Erri De Luca : « Je ressens le devoir de la parole contraire »

Né à Naples en 1950, dans une famille bourgeoise ruinée par la guerre, Erri De Luca a milité dans les années 1970 pour le mouvement d’extrême gauche Lotta Continua, avant de travailler comme ouvrier chez Fiat. Aujourd’hui, il vit près de Rome et figure parmi les écrivains italiens les plus traduits dans le monde. Il est l’auteur, entre autres, de Montedidio (Gallimard, 2002), pour lequel il a reçu le prix Femina.

 

Vous êtes poursuivi en justice pour avoir déclaré que la ligne à grande vitesse Lyon-Turin, en construction, devait être « sabotée ». Et vous publiez une réponse en forme de pamphlet, La Parole contraire. Pourquoi avez-vous eu envie d’écrire ce livre ?

Parce que ma défense ne peut se situer qu’à l’extérieur d’une salle de tribunal. À l’intérieur, mes mots sont menottés (1). Dans ce pamphlet, ils sont et resteront libres. Je ne suis pas hostile au TGV Lyon-Turin en tant que tel, mais je soutiens depuis huit ans la communauté du val de Suse qui s’y est opposée au cours des deux dernières décennies, de manière civile et démocratique. Cette ligne n’a rien à voir avec la « grande vitesse » tant vantée puisqu’elle ne ferait gagner qu’une heure sur le temps de trajet. Or il s’agit d’un chantier dangereux pour la santé de la population, car les montagnes qu’on perce sont pleines d’amiante.

Quand j’emploie le terme « saboter », c’est dans le sens d’une résistance collective efficace, pour une désobéissance civile envers un ordre injuste. Ce n’est pas l’État qui a porté plainte contre moi, mais une entreprise privée. Ce qui est grave, c’est que le tribunal de Turin a accepté de lancer une procédure pour incitation à la violence. Comment pourraient-ils démontrer que j’ai incité à la violence ? Un écrivain peut éventuellement inciter à la lecture, ou à l’écriture, mais à la violence ? Ils pensent le prouver en produisant une liste d’actions musclées survenues après la publication de mes propos dans le Huffington Post italien. Or plusieurs ont été revendiquées comme des gestes de solidarité avec des camarades emprisonnés… Dans tous les cas, l’accusation portée contre moi viole un article de notre Constitution qui autorise l’usage le plus large de la liberté d’expression.

 

Dans La Parole contraire, vous affirmez ne pas avoir de préférence pour la littérature sociale et politique. Vous ajoutez cependant que l’écrivain a une responsabilité vis-à-vis du monde qui l’entoure…

Je suis un enfant du XXe siècle, un siècle où les écrivains, les poètes, les philosophes ont été tenus pour responsables de leurs mots, ont été emprisonnés, tués, exilés pour cela. Je suis issu de cette école de responsabilité de la parole. J’ai connu des poètes, en ex-Yougoslavie par exemple, dont les mots engageaient littéralement leur vie. En tant qu’intellectuels, nous avons la responsabilité civile qu’ont ceux qui jouissent d’une écoute publique. Parce que son domaine est la parole, l’écrivain a le devoir de protéger le droit de tous à exprimer leur propre voix. À côté du droit à la parole contraire, je ressens donc le devoir de la parole contraire. Me taire abîmerait mes mots, et tout mon vocabulaire serait empoisonné par la censure. Je me sens tenu de prendre parti pour des causes justes et nécessaires. C’est pourquoi je n’ai jamais eu aucune crainte vis-à-vis de ce procès ou de ses conséquences pénales. L’idée que les juges pourraient me jeter en prison n’est rien par rapport à la honte de me compromettre ou de taire mes convictions.

 

Un écrivain, dites-vous, doit être le porte-parole de celui qui n’a pas voix au chapitre, qui ne peut pas – ou plus – parler. Est-ce aussi pour cela que votre œuvre porte l’empreinte de la Shoah, de Tu, mio au Tort du soldat, qui vient de paraître également ?

La mémoire est à mes yeux une source d’inspiration, pas une archive. C’est le dépôt des sentiments. Mais je suis moins un porte-parole qu’un homme à l’écoute. Je suis né au milieu du XXe siècle, mais ce qui s’est produit avant ma naissance fut si énorme que cela m’a obligé à devenir le témoin de cet événement survenu alors que je n’étais pas là. La destruction des Juifs d’Europe a balafré à jamais le visage de la civilisation européenne. Arrivé après, je ne pouvais que connaître et reconnaître ce qu’il en était, et, pour faire quelque chose de plus, apprendre une langue qui avait été étouffée, réduite en cendres, enterrée vivante – le yiddish. Tandis que j’ai appris l’hébreu par intérêt pour la source originelle du monothéisme, sans aucun motif sentimental. J’étais curieux du vocabulaire de la Création, je voulais pouvoir lire les mots qui ont été les premiers à colporter cette nouveauté théologique qu’est le monothéisme.

 

Au-delà de la Shoah, pourquoi la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre sont-ils aussi présents dans vos textes ?

Mais parce que c’est le récit de mon enfance, la première histoire qu’on m’a racontée, à Naples, dans les années 1950. Naples a été l’une des villes les plus bombardées durant ce conflit et c’est la raison pour laquelle ce type d’attaque aérienne est selon moi un acte criminel, quelle que soit la justification avancée. Il s’agit de détruire volontairement des vies civiles en visant les lieux – les villes – où elles sont le plus concentrées. C’est depuis lors que le nombre des morts civils, désarmés, dépasse celui des soldats. Tel est le terrible fruit des guerres modernes. Le front principal n’est plus la première ligne mais l’arrière, et c’est la ville qui constitue la cible majeure. Les femmes sont donc celles qui ont supporté le poids de la guerre ; c’est pourquoi elles ont eu tant de choses à raconter. Enfant, j’entendais leurs histoires, qui s’insinuaient à travers les murs, car les maisons napolitaines étaient en tuf, un matériau plein d’air, donc de passages et de voix. Les voix des femmes ont formé mon écoute – musicale aussi. Elles m’ont appris à chanter.

 

L’écriture serait-elle pour vous une forme de chant ?

Non, c’est une voix. Mes phrases ont la longueur du souffle qu’il faut pour les lire et le point est l’endroit où je m’arrête pour reprendre haleine.

 

Vous avez aussi écrit de la poésie, genre auquel vous êtes très attaché. On qualifie souvent vos poèmes d’« engagés ». Est-ce le mot juste ?

Il s’agit de poésie civile, qui exprime les sentiments de mes contemporains. Je raconte par exemple l’histoire d’un vieux partisan emprisonné dans les geôles de Tito après la guerre, sur l’île croate de Goli Otok. Il m’a parlé du moment où, dans sa cellule dont la fenêtre était obturée de planches, il a réussi à détacher un nœud de bois avec son ongle, laissant entrer la lumière dans la pièce. Comme il était lui-même poète, j’ai choisi ce genre pour dire cette histoire, qui avait besoin d’une forme brève, d’un style presque télégraphique, pour être exprimée.

 

L’idée de justice est un leitmotiv de votre œuvre comme de votre vie. Quelle en est la genèse ?

La justice est le premier sentiment indépendant qui se forme chez un être humain. « C’est pas juste » : voilà l’une des premières objections qu’un petit enfant fait aux adultes. Il a déjà une notion précise de la question. En tant que petit garçon napolitain, j’ai été quotidiennement et très concrètement confronté à l’injustice. C’était la ville qui avait la mortalité infantile la plus élevée d’Europe. Ceux qui échappaient à cette première rafle n’allaient pas à l’école : ils partaient travailler à 4, 5 ou 6 ans, même pour rien, simplement pour la nourriture, ou pour sortir de l’espace minuscule de la maison et apprendre un métier. Ils fournissaient une main-d’œuvre gratuite… J’avais des informations très directes, physiques, sur la justice et l’injustice.

 

D’où votre engagement auprès de l’extrême gauche dans les années 1970 ?

Je pense. Le sentiment de la justice en produit d’autres, comme la compassion, la honte, la colère, qui sont des sentiments politiques dans la mesure où ils obligent l’être humain à réagir aux événements qui se produisent autour de lui. Je me suis engagé car c’était le combat de mon siècle. J’étais un révolutionnaire parce qu’un siècle entier avait choisi l’outil de la révolution comme moyen de renverser la tyrannie, l’empire colonial… L’ordre du jour était la révolution sur toute la surface de la Terre, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique – seul le pôle Sud y a peut-être échappé !

 

Votre engagement est-il également lié à votre expérience d’ouvrier ?

Mon métier d’ouvrier, que j’ai pratiqué pendant vingt ans, a confirmé mon engagement mais il m’a aussi donné de la discipline. Et, en amputant une partie de mon temps, il a ajouté de la valeur aux moments d’écriture. J’étais porté par l’idée de résister à l’usure de la journée de travail, de lutter contre la perte, ou plutôt la vente de mon énergie physique. Écrire était aussi et surtout un bonheur, une fête, le contraire du travail, et, aujourd’hui encore, je ne peux pas employer le mot « travail » pour l’écriture. Je ne sanctifie pas l’existence ouvrière ; ce n’était qu’une expérience nécessaire pour gagner ma vie. J’étais un bon ouvrier parce que je le faisais sans me ménager, mais, tout en accomplissant ma tâche, je m’isolais totalement. J’ai travaillé au marteau-piqueur pendant de longues périodes et je pouvais faire dans ma tête tout ce dont j’avais envie, me raconter des histoires, poursuivre un récit que j’avais commencé la veille… Je ne peux pas employer le mot « solitude » car je suis habité par une foule de fantômes, mais j’ai une bonne capacité d’isolement et le travail d’ouvrier m’y a formé. Je sais que je pourrais supporter la prison à cause de ça.

 

Êtes-vous toujours révolutionnaire ?

Non, parce qu’il n’y a plus de révolution et qu’on ne peut pas être révolutionnaire en solo… J’ai participé à une expérience politique à l’échelle mondiale, mais cette expérience n’est plus.

 

Vous avez cependant tenu à en garder la trace, par exemple dans Trois chevaux ou Acide, Arc-en-ciel, peuplés de personnages de révolutionnaires…

J’ai écrit sur cela de la même façon que j’ai écrit sur l’enfance ou la montagne – parce que c’est l’un des éléments essentiels de ma vie. Je n’ai pas de regrets – même pas de nostalgie. Je n’ai nul désir de revenir en arrière. Je suis un présocratique, fasciné par le mécanisme du monde. Quand Socrate substitue à cette exploration son « Connais-toi toi-même », je ne me sens plus concerné.

 

On retrouve partout aussi dans vos livres les motifs de l’enfance et des premiers émois amoureux, l’île d’Ischia, la pêche…

Tous mes livres sont autobiographiques. Ischia était un endroit magique à mes yeux, qui coïncidait avec la liberté physique. Aller pieds nus, devenir presque sauvage, avec la peau qui se transformait sous la brûlure de l’été et épaississait… Mon corps ne grandissait qu’en présence du soleil, comme si j’étais une plante et que de la chlorophylle coulait dans mes veines à la place du sang. Ischia est pour moi l’endroit magique de la croissance. Et durant l’enfance ou l’adolescence, il y a des moments où la vie court plus vite, où l’expérience est plus intense, où l’on peut avoir, en un éclair, une vision panoramique de sa vie entière. Puis on oublie, mais on a gravi un petit sommet où l’on a pu apprendre quelque chose de définitif sur soi-même. Garder le souvenir de tout cela me permet de reconstruire cette personnalité, de reconstruire le lieu et les personnes, et de les comprendre. Car comme le dit Kafka dans son Journal, ce n’est que plus tard que tu vois ce que tu as vu.

 

Écrire tous ces livres autobiographiques, n’était-ce pas aussi une manière de vous connaître ?

Non, c’était une façon de retrouver des gens qui ne sont plus là. De redonner vie, de convoquer des êtres et des lieux disparus. Dans le passé, comme dit Joseph Brodsky, ce que tu aimes ne meurt pas. Le lieu que tu aimes ne change pas. Et l’époque que tu aimes ne passe pas.

 

Propos recueillis par Minh Tran Huy.

L’énigme des enfants meurtriers

Un homme entra dans un commissariat de Buenos Aires pour livrer son fils à la police. Il ne pouvait plus supporter Cayetano Santos Godino, le plus turbulent de ses enfants, qui avait 9 ans et le crâne orné de cicatrices. Les raclées qu’il lui infligeait ne servaient plus à rien. Ce jour-là, avant de se rendre au commissariat, le père avait constaté qu’une des chaussures qu’il voulait mettre était trop petite. Il les portait tous les jours, mais subitement son pied n’y entrait plus. Il y avait quelque chose à l’intérieur. C’était un oiseau mort. Après, il trouva le reste : une boîte sous le lit, remplie d’oiseaux morts. Il décida alors d’amener son fils à la police.

Le commissaire nota que l’enfant était « absolument rebelle à la répression paternelle, il importune tous les voisins, leur jette des pierres ou les insulte ». Et il accepta de le garder un certain temps. Ce que le père ne savait pas, c’est que son fils avait déjà commis un premier meurtre. Cela s’était passé dans le silence d’un après-midi de l’hiver 1906, sept jours avant qu’il ne soit conduit au poste.

Sa victime n’était pas un oiseau.

Il avait tué une petite fille de 2 ans.

Il l’avait enlevée à la porte d’un magasin et, après avoir tenté sans succès de l’étrangler, l’avait enterrée vivante dans un terrain vague.

C’était l’époque où l’Argentine, qui allait devenir l’un des dix pays les plus riches du monde, accueillait chaque jour des milliers d’immigrants. Fiore Godino était arrivé d’Italie et son travail consistait à allumer au kérosène les réverbères de Buenos Aires. Cette tâche était comme une consolation pour un homme comme lui, alcoolique et syphilitique, qui avait engendré neuf enfants, dont deux étaient morts, un souffrait d’épilepsie et un autre avait été confié aux bons soins d’une tante. Tel était l’homme qui livra à la police celui qui allait devenir le plus célèbre de ses fils.

Certains criminologues de l’époque, convaincus par les théories alors en vogue, croyaient que la méchanceté du Petiso Orejudo [en français : le « nain aux grandes oreilles »] résidait dans ses oreilles.

Au début du XXe siècle, selon les thèses phrénologiques du médecin italien Cesare Lombroso, les criminels se distinguaient par leur physique : crânes et mâchoires énormes étaient des traits ataviques qui les rapprochaient de l’homme de Neandertal, une sorte de portrait-robot du délinquant. [Pour une autre vision de Neandertal, lire Books n° 61, janvier 2015.]

Le reste du corps de l’enfant ne plaidait pas davantage en sa faveur.

Sept ans après le premier meurtre, les docteurs Alejandro Negri et Amador Lucero le décrivaient ainsi : « La flexibilité simiesque des mains, dont les doigts se plient jusqu’au dos, l’implantation défectueuse, la dimension et la malformation des oreilles qui, avec sa petite taille, lui ont valu le surnom de “Petiso Orejudo”, le creusement du palais et la symétrie guère perceptible du crâne et du visage témoignent de défauts originels de développement physique qui sont, chez les aliénés, les signes cliniques d’une dégénérescence héréditaire. »
Cayetano Santos Godino était en train de perdre son nom. Il devenait le Petiso Orejudo. Ou « le délinquant dont rêvait la criminologie argentine », comme le dit l’écrivain Osvaldo Aguirre dans son livre Ennemis publics.

Lorsque son père le livra à la police, on l’enferma dans une cellule de la municipalité. Il allait y passer deux mois en rêvant des verres de lait de sa mère, des petits verres de genièvre de son frère et des cigarettes qu’il trouvait dans la rue. Mais il était content d’être loin des coups de son père et de ses frères aînés. Content aussi d’être loin des cinq écoles qu’il avait abandonnées.

La plainte du père au commissariat du quartier de San Cristóbal, au centre de la capitale, a été conservée dans un dossier qui, cent ans après les faits, est l’une des pièces des Archives générales des tribunaux de Buenos Aires les plus demandées par les étudiants et les professeurs. « Cesare Lombroso est mort avant Godino, mais, s’il l’avait connu, il l’aurait emmené en Italie : ce gamin corrobore toutes ses théories », affirma Carlos Elbert, un ancien juge auteur d’ouvrages de criminologie, lors d’un récent colloque où il fut question des meurtres du Petiso Orejudo.

 

Créatures amorales

Ce qui conduisit ce juge, mais aussi des psychiatres, des historiens, des policiers et des urbanistes à s’intéresser à l’histoire de l’enfant tueur, c’est le caractère précoce de sa carrière criminelle. Elle fut brève mais intense : après avoir commis son premier meurtre à l’âge de 9 ans, Cayetano mit le feu à des corrals et à des entrepôts, tua trois enfants de plus et tenta d’en assassiner au moins sept autres, tout cela en moins d’une décennie. Quand il fut enfin arrêté, cet enfant qui tuait des enfants était tellement incontrôlable que la justice de l’époque l’envoya, à perpétuité, au bout du monde : au pénitencier d’Ushuaia, en Terre de Feu. Aujourd’hui, la statue du Petiso Orejudo est la principale attraction touristique de cette prison transformée en musée. Les visiteurs savent que ce monument n’est pas un vestige du passé. Ce garçon continue de nous hanter parce que nous ne savons que faire des enfants comme lui.

Nous voulons penser que la méchanceté relève seulement de l’acquis et que la justice ne concerne que les adultes. La psychologie traditionnelle affirmait que les enfants sont des créatures amorales et qu’il incombe à la société (les parents, l’école) de les civiliser. Mais des études plus récentes suggèrent que la moralité, certes culturelle, a aussi une origine biologique. Incapables de penser que les enfants puissent être méchants – simplement méchants –, nous leur avons accordé une multitude de droits sans réfléchir à leurs devoirs. Jusqu’à ce qu’ils se mettent à agir comme des adultes.

Jon Venables et Robert Thompson avaient 10 ans en 1993 lorsqu’ils ont kidnappé un bébé de 2 ans. Ils l’ont pris par la main dans un centre commercial de Liverpool, puis ils l’ont torturé et tué dans un terrain vague. Venables et Thompson étaient deux gamins mignons et joufflus. Ils n’avaient pas les traits de l’enfant tueur. Mais, après leur arrestation, ils devinrent les plus jeunes Britanniques du XXe siècle à avoir été condamnés à de la prison pour homicide. En 1968, également en Angleterre, Mary Bell, 11 ans, avait étranglé dans une maison abandonnée un enfant de 4 ans.

 

Trahi par l’odeur du cadavre

Quand elle reconnut avoir commis le crime, la police refusa de la croire : elle avait tout d’un ange avec ses grands yeux verts et son regard innocent. Lorsque les enquêteurs furent enfin convaincus de sa culpabilité, elle et une amie avaient déjà étranglé un autre bambin de 3 ans, qu’elles avaient mutilé avec des ciseaux, coupant ses cheveux, tailladant ses jambes et amputant son pénis. Trente ans plus tard, en Floride, un adolescent de 14 ans, Joshua Earl Patrick Phillips, se joignit à des centaines de voisins à la recherche d’une fillette du quartier. Seul Phillips savait que le corps de l’enfant gisait sous son propre lit, transpercé de onze coups de couteau. Au bout de sept jours, il fut trahi par l’odeur du cadavre. Au début de ce siècle, Natsumi Tsuji, une fillette de 11 ans, passionnée de basket et de mangas, dotée d’un QI de 140, tua son amie Satomi Mitarai dans un collège de Nagasaki. Dans une salle déserte, elle lui banda les yeux et lui trancha la gorge avec un cutter. Puis elle regagna sa classe avec son uniforme éclaboussé de sang. En Argentine, dans une école de la petite ville de Carmen de Patagones, à la lisière de la Patagonie, Junior, un garçon connu comme un bon élève, fan du chanteur de rock métal Marilyn Manson et amateur de livres d’histoire sur la Seconde Guerre mondiale, se rendit en classe avec l’arme de son père et, avant le début du premier cours, se planta devant le tableau et fit feu sur ses camarades. Il en tua trois et en blessa cinq. Tout enfant paisible peut cacher une énigme.

Un siècle après le Petiso Orejudo, nous cherchons toujours à comprendre l’horreur et la fascination que nous inspire la cruauté infantile. À l’époque où Cayetano Santos Godino commettait ses crimes, personne n’employait le vocabulaire aujourd’hui courant dans les hôpitaux et dans les collèges : dépression, anxiété, crise de panique, trouble de l’attention avec hyperactivité, trouble obsessionnel compulsif, trouble d’intégration sensorielle, trouble de la personnalité asociale. Le bullying, ou harcèlement, n’était pas une épidémie juvénile. Il n’existait pas non plus de gangsta rap qui consacre des chansons aux armes, ni de jeux vidéo qui mettent un massacre virtuel à portée de doigt. Ou encore cette rock star à laquelle les hommes politiques conservateurs attribuent la responsabilité des massacres scolaires aux États-Unis : Marilyn Manson. (1)

En Argentine, récemment, un enfant de 13 ans, dont le sourire révèle deux dents de lapin, tua quatre personnes. C’était en décembre 2011 et il le fit comme tous ceux qui manquent de moyens ou qui, comme lui, n’ont pas l’âge légal pour s’acheter une arme à feu : à coups de couteau. Dans une modeste maison de la province de Mendoza, au pied de la cordillère des Andes, il poignarda un copain de 10 ans, la mère de celui-ci et les grands-parents. L’enfant aux dents de lapin se présenta ensuite comme l’unique témoin d’un massacre commis par un imaginaire homme en noir. Puis il affirma que son copain avait attaqué toute la famille et qu’il avait dû le tuer en état de légitime défense, mais son ADN, répandu dans toute la maison, confirma que sa main était la seule à avoir tenu le couteau. Le mobile ne fut jamais éclairci, mais on raconta que le gamin de 13 ans avait voulu violer celui de 10 ans : la rumeur d’une tache de sperme sur les vêtements de celui-ci et la visite de sites pornographiques sur Internet confortèrent cette hypothèse. Peut-être la mère l’avait-elle surpris au moment où il avait tenté d’abuser de son fils, ce qui aurait déclenché la fureur de l’adolescent.

Un mois après cette tuerie à l’arme blanche, le procureur du tribunal des mineurs informa le garçon aux dents de lapin qu’il était considéré comme le seul auteur du massacre. Mais en raison de son âge, il ne pouvait être formellement inculpé. Pris en charge par l’État, il fut envoyé dans un service pour y suivre un traitement psychologique.

Junior, le Petiso Orejudo et lui ont un point commun : personne ne sait que faire des enfants comme eux.

Cayetano Santos Godino se rappelait les deux mois qu’il avait passés en cellule lors de sa première incarcération. Deux ans plus tard, il récidiva et son père le livra de nouveau à la police. Le 24 novembre, l’enfant fut emmené au dépôt, un édifice situé à six rues de chez lui, où l’on conduisait les mendiants, les prostituées et les fous. Il y passa une semaine. À l’âge de 12 ans, il fut envoyé dans une maison de correction pour garçons des faubourgs de Buenos Aires. Un endroit délabré, sale, anarchique, où les enfants étaient punis par des coups de fouet et des privations de nourriture. Dans cette institution, le Petiso Orejudo apprit le catéchisme, à lire un peu, à signer de son nom et à compter jusqu’à trois cents, il y écouta aussi un professeur parler de l’épopée libératrice du général José de San Martín. Mais ni les châtiments, ni la religion, ni l’enseignement ne parvinrent à le calmer. Le garçon jetait des chats et des chaussures dans les marmites bouillantes de la cuisine.

Trois ans plus tard, Cayetano Santos Godino revint chez lui. La ville de Buenos Aires se développait à un rythme vertigineux : les chevaux des tramways étaient remplacés par l’électricité, les chantiers surgissaient de toutes parts, la population explosait avec l’arrivée quotidienne de milliers d’immigrants européens. Le Petiso Orejudo, qui ne connaissait pas le nom des rues, parcourut à pied et de mémoire la géographie de ses crimes.

Le terrain vague où, à l’âge de 8 ans, il avait frappé un bébé de 21 mois appelé Miguel de Paoli.

Le chantier où, à 9 ans, il avait attaqué avec une pierre Ana Neri, une petite fille potelée comme une poupée.

Le corral où, à 12 ans, il avait tenté de noyer un petit garçon dans l’abreuvoir des chevaux.

La porte devant laquelle, six jours après, il avait écrasé une cigarette allumée sur les paupières d’un bébé.

C’est ainsi que Godino vit passer Noël et le nouvel an 1911.

Janvier fut un mois humide. Le Petiso Orejudo se rappela les plaisirs de la rue : la compagnie de ses copains, un allumeur de réverbères et un apprenti cordonnier, les cigarettes, les trois verres quotidiens de grappa ou de whisky auxquels il s’était habitué en imitant son père et l’aîné de ses frères, les pièces de monnaie, les friandises volées. Les bonnes occasions.

 

La mort l’excita de nouveau

C’est dans la rue qu’il fit la connaissance d’Arturo Laurora, un adolescent grassouillet de 13 ans. La promiscuité et la saleté des logements populaires des conventillos chassaient leurs habitants à l’extérieur (2) : la vie quotidienne se déroulait sous les porches et sur les trottoirs. Le Petiso Orejudo donna une pièce à Arturo à condition que celui-ci l’accompagne à un endroit qu’il connaissait, l’une de ses cachettes préférées : une maison abandonnée, au 1541 de la rue Pavón, dans le quartier de Boedo, un village d’ouvriers immigrés qui travaillaient toute la journée et où personne ne prêtait attention au voisin. Godino savait que là, personne ne pourrait les voir. Nul ne sait s’ils jouèrent ou non, mais peu importe. Ce qui importe, c’est qu’en ce mois de janvier humide la mort l’excita de nouveau.

Il avait déjà 15 ans.

Le psychiatre Hugo Marietán, spécialiste des psychopathies, s’inscrit en faux contre l’idée que l’enfant est un adulte incomplet, qui mériterait pour cela un traitement privilégié. « L’enfant a la morale qu’on lui inculque, celle des parents et celle de l’école. Mais les jeunes sont pleinement conscients de ce qu’ils font et savent ce qui est mal. »

Aujourd’hui, pour expliquer son sadisme, on pense que le Petiso Orejudo avait une personnalité psychopathique. Bien qu’il n’existe pas de test pour diagnostiquer la psychopathie chez des enfants, on croit pouvoir la détecter dès l’âge de 5 ans. Voire plus tôt. « Adulte ou enfant, le psychopathe se met en colère quand quelque chose le contrarie et lui cause de la frustration, ce qui entraîne chez lui une désorganisation psychique qui peut déclencher un meurtre brutal », explique le psychiatre. À l’époque, Cayetano Santos Godino fut examiné par plusieurs commissions médicales. Dans l’un des comptes rendus, on peut lire : « Attitude : humble. Physionomie : idiote. Attention : faible. Mémoire : intacte, excellente pour se rappeler dates et lieux. Association d’idées : ralentie. Imagination : pauvre. Raisonnement : par moments illogique, en général déficient, irréfléchi. Affectivité : insensible, indifférent, sentiments moraux inexistants. Volonté : très faible. Impulsif, inadapté. Intelligence : déficiente, imbécillité, suggestibilité et automatisme, fourberie. Sexualité : pédéraste passif. » La laideur et le corps disproportionné de Godino aggravaient le tableau clinique. Le Petiso Orejudo n’éprouvait ni tendresse, ni compassion, ni amour.

 

Psyché criminelle

Depuis des décennies, nous savons bien que la taille des oreilles d’un enfant n’a rien à voir avec un penchant pour le crime. Et, depuis des décennies également, les scientifiques américains veulent percer le mystère de l’esprit des criminels. Adrian Raine, un psychologue de l’université de Pennsylvanie, pionnier de l’application des neurosciences en criminologie, demande : « Si je pouvais dire au père que vous êtes que votre fils a trois chances sur quatre de devenir un criminel, vous n’aimeriez pas le savoir pour tenter de faire quelque chose ? » Mais les scientifiques reconnaissent que la prédiction en la matière a quelque chose de ridicule. Les psychiatres du début du XXe siècle – qui voulaient eux aussi faire des prédictions – ont perdu toute crédibilité scientifique. Raine a étudié pendant des années les cerveaux de délinquants juvéniles. Il croit avoir trouvé l’origine de la psyché criminelle dans une hypertrophie de l’amygdale – aire cérébrale notamment impliquée dans la sensation de peur –, y compris chez des enfants. Mais il sait que le cerveau peut changer avec le temps et que l’environnement influe sur ses réactions. Son hypothèse est que la méconnaissance de la peur accroît la violence et que dans ce cas les enfants ne craignent pas la punition quand ils se conduisent mal. Mais la biologie n’est pas le destin. Julián Axat, avocat pour mineurs à La Plata, capitale de la province de Buenos Aires, préfère des explications plus complexes : « Il existe une base neurologique, une base physiologique, une base psychologique et une base où la liberté, l’aléatoire et les circonstances jouent un rôle spécifique », explique-t-il. Bien que nous soyons habitués à la méchanceté des adultes, il nous est encore difficile d’accepter la perversité infantile. Nous refusons de croire que le cerveau d’un enfant puisse être aussi abîmé que celui d’un adulte. « Je ne sais pas en quoi nous avons échoué, a confié la mère d’un des petits tueurs de Liverpool. Nous avons donné à notre fils toute l’attention et tout l’amour possibles. Il a été bien élevé. Il a eu des vacances comme les autres. Des cadeaux à Noël. Il a eu la protection de ses parents et l’affection de ses petits frères. » Au Japon, Satomi Nitarai avait harcelé sur Internet Natsumi Tsuji – sa future meurtrière – en lui disant qu’elle était grosse et laide, et c’est pour cela que Natsumi, prétextant un jeu, l’a égorgée dans une salle déserte. L’avocat de Joshua Earl Patrick Phillips déclara pendant le procès que l’enfant avait tué sa voisine au cours d’une crise de panique – déclenchée par les hurlements de la petite fille, frappée par un ballon au cours d’un jeu –, comme si le gamin était le personnage d’un roman de Stephen King.

Cayetano Santos Godino, qui n’est pas sorti de l’imagination d’un auteur de thrillers, avait étourdi son copain Arturo Laurora d’un coup de poing – d’une de ses énormes pognes – avant de lui passer autour du cou la corde qui retenait son pantalon. Il fit plusieurs tours et tira jusqu’à ce que les yeux d’Arturo deviennent deux œufs saillants sur son visage violacé. À la vue de la bave écumante sortant de sa bouche, Godino se rappela avoir ressenti un tremblement. Une secousse forte comme une avalanche qui le parcourut de la tête aux pieds. Il voulut mordre quelque chose, ou quelqu’un. Il se mit à haleter, et son halètement éveilla dans la maison abandonnée un écho qui se mêla aux ultimes râles de son ami.
Quelques minutes plus tard, Arturo Laurora était mort.

Le Petiso Orejudo le traîna dans une salle de bains vide et lui ôta son pantalon. Le lendemain, 27 janvier 1912, les policiers trouvèrent un corps au ventre gonflé par les gaz cadavériques, les pieds nus, le sexe minuscule. Relevée jusqu’à la poitrine, la chemise laissait voir ce tableau impudique.

Les jours suivants, Cayetano Santos Godino retourna travailler. Son père avait besoin d’argent et l’avait placé dans une fabrique de grillages. C’était son premier emploi stable. Quelques jours plus tard, il fut mis à la porte. Embauché ensuite dans une fabrique de bonbons, il n’y resta pas plus longtemps : on le renvoya au motif qu’il avait insulté des femmes.
L’année suivante, à l’hôpital Las Mercedes, où il avait été interné sur ordre d’un juge, les docteurs Cabred et Estévez eurent un entretien avec lui.

– Êtes-vous un garçon malheureux ou heureux ?

– Heureux, répond le Petiso Orejudo.

– Vous n’éprouvez pas de remords pour les actes que vous avez commis ?

– Je ne comprends pas la question.

– Vous ne savez pas ce qu’est le remords ?

– Non, messieurs.

– Éprouvez-vous de la tristesse ou de la peine pour la mort des enfants Giordano, Laurora et Vainicoff ?

– Non, messieurs.

Les médecins insistèrent.
– Pensez-vous que vous avez le droit de tuer des enfants ?

– Je ne suis pas le seul. Il y en a d’autres qui le font.

– Pourquoi avez-vous tué des enfants ?

– Parce que ça me plaisait.

– Pourquoi cherchiez-vous des terrains vagues ou une maison abandonnée pour commettre vos meurtres ?

– Parce que là personne ne me voyait.

– Pourquoi vous enfuyiez-vous après avoir tué les enfants ou allumé des incendies ?

– Je ne voulais pas me faire prendre par la police.

L’année 1912 fut pour le Petiso Orejudo une apothéose de divertissement, de cruauté et d’imagination. Deux mois après avoir étranglé Arturo Laurora, il profita d’une négligence de la mère de Reina Bonita Vainicoff, 5 ans, pour mettre le feu à sa robe avec une allumette, dans la rue Entre Ríos, au centre de Buenos Aires. Cayetano Santos Godino aimait le feu et observer l’action des pompiers. Au cours de sa vie, il incendia des hangars, des scieries, des corrals. Reina Bonita Vainicoff brûla jusqu’à ce qu’un agent de police saute d’un tramway et jette une couverture sur elle. Le grand-père, qui avait tout vu du trottoir d’en face, accourut à la rescousse et fut renversé par ce même tramway. La fillette mourut seize jours plus tard ; le grand-père, sur le coup. Le Petiso Orejudo s’enfuit dans la foule.

En septembre de la même année, il fut employé dans un corral. Vingt jours après, il en était chassé : son patron l’accusait d’avoir tué un cheval de trois coups de couteau. En novembre, ce fut une véritable série. Le 8, il lia les pieds de Roberto Camelo Russo, 2 ans et demi, et l’étrangla ; le 16, il frappa Carmen Ghittoni, 3 ans, et le 20, il s’acharna à coups de pied sur Catalina Neolener, 5 ans. Il ne put tuer aucun des trois car quelqu’un accourut toujours à temps en entendant les cris. Ces jours-là, le Petiso Orejudo avait peaufiné sa mise en scène : avec les adultes, il feignait d’être arrivé pour sauver les enfants de l’attaque d’un criminel imaginaire. Un psychiatre d’aujourd’hui pourrait diagnostiquer un trouble de la personnalité asociale. Il réfuterait l’« imbécillité » constatée par ses prédécesseurs et conclurait que Godino, s’il avait été privé de stimulation sociale, jouissait d’une intelligence – ses astuces pour tromper les adultes – indiscutable. Une seule de ces tentatives de meurtre, celle de Roberto Camelo Russo,  lui valut de passer une journée dans un commissariat, amené là par quelqu’un qui ne l’avait pas cru. Les autres témoins l’avaient remercié par des chocolats et des pièces de monnaie.

 

Des bonbons au chocolat

Le matin du 3 décembre 1912, Cayetano Santos sortit et remarqua, à l’entrée d’une maison, une petite fille et un petit garçon. Il voulut jouer avec eux et offrit d’abord des bonbons à la fillette, mais elle prit peur et rentra chez elle. Alors il les proposa au garçonnet, qui les accepta. Jesualdo Giordano avait 3 ans. Il était, comme Godino, le fils d’un émigré italien. Le Petiso Orejudo le prit par la main et l’emmena dans un magasin proche où il déposa une pièce de dix centimes sur le comptoir et reçut en échange des bonbons au chocolat et quelques centimes de monnaie. Pour un bonbon, Jesualdo Giordano accompagna le garçon aux grandes oreilles un pâté de maison plus loin, puis pour deux autres bonbons il le suivit jusqu’au portail d’une ancienne briqueterie.

L’enfant ne voulut pas entrer.

Mais le Petiso Orejudo avait déjà décidé pour lui.

Il le prit par le bras et le tira. À l’intérieur, il projeta Jesualdo Giordano par terre et, lui appuyant un genou sur le torse, il lui attacha pieds et mains et lui passa treize tours de cordelette autour du cou. Il tira de toutes ses forces jusqu’à ce que le petit ne fasse plus aucun bruit. Et ressentit de nouveau la secousse et la tentation. Tel un chien, il voulut mordre un morceau de viande et mordit l’enfant. Il était sur le point de s’en aller lorsqu’il remarqua que sa victime respirait encore. Alors, découvrant dans un coin un clou de 7 centimètres, il le lui planta dans la tempe aussi profondément qu’il put. Il l’enfonça avec une pierre jusqu’à ce qu’il sente la consistance molle du cerveau. Après quoi, presque avec respect, il couvrit d’une plaque de zinc le corps ensanglanté et s’enfuit en courant.

Il alla chez sa sœur aînée et accepta un maté.

Pendant qu’il aspirait la « bombilla » [le tube en métal qui sert à boire le maté], le Petiso Orejudo n’imaginait pas que les policiers allaient suivre sa trace. Il ne s’était pas rendu compte que son parcours avec Jesualdo Giordano avait eu des témoins. Mais l’enquête lui donnait quelques heures d’avance et, comme pour confirmer l’idée que l’assassin revient toujours sur le lieu de son crime, Godino y retourna après avoir pris congé de sa sœur. Une foule était rassemblée sur place. Des policiers cherchaient des indices. Le Petiso Orejudo se mêla au groupe et observa le spectacle.

Le soir, il se présenta à la maison du défunt et s’approcha du cercueil.

La paix régnant sur le visage de Jesualdo Giordano était bien différente de la frénésie de son ultime expression. L’adolescent tueur se demanda s’il avait encore le clou dans la tempe, comme un Frankenstein enfant, et caressa sa petite tête froide. Il se rappela plus tard qu’il sentit alors une douleur violente, une sorte de coup de poinçon au cerveau. Le regard humide des adultes inconsolables. La pulsion amorale d’un nouveau méfait impuni. Le petit corps froid et sans vie. Le jeune Godino se fraya un chemin vers la sortie et gagna la rue.
Cette nuit-là, il n’allait pas beaucoup dormir.

À cinq heures et demie du matin, la police frappa à sa porte.

Le Petiso Orejudo était prêt à devenir une légende.

 

Cet article est paru dans la revue péruvienne Etiqueta Negra de septembre-octobre 2013. Il a été traduit par François Gaudry.

Vous êtes sûr que vous avez mal ?

Je venais de recevoir un homme se plaignant de migraines et j’étais sur le point d’appeler une patiente souffrant de mal de dos lorsque la réceptionniste me fit signe : « J’ai Mme Lagnari au bout du fil, annonça-t-elle dans un murmure de théâtre. Son mari a des douleurs terribles. Vous voulez bien passer le voir ? »

On recommande vivement aux médecins, pendant leurs études, de ne pas tirer de conclusions hâtives. Ils sont censés attendre d’avoir posé toute une batterie de questions et poussé le patient dans ses retranchements avant de dresser la liste des diagnostics possibles. Malgré tout, je ne pus m’empêcher d’échafauder des hypothèses sur l’aggravation de la douleur de M. Lagnari. Un homme atteint d’un cancer du pancréas à un stade avancé, qui avait gagné le foie. Peut-être sa tumeur avait-elle grossi, faisant pression sur les nerfs situés autour de l’organe et s’y insinuant. Peut-être les métastases avaient-elles commencé à étirer la capsule fibreuse du foie ; la douleur qui en résulte est parfois terriblement difficile à maîtriser. J’avais vu M. Lagnari la semaine précédente encore et augmenté sa dose d’opiacés ; peut-être avait-il déjà développé une accoutumance à cette nouvelle prescription. À moins qu’une thrombose ne se soit formée dans ses jambes, complication courante avec les tumeurs comme la sienne. Ou peut-être sa douleur était-elle existentielle ? M. Lagnari se savait mourant.

Sa femme et son fils ouvrirent la porte avant même que j’aie pu sonner. Ils me firent entrer dans le minuscule vestibule, le visage ravagé par l’inquiétude. « Il s’est calmé, chuchota le fils pour ne pas être entendu de son père, mais il pense que son heure est venue. » Je hochai la tête : ses impressions me seraient peut-être plus utiles que tout ce que le malade me raconterait.

M. Lagnari était assis dans son lit, penché en avant, soutenu par quelques oreillers, le visage plus flétri et livide que la semaine précédente. Le moindre mouvement le faisait grimacer, et il gardait les mains posées au creux de son estomac, comme pour le protéger. La chambre était à peine plus large que son grand lit. Il leva un bras pour me saluer et, de l’autre, éteignit la télévision.

– J’ai pris un peu de ce truc que vous m’avez donné, dit-il, et ça va un peu mieux. Pas de quoi en faire tout un plat.

Mais il serrait les dents. Il portait des patchs de fentanyl, qui diffusent un opiacé directement dans le sang, mais je lui avais aussi donné un flacon de morphine à utiliser au cas où les patchs ne suffiraient plus.

– Que ressentez-vous ?

– Un genre de brûlure, une douleur atroce, qui monte de là (il ferma le poing sur son plexus solaire) jusqu’ici (il écarta grands les doigts et les promena sur son sternum et le côté droit de sa poitrine).

– C’est pire quand vous inspirez ?

– Un peu.

– Vous avez les jambes douloureuses ou enflées ?

Il secoua la tête, et je soulevai la couette pour examiner ses mollets : eux aussi étaient pâles et flétris, aucun signe de thrombose.
Je m’assis au bord du lit.

– Y a-t-il une position qui atténue la douleur ?

– Si je reste penché en avant, ça va un peu mieux.

J’examinai son ventre, en glissant la main à tout hasard vers son estomac, puis appuyai sur le creux situé au-dessous de sa cage thoracique, tandis qu’il inspirait et expirait profondément. Son foie ne semblait ni plus gros ni plus mou que la dernière fois.

– Alors, qu’est-ce que vous en pensez ? demanda-t-il en soutenant mon regard.

Il avait jusqu’alors fait le maximum pour conserver un ton badin, comme si nous parlions de la pluie et du beau temps. Mais là, il baissa les yeux, lissant machinalement la couette entre sa jambe et le creux du matelas où j’étais assis, et risqua :

– Je suis en train de mourir ?

Je n’ai pas peur de parler de la mort ; j’ai peur de me tromper sur l’état d’esprit du patient, sa disposition à entendre un avis honnête.

– Eh bien, ça se rapproche. Ça se répand dans votre foie… Mais je ne peux vraiment pas vous dire combien il vous reste à vivre. Peut-être quelques jours, peut-être quelques semaines.

– Mais pas quelques mois ?

– J’aimerais pouvoir vous le dire… On pourrait vous renvoyer à l’hôpital pour un scanner, dis-je en laissant délibérément ma phrase en suspens et en le regardant pour voir s’il s’accrocherait à cette possibilité, à n’importe quelle lueur d’espoir, pour retarder l’échéance.

M. Lagnari savait ce que je voulais dire. Il y eut quelques instants de silence.

– Non, tout ça, c’est fini pour moi. Je reste ici.

– Nous pourrions modifier votre traitement, remplacer les patchs par des piqûres. C’est plus efficace, mais ça risque de vous faire dormir.

– Ça me paraît bien, dit-il, soulagé que la discussion porte à nouveau sur sa douleur et non plus sa mort.

Je regagnai la clinique. J’avais encore six ou sept patients à voir, une heure de paperasserie en perspective, puis à nouveau d’autres visites à domicile. Après quoi je repassai chez M. Lagnari. Une infirmière lui avait installé une intraveineuse de morphine, accompagnée de sédatifs légers et d’un antinauséeux. Il dormait.

– Le pasteur est venu pendant une heure, expliqua sa fille, et il paraît beaucoup plus calme à présent.

C’était le mardi soir ; le jeudi matin, il était mort.

Le pasteur et moi couvrons à peu près la même zone d’Édimbourg, et nombre de mes patients sont aussi ses paroissiens. Il évite de se mêler du traitement médical ; mais, jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, certains théologiens catholiques auraient refusé à M. Lagnari la morphine pour atténuer sa douleur dès lors qu’il semblait si proche de la mort. En 1956, dans Nouveaux Problèmes d’éthique médicale, le bénédictin Peter Flood affirmait que les chrétiens devaient accepter ce tourment, « permis par Dieu pour l’édification de l’âme ». La douleur était « un privilège, en phase avec la souffrance rédemptrice du Christ ». Il était essentiel que le médecin annonce au malade sa mort prochaine, même s’il n’avait aucune certitude en la matière : il ne fallait pas priver le patient de l’occasion de se repentir et ainsi compromettre son accès au paradis. Soulager la douleur était acceptable à petites doses, sauf pour des gens comme les catholiques non pratiquants : on craignait que même une petite dose d’analgésique ne les empêche de revenir à la religion de leur baptême. Dans le même ouvrage, le jésuite Eugène Tesson autorisait les médecins à soulager la douleur uniquement pour les mourants qui avaient « fait acte de soumission au Divin » ou « risquaient de succomber au désespoir et de blasphémer la bonté de Dieu ».

 

Le royaume des malades

Pareilles opinions nous rappellent que l’expression et l’appréhension de la douleur varient non seulement d’un siècle et d’une culture à l’autre, mais aussi d’un patient et d’un praticien à l’autre. En outre, un même individu peut la ressentir différemment selon le jour, la semaine ou l’année. Ses significations sont tellement infinies qu’en faire l’histoire exhaustive, tant du point de vue des malades que de celui des soignants, relève de la gageure. Dans Histoire de la douleur, Joanna Bourke se cantonne pour l’essentiel à la période 1750-1950, en s’appuyant sur le seul corpus écrit en anglais. Dans cette épure, elle étudie la manière dont la douleur isole celui qui souffre et la façon dont patients et cliniciens la décrivent ; elle se demande si le phénomène révèle ou non une pathologie sous-jacente, quel est son rapport aux idées religieuses, et comment malades et médecins réagissent avec une compassion, une compréhension et un succès variables.

« En naissant, nous acquérons une double nationalité qui relève du royaume des bien-portants comme de celui des malades », écrit Susan Sontag (1). Pour le poète John Donne, la maladie est le royaume qui s’immisce dans notre vie et la corrompt : « La maladie a établi un royaume, un empire en moi, et elle imposera certains arcana imperii, certains secrets d’État selon lesquels elle opérera. » Ces deux visions sont justes. La première fois qu’il vint me consulter, M. Lagnari souffrait de maux d’estomac persistants, de gargouillis qui s’aggravaient après chaque repas. Il avait passé une gastroscopie peu auparavant, qui avait montré un estomac normal ; l’échographie et les analyses de sang que je prescrivis se révélèrent normales elles aussi. J’essayai les antiacides et les antispasmodiques ; toutefois, craignant que sa douleur ne vienne ni de son estomac, ni de son foie ou de sa vésicule, mais de son pancréas (trop profond pour apparaître sur la plupart des échographies), je lui fis passer un scanner. Celui-ci révéla une tumeur à un stade avancé, inopérable. C’était comme si l’on venait de lui accorder son visa pour le royaume des malades. Au lieu de maux de ventre, un cancer lui dévorait les entrailles.  « Ça me ronge », disait-il. Sa douleur avait désormais un sens, mais un sens si terrifiant qu’il commença à se replier sur lui-même ; sa famille fit bloc autour de lui, mais il demanda à tout le monde de le laisser tranquille.
Une étude réalisée dans les années 1990 a montré que près des deux tiers des personnes atteintes d’un cancer métastatique cherchent, en se cachant, à dissimuler l’intensité de leur douleur pour ne pas bouleverser leurs proches. M. Lagnari ne voulait pas admettre à quel point il souffrait parce que, dans son esprit, l’aggravation de la douleur reflétait la progression de son mal.

Sontag a écrit La Maladie comme métaphore alors qu’elle était soignée pour un cancer du sein. Selon elle, les métaphores désignant la maladie sont souvent stigmatisantes et ajoutent à la souffrance du patient. Mais les métaphores peuvent aussi avoir une vertu libératrice, en nous permettant de mettre des mots sur une réalité nébuleuse et de donner un sens plus large à ce qui nous arrive ; Susan Sontag le savait bien. Paradoxalement, son essai abonde lui-même en métaphores : « La tuberculose rend les corps transparents », « la maladie est le côté nocturne de la vie », et ainsi de suite.

Pour décrire la douleur, nous sommes obligés de recourir à de tels procédés. Comment, sinon, pourrions-nous exprimer notre expérience intérieure ? « Lancinante », « oppressante », « sourde », « brûlante »,  « palpitante », « déchirante » : on inculque aux étudiants en médecine un catalogue de termes dans l’espoir qu’attribuer un certain « caractère » à la douleur aidera à en diagnostiquer la cause. Mais ce procédé n’a rien d’objectif. La tumeur de M. Lagnari n’a pas changé lorsqu’il a appris qu’il avait un cancer ; mais la signification de sa souffrance, elle, a changé, tout comme sa manière de la décrire.

 

« Mon pied pétille »

Nous nous initions à quantité de ces métaphores dès l’enfance ; j’ai entendu un gamin qui avait des fourmis dans les jambes dire : « Mon pied pétille », mais, quand on lui a expliqué : « Ça ne pétille pas, ce sont des fourmis dans les jambes », il n’a presque plus jamais employé cette image superbe. Les métaphores sont sexuées – les hommes ont plus souvent recours au parallèle entre douleur et violence – et culturellement déterminées. Le questionnaire McGill fut créé en 1975 pour évaluer de manière objective le niveau de la souffrance, mais il s’est révélé impossible à transposer. Il contient notamment une catégorie établissant le lien entre douleur et sentiment de punition qui est totalement incompréhensible pour un Finlandais, par exemple. Et comment les Aïnous du Japon pourraient-ils utiliser ce questionnaire anglocentrique pour exprimer la différence qualitative entre une migraine « d’ours », « de pivert », « de pieuvre » et « de crabe » ? (Il se trouve que les maux de tête associés à des animaux aquatiques s’accompagnent souvent de frissons.) En 1976, Horacio Fabrega et Stephen Tyma écrivaient dans le British Journal of Medical Psychology : « Dans la mesure où la culture et le langage peuvent affecter la perception, la pensée et la cognition, ils peuvent dans cette même mesure affecter l’expérience réelle de la douleur. » Quand la médecine occidentale était encore sous l’empire de la théorie humorale des fonctions corporelles, les douleurs étaient souvent dites migratrices, tout comme les humeurs elles-mêmes. Puis, avec l’invention de la machine à vapeur, vinrent les métaphores de panne et de réparation ; et, avec la théorie microbienne, des images complexes d’invasion et de bataille.

Dans un article paru en 1917, un médecin de l’Iowa écrivait que la douleur était au « praticien vigilant […] ce que la boussole est au marin ». C’est la foi en la qualité de cette aide au diagnostic qui sous-tend les dix critères que l’on m’apprit à prendre en compte durant mes études de médecine. Quel est le siège de la douleur, son emplacement dans le corps ? Quelle en est l’intensité (son évaluation par le patient sur une échelle de 1 à 10 pouvant servir de base à une comparaison jour après jour) ? Le type de douleur est la description métaphorique de ce que l’on ressent : « brûlure » peut indiquer un reflux acide, « crampe » peut correspondre à la colique, etc. L’irradiation désigne le déplacement d’une douleur vers une autre partie du corps (au cours d’une crise cardiaque, par exemple, la souffrance gagne souvent la mâchoire et le bras gauche). La chronologie indique la périodicité d’une crampe et le moment de la journée où une douleur est ressentie le plus vivement (ainsi, le mal de tête associé à une tumeur au cerveau empire en fonction du temps passé allongé, raison pour laquelle il réveille souvent le patient). L’apparition décrit la façon dont la douleur surgit ; par exemple, la souffrance causée par une hémorragie cérébrale est si soudaine qu’elle est souvent comparée au coup de sabot d’un cheval, tout comme la migraine orgasmique aiguë, ou céphalée coïtale, avec laquelle on peut la confondre). L’activité provoquant la douleur aide alors à déterminer la cause la plus vraisemblable – hémorragie ou céphalée. Les facteurs aggravants comprennent par exemple le fait de se pencher en avant, qui augmente le mal de tête en cas de sinusite  mais peut se révéler un facteur atténuant en cas de cancer du pancréas (car cela diminue la pression sur l’organe). Enfin, les symptômes associés désignent la nausée qui accompagne souvent une crise cardiaque, les troubles visuels liés à la migraine…

Cette liste est indubitablement utile pour l’établissement du diagnostic, même si cela ne doit pas l’emporter sur le récit que fait le patient de sa propre histoire. Mais le désir de classer les malades et les maladies peut nourrir une obsession de la description, bien que nous reconnaissions à présent que le rapport entre douleur et diagnostic est tout sauf direct. Une étude récente estimait ainsi qu’il n’existe aucun lien entre les symptômes de douleur et la maladie sous-jacente dans 10 à 20 % des cas ; pour certaines spécialités, comme la gynécologie et la neurologie, ce chiffre atteint même les 70 %. C’est logique : par bonheur, tous les patients qui viennent me voir pour des maux de ventre aigus ne se découvrent pas un cancer du pancréas. Il peut s’agir de calculs rénaux, de gastrite, d’angoisse ou de tout autre chose. Cette absence de corrélation rend certains médecins cyniques : une autre étude récente montre qu’ils soupçonnent de « simuler » 30 à 40 % des personnes souffrant de douleurs chroniques.

Le questionnaire McGill et ses équivalents cherchent à permettre une évaluation plus objective de la douleur, mais ils ont été conçus pour une population restreinte de Blancs nord-américains de la classe moyenne. Au demeurant, présenter aux patients une liste de possibilités fausse souvent leur description, et même leur perception, de la douleur qu’ils ressentent. Faute de pouvoir se fier aux mots, certains médecins suggèrent donc de s’en remettre aux attitudes, expressions et réactions non verbales. Il est souvent possible de reconnaître la douleur d’une appendicite sévère : le patient marche d’un pas hésitant, tient ses deux mains au-dessus de l’appendice et tend tous ses muscles pour éviter le moindre soubresaut de l’abdomen. (J’ai travaillé avec un chirurgien qui diagnostiquait l’appendicite en demandant : « Combien de ralentisseurs y a-t-il sur le parking de l’hôpital ? » Les patients atteints d’appendicite avancée connaissaient toujours la réponse, chaque dos-d’âne ayant été une torture.) De même, c’est à leurs traits tirés et à leur regard apeuré qu’on reconnaît les personnes submergées par la panique. Le visage de M. Lagnari, deux jours avant sa mort, et sa façon de se pencher en avant m’avaient amplement renseigné. Mais ces signes ne sont utiles que s’ils sont présents : leur absence n’indique pas une absence de douleur. La croyance en la fiabilité des gestes inspire à certains praticiens une confiance absurde en l’exactitude de leur appréciation de la souffrance.

 

Lire la douleur dans les gestes

Évaluer la douleur chez les enfants est un éternel problème, et pas seulement chez ceux qui ne parlent pas ; même ceux qui le font ont tendance, lorsqu’on les interroge, à confirmer ou à démentir tout ce qu’on leur suggère. Il est donc coutume, depuis longtemps, d’appréhender la souffrance des enfants d’après leurs gestes. Ce genre de diagnostic n’est pas toujours fiable. « La douleur à la tête se traduit par un front contracté, indiquait l’édition 1835 du Traité sur les maladies des enfants. La douleur au ventre entraîne l’élévation de la lèvre supérieure, tandis que la douleur à la poitrine se voit surtout au pincement des narines. » Je me rappelle avoir vu une série de diapositives, réalisées dans les années 1970, je crois, où l’on voyait une fillette suffoquant à mort à cause d’une épiglottite, infection qui provoque un gonflement de la gorge. Ces images montraient son visage de plus en plus violacé, sa bouche béante, la terreur dans son regard ; sur la dernière, elle gisait sans vie. Le conférencier nous dit que ces diapositives étaient contraires à l’éthique et n’auraient pu être prises aujourd’hui, mais qu’il avait cru bon de nous les montrer pour nous faire prendre conscience du caractère pressant des urgences pédiatriques.

Le débat qui eut lieu aux XIXe et XXe siècles sur la meilleure façon d’interpréter les expressions des enfants est d’autant plus inattendu que beaucoup, à l’époque, se demandaient si les petits pouvaient seulement ressentir la souffrance. Selon un point de vue largement partagé, les hurlements de douleur n’étaient que la manifestation d’un réflexe, non seulement chez les enfants, mais aussi chez les femmes et les non-Blancs. Paradoxalement, un étudiant en médecine écrivant dans la London Hospital Gazette affirmait à l’inverse, en 1896, que les étrangers de « nationalité douteuse » comme les « Juifs, Turcs et hérétiques » tressaillaient de douleur lorsqu’ils étaient soignés dans un dispensaire de l’Est londonien, alors qu’un « robuste ouvrier britannique » restait « silencieux, immobile, jusqu’à la fin » de l’intervention. À la même époque, aux États-Unis, un chirurgien prétendait que « le Nègre » possédait un « système nerveux moins sensible ». Mais comment les Blancs pouvaient-ils se vanter d’endurer la douleur sans se plaindre, quand les Noirs avaient fait preuve d’une telle résistance au cours de siècles d’esclavage ? On résolut cette contradiction en attribuant aux Européens du Nord une sensibilité exceptionnelle à la douleur, mais aussi une plus grande capacité à la supporter. En 1959 encore, le British Medical Journal publiait un article émanant de la faculté de stomatologie de l’université de Melbourne, dont il ressortait que plus on avait les yeux bleus, plus on était capable d’encaisser : « À mesure que la couleur évolue vers le gris-bleu, le vert, le noisette, le marron clair et le marron foncé, la réaction à la douleur augmente en moyenne. »

De semblables préjugés imprégnaient le débat sur l’intensité comparée de la souffrance ressentie par les femmes et par les hommes. Selon Francis Galton, les Européennes peuvent paraître plus sensibles, mais cette caractéristique, qui vaudrait à l’homme blanc une supériorité sur les autres groupes raciaux, ne signifiait rien de tel chez les femmes. Au contraire, leur sensibilité accrue venait de leur « irritabilité nerveuse » plutôt que des « capacités de discernement plus fines » qui élevaient le mâle. L’hégémonie blanche était assurée aux hommes, mais aux hommes seuls.

L’hypersensibilité des Blancs n’a apparemment pas fait d’eux des médecins et chirurgiens empathiques. L’indifférence des praticiens envers la souffrance est un lieu commun de la culture occidentale. Avant l’invention de l’anesthésie, les chirurgiens devaient se montrer particulièrement impitoyables, faute de pouvoir mener à bien leur tâche (Charles Darwin renonça à ses études de médecine parce qu’il ne supportait pas le spectacle des opérations). Au moment de l’engouement pour la phrénologie, on prétendit même que les chirurgiens avaient – trait qu’ils partageaient avec les bouchers – un « organe de la destructivité » très développé, visible à une grosseur au-dessus des oreilles. Cela les aidait à infliger la douleur sans scrupule.

Dans les premières lignes de sa Théorie des sentiments moraux (1759), Adam Smith écrit que l’homme a dans sa nature « un principe d’intérêt pour ce qui arrive aux autres, qui lui rend leur bonheur nécessaire, lors même qu’il n’en retire que le plaisir d’en être témoin » (2). Aujourd’hui encore, les médecins affichent un taux exceptionnellement élevé de satisfaction professionnelle, mais travailler pour le bonheur des autres ne les rend pas nécessairement plus empathiques envers leur douleur. Les praticiens ont toujours eu à cœur d’être jugés sensibles, surtout quand la plupart des maladies n’avaient pas de traitement efficace : une attitude compatissante était souvent la seule chose qu’ils avaient à offrir. Le médecin John Gregory écrivait, quelques années après la parution de la Théorie des sentiments moraux, que la compassion « attire naturellement l’affection et la confiance du patient, qui sont dans bien des cas de la plus haute importance pour sa guérison […]. Le patient voit dans cette approche l’attitude d’un ange gardien volant à son secours ». Un siècle plus tard, les médecins étant devenus à leurs propres yeux des « hommes de science », la compassion passait pour efféminée, une qualité dévolue aux infirmières, pas aux praticiens.

Nous aimons à croire que nous avons fait des progrès, mais les médecins sont toujours incapables d’évaluer la douleur ; selon certaines études, même, plus ils sont expérimentés, moins ils jugent correctement de la souffrance des patients. « La proximité constante avec la maladie physique et mentale, le défilé des patients et leur diversité, l’aiguillon de la compétition et de la critique, tout cela émousse ou endurcit l’esprit jusqu’à ce que tout apparaisse sous un jour purement professionnel et dénué de sentiments », déclarait il y a plus d’un siècle une infirmière de l’hôpital pour enfants de Melbourne. Les neuroscientifiques pensent que voir quelqu’un souffrir et souffrir soi-même sont deux phénomènes produisant le même effet neuronal. Voilà qui pourrait expliquer pourquoi la faculté d’empathie diminue chez ceux qui travaillent au quotidien avec des personnes éprouvées ; cela relèverait d’un réflexe de défense psychique.

Dès que M. Lagnari sut qu’il avait un cancer, sa douleur s’accentua de plus en plus rapidement. Bien sûr, sa tumeur grossissait, tout comme les métastases au foie, mais son sentiment d’avoir été envahi intensifiait lui aussi sa souffrance. Au début, nous avons pu la tenir à distance grâce à une combinaison d’anti-inflammatoires, de paracétamol et de codéine. Je l’examinais tous les quinze jours, et la dose prescrite augmenta lentement jusqu’à atteindre le maximum recommandé. Quand la douleur s’aggrava encore, je lui dis qu’il fallait envisager de passer à la morphine. C’est efficace, facilement disponible, et il n’y a pas de dose maximale. Cela peut entraîner constipation et nausées, mais on peut traiter ces deux effets ; le seul inconvénient est son caractère addictif. Cela n’avait aucune importance pour M. Lagnari, puisqu’il en prendrait jusqu’à sa mort. Sans doute est-ce pour cela qu’il fut si réticent à accepter ce changement. « De la morphine ?, me dit-il en haussant les sourcils. Ça va si mal que ça ? »

 

Les délices de l’oxyde nitreux

Cette angoisse est courante. En 1996, deux chercheurs travaillant dans les quartiers déshérités de l’Est londonien ont découvert la croyance répandue selon laquelle « la douleur va de pair avec la mort ; si on peut la gérer sans assistance artificielle, ou avec une moindre assistance, cela signifie que la mort n’est pas si proche ». M. Lagnari n’était pas prêt à se rendre maître de sa propre douleur ; il avait beau avoir pénétré dans le royaume des malades, il ne voulait pas s’y enfoncer au point de ne pouvoir se débrouiller avec les remèdes « ordinaires ». Au fil du temps, c’est la douleur qui l’obligea à surmonter sa réticence envers la morphine.

Il existe des anesthésiques efficaces depuis 1800, et les effets bénéfiques de la morphine sont connus depuis bien plus longtemps. Pourquoi leur banalisation a-t-elle tant tardé, et pourquoi médecins et patients continuent-ils à négliger le traitement de la douleur ? En 1799, à Bristol, le physicien Humphry Davy invitait un cercle composé de poètes et de collègues scientifiques à des soirées où ils inhalaient à tour de rôle de l’oxyde nitreux, c’est-à-dire du gaz hilarant. « Davy a découvert un de ces gaz, l’oxyde gazeux ! écrivit l’auteur Robert Southey à son frère. À coup sûr, l’air qu’on respire au paradis doit être ce miraculeux gaz des délices. » Davy se demanda s’il pourrait être utile en chirurgie, mais la puissance tenace de la théorie des humeurs le persuada que ce serait dangereux : toute perte de sang au cours d’une opération rendrait, pensait-il, l’anesthésique sans effet. Une vision dualiste dominait à l’époque : le corps et l’âme étaient reliés par « l’irritabilité nerveuse » ; endormir les nerfs, c’était risquer la mort. Plus tard, au XIXe siècle, avec le progrès des connaissances en physiologie, ces craintes se dissipèrent, mais les chirurgiens persistèrent à éviter les anesthésiques. On croyait encore que la douleur jouait un rôle positif, que l’atténuer entraînerait des procédures superflues et même que les chirurgiens perdraient leur réputation d’hommes aux nerfs d’acier si les patients pouvaient rester étendus sans bouger pendant une opération. Au sein de la population, certains craignaient que les médecins n’abusent de leurs patientes anesthésiées, et l’idée qu’on transgressait une loi divine suscitait un malaise larvé : la Genèse n’affirmait-elle pas que la vie impliquait la souffrance ?

Quand le général confédéré Thomas Jackson, surnommé Stonewall Jackson, fut amputé d’un bras en 1863, il refusa le chloroforme : « J’ai toujours été contre le recours au chloroforme dans les cas où il y a une probabilité de mort immédiate […]. Il me déplairait par-dessus tout d’entrer dans l’éternité dans cet état. » De telles craintes se sont estompées au cours du XXe siècle. Dans les années 1920, Clifford Hoyle, du Brompton Hospital de Londres, présentait ainsi le cocktail Brompton, mélange de morphine et de cocaïne dont il avouait qu’il précipitait la mort : « L’agonisant devrait atteindre l’inconscience de façon aussi douce et, si nécessaire, aussi rapide que possible. » Il recommandait aussi de traiter l’angoisse existentielle par le whisky (quand je travaillais dans un hôpital des Highlands, on me demandait souvent de prescrire des doubles whiskies), et de proposer des calmants et des somnifères aux membres de la famille présents au chevet du mourant. Une pratique encore en vigueur.

 

Des antalgiques très lucratifs

Même si les antalgiques comptent parmi les médicaments les plus lucratifs, de nombreuses douleurs restent difficiles à traiter efficacement, et les études montrent que les médecins continuent de sous-estimer et de négliger la souffrance des patients ; les femmes, les personnes âgées et les enfants étant les plus exposés à ce genre de comportement. Dans les systèmes de santé où, comme aux États-Unis, la qualité des soins dépend fondamentalement des ressources financières du malade, le niveau d’incurie en la matière est stupéfiant. « Les pauvres ne peuvent espérer conduire une Rolls ou dîner dans un grand restaurant, a déclaré un anesthésiste, alors pourquoi devraient-ils espérer profiter gratuitement de la Cadillac des analgésiques ? » Cette question renvoie au modèle de société que nous voulons, et pas seulement au choix de notre système de santé.

Ce problème n’est pas l’apanage des États-Unis. Le petit hôpital indien où j’ai autrefois travaillé ne disposait pas de morphine ; le pays est l’un des trois principaux producteurs mondiaux de cette substance, mais l’essentiel va au marché plus lucratif de l’exportation. Voilà qui illustre la conclusion de Joanna Bourke : il ne suffit pas d’apprendre aux médecins à reconnaître la douleur dans toutes ses dimensions physiques et existentielles. « Les décisions sur ce qu’est un ‘‘soulagement effectif’’ sont fluctuantes, et, pour créer des systèmes équitables de répartition, il faudrait réviser de fond en comble des systèmes politico-économiques entiers. » Le modèle cartésien de la souffrance est manifestement faux : « La douleur ne surgit pas naturellement de processus physiologiques, mais de la négociation avec les univers sociaux », écrit-elle. Et c’est par une renégociation de la manière de créer notre univers social qu’il faut l’aborder.

Le livre de Joanna Bourke est un prodige de recherche : elle a consulté les archives de cinquante sites et cite plus de mille sources de première main. Histoire de la douleur met crûment en lumière la façon dont nous avons conceptualisé le phénomène au cours des trois derniers siècles et dont nous l’avons – souvent mal – géré. L’auteure avoue d’emblée que « l’assurance de patriarche victorien » dont font preuve nombre de ses sources a tendance à l’agacer. Mais elle-même adopte volontiers un ton moqueur et provocateur qui nuit à l’histoire qu’elle a à raconter. Et, même si Joanna Bourke admet qu’il est impossible de séparer la douleur physique de la douleur émotionnelle ou existentielle, son livre déçoit par le peu d’attention qu’il prête à la façon dont ces formes plus intangibles de souffrance ont été traitées au fil des siècles.

Qu’elle s’exprime par une peur de la mort, des interrogations sur le sens de la vie ou des manifestations d’angoisse, la douleur existentielle renforce et aggrave la perception de la douleur « physique », comme l’ont montré diverses études cliniques. Les médecins négligent peut-être trop la souffrance physique, mais ils ne font encore qu’effleurer la surface de l’autre type de douleur. Certains soutiendront que cette souffrance-là ne relève pas de la médecine : il faut pour y faire face des psychothérapeutes, des prêtres et une société plus axée sur le soin et le soutien mutuels. Mais on demande souvent au médecin que je suis de traiter à la fois les maux physiques et existentiels – je me rappelle avoir soigné une chrétienne pratiquante qui traversait une crise aiguë dans sa perception du sens de la vie. Quand je lui ai suggéré d’en parler à son pasteur, elle m’a répondu : « Je pense qu’il vaut mieux laisser ce genre de choses à des professionnels, non ? » Si l’un de mes patients mourants respecte les vues de son prêtre, pasteur ou imam, je suis toujours soulagé : cela aide, de partager le poids de la prise en charge des questions existentielles. Je ne travaille qu’à temps partiel et donne chaque année de cinq à six mille consultations. Je dirais que, dans la moitié des cas, il s’agit de s’occuper de la douleur, au sens le plus large. Avec moins de dix minutes par patient, le temps manque toujours et je dois parfois me contenter d’écouter le malade, de lui prescrire le médicament approprié et de cocher la case sur l’écran de l’ordinateur pour la Sécurité sociale (il n’y a pas eu « soin » tant qu’il n’a pas été enregistré par un ordinateur). Mais, pour donner le meilleur à mes patients, il me faut trouver un moyen de mieux gérer la douleur. Parce qu’il étudie les origines du regard médical sur le sujet et les raisons pour lesquelles nous avons tant de mal à combattre la souffrance, l’ouvrage de Joanna Bourke m’y aidera.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 21 août 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.

Ainsi parle la forêt

La forêt amazonienne qui entoure le village d’Ávila, en Équateur, est peuplée de jaguars, de singes, de pécaris à lèvres blanches, de grands tamanoirs, de tapirs ainsi que de nombreux oiseaux, notamment des coucous et des fourmiliers. Les Quechuas qui y vivent chassent certaines de ces bêtes pour les manger, ce qui ne les empêche pas de les considérer comme des êtres pourvus d’une âme, membres à part entière d’une forêt fourmillant de pensées et de signification.

Eduardo Kohn, anthropologue de l’université canadienne McGill, a mené entre 1996 et 2000 une étude de terrain chez les Quechuas de la région. Dans Comment pense la forêt, l’essai qu’il en a tiré, il décrit un monde habité par « une variété et un nombre sans égal d’êtres vivants doués de personnalité ». « La forêt tropicale, ajoute-t-il, intensifie les modes de pensée du vivant, ce qui les rend plus flagrants. »

Dans cet ouvrage souvent brillant, la principale préoccupation de Kohn est de ne pas endosser le rôle de l’ethnologue, décrivant de loin à un monde curieux un système de pensée exotique propre aux Quechuas. Il convie au contraire ses lecteurs à apprécier, comme lui-même a appris à le faire, la véritable nature de la forêt. Kohn nous enjoint de mettre entre parenthèses notre système de pensée symbolique et d’admettre que les animaux de la jungle, bien que privés de langage, pensent bel et bien, se représentent le monde qui les entoure et produisent du sens.

La sémiologie, ou science des signes, est au cœur de la grille d’interprétation utilisée par Kohn pour expliquer comment la forêt « pense ». L’auteur s’appuie sur la thèse du philosophe Charles Peirce (1), pour qui le concept de signe doit être défini dans un sens large afin d’y inclure ceux qui ont des propriétés linguistiques comme ceux qui n’en ont pas.

 

Carte-Forêt

 

La typologie tripartite proposée par Peirce est restée célèbre. Il appelle « icônes » [icons] des signes mimétiques reflétant les caractéristiques de l’objet auquel ils renvoient. L’icône peut être une photographie ou encore le mot quechua tsupu, dont le son évoque un pécari plongeant dans une mare au cœur de la forêt. (« Quand j’explique aux gens ce que signifie tsupu, écrit Kohn, ils saisissent souvent sa signification de manière intuitive et s’exclament : “Mais bien sûr, tsupu !” ») Les « indices », au contraire, renvoient à tout autre chose. Comme lorsqu’un singe, voyant tomber un palmier dans la forêt, comprend qu’un phénomène dangereux est en train de se produire et qu’il vaut mieux s’éloigner. Toute forme de vie, selon Kohn, a recours aux icônes et aux indices ; les « symboles », en revanche, reposent sur des conventions et sont le propre des êtres humains. Quand nous associons les signes à l’ensemble du vivant, nous cessons de « restreindre le champ de la représentation au langage ». Une erreur que commet, selon Kohn, l’essentiel de la littérature anthropologique et jusqu’aux « approches posthumaines, qui tentent d’abattre les barrières érigées pour faire de l’humanité une espèce séparée du reste du monde » (2).

C’est sur cette même grille sémiologique que l’auteur fonde sa thèse : la pensée n’intervient pas uniquement là où il y a du langage. Comme l’explique un autre anthropologue, Terrence Deacon, celui-ci est une « dynamique émergente » qui ne mérite nul traitement privilégié. La forêt autour d’Ávila « pense », et ce, indépendamment de toute activité humaine : « Le monde qui nous entoure n’est pas dépourvu de sens tant que l’humanité ne lui en a pas donné un, affirme Kohn. Bien plus, les significations – relations moyens-fins, efforts, telos, intentions, fonctions et sens – naissent dans un monde de pensée vivante. La forêt abrite d’autres foyers de signi-fications, qui n’émanent pas des hommes ou ne gravitent pas nécessairement autour d’eux. Voilà ce que j’ai en tête quand je dis que la forêt pense. »

 

Une question porteuse d’espoir

Cette approche est riche d’un potentiel considérable, non seulement pour l’anthropologie et les disciplines dont les spécialistes privilégient systématiquement les formes humaines de représentation, mais aussi pour toute société désireuse d’en finir avec l’attitude solipsiste consistant à faire de la médiation linguistique du monde une sorte de sommet de l’évolution. Aurions-nous plus à cœur la protection des forêts si nous les appréhendions, elles et leurs habitants, comme des êtres pensants au sens où l’entend Kohn ? Cette question est-elle fantaisiste ? Peut-être. Cela n’empêche pas l’auteur de souligner que l’être humain est, à coup sûr, la seule créature pensante qui soit morale. Cette distinction (en admettant que le sens moral et l’éthique supposent le langage) nous confère une responsabilité unique à l’égard de la nature. Quoi qu’il en soit, la question que je pose est porteuse d’espoir, comme une fenêtre ouverte sur une nouvelle approche, plus respectueuse, des êtres vivants doués de pensée.

Comment une forêt s’y prend-elle exactement pour « penser » ? Voilà qui se clarifie grâce aux exemples donnés par Kohn. L’un d’eux, très parlant, est relatif à un événement qui ne se produit qu’une fois par an: l’accouplement aérien des fourmis coupe-feuilles. Ces insectes charnus et prêts à consommer sont un mets de choix pour de nombreux hôtes de la forêt, des félins aux grenouilles en passant par les serpents, les chauves-souris et les Quechuas eux-mêmes. Or, explique Kohn, la date et le moment précis de l’envol, qui se produit toujours au petit matin juste avant le lever du soleil, sont affaire d’extrême précision. En l’espace de quelques minutes, toutes les colonies de la région crachent leurs fourmis. Et aucun élément simple ne permet d’anticiper le prodige. Tout repose sur la compréhension de certains phénomènes saisonniers et sur l’« orchestration de différentes espèces, rivalisant et se décodant l’une l’autre ».

Les Quechuas analysent les signes que leur donnent le climat, la maturation des fruits et le comportement des insectes. Quand la date supposée approche, des éclaireurs inspectent à intervalles réguliers les colonies des environs, pour voir, par exemple, si les gardiennes ont commencé à aménager les sorties destinées à faciliter l’envol. Mais les êtres humains ne sont pas les seuls à scruter ces indices. Les animaux observent les fourmis ainsi que les autres prédateurs en attente, et toutes ces espèces participent à une surveillance collective passant par l’interprétation des signes.

L’interaction entre les Quechuas, leurs chiens et les autres créatures de la forêt donne lieu à des développements fascinants de la part de Kohn. L’attitude des hommes à l’égard de leurs compagnons est empreinte de laisser-faire, mais aussi d’une certaine intimité ; les chiens ne sont pas souvent nourris, mais « de la même façon que les Quechuas informent leurs enfants sur la meilleure manière de vivre, ils donnent des conseils à leurs chiens ». Ceux-ci ne doivent pas être paresseux ni violents, ou consacrer trop d’énergie à leur sexualité. Ces préceptes sont « communiqués » aux animaux (considérés comme des créatures pourvues d’une âme) lors de rituels au cours desquels on leur administre des substances hallucinogènes.

Les chiens entrent en relation avec d’autres êtres que les humains : ils peuvent même, quand leurs tendances carnivores prennent le dessus, agir de manière assez semblable aux jaguars. Ces félins se voient eux aussi reconnaître une identité complexe. Ce sont certes des prédateurs, mais aux yeux des Quechuas ce sont également les chiens des esprits qui contrôlent les animaux de la forêt et font partie intégrante de leur quotidien.

Dans l’analyse qu’il consacre à ce lien entre les êtres humains, les chiens, les jaguars et les esprits, Kohn fait intervenir opportunément la colonisation. « Les chiens se soumettent à leurs maîtres humains tout comme les Quechuas, durant leur histoire, furent contraints de se soumettre aux propriétaires terriens blancs, aux représentants de l’État et aux prêtres », écrit-il. Les esprits jouent ici un rôle central. Tout en considérant les animaux qu’ils chassent comme des bêtes sauvages, les Quechuas estiment aussi qu’ils sont apprivoisés puisqu’ils appartiennent aux esprits. Quand ils croisent des oiseaux sauvages, ils pensent voir les volailles dont les esprits se nourrissent.

Kohn décrit la forêt comme un « réseau cacophonique et stratifié en expansion, composé de pensées vivantes, se développant et s’engendrant mutuellement. » Malgré des passages jargonnants qu’un chercheur de sa qualité ferait mieux d’éviter, ses thèses sont si puissantes, rafraîchissantes et novatrices que le lecteur est récompensé de ses efforts.
Kohn réussit à marcher sur une corde raide en restant parfaitement en équilibre : il ne perd jamais de vue les caractéristiques propres à l’humanité, mais refuse de couper cette dernière d’un monde où la pensée foisonne. Comme il le souligne à juste titre, les efforts pour porter le regard de l’anthropologie au-delà de l’humain ne doivent jamais laisser l’humain de côté. Si l’on considère le contexte plus large de la réparation des dommages causés à la nature par notre espèce, il est clair que nous seuls sommes en mesure d’adopter de « nouvelles manières de penser avec et comme la forêt ».

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 25 avril 2014. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Enquête en eau trouble

Sur la verte colline surplombant un lac dans le parc de mon quartier, à Leeds, se dresse une élégante construction en pierre, la fontaine Barran. L’édifice fut érigé par sir John Barran, fabricant de vêtements de son état à l’époque victorienne et maire de la ville pendant un moment. C’était manifestement un homme plein d’ambition, ce dont témoigne le magnifique immeuble de style mauresque qu’il a également fait construire au centre-ville, apportant un petit air de Grenade au cœur du West Yorkshire. Il ne s’agissait pourtant que d’un simple entrepôt. Sir John Barran ne se contenta pas d’offrir aux promeneurs du Roundhay Park un seul et unique robinet : sa fontaine-rotonde en compte huit – quatre sur les murs extérieurs, quatre à l’intérieur. Que de munificence ! Aujourd’hui, plus aucun ne fonctionne. Et les flâneurs sont invités à se diriger plutôt vers le Lakeside Café, ou, pour « le choix le plus sélect d’eaux en bouteille », vers le Mansion [« le Manoir »].

Je songe régulièrement au problème parce que je fais souvent du jogging en oubliant, tête en l’air, d’emporter ma gourde. Après avoir couru environ une heure, je commence à chercher à étancher ma soif, mais, tout ce qui s’offre à moi, c’est l’eau minérale des épiceries, ou celle que l’on m’offrirait peut-être si j’avais le courage de frapper à une porte inconnue (j’ai osé le faire récemment en Cornouailles, où l’on m’a rétorqué : « Eau ou gin tonic ? »). Il ne reste, dans les parcs et autres bois que je traverse en courant, que les fantômes de pierre des fontaines, vestiges d’une époque où procurer à la population de l’eau propre et saine faisait figure d’obligation civique. Tant et si bien que sir John Barran installa, à grands frais, quatre paires de robinets pour les citoyens de Leeds. Même les écoliers de Grande-Bretagne n’ont pas droit à des fontaines à eau. On sait pourtant que les enfants se concentrent mieux quand ils sont correctement hydratés.

Les civilisations anciennes des régions arides – les Juifs, les Arabes, les Africains – avaient établi des règles sur l’offre d’eau aux étrangers, règles fort civilisées. « Charia, explique ainsi James Salzman dans son “Histoire de l’eau potable” , signifie “le chemin qui mène à l’eau”. » (1) Il y avait tout de même des limites à ce « droit de la soif », pour reprendre l’expression de l’auteur : on pouvait demander à boire pour soi, pas pour abreuver ses chameaux ou irriguer ses champs. L’eau, dans l’analyse de Salzman, possède une fonction à la fois symbolique, rituelle et vitale. Tout être vivant en dépend. L’eau n’était-elle pas la récompense éternellement hors d’atteinte de Tantale ? (2) Même les virus entrent en dormance quand ils en sont privés.

Symbolique, rituelle, vitale – certes. Mais l’eau est aussi capricieuse, peu maniable, fragile. Le liquide pèse lourd, il est donc pénible de le hisser en haut des collines ; il est insaisissable, donc difficile à contenir ou à conditionner. Autant de raisons pour lesquelles les occupants de la Station spatiale internationale boivent de l’urine recyclée. L’eau est aussi facilement contaminée. Selon le temps et selon le lieu, elle se révèle une ressource culturelle, sociale, politique ou économique. On peut se battre pour l’eau, tout comme on peut la gaspiller. Et elle enrichit considérablement les entreprises et les actionnaires qui détiennent  aujourd’hui le monopole de notre approvisionnement.

En Angleterre, le gouvernement de Margaret Thatcher a supprimé en 1989 les agences régionales de l’eau, publiques, pour privatiser le secteur. Sur les dix-huit compagnies présentes sur le marché, onze sont désormais détenues au moins partiellement par des groupes étrangers. En juin 2013, Severn Trent Water a, pour sa part, fait face à la tentative d’OPA d’un fonds koweïtien. L’eau écossaise, elle, est, toujours propriété de l’État ; quant aux Gallois, ils sont alimentés par un organisme à but non lucratif.

 

1 500 bouteilles ouvertes par seconde

En attendant, faute de fontaines où boire, nous avons les bouteilles et encore les bouteilles. Notre passion pour l’eau minérale est tellement insatiable qu’on peut difficilement la juger aussi sélect que le voudrait le Roundhay Park. Le procédé en lui-même n’a rien de nouveau : au XIXe siècle, la fine fleur des villes thermales et des lieux de pèlerinage vendait déjà des bouteilles. Mais le phénomène a vraiment pris son essor dans les années 1980, en partie à cause d’une peur panique de la contamination : en 1988, 20 000 habitants de Camelford, en Cornouailles, ont bu du sulfate d’aluminium avec leur eau et ont souffert de brûlures buccales, de nausées et de diarrhées ; en 1994, une centaine de personnes sont mortes à Milwaukee en buvant de l’eau infectée par le cryptosporidium. Entre 1993 et 2003, la consommation d’eau minérale en Angleterre est passée de 570 millions à plus de 2 milliards de litres par an. Les Américains en ouvrent 1 500 bouteilles par seconde, soit davantage que le lait ou la bière, même si l’eau du robinet est souvent 500 fois moins chère. Des chiffres que l’on doit à un intense matraquage marketing et publicitaire. « L’eau du robinet est notre pire ennemie », déclarait en 2000 un cadre de Pepsi.

Dans l’Évangile selon saint Jean, une Samaritaine rencontre Jésus près d’un puits. Il lui demande à boire ; elle s’offusque, parce que Samaritains et Juifs ne doivent pas entretenir de relations. Jésus la reprend : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, tu lui aurais toi-même demandé à boire, et il t’aurait donné de l’eau vive.  » Cette « eau vive » a le divin pouvoir de désaltérer au point, lui assure Jésus, qu’elle n’aura plus jamais soif. De nombreux Juifs, chrétiens, Samaritains d’aujourd’hui – toutes sortes de gens – pensent que l’eau devrait toujours être considérée comme un don de Dieu ; généralement quand ils reçoivent leur dernière facture, ou que les tarifs augmentent. Ce bienfait tombe gratuitement des nuages – si vous voulez boire de l’eau de pluie, les compagnies de distribution ne voient pas la nécessité de vous la facturer –, mais, sous cette forme-là, elle n’est pas conforme aux normes sanitaires. Le philosophe John Locke le savait déjà en 1690. Ce qui nous était donné « par les soins de la nature seule » (3), écrivait-il, s’altérait quand le travail s’en mêlait : « L’eau qui coule d’une fontaine publique appartient à chacun ; mais si une personne en a rempli sa cruche, qui doute que l’eau qui y est contenue n’appartienne à cette personne seule ? Sa peine a tiré cette eau des mains de la nature. » Et acheminer l’eau demande bien de la peine. Au XIIe siècle, comme l’écrit Emma Jones dans son histoire de l’eau à Londres, William Fitzstephen (4) évoquait « des puits spéciaux dans les faubourgs » où l’eau était « douce, salubre et claire ». La loi n’exige plus que ce liquide soit doux, mais il doit être « salubre ». C’est-à-dire ne pas contenir de micro-organismes ou de parasites potentiellement nocifs pour la santé humaine, ni de fortes concentrations de produits chimiques. On tient désormais pour acquis que tel est en général le cas, mais il a fallu pour y parvenir des siècles d’ingéniosité.

Quiconque écrit à propos de l’eau emprunte (nonobstant la prétendue singularité de son approche) le même cheminement dans le passé pour tirer des conclusions sur le présent et l’avenir. Tous les auteurs font immanquablement l’éloge des Romains et des victoriens, les héros de cette histoire. Les Romains, parce qu’ils procuraient chaque jour à leurs citoyens une quantité d’eau comparable à celle que consomme l’homme d’aujourd’hui. Leurs aqueducs étaient célèbres mais ne constituaient que 5 % du système de distribution ; ils étaient en outre coûteux, et fréquemment défectueux. Aujourd’hui, on ne prête pas plus d’attention aux prouesses d’ingénierie que représente le labyrinthe complexe des égouts sous nos pieds qu’on n’en accordait généralement aux infrastructures romaines, système vaste et ingénieux qui captait l’eau des rivières et l’acheminait à travers canaux et tuyaux. Pour David Sedlak, qui divise le passé, le présent et l’avenir de l’eau en quatre époques, ce fut le début de l’ère Eau 1.0, les villes européennes se mettant à copier le modèle romain – des égouts pour évacuer l’eau sale et des tuyaux propres pour en distribuer. L’apparition de l’eau potable, moment où les victoriens entrent en scène, nous a fait entrer dans l’ère Eau 2.0. Les superstars de l’époque victorienne dans le domaine sanitaire sont désormais très connues : Edwin Chadwick (5), John Snow (6), sir Joseph Bazalgette (qui a donné à Londres son système d’égouts et permis d’éviter des milliers de décès prématurés). Ces hommes-là se battirent pour améliorer la santé publique dans une cité polluée où le choléra, arrivé par bateau dans le port de Sunderland en 1831, tuait des dizaines de milliers de personnes. Aujourd’hui, on porte aux nues la vaillante campagne de Snow pour démontrer que le choléra provenait de l’eau bue à Londres ; mais à l’époque, l’establishment scientifique l’avait ignorée, persuadé que la maladie était véhiculée par des « miasmes ».

Dans le Londres de Snow, un enfant sur deux mourait d’une « maladie liée à l’eau », même s’il s’agissait en réalité de maladies dues aux excréments. On utilise encore ce genre d’euphémismes en imputant à l’« eau insalubre », plutôt qu’à la « diarrhée causée par la contamination fécale de l’eau et de la nourriture », la mort de 1,5 million d’enfants de moins de 5 ans chaque année. À la fin du XIXe siècle, le précieux liquide était fourni à Londres par des entreprises privées en concurrence. La surveillance de leurs captages d’eau était négligente, et la Tamise était un fleuve-égout. Les meilleures conditions étaient donc réunies pour la propagation du choléra, l’une des cinquante maladies contagieuses causées par les particules fécales qui se retrouvent souvent dans la nourriture et l’eau. Notamment lorsqu’on puisait l’eau dans la Tamise juste en aval d’une bouche d’égout, comme le faisait la compagnie Southwark et Vauxhall. La grande intuition de Snow fut de comprendre que des individus qui respiraient le même air ne mouraient pas tous, et que les clients de Southwark et Vauxhall avaient un taux de mortalité vingt-deux fois plus élevé que les clients de Lambeth, qui puisait son eau en amont des bouches d’égout. Mais les travaux de Snow allaient rester ignorés pendant des décennies. Il fallut attendre la Grande Puanteur de 1858, quand la Tamise empesta tant sous les fenêtres du Parlement, pour que soit adoptée, en dix jours, une loi prévoyant d’aménager des milliers de kilomètres d’égouts.

 

Être déchet et devenir eau

Les héros de l’hygiène sont nombreux. En cherchant un moyen d’empêcher le vin français de se gâter, Louis Pasteur découvrit les « infusoires », des micro-organismes qui vivent dans les liquides, y compris l’eau. Alexander Cruikshank Houston, un bactériologiste, commença sa carrière en étudiant les infusoires potentiellement utilisables dans des « lits bactériens », une méthode standard pour retirer les déchets organiques solides des eaux usées (les bactéries les dévorent), toujours en vigueur dans les usines d’épuration les plus anciennes. Être déchet et devenir eau n’est pas une carrière inhabituelle : les eaux usées ne sont jamais que le produit de notre incapacité à faire un meilleur usage de nos déchets corporels que de les mélanger à 6 litres d’eau propre chaque fois que nous tirons la chasse d’eau. C’est là une habitude, pas une nécessité : on peut utiliser pour cela de « l’eau grise » récupérée des douches et des baignoires ; et, à Hongkong, les toilettes fonctionnent à l’eau de mer. L’Angleterre du XIXe siècle s’indigna quand les égouts de Bazalgette imposèrent, semble-t-il définitivement, le paradigme de l’évacuation des déchets par l’eau. Les excréments étaient un engrais utile, et voilà qu’on les gâchait en les diluant dans de l’eau potable. Karl Marx enragea contre le gaspillage économique de tant d’excellent engrais (davantage que contre la pollution d’une eau qu’il fallait ensuite épurer). Les excrétions de notre consommation, écrivit-il, « sont de toute première importance pour l’agriculture. À Londres, par exemple, ils ne trouvent rien de mieux à faire des excrétions de 4 millions et demi d’êtres humains que de contaminer la Tamise avec, à grands frais ». Cette perte déchaîna également le lyrisme de Victor Hugo : « Ces tombereaux de boue » qui constituent le fumier, « c’est la prairie en fleur, c’est de l’herbe verte, c’est du serpolet et du thym et de la sauge, c’est du gibier, c’est du bétail, c’est le mugissement satisfait des grands bœufs le soir ». (7) De nombreux « docteurs en assainissement » ont soumis des plans qui auraient permis de transporter les eaux usées londoniennes jusqu’à des « fermes d’épuration » du Kent ou de l’Essex. On commençait à disposer d’eau et de gaz au robinet – pourquoi les paysans ne disposeraient-ils pas de déchets liquides ?

 

Le dilemme du chlore

Mais c’est l’eau qui a gagné, et les égouts avec elle. Le nouveau paradigme du traitement des déchets ainsi évacués est resté incontesté jusqu’à récemment. Mais je vais trop vite. Nous n’en sommes toujours, d’après la typologie un peu maladroite de Sedlak, qu’au stade Eau 2.0 : celui du retraitement. En 1905, Houston fut convoqué à Lincoln pour apporter son aide lors d’une épidémie de typhoïde, pendant laquelle « il observa avec la plus grande attention le comportement de certains poissons rouges dans une citerne » où l’on avait mis de l’hypochlorite de soude. Il ne s’agissait pas d’une innovation : pour lutter contre ses propres épidémies de typhoïde, la ville de Maidstone avait stérilisé ses canalisations d’eau, en 1897, avec du chlorure de chaux. Les poissons rouges du Lincolnshire prospérèrent, et pendant les trois décennies suivantes la chloration devint la façon standard de purifier l’eau jusqu’à la rendre parfaitement potable. Presque plus personne ne se souvient de Houston ; mais il fut à juste titre décrit dans sa nécrologie comme « la sommité la plus novatrice en matière d’épuration, non seulement en Angleterre mais dans tout l’Empire britannique et probablement dans le monde entier ».

La distribution d’eau continua ainsi son bonhomme de chemin pendant quelques décennies au XXe siècle, jusqu’à l’apparition de ce que Sedlak appelle « le dilemme du chlore ». En 1974, Robert Harris, membre d’une association écologique américaine, effectua des recherches à La Nouvelle-Orléans. Il découvrit alors que « les hommes dont l’eau potable provenait du Mississippi avaient 15 % de plus de risques de mourir du cancer que les consommateurs d’eau de puits ». (Apparemment personne ne s’est préoccupé de la santé des femmes.) Harris soupçonna la présence de carcinogènes dans les rejets chimiques des usines, dans ceux des fermes utilisant encore du DDT, et dans les eaux usées imparfaitement traitées de Chicago, de Minneapolis et de Saint-Louis.

En Grande-Bretagne, au même moment, des inquiétudes comparables s’exprimaient à propos des produits chimiques organiques de synthèse, en particulier les trihalonométhanes, un sous-produit de la réaction des matières organiques au chlore. Sedlak réussit, pour l’essentiel, à écrire comme un non-ingénieur, quoique après une demi-douzaine de pages sur les complexités de l’extraction des trihalonométhanes j’aie dû faire une pause pour me servir un verre d’eau – du robinet. Mais son esprit d’ingénieur contient une multitude de faits curieux : qu’il se trouvait des gens pour penser que les Juifs, au XIVe siècle, avaient empoisonné les puits en y inoculant la peste ; ou que Le Monde de Nemo se passe en Australie parce que c’est l’un des rares endroits au monde où un poisson d’aquarium peut se frayer un chemin jusqu’à l’océan sans être réduit en purée dans une station d’épuration – récemment encore, Sydney réglait en effet le problème de ses effluents en les rejetant à la mer, à travers des tuyaux de 12 kilomètres de long, sans aucun traitement ou presque. Cette pratique contestable – les eaux usées sont le principal agent de pollution marine – se perpétue dans des endroits comme la ville canadienne de Victoria ; et elle n’a cessé à Milan, par exemple, qu’en 2003.

Milan est, il est vrai, entrée tardivement dans l’ère Eau 3.0 – révolution au cours de laquelle les stations d’épuration sont devenues la norme dans les systèmes de distribution d’eau des villes. « Si vous croyez que l’assainissement, c’est compliqué, m’a dit un jour un militant de l’hygiène, regardez donc du côté de l’eau. C’est encore plus tordu. » Problème tordu peut-être, mais surtout urgent, quand 783 millions de personnes sont encore privées d’eau potable sur la planète. Il est vrai que 2,5 milliards d’humains n’ont pas non plus accès à un assainissement correct, même si davantage de fonds et d’attention sont affectés – quoique insuffisamment – à l’approvisionnement en eau.

Sedlak pense que la situation pourrait s’améliorer, au moins dans les régions du monde qui bénéficient de chasses d’eau et de plomberie, à l’ère Eau 4.0. Il faut passer à cette nouvelle époque car Eau 3.0 ne marche plus. Sedlak est relativement serein vis-à-vis des microcontaminants présents dans l’eau de ville, qui en inquiètent pourtant beaucoup (je suis moi-même perplexe quand je pense à la manière dont on réglemente l’accès aux médicaments à la surface, pour ensuite les voir jetés et mélangés à volonté dans les égouts) ; mais l’auteur a d’autres motifs d’inquiétude. Toutes ces bouteilles, alors que nous pourrions boire au robinet à bien moindre coût, et sans dommage pour l’environnement ! Les égouts, surchargés, mal entretenus et négligés. Les revêtements qui recouvrent la terre molle et absorbante pour que l’eau n’y pénètre pas, imposant un fardeau encore plus lourd aux réseaux d’égouts. Sans oublier les épandages, parfaitement légaux, d’eaux usées dans la rivière la plus proche quand les égouts sont engorgés, ce qui peut arriver même après un orage court mais violent (n’allez jamais nager dans une rivière après une forte pluie).

À l’ère Eau 4.0, nous comprenons enfin que, même si les molécules dans nos glaçons ne diffèrent en rien de celles que buvaient les dinosaures, l’eau peut venir à manquer. La résolution 64/292 des Nations unies, passée en 2010, « reconnaît que l’accès à l’eau potable est un droit de l’homme » : « L’eau disponible pour chaque personne doit être suffisante et constante pour les usages personnels et domestiques », à savoir « la boisson, le lavage du linge, la préparation des aliments ainsi que l’hygiène personnelle et domestique » (8), soit un total de 50 à 100 litres d’eau par jour. Une étude du gouvernement américain a révélé que les habitants de Palm Springs consommaient 3 000 litres d’eau par jour et par personne. Et ce n’est que la partie émergée de la gabegie. Notre consommation cachée d’eau est elle aussi colossale, en raison des quantités utilisées pour produire tout ce que nous mangeons et consommons. Il faut 4 litres pour faire pousser une seule amande ; 20 litres pour une tête de brocoli ; et, chiffre stupéfiant, 17 000 litres pour un hamburger, en prenant en compte l’eau requise pour abreuver le bétail et irriguer les cultures qui le nourrissent. L’agriculture consomme 80 % de l’eau douce, et il n’y en a plus suffisamment. À l’ère Eau 4.0, nous savons que, sur une planète en plein réchauffement, l’eau s’évapore plus vite et peut être retenue plus longtemps dans l’atmosphère, si bien qu’il en reste moins dans la terre et à sa surface.

Si la nouvelle révolution de l’eau avait effectivement lieu, on ne verrait plus les Californiens augmenter de 1 % leur consommation d’eau au cinquième mois d’une sécheresse terrible. Les fabricants de toilettes de par le monde décideraient de promouvoir le compostage, les modèles à double chasse ou les systèmes plus écologiques en général, ce qui nous ferait économiser des fortunes en argent et en énergie dépensés pour purifier les eaux usées. Les citoyens de l’ère Eau 4.0, au contraire de ceux de Toowoomba, en Australie, ou du comté d’Orange, en Californie, ne s’insurgeraient pas contre le fait de boire de l’« eau usée recyclée » : des effluents liquides qui ont été purifiés par osmose inverse et sont plus propres que l’eau que nous buvons souvent. La plupart des gens trouvent encore répugnant ce passage « des toilettes au robinet ». Et ils commenceraient enfin à boire de l’eau de dessalement, cinquante-neuf ans après la création aux États-Unis du Département de l’eau saline et cinquante-trois ans après la déclaration de John Kennedy : « Si nous pouvions un jour tirer de l’eau douce bon marché de l’eau de mer, cela servirait les intérêts à long terme de l’humanité et surpasserait toute autre réalisation scientifique. »

Les gros buveurs d’eau minérale prendraient conscience que les montagnes ou les sources pures qui figurent sur l’étiquette impliquent le contraire de la pureté, car l’eau en bouteille est beaucoup moins rigoureusement contrôlée que l’eau du robinet. Aux États-Unis, par exemple, les producteurs ne doivent pas, contrairement aux compagnies des eaux, signaler toute violation de la qualité ni surveiller la présence de bactéries comme Escherichia coli. Dieu merci, même si c’est dur à avaler, 40 % de l’eau en bouteille aux États-Unis vient de toute façon de l’eau de ville. Mais l’essentiel, c’est que nous comprenons enfin, à l’ère Eau 4.0, la grande fragilité des tuyaux et des stations d’épuration apparemment si solides. À l’instar des citoyens d’Ennis, en Irlande, quand ils ont été privés d’eau du robinet entre 2007 et 2009 parce que leurs réserves étaient infectées par le cryptospridium. Ils ont été obligés de faire bouillir leur eau comme les habitants des bidonvilles, alors qu’ils habitaient dans le comté de Clare, au cœur du tigre économique irlandais. Peut-être même pourrait-on remettre en cause – mais Sedlak n’a pas à le faire, car aux États-Unis les compagnies des eaux n’ont pas été massivement privatisées – la vente de ce service de base à des investisseurs privés ou étrangers dont la loyauté va d’abord aux actionnaires. Locke avait bien demandé que le travail requis pour fournir de l’eau soit convenablement rémunéré ; mais il aurait pu aussi se demander pourquoi les compagnies des eaux privées imposent systématiquement des tarifs plus élevés que les compagnies publiques, et déclarent ensuite des millions de bénéfices. Ou bien pourquoi certaines compagnies semblent avoir évité – « différé », pour reprendre les termes de Thames Water – le paiement de l’impôt sur les sociétés. Peut-être essaient-ils tout simplement de tirer le maximum de l’eau tant qu’il y en a encore.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 18 décembre 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

La librairie qui ne dort jamais

Il est une heure trente du matin. Fan Xi’an, directeur général de la librairie Sanlian, quitte son bureau du troisième étage pour rejoindre les espaces de vente au rez-de-chaussée et au sous-sol. Il compte avec satisfaction les lecteurs présents : cent trente-cinq. « Depuis que la librairie est ouverte 24 heures sur 24, l’affluence est mon principal sujet d’inquiétude. Je vois bien maintenant que ce n’est pas un problème », confie-t-il deux semaines après le début de l’expérience.

Ce soir, les tables de lecture sont toutes occupées. Sept ou huit personnes ont pris place sur l’escalier, souvent encombré de clients. Certes, tous ne lisent pas : certains dorment, affalés contre le mur. Zhang Zuozhen, le sous-directeur, poste inlassablement de nouvelles photos sur les principaux réseaux sociaux du pays, Weibo et Weixin. « La nuit dernière, les ventes ont rapporté 56 000 yuans [7 000 euros], contre 92 000 [11 000 euros] dans la journée », se réjouit-il sur Weixin.

Âgé de 59 ans, Fan Xi’an, le directeur, a fait des études de lettres à l’université de Guilin. D’abord membre de la commission de propagande de la province, il a travaillé ensuite pour les Éditions du Peuple, un éditeur local, puis a rejoint en 2005 la librairie Sanlian. Il en a pris la direction quatre ans plus tard, tout en étant nommé secrétaire du Parti. Dans son bureau, à côté d’une bibliothèque remplie de livres des éditions Sanlian, trône une photographie le montrant en compagnie du Premier ministre, Li Keqiang.

En janvier 2014, ce dernier avait organisé une consultation réunissant diverses personnalités. Fan Xi’an, représentant du monde de l’édition, lui avait alors soufflé l’idée d’une campagne de promotion de la lecture intitulée « Tout le peuple lit ». « L’idée était dans l’air, je n’ai fait que la présenter, explique-t-il. Je savais que le Premier ministre était un fervent lecteur. » Témoin cette autre lettre de Li Keqiang, affichée dans les bureaux de la librairie : « La lecture n’aide pas simplement l’individu à se perfectionner, elle fait progresser la nation tout entière et élève durablement son niveau moral. J’espère que votre établissement, désormais ouvert en continu, sera le phare intellectuel de cette ville, et que sa lumière ne cessera d’accompagner les lecteurs dans la nuit. »

Fan Xi’an raconte la genèse de son projet : « Il y a près de huit ans, je me suis rendu à la librairie Eslite de Taïwan, ouverte la nuit. Depuis, je n’ai cessé de penser qu’il fallait prendre exemple sur cet établissement. À l’époque, toutefois, nous n’étions pas en mesure d’étendre nos horaires de manière significative. D’autre part, Taïwan jouit d’un climat tropical. À Pékin, les différences de températures sont au contraire très marquées d’une saison à l’autre, et je me demandais si nous aurions des visiteurs pendant les glaciales nuits d’hiver. Ce qui m’inquiétait le plus, c’était l’affluence, pas le chiffre d’affaires. »

Sanlian n’en est pas à sa première innovation en la matière. Quand le premier étage a été loué à une chaîne de cafés, il y a trois ans, certains ont poussé des cris d’orfraie, y voyant la fin du prestige des lettres qu’incarnait cette librairie. Mais le café ne désemplit pas et crée un écosystème vertueux pour l’ensemble du lieu, qui est l’un des pôles d’attraction du quartier, faisant vivre les gargotes et les commerces alentour.

C’est un coup de pouce de l’État qui a accéléré le passage à l’ouverture continue. Depuis le début de l’année 2014, le ministère des Finances et le bureau général de l’Information, de l’Édition, de la Radio et de la Télévision ont sélectionné douze villes (dont Pékin, Shanghai, Nankin et Hangzhou) pour y tester  une politique de soutien aux librairies. Cinquante-six établissements ont ainsi obtenu des subventions à hauteur de 90 millions de yuans [11 millions d’euros], dont 1 million [130 000 euros] pour Sanlian.  Les autorités pékinoises ont également annoncé à Fan Xi’an qu’elles lui verseraient une aide financière annuelle pour l’aider à ouvrir sa librairie en continu.

Avant que la phase d’expérimentation ne commence, le sous-directeur avait calculé que la librairie devrait réaliser chaque nuit un chiffre d’affaires de 5 000 à 10 000 yuans [de 600 à 1 200 euros] pour que la nouvelle formule soit viable. Or les résultats ont largement dépassé ses prévisions. « Certains lecteurs viennent de loin, du Henan ou du Shandong, attirés par l’ambiance qui règne ici la nuit. Ils repartent ensuite avec le premier train ; je trouve cela très émouvant », explique-t-il. L’attention des médias a également dépassé les espoirs du sous-directeur : la première nuit, une cinquantaine de journalistes ont veillé dans la librairie.

 

Les lumières ne doivent pas s’éteindre

Pourtant, l’opération ne convainc pas tout le monde. « S’agit-il encore d’une librairie ? Non, les gens y voient plutôt un nouveau monument public à vocation culturelle, ou un nouveau lieu de rencontre et de socialisation. En tout cas ce n’est plus une librairie traditionnelle, s’inquiète un rédacteur du quotidien Dushibao. C’est comme la place Tian’anmen : l’avenue Chang’an qui la longe est bordée de lampadaires restant allumés toute la nuit. C’est un symbole. De la même manière, les lumières de la librairie Sanlian ne doivent pas s’éteindre ; pour cela, il faudra augmenter les dépenses, et la rentabilité sera difficile à atteindre. Car les visiteurs de Sanlian sont des amoureux des livres, des rats de bibliothèque, c’est-à-dire une maigre troupe de passionnés : on est loin de l’image de tout un peuple se mettant subitement à lire. » Liu Xuanju, chercheur à l’Institut de finances et de droit de Shanghai, se montre lui aussi sceptique : « La forme l’emporte sur le fond. Il ne s’agit plus tant d’un espace dédié à la lecture que d’un lieu de divertissement, de socialisation, voire de drague. »

Fang Xi’an n’est pas ébranlé par ces doutes : « Notre librairie ouverte la nuit est un cas particulier. Sanlian repose sur de solides fondations culturelles et bénéficie du soutien de l’État. Cela nous permet d’apporter ce service aux Chinois cultivés. Bien entendu, seule une minorité de librairies a vocation à ouvrir toute la nuit. » Le scénariste Shi Hang, un habitué des lieux, se refuse à acheter ses livres sur Internet. Le premier soir de l’expérience nocturne, il est venu apporter son soutien à l’initiative en achetant neuf ouvrages. De nombreux lecteurs sont comme lui : ils viennent à Sanlian la nuit à la fois pour le plaisir de lire et pour faire des rencontres autour du livre.

En arpentant la boutique de long en large à l’aube, Fang Xi’an remarque que la plupart des lecteurs sont des jeunes : « Les modes de vie évoluent : un nombre considérable de personnes dorment le jour et sortent la nuit. En venant ici, ils peuvent lire, même sans rien acheter, dormir ou discuter à voix basse. Pourvu qu’ils ne gênent pas les autres, ils sont les bienvenus à Sanlian. » À 6 heures du matin, il n’y a plus qu’une vingtaine de clients. L’un d’eux dort sur les marches. D’après les caissières, c’est au petit matin que l’affluence est le plus faible : « Les gens se dépêchent de partir pour prendre le premier bus ou métro et rentrer chez eux. »

 

Cet article est paru dans Zhongguo Xinwen Zhoukan le 19 mai 2014. Il a été traduit par Renaud de Spens.

La revanche de Byzance

Mettons d’emblée les choses au clair : Byzance n’a jamais existé. C’est une fiction moderne, une invention de l’humaniste allemand du XVIe siècle Hieronymus Wolf. En 1557, ce dernier publia, sous le titre Corpus Historiae Byzantinae, une série de chroniques grecques sur l’histoire de l’Empire « byzantin », depuis ses tout débuts – c’est-à-dire la fondation de Constantinople (l’Istanbul moderne) en 324 par Constantin, le premier empereur romain à s’être converti au christianisme – jusqu’à sa chute, lors la prise de la ville en 1453 par les Ottomans et leur sultan de 21 ans, Mehmed II.

Le néologisme de Wolf ressuscitait le nom de la petite ville du Bosphore – Buzantion – qui occupait le site choisi par Constantin pour y fonder sa nouvelle capitale. L’empereur jugeait Rome trop éloignée des provinces les plus riches de l’Empire (l’Asie Mineure et l’Égypte), trop vulnérable sur le plan stratégique et peut-être trop compromise avec les anciens dieux. Constantinople fut conçue comme une nouvelle Rome. Ni ses dirigeants, ni ses citoyens ne se désignèrent jamais comme des « Byzantins ». Dans leur esprit, ils restaient indiscutablement des Romains. Les textes arabes et turcs se font l’écho de cette prétention : Mehmed le Conquérant avait soumis « Roum » et sa population chrétienne, les « Roumis ».

Ces revendications de continuité furent passablement mises à mal par l’invention de Byzance. Qualifier de « byzantin » l’Empire romain dans l’est de la Méditerranée, après la fondation de Constantinople, c’était suggérer que d’une façon ou d’une autre l’Orient était moins romain que l’Occident. Ou, inversement, que l’Occident devait être vu comme le véritable héritier de la grandeur romaine. La chronologie traditionnelle de la réussite européenne évacue rapidement l’Empire romain (d’Occident) fragmenté du Ve siècle, préserve soigneusement l’héritage antique dans les cours et les monastères catholiques du Moyen Âge et célèbre avec force sa redécouverte libératrice dans les cités-États italiennes de la Renaissance.

 

Carte-Byzance

 

Pas de place, ici, pour une nouvelle Rome. Pas de place, dans ce grand récit, pour la moitié orientale du monde méditerranéen, jadis partie intégrante de l’Empire. Il fallait détacher Byzance – dont la langue était le grec et le régime, résolument autocratique – de son passé romain et l’amputer de cet héritage politique et intellectuel. Après tout, il n’y eut pas de Renaissance à Byzance : plutôt une culture mort-née, abrutissante et routinière, reposant sur l’imitation ; une société sclérosée, aux cérémonies pompeuses et sans substance ; un État défaillant, incapable de défendre les lieux les plus saints de la chrétienté. Le sens habituel, peu flatteur, qui s’attache à l’adjectif « byzantin » est la triste preuve du succès de cette entreprise de diffamation. Selon l’Oxford English Dictionary, le mot « rappelle les manières, le style ou l’esprit de la politique byzantine » et signifie « complexe, compliqué ; inflexible, rigide, fossilisé ».

Mais on constate une lente amélioration. L’historiographie de Byzance – une désignation bien trop ancrée dans les études historiques modernes pour qu’une simple critique comme celle-ci puisse la remettre en question – a connu une révolution silencieuse. Au cours des quarante dernières années, un groupe d’universitaires – peut-être une demi-douzaine tout au plus – a donné de cette civilisation une image complètement différente, celle d’une société sophistiquée et dynamique, héritière d’une impressionnante tradition intellectuelle et théologique dont les racines remontent à l’Antiquité classique.

Judith Herrin est un membre éminent de cette bande de révisionnistes. Son apport essentiel à la redéfinition de Byzance a été reconnu par la publication de deux volumes aux Presses universitaires de Princeton, qui regroupent vingt-cinq de ses études déjà publiées (agrémentées de brèves introductions et, pour certaines, de bibliographies mises à jour) et cinq textes inédits.

Le premier volume, « Une influence sans égale », offre une vue générale sur un projet vieux de trente ans et inspiré, explique l’auteure, par le féminisme radical de ses premières années d’études à Cambridge, à la fin des années 1960. Le but qu’elle poursuit avec opiniâtreté est de lever le voile sur les priorités et le vécu des femmes ; son modus operandi est celui d’une « historienne circonspecte ». Les textes byzantins ne doivent pas être compris tels qu’ils se donnent, mais lus d’une manière délibérément dénuée de sympathie, « à l’encontre des idées et intentions de leurs auteurs masculins ». Cette approche permet à Judith Herrin, dans l’une de ses études les plus intéressantes, d’émettre l’hypothèse que la dévotion des femmes aux icônes ne doit pas être perçue – n’en déplaise à certains théologiens – comme la preuve de leur inaptitude à saisir les idées religieuses complexes. En fait, dans les maisons byzantines, le coin réservé aux icônes, dont on honorait les panneaux peints avec des bougies, de l’encens et des fleurs, était un espace privé et non institutionnel. « Les femmes pouvaient [y] exprimer leur foi, à travers un engagement direct, sous leur propre contrôle », sans que soit requise la présence d’un prêtre.

L’attention scrupuleuse que porte Judith Herrin à un matériau souvent abscons dévoile toute une gamme de préoccupations essentiellement féminines : la famille, l’éducation, le foyer et (pour une poignée de privilégiées à la cour) la haute politique et le pouvoir impérial. L’auteure propose ainsi un correctif salutaire à l’image aussi caricaturale que tenace des Byzantines, sexualisées à outrance dans l’espace public et pieuses à l’excès en privé. Les schémas de prise de responsabilités et d’assujettissement qu’elle expose se retrouvent dans l’Occident médiéval et dans l’Orient islamique. Byzance n’est pas une exception. Comme ailleurs en Méditerranée, la position des femmes était établie et vécue à la fois dans et contre les limites d’une société conservatrice et résolument patriarcale.

 

Devinettes mathématiques

Le second volume, « Les marges et la métropole. L’autorité à travers l’Empire byzantin » (1), entend bousculer la représentation de Byzance comme trop « byzantine » : monolithique, rigide, sclérosée. Seize études y passent en revue l’organisation et les rouages de l’Empire et de l’Église, depuis les provinces périphériques jusqu’à la splendeur urbaine de Constantinople. Là encore, Herrin nous régale en décortiquant des textes qui nous sont peu familiers ainsi que par son sens du détail. L’un des chapitres les plus réjouissants gravite autour d’un orgue (instrument qui fournissait la bande sonore, et même très sonore, du cérémonial de cour byzantin) présenté en 757 par l’empereur Constantin V à Pépin le Bref, roi des Francs. Une autre étude prend pour point de départ la fascination byzantine pour les devinettes mathématiques, souvent enrobées dans un récit amusant. Pour de nombreux Byzantins instruits, les grilles austères du Sudoku auraient manqué de subtilité : une invitation trop manifeste au labeur arithmétique. Il était bien plus divertissant de se creuser la tête à propos d’un vol de pommes sur le mont Hélicon. Combien l’Amour en avait-il cueillies avant que chacune des neuf Muses n’en prenne une part ?

« Aphrodite demanda à l’Amour, qui faisait grise mine : “Pourquoi, mon fils, as-tu l’air si triste ?” Et il répondit : “Les Muses se sont emparées des pommes que je rapportais du mont Hélicon et chacune en a pris une part différente. Clio en a gardé un cinquième et Euterpe un douzième, tandis que la divine Thalie s’en est octroyé un huitième. Melpomène est partie avec un vingtième et Terpsichore avec un quart ; Érato a suivi avec un septième. Polymnie m’a dérobé trente pommes, Uranie cent vingt et Calliope trois cents. J’arrive donc à toi délesté, n’apportant que ces cinquante pommes que les Muses m’ont laissées.” »

Cette devinette n’est qu’un élément parmi d’autres d’une étude méticuleuse qui retrace le rôle des mathématiciens byzantins dans la reproduction et l’analyse des plus grandes œuvres de l’Antiquité grecque – celles d’Archimède, d’Euclide, d’Apollonios et de Diophante – ainsi que dans la transmission de ce savoir à l’Occident. C’est le début d’un long cheminement. Dans les années 1630, ce fut en réponse à l’une des propositions de Diophante sur la théorie des nombres, désormais disponible en traduction latine, que Pierre de Fermat déclara : « J’en ai découvert une démonstration vraiment merveilleuse que cette marge est trop étroite pour contenir. »

Les mathématiques, souligne Judith Herrin, ne sont qu’un exemple d’un lien millénaire avec le savoir grec antique. Ce passé classique n’avait pas besoin d’être redécouvert par les savants byzantins. S’il n’y eut pas de Renaissance à Byzance, il n’y eut pas non plus d’âge sombre. Il est également important de noter que la transmission de connaissances mathématiques s’intégrait à un réseau de contacts diplomatiques, économiques et savants couvrant l’ensemble du pourtour méditerranéen. Ces relations avec un monde médiéval plus vaste sont cruciales.

L’une des plus belles réussites des ouvrages de Judith Herrin est de poser les fondations d’une histoire de Byzance beaucoup moins isolée, beaucoup moins exotique et – en termes prémodernes du moins – beaucoup plus normale. Enfin Constantinople peut être rapprochée de Rome.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 3 septembre 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Darling

Je l’avais trouvée un beau matin sur un bouquet de graminées sèches, dans le broc en zinc ornant l’étagère de la cuisine. Puisque les Cheveux d’ange et les Fléoles des prés étaient jaunes, on concevait mal que cette mante religieuse aussi verte qu’un lézard, et presque aussi grande, se soit posée parmi elles par mimétisme. Elle avait dû pénétrer dans la maison poussée par la canicule et, à l’évidence, ce toupet d’herbes lui avait semblé l’endroit le plus familier. J’approchai mon index. Elle se frotta le visage de ses deux pattes bordées de petites dents que ces insectes lèvent en prière, exactement comme un humain qui n’en croit pas ses yeux : qu’était donc ce gros ver rose tendu vers elle ? Je lui effleurai le dos. La chose dut lui plaire parce que, avec cette élégance dans les mouvements qui n’appartient qu’à son espèce, elle se décida à monter sur mon doigt, geisha juchée sur ses geta aussi hautes que des échasses, Martienne un peu pimbêche, et fit plusieurs pas sur mon avant-bras, bien droite, les ailes légèrement ouvertes en une jupe à quatre pans.

Elle resta sur ma main le temps de mon petit-déjeuner, regardant à la ronde avec des yeux d’E.T. – sa tête pouvait tourner à trois cent soixante degrés – et m’observant parfois avec un sourire sarcastique qui était dû en réalité à sa bouche en forme de V. Quand je la posai sur la table – une vieille table à repasser qu’à Rohuna nous utilisons depuis toujours pour manger –, elle eut un peu de mal à garder son équilibre, parce que les longues griffes brunes qui terminaient ses pattes postérieures accrochaient difficilement sur le bois. Elle battit deux ou trois fois des ailes, mais ne s’envola pas. Sarah, notre jeune amie anglaise qui venait de se réveiller, entra dans la cuisine, l’aperçut, bâilla et s’exclama : « Darling ! » Notre visiteuse était baptisée. Stephan eut l’idée de lui proposer un peu de miel. Il en versa une cuillère à café près d’elle. Elle y plongea un de ses bras d’adoratrice d’Isis, puis le retira, le porta à sa bouche et le suça avec ravissement. Nourrir Darling devint une des distractions de notre été.

Bien sûr, il y en avait d’autres, beaucoup d’autres, parce que c’était le premier été ici et que nous avions tout à découvrir : le ciel étoilé de hiéroglyphes dont les braiments nocturnes des ânes semblaient donner lecture publique, les descentes casse-cou dans l’éboulis de pierres jusqu’à la plage, les scarabées, les couleuvres grises ou turquoise, les tortues terrestres qui s’accouplaient en heurtant leurs carapaces, les grimpettes pour rentrer en compagnie des gosses du village que nous invitions à de somptueux goûters improvisés à base de pêches, de portions de fromage et de Coca-Cola. Sans oublier les dizaines de crapauds tachetés comme des panthères qui, à la faveur des ténèbres, nous rendaient visite dans la maison, les deux hiboux énamourés dans le jardin, elle gracieusement perchée sur le Figuier, lui par terre exécutant une danse aux figures complexes, virevoltes, révérences, pas de côté et en arrière, digne d’un courtisan du Roi-Soleil. Et le plaisir du silence, le soulagement de découvrir qu’à condition que vous ne les dérangiez pas, les énormes scorpions jaune ambré ne s’occupaient pas de vous. Et l’amitié avec les jeunes employés au jardin qui nous apportaient en cadeau des semences et des rhizomes, nous enseignant les noms des plantes dans leur langue. Et la satisfaction de voir pousser ce que nous avions planté, grâce au soleil et à l’eau trouvée par une gamine rhabdomancienne : Acacias qui prenaient vingt centimètres en une semaine, jeunes Figuiers qui sortaient des branches nouvelles, Frênes à manne insolents, Platanes qui perdaient leur écorce avec une fierté d’adolescent découvrant ses premiers poils au pubis ou au menton, Rosiers qui fleuriraient au printemps, tomates et aubergines qui produisaient en telle quantité qu’il y en avait pour nous, Jelel et tous les autres. Malgré cela, Darling prit beaucoup d’importance dans notre vie : rester en sa compagnie, la distraire, devint le rituel des fins de journée.

On prenait le petit-déjeuner avec elle, puis on la remettait sur le bouquet d’herbes, où elle restait sans bouger, pendue à une tige, jusqu’à l’heure du dîner. On comprit vite que les denrées cuites – les tomates des boulettes de viande, les poivrons, les aubergines ou les carottes du poisson bouilli – lui agréaient moins que les crues. Elle dédaignait les pommes de terre à l’eau, mais adorait le raisin et les pommes. Je la posais sur le dos de ma main et plaçais sur la première phalange de mon index ou de mon majeur un petit morceau de pomme. Aussitôt elle tendait l’une de ses incroyables pinces, puis l’autre. S’étant ainsi emparée d’un aliment dont la taille pouvait atteindre le cinquième de son corps (et qui pouvait peser la moitié de son poids), cette dame longiligne à la force herculéenne le portait à sa bouche et le dévorait posément, avec méthode, sans se laisser distraire, comme certains enfants mangent leur sandwich devant la télévision. En effet, une caractéristique inquiétante de Darling était que son regard, alors qu’elle mangeait à belles dents, était tourné ailleurs, vers une sorte d’intériorité sidérale, insaisissable, inaccessible qui renforçait son aspect de créature venue d’un autre monde, d’une planète plus grise et froide que la nôtre, et probablement plus évoluée.

Un soir, nous fîmes une découverte : Darling aimait boire. D’abord ce furent quelques gouttes de vin versées sur la table. Elle y plongea les bras jusqu’au coude, telle une bacchante, et les suça avec avidité. Puis la liqueur de citron. C’était une poivrote. Elle pouvait boire quatre, six gouttes de limoncello. Après, elle titubait et son regard semblait plus humain, rêveur. Ou peut-être était-ce l’effet des petits verres dont nous-mêmes avions accompagné ses libations. Quand elle ne tenait plus debout, nous la mettions au lit dans son bouquet. Un soir, elle était tellement saoule qu’elle lâcha la tige et dégringola, ouvrant de justesse le parachute de ses ailes. Elle se remit d’aplomb, refusa de grimper sur la main que je lui offrais galamment et rentra au bercail toute seule, triste et têtue, remontant la paroi de la cheminée, puis celle du broc en zigzaguant comme une alpiniste qui a forcé sur la grappa.

Notre hantise, c’étaient les geckos. Le domicile de Darling se trouvait non loin d’un buffet où était posée une lampe. Ces bonshommes ternes et mous passaient leurs journées à proximité, sur le mur, simulant la somnolence. Mais gare si une phalène ou une araignée s’avisait de passer par là… Ces ados de banlieue amorphes se changeaient en dragons rapides comme l’éclair, pattes et queue capables de toutes les acrobaties, langue flamboyante qui réduisait la victime en cendres. Le hasard voulut qu’un soir un de ces geckos, de belle dimension, s’approche avec circonspection des tiges où Darling dormait sans se douter de rien. J’aurais voulu intervenir, mais Stephan m’en dissuada, pour voir ce qui allait se passer. Darling attendit que le butor soit à cinquante centimètres de son lit pour déployer soudain ses ailes, voler sur le mur et, battant de ses élytres ouverts, faire tournoyer ses pinces tueuses munies de crochets qui n’auraient pas déparé une panoplie d’instruments de torture médiévaux. Le gecko s’immobilisa, la gorge palpitante. Notre vaillante Darling s’approcha d’un bond, encore quelques centimètres et elle plongerait ses griffes dans les yeux hyperthyroïdiens du jeune blanc-bec, lequel jugea bon de battre en retraite pour disparaître entre les canisses du plafond. Nous n’avions pas lieu de nous inquiéter.

Mais nous voulions son bonheur. Certes, nous manquions de lumières sur les insectes mantidés et notre bibliothèque ne comptait pas encore d’ouvrage sur ce sujet. Néanmoins, attribuant peut-être à cette créature étrange une envie qui nous appartenait, nous décrétâmes que, pour être comblée, Darling devait faire l’amour. Nul n’ignore que la mante religieuse a pour habitude de dévorer son partenaire après l’accouplement. Mais nous étions disposés à payer de la vie d’un insecte mâle anonyme la félicité de notre amie. Car Darling, si belle et si verte, appartenait au sexe faible. Ainsi en avait jugé Zinc, un des vieux du village qui, en passant un matin pour aller à son champ aussi pressé qu’un margrave convoqué par l’empereur, lui avait jeté un rapide coup d’œil. Comme si sa démarche et sa façon de regarder à la ronde avaient pu laisser planer le moindre doute ! Le vieux monsieur avait ajouté avec suffisance que les mâles étaient plus petits et marron. Non sans émotion, un soir, sur l’esplanade en ciment devant la maison, je tombai nez à nez avec un de ces sigisbées. Réunis autour de la table de la cuisine, nous assistâmes au spectacle le plus palpitant de notre vie. En comparaison, un combat de gladiateurs était une affaire de communiantes.

Darling était debout sur ma main droite, pendant que je retenais délicatement le mâle entre mon pouce et mon index gauches. Je n’eus qu’à les rapprocher. Darling regardait droit devant elle. Avec cette lenteur hypnotique de créature venue d’une autre galaXIe qui lui était coutumière, elle se tourna d’un côté et de l’autre, comme pour capter l’attention du public. Le parèdre semblait ne rien voir venir. Avec une précision de samouraï, implacable, elle abattit le tranchant de son cimeterre : une véritable guillotine qui le décapita d’un coup. Son autre bras le saisit par l’abdomen, le dégageant d’entre mes doigts. Voici Darling, la frigide Darling, la princesse qui ne saurait trouver de compagnon parce que aucun mâle n’est digne d’elle, qui brandit d’une seule patte le cadavre du prétendant malchanceux, trop jeune peut-être, trop petit ou trop vilain pour mériter ses faveurs de pharaonne émeraude. Voici Darling qui introduit son bras libre dans la cavité que la décollation a créée dans ce pauvre corps et s’y attarde plusieurs secondes en effectuant le même mouvement rotatoire qu’un convive sauçant son assiette avec son pain. Voici Darling qui ramène au bout de sa tenaille une belle portion d’entrailles du défunt, la porte à sa bouche et la suce avec satisfaction, l’air absent comme toujours.

Elle continua plusieurs minutes. Sous nos regards fascinés, cet être formidable plongea une vingtaine de fois la patte dans le corps désormais transparent, de plus en plus vide, de l’aspirant mari. À chaque immersion, elle fouillait plus longuement, plus loin, pour racler et récupérer les dernières bribes de matière goûteuse collée aux parois. Chaque fois, elle suçait sa patte repliée une griffe après l’autre avec une volupté méticuleuse, telle une chatte faisant sa toilette ou un enfant léchant de la glace sur ses doigts. Quand monsieur ne fut plus qu’une chrysalide vide couleur de cendre, Darling sauta allègrement sur la table. Notre célibataire endurcie et gloutonne accepta de bon cœur quelques gouttes de limoncello digestif. Puis se laissa mettre au lit.

Nous passâmes un mois en sa compagnie. Nos jeunes aides aussi s’étaient familiarisés avec elle. Il m’arrivait souvent le matin à mon réveil de trouver dans la cuisine Rachid, Jelel ou Mohammed Bando qui lui tendaient un grain du raisin de la tonnelle ou de la pulpe de figue. C’était étonnant d’observer ces jeunes paysans, qui jusqu’à notre arrivée n’avaient jamais vu d’Européen et n’étaient jamais allés en ville, nourrir une mante religieuse et l’appeler par son nom comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. « Hak Darling, prends el karmus dialek, c’est de la figue pour toi. »

Mes amis repartirent. Seul, je ne sus pas davantage me résoudre à proposer un nouvel époux à Darling. Sans compter qu’elle avait grossi, tournant à la vieille demoiselle routinière, et qu’elle jouissait d’une santé de fer, d’où je déduisis que le cannibalisme n’était pas indispensable à son régime alimentaire. Je partis moi aussi, après l’avoir confiée aux bons soins de Jelel. À mon retour, c’est lui que je vis en premier dans la cuisine, offrant un morceau de pomme à Darling. L’automne est la meilleure saison ici, quand le soleil devient plus clément et que sortent les premiers Narcisses, les premiers Iris, les Colchiques et les Crocus. Darling resta deux semaines environ avec moi, toujours au même régime : fruits, vin rouge, limoncello et, les soirs plus frisquets, une larme de cognac. Un matin, fin octobre, je trouvai son perchoir abandonné. Elle n’avait pas roulé, ivre, dans le broc. Ne se cachait pas sous les chaises. N’était pas dans la maison. Toutes les recherches furent vaines. Elle s’était peut-être envolée pour mourir loin de nous. Ou avait peut-être suivi, comme je l’espère encore, le superbe mâle qui avait enfin révélé à cette vierge impénitente sa nature d’amoureuse.

 

Ce texte est extrait du Bonheur du crapaud, d’Umberto Pasti. Il a été traduit par Dominique Vittoz.

Le Brésil au singulier pluriel

« Mes histoires sont pleines de nostalgie. J’ai grandi à Niterói, de l’autre côté de la baie de Rio de Janeiro, dans un quartier ouvrier. Peu à peu, toutes les usines de la ville ont fermé ; elles sont parties s’installer ailleurs. Aujourd’hui, il ne reste plus aux habitants que la nostalgie », affirme le dessinateur brésilien Marcello Quintanilha dans le quotidien Folha de São Paulo. La nostalgie est en effet « l’un des mots-clés » de l’album Mes chers samedis, publié en français par les éditions Çà & Là à l’occasion du Salon du Livre de Paris, qui met cette année la littérature brésilienne à l’honneur. « Mais ce n’est pas le seul, écrit le journaliste Pedro Cirne. Chacune des six histoires qui composent ce recueil parle à sa façon de l’identité brésilienne », qu’elle décrive la passion superstitieuse d’un habitant d’une favela carioca pour le club de football du Flamengo, la vie d’un petit employé de cirque itinérant dans l’intérieur de l’État de São Paulo ou bien encore le flirt d’une jeune femme qui prend des cours d’alphabétisation avec l’un des pêcheurs jangadeiros du Nordeste. « Il y a un peu de tout, et beaucoup de chacun de nous dans les histoires racontées comme autant de chroniques par Marcello Quintanilha », conclut pour sa part Telio Navega sur le site du journal O Globo. Des histoires banales, du quotidien, mais qui lèvent un coin du voile nous cachant l’âme ou plutôt les âmes brésiliennes.

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Ce que veut l’océan

Certains jours d’hiver ont l’air d’être d’été et ce lundi de début septembre est l’un d’eux. Beaucoup de linge sèche sur les fils, et les matelas prennent le soleil sur les pelouses et les vérandas. Qui le peut prend le soleil sur la plage. Des responsables politiques des deux partis qui vont se disputer les élections ont commencé de bonne heure leurs démarches pour acheter des votes en distribuant des sacs de ciment et en effaçant les contraventions des motocyclistes. Des enfants défavorisés reçoivent gratuitement des cours de surf et sucent des oranges au bord de la plage le matin. Il enfile sa combinaison en caoutchouc, lâche la chienne, et descend par les rochers jusqu’à la mer. Dès les premières brasses, l’eau glacée s’infiltre par l’encolure et la fermeture Éclair le long des côtes et sur le ventre, mais en quelques secondes il est réchauffé par la température de son propre corps et la combinaison trempée devient confortable et protectrice. Quand il reprend sa respiration, en sortant la tête du côté gauche, il arrive à voir la chienne boitiller sur le sable pour le suivre tandis qu’il avance au milieu des barques de pêche. Il ne sait trop comment elle y arrive mais elle y arrive. Dans la grand-rue, un handicapé mental stimulé par un moniteur court lentement, la torche de la Semaine olympique au bout du bras, devant un convoi formé par un minibus de l’APE occupé par les autres handicapés mentaux qui font partie de la course de relais et par deux fourgons de police dont les sirènes clignotent en direction de Paulo Lopes où la flamme changera de main. Sur la plage de Rosa, Bonobo reçoit le coup de téléphone d’une amie qui vient de passer par de sérieuses difficultés et qui désire avant toute chose s’entretenir avec lui le plus rapidement possible, pour qu’il la rassure. Dans sa maison de Ferraz, une habitante de Garopaba parle sur Internet avec son fils de treize ans qui vit avec son père en Espagne et qui ne vient la voir que durant l’été. Un jardinier trébuche sur le cadavre d’un chien qui est mort de froid il y a deux jours sur la plate-bande devant une maison d’été de la rue des Flamboyants. Dans la communauté isolée qui vit sur les mornes d’Encantada en respectant le calendrier maya, une jeune fille originaire de Minas Gerais pleure à cause de son mal de dents, et sans cesser de penser à la façon dont se poursuivra sa vie si le monde ne prend pas fin en décembre 2012 comme prévu. Il nage en direction du large en sentant augmenter le remous des vagues, et la surface de l’eau moutonne de plus en plus à mesure qu’il approche du milieu de la baie. Sa combinaison en caoutchouc atténue sa frayeur de l’océan mais elle est là et s’accroît à mesure qu’il y pense. Il a la sensation que l’océan veut quelque chose de lui mais il ne parvient pas à imaginer ce que pourrait être cette chose. C’est comme s’il s’agissait d’une information qu’il a oubliée. L’océan l’interroge et semble toujours prêt à perdre patience mais il sort de l’eau avant une attaque furieuse. Au dispensaire, le planton recoud le visage d’un surfeur beau gosse qui s’est blessé avec sa planche sur les rochers de Ferrugem, en essayant de faire le maximum pour que les points de suture préservent autant que possible son apparence pendant que son amoureuse filme les opérations sur son portable. Un groupe de jeunes amies s’échangent des astuces à propos de loterie, de pharmacies et de magasins de vêtements tout en réglant par sms les derniers détails d’une petite fête secrète avec champagne et vibromasseurs ce soir-là. Un serpent corail passe sur le pied d’un petit trafiquant en train de fumer du cannabis sur la colline de Siriú sans qu’il s’en aperçoive. Un pyromane qui s’est vu appréhender et confisquer sa voiture parce qu’il conduit sans permis décide de mettre le feu partout dans toute la ville. Au collège municipal, un adolescent cherche à parler à nouveau avec la gamine avec laquelle il a perdu sa virginité la nuit dernière au bal du Club de Campinas, mais il n’est pas certain de son nom. Le patron d’un des petits bars à la sortie de la ville fait ses comptes du week-end et appelle sa femme pour lui dire que le buffet de pizzas de la veille a été rentable pour le premier hiver en trois ans. Dans les magasins d’un petit centre commercial, un designer fignole le logo d’une boutique de survêtements de surf, une avocate inonde un paquet de cigarettes sous le robinet du lavabo puis le jette à la poubelle, et un professeur de pilates suspend un élève la tête en bas contre le mur en utilisant des ceintures et des crochets. Il nageait depuis déjà quelques minutes sans regarder devant lui lorsqu’il sent quelque chose d’étrange. Il relève la tête et tombe nez à nez avec ce qu’il croit être un rocher mais qui se révèle être la masse noire pleine de verrues d’une baleine franche en train de plonger à quelque vingt à trente mètres de distance. Sa première réaction est de revenir en arrière, épouvanté, mais il se calme petit à petit en observant l’animal immobile. Ce doit être une des dernières baleines de la saison et elle est incroyablement proche de la plage, longue d’environ soixante-dix à quatre-vingts mètres. Il aperçoit la chienne, les pattes dans le sable, qui semble un petit point bleu, et une poignée d’humains qui admirent le cétacé depuis la plage. La baleine expire un jet et il frissonne. Très vite ensuite apparaît un autre jet plus petit et plus crissant et il se rend compte qu’il y a un petit près de la mère du côté opposé par rapport à lui, et à présent hors de vue. La baleine n’a pas l’air perturbée et il est impossible de savoir si elle le surveille. Son énormité est intimidante mais elle transmet une impression de calme et de complicité. Le dos émerge et il est submergé par le reflet bleu du ciel au gré des vagues, tandis que les nageoires de la baleine balancent hors de l’eau. Il lui passe par la tête qu’elle est en train d’allaiter son petit qui vient probablement de naître. Quand il se décide à sortir de l’eau, la chienne se précipite contre les vagues rasant la plage et elle vient à sa rencontre. Il joue un peu sur le sable avec elle et, brusquement, tous les gens autour de lui poussent un soupir d’admiration. La baleine se met à donner des coups de queue dans l’eau. Une adolescente s’arrête et dit que la baleine est heureuse à cause de son petit. À chaque plongeon, elle expire des montagnes d’eau et produit une secousse agréable. La baleine au loin commence à s’en aller et il rentre chez lui en marchant de même, lentement, avec la chienne dans son sillage. Elle arrive à parcourir de grandes distances mais elle a encore des difficultés à courir. Il aperçoit une colonne de fumée, puis une autre, des deux côtés de la ville. La fumée est trop importante pour que ce soit seulement des ordures qu’on brûle sur des terrains en friche. Un homme surfe seul sur les vagues qui s’écrasent contre le fond rocheux au sud. La mer est calme et les vagues sont plates. Il n’y a plus personne sur la plage, et soudain une sensation de solitude s’empare de lui dans un mélange d’extase et de terreur. C’est un jour d’hiver qui ressemble à un jour d’été. Il remue les doigts dans l’eau glacée assis sur sa planche, et il imagine que le monde n’existe pas de l’autre côté des collines. Une mouette sort du néant, décrivant des cercles au-dessus de sa tête. L’oiseau est entièrement blanc et il songe que ce n’est peut-être pas une mouette. Il ne saurait le dire. Les cercles sont de plus en plus étroits, et le surfeur comprend soudain qu’il doit immédiatement sortir de l’eau. Il décelait déjà une série de variations très subtiles dans la mer, de phénomènes invisibles et difficiles à décrire. Le fond rocheux commence à bouillonner. Il rame de toutes ses forces vers la baie, électrisé par la peur, en regardant un point fixe dans le sable. Alors qu’il est déjà en train de courir, de l’eau jusqu’aux genoux, il regarde finalement derrière lui et voit des vagues gigantesques s’écraser sur le fond rocheux, des vagues qui, en peu de temps, se dit-il, l’auraient noyé.

Il passe son après-midi de travail à la piscine en réfléchissant à ce qu’il va dire à Panela, et, quand le moment arrive, il dit juste qu’il désire quitter son emploi, si possible seulement pour un certain temps.
Panela ne veut pas accepter.
Tu veux une augmentation ?

 

Ce texte est un extrait de La Barbe ensanglantée, de Daniel Galera. Il a été traduit du portugais (Brésil) par Maryvonne Lapouge-Pettorelli. © Daniel Galera, 2012. © Éditions Gallimard, 2015, pour la traduction française