Alors même que le temple mortuaire derrière elles a été dépouillé de ses magnifiques blocs de pierre et est lentement tombé en poussière, deux imposantes statues de plus de dix-huit mètres de haut – aujourd’hui encore appelées par erreur les colosses de Memnon – montent la garde depuis trente-quatre siècles à l’entrée du tombeau d’Aménophis III à Kom el-Hetan. Chacune représente Aménophis III, pharaon d’Égypte de 1391 à 1353 av. J.-C., assis. […]
Aussi fascinants soient-ils, ce ne sont pas ces deux colosses qui importent pour notre récit des principaux événements survenus au XIVe siècle av. J.-C., mais bien plutôt le dernier des cinq socles alignés sur un axe nord-sud, dans l’espace où le temple mortuaire se dressait autrefois. Le tombeau était situé sur la rive occidentale du Nil, à proximité de la vallée des Rois, en face de la ville moderne de Louxor. Sur chacun des cinq socles figurait une statue du roi plus grande que nature. La cour où elles se trouvaient comptait environ quarante statues.
Sur chacun des cinq socles, comme sur bien d’autres, une série de noms topographiques sont gravés dans la pierre, à l’intérieur d’un « cartouche-forteresse », selon la formule égyptienne : une représentation en plan ayant la forme d’une enceinte ovoïde crénelée. On figurait ainsi une ville fortifiée avec ses bastions (les protubérances). Chaque cartouche-forteresse était placée sur, ou plutôt, remplaçait le bas du corps d’un prisonnier, les bras liés dans le dos au niveau des coudes, une corde autour du cou l’attachant parfois aux prisonniers situés devant et derrière lui. C’était la manière traditionnelle dont on représentait les villes et les pays étrangers sous le Nouvel Empire : même si les Égyptiens ne contrôlaient pas vraiment ces places étrangères ni n’étaient sur le point de les conquérir, inscrire leurs noms dans des « cartouches-forteresses » était une convention politique et artistique et peut-être un symbole de domination.
Les noms inscrits sur ces socles forment une série de listes géographiques de l’ensemble du monde connu des Égyptiens à l’époque d’Aménophis III, au début du XIVe siècle av. J.-C. Certains des peuples et des sites les plus importants du Proche-Orient sont mentionnés par les listes, y compris les Hittites dans le Nord, les Nubiens dans le Sud, les Assyriens et les Babyloniens à l’est. Prises ensemble, ces listes sont uniques dans l’histoire de l’Égypte.
Mais ce qui nous frappe immédiatement, c’est que la liste inscrite par le tailleur de pierre sur le cinquième socle contient des noms jamais mentionnés auparavant dans des inscriptions égyptiennes. Il s’agit de noms de villes ou de lieux situés à l’ouest de l’Égypte – des noms étranges, comme Mycènes, Nauplie, Cnossos, Kydonia et Cythère, gravés à l’avant gauche du socle et sur sa face latérale gauche, ainsi que de deux noms supplémentaires écrits séparément sur la droite de l’avant du socle, comme s’ils étaient placés en tête de liste : Keftiu et Tanaja.
Quel était le sens de cette liste et que représentaient ces noms ? Depuis quarante ans, des archéologues et des égyptologues débattent de la signification de ces quinze noms trouvés sur la base de cette statue, que l’on appelle communément la « liste égéenne ».
Ce sont des archéologues allemands qui dégagèrent le socle de cette statue, et les autres, dans les années 1960 ; mais, dans les années 1970, il fut détruit accidentellement. Selon une histoire qui reste à prouver, des membres d’une tribu de Bédouins auraient allumé un feu sous le socle avant de l’asperger d’eau froide pour tenter de détacher les panneaux sculptés destinés au marché des antiquités. Selon la version officielle, la destruction aurait résulté d’un incendie naturel. Quoi qu’il en soit, tout le socle a été brisé en mille morceaux. Malheureusement, jusqu’à récemment, les archéologues ne disposaient que de quelques photos en couleurs du socle original, alors que les noms sur cette liste sont si particuliers et que treize sur quinze n’avaient jamais été vus en Égypte auparavant… et ne le seraient plus. […]
En 1998, une équipe internationale dirigée par l’égyptologue Hourig Sourouzian et son mari, Rainer Stadelmann, ancien directeur de l’Institut archéologique allemand du Caire, reprirent les travaux sur le site de Kom el-Hetan. Depuis, elle le fouille chaque année et a retrouvé les fragments du socle de la statue à la liste égéenne, et ceux des voisins. Elle est en train de les reconstruire et de les restaurer. Après cinq ans d’efforts, elle est parvenue à reconstituer le puzzle des huit cents fragments de la liste égéenne.
Seuls deux noms de la liste égéenne étaient familiers aux scribes égyptiens, comme ils le sont aux archéologues modernes – les deux noms qui semblent servir de titres en tête de la liste : Keftiu, le nom donné par les Égyptiens à l’île de Crète, et Tanaja, qui semble avoir été le nom de la Grèce continentale. Ces deux noms apparaissent dans les textes égyptiens de l’époque d’Hatchepsout et de Thoutmosis III, presque un siècle plus tôt, mais ne sont alors jamais accompagnés de toponymes spécifiques de villes ou de régions grecques.
Les autres noms figurant sur ce socle sont si inhabituels que le premier égyptologue à les publier en anglais, l’éminent professeur Kenneth Kitchen de l’université de Liverpool, a longtemps hésité avant d’en proposer une traduction, par peur du ridicule. Dans sa première note sur l’inscription du socle – quelques pages dans le numéro 1965 de la revue universitaire Orientalia –, il remarque prudemment : « J’ai un peu de peine à publier les idées qui suivent ; le lecteur peut les ignorer s’il le souhaite. Les deux noms, Amnisa et Kunusa, ressemblent de manière presque troublante à Amniso[s] et… Cnossos, d’anciens sites fameux de colonisation sur la côte nord de la Crète. »
Au cours des années suivantes, de nombreux spécialistes cherchèrent à déchiffrer ces noms et leur signification cachée. […] Premiers sur la liste, après les noms-titres de Keftiu (Crète) et Tanaja (Grèce continentale), on trouve le nom de quelques sites minoens crétois importants, notamment Cnossos et sa ville portuaire Amnisos, suivis de Phaistos et Kydonia, inscrits selon un ordre progressant d’est en ouest. Toutes ces villes possédaient un palais minoen ou, comme Amnisos, servaient de port à un palais voisin. On trouve ensuite l’île de Cythère, située à mi-chemin entre la Crète et la Grèce continentale, puis d’importants sites et régions mycéniens de Grèce continentale, y compris Mycènes elle-même et sa ville portuaire de Nauplie, la Messénie et, peut-être, Thèbes en Béotie. Derniers de la liste, viennent les noms de Crète minoenne, cette fois selon un ordre d’ouest en est, dont Amnisos, inscrite à nouveau.
Même s’il faut rester prudent, la liste ressemble à un itinéraire, à un voyage aller-retour entre l’Égypte et le monde grec. Si l’on suit l’ordre des noms, les voyageurs venant d’Égypte se rendaient d’abord en Crète, peut-être pour rendre visite à la royauté minoenne et aux marchands que les Égyptiens fréquentaient depuis presque un siècle. Puis ils poursuivaient, en passant par Cythère, jusqu’en Grèce continentale pour se rendre à Mycènes – la nouvelle puissance qui succédait aux Minoens et contrôlait désormais les routes commerciales vers l’Égypte et le Proche-Orient. Enfin, ils revenaient en Égypte via la Crète, le trajet le plus rapide et le plus direct, se ravitaillant en eau et en nourriture au cours d’un dernier arrêt à Amnisos, où ils avaient mouillé brièvement après leur départ.
Les listes inscrites sur les socles des statues constituent le catalogue complet du monde connu des Égyptiens au temps d’Aménophis III. La plupart des noms en question se trouvaient déjà sur d’autres documents et traités ; parmi ces noms familiers, on trouve celui des Hittites et des Kassites/Babyloniens aussi bien que des villes de Canaan. Cependant, les noms des lieux grecs étaient (et restent) exceptionnels, et ont été gravés dans un ordre particulier. Certains ont même été spécialement retaillés, puisque les trois premiers ont été refaits (pour aboutir à leur état actuel) avant ou alors que la liste était déjà exposée.
À en croire certains chercheurs, cette liste tenait de la pure propagande – fanfaronnade d’un pharaon qui avait entendu parler de lieux très lointains et désirait les conquérir ou seulement convaincre son peuple que tel était le cas. D’autres pensent qu’il ne s’agit pas d’une autoglorification mensongère, mais que la liste reflète les connaissances factuelles et les contacts existant à cette époque si lointaine. Cette dernière explication est beaucoup plus vraisemblable, car nous savons, grâce aux nombreuses autres peintures trouvées dans les tombes des nobles datant du XVe siècle av. J.-C., l’époque d’Hatshepsout et Thoutmosis III, qu’il existait de multiples contacts avec le monde grec dans ces temps anciens, et que des ambassadeurs et/ou des marchands venaient en Égypte chargés de cadeaux. Il est probable que ce type de contacts se soit maintenu pendant le règne d’Aménophis III, au siècle suivant. Si c’est le cas, nous disposons du premier récit d’un voyage aller-retour entre l’Égypte et le monde grec, un voyage entrepris il y a plus de trente-quatre siècles, quelques décennies avant que l’enfant-roi Toutankhamon ne règne sur la terre éternelle des pharaons.
Il y a une bonne raison de penser que nous avons affaire à la description d’un voyage de l’Égypte vers le monde grec au début du XIVe siècle av. J.-C., plutôt qu’à une liste de Mycéniens et de Minoens venus en Égypte. Des objets portant, gravé dans un cartouche (d’où un nom royal), le nom d’Aménophis III ou celui de son épouse, la reine Tiyi, ont été trouvés par des archéologues sur six sites à divers endroits du monde grec – en Crète, en Grèce continentale et à Rhodes. Quatre de ces six sites figurent sur la liste égéenne.
Il peut s’agir de banals scarabées ou de petits sceaux, mais il y a aussi un vase : tous portent le cartouche du pharaon ou de son épouse. Les plus importants sont les nombreux fragments de plaquettes en faïence à double face – des objets en pâte émaillée, à mi-chemin entre la poterie et le verre –, trouvés à Mycènes, probablement la ville principale de la Grèce du XIVe siècle av. J.-C. Ces fragments, une douzaine au moins, proviennent de neuf plaquettes ou davantage, chacune mesurant entre quinze et vingt centimètres de long, dix de large et deux d’épaisseur environ. Toutes, cuites, portaient les titres d’Aménophis III peints en noir sur les deux faces : « Le bon dieu, Neb-Ma’at-Ra, fils de Ra, Amenhotep, prince de Thèbes, qui donne la vie. »
D’après les égyptologues, ces plaquettes étaient déposées dans les fondations. En Égypte, on les trouve habituellement à des endroits précis sous les temples ou, parfois, sous les statues du roi. Elles constituent des sortes de capsules témoins, rôle qu’elles ont joué depuis les débuts de l’âge du bronze en Mésopotamie. Il s’agissait sans doute de s’assurer que les dieux et les générations futures connaîtraient l’identité et la générosité du donateur/constructeur et la date du bâtiment ou de la statue.
Ce qui rend les plaquettes de Mycènes « exceptionnelles », c’est qu’elles sont tout simplement uniques dans le monde grec. En dehors de l’Égypte, on n’a trouvé dans aucun autre site méditerranéen que Mycènes des plaquettes portant le nom d’Aménophis III. Les premiers fragments ont été trouvés et fait l’objet de publications par des archéologues grecs à la fin des années 1800 et au début des années 1900. De nouvelles plaquettes furent découvertes au fil du temps. […]
Aucun de ces fragments n’a été trouvé à l’endroit où les plaquettes avaient été initialement placées à Mycènes. Autrement dit, nous n’avons aucune idée de leur usage originel. Mais le simple fait qu’on les trouve sur ce site, et nulle part ailleurs dans le monde, montre que Mycènes devait entretenir une relation particulière avec l’Égypte au temps d’Aménophis III ; d’autant plus que l’on y a trouvé le vase portant son nom et deux scarabées portant celui de son épouse, la reine Tiyi. Si l’on considère que cette région était aux marges – à la périphérie – de la région civilisée et connue avec laquelle les Égyptiens étaient en contact à cette époque, la corrélation entre ces objets et les noms figurant sur la liste égéenne laisse à penser que des relations internationales inhabituelles s’étaient probablement établies durant le règne d’Aménophis III.
Les objets importés d’Égypte ou du Proche-Orient retrouvés dans le monde grec sont d’un intérêt primordial, peut-être en lien avec la liste égéenne. La Crète minoenne restait, semble-t-il, la principale destination dans le monde grec pour le commerce venu d’Égypte et du Proche-Orient, au moins pendant la première partie du XIVe siècle av. J.-C. Néanmoins, étant donné que des objets venus d’Égypte, de Canaan et de Chypre se retrouvent en quantités à peu près égales en Crète, il est possible que les biens venus d’Égypte n’aient plus occupé la première place sur les navires des marchands et négociants assurant la liaison entre la Crète et la Méditerranée orientale, comme cela avait été le cas au cours des siècles précédents. Si les représentants et les marchands égyptiens et minoens avaient dominé les routes égéennes au cours des périodes précédentes, désormais ils étaient vraisemblablement rejoints, voire remplacés par d’autres venus de Canaan et de Chypre.
Cette situation internationale plus complexe caractérisa les deux siècles suivants, mais on constate un changement dans l’importation de biens étrangers dans le monde grec dès la fin du XIVe siècle av. J.-C. Tandis que l’on observe une chute soudaine des importations en Crète, elles augmentent considérablement en Grèce continentale. Si ce basculement dans la quantité de biens importés est exact, on peut penser (même si ce n’est qu’une hypothèse) que la baisse puis la disparition des biens orientaux arrivant en Crète sont liées à la destruction de Cnossos vers 1350 av. J.-C., et à la reprise par les Mycéniens des routes commerciales vers l’Égypte puis vers le Proche-Orient.
La liste égéenne d’Aménophis III témoigne peut-être de ce changement : les lieux cités sur le socle de la statue sont des sites minoens crétois et des sites mycéniens de Grèce continentale. Une ambassade égyptienne envoyée dans le monde grec sous le règne d’Aménophis III pourrait avoir eu une double mission : confirmer les relations avec un partenaire ancien et fiable (les Minoens) et en établir de nouvelles avec une puissance émergente (les Mycéniens).
On ne devrait pas s’étonner de l’existence de la liste égéenne, ou des autres listes trouvées dans le temple qui dressent le catalogue du monde connu des Égyptiens au XIVe siècle av. J.-C., car nous avons d’autres preuves de l’importance accordée à l’établissement de relations avec des puissances étrangères par Aménophis III, en particulier avec les rois de pays importants sur les plans diplomatique et commercial pour l’Égypte. Il a conclu de nombreux traités avec plusieurs d’entre eux et plusieurs mariages pour cimenter ces alliances. Nous le savons grâce à la correspondance échangée avec les rois – conservée dans les archives constituées de tablettes d’argile découvertes en 1887.
On raconte qu’elles ont été trouvées par une paysanne cherchant du combustible ou de la terre sur le site de l’actuelle Tell el-Amarna, où se situent les ruines d’une ville autrefois appelée Akhetaton (ce qui signifie « Horizon du disque solaire »). Le fils hérétique d’Aménophis III, Aménophis IV, plus connu sous le nom d’Akhenaton, y fit construire sa nouvelle capitale au milieu du XIVe siècle av. J.-C.
Probablement après avoir régné à ses côtés quelques années avant sa mort en 1353 av. J.-C., Akhenaton succède à Aménophis III. Peu de temps après, il instaure ce que l’on appelle désormais la « révolution d’El-Amarna ». Il ferme les temples consacrés à Ra, Amon et autres divinités de premier plan, s’empare de leurs gigantesques trésors, concentrant entre ses mains un pouvoir inégalé en tant que chef du gouvernement, chef militaire et religieux. Il interdit le culte de toutes les divinités égyptiennes hormis Aton, le disque du soleil, que lui – et lui seul – a le droit de célébrer sans intermédiaire.
Certains ont vu là la première tentative pour instaurer un monothéisme, mais ce point de vue ne fait pas l’unanimité. Pour les Égyptiens ordinaires, il existait deux divinités principales, Aton et Akhenaton, car le peuple n’était autorisé à prier qu’Akhenaton : c’est lui qui, ensuite, priait Aton en leur nom. Akhenaton était peut-être un hérétique, peut-être même un fanatique, mais c’était aussi un stratège et un homme assoiffé de pouvoir bien plus qu’un zélote. En réalité, sa révolution religieuse n’a peut-être été qu’une opération politique et diplomatique judicieuse pour restaurer le pouvoir du roi : un pouvoir qui s’était délité au profit des prêtres sous le règne des précédents pharaons.
Mais Akhenaton n’a pas remis en cause tout ce que ses ancêtres avaient fait. Il reconnaissait, en particulier, l’importance des relations internationales, surtout avec les rois des pays voisins de l’Égypte. Il a maintenu la tradition des relations diplomatiques et des partenariats commerciaux avec les puissances étrangères, plus ou moins importantes, y compris avec Suppiluliuma et les Hittites. Sa correspondance avec ces rois et gouverneurs est archivée dans sa capitale : il s’agit des archives d’El-Amarna.
Situé initialement dans le « bureau des archives », ce trésor contient la correspondance échangée avec les rois et les gouverneurs, y compris les dirigeants chypriotes et hittites, les rois babyloniens et assyriens, qui entretenaient des relations diplomatiques avec Aménophis comme avec son fils Akhenaton. On y trouve aussi des lettres destinées à ou provenant des dirigeants locaux cananéens, en particulier d’Abdi-Hepa de Jérusalem et Biridiya de Megiddo. Les lettres de ces potentats locaux, souvent des vassaux de l’Égypte, réclament fréquemment de l’aide, tandis que celles échangées entre dirigeants de grandes puissances (Égypte, Assyrie, Babylone, Mitanni et les Hittites) sont plutôt des demandes ou des mentions de cadeaux offerts à un niveau beaucoup plus élevé. Les archives d’El-Amarna sont, avec celles trouvées à Mari, datant du XVIIIe siècle av. J.-C., les premières de l’histoire à documenter des relations internationales importantes et sur une longue période au cours de l’âge du bronze en Égypte et en Méditerranée orientale.
Les lettres, écrites sur environ quatre cents tablettes d’argile, sont en akkadien, la lingua franca diplomatique alors utilisée. […] Ces lettres – qui comprennent les copies de celles qui étaient envoyées et les réponses des dirigeants étrangers – nous éclairent sur le commerce et les relations internationales à l’époque d’Aménophis III et d’Akhenaton, au milieu du XIVe siècle av. J.-C. La plupart des contacts de haut niveau, d’un roi à un autre, impliquaient le « don de cadeaux ». Par exemple, une lettre d’El-Amarna envoyée à Aménophis III par Tushratta, le roi de Mitanni, dans le nord de la Syrie, qui avait accédé au trône vers 1385 av. J.-C., commence par les vœux traditionnels puis évoque les cadeaux qu’il a envoyés, apportés par ses messagers :
Di[s] à Nibmuareya [Amenhotep III], r[oi d’Égypte], mon frère, ainsi (parle) Tushratta, roi de [M]itanni, ton frère. Pour moi, tout va bien. Pour toi, que tout aille bien. Pour Kelu-Hepa [ton épouse], que tout aille bien. Pour ta maison, pour tes femmes, pour tes fils, pour tes Grands, pour tes guerriers, pour tes chevaux, pour tes chars, et dans ton pays, que tout aille très bien […].
Je t’envoie avec la présente, un char, deux chevaux, un serviteur, une servante, faisant partie du butin du pays de Hatti. Comme cadeau d’hommage à mon frère, je t’envoie cinq chars, cinq équipages de chevaux. Comme cadeau d’hommage à Kelu-Hepa, ma sœur, je lui envoie une paire d’épingles à œillets en or, une paire de boucles d’oreilles, un anneau-mašu en or et un récipient de parfum plein d’huile douce.
Avec la présente, je t’envoie Keliya, mon ministre en chef, et Tunip-ibri. Que mon frère les laisse repartir rapidement me faire un rapport, que je puisse entendre les salutations de mon frère et me réjouir.
Une autre lettre royale, adressée par Akhenaton au roi kassite de Babylone, Burna-Buriash II, comprend une liste détaillée des cadeaux envoyés qui occupe plus de trois cents lignes sur la tablette. On y trouve des objets en or, en cuivre, en argent, en bronze, des récipients contenant du parfum ou de l’huile douce, des bagues, des bracelets de cheville, des colliers, des trônes, des miroirs, des vêtements en lin, des bols en pierre, des boîtes en ébène. Des lettres détaillées du même type ont été envoyées par d’autres rois, comme Tushratta de Mitanni. Soulignons aussi que les messagers auxquels il est fait référence sont souvent des ministres, surtout envoyés comme ambassadeurs, mais aussi des marchands, opérant à la fois pour leur roi et leur propre compte.
Dans ces lettres, les rois s’adressent à leur correspondant comme à un parent. Même si ce n’était pas toujours le cas, ils se donnent fréquemment le nom de « frère » ou de « père/fils », pour créer des « partenariats commerciaux ». Les anthropologues ont fait remarquer que cette tentative de créer des relations familiales imaginaires est fréquente dans les sociétés préindustrielles, en particulier pour résoudre les problèmes commerciaux en l’absence de liens de parenté ou de marchés régulés par l’État. Ainsi un roi d’Amurru écrit-il à son voisin, le roi d’Ougarit (les deux villes étant situées sur la côte nord de la Syrie) : « Mon frère, regarde : toi et moi sommes frères. Fils d’un même homme, nous sommes frères. Pourquoi ne pourrions-nous pas être en bons termes l’un avec l’autre ? Quel que soit le désir que tu manifesteras en m’écrivant, je le satisferai ; et tu satisferas mes désirs. Nous formons une unité. »
Ces deux rois (d’Amurru et d’Ougarit) n’étaient pas nécessairement parents, même par alliance. Cependant, tout le monde n’appréciait pas ce genre de raccourci dans les relations diplomatiques. Apparemment, cela irritait les Hittites d’Anatolie. Un de leurs rois écrit à un autre roi : « Pourquoi devrais-je m’adresser à vous comme à un frère ? Sommes-nous les fils de la même mère ? »
Il n’est pas toujours évident de comprendre dans quels cas on pouvait employer le terme « frère », opposé à « père » et « fils », mais cela semble indiquer un statut ou un âge semblable, alors que la formule « père/fils » permet de montrer du respect. Les rois hittites, par exemple, utilisaient « père » et « fils » plus fréquemment dans leur correspondance que les dirigeants des autres pays importants du Proche-Orient, alors que dans les lettres d’El-Amarna on trouve presque toujours le terme de « frère », que l’on s’adresse au puissant roi d’Assyrie ou au roi de Chypre, bien moins important. Il semble que les pharaons d’Égypte aient considéré les autres rois du Proche-Orient – leurs partenaires commerciaux – comme les membres d’une confrérie internationale, quels que soient leur âge et leur ancienneté sur le trône.
Ce texte est extrait de 1177 av. J.-C., d’Eric Cline. Il a été traduit par Philippe Pignarre.