d’or ne peut décemment pas espérer de ma part quelque louange que ce soit. J’ai des principes.) Il est tout de même utile de lire Inferno pour comprendre comment un auteur de bestsellers s’y prend pour utiliser une peur collective à des fins romanesques. Chez Brown, la peur est celle de la surpopulation mondiale et des cortèges de malheurs qui doivent en découler. La référence n’est cette fois pas Lovelock, mais Ehrlich et sa Bombe P. Dans Inferno, le méchant milliardaire (pléonasme, décidément) qui tente de régler le problème à sa façon n’est pas si méchant que ça. On sent bien que, pour Brown, la surpopulation est effectivement un grave problème à résoudre — et la façon de l’auteur de suggérer qu’une stérilisation aléatoire massive de l’humanité « ce serait pas bien mais quand même, hein, il faut reconnaître que » est parfaitement abjecte (raison pour laquelle je viens ici de le spoiler sans remord aucun). Il est d’ailleurs très étonnant qu’aucun des nombreux commentaires que j’ai lus de ce roman n’ait relevé ce procédé particulièrement hypocrite.

À cette aune, la neutralité de Kingsman sur le climat prend donc un certain relief. À mille lieues d’un réquisitoire contre la théorie du réchauffement climatique d’origine humaine, c’est par son silence sur la question qu’il s’oppose à un discours implicite ou explicite typique du carbocentrisme : la binarisation, qui veut que, en fait de climat, ceux qui ne sont pas pour le GIEC sont nécessairement contre lui. Le film nourrit un imaginaire hostile à l’intégrisme climatique sans se croire obligé d’en demander pardon d’une façon ou d’une autre. Nulle allusion au plateau de températures ou au Climategate, certes, mais nulle allégeance au carbocentrisme. C’est bien cette neutralité silencieuse qui fait de Kingsman un allié objectif des climatosceptiques.

 

 

Le poids de l’islamophobie

Comme beaucoup de mots chargés idéologiquement, « islamophobie » a une histoire tortueuse. D’aucuns y voient une invention de l’Iran de Khomeyni pour attaquer des féministes occidentales. Mais le mot était déjà utilisé au début du siècle dernier par des spécialistes français de l’islam qui dénonçaient la posture antimusulmane de certains administrateurs coloniaux en Afrique de l’Ouest. Le mot reste ensuite longtemps en veilleuse pour refaire surface vers le milieu des années 1990. En 1996, une institution britannique met en place une Commission sur les musulmans britanniques et l’islamophobie. Les attentats du 11 septembre 2001 vont populariser le concept. En 2003, en France, le sociologue Vincent Geisser publie La Nouvelle Islamophobie. En 2004, le Ghanéen Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, anime un séminaire sur l’islamophobie organisé pour son département de relations publiques.

Dans la dernière livraison du magazine de gauche américain Dissent, l’éminent politologue Michael Walzer (Traité sur la tolérance, Guerres justes et injustes…) s’en prend à nombre d’intellectuels de sa famille politique, coupables selon lui de faire preuve de pusillanimité à l’égard du fanatisme islamiste (1). Depuis la révolution iranienne, écrit-il, ils battent en retraite face au réveil mondial du religieux, qu’ils ne comprennent pas et qui vient contredire leur foi dans la victoire du sécularisme. Et s’ils n’ont aucun mal à s’élever contre les excès du nationalisme hindou et, a fortiori, des Israéliens messianiques, ils font profil bas devant ces extrémistes désormais prêts à « mourir et tuer » pour instaurer la tyrannie au nom de l’islam. Ils comprennent si mal ce qui se passe sous leurs yeux qu’ils continuent d’appliquer au phénomène les grilles d’une interprétation archaïque : les islamistes se nourriraient d’un sentiment de révolte contre une misère dont nous les Occidentaux serions coupables ; ils exprimeraient, ­selon la formule du philosophe Slavoj Zizek, « la rage des victimes de la globalisation capitaliste ». Si tant d’intellectuels de gauche ­refusent d’affronter la réalité en face, écrit Walzer, c’est en raison de la « terrible peur » qu’ils éprouvent « d’être appelés “islamophobes” ». Ils ont « une peur si irrationnelle d’être victimes d’une peur irrationnelle de l’islam qu’ils ne sont pas capables d’analyser les très bonnes raisons de craindre les fanatiques islamistes ». Lesquels savent très bien exploiter la phobie de l’islamophobie… « Chez tous les gens de gauche l’islamophobie est devenue politiquement ­incorrecte ; plus grave, moralement incorrecte. » Résultat : ces bien-pensants pratiquent la politique de ­l’autruche, remisant au placard les principes mêmes au nom desquels leurs pères se sont battus depuis les Lumières : le ­respect des droits de l’homme et des ­valeurs démocratiques.

 

 

 

Djihad & Islamophobie

Le djihadisme nourrit l’islamophobie et réciproquement. Ce couple terrible est analysé par le dessinateur new-yorkais Art Spiegelman à propos de l’affaire des caricatures danoises en 2006 et par le journaliste et universitaire Adam Shatz à propos de l’affaire Breivik, l’auteur du massacre d’Oslo en 2011. En organisant un concours de caricatures représentant la figure du Prophète, le quotidien danois Jyllands-Posten, connu pour son hostilité aux immigrés, avait certes exploité son droit à la liberté d’expression mais très consciemment offensé les musulmans. La caricature est une arme magnifique contre le pouvoir, plus contestable quand elle s’en prend à une communauté entière. Ce jeu d’apparence innocente a mis le feu aux poudres, avivant les extrémismes des deux bords, en Europe, dans le monde arabe et jusqu’au Pakistan. La presse américaine, elle, a fait assaut de politiquement correct, refusant de publier les dessins en cause, qui étaient pourtant la base de l’information utile.

En perpétrant sa tuerie, le Norvégien Anders Breivik était mû, on l’a peut-être oublié, par une islamophobie pathologique. Il avait repris à son compte la thèse de l’islamisation rampante de l’Europe, de « l’Eurabie », et entendait châtier les élites de la gauche norvégienne qui, selon lui, laissaient faire avec complaisance. Les désirs qui l’animaient, écrit Shatz « n’étaient guère différents de ceux de ses ennemis djihadistes : revanche, aventure, gloire ». Mais ses fantasmes identitaires sont partagés par beaucoup en Europe. Ils ont même infiltré des partis de gauche traditionnels. Et, en Norvège comme ailleurs, on observe une priorité donnée à la liberté d’expression sous toutes ses formes, au « droit d’offenser », sur le souci d’accorder aux minorités silencieuses respect et protection.

Loin de l’Europe, au Proche-Orient et en Afrique, la querelle sur l’islamophobie est sans objet : l’enjeu, très concret, est le combat contre le fanatisme islamiste, qui est parvenu à instaurer le califat sur de vastes territoires.

 

Dans ce dossier:

« Je crois au droit d’insulter, mais… »

La « guerre des caricatures » qui a éclaté en février 2006 dans le monde entier ne portait absolument pas, et c’est là sa tragédie, sur la caricature. Les dessins, même les plus détestables, sont les symptômes d’une maladie, non sa cause. En l’occurrence, il s’agissait de ce qu’Alfred Hitchcock appelait un « McGuffin », procédé sans grand intérêt qui permet à l’intrigue de continuer à progresser. Les insultes proférées par ces caricatures ont permis de porter un préjudice supplémentaire à un monde déjà grièvement blessé ; et, sur ce plan du moins, elles ont atteint leur but. Les dessins ont polarisé l’Occident autour de la vision du musulman comme Autre inassimilable. Tandis que, pour les Vrais Croyants, les insultes apportaient la preuve irréfutable du statut de victime de la communauté, et servaient d’affiches de recrutement pour la guerre sainte. (1)

Je ne suis pas croyant, mais je crois vraiment que ces caricatures danoises, devenues banales et tristement célèbres, ont en fait besoin d’être vues pour être comprises. Si, comme le veut le cliché, une image vaut mille mots, il faut souvent mille mots de plus pour l’analyser et la mettre en perspective. Mon intention n’est pas de verser une nouvelle fois le sel de l’insulte sur une plaie ouverte, comme l’ont fait les nervis d’extrême droite du British National Party en distribuant 500 000 tracts avec l’image emblématique du Prophète furieux [une bombe en guise de turban] pour semer davantage encore la discorde xénophobe. Elle est de démystifier ces dessins et peut-être même de leur ôter une partie de leur venin. Je crois que la discussion ouverte contribue, in fine, à la compréhension, et que le refoulement des images leur donne trop de pouvoir.

En tant que dessinateur, Juif, laïc et New-Yorkais, je pars avec un quadruple handicap, mais je n’ai vraiment aucune envie de voir des musulmans courroucés me déclarer la guerre sainte (même si je ne suis pas du tout religieux, je suis un fervent trouillard). Le caricaturiste en moi espère assister à l’essor du dessin et de la BD au XXIe siècle et je presse depuis longtemps les bibliothécaires, les universitaires, les conservateurs de musée, les libraires, les rédacteurs en chef et les lecteurs de prêter plus d’attention au moyen d’expression que je me suis donné. J’aimerais aussi assister à l’essor du XXIe siècle lui-même, et j’exhorte donc les clercs musulmans extrémistes à prendre le dessin de presse un peu moins au sérieux. Après tout, les fidèles d’une religion principalement aniconique – dont certains pensent que rien de ce qui possède une âme ne doit être représenté – ne sont pas exactement le public idéal pour des caricatures quelles qu’elles soient. Encore moins celles qui ont été initialement publiées, sous la bannière de la liberté d’expression, pour entraîner la communauté musulmane du Danemark dans un choc des civilisations. (2)

Grâce au fanatisme des islamistes radicaux, à la caisse de résonance d’Internet (la Paix soit sur lui) et au heurt de projets politiques internationaux violents, les responsables du Jyllands-Posten, organe de la droite danoise, ont réussi au-delà de leurs cauchemars les plus fous : plus de cent morts et huit cents blessés alors que des millions de musulmans offensés manifestaient dans le monde entier ; drapeaux et bâtiments incendiés ; caricaturistes vivant cachés, leur tête étant mise à prix pour plusieurs millions de dollars ; rédacteurs en chef licenciés et arrêtés ; Nations unies et Union européenne (entre autres) saisies de projets de lois visant à restreindre la liberté d’expression ou à ressusciter les dispositifs antiblasphèmes ; boycott des produits danois, pour une valeur de plus de 50 millions d’euros. Je suis sûr que les dessinateurs impliqués reconnaîtraient tous qu’ils ont eu tort de participer au grand concours « Dessinez le Prophète et gagnez un prix », mais ils sont au moins parvenus à démontrer cette faculté qu’ont les caricatures de donner un relief saisissant aux problèmes brûlants.

Fermement installé du côté gauche de l’abîme qui sépare les laïcs des islamistes radicaux, à cheval sur le trait d’union qui relie les mots aux images, j’aimerais prendre la défense du dessin de presse, malgré sa propension à l’insulte, ou peut-être même à cause d’elle. Par définition, la caricature est une image chargée ; son esprit tient à la concision visuelle qui lui permet d’exprimer un point de vue en quelques traits habiles. La réduction des idées en icônes mémorisables permet au dessin de s’insinuer au plus profond du cerveau ; nous autres humains sommes programmés dès la petite enfance pour distinguer, par exemple, un visage bienveillant d’un motif abstrait, avant même de savoir identifier le sourire maternel.

Le vocabulaire de la caricature se limite pour l’essentiel à une poignée de symboles et clichés visuels reconnaissables. Son langage emprunte aux principes aujourd’hui discrédités de cette pseudoscience qu’était la physiognomonie pour camper une personnalité à travers quelques attributs physiques et expressions faciales. Il faut du talent pour utiliser ces clichés de manière à élargir ou subvertir ce lexique appauvri. Des artistes comme Honoré Daumier, Art Young et George Grosz étaient des maîtres de l’insulte et obtinrent le juste prix de leurs transgressions : Daumier fut emprisonné pour avoir tourné Louis-Philippe en ridicule ; Art Young, rédacteur en chef du journal socialiste The Masses, fut jugé pour trahison après avoir publié des dessins hostiles à la Première Guerre mondiale ; et George Grosz subit divers procès pour calomnie, blasphème et obscénité, avant de fuir l’Allemagne à la veille de l’arrivée au pouvoir des nazis.

 

Fauteurs de troubles professionnels

Je ne veux pas insinuer que les Douze Danois ont leur place en si digne compagnie, bien que je croie profondément au droit d’insulter, même si cela me met parfois en position de me sentir insulté moi-même. C’est simplement que les caricatures procurent le plus grand plaisir esthétique lorsqu’elles réussissent à dire son fait au pouvoir, non quand elles affligent les affligés. (Bien sûr, tout individu ou groupe visé par une image blessante se sent touché. Dans mon roman graphique Maus, j’ai réussi à offenser les Juifs, les Polonais, les Allemands et même les amoureux des chats comme Desmond Morris, pour qui ma représentation des nazis en chats était la pire chose qui soit arrivée aux ailurophiles depuis le Moyen Âge. Et en tant qu’illustrateur de couverture du New Yorker, j’ai fait de la peine à la police de New York, à notre maire et à notre gouverneur, aux chrétiens, aux musulmans, aux Noirs américains et à encore plus de Juifs.)

Malgré tout, le Jyllands-Posten – journal connu depuis longtemps pour son hostilité envers les immigrés – semble avoir fait preuve d’une certaine mauvaise foi en se drapant dans le manteau de la liberté d’expression, en septembre 2005, pour inviter les caricaturistes à se payer la tête de Mahomet. Le rédacteur en chef à l’origine de l’opération affirme avoir été inspiré par la désolation d’un auteur danois : aucun illustrateur ne voulait collaborer avec lui sur un livre pour enfants consacré au Prophète, de peur d’offenser. Mais ledit rédacteur en chef n’a pas invité des illustrateurs à monter au créneau ; il a sollicité des caricaturistes. Des caricaturistes ! Une race de fauteurs de troubles professionnels ! La communauté musulmane danoise, déjà sous pression, s’est mise dans cette situation inextricable : ressentir l’insulte délibérée pour ensuite s’entendre dire, après avoir protesté, qu’elle ne comprenait pas les valeurs occidentales de liberté d’expression.

Mécontents de voir que ni le journal ni le gouvernement n’étaient prêts à présenter des excuses, les imams danois ont emporté les dessins au Moyen-Orient et en Afrique du Nord pour en discuter avec leurs frères plus puissants. Peut-être désarçonnés par les nuances ou par la tiédeur des caricatures danoises, ils ont ajouté à leur cahier de doléances trois images beaucoup plus calomnieuses, qui pourraient bien être de leur propre fabrication : la photocopie du portrait d’un comique barbu portant un faux groin, photo prise lors d’un concours de cris du cochon quelque part en France, image fournie par l’Associated Press et sans aucun rapport avec l’islam, mais au-dessus de laquelle était dactylographié le mot « Mahomet » ; un gribouillis proche du graffiti intitulé « Le “prophète” pédophile Mahomet », montrant un démon barbu et cornu serrant dans ses poings deux femmes semblables à des poupées de chiffon ; et un photomontage grossier d’un musulman agenouillé pour la prière, que monte par-derrière un chiot géant. Bien sûr, presque personne n’avait vu ces trois images supplémentaires – à vrai dire, pratiquement aucun des millions de manifestants n’avait vu une seule des images tout court. Il leur a suffi de s’entendre dire qu’on avait voulu les insulter. Le Jyllands-Posten aurait pu économiser les 129 dollars versés à chacun de ses douze dessinateurs et se contenter d’imprimer à la une ce titre en gros caractères : « Ton prophète est une pute ! »

Cinq mois plus tard, les insultes danoises, à visée locale, avaient été instrumentalisées pour promouvoir différents projets politiques à visée régionale : l’Iran, par exemple, était soucieux de détourner l’attention de son programme nucléaire ; les forces pakistanaises pro-talibans, pour leur part, jugeaient ces gribouillages bien utiles dans leur combat contre le président Mucharraf… Et la fatwa « spontanée » contre les caricaturistes surgit aux quatre coins de la planète. À mesure que l’incident prenait une envergure mondiale et que les assiégés devenaient les assiégeants, le cadre – et même le sens – des caricatures danoises changea. Un peu partout, les journaux durent décider s’ils montreraient ces dessins pour illustrer leurs articles sur l’affaire, ou non – que ce soit par respect pour les sensibilités musulmanes ou par peur des représailles. Même si j’ai été ému de voir des dizaines de quotidiens européens reproduire ces caricatures par solidarité, il semble que bon nombre des journaux concernés aient instrumentalisé les images à leur manière, corroborant leurs propres préjugés anti-immigrés ou islamophobes.

 

« S’unir ou périr »

Aux États-Unis, la plupart des médias ont refusé de montrer les caricatures, professant un noble souci du politiquement correct qui sentait la peur et l’hypocrisie. Le dessin politique connaît des heures difficiles en Amérique. Fini le temps glorieux où Benjamin Franklin rassemblait les colonies dans la guerre contre les Français et les Indiens avec son image d’un serpent tronçonné portant la légende « S’unir ou périr » ; fini le temps, un siècle plus tard, où les dessins acerbes de Thomas Nast faisaient tomber l’influent William M. Tweed, démocrate véreux de New York. Depuis quelques décennies, les rédacteurs en chef, redoutant de plus en plus d’offenser les lecteurs ou les annonceurs, ont sublimé la puissance des caricatures comme arme rhétorique capable littéralement de donner forme à l’opinion. Les dessins percutants ont pour l’essentiel été remplacés par des gags gentillets ou des illustrations décoratives dans le style « tribune libre », dont le sens est souvent noyé dans un surréalisme ambigu. Résultat : le caricaturiste éditorialiste est à présent une espèce menacée, dont la disparition est encore plus rapide que celle de la presse écrite, son habitat naturel. Dans les années 1980, les journaux américains employaient plus de deux cents dessinateurs de presse à plein temps ; ils sont aujourd’hui moins de quatre-vingt-dix. Et j’entends le « bon débarras » qu’entonnent à l’unisson les rédacteurs en chef assiégés et les musulmans furieux. Ces deux groupes, après tout, sont connus pour leur commune méfiance envers l’art visuel.

En tant que producteur d’images imprimées, j’ai trouvé outrageant l’argument invoqué par le New York Times pour ne pas montrer les caricatures offensantes. Il y était question d’un « choix rationnel pour une organisation de presse qui évite en général les attaques gratuites contre les symboles religieux, d’autant plus que les dessins sont si faciles à décrire verbalement » – alors même que la plupart des caricatures n’ont pas été décrites verbalement dans ses pages. Trop facile, j’imagine. Le lendemain, le critique d’art du Times, Michael Kimmelman, examina de plus près la puissance des dessins danois et d’autres images totémiques susceptibles d’émouvoir ou d’offenser. L’illustration choisie pour accompagner son article était La Sainte Vierge Marie de Chris Ofili, cette peinture ornée de bouse d’éléphant qui avait tant commotionné le maire de New York, Rudolph Giuliani, qu’il avait poursuivi le musée de Brooklyn au nom de ses électeurs catholiques – sans même avoir jamais vu l’œuvre. Il faut croire que le tableau a été préféré à toute caricature plus directement en rapport avec le sujet, car les chrétiens au cuir tendre ont plus de chances de faire sauter une clinique pratiquant l’avortement que les bureaux d’un journal.

Matt Stone et Trey Parker, les créateurs du dessin animé South Park, diffusé par la chaîne Comedy Central, ont attiré l’attention sur ce type particulier d’hypocrisie. Un de leurs personnages, le jeune Kyle, supplie un des responsables de Fox TV de ne pas censurer une caricature de Mahomet visible dans un épisode de la série Les Griffin, en disant : « Soit l’épisode est entièrement acceptable, soit il ne l’est pas du tout. Faites le bon choix. » Ému, le responsable accepte de défendre la liberté d’expression, mais, quand l’image est sur le point d’apparaître, l’écran est occupé par le message : « Comedy Central a refusé de diffuser une image de Mahomet. » Peu après, on voit une image de Jésus déféquant sur le président Bush et sur le drapeau des États-Unis.

L’administration Bush, soucieuse de défendre du bout des lèvres la liberté d’expression au moment où elle tente d’exporter la démocratie au Moyen-Orient, a publié une déclaration hostile à la publication des caricatures indélicates. Réaction compréhensible de la part d’un gouvernement animé d’une passion malsaine pour l’élimination de toutes sortes d’images : les photos de George W. en compagnie de Jack Abramoff [impliqué dans un scandale de corruption], les photos des cercueils de nos soldats drapés dans la bannière étoilée, ou le récent paquet de photos des tortures pratiquées à Abou Ghraïb.

 

Caricatures bébêtes

Mais pourquoi ces manifestations violentes se sont-elles focalisées sur des caricatures bébêtes plutôt que sur des images de torture véritablement effroyables que diffusent régulièrement Al-Jazeera ou les chaînes européennes, que l’on peut voir partout, donc, sauf dans les principaux médias américains ? Voilà l’aspect le plus déroutant de toute l’affaire. Peut-être parce que ces photos de crimes réels n’ont pas l’aura magique des choses que l’on n’a pas vues, comme ces fichues caricatures. Récemment, durant une tournée de conférences sur la BD dans diverses universités, j’ai été étonné de constater combien ceux qui ont réellement vu les caricatures (ou les photos de torture) étaient rares, alors qu’elles sont facilement accessibles sur Internet. Certains organes de presse, répugnant à montrer directement les dessins, ont d’ailleurs indiqué où les trouver en ligne, claironnant ainsi leur propre obsolescence.

Je présente par avance mes excuses pour le caractère banal et inoffensif qu’ont à mes yeux de laïc les caricatures du Jyllands-Posten. Je partage avec ces douze artistes une profonde méconnaissance de l’islam, et c’est sans doute notre ignorance même que le dévot perçoit comme de l’arrogance. Je sais maintenant que pour nombre de musulmans – mais pas tous, loin de là ! – la représentation de Mahomet viole le tabou frappant l’idolâtrie [lire « Les plus belles images de Mahomet », Books, janvier 2013]. Mais aucune raison convaincante (en dehors de la politesse ou de la peur) ne justifie que des artistes non musulmans s’interdisent de dessiner Mahomet, pas plus que quoi ce soit ne les empêche de porter une kippa ou un turban. En publiant ces images sous le titre « Le visage de Mahomet », le rédacteur en chef affichait bel et bien ce message. C’est ensuite le ton moqueur intrinsèque au langage du dessin de presse qui devait fatalement offenser tous les croyants.

Quand ces caricatures locales ont dégénéré en une frénésie de protestations internationales, les réactions ont pris des formes extrêmes mais légitimes comme le boycott économique et l’embrasement de drapeaux danois (une forme d’insulte symbolique contre une nation qui est un peu analogue à l’offense initiale contre l’islam) ou ont sombré dans l’excès de violence qui consiste à proférer des menaces de mort et à menacer des ambassades d’attentats. Mais aucune réaction ne fut plus sidérante que celle de l’Iran, qui annonça en guise de riposte l’organisation d’un concours international de caricatures sur l’Holocauste, pour « tester » les limites de la tolérance occidentale en matière de liberté d’expression (3).
Même si cela cadrait bien avec le programme négationniste et anti-israélien du président Mahmoud Ahmadinejad, il m’a semblé un peu injuste – et même légèrement paranoïaque – de punir les Juifs pour des péchés danois. Je sais bien que la plupart des musulmans ont le sentiment qu’Israël fut créé afin de punir les Palestiniens pour des péchés européens, mais il n’empêche : ce n’est très correct d’organiser un concours international qui avantage à ce point les caricaturistes musulmans. Leurs dessins antisionistes, publiés avec l’aval du pouvoir, leur ont donné plus d’occasions d’affûter l’art multiséculaire de la caricature antisémite que quiconque depuis l’époque où Philipp Rupprecht dessinait dans l’hebdomadaire nazi Der Stürmer.

 

Un concours israélien de dessins antisémites

Ce concours cynique, qui mettait sur le même plan l’insulte à une croyance religieuse et le déni d’un épisode sanglant et incontestable de l’Histoire, a marqué des points dans la controverse moins de deux semaines après son annonce, quand un tribunal autrichien trop zélé a condamné David Irving à trois ans de prison pour négationnisme. (4) Je pense personnellement que cela n’aurait pas pu (ni dû) arriver à un type plus sympathique ; mais, ayant grandi avec deux parents survivants d’Auschwitz, il m’a fallu depuis longtemps accepter les conséquences parfois douloureuses de mon amour de la liberté d’expression. Dans ma jeunesse, je confondais parfois l’humoriste contestataire Lenny Bruce et Jésus (5) ; et j’approuvais le point de vue sur l’incitation à la haine exprimé en 1927 par Louis Brandeis, premier Juif nommé juge à la Cour suprême, à l’époque où l’institution était encore indépendante du pouvoir politique : « S’il reste du temps pour dénoncer par la discussion mensonges et contre-vérités, pour endiguer le mal par le processus éducatif, alors le remède à appliquer est d’encourager la parole, non d’imposer le silence. »

Face au concours iranien, la réaction la plus inspirée est venue de quelques artistes de Tel-Aviv qui ont lancé leur propre concours de caricatures antisémites : « Nous montrerons au monde que nous pouvons faire les meilleures caricatures judéophobes, les plus insultantes jamais publiées ! Aucun Iranien ne nous battra sur notre propre terrain ! » Pour être tout à fait transparent, je dois révéler que j’ai été invité à faire partie du jury, après qu’une page de mes caricatures dans le même esprit eut été publiée par le New Yorker. Hélas, la plupart des images proposées étaient loin d’avoir le panache du geste initial. Prouvant les limites de la simple ironie, elles étaient incapables de s’élever à un niveau d’humour plus complexe – c’en était gênant – et ne montraient donc qu’une chose : nous, les Juifs, avons bel et bien un sens très développé de l’ironie. Il est humiliant d’avoir à admettre que – si on accepte de laisser de côté la réalité et les questions idéologiques – la plupart des nombreuses contributions au concours iranien richement doté témoignent d’un plus grand talent graphique.

Sans me laisser intimider par la méchanceté sinistre de cette guerre des caricatures, j’aimerais en proposer modestement une de plus grande envergure encore : une compétition mondiale, atomique, de satire visuelle acrimonieuse, dotée de prix dignes d’Halliburton ! (6) La vieille tradition afro-américaine du concours d’insultes appelé playing the dozens peut servir de modèle. Chaque coup bas fait monter les enchères. Dans ce genre de compétition, les adversaires laissent à la porte leurs lames de rasoir et leurs armes à feu, ils subliment leur antagonisme et s’envoient à tour de rôle des invectives intelligentes, bien tournées, en vers. Dans cet assaut d’esprit, chaque joueur a l’occasion de gagner le respect de ses adversaires. Je propose donc qu’on retire du Moyen-Orient tous les combattants armés et je rêve de bataillons de caricaturistes aéroportés de toutes les régions du monde pour les remplacer. Les susceptibilités seront sans doute bien froissées, mais à la fin, que le crayon le plus affûté gagne !

 

Cet article est paru dans Harper’s en juin 2006. Il a été traduit par Laurent Bury.

Breivik ou le djihad antimusulman

Avant de partir pour son équipée meurtrière en 2011, Anders Breivik était un habitué du Palace Grill, dans le quartier huppé d’Oslo-Ouest. Il semblait inoffensif : c’était un blond de plus qui essayait de draguer les femmes au bar. « Il donnait l’impression de sortir d’une école de commerce, se souvient l’une d’elles, d’être un de ces types d’Oslo-Ouest qui s’habillent de manière très classique. » Effectivement, il s’était essayé au commerce, même s’il n’avait jamais décroché de diplôme, ni grand-chose d’autre d’ailleurs. Et c’était bien un garçon d’Oslo-Ouest, le fils d’un diplomate. Mais il y avait le livre qu’il disait écrire : un « chef-d’œuvre », d’un genre « complètement inconnu à ce jour ». Il refusait de préciser ce dont il s’agissait – sinon que le texte s’inspirait des « romans de chevalerie du Moyen Âge ». Il ne se donnait pas grand mal pour dissimuler ses obsessions. Une nuit, fin 2010, il se trouvait au Palace Grill quand une star de la télévision a débarqué. Breivik s’est aussitôt lancé dans un discours sur les Templiers et sur le complot musulman contre la Norvège. Les videurs l’ont mis dehors. Dans la rue, il lança à la célébrité : « D’ici un an, je serai trois fois plus connu que vous ! »

Cette histoire, racontée dans un livre remarquable signé Aage Borchgrevink (1), semble tout droit sortie d’un film d’horreur – parce que nous savons, nous, que le pilier de bar a bel et bien tenu sa promesse. À l’époque, Breivik travaillait d’arrache-pied sur son manifeste : « 2083 : une déclaration d’indépendance européenne ». Une diatribe de 1 518 pages contre le complot musulman visant à conquérir la chrétienté. Le texte, pour l’essentiel une compilation d’extraits de sites antidjihadistes, fut mis en ligne précisément le jour des attentats, sous la signature d’« Andrew Berwick », l’un de ses nombreux pseudonymes. Les signes de l’islamisation rampante de l’Europe, y affirmait-il, sont partout visibles, qu’il s’agisse de l’indépendance bosniaque ou de la multiplication des mosquées à Oslo. Les hommes musulmans ne se gênent pas avec les femmes européennes, tout en interdisant les leurs aux hommes européens. Lui-même et ses compatriotes norvégiens blancs constituent, dans ce qui est en train de devenir rapidement « l’Eurabie », « des dhimmis de la première génération » (un terme désignant les minorités non musulmanes dans l’Empire ottoman, qu’il avait trouvé sur Internet, comme la plupart de ses idées). Pis encore, les élites européennes « de culture marxiste » avaient rendu les armes, comme une femme qui préfère « se faire violer que de risquer de graves blessures en résistant ». Même l’Église luthérienne – avec « ses pasteurs en jeans qui manifestent pour la Palestine et ses églises qui ressemblent à des centres commerciaux minables » – a baissé les bras.

Heureusement qu’il y avait encore des « chevaliers » assez courageux, comme Breivik, pour défendre l’honneur de l’Europe.

« 2083 » n’est pas un simple manifeste : ce sont aussi des Mémoires se voulant la source d’inspiration d’un homme qui a rejeté « le mode de vie Sex and the City » pour remplir son devoir sacré. Ce bond du vain hédonisme à l’héroïsme meurtrier revient comme un leitmotiv dans la biographie des jeunes hommes qui quittent Bradford, Hambourg, Paris ou Oslo pour la Syrie. Sa haine de l’islam, révèle Borchgrevink, n’a d’ailleurs pas empêché Breivik de proposer une alliance tactique à Al-Qaïda contre l’État libéral qu’il haïssait encore plus. Et les désirs qui l’animaient n’étaient guère différents de ceux de ses ennemis djihadistes : revanche, aventure, gloire.

Anders est né en 1979. Ses parents ne se sont jamais mariés et se sont séparés avant son deuxième anniversaire. Il a été élevé par sa mère, infirmière, qui s’est révélée instable et capable de violence psychologique. Quand le petit garçon a eu 4 ans, le foyer était devenu tellement chaotique que les services sociaux ont préconisé de retirer l’enfant à sa mère, recommandation jamais suivie d’effet. Breivik a grandi dans la haine de sa mère, qu’il accusait de vouloir l’« efféminer », et dans l’adoration de son père, qu’il ne voyait que rarement. Il était attiré par les petits durs comme son copain Rafiq, un fils d’immigrés pakistanais qui prétendait connaître des membres du célèbre « Gang B » d’Oslo-Est. Breivik était une « patate », un jeune Blanc. Mais, chaperonné par Rafiq, il s’est acheté un pantalon ample, a appris à voler et à parler ce que Borchgrevink appelle « le norvégien kebab ». Il « taguait à la bombe sur tous les murs de la ville son pseudo, Morg, emprunté à un méchant de Marvel Comics (2) ». L’amitié entre les deux garçons s’est cependant peu à peu effilochée, notamment parce que Rafiq et sa bande semblaient attirer irrésistiblement les filles blanches, qui dédaignaient Breivik. Celui-ci a fini par rejoindre un groupe « fierté blanche » et s’est même trouvé une petite amie – mais elle l’a bientôt plaqué pour un Pakistanais.

 

La « révolte des Européens de souche »

Son projet de devenir millionnaire ne fut pas davantage couronné de succès, même s’il gagna un peu d’argent, vers l’âge de vingt ans, en vendant des abonnements bon marché de téléphonie mobile et de faux diplômes, essentiellement à une clientèle d’immigrés. Il adhéra au parti d’extrême droite FrP (Parti du progrès), dont l’hostilité à l’immigration et aux hausses d’impôts faisait écho à ses propres frustrations. Mais ce qui semble avoir transformé Breivik, c’est la découverte des écrits de Peder Are Nøstvold Jensen, un blogueur qui écrivait sous le nom de Fjordman. Le manifeste qu’il avait diffusé sur Internet, « Révolte des Européens de souche : une déclaration d’indépendance de l’Europe », donnait du sens aux échecs de Breivik en les resituant dans le cadre de la guerre globale entre islam et chrétienté. Rafiq, se dit Anders, n’était pas un simple voyou : il était, en secret, un djihadiste. « La sous-culture délinquante des années 1990, écrit Borchgrevink, renaissait sous forme de conflit religieux. ». Breivik était désormais un chevalier combattant pour sauver l’Europe.

Désireux d’entrer en contact avec ses camarades chevaliers, il se présenta lui-même à Fjordman, qui le trouva « aussi ennuyeux qu’un marchand d’aspirateurs ». Il fit une apparition lors d’un meeting en faveur d’Israël organisé par Friends of Document.no, un site d’extrême droite dirigé par Hans Rustad. Selon cet ancien soixante-huitard, les hommes musulmans utilisaient la sexualité comme une arme de guerre, infligeant aux Occidentaux une « castration lente ». Rustad eut le sentiment que « certains interdits étaient absents de la tête de Breivik ». Aucun individu normalement inhibé ne se serait aventuré à Monrovia en pleine guerre civile libérienne, ce que Breivik fit en 2002. Il raconta à ses amis qu’il allait acheter des « blood diamonds » (3), mais son véritable but était d’entrer en contact avec Milorad Ulemek, alias Le Dragon, un ultranationaliste serbe qui avait combattu dans l’unité des Opérations spéciales de l’armée de son pays : aux yeux de Breivik, les Serbes étaient montés en première ligne pour défendre l’Europe contre l’islam, pour se retrouver ensuite salement lâchés dans les moments difficiles. Il n’est pas sorti grand-chose de ces rencontres, sinon que Breivik avait désormais le sentiment de faire partie d’une communauté.

En 2006, il retourna chez sa mère, pour pouvoir collaborer tout son saoul à des sites d’extrême droite, s’adonner aux jeux vidéo et travailler sur « 2083 ». Mais il était inquiet à l’idée de devenir « un vieux barbon aigri derrière son ordinateur » : « Change ta frustration et ta colère en motivation et en détermination », s’exhortait-il. Breivik commença à prendre des stéroïdes et à porter un uniforme couvert de médailles ; sa mère pensait qu’il « se prenait complètement pour Rambo ».

Le matin du 22 juillet 2011, il publia son manifeste sur ses sites préférés et envoya des courriels à 1 003 contacts en Europe et en Israël. Ses envois étaient paramétrés pour coïncider avec les attentats qu’il devait perpétrer plus tard dans la journée : l’explosion d’une bombe dans le centre d’Oslo, suivie d’une attaque sur l’île d’Utøya, à 40 kilomètres au nord de la ville, où les Jeunes Travaillistes tenaient leur université d’été. Il préparait l’expédition depuis 2002, expliqua-t-il quand la police l’interrogea. Son fusil Ruger et son pistolet Glock avaient été achetés en toute légalité. « Gungnir », le nom de la lance d’Odin, était gravé sur le fusil. Quant à la bombe de 950 kilos, elle avait été fabriquée avec des engrais achetés pour une ferme qu’il avait montée en 2009 sur des terres louées à de vieux agriculteurs, au nord d’Oslo. Cinq mois avant le massacre, un programme antiterroriste de l’ONU avait repéré Breivik comme l’un des quarante et un Norvégiens ayant importé des produits chimiques pouvant être utilisés pour fabriquer des bombes aux engrais, mais la police norvégienne ne fit pas d’enquête. Elle s’inquiétait des djihadistes radicaux, pas des petits garçons d’Oslo-Ouest habitant chez leur maman.

Breivik plaça la bombe dans une camionnette garée devant un bâtiment administratif. L’engin explosa à 15 h 22, tuant huit personnes. Déguisé en policier, il se dirigea ensuite vers Utøya en ferry. Et cet homme qui avait échoué dans toutes ses entreprises se révéla un tueur très méthodique. En à peine plus d’une heure, il tua soixante-neuf personnes, dont soixante-sept en  leur tirant dans la tête ; les deux autres se noyèrent dans le fjord en tentant de fuir. Trente-deux victimes avaient moins de 18 ans. « Marxistes, aujourd’hui vous allez mourir ! » cria-t-il.

Breivik avait soigneusement choisi ses cibles. Quelle qu’ait été sa rage à l’encontre des musulmans, il en voulait beaucoup plus encore aux gauchistes qui leur avaient ouvert les portes de la Norvège. Des générations entières de dirigeants travaillistes avaient fait leur éducation, politique et sentimentale, au camp de vacances d’Utøya. « Caillou idéologique gauchiste dans la chaussure du parti travailliste pragmatique au pouvoir », l’île incarnait tout ce que détestait Breivik : le féminisme, les droits des homosexuels et la compassion envers les immigrés ou les peuples opprimés du tiers-monde. Avec son attaque « préemptive » contre « ces marxistes culturels », il espérait déclencher une guerre civile. Mais, pour la majorité de la population, c’est non seulement à Utøya mais au pays tout entier qu’il s’en est pris. Grâce à Breivik, écrit Borchgrevink, la Norvège a découvert « qu’elle était riche de bien autre chose que de pétrole, et le 22 juillet 2011 devint un symbole non pas de division et de faiblesse mais de force et de solidarité ».

Breivik fut exclu symboliquement de la nation : c’était un « fou solitaire » et son crime un incident horrible, mais isolé. Une fable rassurante, mais pas très convaincante. Avant son procès, on a décrit Breivik comme un schizophrène paranoïaque, mais le psychiatre de la prison d’Ila n’a trouvé de preuves ni de psychose ni de schizophrénie. Une seconde équipe psychiatrique a conclu qu’il souffrait de troubles narcissiques de la personnalité mais pas de psychose, et était donc juridiquement responsable de ses actes. Breivik lui-même s’est toujours dit sain d’esprit, et après une seconde expertise, la justice a de fait considéré qu’il l’était suffisamment pour passer en jugement et recevoir la peine maximale de vingt et un ans de détention. Pourtant, la perception générale en Norvège reste que son cas relève de la psychiatrie, sans justifier d’une réflexion politique plus approfondie. Borchgrevink raconte en détail la descente de Breivik aux enfers de la littérature sur l’« Eurabie » ; mais lui aussi impute sa radicalisation à un foyer dysfonctionnel. Il s’en remet fortement aux rapports confidentiels des psychiatres qui suivaient le petit Anders et sa mère – des rapports que celle-ci, décédée en 2013, a réussi à faire retirer du dossier d’accusation. Sans ce « déficit d’attention familiale », sous-entend Borchgrevink, Breivik ne serait sans doute jamais tombé dans la violence.

Peut-être bien. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, comme le démontre Sindre Bangstad dans « Anders Breivik et la montée de l’islamophobie ». Les traumatismes de l’enfance n’expliquent pas pourquoi il a dirigé sa colère contre les musulmans et les « collaborateurs » européens, de mèche avec eux. En se focalisant sur Breivik, on ignore, et même on occulte le problème des relations qu’entretient la Norvège avec sa population musulmane. Selon Bangstad, « il est tout à fait possible d’être un fou solitaire et d’être mû par des fantasmes idéologiques de pureté et de menace existentielle qui sont, en réalité, beaucoup plus répandus ». Bien peu de Norvégiens seraient prêts à pardonner ses actes à Breivik, même en leur for intérieur, ou à comprendre pourquoi sa rage envers les musulmans s’est traduite par un massacre d’adolescents, blancs pour la plupart. Cela étant, les clichés antimusulmans que l’on trouve dans « 2083 » sont très courants, et pas seulement sur Internet – on les retrouve chez les membres du FrP (auquel Breivik a appartenu jusqu’en 2004), troisième parti norvégien, qui participe au gouvernement conservateur. Cette rhétorique a également infiltré les mouvements progressistes du pays – qui défendent les droits des homosexuels, le féminisme et la liberté d’expression. On aurait pu espérer un renversement de cette tendance après Utøya, mais nous avons observé le contraire. « L’unité » norvégienne a été renforcée par le massacre, mais aux dépens de la minorité musulmane, qui représente 3,6 % des 5 millions de citoyens, et qui est moins que jamais la bienvenue.

La tolérance n’a jamais été le point fort de la Norvège. Pendant une bonne partie du XIXe siècle, la Constitution a interdit aux juifs et aux catholiques d’entrer sur le territoire ; et le bannissement des Jésuites n’a été levé qu’en 1956. Ceux que l’on appelle les Tatere – des Tsiganes nomades, présents en Norvège depuis plusieurs siècles – ont été l’objet, des années 1930 aux années 1970, d’une implacable politique d’assimilation allant jusqu’à la stérilisation forcée.

 

Une certaine idée de la Norvège

Il n’y a pas, en Norvège, de figure historique plus exécrée que celle de Widkun Quisling, le Premier ministre collaborateur exécuté en 1945 – qui fut loin d’être unique en son genre. Pourtant, jusqu’aux années 1980, les Norvégiens n’entendaient parler à l’école que des héros qui s’étaient réfugiés dans les forêts et les montagnes pour lutter contre les nazis, et non des milliers de volontaires de la division nordique Viking de la Waffen SS, ni des rafles de Juifs effectuées par la police norvégienne. Les musulmans avaient alors remplacé les Juifs, aux yeux de l’extrême droite, dans le rôle de l’« ennemi de l’intérieur ».

La première vague d’immigration islamique remonte au boom pétrolier des années 1960, avec l’arrivée des « travailleurs invités » pakistanais. En 1975, le Parlement adopta une loi restreignant l’immigration et qui, de facto, s’appliquait aux seuls travailleurs non occidentaux. Depuis, la plupart des musulmans sont arrivés soit au titre de l’asile (la majorité venant de Somalie ou des Balkans), soit pour rejoindre un conjoint ou un parent déjà installé. Au début, les immigrés musulmans n’étaient pas identifiés par leur religion, mais plutôt par leur pays d’origine. Cela changea dans les années 1990. En partie parce qu’ils ne se sentaient pas véritablement acceptés comme Norvégiens, la piété et le conservatisme social se renforcèrent au sein de cette population ; une tendance que les responsables des mosquées – pour certains formés dans des madrasas très conservatrices au Pakistan – ont tout fait pour encourager. Plus de 80 % des Norvégiens appartiennent à l’Église luthérienne, mais presque personne n’assiste aux offices. Dans ce contexte, les musulmans sont de plus en plus apparus comme des adeptes d’une religion différente au sein d’une société de culture chrétienne mais incroyante. Pour de nombreux Norvégiens, une balade dans certains coins d’Oslo devint une expérience dérangeante. Les échos de l’ourdou et de l’arabe, le port du hidjab, même l’odeur de la cuisine étrangère entraient en conflit avec leur idée de la Norvège. Beaucoup se mirent à penser que le pays avait un « problème musulman ».

 

L’appel du salafisme radical

Les craintes qui nourrissent ce sentiment ne sont pas totalement irrationnelles. Les musulmans de Norvège sont surreprésentés dans les professions libérales, mais aussi chez les pauvres et les chômeurs. Le racisme, la marginalisation, la guerre contre le terrorisme et le sentiment d’une menace pesant sur leur identité ont sensibilisé certains d’entre eux à l’appel du salafisme radical. Bangstad donne une description détaillée de groupes comme IslamNet et L’Oumma du Prophète, qui ont envoyé des volontaires en Syrie et organisé des manifestations minuscules mais véhémentes en faveur de l’État islamique. Et pourtant, souligne-t-il, les partisans de l’islam radical sont très minoritaires par rapport à ceux qui le rejettent. Et même si les musulmans de Norvège ont protesté contre ce qu’ils percevaient comme des insultes envers l’islam – de la publication des Versets sataniques aux caricatures danoises –, les sondages montrent qu’ils étaient presque aussi nombreux que les Norvégiens de souche, proportionnellement, à défendre la liberté d’expression.

Confrontés à ces données, les Norvégiens hostiles à l’islam accusent les musulmans modérés de mentir, de pratiquer la taqqiya – un terme chiite pour « dissimulation ». Et le spectre de « l’expansion islamique » a permis au FrP de devenir une force politique majeure. Même si son poids électoral est passé de 22,9 % à 16,3 % aux élections législatives de 2013, le parti a pu intégrer la coalition gouvernementale pour la première fois. À sa création en 1973, le FrP s’appelait l’ALP – « le parti d’Anders Lange pour la réduction des impôts, des contributions indirectes et des interventions de l’État ». Dans la liste des priorités de l’époque, la « menace » représentée par les minorités raciales venait loin derrière le poids de la fiscalité, les péages routiers et le prix du pétrole. Mais ce parti a toujours été infecté par une forte dose d’idéologie suprémaciste blanche. À la fin des années 1980, le FrP a reporté son attention sur l’immigration, plus particulièrement musulmane, encouragé par le succès du PP danois (auquel il a emprunté son nouveau nom). Carl Hagen, le successeur de Lange, a lancé cet avertissement lors d’une manifestation : si les Norvégiens ne faisaient pas corps pour défendre leur culture, « l’islam s’emparerait de la Norvège ».

L’idée que l’élite culturelle poignarde le pays dans le dos est au cœur du message du FrP – idée associée à ce que le nouveau leader du parti, Siv Jensen, la ministre norvégienne des Finances, appelle l’« islamisation rampante ». Parce que les progressistes norvégiens ne sont que des « pseudo-progressistes », seul un parti agressif comme le FrP peut défendre les traditions norvégiennes de libéralisme social. Sous l’égide de Siv Jensen, ce parti de petits commerçants, patriarcal et nostalgique, s’est réinventé en parti féministe – encore que son féminisme consiste surtout en ce que Brandstad (à la suite de Gayatri Spivak) (4) appelle « sauver les femmes basanées des hommes basanés ».

Les « entrepreneurs de la polarisation » du FrP jouissent d’une audience croissante, et leurs arguments montrent une sophistication et une cohérence elles aussi croissantes, grâce à des journalistes et des blogueurs comme Fjordman ou Walid al-Kubaisi – un écrivain et cinéaste irakien en exil qui joue le rôle d’« informateur indigène », comme Ayaan Hirsi Ali (5) l’avait fait aux Pays-Bas. Ils tiennent un discours plus extrême que le FrP, mais leurs rhétoriques se recouvrent trop parfaitement pour qu’on puisse y voir une coïncidence. Certains de ces idéologues ont d’ailleurs conseillé le parti. Ils font partie d’un réseau beaucoup plus étendu, une internationale anti-islam qui va de la Scandinavie aux États-Unis, avec des personnalités comme Lars Hedegaard, très influent intellectuel danois d’extrême droite, la journaliste italienne Oriana Fallaci (6), les néoconservateurs américains Daniel Pipes, Pamela Geller et Robert Spencer ; et enfin, Gisèle Littman, maître à penser de la « littérature eurabiste », une Britannique d’origine judéo-égyptienne qui vit en Suisse et écrit sous le nom de Bat Ye’or (quand on songe à leur dénonciation de la dissimulation musulmane, le nombre de théoriciens de l’Eurabie qui écrivent sous pseudonyme a de quoi surprendre).

Ces penseurs croient que l’Occident est affaibli par son culte « politiquement correct » de la victime, mais leurs propres écrits (tout comme ceux de Breivik) semblent motivés par le sentiment d’une blessure que leur auraient infligée personnellement les musulmans ; un sentiment réinterprété, et ainsi mondialisé, à travers le prisme du Choc des civilisations de Samuel Huntington. Fjordman, un arabisant né dans une famille de gauche, se trouvait au Caire le 11 septembre 2001 ; il a vu un groupe d’Égyptiens fêter les attentats. Al-Kubaisi a fui l’Irak pour éviter d’être mobilisé dans la guerre contre l’Iran, et a reçu l’asile politique en Norvège – ainsi qu’une bourse d’État lui assurant un revenu à vie. Bruce Bawer, un critique littéraire homosexuel américain qui s’est installé dans le pays en 1999 pour vivre avec son compagnon norvégien, en est venu à considérer les immigrés musulmans comme une cinquième colonne irréductiblement antilibérale. Il a dénoncé Breivik comme un « fou meurtrier » ; mais dans son livre publié en 2012, « Les nouveaux Quisling : comment la gauche internationale s’est servie du massacre d’Oslo pour enterrer le débat sur l’islam » (7), il puise directement dans « 2083 » deux contre-vérités : que le parti travailliste avait employé des militants anarchistes comme gros bras, et que « d’innombrables Norvégiens ont été tués par des musulmans ».

 

« Absolutisme de la liberté d’expression »

Les intellectuels de gauche et la presse norvégienne ont offert une tribune aux idéologues de l’Eurabie. On tombe facilement, dans les colonnes de journaux de gauche comme le quotidien Klassekampen, sur des polémiques hystériques à propos de l’islam et de l’immigration musulmane. Sans oublier les articles qui confortent cette hystérie – par exemple une récente interview d’un admirateur norvégien de l’État islamique, parue dans un journal de gauche sans la moindre mise en garde éditoriale sur sa prétention à s’exprimer au nom de tous les musulmans.

La tolérance de la gauche envers la rhétorique violemment antimusulmane remonte, selon Bangstad, à l’affaire Rushdie, quand la Norvège fut le premier pays à traduire les Versets sataniques, en 1988. Quatre jours après la fatwa de Khomeyni, un groupe de leaders musulmans créèrent un « Conseil de défense islamique » exigeant l’interdiction du roman au nom d’une loi norvégienne contre le blasphème tombée depuis longtemps en désuétude. Et en 1993, l’éditeur norvégien de Rushdie, William Nygaard, a été atteint par trois balles en sortant de son domicile d’Oslo ; il a survécu, mais le tireur n’a jamais été retrouvé. Le gouvernement a réagi en créant une série de commissions appelant à une meilleure protection de la liberté d’expression. C’était une défense admirable du droit de Rushdie à être publié ; mais, comme le souligne Bangstad, une sorte « d’absolutisme de la liberté d’expression » a depuis pris le pas sur tout souci de protection des minorités contre les propos racistes et discriminatoires, protection pourtant garantie par la loi norvégienne.

On a vu apparaître la théorie populaire selon laquelle les musulmans sont mal à l’aise avec la liberté d’expression et un conflit implacable oppose les « valeurs » norvégiennes à la « culture » musulmane. La presse est devenue « un terrain d’affrontement plutôt que de dialogue », un forum où s’expriment des opinions incendiaires sur l’islam. La tolérance envers la « liberté d’expression » a été érigée en test de loyauté envers la nation. « Le droit d’offenser les évêques et les imams est au cœur même de notre mode de vie, a expliqué Per Edgar Kokkvold, le secrétaire général de l’Association nationale de la presse norvégienne. Si ça ne leur plaît pas, qu’ils s’en aillent ! » La situation ne s’est pas arrangée après la tuerie de Breivik. Les médias ont parlé abondamment d’une minuscule manifestation d’islamistes radicaux devant l’ambassade américaine à propos d’une vidéo postée sur YouTube intitulée L’Innocence des musulmans (8), qui a réuni quatre-vingts personnes ; mais ils ont passé à peu près sous silence la manifestation de six mille personnes organisée par le Conseil islamique de Norvège avec le soutien de l’évêque luthérien d’Oslo.

Comme l’écrit Bangstad, la presse s’est amourachée des « jeunes musulmans marginalisés prêts à se comporter comme les personnages… que les Norvégiens non musulmans ont de bonnes raisons de craindre ». Et l’intelligentsia continue à en pincer pour les propagandistes de l’Eurabie qui proclament que ces jeunes gens-là représentent l’islam tout entier. Fjordman, le héros de Breivik, s’est élevé dans la société, passant des pages Web à celles de l’Aftenposten, un quotidien qui se dit « conservateur de gauche ». Il écrit également un livre sur Utøya, en partie financé par une bourse de la Fondation Fritt Ord, la plus prestigieuse des organisations norvégiennes de défense de la liberté d’expression. Nygaard, qui préside désormais le Pen Club (9) en Norvège, a soutenu l’attribution de cette bourse à Fjordman au motif « qu’il ne prône pas la violence ».
La Norvège n’est pas le seul pays d’Europe où la cause de la liberté d’expression a été travestie par des fanatiques. À travers l’ensemble du continent, mais surtout en Scandinavie, les démagogues qui s’en prennent à l’islam se présentent comme les dreyfusards de l’époque moderne, prêts à soutenir des vérités que la gauche n’ose pas exprimer par souci du politiquement correct. Les succès électoraux récents de partis d’extrême droite comme les Démocrates suédois, le Front national en France et la formation de Geert Wilders (10) aux Pays-Bas se sont nourris de la manipulation de la peur des musulmans. Les populistes d’extrême droite progressistes sur les questions de société se posent désormais, écrit Bangstad, en porte-drapeaux de la révolte déclenchée il y a deux siècles contre les superstitions et les privilèges de l’Église. Leur légitimité de gauche, disent-ils, est incontestable : pourquoi les Européens devraient-ils donc faire la moindre concession à ceux qui voilent leurs filles et s’en prennent aux acquis des mouvements sociaux de l’après-guerre, de l’émancipation des femmes au mariage homosexuel – sans parler de ceux qui soutiennent le djihad ? En 1892, Édouard Drumont avait lancé un journal antisémite pour dénoncer la déloyauté des Juifs envers la France. Il l’avait appelé La Libre Parole.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 20 novembre 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Au-delà du Califat, le rejet de l’Occident

Après que l’État islamique eut frappé ses ennemis de stupeur en s’emparant de Mossoul, la seconde ville d’Irak, le calife autoproclamé Abou Bakr al-Baghdadi se rendit dans une mosquée pour prononcer le discours du vainqueur. Quand il levait le bras pour souligner un argument, la manche de sa tunique noire glissait, laissant voir une montre que certains, sur les réseaux sociaux, reconnurent pour une Rolex. Les satiristes du Web se moquèrent des partisans de Baghdadi : leur calife était comme tous les politiciens, faisant profession de vertu en public et s’enrichissant en privé. Les conseillers en communication de l’État islamique répondirent que la montre était en réalité une Alfajr WA-10S Deluxe, objet de prédilection des vrais musulmans : elle est équipée d’une boussole qui indique la direction de La Mecque et peut être programmée pour rappeler à son propriétaire l’heure de la prière dans des centaines de villes de la planète. Les sceptiques répliquèrent avec de fausses publicités Rolex et des slogans du genre « La montre de la mort ».

Peu sensibles à ces railleries, les partisans de l’État islamique vivent des jours fastes (1). Ce n’est pas seulement que le califat a aboli la frontière entre l’Irak et la Syrie et contrôle un territoire d’une superficie impressionnante. Ailleurs, d’autres groupes djihadistes sont en plein essor. Au Nigeria, Boko Haram contrôle environ 5 % du pays et le gouvernement d’Abuja est incapable – ou peu désireux – d’engager la confrontation. En Libye, la ville de Derna a fait allégeance à l’État islamique, comme certains chefs talibans au Pakistan. Les victoires accordées par Dieu se succèdent.

Pour nombre d’Occidentaux, la proclamation du califat fut un choc. Il existe pourtant de longue date dans la pensée islamique, et Reza Pankhurst le montre, une tradition pour laquelle l’État islamique représente cette fusion idéale et définitive du religieux et du politique qui restaurera le prestige musulman. Depuis l’abolition du califat ottoman, en 1924, une mobilisation intellectuelle et politique ininterrompue a entretenu la flamme. Dans les tout premiers temps, le débat est resté cantonné à une série de conclaves où des leaders religieux et politiques appelaient à choisir un nouveau calife. Rien de notable n’en est sorti. Et puis, en 1928, sont apparus en Égypte les Frères musulmans d’Hassan al-Banna. Celui-ci soutenait l’idée du califat, mais c’était aussi un pragmatique : dans l’Égypte coloniale où il agissait, force était de reléguer sa restauration au rang d’objectif lointain. D’ici là, proposait-il, les fidèles devaient se concentrer sur le perfectionnement moral et la pratique religieuse. Même au beau milieu du Printemps arabe, les Frères musulmans restèrent gradualistes : le califat demeure certes l’objectif suprême, mais la confrérie ne défend pas l’usage de la violence pour l’atteindre.

D’autres mouvements sont plus résolus. Pour le Hizb ut-Tahrir, créé par des Palestiniens après la création d’Israël, un nouveau califat était la seule manière d’unir les musulmans pour combattre leurs oppresseurs. Le Hizb ut-Tahrir est implanté dans le monde entier mais a été éclipsé par Al-Qaïda après le 11 Septembre. Le mot « califat » a dès lors commencé à être davantage utilisé, au Moyen-Orient mais aussi par George Bush, qui y voyait un signe des ambitions planétaires de Ben Laden. Pankhurst montre cependant que celui-ci n’a jamais fait de cette restauration une priorité : il ne l’évoquait guère que pour s’attirer des soutiens, grâce au rappel d’un symbole historique puissant sur le plan affectif. Ben Laden a consacré plus de temps et d’énergie à la libération des terres musulmanes occupées et au renversement des régimes autoritaires au Moyen-Orient. Mais Pankhurst laisse entendre que la plupart des musulmans sont moins effrayés par l’idée de califat que ne l’espérait Bush. En 2007, un sondage mené en Égypte, au Maroc, en Indonésie et au Pakistan a révélé que 65 % des personnes interrogées souscrivaient à l’objectif de réunir tous les pays musulmans dans un seul État. Maintenant que chacun peut voir à quoi ressemble effectivement un califat contemporain, il serait intéressant de refaire le sondage ; même si une bonne partie de ces 65 % soutiendraient sans doute que l’idée d’une entité islamique unique reste valide, nonobstant le caractère incontrôlable de Baghdadi, tant l’attachement à la notion est fort. Bien sûr, la majorité des populations qui ont vécu ou vivent sous l’autorité de l’État islamique auraient un point de vue différent : les personnes qui s’opposent le plus fermement à la férule cléricale sont souvent celles qui en ont une expérience directe. Quand les djihadistes prennent le pouvoir, ils gouvernent mal.

On ne sait pas exactement ce qui se passe dans les zones contrôlées par Daech, en dehors des décapitations. Mais les documents publiés par l’organisation ou saisis par l’armée irakienne laissent penser que le calife a beaucoup décentralisé le pouvoir : les gouverneurs et leurs adjoints gèrent des administrations directement responsables de tout, de la fiscalité aux attentats à la voiture piégée. Ce n’est pas là l’effet du désir de mettre en œuvre les meilleures pratiques constitutionnelles, mais pure intelligence stratégique, étant donné les dégâts provoqués par les frappes aériennes américaines. Au début, l’État islamique n’avait que deux QG militaires en Irak ; l’organisation en a maintenant une vingtaine, chacun s’occupant d’une aire géographique relativement restreinte sous l’égide de trois ou quatre commandants seulement.

Depuis que son avancée a été stoppée à Kobané, certains signes indiquent que la puissance de l’État islamique a atteint son acmé, d’autant qu’il combat désormais pas moins de cinq ennemis : les armées irakienne et syrienne, l’aviation américaine, les peshmergas kurdes et l’Armée syrienne libre. Mais, même s’il se maintient, il ne sera pas en mesure de satisfaire les besoins de ceux qu’il gouverne. Quand un habitant de Mossoul s’est plaint des coupures de courant, l’administration de Daech lui a répondu que si les hommes du VIIe siècle pouvaient se passer d’électricité, il devait être capable d’en faire autant. Et, comme toutes les administrations djihadistes l’ont découvert au cours de la dernière décennie, la violence incessante leur aliène la population.

En dépit de tout cela, souligne Pankhurst, le concept occidental de démocratie libérale semble n’avoir qu’un faible pouvoir de séduction sur les populations des pays à majorité musulmane du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord – comme l’a démontré le succès des partis islamistes lors des élections qui ont suivi le Printemps arabe. Certains d’entre eux, comme Ennahda en Tunisie, ont affirmé que leur objectif de faire fusionner religion et politique ne serait atteint que par la persuasion. Mais, dans l’ensemble, les résultats montrent que nombre d’électeurs des Proche- et Moyen-Orient ne veulent d’aucune forme de laïcité à l’occidentale. (2)

Tous les partis qui l’ont emporté avaient une dimension religieuse. D’aucuns y voient simplement l’expression du rejet populaire, viscéral, des dirigeants laïcs déchus ; mais c’est négliger la longue histoire et les racines profondes d’organisations comme les Frères musulmans, qui n’attirent pas seulement le vote protestataire. On supposa, aux premiers jours du Printemps arabe, que les soulèvements reflétaient la profondeur de l’adhésion au mode de vie occidental ; en fait, ils ont montré le contraire. Au regard de l’extrême cruauté du calife Al-Baghdadi, de l’ampleur des massacres et du chaos qui règne dans les territoires sous son contrôle, l’Occident pourrait s’imaginer en position de convaincre les jeunes volontaires en partance pour la Syrie ou l’Irak qu’ils font fausse route. Mais la plupart des commentaires occidentaux sur l’ascension de l’État islamique ont été remarquablement défensifs. Tant aux États-Unis qu’en Europe, la petite industrie naissante de la déradicalisation, financée par les États, repose sur les contre-récits d’anciens djihadistes. Ceux-ci avertissent les jeunes que les prédicateurs sur Internet gomment les complexités du Moyen-Orient : « Prenez garde. Quand vous serez en Syrie ou en Irak, vous risquez de finir par tuer des musulmans. » Voilà qui est vrai, mais pas bien tonitruant. Obama et Cameron ont condamné la barbarie de l’État islamique mais sans parler avec passion des vertus de l’Occident, à mille lieues de la rhétorique d’un Bush ou d’un Blair. Pourquoi ? Qu’est-ce qui a changé ?

 

Un Occident hypocrite et arrogant

L’Occident devrait assurément être capable d’exprimer sa confiance en ses précieuses valeurs de tolérance et d’égalité devant la loi. Après tout, nos démocraties attirent toujours des individus du monde entier, dont certains abandonnent tous leurs biens matériels entre les mains de passeurs et font le voyage au péril de leur vie. Ce n’est pas seulement la prudence de mise après l’aventure de Bush et Blair en Irak qui explique l’apparent manque de confiance en soi des dirigeants occidentaux. Des facteurs plus profonds sont à l’œuvre. Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays en développement ont signé les conventions de l’ONU sur les droits de l’homme, notamment parce qu’il leur fallait s’aligner sur les grandes puissances pour éviter l’ostracisation. Ce genre de calcul n’est plus d’actualité.

L’émergence des puissances économiques d’Asie signifie que les pays à l’économie modeste peuvent regarder vers l’est autant que vers l’ouest. Nombre de gouvernements africains, à leur grand soulagement, peuvent désormais arrêter de courir après l’argent occidental. Ils ont la possibilité d’accueillir des investissements chinois qui ne sont aucunement conditionnés au respect des droits de l’homme. L’idée prévaut, dans de nombreux pays pauvres, que l’Occident est hypocrite et arrogant. Voici plus d’une décennie que les régimes à parti unique de Chine et du Vietnam mettent au défi l’idée que la démocratie est une condition préalable du développement. Les récentes manifestations à Hongkong étaient peut-être le signe avant-coureur d’une tendance appelée à gagner du terrain. Mais, pour l’immense majorité des Chinois et des Vietnamiens, sortir de la pauvreté reste plus important qu’accéder aux droits politiques. La transformation du Vietnam n’a pris que vingt-cinq ans. Après les invasions française et américaine, le pays était épuisé et en ruine. Trois millions d’habitants étaient menacés de famine en raison d’une grave pénurie de riz. Aujourd’hui, le pays a un taux de chômage très faible, une croissance de 5,4 % et un taux d’alphabétisation de 94 %. Voilà quelques années, j’avais demandé à l’ambassade américaine d’Hanoï si elle avait une liste des dissidents. C’était le cas : le fichier ne comportait que soixante-dix noms, principalement des militants qui s’opposaient au communisme pour motifs religieux. Le modèle vietnamien inspire les peuples de la région, et du monde.

Des tendances similaires se font jour en Europe, où l’assurance de Poutine trouve un écho. Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, a été remarquablement franc sur sa vision de l’avenir. Il pense que la crise financière globale a montré la faiblesse du modèle démocratique libéral : « Je ne pense pas que notre qualité de membre de l’Union européenne nous empêche de bâtir un nouvel État non libéral sur des fondations nationales. » Son gouvernement parle de racines chrétiennes, de patriotisme, des bénéfices d’un dur labeur et prétend que les ONG sont infiltrées par des espions étrangers. La Russie, la Turquie et la Chine sont autant de pays qui réussissent, affirme Orbán : « Or aucun d’entre eux n’est libéral et certains ne sont même pas des démocraties. »

Ce défi lancé à la puissance et aux idéaux de l’Occident l’a été à la vitesse de l’éclair. En 2003, personne ne pensait que les États-Unis auraient la moindre difficulté à renverser Saddam et à le remplacer par un dirigeant plus accommodant avec Washington. Le débat sur la guerre en Irak portait sur sa légitimité, pas sur son issue. Aujourd’hui, l’Occident est moins sûr de lui. Comme le Parlement britannique l’a reconnu en votant contre une intervention militaire en Syrie, même si le Royaume-Uni et les États-Unis avaient le pouvoir de renverser Al-Assad, rien ne dit qu’ils pourraient lui substituer un meilleur dirigeant. En fait, au regard des événements d’Irak, d’Afghanistan et de Libye, tout indique qu’ils en seraient incapables.

Même dans le domaine du commerce international, l’Occident a perdu sa capacité de façonner le monde. Pendant des décennies, nos États décidaient quelle entreprise vendrait quels produits à qui, et ont usé abondamment de ce pouvoir dans leur politique étrangère. Le fait qu’aucune banque internationale ne puisse fonctionner sans que l’argent ne transite par les États-Unis à un moment ou un autre, a donné aux autorités financières américaines une influence sans égale. Voilà encore quelques années, quand une banque libanaise a fait affaire avec le Hezbollah, la simple menace de représailles américaines a suffi à la ruiner. D’une manière plus générale, les pays qui sont sortis du rang ont dû faire face à des sanctions économiques occidentales. Une bonne partie de ce pouvoir reste intacte. Mais, en raison notamment de l’instabilité actuelle au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, nos pays pourraient bien ne pas jouir indéfiniment de cette influence. Il est clairement vain d’imposer des sanctions à un État qui existe à peine, comme la Syrie ; en imposer à la Russie ne fait que la jeter dans les bras grands ouverts de la Chine.

Les conflits au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ont aussi bouleversé le secteur pétrolier. Naguère, tous les grands accords commerciaux se négociaient dans les capitales de pays sur lesquels l’Occident pouvait faire pression. À présent, les acteurs non étatiques sont non seulement capables de produire du pétrole, mais aussi de le vendre. Et les entreprises sont de plus en plus enclines à contourner les États. En Libye, en 2011, les rebelles anti-Kadhafi ont vendu du pétrole pour des centaines de millions de dollars à divers clients, grâce à une société de commerce suisse. Les États-Unis – sans avoir conscience de la tendance qu’ils initiaient – ont favorisé ces ventes et même acheté un peu de ce pétrole. Les recettes ont aidé les rebelles à renverser Kadhafi. Donc apparemment, une fois de plus, Washington avait utilisé l’arme économique pour faire prévaloir sa politique.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Aujourd’hui, le Parlement libyen internationalement reconnu se terre dans un hôtel de Tobrouk, et son autorité ne s’étend guère au-delà de la réception. Différentes milices contrôlent le reste du pays, certaines tentant d’imposer un régime clérical, d’autres liées aux Frères musulmans égyptiens, sans parler des forces tribales qui défendent chacune son territoire. L’un de ces groupes a tenté d’imiter les rebelles évoqués plus haut et de vendre du pétrole sur les marchés internationaux. Courant 2014, exhibant du papier à en-tête du « Gouvernement de Cyrénaïque », il est parvenu à charger un tanker et à forcer le blocus naval libyen. La marine américaine est parvenue à arraisonner le pétrolier au sud de Chypre, mais les Américains n’ont pas toujours eu autant de succès. En dépit des objections de Washington et de Bagdad, les autorités kurdes d’Erbil ont acheminé des quantités significatives de pétrole par camion et pipeline jusqu’en Turquie, et de là l’ont livré par tanker en Israël, en Croatie et en Malaisie. Bagdad assure être la seule autorité habilitée à exporter les hydrocarbures du pays, mais personne ne semble l’entendre, si ce n’est les États-Unis. Les Kurdes affirment que leurs ventes de pétrole ont représenté 1,3 milliard de dollars entre février et septembre 2014. Même l’État islamique a réussi à commercialiser la production de la douzaine de champs qu’il contrôle ; des contrebandiers l’achètent à très bas prix et lui font traverser la frontière syro-turque dans des tonneaux en plastique et des tuyaux d’irrigation. L’industrie pétrolière estime que l’État islamique tire 1 à 2 millions de dollars par jour de l’or noir.

 

La faiblesse des Saoudiens

Les ventes d’hydrocarbures par les rebelles syriens ont commencé à peu près de la même manière qu’en Libye. En 2013, l’Union européenne a levé l’embargo pétrolier sur la Syrie et accepté de livrer du matériel aux insurgés pour les aider à l’exploiter. Étant donné que Jabhat al-Nusra (Al-Qaïda au Levant) combat en bien des endroits aux côtés de l’Armée syrienne libre, cela signifie – possibilité stupéfiante – que l’Europe a pu apporter en certains lieux des fonds susceptibles d’aller aux combattants proches d’Al-Qaïda. On peut supposer que l’UE a fait machine arrière depuis que l’État islamique s’est emparé des champs pétrolifères, mais Bruxelles n’est pas le seul à conclure des marchés douteux. Selon certaines informations, l’État islamique a beau être en guerre contre les peshmergas, il touche de l’argent d’hommes d’affaires kurdes en échange de la protection des pipelines qui transportent leur pétrole vers la Syrie et la Turquie. La piété du califat, semble-t-il, ne va pas jusqu’à le faire renoncer aux profits de guerre. Pendant des années, les talibans afghans ont été dépendants du trafic de drogue ; pour l’État islamique, c’est le pétrole.

Les puissances occidentales ne sont pas les seules à voir s’éroder leur faculté de faire le monde. On présume souvent que l’Arabie saoudite finance l’État islamique et d’autres groupes djihadistes – en Afghanistan, au Pakistan et ailleurs – pour étendre son influence au Moyen-Orient et en Asie du Sud. En réalité, l’exportation du djihad révèle la faiblesse de l’État saoudien. La famille royale conjure la contestation intérieure en donnant aux religieux conservateurs la liberté de faire ce qu’ils veulent à l’étranger. Et elle est suffisamment ébranlée pour négocier un accord qui lui assurerait le secours de l’armée pakistanaise s’il devenait nécessaire de réprimer une révolte intérieure. Au Pakistan même, les militants ont été encouragés à organiser des attentats au Cachemire, en Afghanistan et en Inde à condition de se tenir tranquilles à la maison. Les Occidentaux tentent de convaincre les autorités d’Islamabad et de Riyad de regarder en face la gravité de la menace intérieure. Mais ce n’est pas faute de la comprendre que ces États exportent le djihad. C’est précisément parce qu’ils la saisissent bien qu’ils préfèrent la diriger ailleurs. Leur politique est dictée par la peur.

Même si les grandes puissances traditionnelles, l’ONU, le FMI et la Banque mondiale prétendent que les vieilles certitudes, comme les frontières internationales et les administrations ministérielles, sont toujours présentes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, elles existent de plus en plus uniquement sur le papier. Dans certains endroits, comme en Syrie et en Afghanistan, l’armée nationale ne peut espérer rivaliser avec les djihadistes et autres milices locales. Dans d’autres, comme au Pakistan, la bataille fait rage. Et puis il y a l’Égypte, où l’armée est de nouveau au pouvoir et face à cette question : peut-elle endiguer les trafiquants et les salafistes qui traversent librement le Sinaï ? Tandis que les généraux, en Égypte mais aussi en Irak, en Syrie, au Yémen et au Nigeria, tentent de rétablir un tant soit peu la situation, ils sont déjà dépassés par les faits sur le terrain. Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont désormais un ensemble de petits fiefs contrôlés par des miliciens, des religieux, des chefs de guerre, des leaders tribaux ou ethniques et des mafieux. Quant à ceux qui se désignent califes, comme au Nigeria, en Libye et au Levant, ils ne vont en aucun cas former l’union islamique transcontinentale et harmonieuse que Pankhurst envisage. Ils seront régressifs et violents et se battront contre tous les autres. Si vous envisagez de voyager dans la région, il vous faudra ouvrir l’œil.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books en décembre 2014. Il a été traduit par Laurent Saintonge.

On achève bien les yézidis

En août dernier, le président Obama annonça une série de frappes aériennes contre les troupes en marche de l’État islamique, le « califat » autoproclamé du nord de l’Irak. Le but était non seulement de soutenir les forces kurdes en difficulté dans la région, mais aussi de protéger les milliers de membres assiégés de cette mystérieuse minorité religieuse qu’on appelle les yézidis. Les Américains apprirent bientôt que les islamistes visaient les membres de la communauté en raison de leur réputation d’« adorateurs du diable ». Les organes d’information firent des pieds et des mains pour dénicher les experts susceptibles d’apporter des éclaircissements – parmi lesquels Gerard Russell [lire: « Faut-il intervenir en Syrie ? », Books, juin 2013], un ancien diplomate britannique parlant couramment l’arabe et le dari, qui avait arpenté de long en large l’Irak et ses environs et s’apprêtait à publier « Les héritiers des royaumes oubliés ». Les yézidis, a-t-il expliqué, entretiennent effectivement des croyances assez surprenantes : il leur est interdit, entre autres, de manger de la laitue ou de porter des vêtements bleus. Pour autant, ils ne vénèrent pas de démons. Ces monothéistes qui croient en une divinité suprême ne partagent pas la compréhension qu’ont les religions abrahamiques du paradis et de l’enfer. L’hostilité dont ils sont victimes vient de leur haute estime pour un serviteur divin, Malek-Taous, alias l’« ange-paon », qui signifia un jour son allégeance à Dieu en refusant de s’incliner devant Adam. Dans le dogme yézidi, la divinité suprême lui pardonna cet acte d’insubordination bien intentionné. Malheureusement, comme le note Russell, les yézidis assimilent aussi cet ange, le plus puissant de tous, à Iblis ou Azazel, « noms que la tradition musulmane (mais aussi juive et chrétienne, sur ce point précis) attribue au plus grand des anges, qui s’est rebellé contre Dieu et fut envoyé en enfer – autrement dit, à Satan ». C’est pourquoi, au fil des siècles, de nombreuses personnes étrangères à leur foi ont injustement accusé les yézidis d’être des « adorateurs du diable ». C’est de ce genre de subtilités que naît la haine religieuse.

Et cette haine est, de nos jours, l’une des choses au monde les mieux partagées. Car voilà que nous vivons de nouveau, non sans une certaine surprise, au temps des conflits confessionnels. Il y a peu, le processus de sécularisation était jugé presque irrésistible dans de vastes parties du monde. Même au Moyen-Orient, où l’islam est depuis si longtemps au cœur du social, la modernisation paraissait, dans les années 1970 encore, devoir triompher de la « superstition » ; les philosophies politiques laïques comme le marxisme et le baasisme, sans parler du capitalisme, se prétendaient dans le sens de  l’histoire. Comment la foi en Dieu pouvait-elle rivaliser ?

Mais l’ardente aspiration au divin s’est révélée étonnamment tenace. Le renouveau religieux de la fin du XXe siècle a touché presque chaque région du monde. Il existe quelque 1,2 milliard de catholiques romains. Le christianisme évangélique, notamment pentecôtiste, s’est répandu à une vitesse extraordinaire en Amérique latine et en Afrique. L’orthodoxie (avec l’aide, en partie, de Poutine) est redevenue une force politique majeure dans le monde russophone, tandis que la « nouvelle religion » de Falun Gong lance un défi idéologique étonnamment durable au pouvoir communiste en Chine. Et, en Asie du Sud-Est, l’un des principaux points chauds sur le front des guerres religieuses contemporaines, un bouddhisme résurgent attise des mouvements sociaux de plus en plus combatifs au Sri Lanka, en Thaïlande et en Birmanie. (1)

Les religions bien établies et prosélytes ont tendance à être les grandes gagnantes de ce réveil de la foi. Mais leur triomphe n’est pas toujours bénéfique aux autres fidèles. L’expansion des croyances mondiales se fait parfois aux dépens des cultes plus petits et plus localisés – surtout quand ces communautés, à l’image des yézidis, ne cherchent pas à recruter de nouveaux membres. Un peu comme les espèces animales dangereusement confinées dans des habitats séparés, les minorités religieuses peuvent voir leur existence même menacée par la monoculture environnante.

 

Vin et danse en groupe

Dans son livre remarquable sur les cultes en voie de disparition, Gerard Russell raconte entre autres son séjour parmi les Kalashs, un peuple qui pratique une foi polythéiste complexe. Forte de 4 000 membres à peine, cette population est parvenue à préserver ses traditions grâce à l’isolement de la région où elle vit, une vallée inaccessible de l’Hindu Kush, dans le nord-ouest du Pakistan, près de la frontière avec l’Afghanistan. Cette situation géographique les aidés à sauvegarder une culture clairement non islamique, où l’on s’adonne à la consommation de vin et à la danse en groupe, une culture marquée par une obsession de la pureté rituelle. Présent dans un village lors de la fête du solstice d’hiver, Russell est ainsi réprimandé pour avoir touché un bâtiment, qui doit dès lors être repurifié par un bûcher cérémoniel de branches de genévrier. Et, en période de menstruation, les femmes vivent dans une maison à l’écart du reste de la communauté.

Mais, en dépit des barrières physiques et spirituelles qui les séparent de leur environnement, de nombreux Kalashs se sentent, sous la pression des autres, presque obligés de se convertir à un islam omniprésent autour d’eux. Quand Russell interroge Wazir, un ancien membre de cette minorité, sur sa décision de devenir musulman, l’homme a un haussement d’épaules : « Il m’explique qu’il était le seul garçon kalash de sa classe au collège. “Le professeur a demandé s’il y avait des élèves kalashs et j’ai levé la main, confie-t-il. J’étais le seul. Tout le monde s’est moqué de moi.” Quand les autres lui posaient des questions sur ses croyances, il n’avait pas de réponse à leur donner. Comme il me le dit : “Si je demande aux Kalashs ‘Pourquoi faisons-nous cela ?’ ou ‘Pourquoi suivons-nous cette tradition ?’, ils se contentent de rétorquer que c’est ainsi que faisaient nos grands-parents. Ils ne savent pas ce que cela signifie.” »

Au contraire, écrit Russell, celui qui décide de se convertir doit simplement réciter la shahada, la profession de foi musulmane : « Je témoigne qu’il n’est pas d’autre dieu que Dieu et que Mahomet est son prophète. » Ceci est l’essence de l’islam ; tout le reste n’est que perfectionnement.

 

Les foucades de l’histoire

Bien sûr, cette formidable simplicité qui est au cœur du credo islamique apparaît depuis longtemps comme l’un de ses principaux attraits. Mais je n’ai pu m’empêcher d’éprouver un sentiment de regret en songeant à la décision de Wazir. Il est désolant de penser que la culture tout à fait unique des Kalashs puisse un jour disparaître à mesure que les membres de la communauté suivront son exemple. Et c’est là évidemment le thème central du livre de Russell. Outre les Kalashs, il décrit les yézidis, les zoroastriens, les mandéens, les Samaritains, les Druzes et les Coptes. Tous appartiennent à des minorités solides qui ont su exploiter les foucades de l’histoire et de la géographie pour survivre, contre toute attente. Mais l’emprise croissante des États et des médias modernes, ainsi que la nouvelle ère de conflit dans laquelle est entré le Moyen-Orient, pourrait finir par avoir raison d’elles.

Russell résiste admirablement à la tentation de traiter ces groupes en primitifs dont les croyances seraient irrémédiablement condamnées. Il remarque par exemple que les Kalashs, « un peuple traditionnellement égalitaire et démocratique dépourvu de leadership permanent », répugnent à l’idée de quitter leurs hautes vallées pour descendre vivre en ville, sans doute en raison du rôle majeur que jouent la sociabilité et le soutien mutuel dans leur société. « À mes yeux d’Occidental, écrit l’auteur, chaque jour semblait être une épreuve pour eux, jusqu’au moment où j’ai songé qu’ils n’étaient jamais confrontés aux problèmes assaillant le citadin moderne : se trouver au milieu d’une foule d’étrangers, être l’exception, être seul. » Le portrait nuancé et amical que fait Russell de la vie de cette minorité n’esquive certes pas les aspects moins séduisants de sa tradition, dont fait partie l’obsession de la pureté. Mais c’est plus fort que moi : je me demande si une colonie perdue d’humanistes progressistes gouvernée par des athées militants comme Richard Dawkins et Sam Harris formerait une communauté plus séduisante. Ce n’est sans doute pas un hasard si la grande vertu du livre de Russell est la courageuse empathie qu’il témoigne à un vaste éventail de pratiques humaines – une disposition d’esprit manifestement absente chez un certain nombre d’athées plus agressifs d’aujourd’hui.

L’auteur n’est pas pour autant un thuriféraire de la religion ; à vrai dire, il est difficile de déceler la moindre croyance personnelle dans son livre, sinon le désir d’explorer les cultures uniques et souvent riches de ses sujets. Il jubile au contact de l’occulte, de l’étrange et du peu plausible. Dans un temple yézidi, il observe des adolescents qui se livrent à un rituel censé attirer sur eux la chance, en jetant par-dessus leur épaule un ballot de soie contre une pierre nichée dans le mur. « J’ai pensé qu’il s’agissait peut-être d’une statue tellement usée par le temps que ses traits en étaient devenus méconnaissables », précise-t-il. Certains fidèles l’informent que la pierre est en fait mystérieusement suspendue dans le vide – et relèvent d’un air chagrin que certains yézidis de peu de foi avaient « insisté pour dresser un mur autour d’elle ». D’autres lui racontent l’histoire d’un homme qui reçoit en rêve la visite d’un saint – et se découvre au réveil soudain doté d’un talent musical exceptionnel. Un chamane kalash prie pour Russell en arabe et lui promet le succès pour son livre : « Je n’avais dit à personne que j’étais en train d’en écrire un », souligne l’auteur avec une ironie désabusée.

À la bibliothèque Bodléienne d’Oxford, Russell se plonge dans les œuvres de E. S. Drower, un universitaire britannique des années 1930 qui a réussi à consigner les croyances ésotériques des mandéens, une communauté des marais du sud de l’Irak. Les personnages qui peuplent leurs légendes l’impressionnent particulièrement :
« Il y a Krun, la montagne de chair qui rappelle un peu Jabba le Hutt, le mafieux extraterrestre de Star Wars ; comme l’écrit Drower, “tout le monde visible repose sur ce roi des Ténèbres, et sa forme est celle d’une énorme maison”. Il y a Abraham, qui apparaît comme un mandéen raté qu’un esprit malin pousse à partir fonder sa propre communauté. Il y a le dragon Ur, au ventre de feu, assis au-dessus d’un océan d’huile inflammable. Il y a Ptahil, “qui prend les âmes pour les peser et envoie ses esprits les extraire des corps”. Mon préféré était le démon Dinanukht, moitié homme, moitié livre, qui “siège près des eaux entre les mondes, en train de se lire lui-même”. »

Nous pouvons voir ces personnages bizarres comme des figures au long pédigree très éclairant. Comme l’observe Russell, on peut faire remonter une bonne partie du système métaphysique mandéen aux croyances gnostiques, qui ont émergé comme une sorte d’Église de rechange aux premiers siècles de l’ère chrétienne, et même à l’antique Babylone. La capacité d’établir ce type de liens avec le passé lointain est l’une des caractéristiques les plus frappantes du livre de Russell.

 

Jugement dernier

Les zoroastriens, par exemple, pratiquent encore une foi héritée de la Perse antique, qui a exercé une influence profonde et durable sur le judaïsme, le christianisme et l’islam. L’immense majorité des quelque 200 000 zoroastriens de la planète sont membres de la minorité parsie d’Inde. (2) Ils croient que le monde est défini par une lutte acharnée entre les forces du bien et du mal, laquelle se terminera un jour par la victoire du premier, événement qui mettra fin à l’histoire humaine. Cette idée eschatologique a représenté une rupture radicale avec la vision cyclique de l’existence chère aux Grecs et aux Romains. Et elle pourrait avoir contribué à la vision commune qu’ont les religions abrahamiques du jour du Jugement dernier, moment où le projet ultime de Dieu pour l’humanité se réalise enfin. Selon Russell, les admirateurs modernes des enseignements zoroastriens comptent dans leurs rangs C. S. Lewis, qui exploita les anciens mythes perses de l’Apocalypse pour écrire la scène de bataille finale du Monde de Narnia.

Russell nous apprend au passage comment l’ancien culte de Mithra avait inventé la poignée de main, et pourquoi les nombres 7 et 12 sont si présents dans nos textes fondateurs (de la Bible à la légende du roi Arthur). Il explique que le système religieux de la communauté druze, une population aujourd’hui implantée principalement dans la région du mont Liban, reprend les idées du culte grec ancien des pythagoriciens, qui croyaient en la réincarnation et en la « musique des sphères » – le son qu’émettent les corps célestes se déplaçant dans le ciel.

La théologie des mandéens doit beaucoup aux enseignements de Mani, le prophète perse du IIIe siècle, un végétarien strict fondateur du manichéisme, branche gnostique qui a essaimé jusqu’en Chine après avoir suivi la route de la Soie. S’ils acceptent le récit du partage de la mer Rouge par Yahvé dans l’Ancien Testament, leur sympathie ne va pas aux Juifs mais aux soldats égyptiens lancés à leur poursuite et qui perdent la vie lorsque les eaux se referment. (En Occident, un adepte de Mani a failli devenir empereur de Rome ; Russell nous invite à imaginer à quoi ressemblerait le monde d’aujourd’hui s’il y était parvenu.)

Quant aux alaouites, ils croient que les planètes et les étoiles sont des manifestations éthérées de la divinité – c’est la raison pour laquelle le pas de Neil Armstrong sur la Lune, prouvant que le satellite de la Terre n’est qu’un gros morceau de roche, a obligé un théologien de la secte à réviser d’urgence le dogme. Ils croient aussi que l’imam Ali, que les chiites considèrent comme le premier d’une lignée de dirigeants musulmans légitimes, est en fait la réincarnation de saint Pierre. Ces idées hétérodoxes apparaissent comme une abomination aux yeux des musulmans sunnites, majoritaires en Syrie ; c’est par crainte de leur vengeance que les alaouites sont devenus des partisans si fanatiques de leur coreligionnaire, le président Bachar al-Assad, dans sa conduite féroce de la guerre civile.

Russell essaie de faire valoir un argument d’envergure et d’une d’actualité brûlante : les minorités religieuses dont parle son livre « rattachent le présent au passé en nous rendant accessibles des cultures mortes depuis longtemps. Elles relient le Moyen-Orient à la civilisation européenne en montrant que leurs racines sont communes. » Et c’est en étudiant ces racines que Russell espère trouver certaines réponses plus générales : « Ainsi, les populations figurant dans ce livre me semblent affronter trois questions qui m’ont troublé durant tout le temps que j’ai vécu au Moyen-Orient : l’ignorance collective, par l’humanité, de son propre passé ; l’éloignement croissant du christianisme et de l’islam ; et la façon dont le débat sur la religion est devenu la chasse gardée des athées et des littéralistes bornés. »

La philosophie grecque « n’est pas un phénomène européen… mais méditerranéen », remarque Russell. Platon et Aristote ont été vénérés non seulement par les humanistes de la Renaissance mais aussi par les Druzes. Et il aurait pu ajouter : par de nombreux musulmans aussi. L’étude des penseurs grecs est quasi obligatoire dans les séminaires chiites iraniens. Et selon certains spécialistes, La République de Platon a inspiré la théorie de l’État islamique de l’ayatollah Khomeyni. « Il y a mille ans, écrit Russell, les chrétiens d’Irak partageaient leur église avec les Mongols ; ils avaient un patriarche chinois et un évêque du Tibet, et ils ont influencé les alphabets mongol et tibétain modernes. »

Voilà qui apporte le correctif dont nous avons un urgent besoin en cette époque où les divisions religieuses s’accusent. Le récit de Russell n’en comporte pas moins une dimension quelque peu élégiaque. En Égypte, une vieille tradition de tolérance interreligieuse a été remise en cause par la révolution de 2011, dont le déroulement s’est accompagné de violences contre les Coptes, qui forment l’essentiel de l’importante minorité chrétienne du pays. (Certaines études estiment qu’ils représentent environ 10 % de la population, soit huit millions d’Égyptiens.)

Les Coptes pratiquent une variante de l’orthodoxie dont les normes en matière de prière et de jeûne sont extrêmement rigoureuses. Et ils sont installés en Égypte depuis l’aube du christianisme. Si l’on en juge par la polarisation religieuse grandissante dans le pays, cette période de deux mille ans pourrait bien toucher à son terme, les Coptes étant de plus en plus nombreux à opter pour le départ. Cette émigration est facilitée par la présence d’une importante diaspora à travers le monde.

Aujourd’hui, un processus similaire est à l’œuvre en Irak, où l’avancée des troupes de l’État islamique menace non seulement les yézidis mais aussi les chiites turcophones et les communautés chrétiennes. Les minorités religieuses irakiennes ont souffert à des degrés divers depuis l’invasion américaine de 2003 et le bain de sang sectaire qui l’a suivie. La quasi-totalité des mandéens, souvent cibles des enlèvements et des assassinats commis par les insurgés, ont à présent quitté le pays. Jusque récemment, les yézidis jouissaient d’une certaine sécurité grâce à leur relatif isolement dans les montagnes qui s’élèvent en lisière du Kurdistan, mais la situation a changé dramatiquement en 2007, quand une série d’attentats à la voiture piégée ont tué près de 800 personnes en quelques minutes dans un village yézidi. Ce fut l’un des actes terroristes les plus meurtriers jamais perpétrés depuis le 11 Septembre.

Russell referme fort opportunément son livre sur un voyage dans le Michigan, devenu le principal refuge de certaines des minorités religieuses irakiennes en péril. Au début du XXe siècle, les usines automobiles de Detroit avaient attiré de nombreux immigrants du monde arabe (dont quantité de chrétiens) avec leur promesse d’emplois de qualité pour des ouvriers à l’anglais rudimentaire. Bien que cette perspective ne soit plus vraiment de saison, les immigrants continuent d’arriver, créant un terrain propice à l’expression d’une large palette de sous-cultures. Russell apprend ainsi que Dearborn est la destination de prédilection des musulmans arabes. Les Coptes égyptiens se regroupent plutôt à Troy, dans la banlieue de Detroit. Tandis que Grosse Pointe est l’endroit idéal pour rencontrer des maronites libanais.

Dans un supermarché de Detroit, donc, Russell vit l’un des moments les plus émouvants de ce livre souvent empreint de tristesse. Alors qu’il arpente les allées du magasin, l’auteur est attiré par des voix qui parlent une langue aux sonorités proches de l’arabe ou de l’hébreu. Ce n’est ni de l’arabe ni de l’hébreu, mais de l’araméen : « Entre la musique de fond et les boissons aux fruits artificielles d’un supermarché de banlieue américain, j’entendais la langue du Christ. » Les personnes qui l’utilisent sont des chrétiens assyriens d’Irak du nord, des descendants de la légendaire Église d’Orient. Ses adeptes – dont certains, les Chaldéens, relèvent de Rome – ont un jour représenté un dixième des chrétiens. Et ce sont leurs missionnaires qui ont introduit le christianisme en Chine en 635. Quand Mel Gibson a sorti sa version cinématographique de la vie du Christ, les Assyriens étaient parmi les rares personnes au monde à pouvoir suivre le dialogue araméen sans les sous-titres.

À l’époque moderne, de nombreux chrétiens assyriens se sont installés à Mossoul, la deuxième métropole d’Irak. En juin 2014, l’armée djihadiste qui allait bientôt se rebaptiser « État islamique » prenait la ville, déclenchant un exode qui pourrait bien mettre fin à la présence de cette autre religion antique au Moyen-Orient. On trouve d’ores et déjà plus de locuteurs de l’araméen dans la métropole de Detroit (environ 100 000) qu’à Bagdad ; le patriarche des chrétiens assyriens, Mar Dinkha IV, vit à Chicago. Dans le Midwest, ils ont leurs églises, leurs clubs, leurs restaurants et leurs journaux. Il y a quelque chose de réconfortant dans l’idée qu’ils ont trouvé ainsi la sécurité, et que leur culture se perpétuera dans une certaine mesure. Mais c’est une maigre consolation face à la disparition de tout un monde.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 4 décembre 2014. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

15 faits & idées à glaner dans le numéro 63

• Rien n’est intraduisible, mais en un autre sens tout est intraduisible.

• La justice est le premier sentiment indépendant qui se forme chez un être humain.

Daumier fut emprisonné pour avoir ridiculisé Louis-Philippe.

• Le caricaturiste éditorialiste est une espèce en voie de disparition.

• En Norvège, la presse de gauche offre une tribune à l’islamophobie.

Ben Laden n’a jamais fait de la restauration du califat une priorité.

• L’exportation du djihad par l’Arabie saoudite révèle la faiblesse du royaume.

• Selon Pew Research, il y a 1,6 milliard de musulmans dans le monde.

• Il y a plus de locuteurs de l’araméen à Detroit qu’à Bagdad.

• Il nous est difficile d’accepter la perversité infantile.

• La maladie est le côté nocturne de la vie.

• Le mot « charia » signifie « le chemin qui mène à l’eau ».

• Il faut 20 litres d’eau pour faire pousser une tête de brocoli.

• Il fut un temps où la lingua franca des diplomates était l’akkadien.

• Être conservateur c’est avant tout s’identifier au pays, à son territoire et à son héritage culturel.