La « mondialisation » commence à l’âge du bronze

Alors même que le temple mortuaire derrière elles a été dépouillé de ses magnifiques blocs de pierre et est lentement tombé en poussière, deux imposantes statues de plus de dix-huit mètres de haut – aujourd’hui encore appelées par erreur les colosses de Memnon – montent la garde depuis trente-quatre siècles à l’entrée du tombeau d’Aménophis III à Kom el-Hetan. Chacune représente Aménophis III, pharaon d’Égypte de 1391 à 1353 av. J.-C., assis. […]

Aussi fascinants soient-ils, ce ne sont pas ces deux colosses qui importent pour notre récit des principaux événements survenus au XIVe siècle av. J.-C., mais bien plutôt le dernier des cinq socles alignés sur un axe nord-sud, dans l’espace où le temple mortuaire se dressait autrefois. Le tombeau était situé sur la rive occidentale du Nil, à proximité de la vallée des Rois, en face de la ville moderne de Louxor. Sur chacun des cinq socles figurait une statue du roi plus grande que nature. La cour où elles se trouvaient comptait environ quarante statues.

Sur chacun des cinq socles, comme sur bien d’autres, une série de noms topographiques sont gravés dans la pierre, à l’intérieur d’un « cartouche-forteresse », selon la formule égyptienne : une représentation en plan ayant la forme d’une enceinte ovoïde crénelée. On figurait ainsi une ville fortifiée avec ses bastions (les protubérances). Chaque cartouche-forteresse était placée sur, ou plutôt, remplaçait le bas du corps d’un prisonnier, les bras liés dans le dos au niveau des coudes, une corde autour du cou l’attachant parfois aux prisonniers situés devant et derrière lui. C’était la manière traditionnelle dont on représentait les villes et les pays étrangers sous le Nouvel Empire : même si les Égyptiens ne contrôlaient pas vraiment ces places étrangères ni n’étaient sur le point de les conquérir, inscrire leurs noms dans des « cartouches-forteresses » était une convention politique et artistique et peut-être un symbole de domination.

Les noms inscrits sur ces socles forment une série de listes géographiques de l’ensemble du monde connu des Égyptiens à l’époque d’Aménophis III, au début du XIVe siècle av. J.-C. Certains des peuples et des sites les plus importants du Proche-Orient sont mentionnés par les listes, y compris les Hittites dans le Nord, les Nubiens dans le Sud, les Assyriens et les Babyloniens à l’est. Prises ensemble, ces listes sont uniques dans l’histoire de l’Égypte.

Mais ce qui nous frappe immédiatement, c’est que la liste inscrite par le tailleur de pierre sur le cinquième socle contient des noms jamais mentionnés auparavant dans des inscriptions égyptiennes. Il s’agit de noms de villes ou de lieux situés à l’ouest de l’Égypte – des noms étranges, comme Mycènes, Nauplie, Cnossos, Kydonia et Cythère, gravés à l’avant gauche du socle et sur sa face latérale gauche, ainsi que de deux noms supplémentaires écrits séparément sur la droite de l’avant du socle, comme s’ils étaient placés en tête de liste : Keftiu et Tanaja.

Quel était le sens de cette liste et que représentaient ces noms ? Depuis quarante ans, des archéologues et des égyptologues débattent de la signification de ces quinze noms trouvés sur la base de cette statue, que l’on appelle communément la « liste égéenne ».

Ce sont des archéologues allemands qui dégagèrent le socle de cette statue, et les autres, dans les années 1960 ; mais, dans les années 1970, il fut détruit accidentellement. Selon une histoire qui reste à prouver, des membres d’une tribu de Bédouins auraient allumé un feu sous le socle avant de l’asperger d’eau froide pour tenter de détacher les panneaux sculptés destinés au marché des antiquités. Selon la version officielle, la destruction aurait résulté d’un incendie naturel. Quoi qu’il en soit, tout le socle a été brisé en mille morceaux. Malheureusement, jusqu’à récemment, les archéologues ne disposaient que de quelques photos en couleurs du socle original, alors que les noms sur cette liste sont si particuliers et que treize sur quinze n’avaient jamais été vus en Égypte auparavant… et ne le seraient plus. […]

En 1998, une équipe internationale dirigée par l’égyptologue Hourig Sourouzian et son mari, Rainer Stadelmann, ancien directeur de l’Institut archéologique allemand du Caire, reprirent les travaux sur le site de Kom el-Hetan. Depuis, elle le fouille chaque année et a retrouvé les fragments du socle de la statue à la liste égéenne, et ceux des voisins. Elle est en train de les reconstruire et de les restaurer. Après cinq ans d’efforts, elle est parvenue à reconstituer le puzzle des huit cents fragments de la liste égéenne.

Seuls deux noms de la liste égéenne étaient familiers aux scribes égyptiens, comme ils le sont aux archéologues modernes – les deux noms qui semblent servir de titres en tête de la liste : Keftiu, le nom donné par les Égyptiens à l’île de Crète, et Tanaja, qui semble avoir été le nom de la Grèce continentale. Ces deux noms apparaissent dans les textes égyptiens de l’époque d’Hatchepsout et de Thoutmosis III, presque un siècle plus tôt, mais ne sont alors jamais accompagnés de toponymes spécifiques de villes ou de régions grecques.

Les autres noms figurant sur ce socle sont si inhabituels que le premier égyptologue à les publier en anglais, l’éminent professeur Kenneth Kitchen de l’université de Liverpool, a longtemps hésité avant d’en proposer une traduction, par peur du ridicule. Dans sa première note sur l’inscription du socle – quelques pages dans le numéro 1965 de la revue universitaire Orientalia –, il remarque prudemment : « J’ai un peu de peine à publier les idées qui suivent ; le lecteur peut les ignorer s’il le souhaite. Les deux noms, Amnisa et Kunusa, ressemblent de manière presque troublante à Amniso[s] et… Cnossos, d’anciens sites fameux de colonisation sur la côte nord de la Crète. »

Au cours des années suivantes, de nombreux spécialistes cherchèrent à déchiffrer ces noms et leur signification cachée. […] Premiers sur la liste, après les noms-titres de Keftiu (Crète) et Tanaja (Grèce continentale), on trouve le nom de quelques sites minoens crétois importants, notamment Cnossos et sa ville portuaire Amnisos, suivis de Phaistos et Kydonia, inscrits selon un ordre progressant d’est en ouest. Toutes ces villes possédaient un palais minoen ou, comme Amnisos, servaient de port à un palais voisin. On trouve ensuite l’île de Cythère, située à mi-chemin entre la Crète et la Grèce continentale, puis d’importants sites et régions mycéniens de Grèce continentale, y compris Mycènes elle-même et sa ville portuaire de Nauplie, la Messénie et, peut-être, Thèbes en Béotie. Derniers de la liste, viennent les noms de Crète minoenne, cette fois selon un ordre d’ouest en est, dont Amnisos, inscrite à nouveau.

Même s’il faut rester prudent, la liste ressemble à un itinéraire, à un voyage aller-retour entre l’Égypte et le monde grec. Si l’on suit l’ordre des noms, les voyageurs venant d’Égypte se rendaient d’abord en Crète, peut-être pour rendre visite à la royauté minoenne et aux marchands que les Égyptiens fréquentaient depuis presque un siècle. Puis ils poursuivaient, en passant par Cythère, jusqu’en Grèce continentale pour se rendre à Mycènes – la nouvelle puissance qui succédait aux Minoens et contrôlait désormais les routes commerciales vers l’Égypte et le Proche-Orient. Enfin, ils revenaient en Égypte via la Crète, le trajet le plus rapide et le plus direct, se ravitaillant en eau et en nourriture au cours d’un dernier arrêt à Amnisos, où ils avaient mouillé brièvement après leur départ.

Les listes inscrites sur les socles des statues constituent le catalogue complet du monde connu des Égyptiens au temps d’Aménophis III. La plupart des noms en question se trouvaient déjà sur d’autres documents et traités ; parmi ces noms familiers, on trouve celui des Hittites et des Kassites/Babyloniens aussi bien que des villes de Canaan. Cependant, les noms des lieux grecs étaient (et restent) exceptionnels, et ont été gravés dans un ordre particulier. Certains ont même été spécialement retaillés, puisque les trois premiers ont été refaits (pour aboutir à leur état actuel) avant ou alors que la liste était déjà exposée.

À en croire certains chercheurs, cette liste tenait de la pure propagande – fanfaronnade d’un pharaon qui avait entendu parler de lieux très lointains et désirait les conquérir ou seulement convaincre son peuple que tel était le cas. D’autres pensent qu’il ne s’agit pas d’une autoglorification mensongère, mais que la liste reflète les connaissances factuelles et les contacts existant à cette époque si lointaine. Cette dernière explication est beaucoup plus vraisemblable, car nous savons, grâce aux nombreuses autres peintures trouvées dans les tombes des nobles datant du XVe siècle av. J.-C., l’époque d’Hatshepsout et Thoutmosis III, qu’il existait de multiples contacts avec le monde grec dans ces temps anciens, et que des ambassadeurs et/ou des marchands venaient en Égypte chargés de cadeaux. Il est probable que ce type de contacts se soit maintenu pendant le règne d’Aménophis III, au siècle suivant. Si c’est le cas, nous disposons du premier récit d’un voyage aller-retour entre l’Égypte et le monde grec, un voyage entrepris il y a plus de trente-quatre siècles, quelques décennies avant que l’enfant-roi Toutankhamon ne règne sur la terre éternelle des pharaons.

Il y a une bonne raison de penser que nous avons affaire à la description d’un voyage de l’Égypte vers le monde grec au début du XIVe siècle av. J.-C., plutôt qu’à une liste de Mycéniens et de Minoens venus en Égypte. Des objets portant, gravé dans un cartouche (d’où un nom royal), le nom d’Aménophis III ou celui de son épouse, la reine Tiyi, ont été trouvés par des archéologues sur six sites à divers endroits du monde grec – en Crète, en Grèce continentale et à Rhodes. Quatre de ces six sites figurent sur la liste égéenne.

Il peut s’agir de banals scarabées ou de petits sceaux, mais il y a aussi un vase : tous portent le cartouche du pharaon ou de son épouse. Les plus importants sont les nombreux fragments de plaquettes en faïence à double face – des objets en pâte émaillée, à mi-chemin entre la poterie et le verre –, trouvés à Mycènes, probablement la ville principale de la Grèce du XIVe siècle av. J.-C. Ces fragments, une douzaine au moins, proviennent de neuf plaquettes ou davantage, chacune mesurant entre quinze et vingt centimètres de long, dix de large et deux d’épaisseur environ. Toutes, cuites, portaient les titres d’Aménophis III peints en noir sur les deux faces : « Le bon dieu, Neb-Ma’at-Ra, fils de Ra, Amenhotep, prince de Thèbes, qui donne la vie. »

D’après les égyptologues, ces plaquettes étaient déposées dans les fondations. En Égypte, on les trouve habituellement à des endroits précis sous les temples ou, parfois, sous les statues du roi. Elles constituent des sortes de capsules témoins, rôle qu’elles ont joué depuis les débuts de l’âge du bronze en Mésopotamie. Il s’agissait sans doute de s’assurer que les dieux et les générations futures connaîtraient l’identité et la générosité du donateur/constructeur et la date du bâtiment ou de la statue.

Ce qui rend les plaquettes de Mycènes « exceptionnelles », c’est qu’elles sont tout simplement uniques dans le monde grec. En dehors de l’Égypte, on n’a trouvé dans aucun autre site méditerranéen que Mycènes des plaquettes portant le nom d’Aménophis III. Les premiers fragments ont été trouvés et fait l’objet de publications par des archéologues grecs à la fin des années 1800 et au début des années 1900. De nouvelles plaquettes furent découvertes au fil du temps. […]

Aucun de ces fragments n’a été trouvé à l’endroit où les plaquettes avaient été initialement placées à Mycènes. Autrement dit, nous n’avons aucune idée de leur usage originel. Mais le simple fait qu’on les trouve sur ce site, et nulle part ailleurs dans le monde, montre que Mycènes devait entretenir une relation particulière avec l’Égypte au temps d’Aménophis III ; d’autant plus que l’on y a trouvé le vase portant son nom et deux scarabées portant celui de son épouse, la reine Tiyi. Si l’on considère que cette région était aux marges – à la périphérie – de la région civilisée et connue avec laquelle les Égyptiens étaient en contact à cette époque, la corrélation entre ces objets et les noms figurant sur la liste égéenne laisse à penser que des relations internationales inhabituelles s’étaient probablement établies durant le règne d’Aménophis III.

Les objets importés d’Égypte ou du Proche-Orient retrouvés dans le monde grec sont d’un intérêt primordial, peut-être en lien avec la liste égéenne. La Crète minoenne restait, semble-t-il, la principale destination dans le monde grec pour le commerce venu d’Égypte et du Proche-Orient, au moins pendant la première partie du XIVe siècle av. J.-C. Néanmoins, étant donné que des objets venus d’Égypte, de Canaan et de Chypre se retrouvent en quantités à peu près égales en Crète, il est possible que les biens venus d’Égypte n’aient plus occupé la première place sur les navires des marchands et négociants assurant la liaison entre la Crète et la Méditerranée orientale, comme cela avait été le cas au cours des siècles précédents. Si les représentants et les marchands égyptiens et minoens avaient dominé les routes égéennes au cours des périodes précédentes, désormais ils étaient vraisemblablement rejoints, voire remplacés par d’autres venus de Canaan et de Chypre.

Cette situation internationale plus complexe caractérisa les deux siècles suivants, mais on constate un changement dans l’importation de biens étrangers dans le monde grec dès la fin du XIVe siècle av. J.-C. Tandis que l’on observe une chute soudaine des importations en Crète, elles augmentent considérablement en Grèce continentale. Si ce basculement  dans la quantité de biens importés est exact, on peut penser (même si ce n’est qu’une hypothèse) que la baisse puis la disparition des biens orientaux arrivant en Crète sont liées à la destruction de Cnossos vers 1350 av. J.-C., et à la reprise par les Mycéniens des routes commerciales vers l’Égypte puis vers le Proche-Orient.

La liste égéenne d’Aménophis III témoigne peut-être de ce changement : les lieux cités sur le socle de la statue sont des sites minoens crétois et des sites mycéniens de Grèce continentale. Une ambassade égyptienne envoyée dans le monde grec sous le règne d’Aménophis III pourrait avoir eu une double mission : confirmer les relations avec un partenaire ancien et fiable (les Minoens) et en établir de nouvelles avec une puissance émergente (les Mycéniens).

On ne devrait pas s’étonner de l’existence de la liste égéenne, ou des autres listes trouvées dans le temple qui dressent le catalogue du monde connu des Égyptiens au XIVe siècle av. J.-C., car nous avons d’autres preuves de l’importance accordée à l’établissement de relations avec des puissances étrangères par Aménophis III, en particulier avec les rois de pays importants sur les plans diplomatique et commercial pour l’Égypte. Il a conclu de nombreux traités avec plusieurs d’entre eux et plusieurs mariages pour cimenter ces alliances. Nous le savons grâce à la correspondance échangée avec les rois – conservée dans les archives constituées de tablettes d’argile découvertes en 1887.

On raconte qu’elles ont été trouvées par une paysanne cherchant du combustible ou de la terre sur le site de l’actuelle Tell el-Amarna, où se situent les ruines d’une ville autrefois appelée Akhetaton (ce qui signifie « Horizon du disque solaire »). Le fils hérétique d’Aménophis III, Aménophis IV, plus connu sous le nom d’Akhenaton, y fit construire sa nouvelle capitale au milieu du XIVe siècle av. J.-C.

Probablement après avoir régné à ses côtés quelques années avant sa mort en 1353 av. J.-C., Akhenaton succède à Aménophis III. Peu de temps après, il instaure ce que l’on appelle désormais la « révolution d’El-Amarna ». Il ferme les temples consacrés à Ra, Amon et autres divinités de premier plan, s’empare de leurs gigantesques trésors, concentrant entre ses mains un pouvoir inégalé en tant que chef du gouvernement, chef militaire et religieux. Il interdit le culte de toutes les divinités égyptiennes hormis Aton, le disque du soleil, que lui – et lui seul – a le droit de célébrer sans intermédiaire.

Certains ont vu là la première tentative pour instaurer un monothéisme, mais ce point de vue ne fait pas l’unanimité. Pour les Égyptiens ordinaires, il existait deux divinités principales, Aton et Akhenaton, car le peuple n’était autorisé à prier qu’Akhenaton : c’est lui qui, ensuite, priait Aton en leur nom. Akhenaton était peut-être un hérétique, peut-être même un fanatique, mais c’était aussi un stratège et un homme assoiffé de pouvoir bien plus qu’un zélote. En réalité, sa révolution religieuse n’a peut-être été qu’une opération politique et diplomatique judicieuse pour restaurer le pouvoir du roi : un pouvoir qui s’était délité au profit des prêtres sous le règne des précédents pharaons.

Mais Akhenaton n’a pas remis en cause tout ce que ses ancêtres avaient fait. Il reconnaissait, en particulier, l’importance des relations internationales, surtout avec les rois des pays voisins de l’Égypte. Il a maintenu la tradition des relations diplomatiques et des partenariats commerciaux avec les puissances étrangères, plus ou moins importantes, y compris avec Suppiluliuma et les Hittites. Sa correspondance avec ces rois et gouverneurs est archivée dans sa capitale : il s’agit des archives d’El-Amarna.

Situé initialement dans le « bureau des archives », ce trésor contient la correspondance échangée avec les rois et les gouverneurs, y compris les dirigeants chypriotes et hittites, les rois babyloniens et assyriens, qui entretenaient des relations diplomatiques avec Aménophis comme avec son fils Akhenaton. On y trouve aussi des lettres destinées à ou provenant des dirigeants locaux cananéens, en particulier d’Abdi-Hepa de Jérusalem et Biridiya de Megiddo. Les lettres de ces potentats locaux, souvent des vassaux de l’Égypte, réclament fréquemment de l’aide, tandis que celles échangées entre dirigeants de grandes puissances (Égypte, Assyrie, Babylone, Mitanni et les Hittites) sont plutôt des demandes ou des mentions de cadeaux offerts à un niveau beaucoup plus élevé. Les archives d’El-Amarna sont, avec celles trouvées à Mari, datant du XVIIIe siècle av. J.-C., les premières de l’histoire à documenter des relations internationales importantes et sur une longue période au cours de l’âge du bronze en Égypte et en Méditerranée orientale.

Les lettres, écrites sur environ quatre cents tablettes d’argile, sont en akkadien, la lingua franca diplomatique alors utilisée. […] Ces lettres – qui comprennent les copies de celles qui étaient envoyées et les réponses des dirigeants étrangers – nous éclairent sur le commerce et les relations internationales à l’époque d’Aménophis III et d’Akhenaton, au milieu du XIVe siècle av. J.-C. La plupart des contacts de haut niveau, d’un roi à un autre, impliquaient le « don de cadeaux ». Par exemple, une lettre d’El-Amarna envoyée à Aménophis III par Tushratta, le roi de Mitanni, dans le nord de la Syrie, qui avait accédé au trône vers 1385 av. J.-C., commence par les vœux traditionnels puis évoque les cadeaux qu’il a envoyés, apportés par ses messagers :

Di[s] à Nibmuareya [Amenhotep III], r[oi d’Égypte], mon frère, ainsi (parle) Tushratta, roi de [M]itanni, ton frère. Pour moi, tout va bien. Pour toi, que tout aille bien. Pour Kelu-Hepa [ton épouse], que tout aille bien. Pour ta maison, pour tes femmes, pour tes fils, pour tes Grands, pour tes guerriers, pour tes chevaux, pour tes chars, et dans ton pays, que tout aille très bien […].
Je t’envoie avec la présente, un char, deux chevaux, un serviteur, une servante, faisant partie du butin du pays de Hatti. Comme cadeau d’hommage à mon frère, je t’envoie cinq chars, cinq équipages de chevaux. Comme cadeau d’hommage à Kelu-Hepa, ma sœur, je lui envoie une paire d’épingles à œillets en or, une paire de boucles d’oreilles, un anneau-mašu en or et un récipient de parfum plein d’huile douce.
Avec la présente, je t’envoie Keliya, mon ministre en chef, et Tunip-ibri. Que mon frère les laisse repartir rapidement me faire un rapport, que je puisse entendre les salutations de mon frère et me réjouir.

 

Une autre lettre royale, adressée par Akhenaton au roi kassite de Babylone, Burna-Buriash II, comprend une liste détaillée des cadeaux envoyés qui occupe plus de trois cents lignes sur la tablette. On y trouve des objets en or, en cuivre, en argent, en bronze, des récipients contenant du parfum ou de l’huile douce, des bagues, des bracelets de cheville, des colliers, des trônes, des miroirs, des vêtements en lin, des bols en pierre, des boîtes en ébène. Des lettres détaillées du même type ont été envoyées par d’autres rois, comme Tushratta de Mitanni. Soulignons aussi que les messagers auxquels il est fait référence sont souvent des ministres, surtout envoyés comme ambassadeurs, mais aussi des marchands, opérant à la fois pour leur roi et leur propre compte.

Dans ces lettres, les rois s’adressent à leur correspondant comme à un parent. Même si ce n’était pas toujours le cas, ils se donnent fréquemment le nom de « frère » ou de « père/fils », pour créer des « partenariats commerciaux ». Les anthropologues ont fait remarquer que cette tentative de créer des relations familiales imaginaires est fréquente dans les sociétés préindustrielles, en particulier pour résoudre les problèmes commerciaux en l’absence de liens de parenté ou de marchés régulés par l’État. Ainsi un roi d’Amurru écrit-il à son voisin, le roi d’Ougarit (les deux villes étant situées sur la côte nord de la Syrie) : « Mon frère, regarde : toi et moi sommes frères. Fils d’un même homme, nous sommes frères. Pourquoi ne pourrions-nous pas être en bons termes l’un avec l’autre ? Quel que soit le désir que tu manifesteras en m’écrivant, je le satisferai ; et tu satisferas mes désirs. Nous formons une unité. »

Ces deux rois (d’Amurru et d’Ougarit) n’étaient pas nécessairement parents, même par alliance. Cependant, tout le monde n’appréciait pas ce genre de raccourci dans les relations diplomatiques. Apparemment, cela irritait les Hittites d’Anatolie. Un de leurs rois écrit à un autre roi : « Pourquoi devrais-je m’adresser à vous comme à un frère ? Sommes-nous les fils de la même mère ? »

Il n’est pas toujours évident de comprendre dans quels cas on pouvait employer le terme « frère », opposé à « père » et « fils », mais cela semble indiquer un statut ou un âge semblable, alors que la formule « père/fils » permet de montrer du respect. Les rois hittites, par exemple, utilisaient « père » et « fils » plus fréquemment dans leur correspondance que les dirigeants des autres pays importants du Proche-Orient, alors que dans les lettres d’El-Amarna on trouve presque toujours le terme de « frère », que l’on s’adresse au puissant roi d’Assyrie ou au roi de Chypre, bien moins important. Il semble que les pharaons d’Égypte aient considéré les autres rois du Proche-Orient – leurs partenaires commerciaux – comme les membres d’une confrérie internationale, quels que soient leur âge et leur ancienneté sur le trône.

 

Ce texte est extrait de 1177 av. J.-C., d’Eric Cline. Il a été traduit par Philippe Pignarre.

Edison à la recherche de l’au-delà

Il m’a toujours paru particulièrement absurde d’espérer que les « esprits » veuillent bien perdre leur temps à faire joujou avec des objets aussi grossiers, aussi peu scientifiques que des tables, des chaises ou un jeu de lettres. Pour ma part, je crois seulement ceci : si jamais nous devons arriver à résoudre la question d’une survie éventuelle après la mort ou, d’une manière plus générale, le problème des manifestations de l’au-delà, il faudra placer le spiritisme sur une base scientifique, comme nous l’avons fait, par exemple, pour la chimie, et écarter définitivement les charlatans et les « médiums ».

Pour contribuer à la solution de ce problème, je me suis efforcé – et je continue mes efforts – de fournir au chercheur scientifique (dans ce domaine, je dirais plutôt non-scientifique) un appareil qui, à l’instar des services rendus au marin par la boussole, lui permette justement d’entreprendre des expériences strictement scientifiques. La meilleure manière de décrire mon appareil serait, peut-être, de le comparer à une sorte de valve. Tout comme un microphone amplifie plusieurs fois le volume et la portée de la voix humaine, ma « valve » amplifie énormément la force, de quelque nature qu’elle soit, qui s’exerce sur l’appareil, de façon à permettre l’étude du phénomène qui a donné naissance à cette force. Mon invention est conçue suivant le principe des valves minuscules qui, dans une centrale électrique moderne, permettent de libérer, par une simple pression du doigt, une énergie de cent mille chevaux- vapeur.

Évidemment, je ne prétends nullement pouvoir prouver que la personnalité survit à ce que nous appelons « la mort ». Je prétends simplement ceci : toute manifestation d’énergie qui atteint mon appareil se trouvera amplifiée plusieurs fois, et quelle que soit sa faiblesse originale, elle sera multipliée suffisamment pour être perceptible.

Pour parler franchement, je n’accepte pas les théories actuelles sur la vie et la mort. Je crois – j’ignore bien entendu si j’ai raison ou tort – que la vie est, en réalité, indestructible, qu’il a toujours existé, sur cette planète, une quantité déterminée, immuable, de vie : c’est-à-dire une quantité qu’on ne peut ni augmenter ni diminuer. Mais ceci ne signifie nullement qu’à mon avis nous ayons réussi à prouver la survie de la personnalité, tout au moins pas jusqu’à présent. Peut-être y arriverons-nous un jour. Peut-être un appareil construit suivant le principe de ma «valve» nous fournira-t-il cette preuve, mais ce jour-là est encore loin, et en ce qui me concerne, je n’ai pas encore obtenu des résultats susceptibles de fournir une preuve définitive d’une telle survie.

En revanche, je crois que notre corps est constitué par des myriades d’unités de vie. Ce n’est pas notre corps qui est lui-même l’unité de vie ou une unité de vie. Ce sont des entités infinitésimales – peut-être nos cellules – qui sont les unités de vie.

Chaque chose appartenant à la vie est elle-même vivante et ne peut être détruite. Chaque chose appartenant à la vie reste soumise aux lois de la vie animale. Nous possédons des myriades de cellules, et ce sont les habitants de ces cellules – des habitants trop petits pour être décelés sous le microscope – qui vitalisent et « gouvernent » notre corps.

Pour m’exprimer autrement, je crois que ces « unités-vie » dont je viens de parler se groupent d’elles-mêmes, par millions et milliards, afin de former un être humain. Nous avons supposé avec trop de facilité que chacun de nous représente une unité de vie, et que chaque animal, chien, vache ou cheval, constitue également une unité de vie. À mon avis, cette conception est archifausse. Comme les véritables « unités-vie » sont trop petites pour être visibles même à l’aide du microscope le plus puissant, nous avons cru que l’unité de vie est l’homme ou l’animal qui, eux, sont parfaitement visibles, et nous avons ignoré l’existence des unités réelles – celles que nous ne pouvons voir.

Rien ne s’oppose à ce que ces minuscules entités exécutent toutes les besognes, pourtant très variées, du corps humain. J’ai fait procéder à certains calculs dont les résultats ne contredisent nullement mon opinion ; d’autre part, la théorie des électrons me paraît très vraisemblable, et d’après cette théorie, il est parfaitement possible qu’une entité aussi complexe et aussi développée que le corps humain soit formée, en réalité, de myriades d’électrons invisibles.

De plus, je crois que ces unités-vie possèdent le don de la mémoire. Si un homme se brûle la main, la peau repoussera en suivant exactement le même dessin, et elle reproduira avec une précision infaillible les lignes qui sillonnaient la main avant l’accident. Or, ces centaines de lignes, souvent extrêmement fines, ne pourraient pas être reproduites aussi méticuleusement, si cette « reconstruction » n’était pas basée sur une mémoire qui conserve fidèlement les moindres détails. Ce n’est pas « par hasard » que la peau se reforme de cette façon et en suivant exactement le même dessin. Le hasard, cela n’existe pas.

Mais ceci nous amène à une autre question : est-ce que ces unités-vie, ou ces entités, possèdent la même mémoire, ou y en a-t-il quelques-unes qui seraient, si l’on peut s’exprimer ainsi, simplement des ouvriers, sans aucune initiative, tandis que d’autres dirigeraient ces ouvriers ?

Il est possible que la plupart de ces entités soient des ouvriers, obéissant aux ordres d’une petite minorité de dirigeants. En ce qui concerne ce point particulier, nous sommes encore obligés de nous contenter d’hypothèses.

Par contre, on peut affirmer avec une quasi-certitude que ces entités sont indestructibles, et qu’il en existe un nombre déterminé. Elles peuvent s’assembler et se rassembler en des milliers de formes différentes, allant de l’étoile de mer à l’homme, mais ce sont toujours les mêmes entités.

Jusqu’à présent, nous ne sommes pas encore en mesure de délimiter avec précision le domaine de « la vie ». Même dans la formation des cristaux, nous assistons à l’exécution systématique d’un plan nettement déterminé. Certaines solutions se déposent toujours en des cristaux d’une forme particulière, immuable. Il n’est pas impossible que les entités-vie jouent, dans le règne minéral et végétal, un rôle analogue à celui qu’elles jouent dans ce que nous appelons le règne « animal ».

En ce qui concerne le problème de la survie, le point essentiel est le sort des « entités-maîtresses » – celles qui dirigent les autres. Grâce à quatre-vingt-deux opérations remarquables du cerveau humain, la médecine a pu prouver définitivement que le siège de notre personnalité se trouve dans une partie du cerveau connue sous le nom de « circonvolution de Broca ». Il est permis de supposer que les entités-maîtresses résident dans cette circonvolution. Tout le problème peut donc être réduit, en somme, à la question de savoir ce que deviennent ces entités après la mort de l’individu, c’est-à-dire lorsqu’elles abandonnent le corps.

De deux choses l’une : ou bien les entités-maîtresses restent ensemble après la mort du corps qu’elles ont habité, ou bien elles se dispersent pour errer à travers l’univers. Si elles se séparent, cessant ainsi de former un ensemble, cela signifie, à mon avis, que notre personnalité ne survit pas à la mort ; ou, pour m’exprimer autrement, que nous ne survivons pas en tant qu’individus.

On peut même aller plus loin dans cette voie : si, après la mort d’un être humain, les entités-maîtresses se dispersent, il s’ensuit que la vie éternelle en laquelle tant d’hommes espèrent avec ferveur ne saurait être la vie éternelle et la permanence de l’individu en tant que tel, mais seulement une survie impersonnelle – car, quel que soit le sort des entités-vie, il est tout au moins certain qu’elles-mêmes sont immortelles.

Pour ma part, j’espère que la personnalité survit à la mort. Et si, réellement, nous continuons à exister au-delà de la tombe, alors mon appareil, avec sa sensibilité extraordinaire, nous fournira peut-être un jour la preuve de cette existence permanente et, par conséquent, de notre vie éternelle.

Ce texte est extrait du Royaume de l’au-delà, de Thomas Edison. Il a été traduit par Max Roth.

Et si Dieu n’y était pour rien ?

« J’entends constamment dire à quel point la religion est cruelle et agressive. Cette opinion, étrangement, est toujours exprimée de la même façon : “La religion est à l’origine de toutes les grandes guerres de l’histoire.” J’ai entendu cette phrase répétée comme un mantra dans la bouche de commentateurs et de psychiatres américains, de chauffeurs de taxi londoniens et d’universitaires d’Oxford. » Le livre de Karen Armstrong « Champs de sang » se présente comme une longue réponse, argumentée sur 500 pages, à ces remarques récurrentes.

Catholique, l’auteure anglaise a passé sept ans au couvent dans les années 1960 expérience douloureuse qu’elle a rapportée dans un livre il y a quelques années. « Sa vision de l’Église et des institutions religieuses n’est pas toute rose », relève le philosophe John Gray dans le New Statesman. Cela dit, cette historienne et théologienne autodidacte ne déteste rien tant que les attaques de principe contre la religion (c’est aussi le cas de John Gray, farouchement opposé comme elle à l’athéisme militant d’un Richard Dawkins ou d’un Sam Harris).

En réalité, selon Karen Armstrong, aucune guerre, aucun massacre ou presque ne peut être imputé aux croyances. Tout simplement parce que, pendant des siècles, la religion n’exista pas en tant que phénomène différencié. Reposant sur un ensemble de pratiques publi-ques destinées à donner du sens au quotidien, elle était jusqu’à une époque très récente indissociable du reste de l’expérience humaine – y compris de la politique. Cela explique pourquoi « les religions ont souvent été mêlées à la violence », souligne James Fallow dans le New York Times.

Mais Karen Armstrong va plus loin. Passant en revue plusieurs millénaires d’enchevêtrement du politique et du religieux, elle soutient que « la violence naît presque toujours de l’État avant de déborder sur la religion, et non l’inverse ». À ses yeux, l’Inquisition espagnole au XVe siècle doit être comprise d’abord comme « une tentative de rétablir l’ordre après une guerre civile, à un moment où le pays craignait une attaque imminente de l’Empire ottoman ». Quant aux guerres de Religion des XVIe et XVIIe siècles, l’historienne y voit principalement l’expression de rivalités dynastiques.

Au bout du compte, considère Karen Armstrong, la religion n’a jamais été aussi dangereuse que depuis que les Occidentaux ont entrepris de la circonscrire à la sphère privée. Comme le résume David Shariatmadari dans le Guardian, la sécularisation « a signifié que la doctrine, désormais autonome du reste de la société, pouvait être récupérée pour servir toutes sortes de projets, dont certains sont pathologiquement en conflit avec le consensus dominant. Dans ce sens, la religion commence alors à ressembler à un virus qui survit dans certaines zones isolées et connaît des flambées occasionnelles de chaos extrémiste ».

Facteur de radicalisation en Occident, le principe laïc déclencherait aussi, ailleurs dans le monde, un réflexe de défense moteur de tous les fanatismes : « Parce qu’elle a généralement accompagné la colonisation, la laïcité fut considérée comme une importation étrangère et rejetée comme profondément contraire à la nature, précise Karen Armstrong. Dans presque chaque région du monde où des gouvernements sont arrivés au pouvoir avec le projet de séparer la religion et la politique, un mouvement de réaction s’est produit pour ramener la religion dans l’espace public. »

Mais si tout est politique, de quoi parle-t-on alors lorsque l’on parle de religion ? James Fallows (qui admire le livre) l’admet : le propos d’Armstrong « frôle la tautologie ». David Aaronovitch, quant à lui, est moins clément dans le Times : le journaliste finit par entendre dans ce livre érudit « les mots improbables d’une avocate à la perruque de traviole, qui tente désespérément de bricoler la meilleure défense possible pour le cogneur tatoué assis dans le box des accusés ».

Quand le travail fait mal

Professeure émérite à l’université du Québec à Montréal (UQAM), la biologiste Karen Messing a derrière elle une carrière singulière. Américaine, elle fit dans les années 1970 le choix de l’université francophone, à une époque où ses compatriotes étaient rares à faire de même. Puis elle n’hésita pas à aban­donner la génétique pour un domaine beaucoup moins prestigieux, l’ergonomie. Une discipline qu’elle définit comme une « analyse du travail rémunéré tendue vers son amélioration ». À la fois « autobiographie intellectuelle » et guide de l’ergo­nomie « pour les nuls » (selon la formule de Stephen Bornstein dans la Literary Review of ­Canada), son dernier livre relate comment Messing, avec d’autres chercheurs de l’Uqam, fit évoluer l’étude de la santé au travail en Amérique du Nord. Quand leurs confrères se concentraient sur les indicateurs statistiques et sur les déclarations d’accidents émanant des employeurs, ses collaborateurs et elles s’intéressaient « au travail tel que les gens l’effectuent et à ce qu’ils en disent ». Une approche à même de révéler « l’invisible qui fait mal », comme l’auteure désigne les environnements et organi­sations du travail inadaptés, auxquels sont particulièrement exposés les travailleurs précaires. Citant en exemple un groupe d’agents d’entretien dont Karen Messing observa le travail dans une gare parisienne, Bornstein souligne à quel point il reste difficile de sensibiliser les dirigeants à ces questions, y compris en Europe : après avoir analysé les contraintes des agents (jusqu’à deux cents toilettes de train de banlieue à ­nettoyer par rotation, à raison d’une à deux minutes par W-C, pour un total de 23 kilomètres parcourus), la chercheuse recommanda la fourniture de seaux moins lourds et de produits de nettoyage plus puissants. « Aucun de ces conseils ne fut suivi », relève Bornstein.

Roman pour un frère inconnu

La plupart des Brésiliens savaient avant la parution de ce livre que le chanteur et écrivain Chico Buarque était le fils du grand sociologue Sergio Buarque de Holanda. La plupart ignoraient, en revanche, qu’il avait un demi-frère allemand – ce que l’artiste lui-même apprit par accident, il y a une cinquantaine d’années, de la bouche d’un ami de la famille. N’ayant jamais osé interroger son père, il attendit le décès de sa mère, en 2010, pour faire la lumière sur ce secret de famille. Une quête qu'il retrace dans « Le frère allemand », où « réalité et fiction se mêlent et se complètent », note O Globo. On y apprend que ce frère caché naquit en 1930 de la brève ­liaison de Sergio Buarque (alors correspondant de presse à ­Berlin) avec une Allemande ; qu’il fut baptisé Sergio et adopté après la disparition de sa mère ; et qu'il succomba à un cancer en 1980, deux ans avant son père biologique. Ironie de l’histoire, cet « autre Sergio » dont patronyme était Günther entama dans les années 1950 une carrière de chanteur sans se douter que, de l’autre côté de l’Atlantique, quatre de ses demi-frères et sœurs faisaient de même… Et Chico Buarque de raconter son trouble lorsqu’il découvrit, sur des films d’archives, son aîné participant à une émission humoristique de la télévision est-allemande. Sergio Günther avait, d’après lui, la même gestuelle que Sergio Buarque, le père qu’il ne connut jamais.

La face sombre de l’antiterrorisme indien

« Des enquêteurs qui torturent ; des médecins complices ; des pseudoscientifiques avec leurs douteux sérums de vérité ; des juges qui ignorent les stigmates de la torture ; des médias qui portent sur leurs frêles épaules la charge de la sécurité nationale. » Telle est, selon l’hebdomadaire Tehelka, la situation révoltante que décrit Manisha Sethi dans son enquête sur les dérives de l’antiterrorisme en Inde. Musulmane, enseignante à l’université islamique de New Delhi, la jeune femme fait, de l’avis des commentateurs, œuvre utile. « Dans les démocraties occidentales, les mises en récit du terrorisme, des guerres et de la contre-insurrection finissent (avec quelques années de recul) par être interrogés d’une façon ou d’une autre […]. Mais en Inde, où l’idée de patriotisme et de nationalisme demeure relativement fragile, on ne pose pas de question », souligne Saba Naqvi dans les pages du magazine Outlook. Après avoir passé au crible  de nombreux rapports publics, Manisha Sethi met en évidence les failles des prestigieux services que sont la Cellule spéciale de New Delhi et la Brigade antiterroriste de Bombay ; elle révèle des dizaines d’histoires absurdes (d’où le « Kafkaland » du titre) à propos d’arrestations abusives et de citoyens assassinés par les services spéciaux. « Longue est la liste des innocents que l’on a fait défiler devant nous comme des terroristes dans le seul but de démontrer que nos agences de renseignement méritent tous les éloges », résume implacablement Tehelka, avant de saluer « probablement l’un des plus importants ouvrages parus à ce jour sur la complexité du terrorisme moderne en Inde, et sur les efforts déployés pour le contrer ».

L’hommage à Gorbanevskaïa

Le 29 novembre 2013, à Paris, disparaissait Natalia Gorbanev­skaïa, une grande figure de la dissidence soviétique. Elle était aussi journaliste, traductrice et poétesse de renom – une ­poetka, pour reprendre le terme polonais qu’elle affectionnait. La romancière russe Ludmila Oulit­skaïa, qui fut son amie durant plus de cinquante ans, lui consacre aujourd’hui un livre collectif, recueil de lettres, d’entretiens et de poèmes. Ces textes ont été réunis avec le concours des enfants et petits-enfants de Gorbanevskaïa, mais aussi de ses amis français et russes, qui nous donnent à voir toutes les facettes de cette femme d’exception. Une femme « juste », écrit le journal mos­covite Vedomosti afin de souligner le courage de celle qui n’hésita pas à se rendre sur la place Rouge, le 25 août 1968, pour protester contre l’écrasement du Printemps de Prague. Seuls six autres manifestants en firent autant.

Les vies minuscules du Moyen Âge

Glasgow, vers 1440. Un groupe d’hommes, laïcs et religieux confondus, forment deux équipes pour s’adonner à un sport ressemblant beaucoup au football. L'équipe du prêtre John Smyth et du profane John Patonson affronte celle de Robert Richards. Richards est balle au pied, et « les deux John fondent sur lui de chaque côté », rapporte Michael Borgolte dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Richards comprend qu’il n’a aucune chance et esquive. Mais Smyth et Patonson, emportés par leur élan, « cognent contre la balle si violemment que Patonson succombe ». À peu près à la même époque, à des milliers de kilomètres de là, dans un monastère des environs de ­Lisbonne, trois cisterciens sont réunis autour d’un frère malade de la peste. L’un d’eux confie tout haut : « Si tu étais mon frère charnel comme tu es mon frère spirituel et que nous étions tous deux à l’abri des regards, je presserais ma main contre ta bouche pour abréger tes souffrances. » Son voisin, qui l’a entendu et compatit lui aussi, propose d’agir en ce sens. On s’exécute et le malade meurt aussitôt.

Ces deux récits authentiques sont extraits d’un livre de l’historien Arnold Esch, qui les a dénichés dans les archives de la Péni­ten­cerie apostolique, au Vatican. Accessible depuis 1983, ce fonds constitue, pour qui veut connaître le quotidien de l’Occident médiéval, un trésor inestimable. C’est en effet vers la Pénitencerie – l’un des trois tribunaux de la curie romaine – que, pendant des siècles, se tournèrent les catholiques qui se sentaient coupables d’un péché et voulaient obtenir l’absolution.

Les religieux sont logiquement surreprésentés parmi les auteurs de ces suppliques. Mais Esch a choisi de faire la part belle aux requérants « ordinaires », désireux de régler un litige ou de soulager leur ­conscience. Ainsi cet homme qui a promis le mariage à une prostituée et aimerait être relevé de son engagement ; ces paysans frappés par la sécheresse qui soupçonnent leurs ancêtres d’avoir commis de graves fautes ; ou encore ces Vénitiennes qui demandent, malgré l’interdiction des articles de luxe édictée par leur archevêque, le droit de porter au moins des chaussures à talon, car, note le Süddeutsche Zeitung, « elles sont en âge de se marier et pas très grandes ». « Sensationnel » selon Borgolte, l’ouvrage éclaire le rôle d’une institution qui, si elle avait pour fondement le sentiment de culpabilité, représentait aussi une « grande chance » pour les croyants les plus modestes. « Ce n’est que par son intermédiaire que l’on s’enquérait d’eux, qu’ils pouvaient parler. »

Conservateur, my dear

« C’est une caractéristique de l’esprit conservateur des Anglais : ils ne regardent pas de trop près ce dont ils ont hérité et s’en distancient […], tout en espérant que cet héritage perdurera de lui-même. Les institutions, croient-ils, gagnent à être observées d’un peu loin, à travers un brouillard automnal. » Ce passage, qui s’intercale dans une défense des privilèges dont jouit encore l’Église d’Angleterre, illustre bien l’esprit du dernier ouvrage du -philosophe anglais Roger Scruton. Cet essai enlevé, que le Times décrit comme un « éloquent plaidoyer en faveur du statu quo », aurait aussi bien pu s’intituler « Pour une authentique pensée de droite ». En effet, l’infatigable Scruton, auteur à 71 ans d’une quarantaine de livres, entend -rappeler aux conservateurs d’où ils viennent. Aussi se réfère-t-il plus volontiers à Burke, Hegel et T. S. Eliot qu’à Margaret Thatcher (il n’éprouva jamais une grande passion pour la Dame de fer). Il prône un « conservatisme très britannique » qui, « à l’image de la common law sur laquelle il -s’appuie, fonde les droits et les devoirs sur la tradition, l’expérience et non sur des notions a-bstraites relatives aux droits de l’homme », lit-on dans le Times Higher Education. Pour Scruton, être conservateur c’est avant tout « s’identifier au pays, à son territoire et à son héritage culturel » – lesquels, indépendamment de l’ethnie ou de la religion, relient entre eux les vivants, les morts et ceux qui ne sont pas encore nés. Cette définition, remarque l’auteur, n’empêche pas le conservatisme de tomber d’accord sur certains points avec le socialisme (les deux étant attachés à l’idée de « dépendance mutuelle ») ou l’écologie (qui se conçoit elle -aussi en lien avec les générations futures). Si l’ouverture d’esprit de Scruton ne suffit pas à lui rallier la presse de gauche, elle lui vaut les louanges de ses congénères jusqu'au-delà de l’Atlantique. Le magazine américain National Review observe ainsi que « la manière dont l’auteur rend justice aux arguments de ses adversaires est en soi une leçon de conservatisme ».

 

Vienne, ville tchèque

Quel rapport entre la marque de café Julius Meinl et l’histoire de la psychanalyse, entre la pornographie viennoise du XIXe et du XXe siècle et les évolutions politiques de la ville, entre le football et la religion en Autriche ? Apparemment aucun, si ce n’est que le journaliste et écrivain pragois Jirˇí Kamen explore ces thèmes pour mettre en lumière les influences tchèques sur la ville de Vienne. Des influences sensibles surtout à partir du XIXe siècle, lorsque les différentes nationalités de l’empire austro-hongrois se mirent à converger vers la capitale en quête de travail, de prestige ou d’une formation dans les meilleures écoles d’art ou de médecine. Tant et si bien que, « vers la fin du XIXe siècle, Vienne était considérée comme la plus grande ville tchèque, avec près de 100 000 habitants venant de Bohême et de Moravie », rappelle le site de Radio Prague. La cohabitation n’alla pas toujours de soi, les Viennois « de souche » stigmatisant volontiers les -nouveaux arrivants, dont ils moquaient l’accent et les manières supposément rustres. Ce qui n’empêcha pas ces derniers de contribuer au prestige de la ville. En effet, de nombreux -Viennois illustres avaient des racines tchèques, notamment Sigmund Freud, Gustav Mahler, Stefan Zweig et même Joseph Radetzky, le maréchal immortalisé par Johann Strauss père dans sa fameuse Marche.